En août 1878, la canicule écrase Paris "qui pue bon". Pour fuir le "voyou d'astre", Huÿsmans s'apprête à quitter la ville en entraînant dans son escapade Henry Céard. Il écrit à Zola le 8 août 1878 :" Nous filons par le train de nuit pour la Belgique, histoire d'éprouver quelques extases devant les Rubens, de lamper quelques larges pintes de faro et de lambic et de nous promener un peu au travers des ruelles biscornues et grouillantes du port d'Anvers". Pas question d'évoquer devant Zola d'autres plaisirs, moins esthétiques et plus poivrés, que les deux compères vont assidûment rechercher dans les bordels de la ville flamande. Le ton est plus franc avec Théo Hannon auquel Huÿsmans écrit le 13 : "Nous sommes Céard et moi, depuis 3 jours dans l'impossibilité de forniquer dans les riddecks, vu l'absence de Flamandes aux cheveux jaunes et la trop grande abondance de vaches françaises". N'importe, "nous rigolons comme des bienheureux, nous affalant dans les boxons et dans le port". Ils sont alors à la fin de leur séjour anversois, puisqu'ils reprennent le train le mercredi 14 août pour Bruxelles où ils vont loger "à l'hôtel de Bordeaux, rue du midi n° 135" avant, pensent-ils, de rentrer à Paris deux jours après. C'est compter sans le jovial Théo qui les accueille avec une si grande chaleur que le trio oublie le but initial de la rencontre : trier et classer les poèmes de Rimes de joie que Huÿsmans trimballe dans ses bagages. Le samedi soir, ils font même faux bond à Camille Lemonnier et à son ami, le peintre Jules Ragot, pour goûter des divertissements plus corsés.
L'intérêt de cette lettre inédite (1) dépasse évidemment ces gaudrioles : on y retrouve un Huÿsmans militant actif du Naturalisme, prêt à faire le coup de feu contre Arthur Ranc. Celui-ci a attaqué Zola dans une série d'articles réunis en une brochure où une partie de la gauche va puiser des arguments contre L'Assommoir. Ce factum n'a manifestement pas fait encore grand bruit puisque Huÿsmans vient à peine de le découvrir. Nous respectons l'orthographe de Huÿsmans (celà, peut être...), son emploi des majuscules et sa ponctuation. Enfin, nous conservons, sans en faire une règle définitive, le tréma dont il décore le " y " de sa signature.
[p. 141] [enveloppe avec cachet du 20 août 78 : Monsieur Théodore Hannon/ 18 rue Sans-Souci / Bruxelles]
Mon cher ami, Ouf ! je suis de retour à Paris, ahuri, secoué comme un hanneton dans une cage ! - je suis mélancolique - j'ai un tas de besognes à faire, 25 pages de l'article Russe à emballer en quelques jours (2)- Ça me dégoûte et m'écœure. Je regrette ma bonne flâne de Bruxelles, ma grosse paresse, j'ai été si cordialement reçu dans votre bonne ville que je la quitte avec le regret de ne pouvoir y retourner vite - J'ai mille remerciements à vous adresser ainsi qu'à Madame Hannon auprès de laquelle je vous prie d'être l'interprète de mes sentiments de reconnaissance pour son bon accueil.
Quoi de neuf ? êtes-vous remis ? l'Urticaire a reçu une expulsion en règle ? écrivez-moi sur tout celà - Je m'ennuie profondément - J'ai lu la moitié du volume de Liesse (3)et ce n'est pas celà qui m'a égayé - Ça m'a fait l'effet d'une pluie fine !! du gris et du gris, du dialogue et du dialogue, de l'esprit quelquefois, du parisien à rebours, du je ne sais quoi de lourd et de monotone, de l'accablant - Ah celui-là a parfois une observation courtement ingénieuse, mais de l'art jamais ! de la vie, encore moins !
Quid dixit, si vous l'avez vu, Lemonnier de notre fugue et l'étonnant Ragot ? (4) Je viens de leur envoyer un mot pour nous excuser de notre manque de parole - Il va sans dire que pour eux deux, nous sommes partis [dimanc] samedi soir et non dimanche.
Je viens de reprendre mon service au Ministère - chose gaie ! - et je vous écris en sortant ce qui aide peut être au ton mélancolisant de cette épistole !
Ah Carton de Wiard (5)nous a donné une brochure de Ranc traînant Zola et les naturalistes dans une épaisse boue (6)- Qu'il attende celui là que j'ai donné les derniers coups de pioche à la Russie, on va lui servir quelques bonnes vérités - A-t-on idée de ça, ce bedonnant et grincheux personnage, s'avisant, au nom de la démocratie, qu'il a si lestement lâchée pour prendre la fuite, de déclarer que l'assommoir est une oeuvre anti patriotique et ignoble ! quel imbécile !
Ça m'a un peu remis le cervelet en place, j'ai ragé - ainsi que Céard -
[p. 142]
Vous n'avez toujours pas vu Rops, le fugace ? après celà, peut être est-il revenu à Paris ou parti pour la Norvège qu'il dit toujours adorer - C'est embêtant, tout ça, pour le frontispice (7).
Je vous quitte pour dîner - Merci, mille fois encore, ainsi qu'à Madame Hannon de son cordial accueil - et vous, revenez nous voir à Paris rapidement. Dans toutes ces courses bousculantes de Bruxelles, je vois que nous n'avons eu ni le temps de ranger les pièces en ordre (8), ni de causer de mille choses. Faites que ce moment arrive vite.
Une bonne poignée de main de votre tout dévoué
Huÿsmans
Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 140-142. Il est reproduit ici dans son intégralité, hors illustration.
La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page.






1. Collection de l'auteur.
2 . L'article que Huÿsmans préparait pour le Slovo ne parut pas et ne fut suivi d'aucun envoi de roubles. Le très remuant Piotr Boborykine qui le lui avait réclamé finit par confesser à Huÿsmans que sa phrase était intraduisible et ses " idées trop personnelles " (Huÿsmans à Théo Hannon, 21 novembre 1878).
3. Il s'agit d'Un Roman d'hier (Bruxelles, Félix Callewaert père, 1878) d'Henri Liesse. Alphonse Daudet vantait alors vigoureusement ce roman. Huÿsmans écrit à Camille Lemonnier à la fin du mois d'août 1878 : " J'ai lu en partie le volume de Liesse - Cela m'a fait l'effet d'une pluie fine qui tombe ! ce procédé de dialogue à outrance est vraiment mortel et je comprends peu l'éloge qui nous avait été fait à Paris dudit volume - Il y a bien çà et là, dans ce que j'ai lu, quelques observations ingénieuses, mais il y a dans toutes ces pages un manque d'art vraiment trop fort ".
4 . Jules Ragot est un peintre que Huÿsmans cite avec éloge dans son article du Musée des Deux Mondes du 1er septembre 1876 sur l'exposition du Cercle artistique de Bruxelles. Manifestement, Céard et Huÿsmans avaient préféré d'autres plaisirs à la rencontre de Ragot. Céard écrit à Lemonnier le 23 août 1878 : " Faites de nouveau à M. Ragot mes excuses d'avoir eu à m'en aller si brusquement ".
5 . Sic. Léon Carton de Wiart, qui fut du premier comité de rédaction de L'Artiste avec, entre autres, Théo Hannon, Henri Liesse et Victor Reding.
6 . Contraint à l'exil en Belgique par un Conseil de guerre versaillais qui l'avait condamné à mort par contumace, Arthur Ranc publia en 1877 une brochure intitulée M. Émile Zola et l'Assommoir, où il dénonçait " un mépris de bourgeois, doublé d'un mépris d'artiste faisant de l'art pour l'art, d'un mépris néronien. Jamais (dans l'Assommoir, Zola) ne présente le travail manuel autrement que répugnant ".
7. Le frontispice de Rimes de joie. Le livre ne parut qu'en août 1881, chez Gay et Doucé (l'achevé d'imprimer est du 30 mars 1881). Huÿsmans évoque à plusieurs reprises les lenteurs de Rops : " C'est à désespérer de Rops [...] homme exquis mais dont on ne peut rien tirer ! " (À Théo Hannon, 10 février 1879) " Rops est un pied, Rops est un animal, Rops est un lâcheur ! " (Id., 16 octobre 1879).
8 . Les poèmes de Rimes de joie de Théo Hannon (Cf. " Je n'ai pas encore classé les pièces - j'attends pour cela que Céard ait un soir ", Huÿsmans à Théo Hannon, 23 juillet 1878).