A première vue, les rares contacts de Mallarmé avec les écrivains russes ne sont qu'un détail des relations littéraires entre la France et la Russie au cours des années 1890. À cette époque, le Symbolisme russe était à peine à ses débuts. Constantin Balmont avait publié son Sous le ciel nordique (1894), Valère Brussov, le collégien d'hier, venait de lire l'article " révolutionnaire " de Zinaïda Vengerova (1), Viatcheslav Ivanov étudiait l'histoire romaine à l'étranger, et ainsi de suite. En un mot, personne en Russie ne s'intéressait à un écrivain décadent de Paris et les écrivains russes se rendant en France ne se pressaient pas pour le rencontrer.

Dans un livre sur l'influence de Mallarmé en Russie (2), nous avions mentionné que le bouleversement engendré par les Symbolistes russes aurait été impensable sans le travail préparatoire de la génération précédente et sans l'échange permanent entre les cultures des deux pays. Ce rapprochement culturel, lié à des considérations politiques et militaires, était soutenu en haut lieu, par l'empereur de Russie comme par le président de la République Française. Une lettre de Mallarmé à Alexeï Souvorine, rédacteur du grand journal russe Le Temps Nouveau, illustre ce phénomène. Pour l'historien de la littérature, c'est un nouveau paragraphe à ajouter au chapitre peu connu des liens entre la communauté russe de Paris et les cercles artistiques de la capitale française. Pour les biographes de Mallarmé, c'est un document révélant l'origine des relations que le poète entretenait avec plusieurs personnalités russes résidant à cette époque à Paris. Ces échanges mirent ainsi Mallarmé en contact avec des idées et avec des ouvrages qui sont habituellement considérés comme étrangers aux membres du mouvement symboliste français. La lettre que nous publions ici se rattache à un événement historique qu'il convient de retracer.