intérêt
propre, mais aussi parce que les documents concernant Roussel étaient particulièrement
rares. On ne connaissait de lui pratiquement aucun manuscrit et seulement une
poignée de lettres à des contemporains curieux, comme Willy et Montesquiou,
ou à des cadets admiratifs, dadaïstes ou surréalistes. Malgré la biographie
si éclairante de François Caradec , Roussel demeurait un personnage mystérieux,
et l'écrivain était presque toujours identifié au " procédé " décrit dans Comment
j'ai écrit certains de mes livres. Par sa seule existence, le fonds arrache
Roussel à cette marge où il était repoussé : on y découvre un écrivain " comme
les autres ", qui, procédé ou non, travaillait, raturait ses manuscrits et corrigeait
ses épreuves.


Le fonds
Roussel est constitué d'un important ensemble de manuscrits et documents donnés
en 1989 à la Bibliothèque nationale de France par la Société de garde-meuble
Bedel qui l'avait entreposé depuis le départ de l'écrivain pour Palerme en
1933. Classé et ordonné par Annie Angremy, conservateur général au département
des Manuscrits, ce fonds revêt une importance particulière, non seulement
du fait de son ampleur et de son
Les
manuscrits
Le fonds
présente deux sortes de manuscrits : des inédits et les dossiers d'œuvres
connues en des versions souvent très différentes des textes définitifs.
Les œuvres inédites concernent essentiellement les années de jeunesse. Roussel
a publié trois volumes avant 1910 : son roman en vers, La Doublure
(1897), le conte Chiquenaude, mince plaquette de 1900, et les trois
poèmes de La Vue (1904). Après sa mort, une série de brefs récits
écrits autour de 1900 parut dans Comment j'ai écrit certains de mes livres.
Le fonds modifie en profondeur notre connaissance de ces années de formation
: outre les épreuves corrigées de La Doublure et des ébauches de
La Vue, il a révélé deux énormes ensembles en alexandrins : La
Seine, drame en quatre actes, long de sept mille vers et qui met en
scène

quatre cents personnages, et un énorme roman-théâtre inachevé (le titre même
hésitait entre Claude et Luce et Les Noces ; ce dernier
a prévalu). Il faut repenser la création de Roussel à partir de ces masses foisonnantes
et baroques qu'il laissa dans l'ombre, comme s'il en avait eu peur, au profit
d'une esthétique opposée, toute de sécheresse et de rigueur détachée, celle
de La Vue. Annie Le Brun a montré comment le procédé allait tenter de réglementer
ce bouillonnement inquiétant des Noces ou de La Seine .