



EXTRAIT
[Le Théâtre Libre (1)]
C'est Faubourg Poissonnière où j'habitais alors avec ma jeune femme que nous vîmes un après-midi arriver Jules Vidal avec un camarade.
Jules Vidal (2), l'auteur de Blanches Mains, était un jeune écrivain, de style délicat, qui marchait sur les traces d'Alphonse Daudet et de Flaubert. Grand et noir jeune homme, barbu et crépu, du Midi, dont il n'avait nullement l'exubérance. Nostalgique, mélancolique, taciturne, il dissimulait une tuberculose dont il devait bientôt mourir (3). Ce jour-là il venait nous offrir des places pour la première représentation que donnait le Théâtre Libre, à son aube, dans l'étroit passage de l'Élysée des Beaux Arts. Il nous expliqua qu'il s'agissait d'un jeune homme, du nom d'Antoine, acteur amateur, encore inconnu, qui avait l'intention de rénover le théâtre, d'en briser les conventions surannées et d'y faire place aux nouvelles écoles.
Théâtre d'amateurs, mais de combat, où tout le Paris littéraire était convié et qui devait révéler un nouvel idéal dramatique, de nouveaux talents. On allait y jouer, pour commencer, une pièce que Vidal justement venait de tirer de la Sœur Philomène (4) de Goncourt, et puis (un drame) (5) de Villiers de l'Isle-Adam, une pièce d'Hennique (6), etc.
On pense si ma jeune femme, très férue de théâtre, où elle-même avait joué quelque peu, auquel elle avait rêvé longtemps pour elle-même et moi, qui n'en avais guère le goût jusque là, mais que séduisaient l'exposé de Vidal et la nouveauté des horizons entrevus, nous acceptâmes joyeusement.
Je ne ferai pas l'historique de cette représentation enthousiaste, qui fonda le Théâtre Libre, ni de ses débuts, qu'ont racontés tant d'autres et Antoine lui-même, représentation où nous crûmes retrouver, en diminutif, un nouvel Hernani.
C'est de ce jour pourtant que, rétif jusque là, je me mis sourdement à penser au théâtre, où l'exemple et les succès de jeunes confrères finirent par m'entraîner.

