
De 1930 à 1980, Jean Arribey a constitué un vaste ensemble de dossiers consacrés aux écrivains français ; il y recueillait des articles parus dans la presse, des quotidiens aux revues littéraires. Ce fonds permet aujourdhui, dans chaque numéro dHistoires littéraires, létude de la réception dun auteur important.
La
réception de Robert Desnos au fil de la presse
La fin tragique de Robert Desnos, par la dimension symbolique que pouvait prendre la mort dun poète dans de telles circonstances, était bien propre à engendrer très vite une appréhension légendaire de ses uvres, comme le montre la lecture des articles de presse du fonds Arribey. Ces textes, bien que ne formant pas un corpus systématique, continu et complet, donnent une idée des grands modes de réception posthume de luvre de Desnos, et soulignent à quel point elle est déformée, volontairement ou involontairement, jusque dans la définition de son corpus. Aux récupérations politiques sajoutent en effet les approximations qui se répandent dautant plus facilement quelles semblent, comme tout symbole, plus vraies et plus significatives que le pauvre réel. Il faudra attendre les années 60 pour que les publications dinédits et lessor des nouvelles « sciences de la littérature » permettent de corriger la silhouette de luvre, en lui rendant sa complexité et sa variété.
Desnos détourné
Les publications posthumes sont souvent loccasion de modifier le point de vue que lon a coutume de privilégier pour appréhender une uvre. Desnos néchappe pas à la règle, avec cette particularité que les enjeux sont ici, et surtout dans limmédiat après-guerre, politiques.
La récupération de Desnos par Aragon et le Parti communiste
Le premier ensemble consacré à Desnos après-guerre paraît dans les Lettres françaises du 16 mai 1945. Dans un dossier intitulé « Des inédits de Robert Desnos posent le problème de la rigueur en poésie », Tristan Tzara communique des textes appartenant à sa collection. Sy trouvent, outre un scénario au titre provisoire (« on prend les mêmes et on recommence »), une lettre à Éluard et quatre poèmes : un poème-dédicace sur un exemplaire de Cest les bottes de sept lieues, et trois poèmes inédits, Cheval de fer et de fumier, mâcheur de paille (1942), Le Chat qui ne ressemble à rien (avec une gouache de lauteur) et LAraignée à moustaches (avec également une gouache de lauteur), ces deux derniers extraits de lalbum inédit La Ménagerie de Tristan (1932). Tzara donne également une lettre à Éluard du 8 octobre 1942 sur le retour dune cueillette de champignons en Normandie, dans laquelle Desnos envoie des poèmes de Contrée, avec un commentaire très important sur sa nouvelle poétique : « Il faut que le poème tienne » il parle de la forme du sonnet que prennent souvent ses poèmes, de la composition comme « quelque chose daussi implacable que la résolution dune équation ou les phases dun phénomène mystique », dune « poétique-fine » comme il y a des « calculs fins » en relativité ou en mécanique ondulatoire, de limportance de Nerval, du rapport médiat à lactualité de ses poèmes, distinct de la dissimulation de lérotisme chez Mallarmé, de la conciliation Nerval-Rimbaud à laquelle il aspire.
Cette revendication dune poésie mathématique est sans doute la première pierre dun nouvel édifice : Desnos, tournant le dos au Surréalisme, tel que Tzara le dessinera, de façon plus achevée, dans un autre article (« Le Vivace et le bel aujourdhui », 12 juin 1955) qui est probablement son « allocution » pour le dixième anniversaire de la mort du poète. Après un très beau début (« Jamais des yeux humains ne furent aussi étrangement ouverts que ceux de Robert Desnos »), Tzara insiste sur le fait que cétait « Un homme "éveillé" » ceci contre Breton et la période des sommeils. Il parle du « mal » (du fascisme), de sa vie, de sa mort en captivité, et dessine un Desnos populaire, parisien : « Car, en fait, ne retourne au peuple que ce qui, reconnaissable par la voie du cur, lui est lié par une commune mesure. » Ses poèmes pour les enfants sont logiquement donnés comme illustrant sa simplicité, son goût pour « cette liberté qui est amour et qui est poésie » (daprès la formule dÉluard : « Lamour la poésie »).
