François Caradec a écrit la biographie de Raymond Roussel, celle d'Isidore Ducasse et celle d'Alphonse Allais, mais aussi celle de Willy, du Pétomane et de Jane Avril, des études historiques sur la bande dessinée (et une biographie de Christophe), la littérature enfantine, le café-concert.

 

HL: François Caradec, vous possédez une expérience littéraire très spéciale, que tout le monde n'a pas: vous avez pratiqué tous les métiers du livre. Pouvez-vous nous rappeler ce parcours?

François Caradec: Ma première passion enfantine a été l'épigraphie; l'épigraphie latine, naturellement. En 1940, je rêvais d'entrer à l'Ecole des Chartes. Je serais sans doute aujourd'hui archivaste-paléogriphe, comme dit Fargue, s'il n'y avait pas eu la guerre. J'habitais Lorient, un port militaire, nous avons été évacués à Quimperlé dès les premiers bombardements anglais. C'est là que pour avoir une carte de travail, nécessaire à un garçon de seize ans sous l'occupation allemande, je suis devenu typo à l'imprimerie de L'Echo Breton. Je garde grâce au plomb le souvenir merveilleux d'avoir "traversé le miroir" (les Compagnons de la Ficelle me comprendront). Composer un texte lettre par lettre, placer un mot, placer les virgules là où les a voulues l'auteur, c'est un travail critique du texte qu'aucune autre méthode ne peut égaler. Je lisais énormément; et je n'ai pas été peu fier de signaler à Yves-Gérard Le Dantec un poème d'Emile Goudeau égaré dans le Verlaine de la Pléiade! Je suis venu alors à Paris poursuivre mes études. Mais comme il valait mieux ne pas traîner sur le Boul'Mich où les rafles étaient quotidiennes, je suis entré dans une entreprise de commission en librairie au marché Saint-Germain, la "Maison du Livre Français", plus connue sous le nom de Meuleufeu. J'ai dégoté un hôtel modeste rue de l'Odéon. Il y avait une librairie juste à côté, la "Maison des Amis des Livres". C'est là que j'ai fait la connaissance d'Adrienne Monnier et de Maurice Saillet. Le soir, avant de rentrer à l'hôtel, je passais toujours à la librairie. Je n'avais jamais vu ça ailleurs; c'était presque scandaleux: une librairie qui restait ouverte à midi et après sept heures du soir. Je n'ai jamais vu et je n'ai plus jamais revu un tel fonds de librairie, un tel choix de livres: Artaud, Michaux, Roussel, Jarry, Leiris, Queneau remplissaient les rayons, et ce qu'il y avait dans les intervalles les valait bien.