Sous le titre " Desnos et Céline, le pur et l'impur ", M. Jean-Paul Louis a publié un long article dans le numéro 5 d'Histoires littéraires (janvier-février-mars 2001) où il m'accuse, au nom d'un " indispensable effort si l'on veut que l'histoire littéraire se dégage de la fange moraliste dans laquelle on prétend la noyer depuis des décennies " (p. 56), d'avoir fait une édition malhonnête des contributions de Robert Desnos au journal Aujourd'hui, paru sous l'Occupation de 1940 à 1944. Pour conforter la " moralité " de son article, il va même jusqu'à invoquer les vertus de ce qu'il appelle " la police littéraire ".

Au-delà de l'édition des Œuvres de Robert Desnos dans la collection " Quarto " chez Gallimard en 1999, M. Jean-Paul Louis remonte en fin limier à ce qu'il estime être l'origine de tout le mal : la publication, en 1985, de Mines de rien aux éditions Le Temps qu'il fait. J'aurais traité par l'indifférence la lourde polémique engagée par M. Jean-Paul Louis s'il avait su garder la mesure que me paraît exiger un juste usage de l'histoire littéraire. Mais les insinuations malveillantes à mon égard et les suppositions non fondées concernant l'élaboration de Mines de rien s'accumulent si inconsidérément que je souhaite faire savoir simplement aux lecteurs d'Histoires littéraires pourquoi et comment j'ai constitué un recueil des articles publiés par Robert Desnos dans un journal " collabo " du Paris occupé. Pour tout lecteur curieux de se faire une opinion sur pièces, je signale que Mines de rien est toujours disponible chez l'éditeur.

M. Jean-Paul Louis s'inquiète d'un titre " qui aurait été choisi par Robert Desnos " (p. 50). Je le renvoie à la préface du volume, où j'évoque le témoignage d'un de ses proches, Raymond Queneau, dans la revue Simoun (1956) : " Collaborant à un journal parisien pendant l'occupation, il [Desnos] voulait recueillir ses articles sous le titre Mines de rien. " Projet largement engagé puisque, dans les archives Robert Desnos déposées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, figure un cahier où Desnos, aidé par Youki, a commencé à recueillir et à coller les articles qu'il avait donnés à Aujourd'hui : y figurent les textes de 1940 et des premiers mois de 1941. M'appuyant sur ce témoignage et sur la confirmation apportée par ce document substantiel à la réalité du projet, j'ai entrepris de retrouver dans la collection d'Aujourd'hui conservée à la Bibliothèque nationale l'ensemble le plus complet possible des contributions signées de Robert Desnos. Des manques ont pu subsister, dus aussi bien aux lacunes de la collection qu'à l'inconfort de la consultation. À l'issue de cette recherche, une masse assez considérable d'articles variés se trouvait constituée. Sous la rubrique " La Revanche des médiocres ", sont abordés des problèmes de société. Sous les rubriques " Aujourd'hui vous conseille de lire aujourd'hui ", " Interlignes ", " Au crayon ", " Chroniques des temps présents ", apparaissent les " notes " littéraires de Desnos ainsi que des évocations s'évadant de l'actualité. Enfin, dans la rubrique " Disques ", Desnos rend compte de l'actualité discographique - rubrique qui ne cessera d'augmenter avec les années.

Au début des années 1980, les écrits journalistiques d'un écrivain pendant l'Occupation ne suscitaient pas encore la curiosité des lecteurs ni l'intérêt des éditeurs. La publication intégrale s'avérant impossible, je fus amenée à proposer un choix que M. Georges Monti, directeur des éditions Le Temps qu'il fait, jugea suffisamment digne d'intérêt pour le publier en 1985. Je lui en reste profondément reconnaissante.

M. Jean-Paul Louis me prête toutes sortes de manipulations suspectes : " pourquoi ces articles-là ont-ils été retenus et pas d'autres ? " ; " il faut vérifier tout d'abord si la reproduction des textes de Desnos est conforme. Justement, ce n'est pas toujours le cas et les modifications apportées ne sont pas toujours innocentes " (p. 54) ; " des partitions ont été pratiquées sur d'autres textes " (p. 55) ; " arrangements de présentation " (p. 57), etc., etc. Je pourrais, je pense, m'estimer diffamée. Mais je préfère, à l'intention des lecteurs d'Histoires littéraires dont beaucoup sont familiers des contraintes et des difficultés de l'édition des textes, exposer très simplement comment le recueil a été constitué. Si la critique discographique a été intégralement éliminée, ce fut dans l'idée qu'elle pourrait rejoindre les autres articles consacrés aux disques depuis les années 20 (ce qui fut fait en 1987 grâce au recueil Les Voix intérieures). Ont été pour la plupart mis de côté les articles de " La Revanche des médiocres " liés à une actualité sociopolitique que seuls des commentaires très détaillés auraient pu éclairer pour le lecteur contemporain. Pour les " notes " concernant les livres - c'est le terme employé par Desnos lui-même -, elles ont été retenues aussi largement que possible et en fonction de la notoriété en 1985 des livres traités : il s'agit là d'un critère pragmatique dont on peut critiquer l'étroitesse, mais qui n'a rien eu d'idéologique. Ainsi, s'agissant de la chronique du 14 mai 1941 que M. Jean-Paul Louis semblerait avoir lue personnellement de près, j'ai retenu la première " note " concernant les Éléments de philosophie d'Alain, toujours en librairie ; en revanche, je n'ai pas reproduit les " notes " concernant Maurice Caullery, Pierre Rousseau, Marcel Boll, Charles-André Jullien, Maurice Rat, Octave Aubry, Jean de Baroncelli. J'aurais pu ne faire aucune place à la " note " concernant Pétain ou la démocratie de Georges Suarez (le directeur placé par l'occupant à la tête d'Aujourd'hui après l'éviction d'Henri Jeanson), étant donné l'oubli dans lequel l'ouvrage est tombé depuis sa parution. Bien au contraire, j'ai tenu à reproduire entièrement cette " note " et même à la faire figurer dans la préface de Mines de rien (p. 8), non pas pour mettre le texte " dans cet état orphelin " très suspect que prétend dénoncer M. Jean-Paul Louis (p. 54), mais bien au contraire pour que, dès le début, le lecteur prenne la mesure des contraintes auxquelles était réduit le collaborateur d'Aujourd'hui et des ambiguïtés qui pouvaient en découler.

Quant aux " contextes " dans lesquels ont paru les articles de Desnos, ils sont bien entendu désastreux, comme le savent tous ceux qui ont ouvert un numéro de journal datant de l'Occupation. Les historiens ont largement contribué à une réévaluation sans complaisance et sans injustice de la participation des écrivains à la presse de la Collaboration. Renvoyons M. Jean-Paul Louis aux jugements nuancés et très informés de Mme Jeannine Verdès-Leroux dans un ouvrage qui est déjà un classique, Refus et violences (Gallimard, 1996) et notamment aux pages 204-213 qu'elle a consacrées aux deux journaux singuliers, " additionnant des positions contradictoires ", que furent Aujourd'hui et Le Rouge et le bleu. Le fait qu'un Maurice Saillet ou une Nicole Vedrès - heureusement rééditée aujourd'hui - aient signé des chroniques de littérature et de cinéma dans l'hebdomadaire de Charles Spinasse leur vaudra-t-il un procès posthume ? J'espère que non.

Tout choix, j'en conviens, engage son auteur. Pour en limiter la subjectivité, j'ai tenu à fournir dans Mines de rien une " table des articles de Robert Desnos dans Aujourd'hui " comportant la totalité des titres que j'avais répertoriés, ceci à l'intention des lecteurs curieux et surtout des chercheurs. M. Jean-Paul Louis du reste en fait usage, comme on peut le voir pages 53-55. Quant à la " sommation " faite par Céline dans les colonnes d'Aujourd' hui du 7 mars 1941 en réponse à la " note " cinglante sur Les Beaux draps , je n'ai jamais écrit qu'elle était à l'origine de l'arrestation de Desnos en février 1944 : sa participation au réseau de Résistance " Agir ", dont témoignent entre autres les archives de Michel Hollard, explique suffisamment cette arrestation.

La note 1 de la page 52 jette une suspicion allusive sur l'idée que Desnos ait été sollicité par la Résistance de rester à Aujourd'hui : c'est un fait qui a été attesté par plusieurs témoins et qui, tout récemment encore (le 31 mars), a été expressément confirmé par M. André Verdet, ancien résistant et ancien déporté. Que les dépêches allemandes reçues dans les rédactions des journaux de la Collaboration aient pu intéresser la Résistance peut sembler étrange à une époque de surinformation comme la nôtre ; c'est pourtant vrai. M. Jean-Paul Louis veut nous ramener aux " réalités de l'histoire littéraire " : qu'il prenne en considération les réalités de l'Histoire tout court.

Par ailleurs, je suis restée très perplexe devant une cascade de suppositions de la part de M. Jean-Paul Louis : " Dans l'hypothèse de la critique voilée, il faudrait réinterpréter l'agression contre Céline comme une condamnation non écrite, ou à effet retardé, de l'antisémitisme des Beaux draps, dont Desnos aurait habilement obtenu l'aveu par un judicieux dispositif piégé, que tout le monde aura saisi du premier coup, sauf ce "con-là" de Céline " (p. 51). Comme s'il fallait un piège pour obtenir " l'aveu " d'un antisémitisme qui se déclare sans réserves tout au long des 223 pages du livre. Sur Céline, je renvoie M. Jean-Paul Louis aux analyses autrement nuancées de M. Henri Godard.

On peut juger de la pertinence des propos de M. Jean-Paul Louis à l'aune d'une compétence qui, dans le simple domaine des faits historiques, semble incertaine, ce qui ne peut manquer de susciter la perplexité chez les lecteurs habitués à l'exactitude dont peut se prévaloir Histoires littéraires. Par exemple, écrire pages 55-56 que Desnos, dans l'article qu'il consacre le 21 juillet 1943 à l'enregistrement de Jeanne d'Arc au bûcher, " fait l'éloge du poète alors fougueux maréchaliste ", c'est avancer trois mots de trop. Le souci d'exactitude commande d'indiquer qu'après les calamiteuses Paroles au Maréchal de décembre 1940, un revirement d'opinion attesté par le Journal se produisit chez Claudel au milieu de 1941, et surtout de rappeler que, le 24 décembre 1941, les mesures anti-juives le poussèrent à exprimer très haut son " dégoût ", son " horreur ", son " indignation " dans sa remarquable lettre au Grand Rabbin de France. Ce texte fut rendu aussi public que les circonstances le permettaient : dès janvier 1942, il circulait sous forme de tract (il parvint même au camp de Drancy), comme le déplorent les rapports de police ; bientôt, il allait être cité à la radio de Londres et reproduit dans des journaux de la France libre. Les documents sur l'attitude de Claudel sous l'occupation sont connus depuis longtemps (voir par exemple les Cahiers Paul Claudel, La Figure d'Israël, n° 7, 1968, ou l'ouvrage de Mme Verdès-Leroux, déjà cité). Desnos, antireligieux convaincu et ancien signataire de la " Lettre ouverte à M. Paul Claudel " , était moins que quiconque disposé à apprécier Claudel. Qu'il s'exprime sur lui avec éloges dans Aujourd'hui aurait dû donner à réfléchir : le " philoyoutre ", pour reprendre la qualification utilisée par Céline, pouvait avoir de bonnes raisons d'adresser un signal en direction de Claudel dans lequel, à la différence de M. Jean-Paul Louis, il ne devait pas voir le " fougueux maréchaliste ", mais plutôt le " philosémite ", pour reprendre cette fois le terme employé le 25 avril 1942 dans une note de la Direction générale de la police à Vichy.

L'appendice spécialement consacré à " Pierre Pascal " (p. 60) repose sur une confusion entre deux homonymes, qu'une recherche historique un peu plus scientifique aurait évitée. Sur l'existence et la personnalité attachante de l'ami de Berdiaev et de Remizov, qui avant d'être le spécialiste reconnu de Dostoïevski, s'enflamma pour la Révolution russe et, à la fois bolchevique et catholique, demeura en U.R.S.S. jusqu'en mars 1933, qu'on se reporte à un usuel de bibliothèque comme le Dictionnaire du mouvement ouvrier de Maitron ou bien aux nombreux articles qui lui ont été consacrés lors de sa mort. Cette lecture aurait retenu M. Jean-Paul Louis de lui attribuer les articles de L'Appel et de signer une phrase où l'expression est à la hauteur (si on peut dire) de l'information : " Son parcours politique, de l'intérêt pour la révolution russe vers l'extrême-droite, est classique : du jeune excité au vieux con ".

Sur l'autre Pierre Pascal, né en 1909, collaborateur de Philippe Henriot pendant l'Occupation et décédé en 1990, on trouvera des informations dans des ouvrages sur la Collaboration comme celui que vient de publier Dominique Venner chez Pygmalion. Adhérent à l'Action Française depuis 1927, admirateur de Mussolini qu'il aurait même rencontré, il est présenté en 1934 par Maurras à Pierre Laval et deviendra l'un des plus fervents laudateurs du fascisme pendant l'Occupation. Confirmons à l'intention de M. Jean-Paul Louis (qui en doute page 50) qu'il se présentait bien comme le rédacteur en chef de L'Appel dans la lettre du 16 septembre 1942 qu'il adresse à Georges Suarez à propos de l'article " Traduire la poésie ", où Desnos attaquait ses traductions de Poe. Cette lettre était-elle une protestation ou une dénonciation ? Qu'on en juge : " Le sieur Robert Desnos, antifasciste éprouvé, enjuivé d'avant-guerre, surréaliste communisant, s'est servi de nous pour un règlement de compte ".

D'autres erreurs seraient à relever : non, Desnos n'a pas attendu 1942 pour publier chez Gallimard, etc. Pour terminer : que M. Jean-Paul Louis fasse un abondant emploi des catégories du " pur " et de " l'impur " dans ses " explorations " de Mines de rien, cela le regarde. Je ne les ai jamais personnellement utilisées dans mes publications (et je renvoie ici plus particulièrement à Robert Desnos ou l'exploration des limites, Éditions Klincksieck, 1980). Qu'il se réfère page 58 à un classement des écrivains par " rayons " - " seconds " ou autres - cela le regarde. Une telle préoccupation n'a jamais été la mienne dans mon rapport aux œuvres littéraires.

Pour moi : " affaire classée ".

Paris, le 13 avril 2001