
Tableau de la poésie en France en 1933
En avril 1933, les lecteurs de la NRf purent découvrir, tout à la fin du numéro, juste avant le bulletin consacré à La Vie financière (qui déplorait le repli boursier provoqué notamment par la récente accession dHitler au poste de Chancelier), un très inhabituel appel à contribution. Se proposant de consacrer la plus grande part de son numéro de septembre à un « Tableau de la Poésie en France », la revue demandait « à tous les poètes français aux poètes encore inconnus non moins quaux poètes célèbres ; aux ouvriers et aux paysans, aussi bien quaux intellectuels et aux bourgeois ; aux professionnels comme aux poètes du Dimanche de lui adresser des poèmes inédits ». Chaque envoi devait être accompagné dune notice indiquant, outre le nom du poète, « son âge, sa profession, lorigine de sa vocation poétique et les raisons de son attachement à la poésie ».
Ce « Tableau de la poésie » parut, non en septembre, mais en octobre et en novembre. Il occupe un peu moins de quatre-vingt pages, assez conformes au projet annoncé. Lintroduction (non signée mais tout, fond et forme, dénonce la main de Paulhan, qui fut, sa correspondance le confirme, linitiateur et le maître duvre du projet) assure : « Nous avons reçu quelque dix mille poèmes et témoignages. » Si les textes sélectionnés ne sont finalement que quarante-quatre (au lieu des soixante prévus en avril), du moins représentent-ils « assez fidèlement ceux qui ne lont pas été ».
Chaque auteur reçoit à peu près le même traitement : en caractères gras, son nom, suivi, sil ne sappelle pas Jules Supervielle ou Fernand Gregh, de sa profession et de sa date de naissance (« G. de Bellet, danseur, né à Nice en 1903 », « Marthe Goulliart, sténo-dactylographe, 40 ans ») ; vient ensuite, avant le poème (en italiques), la notice (en romains) dans laquelle lintéressé expose, conformément aux instructions, lorigine et les raisons de sa vocation poétique : cest ce que lintroduction appelle « témoignage ». La forme et la longueur de ces témoignages varie beaucoup ; certains sont de véritables récits de vie, des abrégés de roman, et il arrive quen les lisant on se souvienne des humbles quon trouve dans les récits de Paulhan. Lintérêt de cette section (par laquelle le « Tableau » se démarque des anthologies ordinaires) nest donc pas moindre que celui de la section « Poèmes » : du point de vue de Paulhan, il est même sans doute supérieur. Lisez « les témoignages, surtout », recommande-t-il à Gide.
Cette publication, pourtant, ne semble pas avoir soulevé lenthousiasme. Les quelques lettres qui sy rapportent, en réponse à des questions de Paulhan, ne marquent pas un intérêt très vif, et, si lon en croit lintroduction de novembre, la lecture du « Tableau » a surtout provoqué des interrogations empreintes de scepticisme : « À quoi parvenez-vous ? » demande-t-on aux responsables de la revue « À quoi tendait votre enquête ? » Cest à ces questions, naturellement, que je tenterai de répondre, mais avant cela, et pour cela, il est nécessaire de regarder dun peu plus près les quatre-vingt pages publiées.
