Avancer que l'œuvre de Colette est tout entière hantée par les prestiges du silence ne peut apparaître, aux regards de l'histoire littéraire, que comme un paradoxe mutin. L'auteur de Sido, de La Naissance du jour, de Pour un herbier, n'a-t-elle pas été souvent considérée par la critique comme la magicienne de la langue française ? Tantôt elle fait usage d'un choix raffiné de mots sonores, parfaitement disposés dans une phrase mélodieuse, tantôt elle chaloupe son lecteur à un " rythme de créole lascive ", toujours excelle à la métaphore, aux sortilèges des noms musicaux, au charme d'un verbe inouï. Et elle nourrirait cependant la nostalgie secrète du silence ? La chose est douteuse.

Pourtant si. Le silence habite cette œuvre de milliers de pages. Il la traverse d'abord comme un thème - ce qui serait intéressant à soi seul -, mais il l'informe aussi comme une sorte de morale, qui départagerait les personnages de certaines fictions entre élus (ceux qui savent le secret du silence) et condamnés (ceux qui le profanent). Enfin, et sans doute plus subtilement, le silence se constitue chez Colette comme une véritable poétique, à l'œuvre en particulier dans certains livres (La Fin de Chéri en 1926, Ces plaisirs… en 1932, La Chatte en 1933), qui semblent se rythmer autour de paroles non dites, mais d'autant plus précieuses, semble-t-il, en vertu d'une valorisation fondamentale de ce qui s'exprime sans mots.

Cette valeur, comment l'expliquer ? Et d'où vient-elle, chez l'ouvrière géniale de la langue française ? De l'enfance campagnarde sans doute, mais peut-être, plus essentiellement encore, de cette fameuse période de pantomime qui, de 1906 à 1912, vit l'auteur des Claudine s'exhiber, muette, sur les planches pour conquérir son indépendance financière et peut-être une nouvelle identité de femme. Les biographes se sont arrêtés d'abondance sur ces années-là qui, il est vrai, avaient de quoi faire leur bonheur : se profilait une jeune femme aux formes rebondies, à la peau laiteuse et alléchante, point économe de ses rondeurs, ni farouche aux photographes ; elle connaissait des succès populaires, parfois des triomphes, multipliait les tournées, les voyages, les séjours lointains, les mésaventures, les hasards bienvenus et les rencontres étonnantes, inspirait des articles de presse et parfois des caricatures, connaissait des échecs assurément, mais aussi des conquêtes, faisait éclater le scandale d'une homosexualité affichée ou celui simplement d'une nudité libéralement dévoilée aux spectateurs. Bref, tout, dans ces années, semblait s'offrir comme l'aubaine de la biographie et permettait aux commentateurs de relever le défi d'un genre peut-être problématique par nature - la vie narrée d'un écrivain - en leur prodiguant une manne de documents précieux et d'anecdotes variées.

Mais ils s'arrêtent là en général - à ces aspects biographiques et psychologiques, à ces anecdotes - et n'interrogent que rarement la part que cette pratique théâtrale et son souvenir pérenne put avoir dans l'écriture même de Colette et dans sa poétique. Car, loin d'être seulement circonstanciel et alimentaire, ce métier de mime, art du geste expressif déployé sans paroles, continua de jouer pour l'écrivain de la maturité un rôle essentiel - celui d'un modèle à respecter, et peut-être à poursuivre jusque dans l'écriture. Telle est l'hypothèse que nous souhaiterions développer dans les réflexions qui suivent, par une promenade vagabonde à travers quelques textes privilégiés. Il s'agirait de révéler, dans l'œuvre de Colette, la présence déterminante, et paradoxale, d'un silence qui aurait la pantomime comme expression initiale - infiniment désirable, et infiniment regrettée.