
Gérard Gengembre: Pour une histoire littéraire sociocritique, l'enjeu de la poésie



Moribond, le démon de la théorie n'a plus d'espoir de survie que dans cette souveraine médecine, l'histoire littéraire. Ces dernières décennies ont vu la restauration de cette discipline, où je verrais volontiers la métadiscipline littéraire par excellence. Mais on sait bien que sa fonction fédératrice risque de lui faire perdre toute spécificité, que son éclectisme la menace de dissolution, voire d'insignifiance. J'aimerais donc avancer l'idée suivante : l'histoire littéraire peut trouver dans la sociocritique quelques-uns des outils qui l'aideront à affirmer la légitimité de son entreprise et à étendre son champ d'investigation. La poésie me paraît offrir un terrain encore assez peu systématiquement exploré.
Que peut apporter la sociocritique à l'analyse du texte poétique ? Précisons d'abord qu'elle n'a rien à voir avec cette configuration idéologique dont Antoine Compagnon disait : " la théorie comme ambigu de marxisme et de formalisme était déjà passée de mode en 1980 ". Elle ne relève pas à mes yeux de ces " théories du texte " (il faudrait mettre encore plus de guillemets ou un point d'ironie), encore moins des formalismes de tout poil ou des lectures psychanalytico-thématico-pragmatico-etc, et tutti quanti. Il ne s'agit pas de discréditer ces approches : je crois qu'elles se valent toutes et ne se différencient que par leur pertinence, leur efficacité, leur rentabilité sur tel ou tel texte. Exercices de virtuosité, déploiements d'ingéniosité, fulgurantes démonstrations, grilles interprétatives de plomb vil ou d'or pur : tout reste en deçà du texte littéraire. En dehors de l'établissement critique du texte ou de l'élucidation de points d'histoire littéraire, je crois qu'il n'existe pas de science du littéraire - tout au plus quelques techniques, comme la stylistique : tout est interprétation, rien n'est vérité, et donc tout est sujet à caution, à incessantes révisions, à relectures de lectures, à reformula- tions, à constructions, reconstructions, déconstructions, sans que rien soit jamais acquis. Quelle importance d'ailleurs? Cela permet de maintenir les épreuves littéraires des examens et concours, la noria des postes, nominations et promotions, les collections éditoriales spécialisées, et en définitive de sauver, voire de créer des emplois. Finalement, l'enjeu dépasse les seules carrières universitaires. Ce n'est pas si mal… Reconnaissons-le, avant tout on joue avec les textes, et tout jeu a ses règles : la critique n'est peut-être bien que cela, un protocole ludique. Où serait d'ailleurs le problème ?
