
Giono et le poids du monde : un berger fuyant le troupeau
Lun des paradoxes de la réception de Giono par la presse est sans doute, dès ses débuts, le contraste saisissant entre la discrétion placide de lhomme, apparemment peu soucieux de se mêler aux débats qui agitent ce monde, et la violence des réactions quil suscita, engendrant des haines aussi déplacées que bruyantes, aussi bien que des admirations extatiques. Sétonnera-t-on du corollaire de cette première observation ? Létude des coupures de presse du second xxe siècle montre à quel point Giono fut mal lu. Non quun discours commode et entonné par tous ait dissimulé lessence de luvre sous un mauvais pli de lecture. Quelles que soient les approches, dailleurs violemment incompatibles, toutes se rejoignent dans lobsession politique idéologique ou biographique, trois catégories justement auxquelles Giono déniait toute pertinence pour aborder la littérature.
Pourtant, Giono na jamais cherché à se soustraire à la presse, et ce nest donc pas par la retraite provinciale de lécrivain quil faut chercher à expliquer cette cécité critique. Certes, il ne recherche guère le journaliste, mais il se laisse volontiers rejoindre à Manosque, jusque dans sa maison, pour de longs entretiens-promenades où il nest pas avare de paroles. Homme de métier, il considère la presse comme un outil de travail, un support de publication quil faut savoir exploiter. Cependant lhomme échappe, envahit les interlocuteurs de contes merveilleux quil invente, les désarçonne, parle de son pays plus que de lui-même, évite les sujets brûlants ou les balaie dun haussement dépaule. Bourru ou prolixe, muet ou lyrique, selon quil sagit dévoquer son intimité ou des réflexions sur lart, Giono joue surtout de pudeur et de sagesse devant la presse. Lindépendance de lhomme, sa capacité à égarer ses locuteurs est vraisemblablement à lorigine de la diversité des images que produit de lui la presse, et éclaire leur maladresse parfois.
