Entretien avec Anne Ubersfeld

 

 

 

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Entretien/ Ubersfeld

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Anne Ubersfeld, professeur émérite à l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle depuis 1991, a publié des ouvrages sur le théâtre, envisagé dans les perspec-
tives les plus diverses (esthétique, sémiologie, histoire, monographies, éditions de textes) : Armand Salacrou (1970), Le Roi et le bouffon, étude sur le théâtre de Hugo de 1830 à 1839 (1974), Lire le théâtre (1977), Lire le théâtre II. L’Ecole du spectateur (1981), Paroles de Hugo (1983), Le Roman d’« Hernani » (1985), Vinaver dramaturge (1989), Le Théâtre et la cité, de Corneille à Kantor (1991), Théophile Gautier (1992), Le Drame romantique (1993), Antoine Vitez, metteur en scène et poète (1994), Lire le théâtre III. Le Dialogue de théâtre (1996), Bernard-Marie Koltès (1999).

 


 

Histoires littéraires : Anne Ubersfeld, vous avez obtenu une agrégation de philosophie en 1939.
Anne Ubersfeld : Non, de lettres. Et pas en 1939, à la Libération, en 1945. En fait, j’aurais dû passer l’agrégation en 1941, mais les Juifs n’avaient plus le droit de la passer. J’ai d’ailleurs une histoire assez comique à ce sujet. Maurice Bardèche faisait alors le cours d’agrégation sur La Nouvelle Héloïse. J’étais sa bonne étudiante. Je rencontre Bardèche boulevard Saint-Michel, et il me dit : « Alors cet écrit d’agrégation, comment ça s’est passé ? » (Bardèche, c’était le beau-frère de Brasillach, un nazi). Je lui ai répondu : « – Je ne l’ai pas passé. – Mais enfin pourquoi ? – Mais, parce que je suis Juive, M. Bardèche ». Et je lui ai tourné le dos.
HL : Vous ne l’avez jamais revu ?
A.U. : Si, en Espagne, dans un hôtel. Il était là, il me reconnaît, il se lève, il me tend la main. Je n’ai pas pu la prendre… Plus tard, j’ai eu honte de ne pas avoir accepté sa main, mais je ne pouvais pas. C’était trop près encore, ça se passait en 1950.
HL : En 1941, vous ne pouvez donc pas passer l’agrégation. Vous avez vingt ans ?
A.U. : Oui, j’avais vingt ans mais j’ai fait autre chose, ce à quoi j’avais droit, c’est-à-dire à continuer l’Ecole normale. En 1943, j’étais mariée à quelqu’un qui, par chance, n’était pas juif. Il est allé travailler à Lyon et nous avons quitté Paris à l’automne 1942. Il était fonctionnaire du Ministère. Paris n’était plus supportable.
HL : Lyon l’était-il davantage ?
A.U. : Non, mais à ce moment-là, c’était encore zone libre. Enfin, pour moi, c’est resté deux jours en zone libre ! J’ai traversé clandestinement les lignes en compagnie d’une putain qui voulait aller en zone sud et qui n’avait aucun permis. Je l’avais rencontrée par hasard dans un restaurant à Bordeaux… Puis je suis entrée dans la Résistance. J’ai d’abord travaillé pour un groupe qui était mené par Pierre Courtade. Je faisais la revue hebdomadaire des journaux allemands pour essayer de trouver ce qui pouvait être intéressant pour Londres, où ma revue de presse était expédiée. À la Libération, je me suis retrouvée avec le brassard SFI. Mais la vendeuse de journaux me croyait nazie parce que je lui achetais les journaux allemands tous les jours ! Normalement, ma vie aurait dû être celle d’un professeur d’allemand, parce que j’avais eu un prix au Concours général en allemand. J’adorais l’allemand et j’adorais la littérature allemande.
HL : Quand avez-vous décidé de passer plutôt l’agrégation de lettres ?
A.U. : Je vous ferais remarquer qu’en tant que Juive, je n’allais pas passer mon temps en Allemagne ! La décision a été prise en 1933, au moment où Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne. Il n’était plus question d’aller passer la moitié de mon temps en Allemagne !
HL : Avez-vous continué à lire en allemand ?
A.U. : Oui, bien sûr. Les poètes : Heine, Novalis…
HL : Pas les auteurs de théâtre ?
A.U. : Non, les auteurs de théâtre allemands ne m’intéressent guère. Je les ai lus, mais…
HL : Parmi vos lectures de jeunesse, y en avait-il qui vous poussaient vers le théâtre ?
A.U. : Mon père adorait le théâtre. Quand j’étais enfant, je récitais des poèmes en public. Mais je n’ai pas fait de théâtre. J’aurais pu, ma famille ne s’y serait pas du tout opposée, au contraire… Pourquoi je n’ai pas fait de théâtre ? J’ai fini par le comprendre : parce que je n’ai pas essayé ! Si j’avais essayé, j’aurais réussi, il n’y a pas de problème. La vérité, c’est que je crois que je suis incapable de faire deux jours de suite la même chose.
HL : Votre père vous emmenait-il au théâtre ?
A.U. : Certainement ! J’ai vu le Peer Gynt de Lugné-Poe, en 1930. C’était une reprise, bien sûr. C’était la dernière année parisienne de Lugné-Poe. J’avais onze ans et demi, mon père – on était des provinciaux de Franche-Comté – avait entièrement confiance en moi, en mes capacités de réception. Il m’a donc emmenée voir ce qu’il avait envie de voir. Après Peer Gynt, le lendemain, à l’Opéra : Parsifal. Oh ! la joie ! Kundry et les filles-fleur !