Christophe Fauchon & Franck Smith

 

Au terme d'une enquête d'un an sur le champ poétique contemporain, s'il est une antienne que nous nous sommes promis de ne plus reprendre avec Frank Smith, c'est bien celle de la crise de la poésie contemporaine. S'il est, en revanche, un combat que nous nous sommes promis de poursuivre, c'est bien celui qui en appelle à plus d'attention pour les poètes de notre monde. Ce combat, beaucoup le mènent. Avec passion souvent ; avec méthode parfois !

En premier lieu les poètes eux-mêmes : on souligne souvent la complexité, la sophistication, voire l'hermétisme de la poésie contemporaine, ce qui, dans l'échelle de nos valeurs est manifestement un des plus sûrs moyens de lui nuire. On remarque beaucoup moins l'immense effort d'explication accompli par les poètes : sur leur démarche, sur leur travail et sur les difficultés qu'ils rencontrent et affrontent. Les poètes s'expliquent et ils s'expliquent bien, mais ils s'expliquent souvent à leur façon : dans des livres. Que l'on daigne consulter les bibliographies ! Réflexions, Entretiens, Critiques rivalisent avec Introductions, Essais et autres Approches, pour ne citer que les entrées les plus explicitement réflexives. Réflexivité qui ne se réduit pas à un narcissisme : les poètes s'expliquent et expliquent. Mieux, ils dévoilent, ils donnent à entendre ce qu'ils perçoivent de l'autre : quels romanciers, quels essayistes, quels dramaturges consacrent à la traduction autant d'énergie qu'un Yves Bonnefoy, qu'un Philippe Jaccottet, qu'un Emmanuel Hocquard ?

Si l'on veut bien admettre que les poètes s'expliquent, reste que " La poésie n'est pas seule " (2), comme le rappelait dans un ouvrage récent Michel Deguy et qu'elle est confrontée à d'autres discours explicatifs, y compris sur elle-même, et là, force est bien de constater qu'elle a ses préférences. Quand nous lui avons cherché des alliés, pour la soutenir ou pour l'expliquer, nous nous sommes aussitôt dirigés d'une part vers la philosophie et le politique, et d'autre part vers la musique et les arts dits plastiques. Pourquoi n'avons-nous pas pensé aux historiens ? Le propos de J.-M. Maulpoix au début de sa conférence sur La poésie française depuis 1950 : diversité et perspectives (3)… s'impose pourtant d'évidence : " tracer quelques pistes et planter quelques balises " est une nécessité pour guider la lecture : une nécessité pour les poètes eux-mêmes, mais ils le savent ! Nécessité pour les plus jeunes d'entre eux et là, il semble qu'il faille le leur rappeler. J.-M. Gleize raconte comment " Christophe Tarkos, quand il est arrivé dans le paysage, se situait en dehors de toute référence culturelle. Cela ne l'intéressait pas. Il s'agissait d'avantage pour lui, dans une certaine urgence - et il est vrai qu'il s'agit de quelqu'un qui vit dans l'urgence et dans la fièvre -, de prendre la parole et seulement ensuite de s'interroger sur les liens entre ce qu'il proposait, inventait, improvisait et ce qui existait déjà ; liens qu'il a dû découvrir grâce à des rencontres avec Christian Prigent, Hubert Lucot, Bernard Heidsieck. Il a alors découvert qu'il avait un passé (4). "