Publié d'abord en feuilleton dans le journal La Presse (novembre-décembre 1861) puis en volume chez Hetzel l'année suivante, Le Violon de faïence de Champfleury , conte à la manière d'Hoffmann qui met aux prises deux collectionneurs animés d'une même passion pour les faïences, a fait l'objet de deux éditions illustrées du vivant de son auteur. Dans la première, parue chez Dentu en 1877, chaque chapitre est encadré d'un en-tête et d'un cul-de-lampe dus au dessinateur de la manufacture de Sèvres Émile Renard, qui reproduisent en chromotypographie, procédé expérimental à l'époque, des motifs empruntés à différentes fabriques de faïences, dont l'origine est détaillée dans la table des gravures donnée à la fin du volume . Ces vignettes à caractère ornemental et documentaire n'ont pas de lien direct avec l'histoire narrée dans le volume et, à ce titre, elles tranchent sur l'illustration telle qu'elle est conçue à l'époque, qui consiste à mettre en images les épisodes marquants d'un récit et ses héros. La seconde édition illustrée du Violon, publiée chez Conquet en 1885 , est un ouvrage de bibliophilie, tiré à cinq cents exemplaires, avec une eau-forte décorative ornant la première page de chaque chapitre que clôt un cul-de-lampe. Exécutées par le graveur rouennais Jules Adeline, ces eaux-fortes consistent en des vues de rues ou d'intérieurs et en natures mortes, mais elles n'illustrent pas à proprement parler le conte lui-même : les personnages comme l'action en sont exclus.

Les lettres de Champfleury au dessinateur Hector Giacomelli conservées au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France ont trait à un autre projet d'illustration du Violon, qui précède chronologiquement les deux versions abouties, puisqu'il se situe en 1863, et qui ne sera pas réalisé. L'initiative en revient à Giacomelli, alors membre de l'équipe d'illustrateurs de la maison Mame à Tours, qui contacte Champfleury par l'intermédiaire du critique Philippe Burty. Bien que ne connaissant pas personnellement Giacomelli, Champfleury se montre d'emblée intéressé par sa proposition. Le fait que l'illustrateur en soit alors à ses débuts laisse augurer à l'écrivain qu'il pourra prendre la tête de l'entreprise et obtenir le résultat qu'il désire : une illustration à caractère documentaire, destinée plus particulièrement à un public d'amateurs de faïences, qui n'entrerait pas en concurrence avec son récit, mais lui serait complémentaire. Le projet n'aboutit pas à cette date, faute d'éditeur semble-t-il, mais l'édition Dentu de 1877 se conformera aux directives de Champfleury : celui-ci avait eu soin de choisir, non un illustrateur de métier, mais un dessinateur sur porcelaine attaché à la manufacture de Sèvres, où lui-même occupait alors le poste de chef des collections du musée. En 1882, le projet d'illustration du Violon par Giacomelli reprend corps. L'artiste est maintenant un dessinateur réputé qui s'est créé une spécialité, la figuration des petits oiseaux. C'est lui qui suggère à l'éditeur Léon Conquet, spécialisé dans le livre de bibliophilie, de donner une nouvelle édition du conte, dont il serait l'illustrateur. Le projet tourne court à nouveau : Champfleury refuse nettement les dessins que lui soumet Giacomelli, inspirés des épisodes marquants de son récit, et réclame une illustration " à côté ", axée cette fois sur son décor. Il aura gain de cause et Jules Adeline, un graveur ami spécialisé dans les vues d'architecture, réalisera pour Conquet l'illustration " pittoresque " qu'il appelait de ses vœux. Dans l'avant-propos qu'il donne à cette édition, l'écrivain justifiera sa démarche ainsi : " Un habile graveur, M. Jules Adeline, a bien voulu répondre à mon désir d'orner le texte seulement par des sujets de nature morte. Ce n'est pas un caprice. Il me paraît presque impossible qu'un artiste rende avec tout leur accent extérieur, avec leur ressemblance, les personnages vus par l'écrivain et retracés par lui avec une précision parfois gênante […] Autour du Violon de faïence, l'imagination du lecteur lui fera trouver les personnages agissants, leurs gestes, leurs joies et leurs déconvenues. Ces détails, ces profils, dessinés mentalement, à l'aide du texte, ne constituent-ils pas une illustration variée, multiple et personnelle qui vaut mieux que des physionomies sans justesse, des gestes faux, des habits de convention ? " Ce refus d'une illustration redondante, lié sans doute à la crainte que l'image ne prenne le pas sur le texte, est nouveau, à une époque où l'illustration consistait justement en sa paraphrase, comme en témoignent les diverses éditions illustrées de contes et nouvelles de Champfleury lui-même. C'est seulement au tournant du siècle, en Belgique et en Allemagne essentiellement, sous l'influence de l'Art nouveau et à des fins décoratives, que l'ornementation de la page deviendra une pratique courante dans le domaine du livre illustré.