
Entretien
avec Anne
Ubersfeld
Histoires littéraires : Anne Ubersfeld, vous avez obtenu une agrégation de philosophie en 1939.
Anne Ubersfeld : Non, de lettres. Et pas en 1939, à la Libération, en 1945. En fait, jaurais dû passer lagrégation en 1941, mais les Juifs navaient plus le droit de la passer. Jai dailleurs une histoire assez comique à ce sujet. Maurice Bardèche faisait alors le cours dagrégation sur La Nouvelle Héloïse. Jétais sa bonne étudiante. Je rencontre Bardèche boulevard Saint-Michel, et il me dit : « Alors cet écrit dagrégation, comment ça sest passé ? » (Bardèche, cétait le beau-frère de Brasillach, un nazi). Je lui ai répondu : « Je ne lai pas passé. Mais enfin pourquoi ? Mais, parce que je suis Juive, M. Bardèche ». Et je lui ai tourné le dos.
HL : Vous ne lavez jamais revu ?
A.U. : Si, en Espagne, dans un hôtel. Il était là, il me reconnaît, il se lève, il me tend la main. Je nai pas pu la prendre Plus tard, jai eu honte de ne pas avoir accepté sa main, mais je ne pouvais pas. Cétait trop près encore, ça se passait en 1950.
HL : En 1941, vous ne pouvez donc pas passer lagrégation. Vous avez vingt ans ?
A.U. : Oui, javais vingt ans mais jai fait autre chose, ce à quoi javais droit, cest-à-dire à continuer lEcole normale. En 1943, jétais mariée à quelquun qui, par chance, nétait pas juif. Il est allé travailler à Lyon et nous avons quitté Paris à lautomne 1942. Il était fonctionnaire du Ministère. Paris nétait plus supportable.
HL : Lyon létait-il davantage ?
A.U. : Non, mais à ce moment-là, cétait encore zone libre. Enfin, pour moi, cest resté deux jours en zone libre ! Jai traversé clandestinement les lignes en compagnie dune putain qui voulait aller en zone sud et qui navait aucun permis. Je lavais rencontrée par hasard dans un restaurant à Bordeaux Puis je suis entrée dans la Résistance. Jai dabord travaillé pour un groupe qui était mené par Pierre Courtade. Je faisais la revue hebdomadaire des journaux allemands pour essayer de trouver ce qui pouvait être intéressant pour Londres, où ma revue de presse était expédiée. À la Libération, je me suis retrouvée avec le brassard SFI. Mais la vendeuse de journaux me croyait nazie parce que je lui achetais les journaux allemands tous les jours ! Normalement, ma vie aurait dû être celle dun professeur dallemand, parce que javais eu un prix au Concours général en allemand. Jadorais lallemand et jadorais la littérature allemande.
HL : Quand avez-vous décidé de passer plutôt lagrégation de lettres ?
A.U. : Je vous ferais remarquer quen tant que Juive, je nallais pas passer mon temps en Allemagne ! La décision a été prise en 1933, au moment où Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne. Il nétait plus question daller passer la moitié de mon temps en Allemagne !
HL : Avez-vous continué à lire en allemand ?
A.U. : Oui, bien sûr. Les poètes : Heine, Novalis
HL : Pas les auteurs de théâtre ?
A.U. : Non, les auteurs de théâtre allemands ne mintéressent guère. Je les ai lus, mais
HL : Parmi vos lectures de jeunesse, y en avait-il qui vous poussaient vers le théâtre ?
A.U. : Mon père adorait le théâtre. Quand jétais enfant, je récitais des poèmes en public. Mais je nai pas fait de théâtre. Jaurais pu, ma famille ne sy serait pas du tout opposée, au contraire Pourquoi je nai pas fait de théâtre ? Jai fini par le comprendre : parce que je nai pas essayé ! Si javais essayé, jaurais réussi, il ny a pas de problème. La vérité, cest que je crois que je suis incapable de faire deux jours de suite la même chose.
HL : Votre père vous emmenait-il au théâtre ?
A.U. : Certainement ! Jai vu le Peer Gynt de Lugné-Poe, en 1930. Cétait une reprise, bien sûr. Cétait la dernière année parisienne de Lugné-Poe. Javais onze ans et demi, mon père on était des provinciaux de Franche-Comté avait entièrement confiance en moi, en mes capacités de réception. Il ma donc emmenée voir ce quil avait envie de voir. Après Peer Gynt, le lendemain, à lOpéra : Parsifal. Oh ! la joie ! Kundry et les filles-fleur !
