Alors que le Collège de 'Pataphysique cooptait dix nouveaux membres au domicile d'Arrabal le 20 avril (1er Palotin 128), l'un des siens vivait ses derniers jours. André Blavier s'est éteint le samedi 9 juin à Verviers, haut lieu de culture, où cet homme extraordinaire vécut et s'activa dans un océan de livres et de papiers aux côtés de son épouse Odette. Né le 23 octobre 1922 non loin de là, à Hodimont-lez-Verviers, André Blavier le Wallon avait renoncé à soigner la maladie qui le rongeait afin de ne pas perdre sa longue chevelure. Elle lui donnait l'allure fameuse d'un Indien pacifié avec, en guise de tomahawk, une pipe belge, la pipe d'André Blavier. Ce fut l'ultime résistance aux conventions d'un homme libre, le dernier pied-de-nez à la raison raisonnante d'un total indépendant et vivant authentique. Avec lui, la communauté des érudits, des bibliophiles, des bibliographes, des historiens de la littérature perd un repère essentiel, qui un ami, qui un maître dont les écrits de pure imagination et les travaux savants, joyeusement ludiques, ne sont pas près de sombrer dans l'oubli. Cela, sans compter plusieurs générations de lecteurs de la Bibliothèque communale de Verviers qui ont découvert à son contact la littérature. Entre 1942 et 1987, date à laquelle il prit sa retraite de bibliothécaire, sa généreuse culture savait se multiplier.

Le hasard veut que la nouvelle édition de ses Fous littéraires a paru aux éditions des Cendres il y a quelques mois. Mieux qu'une réédition, c'est le digne couronnement d'une œuvre. C'est aussi un événement attendu depuis longtemps déjà, car l'originale publiée par Henri Veyrier en 1982 et jalousement conservée par ses propriétaires, atteignait chez les libraires des cotes estimables. Preuve, s'il en fallait, de son intérêt que soulignait déjà la revue Plein Chant (n° 13, janvier-février 1983) où Pierre Ziegelmeyer conseillait le livre à " tous ceux pour qui le cerveau est bien la machine la plus déroutante qu'ait pu inventer le Grand Facétieux - en attendant les rencontres du troisième type. " Luxueusement imprimée sur papier bible et reliée, la mise à jour remaniée des Fous littéraires en 1152 pages illustrées, servie avec son historique préface (méthodologique, conséquente et drôle), en dit long sur le sujet. Voltaire, cité par Blavier, en aurait du reste expliqué les ressorts : " Enfin, l'alphabet fut l'origine de toutes les connaissances de l'homme et de toutes les sottises. " Partiellement dévoilée en avril 1956 par la revue Bizarre qui consacrait sa livraison aux " hétéroclites et fous littéraires " - Blavier apparaît également dans le numéro consacré à la " littérature illettrée " - cette bibliothèque hirsute regroupe des textes rares qui ont poussé dans une indépendance d'esprit totale et sans souci du qu'en dira-t-on. Après avoir défini le cadre de son étude - n'est pas admis dans ce cercle d'élite qui veut -, il précise judicieusement que " L'appellation de "fou littéraire" ne comporte rien de péjoratif ". Les critères de sélection sont stricts et réclament notamment qu'un fou littéraire n'ait pas de distance critique avec ce qu'il écrit. " L'essentiel, explique André Blavier, était dans l'exhumation de morceaux vraiment moisis, avec le moins de commentaires qu'il se pouvait et surtout sans tentative, qui ne pourrait qu'être inquiétante et autistique, d'interprétation. "