À quoi sert l'histoire littéraire ? Pour en mesurer a contrario l'intérêt ou la nécessité, on peut s'interroger sur le destin critique d'un auteur que les circonstances en ont tenu éloigné. C'est le cas de Raymond Roussel : en raison d'une situation singulière, la réception de son œuvre s'est faite sans que l'histoire littéraire y prenne part. Une tradition critique a pu s'instaurer alors, qui considère les livres de Roussel comme un champ d'expériences où tout est permis, l'auteur étant tenu tantôt pour une machine, tantôt pour un malade mental. Exclue du champ de l'esthétique, l'œuvre devient ce qu'on veut qu'elle soit, livrée à un arbitraire d'autant plus violent que la mode a pu un moment s'en emparer ; dès lors, le destin de l'auteur se voyait lié à des enjeux sans rapports réels avec lui-même.

En ce sens, la réception de Roussel est d'une remarquable simplicité. Publiés entre 1897 et 1935, ses livres ont été négligés par la critique " traditionnelle " de la presse ou de l'université (avant 1970) et en même temps très vite inscrits dans les références de la modernité. En son temps, sociologiquement et esthétiquement, Roussel échappe aux normes du milieu littéraire et semble avoir vécu dans une semi-réclusion volontaire, ce qui engendre des références à une mythologie pittoresque genre Barnabooth, celle du millionnaire excentrique. On peut alors écrire n'importe quoi : ainsi Paris-soir annonça-t-il en juillet 1933 " la mort édifiante dans un couvent de Palerme du richissime " Raymond Roussel. Cette réduction à un personnage un peu romanesque fournit les premières raisons trouvées pour ne pas lire Raymond Roussel : aux yeux de la foule laborieuse, tout millionnaire est excentrique, comme l'est tout écrivain un peu ardu. Conjuguant ces deux caractéristiques, l'auteur de Locus solus est d'autant plus facile à épingler : le Roussel à usage du grand public se limitera donc à quelques anecdotes et à quelques formules jugées fantaisistes : les rails en mou de veau d'Impressions d'Afrique font depuis longtemps parfaitement l'affaire.

À un niveau un peu plus informé on ajoute un titre, un titre magique : Comment j'ai écrit certains de mes livres, vite réduit à un mot plus magique encore, le procédé. Armé de ce titre et de ce terme, n'importe qui a le sentiment de dominer l'œuvre de Roussel et d'être plus intelligent que lui, de pouvoir le traiter avec familiarité. Il n'est dès lors plus nécessaire de le lire puisque l'on a compris, puisque l'on peut reproduire son procédé.