L'Histoire, avec sa grande hache, et la Science, avec sa grande scie, découpent dans le vif de la création des tranches de sens qui facilitent la tâche des corps constitués, conservatoires du juste. Alors, les enseignants enseignent, les hommes politiques citent, les militaires se délassent dans la stratégie du sens, les commerçants disposent de l'espace marchand des idées, chacun s'active " à sa place ". L'innocente manie de trier, de sérier, de comparer, de rapprocher et de disjoindre saisit les peuples, émerveillés de leurs productions, et les pousse à créer de lourds tiroirs mentaux où ils inscriront " Classiques ", " Modernes ", " Lumières ", " Romantisme ", où les choses seront bien rangées, jusqu'à ce que la génération suivante change les étiquettes et bouleverse l'ordre ancien au profit de son propre " art de trier ". L'histoire littéraire n'échappe pas à ce soin, où, si l'on s'autorise ce trivial précipité, tout n'est qu'une question de découpe.

Il peut demeurer une source d'exaltation de savoir que des blocs résistent à toutes manipulations, la plus répandue étant de vouloir les changer en objets de transmission, en justifications du lien social. Il est agréable de penser qu'une espèce de " fureur ontologique " projette hors du temps, et loin des groupements humains, des écrivains et des œuvres qui ont en commun de ne pouvoir s'inscrire dans le cours des planètes, ou l'histoire littéraire, sinon au titre d'" hapax ", d'unicum, de constellation improbable, d'animal immangeable fabuleux, d'exception qui confirme la règle. La liste est connue, mais il faut la répéter avec décision : Sade, Ducasse, Jarry, Roussel, et tout porte à croire qu'elle s'étendra heureusement au cours du siècle à venir. Ces monstres ont créé des œuvres qui forment des trous dans le temps, et dénoncent, par leur originalité sans lien apparent entre elles, des faiblesses dans le système de classement, pourtant éprouvé par des décennies, et parfois des siècles, d'approche prudente.

Pour ne s'en tenir qu'à la plus surprenante de ces exceptions, Isidore Ducasse, il faut se résoudre à admettre que malgré les recherches en identification opérées sur plusieurs générations, le bilan est durablement décevant, du point de vue de l'histoire littéraire. La seule chose à peu près sûre que nous puissions savoir réside en ce portrait assez limité : " c'était un grand jeune homme brun, nerveux, imberbe et travailleur. " Sans que Ducasse ait opéré la moindre stratégie personnelle d'effacement (son désir affirmé étant au contraire de se " faire connaître "), toutes les traces, toutes les bribes dont l'histoire littéraire est par cycles friande, échappent à notre avidité.