Au printemps 1962, Joseph Bollery prend sa plus belle plume et inscrit avec application, sur le faux-titre du tome I d'un exemplaire de la Correspondance générale de Villiers de l'Isle-Adam qu'il vient de publier au Mercure de France, l'envoi suivant :

à Madame Pasquet-Marras à qui ce recueil doit tant, en respectueux et reconnaissant hommage. Joseph Bollery. 27, rue Saint-Louis, La Rochelle (Charente Maritime).

Puis il envoie l'ouvrage à Aline Pasquet, dont le père, Jean Marras (1837-1901), avait été, selon une note de Bollery à la page 54 du tome I, "le plus ancien, l'un des plus fidèles et des plus dévoués parmi les amis de Villiers". Mme Pasquet-Marras, qui avait soixante-dix-sept ans lorsqu'elle reçut les deux volumes de la Correspondance, les lut attentivement. Sans doute au fur et à mesure de sa lecture, elle inscrivit des commentaires dans les marges ou dans les espaces entre les lettres. Plus tard - Mme Pasquet mourut en 1977 -, ces volumes ne durent pas être remarqués lors de la succession, puisqu'ils se trouvèrent il y a une quinzaine d'années sur les rayons peu bibliophiliques de la librairie Joseph Gibert à Paris, en vente à un prix très modique. Les notes de la vieille dame, publiées intégralement ci-dessous, ne sont pas toutes d'égal intérêt, mais constituent néanmoins une source restée jusqu'à présent inconnue sur Villiers de l'Isle-Adam et ses proches. Et il est assez émouvant de lire, à propos d'une visite de Villiers accompagné par son fils Victor, ces mots écrits au stylo-bille bleu, probablement durant l'été 1962 : "je m'en souviens"...

Tome I :

P. 54. Jean Marras était né vers 1837 : " 24 févr. 1837 ".

P. 55. Marras fut... conservateur-adjoint du Palais de Fontainebleau et conservateur du dépôt des marbres : " de 1889 à sa mort. Palais de Versailles entre les deux. "

Ibid. Huysmans... ignorait vraisemblablement ce que Marras avait été pour l'auteur d'Axël : " Nullement. Il y a eu une petite guerre entre Huysmans et Marras, et Marras a effectivement imposé son discours sur la tombe de Villiers, pour mettre certaines choses au point (d'où les " vaines paroles "). Il jugeait non seulement que Huysmans avait confisqué V. dans ses derniers jours, mais le trahissait. Il fallait redresser la figure qu'il en donnait. Il ne s'y est pas trompé. "

P. 95. 6, rue de la Grange-Batelière : " Jean Marras a habité r. de la Gr. Batelière. Serait-ce à cette date et Villiers se faisait-il adresser sa correspondance chez lui ? " [p. 92]

P. 118. (après la lettre 70) : " Marras commença en effet une féerie mêlée de cocasserie. J'ignore jusqu'où alla la réalisation. "

P. 142. (bas de page, à propos de la citation de R.-L. Doyon sur " le Palmipède ") : " Non. C'est tout simplement une version burlesque du Cygne de Mantoue et du Cygne de Cambrai, aboutissement probable d'une longue chaîne de plaisanteries sur l'incompréhension du vulgaire - cf. Wagnié, prononciation des ignorantins [sic]. À cette époque, je ne sais si Lohengrin avait été joué à Paris, mais le Cygne de L. n'était certainement pas gravé dans les [court mot illisible] - et pourq. y aurait-on incarné Wagner lui-m. ? "

P. 144 (et 145). Michel Baronnet : " Mélomane à tout crin ce qui explique que V. y pense ici. Il avait été [vers] environ ses quinze ans placé par son père sous l'égide de Jean Marras - auquel il resta fidèle par-delà la mort. Mais dans l'ensemble c'était un paresseux et un fruit sec, désœuvré, cependant pas bête du tout. Je l'ai connu obèse comme Falstaff et mangeur comme Gargantua, quoique avare. Sur le tard, Dierx et lui étaient devenus inséparables, deux solitudes qui se voilaient [?] l'une l'autre. "

P. 150. le 22 mars 1870 : " Donc le Cygne de L. inconnu à l'époque du Palmipède. "

P. 169. Villiers regrette d'avoir connu son ami Marras : " Marras a-t-il jamais su ce reniement assez laid ? Il n'en a jamais parlé. Je ne sais rien sur le ralliement de V. aux Fédérés. Mais j'ai entendu raconter à mon père que (chargé de je ne sais quel service à l'Hôtel de Ville) il lui avait fait avoir un laissez-passer qui lui permettait de prendre part aux repas servis gratuitement à je ne sais quels partisans. Sur le moment, V. ne regrettait pas un déjeuner assuré. "

P. 183. (lettre 123 " un mot de ma chère R ") : " Donc il la connaissait déjà. "

P. 263. (marges du bas et de droite, à propos du nom de Reichel) : " Louis-Philippe Reichel possédait à Montrouge une grande maison où Marras louait une chambre (j'ignore depuis quelle date) et flatté d'avoir un locataire pourvu d'amis si renommés, il avait fini par mettre son salon à leur disposition, et ce n'est pas V. seul qui le fréquenta. Or ce Reichel avait chez lui une nièce qu'il avait élevée, et qui devint la femme de Marras (en [date laissée en blanc : 1881]). Une sœur y venait de temps à autre passer quelque temps, et elle épousa Roujon. Au moment du mariage ils se brouillèrent, je ne sais pas pourquoi. Mallarmé recueillit la fiancée et j'ai une lettre sur ce sujet bien amusante par ses cérémonies compassées - lettre 491 [aujourd'hui CCCLXVII ter de la Correspondance de Mallarmé]. Je ne sais pas pourquoi V. n'a jamais paru savoir que M. était marié. Ma mère n'y était pour rien. Elle avait un enthousiasme aveugle pour Villiers. J'ignore s'il venait rue Durantin. Mais il est venu à Fontainebleau - et une fois à Versailles, je m'en souviens, avec son fils. "

Tome II :

P. 7. prendre comme collaborateur : " Le mot force la note. M. n'a jamais inventé, composé, ni écrit de moitié avec V. Mais il était le goût sûr que V. chargeait de passer au crible et de prévenir les critiques par des corrections et révisions dont ils discutaient - ou à l'occasion que V. entérinait d'avance. "

P. 77. (après la lettre 293) : " Le baron de la S[alle]. semble disparaître ensuite de la vie de Villiers. Il ne disparut pas de celle de Marras qui continua à la fin à y être invité à dîner tête à tête. "

P. 242. Jean Marras, qui était : " Non. Il avait été nommé au palais de Versailles qu'il ne quitta pour Paris qu'en octobre 1889. " [p. 93]

P. 280. (après la lettre 539) Thomas W. Evans : " Il était en relations avec Mallarmé et soignait encore Vève longtemps après. " Protecteur " de bien d'autres célébrités. " Moi je suis un pacha ", disait-il. " Ibid. (après la lettre 540) : " Benédictus était ou devait être plus tard le compagnon officiel de Judith Gautier. "

P. 298. (tout autour du testament) : " Ne s'étonnera-t-on pas que Jean Marras soit absent pendant tous ces derniers temps de la vie de Villiers ? Il habitait Versailles ce qui n'est pas assez loin pour être une raison. On voit que Franc Lami le remplaçait en quelque sorte, et maintenait sa présence et son attachement - malgré... quoi ? derrière, contre... quoi ? Il est possible que Huysmans ait fait en sorte que Marras ne puisse pas venir. Il le détestait. Il est possible que Marras n'ait pas voulu - et pour la même raison : Marras désapprouvait l'emprise religieuse exercée par Huysmans, puis par le R.P. Sylvestre, qui lui paraissaient abuser de la faiblesse d'un mourant. Le vrai Villiers à ses yeux était celui qui résistait et refusait d'épouser Marie. Jean Marras, très puritain et stoïcien dans l'âme, avait peut-être désapprouvé la liaison définitive de Villiers avec Marie B., ce dont V. lui battait froid. Mallarmé n'avait pas de ces exigences et Dierx était la bonté tendre qui pardonne tout. "

Ces commentaires appelleraient à leur tour des gloses, qui seront l'affaire des biographes. Je me contenterais de les avoir rendus publics, si la dernière note du tome I, sur la famille maternelle de Mme Pasquet-Marras, ne me donnait l'occasion de citer un autre texte resté inconnu des spécialistes, bien qu'il ait été imprimé dès 1885. À cette date, en effet, paraissaient chez Dentu les Souvenirs d'un vieux libraire de Louis Leriche, volume in-12 de 264 pages illustré par Fernand Besnier et P. Kauffmann. Or, Leriche est l'anagramme de Reichel, et l'auteur du livre n'est autre, on va le voir, que l'oncle des épouses de Marras et d'Henry Roujon. Il n'a pas laissé beaucoup de traces. C'est certainement lui qui écrit le 18 octobre 1879 une lettre à Mallarmé signée " Philippe Reichel ", à l'en-tête imprimé Librairie Centrale, 5, rue de Tournon (Mallarmé, Correspondance, XI, p. 122). Il était sans doute allemand comme ses nièces ; cependant, son nom ne figure pas dans le récent ouvrage de Helga Jeanblanc, Des Allemands dans l'industrie et le commerce du livre à Paris (1811-1870) : n'aurait-il entrepris son commerce qu'après cette dernière date, ou aurait-il été naturalisé antérieurement ?

Les " souvenirs " de Leriche/Reichel sont en fait des anecdotes assez médiocres, sous forme de récits attribués à des personnages divers, et où l'on aurait du mal à démêler une part de vérité. Ce n'est toutefois pas le cas du dixième chapitre (p. 157-175), où des contemporains notoires figurent sous des pseudonymes en général transparents. Mis en rapport avec la note de Mme Pasquet sur son grand-oncle, ce texte qui se veut comique mais que Villiers, s'il en a eu connaissance, a dû considérer comme intolérablement hostile, pourrait bien expliquer pourquoi l'écrivain semblait ignorer le mariage de son vieil ami, et peut-être aussi pourquoi la Correspondance générale ne contient aucune lettre de Villiers à Marras entre le n° 304 (23 avril 1885) et le n° 533 (3 avril 1889). Peu après la mort de Villiers, Marras aurait dit à Octave Uzanne : " J'étais fâché avec Villiers ", selon une lettre fort méchante de Huysmans (Mallarmé, Correspondance, V, p. 305). À cause de sa belle-famille ? Mais qu'on lise [p. 94] d'abord Une Soirée chez Mécène, dont je reproduis ici l'essentiel, en y ajoutant quelques identifications entre crochets. Les premières pages situent la scène : un pavillon du " Grand-Montblanc " [Petit-Montrouge] où vit L... L... [Leriche, donc Reichel], " chef adoré d'une famille patriarcale, entouré d'une femme modèle et de six enfants, garçons et filles. " Pendant des années, il y a reçu " tous ceux que la Muse avait taquinés, romanciers, dramaturges ou poètes ", jusqu'à ce qu'il connaisse des revers de fortune. Suit l'évocation d'une de ses soirées littéraires :

Nous sommes au printemps. Le couvert est mis dans le jardin même. Nous arrivons un peu tard, car on approche du dessert. Comme moi, vous êtes frappé de l'acharnement que met un convive à démolir un " Parfait au café " dont à lui seul il absorbe la moitié. Ceux qui l'entourent contemplent avec mélancolie cet entremets qui diminue sans cesse. Mais personne n'ose protester, car ce convive, le fameux Jean Manassé [Marras], est fort redouté. Gourmand et très lettré, il remplit ici son ventre et les fonctions d'oracle littéraire. Justement il commence à pérorer et un grand silence se fait ; il n'est interrompu que par le bruit produit par la chute d'innombrables fraises des bois dont l'oracle, tout en pérorant, transvase la presque totalité dans son assiette. À part ces petits travers, je dois cependant dire que Manassé est un érudit qui possède notre langue et manie la plume d'une façon supérieure. Il est l'auteur d'un drame, la Famille d'Arabelle [La Famille d'Armelles], dont je n'ai jamais pu m'expliquer le fiasco.

Son voisin immédiat, que vous voyez lancé dans une discussion d'Esthétique, c'est Chlodomir [Fernand Khnopff ?], un peintre hongrois. Il cache son vrai nom à cause de son frère, compromis dans une aventure politique. Rêveur qui a abandonné la palette pour se noyer dans l'émission et la discussion des théories les plus extravagantes, il est absorbé, jour et nuit, par les soucis que lui cause un tableau idéal, toujours en train et jamais achevé. Balzac l'a prévu, car vous avez devant vous le type de Frenhofer, le peintre architoqué du " chef-d'œuvre inconnu".

" Infect, vous dis-je, tout bonnement infect ! " Cette phrase, plus moderne qu'élégante, vient d'être prononcée, accompagnée d'un rictus de mépris, par un jeune homme, du nom de Blanjon [Roujon]. Celui-là ira loin dans l'art - de critiquer son prochain. À peine échappé des bancs classiques, il a été pris d'un souverain dédain pour le passé et le présent ; il l'exhale sous forme de satires intitulées : " les Mouches " [?] publiées dans une Revue obscure. La phrase entendue s'appliquait à Molière, auquel Blanjon vient de dire son fait. Pauvre Molière !

Le sonnet d'Arvers ! oui ! non ! si ! non ! On réclame le sonnet d'Arvers que récitera tout à l'heure sir Benjamin Macfer [Arthur O'Shaugnessy], un poète irlandais, à qui le Paris littéraire doit les " Jours sans soleil " [Songs before Sunrise]. Cet enfant de la verte Irlande a un culte particulier pour Arvers et des méchantes langues prétendent que c'est le seul auteur dont il ait lu les œuvres en entier ; pour les autres, il se contenterait de graver dans sa mémoire les titres de la couverture. C'est, au surplus, un bon et loyal garçon, recherché des auteurs dont, a priori et par pure camaraderie, il vante partout les mérites. Aux premières surtout, les applaudissements de Benjamin Macfer sont devenus légendaires, car souvent, hélas, ils contrastent avec les chutes du lendemain.

Le beau blond à la tête de Christ, c'est le poète au doux langage, c'est l'enfant chéri des dames ! Actuellement ses livres sont dans toutes les mains et le succès lui fait risette. Il n'en est pas moins resté fidèle à notre hôte, qu'il n'a point abandonné dans les jours difficiles. Il a subi, comme lui, une période d'attente et de lutte. De ces temps, je vais vous régaler d'une anecdote suffisamment méchante ; il faut bien nous venger de ses [p. 95] succès ! Donc, Vitellius Piédez [Catulle Mendès], car tel est son nom, avait fait un drame, ni bon ni mauvais, qui eut pour titre Justice. [...]

Silence ! voici Étienne Beaugardé [Mallarmé] qui va réciter un sonnet. Il mérite d'être écouté : [l'ouvrage reproduit Quelle soie aux baumes de temps, sans variantes]. Vous n'avez rien compris et moi non plus, mais gardez-vous de faire connaître votre opinion. Par suite d'un accord tacite, il est convenu que ces vers - absolument incohérents - sont sublimes et d'une clarté foudroyante. Approchez-vous de leur auteur, causez avec lui et vous serez surpris de ses paroles sensées et intéressantes ; c'est un homme doux et inoffensif, dès qu'il ne parle plus le langage des Dieux. [...]

Les bravos suscités par le sonnet de Beaugardé ont éveillé en sursaut un voisin [Reichel lui-même ?], bon garçon, mais peu aimable pour les " gens de lettres " et surtout pour les poètes qu'il exècre. - Si au moins ces gens, dit-il à l'oreille de sa femme, faisaient des vers en prose, on comprendrait ; et encore ! Il a cependant une qualité, celle de propriétaire dans laquelle il excelle. Lui aussi poursuit un idéal qu'il n'a pas encore pu atteindre, à savoir : de toucher des loyers sans être obligé de louer ses propriétés !

Le monsieur qui se trouve en face de cet ennemi des Muses s'appelle François Bourguignon [Francis Poictevin ?]. En ce moment, il cherche à faire partager à un autre invité, sans y réussir, les satisfactions que lui procure l'étude des vieux parchemins ; il vient de lui expliquer que Le More de Venise, de Shakespeare, n'était point un nègre, mais un capitaine français du nom de Morel ; des documents tirés des archives, couverts d'une vénérable poussière, déterrés par lui, en fournissent la preuve indubitable. Mais voyez donc la malechance : pendant cette démonstration d'un si haut intérêt (!), cet aimable savant verse à pleines mains la succulente chartreuse dans le corsage d'une voisine. Signe de race, car tout savant qui se respecte doit être distrait sans merci.

La farouche crinière de lion que vous voyez frissonner là-bas appartient à Timoléon Cédalc [Léon Cladel], vrai paysan du Quercy. De son bagage d'auteur vous connaissez sans doute " les Désespérés " [Les Va-nu-pieds], cette remarquable idylle de haine et d'amour. [...]

Pénétrons un instant dans le salon où se sont réfugiées les dames. Pour ne pas entendre les discussions littéraires, elles subissent, en ce moment, un autre supplice : Un ancien ténor, vénérable ruine du temps de Louis XVIII, veut à tout prix chanter un grand air tiré de Roméo, de Bellini. Il produit un effet de casserole fêlée, couvert par des applaudissements frénétiques qui émanent de son fils, Lucas Semelle [?], un sculpteur raté à force de s'être entendu exalter par son père. C'est le génie mourant applaudi par un génie noyé dans les louanges irréfléchies et prématurées du cénacle paternel. Soyons charitable et passons !

Le gros bonhomme, que vous voyez si empressé auprès de ces dames, a pour nom Marquiset [Baronnet]. Il se dit journaliste, mais on n'a pu encore découvrir la feuille le long de laquelle il aurait déposé sa prose. C'est le manuel vivant du parfait célibataire dont le couvert est mis partout où la femme domine, grâce à une collection de clichés galants qu'il débite à tout propos. Forcément égoïste, il a un culte spécial pour la bonne chère. Aussi, dès qu'il apercevra les restrictions culinaires de son hôte, le verra-t-on à l'avant-garde des fuyards. Que le remords lui soit léger !

Nous allons, à mon grand regret, être obligés de nous retirer ; la vague inquiétude qui se lit sur tous les visages me prédit une catastrophe. C'est à qui disparaîtra au plus vite ! D'où vient ce mouvement de recul ? à quoi attribuer ce commencement de désagrégation ? C'est l'Huillier de l'île d'Ève [Villiers de l'Isle-Adam], le dernier rejeton d'une famille quasi royale qui se lève ; il tient à relire, pour la vingtième fois, " la Terre neuve " [Le Nouveau monde], un drame qui promet, allez, et qui fera du bruit dans Landernau. L'action se déroule dans le Canada, que l'auteur, fort insouciant en matière [p. 96] d'histoire naturelle, a peuplé de lions et de tigres, d'une férocité implacable envers les Anglais, mais doux comme des moutons avec les indigènes.

J'ai fini, Messieurs, car le mouvement prévu s'est dessiné ; pendant que ledit L'huillier de l'île d'Eve achève le sixième acte, et au moment le plus pathétique où Miss Ellen, voyant son fiancé dévoré par deux lions, s'écrie : " Ciel ! pourvu qu'ils ne lui fassent pas de mal ! " tout le monde se sauve à l'anglaise, les uns pour aller se coucher, les autres pour rentrer à Paris.

On peut se demander pourquoi Reichel tient à apparaître comme le mécène d'écrivains et d'artistes qu'il dénigre aussi systématiquement, y compris les époux de ses nièces ; mais la psychologie personnelle du libraire béotien importe peu. Il serait plus intéressant de déterminer quand une telle réunion a pu avoir lieu ; il est cependant possible que le récit amalgame plusieurs occasions différentes. Sur le dessin illustrant ce chapitre, une douzaine d'hommes et cinq ou six jeunes femmes s'entretiennent sous des frondaisons et des lampions, dans le jardin d'une grande villa ; on croit reconnaître Villiers à l'extrême-gauche et Cladel tout à droite, mais sa valeur de témoignage est mince. Celle d'Une Soirée chez Mécène aussi, dira-t-on. Aussi malveillant soit-il, c'est pourtant un texte contemporain qu'on ne saurait désormais ignorer.

Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 91-96. Il est reproduit ici dans son intégralité.

La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page.