


Dans l'énorme activité théâtrale du XIXe siècle, la place de la féerie est singulière. Son origine, difficile à préciser, remonte au XVIIIe siècle, mais elle connut son apogée et ses grandes réussites entre 1810 et 1850 . Ce fut, d'une certaine manière, l'opéra du peuple. Fondée sur les effets scéniques spectaculaires et conjuguant théâtre et musique, bouffonnerie et magie, la féerie connut une exceptionnelle vitalité au début du siècle, avec la création de ses grands " classiques " comme Le Pied de Mouton (1806) ou Les Pilules du diable (1839). Le Second Empire vit s'opérer une " modernisation " du genre : les grandes féeries jouées avec succès dans la première moitié du siècle furent alors reprises dans des théâtres nouveaux dont le Châtelet fut le symbole, avec des moyens techniques renforcés et un luxe jusqu'alors inédit. La féerie devint ainsi plus commerciale, relevant d'une production presque industrielle. Loin des petits théâtres populaires qui l'avaient vue naître, elle perdit quelque chose de son innocence. La réponse à cette crise fut la spécialisation pour le public enfantin. Une nostalgie naquit chez les anciens spectateurs, ce qui engendra un mythe de " l'ancienne Féerie ", selon l'expression de Mallarmé. La référence à la féerie est fréquente chez les écrivains de la fin du dix-neuvième siècle, et je voudrais montrer le sens de ces allusions parfois insistantes. La " modernisation " que j'évoquais avait développé au long des années à la fois de la fascination et de l'irritation. Fascination pour l'émerveillement procuré par ce genre mixte, populaire, mais qui attirait aussi le public cultivé ; et irritation dans la mesure où les réalisations scéniques cessèrent d'être dignes du mythe ainsi créé. Dans une chronique de décembre 1863, Charles Monselet, critique théâtral du Monde illustré, constatait une contradiction fondamentale du discours sur la féerie et montrait l'innocence qu'elle exigeait du critique, et sans doute de tout spectateur. Cette chronique mérite d'être citée, car elle pose clairement le problème de la réception de la féerie à l'époque :
J'avais une foule de choses à dire sur la féerie en général et sur les féeries en particulier ; par exemple, qu'il serait bien temps d'abandonner ces sujets rebattus et poudreux empruntés aux contes arabes et à Perrault, qu'il est des mines moins connues et aussi riches, où les illustrateurs dramatiques pourraient puiser à pleines mains. Il en est des féeries comme des revues de fin d'année : on affecte de les tenir en grand dédain, et l'on y court. Jamais les chroniqueurs ne sont plus au complet que pour ces représentations, traitées ensuite par eux de désespérantes pour l'art dramatique. Je n'y fais point tant de façon [...]. Pour moi, il n'y a ni bonnes ni mauvaises féeries, il n'y a que des féeries plus ou moins riches. Je les juge au plumage et non au ramage. Peu m'importe qu'il s'agisse d'une princesse à délivrer, d'un tuteur à fuir, d'un monstre à vaincre ; j'admets tout, j'accepte toutes les affabulations, à condition que le brocart et le paillon y abondent, que les palais roses y soient prodigués, que les changements à vue se succèdent plus rapides et plus éblouissants les uns que les autres. Je veux aussi beaucoup de danses, et des surprises à n'en plus finir. Moyennant quoi, la féerie peut être écrite en esclavon ou en langue algonquine, je m'en moque absolument .
Chez Rimbaud, la féerie théâtrale n'est pas clairement désignée comme telle, mais les références à un théâtre du merveilleux parcourent l'ensemble des Illuminations et constituent peut-être une des cohérences du texte. À défaut de nommer " l'ancienne Féerie " comme le faisait Mallarmé, Rimbaud évoque " l'ancienne Comédie " - et ce jeu sur le nom d'une rue parisienne ouvre sur le même rêve d'un théâtre qui n'est plus. Dans un des poèmes où le tissu de références au théâtre est très dense - dès le titre : Scènes -, l'allusion est à une " scène " plutôt lointaine, légèrement brouillée, irréelle ou déréalisée. Le théâtre est un des horizons de la rêverie, se prêtant d'autant plus à celle-ci qu'il est distant.

