" Quand nous pensons à Michelet, à quel Michelet pensons-nous ? À l'historien classique, au narrateur d'Hannibal, des Croisades ? Au philosophe historien, traducteur et commentateur de Vico et de Grimm ? À l'orateur du Collège de France, moraliste, apôtre et révolutionnaire ? À l'historien pamphlétaire, qui raconte la politique des cours, les Valois, les Bourbons ? Au poète, au naturiste enivré, qui chante l'amour, la femme et la mer ? Au vieillard désespéré qui s'isole et maudit le siècle ? Que d'hommes rassemblés sur ce vocable unique - Michelet ! L'hagiographie républicaine a simplifié son souvenir. Il suffit de quelque attention pour le retrouver tel qu'il fut, immense, étrange, à peine saisissable. " Ce commentaire de Daniel Halévy, introduction à un long article de La Revue hebdomadaire du 22 février 1928, pose les bases des difficultés communes aux critiques qui s'intéressent à cet historien. Tout d'abord, il met en évidence la complexité d'une œuvre qui, nonobstant sa fidélité presque continuelle à la discipline historique, a une forte vocation à multiplier les points de repères et les objets. Mais cette note indique aussi le besoin de trouver un indice de cohésion capable d'orienter la dispersion des images vers une interprétation adéquate à cet historien.

Le défi de la critique se retrouve dans le dossier de la presse consacrée à Michelet dont nous entreprenons la lecture. Cet ensemble d'articles commence par le texte cité d'Halévy et s'achève en 1984. Si nous ne pouvons affirmer sa complète représentativité à l'égard de la totalité des articles parus sur Michelet durant la période considérée, nous pouvons du moins le considérer comme un assemblage démonstratif de la réception de cet écrivain par la presse écrite. Les critiques qui s'y trouvent réunies sont en effet exemplaires d'une bonne partie des approches théoriques utilisées par les spécialistes de Michelet. De ce point de vue, il répète en raccourci les démarches importantes entreprises pour l'exploration de cette œuvre tout au long du XXe siècle. D'un autre côté, il permet aussi de repérer les moments où les textes de l'historien ont attiré l'attention publique et de comprendre ce par quoi ils ont - ou non - pu paraître actuels. Dans ce sens, ce recueil d'articles contient deux grandes parties. La première, qui va jusqu'à la fin des années 50, comprend un dossier assez mince, constitué d'un petit nombre de textes, nettement espacés dans le temps. Chacune des critiques soutient une approche distincte, et leur relative rareté reflète le peu d'intérêt suscité alors par l'œuvre de Michelet. Sa mention dans la presse est alors plutôt tributaire de la prédilection de certains auteurs pour le sujet, ou bien de la commémoration du centenaire de telle publication. Mais quand arrivent les années 60, le dossier change totalement d'aspect. Il s'épaissit considérablement d'un coup et l'abondance des articles perdure jusqu'à la fin des années 70. Un répit relatif se manifeste dans les années 80, sans que l'on puisse déterminer s'il s'agit d'une troisième phase, le dossier s'achevant avant le début des années 90.

Nous allons suivre ces étapes et y détacher les traits par lesquels la presse a pu composer son discours sur Michelet, avec le principe d'étendre la question posée par Halévy en l'appliquant au corpus complet du dossier. Ainsi, l'interrogation pourrait être reformulée de la manière suivante : quand la presse pense à Michelet, à quel Michelet pense-t-elle ?