Une œuvre revient, elle en cache d'autres, qui elles-mêmes en se révélant semblent conduire à d'autres encore, se démultiplier, comme si le théâtre était un tout. Si souvent oublié, le théâtre d'hier nous revisite parfois par surprise. On pouvait le constater récemment en assistant à une représentation de La Ville morte [die tote Stadt] d'Erich Wolfgang Korngold. Créé en 1920, cet opéra fut un immense succès sur les plus grandes scènes internationales. Après une période d'oubli, il est à nouveau présent dans bien des salles d'opéra depuis une trentaine d'années mais n'avait jamais été donné en France, avant que, au printemps 2001, l'Opéra du Rhin ne le crée à Strasbourg, puis au théâtre du Châtelet, à Paris.

Les amateurs de littérature fin-de-siècle connaissent au moins le titre de l'œuvre, même s'ils ne s'intéressent pas à l'opéra, puisque le musicien s'est inspiré de Bruges-la-morte, le roman célèbre de Georges Rodenbach où, dans la vieille ville flamande, un veuf croit rencontrer la réincarnation de sa femme disparue, réincarnation bien vivante, trop vivante, même .

De ce bref récit, le compositeur viennois a tiré son livret - du moins est-ce le raccourci qu'on lit souvent. La réalité est plus complexe : Korngold adapta, en la modifiant considérablement, la pièce que Rodenbach avait lui-même tirée de son roman : Le Mirage, publiée seulement après la mort du poète, en 1900, et qui ne paraît pas avoir été jouée à cette époque. Korngold en connut une traduction allemande plus tardive.

Le conflit raconté par Rodenbach, entre la vivante et la morte, c'est aussi bien, en l'occurrence, le conflit entre le roman et la scène. On sait à quel point le théâtre symboliste fut peu joué - ne fut pas écrit pour être joué, et combien pourtant il existe. Les représentations au Théâtre d'Art ou au Théâtre de l'Œuvre étaient peut-être symboliques autant que symbolistes ; le succès ou l'insuccès n'avait guère d'importance sur le destin de ces œuvres-là, jamais données plus d'un ou deux soirs. La question ne se posait pas, l'important était le renouvellement du théâtre, de la conception du théâtre dans sa totalité, le texte n'étant soudain plus au centre de l'entreprise. Les rares œuvres relevant de cette esthétique qui aient connu une véritable carrière " sur les planches " l'ont fait par le biais d'adaptations, généralement à l'opéra : seul, Debussy a pu imposer Pelléas et Mélisande au grand public, ou Richard Strauss la Salomé d'Oscar Wilde . On sait toutes les réticences d'un Maeterlinck devant l'incarnation de ses œuvres au théâtre, et combien la fiction du théâtre de marionnettes fut alors utilisée pour justifier ces œuvres, comme un théâtre sans le théâtre. En quoi l'aventure théâtrale pouvait-elle apporter quelque chose au grand introverti qu'était Rodenbach ? Porter à la scène Bruges-la-Morte, cela semblait surtout aller vers la destruction de son récit embrumé, c'était renouveler le déchirement entre la morte idéalisée et la trop vivante Jane Scott… Le titre de ses deux pièces, Le Voile et Le Mirage, annonce d'ailleurs dans les deux cas un doute sur la possibilité d'une vérité . L'opéra de Korngold est aussi une fable sur le sujet.