Le titre de cet article, bien qu'il doive y être question de Jean Richepin et, accessoirement, de La Chanson des gueux, ne présage rien d'inconvenant. Je veux seulement dire qu'il propose au lecteur cinq lettres de cet écrivain à Nina de Villard. À l'exception de la première, elles sont, à ma connaissance, inédites. Elles proviennent de trois sources. L'une est Richepin lui-même, qui la publia dans " Toutes mes vies. Autour de La Chanson des gueux ", article inséré dans la revue Demain (février 1925) ; une copie des trois suivantes m'a été confiée, jadis, par le regretté Jacques Goedorp : il préparait un livre sur Nina de Villard que la mort ne lui permit pas d'achever ; la cinquième m'avait été communiquée par Joseph Bollery et se trouve désormais dans le fonds qui porte son nom, à La Rochelle. La première lettre est adressée à la mère de Nina, Mme Gaillard ; toutes les autres s'adressent à Nina elle-même. Elles couvrent une période de deux années environ, de septembre 1876 à Noël 1878, et nous plongent dans le monde de Nina à l'époque où elle habitait au 82 de la rue des Moines, ce monde même qu'évoque Catulle Mendès dans La Maison de la Vieille .

[1]

Ste Pélagie, 16 septembre 76

Chère Madame,

Je vous remercie du bon souvenir que vous m'avez fait passer sous forme d'oranges. Il ne me manquait plus que cela pour avoir l'air d'un vrai singe derrière les barreaux de ma cage. Ne croyez pas que j'abuse de ma qualité de poète pour parler en métaphores ! J'habite bien réellement une cage ; car ma cellule surnommée le petit tombeau a juste cinq pas de long sur trois et demi de large et je touche le plafond en me haussant sur la pointe de mes membres postérieurs. Heureusement que je ne passe là-dedans que la nuit. Bouclé à huit heures du soir, je suis rendu à la liberté le matin. Cette liberté consiste à aller voir mes codétenus dans leurs chambres respectives. Hier nous étions cinq. Après-demain nous ne serons plus que trois. En somme, cela n'est pas aussi follement gai que le raconte la légende. Le bon temps est passé où l'on recevait les visiteurs chez soi, où on déjeunait là comme au cabaret. Tout s'en va comme dit Châtillon. Les étoiles vieillissent comme dit Achille. Je m'en console en travaillant aux Morts bizarres que j'aurai le plaisir de vous offrir pour la fin d'octobre. J'en ferai une qui aura pour titre Les Oranges.

Veuillez présenter, chère Madame, mes meilleures amitiés à Nina, mes compliments à nos amis, mes caresses aux bêtes, une grimace à ma sœur la guenon, et croyez que je suis toujours votre tout dévoué

Jean Richepin