Tout-puissant Jupiter de la Revue des Deux Mondes, Ferdinand Brunetière était, dans les années 1890, à la fois très à cheval sur certains principes et non moins désireux de s'attacher des collaborateurs en vue. Or, dès 1892, D'Annunzio avait attiré sur lui l'attention du public français, grâce à la traduction, faite par Georges Hérelle, de son roman L'Intrus, qui sera bientôt suivie, en 1895, de L'Enfant de Volupté et de Triomphe de la Mort (1895)(1). De son côté, l'écrivain italien désirait, en bon stratège, se faire un tremplin de la vieille revue, tout en se servant aussi de sa rivale, la Revue de Paris. Il n'éprouvait cependant pas, tant s'en faut, de sympathie excessive pour Brunetière, qui, en juin 1895, exigera force coupures dans le texte de Triomphe de la Mort avant de le faire paraître dans la Revue des Deux Mondes.

Le succès croissant de D'Annunzio en France incita Brunetière à lui demander de lui réserver son prochain roman, Les Vierges aux rochers, paru en Italie en juillet 1895. Lorsqu'il reçut la traduction qu'en avait faite Hérelle pressé par l'auteur, il tiqua énormément. Certains affirmations le gênaient aux entournures, non moins que la constante apologie de la sensualité qui s'étalait dans le roman. Et puis, s'agissait-il bien d'un roman ? Brunetière n'en était pas tellement sûr, et redoutait à la fois de dérouter ses lecteurs et de fournir des armes aux ennemis de l'auteur. Il s'en ouvrit à Hérelle, le 27 juin 1896, pour suggérer des coupures, et notamment d'enlever tout le prologue. Le traducteur ayant communiqué cette lettre à D'Annunzio, celui-ci la trouva "vraiment déplaisante" et s'exclama : "Pauvre littérature, réduite à amuser les imbéciles et les dames !" En même temps, il prévenait Hérelle : "Je répondrai à Brunetière avec calme"(2). Cette réponse de quatorze pages, calme, mais surtout ferme et digne, nous la donnons ci-dessous. Elle est inédite, mais son existence était connue par une lettre écrite peu de temps après par le poète à son traducteur, et dans laquelle il transcrivait - ou reconstituait ? - de larges extraits de sa réplique à Brunetière (3). Hérelle avait en effet fait siennes certaines objections du critique et suggéré diverses suppressions. D'Annunzio lui répliqua aussitôt : " Je soutiens que, dans la première partie, pas une seule ligne n'est inutile. Tout est nécessaire et intimement lié au reste. " Malgré son vibrant plaidoyer pro domo, D'Annunzio ne parvint pas à vaincre les réticences de Brunetière, et c'est amputé de son second prologue que Les Vierges aux Rochers parut dans [p.111] la Revue des Deux Mondes (1er sept. - 15 oct. 1896). D'Annunzio n'en fut peut-être pas aussi mortifié qu'il se plaisait à le dire. D'abord, son roman avait bel et bien paru dans la vieille et encore prestigieuse revue, et c'était là son plus cher désir ; surtout, il travaillait à sa pièce La Ville morte et songeait déjà à ce qui sera Le Feu, c'est-à-dire ses deux grandes armes pour " frapper le grand public français ". Et c'est précisément de ces deux projets qu'il entretenait Hérelle à la fin de sa réplique, en assurant : " Je suis une force vivante et féconde. Je suis sûr de pouvoir étonner le public pour plusieurs années encore. Ma faculté de métamorphose est prodigieuse... "(4) Tel était bien ce que redoutait Brunetière, qui, comme l'a noté Guy Tosi, mettra un point d'honneur à ne jamais rien écrire sur un écrivain dont les audaces l'épouvantaient.(5)

FRANCAVILLA AL MARE

NEGLI ABRUZZI (6)

Cher Maître,

je viens de lire, non sans tristesse, la lettre que vous avez adressée à mon ami Hérelle. Vous me demandez le sacrifice du premier chapitre des Vierges aux Rochers, c'est-à-dire la décapitation de mon œuvre. Il semble qu'on s'apprête à me déchirer parce que - au lieu de nouer tout de suite une intrigue quelconque pour intéresser les lectrices - dans ce premier chapitre je m'attarde à commenter quelques hautes pensées de Socrate, de Dante, de Léonard et à orner de gloses plus ou moins éloquentes un hexamètre du divin Homère. Vous craignez pour moi cette fureur hostile, à laquelle cette partie de mon œuvre fournira une facile occasion.

Vous ajoutez que vous n'entendrez vous-même la signification et la portée de ce prologue qu'après la publication du troisième des Romans du Lys (7).

Certes, toute la portée de ce prologue ne pourra être comprise qu'aux dernières pages de l'Annonciation ; mais la signification en est très claire, ce me semble, dès à présent ; et son étroite liaison avec les deux autres parties des Vierges est manifeste.

Un jeune homme ambitieux et de volonté forte, fait l'exposition sommaire (en l'animant de mouvements oratoires et luyriques) de la méthode intellectuelle qui l'a conduit à la parfaite intégration de son type latin. Il a le bonheur de retrouver en soi les énergies originelles de sa grande race. " Elles sont encore belles " lui dit le Démoniaque " elles sont encore belles, quoique importunes. En des temps meilleurs elles t'auraient valu à reprendre la tâche qui seule convient à tes pairs : la tâche de celui qui montre un but certain et y conduit ses suivants. Puisque un tel jour semble encore lointain, il faut que tu cherches, en condensant ces forces, à les transformer EN VIVANTE POESIE. "

C'est bien en cette phrase la raison du livre, c'est bien là le motif des actes et des paroles de Claudio Cantelmo dans les vicissitudes de sa vie à venir. Sa poésie est - pour me servir d'une définition qu'un critique français (8) a citée tout récemment à propos de Mistral - sa poésie est " de l'action retenue ".

[p.112] Si vous enlevez à mon œuvre ce prologue, vous lui donnez l'air d'une étrange idylle, un peu alambiquée, souvent trop aigüe et trop cruelle, incompréhensible parfois...

C'est que, si vous me faisiez l'honneur de lire ces premières pages attentivement, vous y découvririez la naissance de presque tous les motifs intérieurs qui circulent dans mon livre comme le sang dans un corps.

Je ne veux pas vous infliger ici un commentaire ; mais, pour citer un seul exemple, cette idéale chevelure de Phédon - qui effarouchera bien des gens, j'imagine - est liée par des analogies, profondes et cependant visibles, à la tiède chevelure de la vierge Massimilla, " qui demain sera tondue ".

Certes, il ne faut pas demander trop d'attention aux lecteurs, il ne faut pas les fatiguer et les torturer. Certes, comme vous le dites, Les Vierges aux Rochers ne peuvent pas s'appeler un roman, dans le sens moderne et courant du mot.

Mais, avant de vous engager, cher Maître, vous avez désiré avoir sous les yeux le texte original en son intégrité. De plus, deux éminents collaborateurs de la Revue des Deux-Mondes, M.M. le vicomte de Vogüé et Édouard Rod (9)- ont parlé de ce prologue largement. Je vous aurais été bien reconnaissant si vous m'aviez déclaré dès le premier moment cette difficulté ou impossibilité d'" utiliser " pour la Revue la première partie de mon livre nouveau.

Je ne suis pas un grand écrivain mais je suis assurément un artiste consciencieux et très respectueux de mon art. Si j'avais désiré le succès pour le succès, j'aurais pu lancer - après l'Enfant de volupté et le Triomphe de la Mort - un roman facile de mœurs élégantes pour le grand public. Et j'ai écrit un livre comme Les Vierges !

C'est vous dire que je ne sais pas assez apprécier, pour me convaincre, des raisons étrangères à l'art ; et c'est vous expliquer aussi cette douleur vive que vous me causez en me demandant une mutilation si grave et - pour moi - si inattendue.

Certes, une Revue a des exigences qu'il faut respecter. Mais on pourrait bien publier en même temps un récit de lecture facile et d'intérêt romanesque, pour dédommager les lectrices que le geste de Socrate et les mots du Vinci pourraient énerver ou agacer. On pourrait donner Les Vierges aux Rochers comme une œuvre curieuse pour une classe spéciale de délicats.

Enfin, comme vous avez eu sous les yeux le texte original et vous vous êtes décidé à prendre un engagement après examen, j'en dois conclure que vous vous êtes engagé par pure bienveillance envers moi, tout en trouvant mon livre ennuyeux et incohérent.

En ce cas, ma gratitude ne doit-elle être plus grande encore ?

C'est justement cette chaude et sincère gratitude, cher Maître, qui me conseille de faire tout ce que je peux pour vous être agréable.

Vous pouvez donc, - sans plus m'interpeller - utiliser mon œuvre pour la Revue des Deux Mondes dans la manière qui vous semblera la plus opportune.

Et je resterai toujours, avec ma blessure, votre très reconnaissant et très dévoué serviteur

Gabriel d'Annunzio

5 juillet 1896 . (10)

Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 110-112. Il est reproduit ici dans son intégralité.

La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page.

 

 

 

 

 

 


 

1. Voir à ce sujet Gabriele d'Annunzio à Georges Hérelle, Correspondance, éd. Guy Tosi, Denoël, 1946, p. 13. On consultera aussi P. Alatri, Gabriele d'Annunzio, Fayard, 1992, p. 136-138.

2. La lettre de Brunetière à Hérelle se trouve, ainsi que la réponse de D'Annunzio à celui-ci, in ibid., p. 286-288.

3. Lettre s.d., reçue par Hérelle le 9 juillet 1896, in ibid., p. 289-293. On remarque, entre le texte de ces extraits et celui de l'original envoyé à Brunetière, de légères variantes.

4 . Ibid., p. 291-292.

5 . Ibid., p. 161, note 1.

6. Francavilla al Mare, dans les Abruzzes : adresse gravée sur le papier à lettres de D'Annunzio, qui habitait alors une villa sur cette petite plage de l'Adriatique.

7. Cycle de trois romans, qui devait comprendre Les Vierges aux rochers, La Grâce et L'Annonciation. Les deux derniers ne seront jamais écrits.

8. Dans sa lettre à Hérelle citée plus haut dans la note 3, D'Annunzio précise qu'il s'agissait de Gaston Paris.

9. Voir Eugène-Melchior de Vogüé, " La Renaissance latine : G. d'Annunzio ", Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1895, p. 187-206 ; Édouard Rod, " Les Vierges aux Rochers ", Journal des débats, 15 novembre 1895.

 

 

 

 

 

10 . Lettre autographe signée, 14 pp. in-12 (coll. part.).