





L'événement
n'est point passé inaperçu. Dans son numéro du 24-30 mai 2000, l'hebdomadaire
Point de vue en a rendu compte sur deux pleines pages, copieusement illustrées,
sous le titre de " Mémoires d'un soir ". Et comme il fallait être à la hauteur,
c'est sur une phrase de Tarentianus Maurus que s'ouvrait l'article : " Les livres
ont leur destin " (on nous a épargné le latin, merci). À première vue, toutes
ces photos de la parfaitement bonne société parisienne semblent avoir été prises
dans quelque gala mondain ou lors du dernier Bal des Petits Lits blancs : Arielle
Dombasle y côtoie Claude Pompidou ; Jessye Norman, la princesse Olga de Grèce
; Jean d'Ormesson, la princesse Ira de Fürstenberg ; Eve Ruggieri, Maurice Druon
- et moult autres, qui doivent être bien ennuyés de ne pas se voir nommer dans
l'article, lequel généralise hardiment et fait présager un véritable embouteillage
: " tout ce que la capitale compte de gloires ". Jusqu'ici, rien que de très
habituel. Mais, au milieu, sur cette photo panoramique, qu'apercevons-nous ?
Oui, c'est bien elle, la bonne vieille salle Labrouste de la rue de Richelieu,
assortie de cette légende : " Le décor irréel de la salle Labrouste, mis en
scène par Françoise Dumas ". Irréel, et comment ! Depuis le transfert à Tolbiac,
la salle Labrouste, on le sait, n'a plus de lecteurs. Qu'à cela ne tienne, aura
pensé l'administration, on va y mettre des dîneurs. Du beau monde, exclusivement.
Avec eux, on aura moins de problèmes, et cela nous changera un peu. Point de
vue nous apprend en effet que, ce soir-là, la vénérable salle " servait de cadre
à un récital de Jessye Norman, suivi d'un dîner offert par Nahed Ojjeh ". Offert
? Il nous semble pourtant que certaines personnes ont, avant ce raout culturel
de grand style, reçu une invitation à " participer " au dîner, moyennant la
modique somme de 5000 F par tête de pipe. Et, comme nous le faisait sarcastiquement
observer un ami qui reçut cet appel du pied des plus officiels, le " comité
d'honneur " était formé par certaines des plus grandes fortunes de France. En
fait, cette quote-part devait servir à financer non pas le dîner, mais une entreprise
aussi charitable que culturelle : il ne s'agissait de rien moins que de faire
acquérir par la B.n.F. le manuscrit des Mémoires d'Outre-Tombe d'un certain
Chateaubriand.
