


Tous les amateurs de Mallarmé connaissent le nom de l'Eden-Théâtre, au moins par la chronique de " Crayonné au théâtre " où il témoigne de son émoi devant une danseuse italienne : " La Cornalba me ravit, qui danse comme dévêtue . " Dans " Parenthèse ", il évoque " un théâtre, le seul où j'allais de mon gré, l'Eden … " Voici que, l'espace de quelques soirs, nous sont rendus les fastes de l'Eden. Le ballet de la Scala de Milan est venu présenter Excelsior au Palais Garnier, c'est-à-dire à quelques mètres de l'Eden-Théâtre, puisque cette grande salle aujourd'hui détruite s'élevait à côté de l'Athénée. Elle avait été construite précisément pour accueillir en 1883 cet Excelsior, " action chorégraphique, historique, allégorique, fantastique en deux parties et onze tableaux " de Luigi Manzotti, qui fut un immense succès à Paris : neuf mois de représentations à guichets fermés.
Cette production d'Excelsior répond en quelque sorte aux questions que je me posais dans ma précédente chronique, à propos justement de l'Athénée : que pouvons-nous savoir concrètement des spectacles du passé ? Les tentatives de reconstitution sont-elles viables et intéressantes ? À cette question, le ballet de la Scala apporte une réponse nuancée. La vaste fresque de Manzotti nous est donnée à voir avec son ampleur spectaculaire : rideau de scène surchargé d'ornements, immenses décors en trompe-l'œil, foule nombreuse de danseurs et de figurants (plus de cent vingt personnes, sans compter les enfants), variété des numéros, allant du Moyen Age au plus extrême contemporain (le percement du tunnel du Mont Cenis). Une trame élémentaire lie ces épisodes : le combat toujours reconduit de la Lumière contre l'obscurantisme. Se succèdent ainsi un tableau de l'Inquisition, le premier bateau à vapeur, la découverte de la pile par Volta, le télégraphe, le canal de Suez… Mais le chorégraphe Ugo dell'Ara n'a pas prétendu reconstituer à l'identique le spectacle de 1881 : le programme nous apprend sans ménagement que nous ne verrons ni les éléphants ni les chevaux qui participaient au succès des années 1880. Épurant ainsi le spectacle d'une partie de cirque, ajoutant quelques séquences de danse pure, l'auteur nous transmet pourtant parfaitement la dimension " pharaonique " du ballet, sa démesure et sa tendance au music-hall patente dans les grandes scènes d'ensemble.
