Que se passe-t-il en 1896, pour que Rodolphe Salis, maître du cabaret Le Chat noir, jette entre les mains des greffiers de justice une partie de la cohorte de chansonniers qui lui a pourtant assuré gloire et fortune ? Cette bande de malotrus a-t-elle commis un crime atroce dont seul Jules Jouy, le poète chourineur, sait détailler les sanglants épisodes dans ses chansons macabres ? Cette clique a-t-elle profité, lors des tournées du Chat noir, d'une halte en province pour assassiner quelques personnalités locales, mettant ainsi en péril la réputation de leur chaperon Rodolphe Salis ? Non pas, leur forfait est beaucoup plus grave : ces chansonniers ont décidé de poursuivre leurs carrières en se passant du seigneur de Chatnoirville, commettant en cela un crime de lèse-majesté dont la principale victime est son escarcelle. Mais avant de se rebiffer, le sombre félin n'a pas toujours griffé les mains de ceux qui l'ont nourri. C'est au mois de novembre 1881 qu'un peintre sans renom, Rodolphe Salis (fils de limonadier de Chatellerault), entreprend d'associer le commerce des boissons à l'Art. Aidé par les Hydropathes d'Émile Goudeau, dont il vient de faire la connaissance, il fonde le cabaret du Chat noir au numéro 84 du boulevard Rochechouart, dans les locaux d'un ancien bureau de poste. Salis aménage son cabaret de tout un "bazar" hétéroclite faussement Louis XIII, et les décors (dessins, peintures, sculptures, vitraux) sont exécutés par de jeunes artistes : Willette, Steinlen, Caran d'Ache...