



Après avoir dressé un premier inventaire de la nouvelle française au XIXe siècle - d'Eulalie de Rochester, vicomtesse de ***, nouvelle vendéenne de Mme de La Serrie (1800) aux Contes de l'épée de H. de Brissay (1897) (1) -, nous en présentons un second, qui poursuit le but du précédent : poser les jalons de l'histoire, qui reste à écrire, de la nouvelle française au cours d'un siècle. Plutôt que de choisir une période particulière, j'ai préféré me livrer à une " promenade " à travers le temps. Ne privilégiant plus les auteurs obscurs, ceux qui ont disparu de la mémoire et ne sont plus imprimés, j'ai répertorié aussi des auteurs célèbres tels que Mérimée, Stendhal, Nerval, Barbey d'Aurevilly, Flaubert, Maupassant, Zola, Daudet. La présente étude aura deux volets : une synthèse des titres relevés, articulée autour de grands axes d'analyse - la terminologie et ses significations, la réflexion sur la nouvelle, la notion de nouvelle-histoire, la question des dimensions et les sujets des nouvelles - et un répertoire des textes.
Après une première série de 135 titres, celle-ci en comprend 190, répartis en 164 recueils, 15 volumes collectifs et 11 textes isolés. Les étiquettes terminologiques (simples ou doubles) dans les titres sont au nombre de dix-huit : 45 contes, 41 nouvelles, 14 histoires, cinq récits, quatre contes et nouvelles, deux romans, deux scènes, deux contes et récits, une nouvelle et conte, une nouvelle et récit, une histoire et nouvelle, un conte, une historiette, un conte, une nouvelle et historiette, une chronique, une chronique et nouvelle, une chronique et légende, une scène et récit. Soixante-six titres ne sont pas désignés par une étiquette.
L'usage s'est toujours partagé entre les étiquettes de " nouvelle " et de " conte ", mais il varie selon que l'on soit au début ou à la fin du XIXe siècle, cette dernière époque se caractérisant par une plus grande panoplie d'étiquettes. Jusqu'en 1850, on relève en effet 18 nouvelles, six contes, deux histoires, un conte et nouvelle, une nouvelle et conte, un conte, nouvelle et historiette, et un roman. Après 1850, ce sont 39 contes, 22 nouvelles, 12 histoires, cinq récits, trois contes et nouvelles, deux scènes, deux contes et récits, un roman, une nouvelle et conte, une nouvelle et récit, un conte-historiette, une chronique, une chronique et nouvelle, une chronique et légende, et une scène et récit (2).
Le terme de " nouvelle " est plus fréquent qu'il n'y paraît. Il concerne trois recueils sans étiquette et un recueil de " récits " : " [l'auteur] offre de nouveau au public un recueil de courtes nouvelles " (Th. Pavie, Récits de terre et de mer), " voilà pourquoi nous avons appelé ces innocentes nouvelles " (J. Janin, Les Oiseaux bleus), " ce nouveau volume de Jules Verne est composé de nouvelles " (Le Docteur Ox, avertissement), " Tiens ! tiens ! proposa Zola, pourquoi ne ferait-on pas un volume là-dessus, un volume de nouvelles ? " (Les Soirées de Médan). Le terme désigne certains recueils sans étiquette : " le portrait que j'ai tracé des Espagnols explique assez pourquoi cette nouvelle [etc.] " (Châteaubriand, Atala, avant-propos), " un souvenir de province, dont j'ai tiré une nouvelle " (Paul Alexis, La Fin de Lucie Pellegrin), " l'idée de cette nouvelle a été prise dans Casanova " (Zola, Le Capitaine Burle), " le lecteur trouvera cinq ou six nouvelles tirées du livre intitulé Lettres à un absent " (Daudet, Contes du lundi, note de l'éditeur) (3). Le terme figure aussi dans des titres de recueils de contes : Le Fou, nouvelle ferraraise (S.H. Berthoud, Contes misanthropiques) ; Trilby ou le lutin d'Argaïl, nouvelle écossaise (Nodier, Contes) ; Le Bel habit, nouvelle ; La Petite Madeleine, nouvelle ; L'Aveugle de Marianne, nouvelle (Mme Colomb, Contes vrais) (4). Il apparaît une fois dans un recueil d'histoires : " cette nouvelle imitée de l'anglais " (L. Guérin-Dulion, Vieilles et Nouvelles Histoires). Quelques recueils non désignés par ce terme le deviennent lors d'une réédition : Une larme du diable, de Gautier devient Nouvelles ; L'Abbesse de Castro, de Stendhal, devient Chroniques et nouvelles ; A la volée, de L. Pionis, devient Éclats de rire et de sanglots, nouvelles ; Contes et récits en prose, de Coppée, devient Longues et brèves nouvelles. À l'inverse, des Nouvelles asiatiques de Gobineau auraient dû figurer dans un recueil précédent sans étiquette. Il ne faut pas oublier non plus les sept titres sans étiquette parus dans la collection Contes gaillards et nouvelles parisiennes.
" Nouvelle " est enfin le terme générique utilisé quand on disserte sur le texte court, ou dans la correspondance ou d'autres écrits des auteurs : " Eh quoi ! dira-t-on, des Nouvelles encore, et des Nouvelles toujours ! Je crains bien hélas !, qu'on ne m'adresse pas ce reproche pour la dernière fois. Et j'ai cependant quelque raison pour désirer qu'on me l'adresse longtemps, car je ne ferai plus que des Nouvelles " (préface aux Quatre Talismans, 1838), " tous les personnages de ces Nouvelles sont vrais " (Barbey d'Aurevilly, La Mode, 1850 [à propos des Diaboliques] (5)), " les trois nouvelles […] montrent d'une façon courte et admirable les trois faces de son talent " (lettre de Maupassant à propos des Trois contes de Flaubert), " c'est un volume contenant deux ou trois nouvelles " (lettre de Gobineau, à propos des Souvenirs de voyage), " Plusieurs des nouvelles sont d'une poésie inouïe et que personne n'atteindra " (lettre de Mallarmé, à propos des Contes cruels de Villiers), " j'ai publié près de deux cents nouvelles […] je ferai en même temps que mes nouvelles de canotage une série de nouvelles intitulées grandeurs et misères des petites gens " (lettre de Maupassant).
" Nouvelle " mais aussi " histoire " et " récit " renvoient presque toujours à des textes fondés sur des faits réels, sauf - que l'épithète " fantastique " soit ou non ajoutée - chez quelques auteurs et pour quelques textes : Gautier (La Toison d'or, Omphale, La Morte amoureuse, Le Roi Candaule dans ses Nouvelles, Spirite, nouvelle fantastique), Nodier (Trilby, ou Le Lutin d'Argaïl, nouvelle écossaise dans ses Contes), Mme de Girardin (Le Lorgnon, La Canne de M. de Balzac dans ses Nouvelles), E. Souvestre (Les Merveilles de la nuit de Noël, récits fantastiques du pays breton).
Le mot " conte ", lui, se présente comme un terme plus passe-partout, qui désigne des recueils de récits réels de bout en bout : Contes misanthropiques de Berthoud, Contes et rêveries d'un planteur de choux de Pontmartin, Les Contes du chalet de Janin, Contes vosgiens d'Erckmann-Chatrian, Contes de la chaumière de Mirbeau, Contes vrais de Mme Colomb. Il en sera ainsi dans les sept recueils de Coppée, dans des textes (en majorité) vrais et fantastiques (Contes à Ninon et Nouveaux Contes à Ninon de Zola, Contes populaires d'Erckmann-Chatrian, Trois contes de Flaubert, Contes cruels de Villiers), dans des recueils fantastiques de bout en bout (qui sont la minorité) : Contes du lundi de Daudet, Contes d'une grand-mère de Sand, Contes blancs et Nouveaux Contes blancs de Mme Barbier. L'étiquette de " conte fantastique " est rare : " cette légende est un conte fantastique " (Le Salmigondis), " conteurs, faites-nous des contes fantastiques " (Le Livre des conteurs), Wood'storm, conte fantastique (Contes choisis de Daudet), Contes fantastiques d'Erckmann-Chatrian (6). Au XIXe siècle, le texte court est d'abord un texte vrai, ce que l'on constate en parcourant des recueils sans étiquette, comme ceux de Maupassant. Que le terme " conte " soit plus utilisé que celui de " nouvelle ", surtout dans la seconde moitié du siècle, s'explique par le fait qu'il perd sa signification générique pour prendre son sens large de récit conté. On pourrait aussi avancer l'idée que les auteurs veulent conserver au mot " nouvelle " son sens originel de récit vrai.
La réflexion " théorique " sur le genre n'a jamais été absente au XIXe siècle, les auteurs ayant conscience de s'inscrire dans une continuité historique. Je rappellerai les indications de mon précédent répertoire : la préface à Lionel ou l'émigré, nouvelle historique de L. de Bruno (1800), la Dissertation anecdotique sur l'origine des romans et des nouvelles de Lombard de Langres (Le Décaméron françois, nouvelles historiques et contes moraux, 1828, II). Dans la lignée des Lectures amusantes ou les délassements de l'esprit, avec un discours sur les nouvelles du marquis d'Argens (1736), E.F. Bazot fait précéder ses Nouvelles parisiennes ou les mœurs modernes d'un Essai sur les nouvelles :
Beaucoup de gens et quelques littérateurs, à la vérité de ceux qui ont créé le mélo-drame ou inventé l'art de faire des livres avec des ciseaux, ont cru que le roman, la nouvelle et le conte différaient peu dans l'exécution et étaient synonimes [sic] dans les déterminations. C'est une erreur de la part des premiers ; mais c'est une nouvelle preuve de l'ignorance des autres, car outre qu'il n'y a jamais eu de ressemblance dans ces trois choses, il est bon de dire aux uns et aux autres qu'il n'est, qu'il ne fut jamais de synonimes.
L'illustration de ce propos ira dans trois directions. Une distinction entre les termes : " Le roman peut s'étendre sur tous les événements de la vie d'un héros […]. La nouvelle exige moins d'étendue […]. Le conte veut encore plus de brièveté " (7). Une histoire du genre, en remontant à L'Heptaméron, mais en ignorant le XVIIe siècle (8). Une typologie du genre, la partie la moins intéressante, à partir de critères moraux (on reste bien dans l'esprit du XVIIIe siècle). Et de formuler une définition de la nouvelle, la première au XIXe siècle : " Quelque nouvelle que l'on écrive, le sujet doit en être simple et un. L'intrigue aussi neuve que possible, les incidens [sic] doivent être peu nombreux et toujours vraisemblables. " Ils sont ensuite plusieurs à opposer la nouvelle - parfois assimilée à un " petit roman " - au roman, comme Janin dans Le Piédestal, paru dans la Revue de Paris en 1832 :
Ici, si je faisais un roman et non pas une histoire, j'aurais un bien beau sujet de développements de mœurs. J'arrangerais à loisir mon récit, le conduisant en habile écuyer à travers toutes les difficultés du terrain, changeant souvent ma voie […]. Mais il n'en est pas de la nouvelle comme du roman. La nouvelle, c'est une course au clocher […]. On va toujours au galop, on ne connaît pas d'obstacles ; on traverse le buisson d'épines, on franchit le fossé, on brise le mur, on se brise les os, on va tant que va son histoire.
C'est encore cette définition qu'on lit dans la préface au Livre des Nouvelles, anthologie : recueil hebdomadaire de littérature de 1899 :
Faut-il dire encore le charme de ces petits romans, de ces récits brefs comme l'émotion, vibrants comme la tendresse, avec la fine saveur des choses fugitives, et que l'on nomme des " Nouvelles " ? La " Nouvelle " prend l'essentiel d'une action, d'un sentiment, c'est un instant de vie infiniment précieux et fugace dont la lecture, rendue plus facile par la brièveté, n'exige pas comme le roman, une assiduité fatigante ou impossible. C'est grâce à cette forme de littérature que nous avons pénétré dans l'intimité intellectuelle de nos grands écrivains. Ils ont confié rapidement à quelques feuillets une heure de leur existence, une idée avec une sensation, que leur eût interdit de noter la sévère composition d'un long récit. Chaque jour ces contes charmants sont recueillis par le public amoureux de littérature avec plus d'intérêt. Aussi avons-nous songé à réunir les Nouvelles des Maîtres les plus incontestés, à faire entre elles une soigneuse sélection, et à composer pour la première fois une " ANTHOLOGIE DE LA NOUVELLE " (9)
Certains ne disent pas autre chose, mais ne prononcent pas le terme de nouvelle : " Si j'avais le loisir de faire un roman […] je consacrerai quelque vingt pages au portrait physique et moral de […] " (Le Livre des conteurs, IV) ; " On veut de plus en plus des récits vifs et néanmoins complets. L'écrivain doit trouver moyen de dire vite et cependant tout dire […] des récits qui puissent se lire en un couple d'heures, en chemin de fer ou pendant une halte en voyage, ou après le dîner chez soi […] nos récits auront toute la substance d'un roman, tout en se lisant dix fois plus rapidement " (F. Guillaume, préface aux Contes d'hiver de Daudet) ; " Le conte est une entreprise particulièrement difficile, à la différence du roman " (J. Lander, Nouvelles et récits villageois). Si, en 1854, on publie un recueil de Romans et nouvelles de Stendhal - le caractère différent des textes est donc annoncé dès le titre -, l'ambiguïté existe : c'est le terme de " roman " qui désigne plusieurs Nouvelles de Gautier et de Mme de Girardin. " Soit conte, soit nouvelle, le genre du roman historique, je le sais, est vicieux ", écrit S. Arnoult dans l'avertissement de ses Six nouvelles. Un texte de 46 pages de T. Doudey de Santeny (Histoire d'un anneau enchanté) est sous-titré Roman de chevalerie !
La nouvelle connut-elle le succès au XIXe siècle ? La question n'a jamais été abordée, faute de documents, les seuls éléments tangibles étant les rééditions de recueils comme ceux de Daudet. La mise à jour de divers textes révèle que la situation éditoriale de la nouvelle au XIXe siècle a subi les mêmes fluctuations que celle du XXe siècle, avec des hauts et des bas que l'on interprète parfois différemment, sinon de manière contradictoire, mais que l'on explique surtout avec des mots qui reviendront parfois… au XXe siècle sous la plume des défenseurs de la nouvelle :
Dans un temps où les romans ont trouvé un si grand nombre de lecteurs, nous espérons que le public n'accueillera pas sans quelque intérêt les Nouvelles que nous lui offrons aujourd'hui. [A. Taillandier, Nouvelles, 1823] le nombre croissant de nos conteurs [Le Livre des conteurs, I, 1833] Nous ne serons pas étonnés de voir M. Barbey d'Aurevilly choisir ce genre démodé, démodé non par insuffisance des écrivains et du public contemporain qui ne savent plus, les uns perdre ce qu'ils croient leur temps et les autres leur argent à ciseler un flacon à la façon des artistes de la Renaissance, et à y respirer le grain de sel amer et pénétrant, la goutte d'essence littéraire et morale qu'on appelle une Nouvelle. […] Atala, René, Paul et Virginie, et, avant cela, Manon Lescaut, qui sont de simples nouvelles, auraient de la peine à se faire imprimer aujourd'hui. La Nouvelle est démodée, la Nouvelle n'a plus cours. [M. de Lescure, compte rendu des Diaboliques, La Presse, 22 novembre 1874]
Il est si vrai que la courte nouvelle est un genre littéraire très-apprécié du public que les auteurs les plus en vogue de ce temps-ci l'ont cultivé à l'envi, et tous avec succès, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Mérimée, Gérard de Nerval, Méry, Charles Nodier [Ch. Buet, Histoires cosmopolites, 1878]
Le public, un peu harassé par les longs romans, semble reprendre en faveur les nouvelles. […] La nouvelle est un genre bien français et qui, très à la mode il y a quelque trente ans, doit, ce me semble, convenir à notre époque essoufflée, pressée, éperonnée. Je vois que des esprits distingués veulent remettre la nouvelle en faveur. Ils ont bien raison [Jules Claretie, préface à C. Debans, Histoires de tous les diables, 1882]
Dans le corps du texte, la nouvelle du XIXe siècle est toujours présentée comme une histoire nantie d'un cachet oral - la marque du genre à l'époque - parce que l'on raconte, l'on conte (d'où la présence du mot " conte " dans les titres des recueils) : " cette nouvelle a été contée sur les ruines du château " (J.C.F. Ladoucette, Nouvelles), " on trouvera peut-être mes récits bien arrangés pour des récits parlés " (E. Souvestre, introduction des Merveilles de la nuit de Noël, récits fantastiques du pays breton), " voilà tout ce que je savais de cette histoire, et j'ai, à cause de cela, fort hésité à la raconter " (A. Karr, Histoires normandes), " mesdames, écoutez cette histoire, je vous en conjure " (d'Hervilly, Timbale d'histoires parisiennes). Si la nouvelle est une histoire, l'auteur se veut un nouvelliste-conteur - " je reprends ma tâche d'innocent conteur " (T. Doudey de Santeny, Histoire d'un anneau enchanté), " vous, conteur, vous écrirez une nouvelle " (L'Obole des conteurs) - et n'hésite pas à recourir à la formule consacrée : " Il était une fois un riche cultivateur du Rouergue qui résolut de donner une brillante instruction à son fils " (Ed. Ourliac, Nouvelles diverses). Cette qualité de nouvelliste-conteur se voit consacrée par ces titres de collectifs : Le Livre des conteurs (avec une préface intitulée La Pléiade des conteurs) et L'Obole des conteurs.
Autre grand trait distinctif du genre au XIXe siècle, les auteurs placent régulièrement la nouvelle dans un cadre, sur le modèle du Décaméron, mais en réduction : lors d'une rencontre entre deux personnes, l'une se met à rappeler une aventure du passé. On en compte une centaine d'exemples : " il toussa, éternua, prit une large prisée de tabac dans une boîte qu'il avait taillée avec son couteau, et il commença en ces termes " (Ladoucette, Nouvelles), " mon oncle nous faisait au coin du feu, dans les soirées d'hiver, le conte que voici " (Ourliac, Nouvelles diverses), " quand le conteur eut achevé son conte, il prit congé de l'auditoire " (Janin, Les Oiseaux bleus), " voici l'histoire que me conta Jacques de Sancy, un soir qu'il pleuvait " (Buet, Histoires cosmopolites). Et la référence à une tradition est nette : " Mettons-nous tous à contribution d'une histoire, et instituons, séance tenante, un nouveau Décaméron ! Seulement, comme nous n'avons pas les divins loisirs des héros de Boccace, nous remplacerons les jours par de simples quarts d'heure. Quinze minutes par récit ! Voici ma montre sur la table. Qui réclame l'honneur d'ouvrir le feu ? " (J. Montet, Les Adorées, nouvelles). En sept occasions, c'est tout le recueil qui est placé dans un cadre : Les Veillées de la chaumière et Les Prisonniers, contenant six nouvelles de Mme de Genlis, Les Nuits espagnoles de Méry, Les Contes du chalet et Les Oiseaux bleus de Janin, Contes du docteur Sam de Berthoud, Les Femmes d'artistes de Daudet. Hugo et Barbey avaient eu le projet de placer leurs textes dans un cadre.
Récit court par définition, la nouvelle avoisine ou dépasse parfois la centaine de pages. Nouvelles longues et nouvelles courtes se côtoient ainsi dans un grand nombre de recueils, comme l'indique ce titre de Coppée : Longues et brèves nouvelles. Les plus longues nouvelles se lisent chez Gautier (152 pages pour Fortunio dans Nouvelles), Reybaud (283 pages pour Les Idoles d'argent dans Nouvelles), Karr (245 pages pour Clotilde dans Histoires normandes), Erckmann-Chatrian (195 pages pour Hugues-le-loup dans Contes de la montagne), Zola (243 pages pour Aventures du grand Sidoine et du petit Médéric dans les Contes à Ninon). On ne s'étonnera pas qu'en raison de ces proportions des nouvelles paraissent isolément : Atala ou les amours de deux sauvages de Chateaubriand (210 pages), La Sultane Cachicachia, nouvelle orientale de Antiboul (154 pages), Le Comte de Charny de S. Arnoult (192 pages), La Femme au collier de velours de Dumas (234 pages), Spirite, nouvelle fantastique de Gautier (235 pages), Boule de suif de Maupassant (110 pages) (10). La nouvelle longue, au XIXe comme au XXe siècle, n'a jamais été que la tentation du nouvelliste de se mettre à l'école du romancier. Le mot " roman " figure d'ailleurs dans les longues nouvelles de Gautier (" le roman de Fortunio est bien plus vrai que bien des histoires ", " sans les hors-d'oeuvre et épisodes comment pourrait-on faire un roman ? ", Nouvelles), de Mme de Girardin (" Il y avait dans ce roman ", " [ces vers] publiés dans ce roman " Nouvelles, préface).
La nouvelle courte - de moins de vingt pages à plus de trente - a aussi ses adeptes : Pavie, Méry, Coppée, Daudet, Villiers, Mendès, Mirbeau, Schwob, Bloy, Maupassant, etc. L'intention d'un tempo propre est annoncée dès le titre (Contes rapides de J. Montet, Contes rapides et historiettes de Coppée) ou dans la préface : " il offre de nouveau au public un recueil de courtes histoires " (Pavie, Récits de terre et de mer), dans le corps du texte (la chose est rare) : " J'abrège ce récit " (Mme d'Arbouville, Poésies et nouvelles), " Je ne raconterai pas mot à mot " (A. Houssaye, Le Violon de Franjolé), " Je ne vois pas pourquoi je vous la décrirai. Une forêt est une forêt " (Asselineau, La Double vue, nouvelles), " Je vous fais grâce du récit de mon voyage " (L. Halévy, Monsieur et Madame Cardinal), " Enfin, j'abrège " (Coppée, Vingt contes nouveaux). En fait, c'est par la présence dans les textes ou dans des titres particuliers que les auteurs insistent le mieux sur l'idée de brièveté : " petite histoire " (Le Salmigondis), " historiette " (vicomte de Broc, Au coin du feu, histoires et nouvelles), " épisode " (C. Debans, Histoires de tous les diables), " aventure " (Berthoud, Contes misanthropiques). Mais certains auteurs gardent toujours à l'esprit l'idée de roman : Un chapitre de roman (un des Contes et nouvelles des Châteaux en Espagne d'A. Achard), " Les cinq petits romans dont se compose ce volume " (Houssaye, Romans parisiens - ici, l'étiquette renvoie donc à tout le recueil), " cette étude n'est que l'esquisse d'un roman " (Alexis, La Fin de Lucie Pellegrin).
Les nouvellistes conçoivent donc indifféremment la nouvelle comme un texte long ou un texte court (Zola n'écrit-il pas dans Mes haines, en 1886 : " une nouvelle est une nouvelle, qu'elle ait cinquante pages ou qu'elle en ait trois cents "). Mais plus on avance dans le siècle, plus les auteurs manifestent leur intention de faire court. En 1893, le recueil de Coppée se compose de trois longues et de douze brèves nouvelles. Il ne faudrait cependant oublier une forme de nouvelle pratiquée par Barbey d'Aurevilly, Gobineau, Flaubert et quelques autres : un récit plus étendu, qui se définit moins par sa longueur que par sa lenteur.
Du point de vue du sujet, la nouvelle présente une grande variété, avec cependant des tendances et des dominantes (comme on verra dans le répertoire ci-après). Dans la première moitié du siècle, c'est le rayonnement de la nouvelle morale, religieuse, didactique sentimentalo-romanesque dans la lignée d'un Marmontel ou d'un Florian, les deux modèles de la fin du XVIIIe siècle : Nouvelles parisiennes ou les moeurs modernes de E.F. Bazot (Le Mari comme il y en a beaucoup, L'Épouse comme on n'en trouve pas), Edelmon et Lorédan, suivi des Tableaux de l'amour honnête et vertueux d'E. Paccard, Cornélie, nouvelle grecque, suivi de six nouvelles religieuses, morales et philosophiques de S. Doin, Dix nouvelles morales et illustrées. C'est aussi le rayonnement de la nouvelle historico-sentimentale (placées dans des cadres : arabe, russe, chinois) : Zirza, histoire orientale tirée des Annales récentes de la Perse, suivie du malheureux imaginaire de S. Arnoult, La Sultane Cachicachia, nouvelle orientale d'Antiboul, Vieilles et nouvelles histoires de L. Guérin-Dulion. Tout cela dans la tradition du siècle précédent, avec, comme exemples représentatifs, les textes de Mme de Genlis (Les Veillées de la chaumière, Les Prisonniers), la nouvelliste la plus lue de son époque (" Mme de Genlis me donnerait une feuille de chou à imprimer que je l'imprimerai et sans hésiter, car je serai sûr de la vendre " (11)). C'est le rayonnement de la nouvelle dramatique et ses scènes cruelles, sanglantes, avec ses détails saisissants et le souvenir des événements de la Révolution : L'Abbesse de Castro de Stendhal, Bug-Jargal, Le Dernier Jour d'un condamné, Claude Gueux de Hugo, Le Salmigondis, contes de toutes les couleurs, Le Livre des conteurs, et ces nouvelles fantastiques chez Dumas (La Femme au collier de velours), Rabou (La Danse des morts), Block (Ugolino, légende musicale), Gautier (La Morte amoureuse).
Dans la seconde moitié du siècle, la nouvelle se tourne davantage vers des sujets inscrits dans une réalité contemporaine. C'est, à partir de scènes de la vie mondaine ou bourgeoise de la vie parisienne, l'aventure des sentiments - aventures toujours graves, non exemptes de romanesque : Nouvelles de Mme de Girardin (" En fait de commérages, il n'existe pas dans tout l'univers une ville qui soit plus petite que Paris "), Parisiennes et Provinciales d'A. Achard, Romans parisiens d'A. Houssaye, Les Drames parisiens d'E. Souvestre, Histoires d'amour (avec Le Dernier Londrès, conte parisien) et Monstres parisiens de Mendès, Les Femmes d'artistes de Daudet, Longues et brèves nouvelles de Coppée, Timbale d'histoires parisiennes de d'Hervilly.
L'accent est mis parfois sur le social, et l'on s'attache à dénoncer les conditions de vie des classes pauvres : Nouvelles de P. de Kock (avec Petits Tableaux de mœurs), Nouvelles et récits villageois de J. Lander, Contes en prose (" Mes parents n'étaient pas assez riches pour avoir une servante "), Vingt Contes nouveaux de Coppée, Baisers tristes de L.V. Meunier, Le Cheval bleu. Dans les feuilles. Le Marchand de lis Ménène, etc. d'E. Pouvillon et les Contes de la chaumière de Mirbeau.
Sur la province : Histoires normandes de Karr, Nouvelles et récits villageois de J. Lander, Contes des bords du Rhin, Contes vosgiens d'Erckmann-Chatrian, Nouveaux contes du bocage d'Ourliac, Scènes de la vie montagnarde de Buet.
Sur l'actualité, notamment sur la guerre de 1870 : Les Soirées de Médan (avec la première parution de Boule de suif de Maupassant), Madame et Monsieur Cardinal de L. Halévy, Contes du lundi de Daudet, Une idylle pendant le siège. Contes en prose de Coppée, Sueur de sang de Bloy avec cette curiosité : Barbey d'Aurevilly, espion prussien.
La nouvelle verse aussi parfois dans le singulier, avec ces destins d'extravagants, étranges, monstrueux : Chroniques et Nouvelles de Stendhal, Pierrot, Caïn de H. Rivière, Les Diaboliques de Barbey d'Aurevilly, qui fut un objet de scandales avec des réactions hostiles dans la presse, le livre saisi par la police, un procès, Histoires à dormir debout de Buet (Histoire d'une tête de mort, Confidences, scènes de la vie cruelle), Histoires de tous les diables de C. Debans, Contes cruels et Nouveaux contes cruels de Villiers, Naïs Micoulin de Zola, Histoires désobligeantes de Bloy.
D'autres tendances ne sont le fait que de quelques-uns, comme l'exotisme : Scènes et récits d'outre-mer (Bataillon, histoire de la pampa ; Les Bardouches du Brahman, scène de la vie anglo-hindoue), Récits de terre et de mer (La Loca Cucrido, récit de la côte du Chili) de Pavie, Souvenirs de voyage (La Chasse au caribou. Terre-Neuve), Nouvelles orientales de Gobineau, recueil passé tout à fait inaperçu (un seul compte rendu et en anglais). Ou le rire : Salade russe, nouvelles, Contes rapides, Histoires pour rire de J. Montet, Histoires américaines de J. Soudan, La Fin d'un monde, conte géographique et cosmographique (à Alphonse Allais, les aventures de " docteur Kartoffel-Salat, membre correspondant de l'Académie de l'Eau-de-vie de Dantzig, géographe en chambre, inventeur de théories nouvelles sur la formation naturelle du fromage de Gruyère "), A huis clos de C. Brio (" Contes gaillards et Nouvelles amoureuses "), Contes à la lune de Dubut de La Forest (Monsieur Hamlet, histoire d'amour, La Sous-préfète aux camélias, " à la gloire du grand maître Rabelais "), Histoires joviales de Silvestre.
Quant au fantastique, il se partage entre fantastique " traditionnel ", légendaire : Réalités fantastiques de Deschamps (Biographie d'un lampion par lui-même, Mon fantastique), Contes fantastiques (L'Araignée crabe), Contes de la montagne (Le Violon du pendu, L'Héritage de mon oncle Christian, conte fantastique), Contes de la montagne (Le Bourguemestre en bouteille, conte fantastique) d'Erckmann-Chatrian, Spirite, nouvelle fantastique de Gautier, Histoires cosmopolites de Buet, Contes macabres de P. Nagour et R. Le Cholleux, Coeur double de Schwob (Arachné). Et fantastique moral, allégorique : Nouvelles de Mme de Girardin, Contes d'hiver de Daudet, Contes fantastiques d'Erckmann-Chatrian (La Lunette de Hans Schnaps ou les inventions d'un pharmacien : une seringue pour purger les idiots, une lunette où l'on se voit tel qu'on aurait voulu être), Contes d'une grand-mère de Sand, Le Roi au masque d'or de Schwob.
Mais le fantastique est loin de constituer la marque première du genre au XIXe siècle. Ne faire de lui que le sujet d'une anthologie de la nouvelle en ce siècle est une contrevérité. Les recueils de Maupassant constituent une parfaite synthèse des différentes tendances : c'est pourquoi l'oeuvre demeure exemplaire. Mais il ne faut pas oublier les recueils de Barbey d'Aurevilly, Daudet, Zola, Bloy, Mirbeau, Villiers, et ceux qui méritent une redécouverte : Histoires américaines de J. Soudan, Histoires de tous les diables de C. Debans, Pour se damner de J. Thilda, La Double vie, nouvelles d'Asselineau, Pierrot, Caïn de Rivière, Contes macabres de P. Nagour, voire certains textes de Coppée, Pavie et Buet.
Deuxième
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1. " Un premier inventaire de la nouvelle française au XIXe siècle : d'Eulalie de Rochester, vicomtesse de***, nouvelle vendéenne (1800) de Mme de La Serrie aux Contes de l'épée (1897) de M. de Brissay ", La Nouvelle hier et aujourd'hui, L'Harmattan, 1997, pp. 323-376.
2. Actuellement, le bilan général est le suivant. Pour l'ensemble : 264 recueils, 31 collectifs, 30 textes seuls. Pour les principales étiquettes : 80 nouvelles, 79 contes, 20 histoires, 4 récits, 18 contes et nouvelles. Pour la première moitié du siècle : 48 nouvelles, 16 contes, 3 histoires, 10 contes et nouvelles ; pour la seconde : 63 contes, 31 nouvelles, 17 histoires, 5 récits, 8 contes et nouvelles.
3. Voir encore Album littéraire, I, II, L'Obole des conteurs, Villiers de l'Isle-Adam, 1883, Coppée, 1882, A. Silvestre, 1891.
4. Voir également Le Salmigondis, Le Livre des conteurs, I, II, IV. L'inverse est rare : " Oserais-je faire paraître la suite de ces contes ? " (Trois nouvelles, 1812), L'Enfant perdu, conte de Noël, Le Pardon, conte de Noël, Le Louis d'or, conte de Noël (Coppée, Longues et brèves nouvelles).
5. Le compte rendu du recueil parle de " nouvelle " : " M. Barbey d'Aurevilly […] a fait un volume de Nouvelles " (M. de Lescure, La Presse, 22 novembre 1874).
6. Ce qui peut faire dire que les étiquettes de " nouvelle fantastique " et de " conte fantastique " employées régulièrement à propos de textes du XIXe siècle par la critique ou l'édition de notre siècle sont des créations a posteriori.
7. Il est curieux de constater que cette distinction entre conte et nouvelle fondée sur la longueur sera celle de beaucoup au XXe siècle quand ils voudront, par exemple, distinguer les contes et les nouvelles de Maupassant.
8. Editions du Livre des Nouvelles, 1899, n°1-13, 463 p., 61 textes. L'entreprise fut fondée le 15 novembre 1898. En 1899, paraît chaque semaine un fascicule de 36 pages avec des textes d'auteurs restés célèbres : Villiers de l'Isle-Adam (4), Mérimée (2), Balzac (2), France (3), Coppée (2), J. Renard (4). En 1900 paraîtra Le Livre des Nouvelles, anthologie : recueil hebdomadaire de littérature, t. 2 (108 p., 11 textes). Le tome 3 annoncé ne parut jamais. Dommage : il était demandé aux lecteurs d'élire le Maître de la nouvelle !
9. Il est toujours étonnant de constater que, jusqu'à la fin de ce siècle, l'existence d'une histoire de la nouvelle au XVIIe siècle a été occultée.
10. Tout est relatif néanmoins, car Atala est traité de " petite histoire " ; les textres de S. Arnoult et d'Antiboul, qui viennent d'être cités, d'" anecdote ", et " historiette " désigne les textes longs chez A. Houssaye (Le Violon de Franjolé) et J. Janin (Les Oiseaux bleus) !
11. E. Paccard, L'Hermite du Marais ou le Rentier observateur, Laurens, 1819, I.