" Guitry, c'est un homme de lettres qui joue au lieu d'écrire… " Jules Renard Ce n'est pas un simple hasard si Lucien Guitry et Émile Zola entrèrent en contact en 1897. Guitry, homme de théâtre, ne vivait que pour la scène . Quant à Zola, malgré ses relatifs insuccès au théâtre, il fut à la fois dramaturge, critique de théâtre et spectateur assidu des scènes parisiennes. La première lettre de l'acteur à l'écrivain date de mai 1897 : Guitry voulait reprendre L'Assommoir, pièce adaptée du roman de Zola. Il avait déjà joué le rôle de Coupeau au Théâtre Michel de Saint-Petersbourg et rêvait de mettre en scène L'Assommoir à Paris - un rêve qui ne se matérialisa qu'en novembre 1900. Au moment de son premier échange épistolaire avec Zola, Guitry jouait au Théâtre de la Renaissance, où il avait été engagé par son amie, collaboratrice et protectrice admirée, Sarah Bernhardt. Mais cette dernière ne lui donna pas l'occasion d'incarner Coupeau, et il dut attendre trois ans avant de pouvoir monter la pièce : la première eut lieu le 1er novembre 1900 et fut un succès public et critique, tant sur le plan de l'interprétation que sur celui de la mise en scène . Le personnage de Coupeau était pourtant un rôle difficile. Mais Guitry avait décidé de " devenir " Coupeau. Son fils Sacha rapporte une anecdote qui illustre l'extraordinaire effort de transformation de l'acteur :

On n'avait jamais vu une interprétation plus homogène, des décors plus exacts, un ensemble plus parfait. Et cette réussite fut une des plus grandes joies de sa carrière. Malheureusement, la scène du delirium tremens, au dernier acte, l'épuisa vite. Il faisait frissonner la salle et le public l'acclamait au baisser du rideau, mais rentré dans sa loge, il était contraint de s'allonger sur un divan - et, parfois, il restait sans pouvoir prononcer un mot pendant plusieurs minutes. C'est le docteur Toulouse, médecin aliéniste, venu par curiosité le voir, qui lui déconseilla de jouer ce rôle car mon père présentait, à sa sortie de scène, les mêmes phénomènes cardiaques que les malheureux atteints réellement de delirium tremens .