Henriette Renan (1811-1861) a peut-être souffert, un peu injustement, de la gloire de son second frère, car elle n'était pas dénuée de talents littéraires, même si l'œuvre qu'elle a laissée n'est pas considérable. L'auteur de La Vie de Jésus a évidemment admis que sa sœur - qui avait douze ans de plus que lui - était responsable matériellement et moralement de sa formation intellectuelle, en lui faisant obtenir par l'abbé (plus tard évêque) Dupanloup une bourse aux séminaires de Saint-Nicolas du Chardonnet et Saint-Sulpice, ensuite en l'aidant à y voir clair quand il sentit qu'il n'était pas fait pour la vie religieuse. Au lendemain de sa mort, il en a témoigné en publiant le très beau Ma sœur Henriette, souvenirs pour ceux qui l'ont connue (1862). Mais il restera toujours un peu réticent, sans oser vraiment reconnaître l'étendue de sa dette. La sœur est même carrément tenue à l'écart dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse (1883). Il était donc juste, après la parution des deux premiers volumes d'une correspondance enfin générale, que soit honorée aussi celle qui, selon l'expression d'un biographe, a " fait Renan ".

Les éditions anciennes de la Correspondance ne contenaient en général qu'une trentaine de lettres d'Henriette, toutes adressées (sauf deux ou trois) à Ernest. Celle du 30 mai 1847 que nous présentons ici (et qui a été découverte trop tard pour prendre place dans la Correspondance générale (1)) a pour destinataire son autre frère Alain (1809-1883), qui dirigeait un cabinet d'affaires à Saint-Malo. La rédactrice qui, depuis 1836, était titulaire du diplôme de " Maîtresse d'institution " et avait enseigné à Paris, occupait depuis six ans un emploi de préceptrice en Pologne, au service des trois filles du comte André Zamoyski. Par contrat du 11 janvier 1841, elle s'était engagée pour dix ans à assurer leur éducation (" Toutes les branches de l'instruction excepté les arts d'agrément et les langues étrangères "), aux appointements annuels de trois mille francs, une somme importante pour l'époque (2). Cela lui permettait de soulager pécuniairement sa mère Manon Féger et d'aider Ernest pour tous ses besoins matériels non couverts par sa bourse de séminariste. Certes, Alain avait aussi, en 1845, offert une aide matérielle à son frère ; mais elle ne pouvait être que réduite car, depuis 1843, il était marié à Jeanne (dite Fanny) Lair, [p. 114] originaire de Dol, qui lui donnera trois enfants : Fanny, Aline et Henri, qui sera astronome. La branche n'est d'ailleurs pas éteinte.

Sa sœur répond d'abord indirectement à une lettre d'Ernest qui s'étonne d'avoir reçu une demande d'aide pécuniaire de leur mère, alors âgée de 64 ans. Elle possédait certes deux maisons à Tréguier, mais elles étaient fortement hypothéquées depuis la mort de son mari en 1828, et il n'est pas impossible que, vivant seule, elle se soit laissée un peu " gruger " par des entrepreneurs ou des créanciers. Alain était le plus apte à régler ces problèmes sur lesquels nous manquons de détails et dont la rédactrice parle longuement. Mais, quelques mois plus tard, Manon Féger allait se fixer à Saint-Malo, ce qui, par une surveillance plus aisée de son patrimoine, mettait un terme à toutes ces difficultés, comme le signale l'écrivain dans une lettre à sa sœur du 21 octobre 1847.

De son côté, l'ancien séminariste allait voir - comme le dit ici Henriette - sa situation matérielle s'améliorer considérablement. Le 3 mai 1847, l'Académie des inscriptions et belles-lettres lui avait attribué le prix Volney pour un gros travail de 1500 pages : Essai historique et théorique sur les langues sémitiques en général [...], première distinction de l'écrivain qui en avait aussitôt informé sa mère et probablement sa sœur. Revenue d'Italie avec ses élèves, celle-ci séjournait à Dresde depuis le mois d'août 1846 dans l'éventualité d'un mariage de l'aînée, suivi d'un retour ultérieur en Pologne.

Le reste de la famille avait aussi été informé du succès, notamment les Forestier, oncle et tante des enfants Renan par la mère, originaires de Lannion et Guingamp. La rédactrice cite notamment Alcide Le Forestier, mari de sa tante Anne Féger, associé d'Alain dans sa maison de commerce de Saint-Malo et qui, de passage à Paris, avait été invité par Ernest à la cérémonie officielle de remise du prix. Bien qu'ils n'aient pas, selon le biographe de Renan, François Millepierres, été toujours d'un abord agréable, ils avaient à diverses reprises aidé leurs neveux et nièce, et même leur mère.

On s'étonnera peut-être que, résidant depuis quelques années en Pologne, elle envisage avec une sorte de terreur son retour dans ce pays, allant même jusqu'à prévoir une éventuelle déportation dans les bagnes sibériens !

Mais, si l'on se penche sur l'histoire polonaise, ces craintes n'étaient pas totalement infondées, compte tenu du rôle joué par la famille qui l'employait et à laquelle les précédents biographes d'Henriette s'étaient fort peu intéressés, avant que des notes biographiques sérieuses ne soient données dans la nouvelle édition de la Correspondance.

À la chute de Napoléon en 1815, le royaume avait été démembré et sa plus grande partie, dont le duché de Varsovie, annexée à l'Empire russe. Certes, le nouveau royaume disposait de deux chambres et de ministres responsables mais, progressivement, le Tzar allait rétablir la censure, le servage, supprimer les libertés publiques, le droit civil polonais et interdire l'usage du français.

Le comte André Zamoyski, né le 2 avril 1800, qui avait fait de fortes études à Edimbourg, Genève et surtout Paris où il avait séjourné de 1812 à 1814, appartenait à une vieille famille polonaise très riche ; il possédait notamment une vaste demeure à Varsovie et un château avec dépendances à [p. 115] Clémensow, près de la ville de Zamosk, à environ cent cinquante kilomètres de la capitale. " Homme d'esprit ", bien qu'un peu austère selon Henriette, il était loin de mener une vie " mondaine et frivole ", comme le pensait Mme Corrie Siohan dans une courte étude sur ce séjour polonais (3).

N'acceptant pas la domination russe, il fut un moment ministre de l'Intérieur lors de la Révolution de 1830, puis envoyé en Autriche où il avait d'ailleurs de la famille, pour tenter d'infléchir Metternich en faveur des révoltés, mais en vain. La répression de 1831-1832 entraînera des confiscations de biens, des déportations d'enfants, sans compter les tortures ou meurtres d'opposants. Cela n'empêchera pas le comte de regagner ses terres et de manifester son indépendance en abolissant le servage sur ses domaines et en recrutant une institutrice française pour former ses filles Sophie, Cécile et Rose. En France, Louis-Philippe était notoirement favorable aux Russes. Henriette connaissait donc la situation du pays où elle se rendait, qui allait d'ailleurs s'aggraver durant son séjour. Dans sa lettre, elle fait notamment allusion à un massacre de nobles polonais par les Russes, qui avait eu lieu un peu avant à Zamosk, au début de 1846.

C'est ce qui explique que la famille du comte Zamoyski, qui avait par ailleurs cherché à améliorer la condition paysanne de son pays en créant une banque hypothécaire et en ouvrant des écoles, ait effectué de très nombreux séjours à l'étranger, notamment à Vienne, en Italie et en Allemagne (elle résidait notamment à Dresde), ce qui ne pouvait que réjouir la sœur de l'écrivain qui put ainsi bénéficier d'un congé de cinq semaines auprès de son frère en France jusqu'au 11 juillet 1846. Rejoignant ensuite Dresde, elle y demeura encore près d'un an jusqu'au 7 juillet 1847. Mais ce séjour prolongé était motivé par les fiançailles puis le mariage de la fille aînée Sophie, qui entrait dans la riche famille Zoltowski. Après un bref arrêt à Varsovie, le reste de la famille rejoindra avec Henriette le domaine de Clémensow le 14 juillet.

Loin, comme elle le craint dans sa lettre, d'être déportée au Kamtchatka, la sœur de l'écrivain, malgré une élève de moins, séjournera encore en Pologne et à l'étranger jusqu'en 1850. Mais son état de santé, déjà précaire, s'était considérablement dégradé dans les rudes hivers polonais, ce qui l'obligera à mettre prématurément fin à son engagement de dix ans. Il est vrai que les deux autres élèves, Rose et Cécile, devenues en 1853 et 1860, princesses Georges et Eugène Lubomirski, n'avaient plus guère besoin de ses services. Ernest reviendra donc la chercher à Berlin le 7 août 1850.

Henriette restera constamment en relation avec la famille Zamoyski, qui sera finalement, elle aussi, victime de la répression russe. Des lettres d'elle ont d'ailleurs été retrouvées en Pologne. Exilé comme opposant, le comte Zamoyski se retira à Paris en août 1862, sans avoir pu, hélas, rencontrer Henriette, morte un an plus tôt en Phénicie. Lui-même, revenu en Pologne à la fin de sa vie, finit ses jours à Cracovie le 29 octobre 1874.

Les lettres d'Ernest Renan à son frère Alain ont été publiées, sans notes ni références, en 1925, sauf quelques-unes restées inédites, et les originaux [p. 116] n'ont pas été retrouvés. Les lettres d'Henriette à Alain et Fanny Renan sont entrées pour la plupart à la Bibliothèque nationale après la dernière guerre, sauf quelques-unes, dont celle que nous présentons. Nous y joignons, en appendice, une autre lettre d'Ernest à son frère Alain, restée également inédite et découverte avec la précédente (4). Elle doit dater de 1855 et comporte in fine quelques mots d'Henriette. Elle est relative à la situation pécuniaire de l'aîné qui, victime d'un escroc, avait été mis en faillite. Renan, approuvé par sa sœur, y relate les démarches faites auprès de son ami l'helléniste Gustave d'Eichthal (1804-1886), saint-simonien dont le frère était un banquier connu. Évitant de peu la banqueroute, Alain se retira finalement à Paris avec sa famille vers 1857. Il termina ses jours à Neuilly le 9 mars 1883.

Il existe certainement d'autres lettres d'Henriette que celles qui sont conservées à la Bibliothèque nationale et dans les archives Renan du Musée de la Vie romantique. Il serait souhaitable qu'un spécialiste fasse des recherches du côté des descendants de cette famille qui ne semble pas encore éteinte, et que soient un jour réunis les quelques récits et contes publiés de son vivant par la sœur de l'écrivain, qui restent pour le moment ignorés du public, malgré une édition de Souvenirs et Impressions parue en 1930.

Lettre d'Henriette Renan à son frère Alain Dresde, 30 mai 1847.

J'ai reçu ta dernière lettre, mon bien cher ami, et je t'adresse, ainsi qu'à notre bonne Fanny, mille remerciements pour ta ponctualité à me répondre, à faire disparaître les inquiétudes auxquelles j'étais livrée. - Notre séjour à Dresde s'est prolongé jusqu'à présent, grâce au mariage de l'aînée de mes élèves qu'on s'est décidé à y célébrer ; mais maintenant qu'elle est dame tout sursis est impossible ; dans deux ou trois jours nous reprenons la route de Pologne. Malgré moi, malgré tous mes efforts, ce mot m'étreint et me fléchit le cœur. - Il y a aujourd'hui un an, je venais de franchir la frontière qui sépare l'Italie de la France. Quel contraste, mon Dieu !…

Tu trouveras ci-joint un billet à ordre de 2000 fr ; cette somme, mon ami, je te prie de la placer encore en mon nom. Excuse-moi de ne point acquitter d'abord le compte que tu m'as envoyé au 1er de l'an. Je le ferai sur ma prochaine remise ; mais je suis si tourmentée de l'avenir qui se présente à mes yeux, que je ne veux pas aujourd'hui entamer cette modique somme. - Ainsi donc depuis moins d'un an tu as remis à maman 850 fr !… Ajoute à cela le produit des deux maisons et la singulière demande qu'elle a adressée à Ernest, et tu comprendras que je ne me trompe point en disant que notre mère se laisse soustraire de l'argent, elle qui se refuse toute dépense personnelle qui ne serait pas d'une absolue nécessité. Si c'était pour son bien-être, Dieu sait que je serais très heureuse de tout donner ; mais songer que le fruit de tant d'amertumes passe ainsi en énigmatiques gaspillages m'est extrêmement douloureux. J'ai exigé d'Ernest, quand j'étais encore à Paris, la promesse de ne faire aucune remise de fonds que [p. 117] par ton intermédiaire : sans cela notre œuvre prendrait la tournure de ne finir jamais. C'est extrêmement triste et douloureux… J'aime à penser qu'à Saint-Malo tu veilleras un peu à l'entourage, et qu'il y aura sous ce rapport quelque amélioration. - À ce propos, mon cher ami, j'ai à offrir à ton acceptation un nouvel arrangement pour nos comptes. Je désirerais qu'à partir de 1847 tu en tinsses un séparé de ce qui me regarde personnellement ; et que dans un autre qui pourrait porter le nom de Renan frères et sœur, figurassent toutes les remises que tu ferais à maman. À la fin de [l'] chaque année ce dernier compte serait partagé en trois, et chacun de nous en acquitterait sa part. Tant qu'Ernest ne sera pas dans une position facile, la sienne me regarde. - Que penses-tu de ce projet, mon ami ? Je crois que ce moyen est le seul par lequel je puisse savoir un peu clairement ce que je fais, ce que j'ai à faire. Depuis 6 ans j'envoie tout ce que je possède, et je dois toujours : il faut avouer que ce n'est pas encourageant. C'est à nous à mettre un peu d'ordre dans les affaires de maman, puisqu'elle n'a plus assez de fermeté pour en mettre elle-même. Lorsqu'elle aura quitté Tréguier, on saura aussi combien rapportent et coûtent ces deux maisons, qui sont, à ce qu'il me paraît, en réparation depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin… Ma pensée est bien triste, car je vois tous mes efforts inutiles. Avec un peu d'ordre nous pouvions tous si bien marcher ; et cet ordre ne se peut obtenir ! La demande que maman a adressée à Ernest m'a fait une peine profonde : comment tant y passe, et ce tant ne suffit pas encore ? -

Comme je te l'ai dit, mon ami, je retourne de nouveau dans ma Sibérie européenne. Ce cruel éloignement, le malheureux état du pays que je vais habiter, m'obligent à prévoir avec toi deux cas fort tristes, à t'adresser quelques mots qui auront la tournure d'un testament. Ne t'inquiète point : ce ne sont que des prévisions ; mais il serait peu sensé de les omettre. - En restant sourde et muette dans mon coin, en ne me mêlant de rien ni de personne, j'espère n'avoir pas de démêlés avec l'inquisition politique. Là-bas, il est vrai, elle peut atteindre tout le monde ; mais je me fais si nulle et si petite qu'elle n'arrivera pas jusqu'à moi, du moins je l'espère. Si ce malheur arrivait, tu aurais bien peu de choses à faire, mon ami : je pourrais être au Kamtchatka (5) ou au fond des mines de l'Oural avant que tu en susses un seul mot, avant qu'on en entendit parler au dehors. Ce seraient les personnes qui m'entourent et notre consul à Varsovie qui seuls pourraient alors quelques démarches. Mais, je le répète, avec de la prudence je crois être à l'abri de cette infortune, la plus grande de toutes. - Si la mort venait à me frapper, ce serait encore au consul de France à Varsovie qu'il faudrait s'adresser pour avoir le peu que je laisserais. J'ai toujours soin d'être bien connue de lui, et le comte le voit beaucoup. Il faudrait nécessairement se fier à la probité du père de mes élèves pour ce qui aurait rapport à mon solde de compte ; mais sur ce point on peut avoir en lui toute confiance : c'est l'homme le plus absolu qui existe ; mais c'est en toute chose un honnête homme, incapable de faire tort d'une obole à qui que ce soit. Il faudrait en s'adressant au consul de France à Varsovie, le prier de traiter cette affaire avec le comte André Z… Je crois t'avoir dit que le comte m'a fait par écrit la promesse de me payer, au moment de notre séparation, une somme de 1000 fr, pour chaque année que j'aurais passé dans sa maison [surcharge : famille] ; mais je ne sais pas, au cas où je viendrais [p. 118] à mourir, s'il se croirait redevable de cette somme envers ma famille (6). Je suis fâchée de ne lui avoir point fait cette observation, et il est fort possible qu'à une occasion favorable j'y revienne. - Voilà, mon cher ami, les deux plus grands accidents qui puissent me frapper ; tu vois que dans l'un ou l'autre cas c'est toujours au consul de notre nation qu'il faudrait écrire. Si je périssais dans un massacre semblable à ceux de l'an dernier, il n'y aurait pas grand chose à réclamer : tous ceux qui m'entourent en auraient été victimes comme moi. - Je recommande plus que jamais de ne donner mon adresse à personne, et de ne me rien écrire qui aurait rapport à l'état intérieur de cet effroyable pays, à la domination étrangère qui l'oppresse, à rien enfin de ce qui s'y passe et dont les journaux répètent quelquefois un écho affaibli : la réalité n'est connue que de ceux qui ont vécu sur ce triste coin de terre.

La dernière lettre que j'ai reçue d'Ernest me fait tout espérer pour son avenir. Je crois comme toi, mon ami, que sa situation ne peut pas tarder à changer, et une fois dans la voie, il avancera rapidement, soyons-en sûrs. Il possède une rare et belle intelligence, un amour plus rare encore du travail et de l'étude ; par le beau succès qu'il vient de remporter, il a su se faire connaître des hommes qui tiennent le premier rang dans la science : oui, espérons. Je remercie bien tante, oncle et cousin Forestier de la part qu'ils ont prise à cet heureux événement. Ernest m'a écrit qu'Alcide avait dû l'accompagner à l'Institut et ceci m'a fait grand plaisir.

1er juin - Nous ne partons que le 5. - Comme j'ignore encore où je vais résider en Pologne, je ne puis, chers amis, ni vous envoyer d'adresse, ni vous demander de vos nouvelles dont je vais être bien longtemps privée. Nous devons, en faisant un énorme détour, aller d'abord au désert de Clémensow, mais n'y rester que très peu de jours ; puis revenir à Varsovie, et y être, dit-on, avant le 20 juin. Cela me semble presque impossible (7). C'est une perspective de près de 400 lieues par de très fortes chaleurs et dans des chemins fort difficiles : avant d'arriver à Clémensow il faut voyager dans des plaines de sable où l'on enfonce d'un et deux pieds. Je me rappelle encore mon effroi lorsque je vis ces sables pour la première fois.

En relisant ma lettre, je regrette cher ami, ce que je t'ai dit relativement à maman : si j'avais eu le temps d'en écrire une autre, je ne laisserais point partir celle-ci. Malgré mes tristes réflexions, crois que, sur toute chose, je désire que la vieillesse de notre mère soit heureuse et tranquille. Il me revient bien des regrets sur le manque de régularité dans ses affaires, sur le peu d'espérance que me laissent par conséquent les miennes ; mais enfin, qu'avant tout elle soit satisfaite : c'est là mon dernier mot.

Le calme et tranquille bonheur que respire ta lettre, mon ami, celle de notre bien chère Fanny, ne me laissent à former des vœux que pour la continuation des faveurs que le ciel vous accorde. Puisse Dieu bénir vos chers petits anges que j'embrasse du meilleur de mon âme et vers lesquels j'envoie tant de douces pensées ! Qu'il vous laisse toujours heureux de la présence de ceux que vous aimez, et qu'il ne permette jamais qu'aucun d'eux connaisse ce qu'il y a de poids sur le cœur quand on vit seul sur les chemins du monde ! Adieu, bonne et chère Fanny. Mille tendres souvenirs à Mme votre sœur ; bien des amabilités à tous les autres membres de votre famille. - Ne laissez point notre Aline m'oublier, [p. 119] et dites-lui, je vous prie, que je la charge d'embrasser bien souvent le petit Henri en lui disant que c'est pour sa tante Henriette. - Adieu, amis, et de tout cœur.

J'envoie vers notre patrie et vers vous ce qu'il y a en moi de meilleur, ce que l'infortune n'a pu enchaîner, toutes mes affections, tous mes souvenirs.

H. Re.

[Quatre pages in-4°, double feuillet blanc sans marque. En tête de la main d'Alain, à gauche : Rep. 14 7 bre.]

Lettre d'Ernest Renan à son frère Alain [Paris, février 1855 (?)]

Mon excellent ami,

G. D'Eichthal vient de me communiquer de nouveaux renseignements que je [te] dois te communiquer. Ils partent toujours d'une opinion bienveillante et d'un jugement très favorable sur ta personne et ta capacité : seulement ils supposent que l'opinion à S[ain]t-Malo aurait quelques griefs auxquels il importe de ne pas donner raison par un prompt départ. Je crois donc que le conseil que je te donnais de venir à Paris à la première éclaircie doit être ajourné. Rien, absolument rien n'est changé dans les dispositions de mon ami ni dans les nôtres ; mais il ne faut pas heurter l'opinion ; attendons. M. D'Eichthal m'a fait de nouveau les meilleures protestations et comprend parfaitement les insurmontables difficultés de ta situation. Donne-moi ou fais-moi donner quelques explications franches et claires que je puisse lui donner. Peut-être ferais-tu bien de rédiger un petit mémoire sur toute ta conduite en cette affaire, lequel pourrait servir toutes les fois que tes démarches auraient besoin d'être expliquées.

L'heure me presse. Je te serre la main avec plus d'affection et de tendresse que jamais,

E. Renan.

Nos amitiés à la bonne Fanny.

[De la main d'Henriette] Mon ami, nous t'ouvrons tous les jours les bras ; mais au nom de tout ce qui t'est cher évitons toute précipitation dans une situation si épineuse et si délicate. - Ah ! si tu pouvais comprendre combien nous t'aimons et combien nous nous occupons de toi !… de toi, [et] de ta femme et de tes chers enfants !

[Deux pages in-8° sur un double feuillet blanc sans marque. En marge gauche, en tête, par Alain : Rép. 1 mars.]

 

Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 113-120. Il est reproduit ici dans son intégralité.

La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page.

 

 

 

1. Ernest Renan, Correspondance générale, textes réunis par Jean Balcou et Anne-Marie de Brem, Honoré Champion (T.I. : 1995, T. II : 1998).

2. Voir le texte du contrat dans C.G. II, 256. À Vienne, dans les familles de rang social identique, ces appointements ne dépassaient pas deux mille francs.

 

 

 

 

 

3 . " Henriette Renan en Pologne ", Bulletin des études renaniennes. 1980.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 . Les deux : coll. Debauve.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5. Région montagneuse de Sibérie.

 

 

 

 

6. Il confirmera son accord par lettre du 13 décembre 1847.

 

 

7 . Henriette ne partira finalement de Dresde que le 7. Arrivée à Clémensow le 14, elle en repartira le 18 pour Varsovie.