





Willy estimait assez le talent de Tinan pour l'employer comme nègre, et l'on sait que le jeune auteur écrivit pour lui Maîtresses d'esthètes et - en partie ou en totalité ? - Un vilain Monsieur ! Surtout, Willy avait beaucoup d'amitié pour l'auteur de Penses-tu réussir… !, dont la mort subite, en 1898, lui laissa de vifs regrets. Un quart de siècle plus tard, il écrivait à Henri Martineau, qui l'avait questionné sur Tinan, la longue lettre, à la fois émue et savoureuse, mélange de réticences et d'indiscrétions, que nous transcrivons et qui nous avait été communiquée par le regretté Maurice Chalvet. Les lettres de Tinan dont Willy cite ici des extraits n'ont, sauf erreur, jamais été retrouvées :
19 janvier 1924
Monsieur et cher Confrère,
André Lebey, ce me semble, n'a rien laissé à glaner. " Tout est dit… " à moins de vider des confidences intimes. Il faudrait - et je ne le ferai point - parler de l'inintelligence paternelle que ne tempérait aucune affection. Jean n'en parlait pas sans une amertume [ill.].
À Jumièges, où je restai quelques jours, il me raconta bien des choses ; je préfère les oublier. Voici le début de ce qu'il m'écrivait à Bayreuth : " Envoyez-moi des cartes postales wagnériennes, je vous dirai pourquoi. Vos lettres sont plus spirituelles que les prêches de ma mère, je l'affirme. N'en concevez point d'orgueil… "
Il m'expliqua pourquoi, en effet. Et je ne pus m'empêcher de rire : sous le frétillement de ses paradoxes, souvent, que de bon sens lucide !
Le fait-divers sur lequel il construisit Aimienne (la rencontre de la fille de R[osny]) l'avait impressionné plus durablement qu'on ne l'a cru. Mais ce sont de si vieilles histoires !
Ses enfantillages me charmaient. Un jour, il avait entrepris de me sidérer, je pense, en me montrant une orgie de ponctuation - que les typos ne réalisèrent pas, sans doute - Son manuscrit portait, à la queue leu leu : point et virgule, points suspensifs, guillemets, parenthèse ;... ") pléthore dont il tirait vanité. Je le blaguai, comme il sied. Alors, bondissant aux extrêmes, il s'écria :
- Eh bien, si je ne ponctuais pas du tout ! Et comme je ne pouvais m'empêcher de rire, il remarqua :
- Vous avez décidément un caractère de hérisson ; on dirait celui de ma mère, moins grincheux qu'elle, tout de même…
