Dans le cadre d'une recherche qui se propose d'historiser la question de l'auteur, il m'a semblé utile de commencer par essayer d'historiser cette notion même qui a été au centre des diverses tentatives récentes de repenser le " sujet de la littérature ", depuis le célèbre article de Foucault (1). Car, si l'on n'y prend garde, cette notion, comme tout concept aussi général, risque de fonctionner comme un universel allant de soi, autorisé à ce titre à échapper à la suspicion historienne. Je sais d'avance combien un tel propos est ingrat, tant au lecteur non prévenu le mot semble immobilement identique à lui-même à travers les âges. Mais j'espère pourtant qu'une telle tentative nous aidera à prendre conscience des changements qui ont affecté les divers aspects de la fonction auteur en cette époque de profondes mutations que j'ai prise pour objet d'étude : ce siècle transversal qui va du milieu des Lumières au déclin du Romantisme.

Le mot, on le sait, a une histoire ancienne, que d'autres ont éclairée avant moi, en ce qui concerne à la fois son origine étymologique, et son évolution sémantique entre Moyen Âge et Âge classique. Rappelons simplement que le mot vient de " augeo ", qui signifie " augmenter ", avec l'idée que cet " augmen " est, non un simple ajout, mais une donation nouvelle et fondamentale, une création, de celles qui changent de fond en comble le monde. De là l'idée initiale que l'acte de l'" auteur " s'apparente à celui de Dieu, voire même que l'auteur par excellence est l'auteur de cette œuvre suprême qu'est la " Création " (2). En d'autres termes, la notion d'auteur insiste donc, si l'on prend garde à son étymologie, sur une des fonctions-auteur sur lesquelles ont mis l'accent les Grecs, la Renaissance et le Romantisme, et qu'au contraire l'Âge classique et, si on peut ainsi le nommer, l'Âge structuraliste ont tenu en suspicion : la fonction créatrice ou, si l'on préfère, la fonction heuristique.