EN SOCIÉTÉ
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume
Apollinaire, n° 15, juillet-août 2001 ; n° 16, septembre-octobre 2001
(60 rue de Fécamp, 75012 Paris). La première livraison est en grande partie
consacrée à l’« Antitradition futuriste-Manifeste-Synthèse »,
contribution d’Apollinaire au Futurisme de Marinetti, avec deux articles de
Francesco Viriat et de Noëmi Blumenkranz. L’un analyse l’attitude plutôt
ambiguë d’Apollinaire qui était plutôt enclin à considérer l’Orphisme comme
seul capable de synthétiser toutes les forces. Son manifeste serait davantage
une mise à distance du Futurisme. Francesco Viriat rappelle la violence extrême
d’un tract de Cendrars contre Apollinaire, intitulé La Tradition futuriste.
De nombreuses notes renseignent sur le parcours futuriste d’Apollinaire. Le
second article appelle l’attention du lecteur sur un livre de Gino Agnese
publié en 1916, Vita di Boccioni, où
l’on apprend que Marinetti, Boccioni et Apollinaire ont dîné ensemble le 19
juin 1913, d’où la suggestion que le manifeste signé par Apollinaire aurait été
rédigé par les trois – pure hypothèse, nous semble-t-il, et qui ne cadre pas
bien avec l’hypothèse de la « mise à distance » citée supra. On trouve ensuite une notice de
Peter Read sur André Tridon, traducteur et psychanalyste bien oublié, cité dans
le manifeste d’Apollinaire, et sur Roger Fry, critique d’art britannique.
Enfin, un texte sur les Futuristes d’Arthur Maquaire est précédé d’une
présentation par Michel Décaudin. Le Futurisme est encore à l’honneur dans la
livraison suivante de Que vlo-ve ?,
où Barbara Meazzi établit une chronologie serrée – et impressionnante par sa
précision – de janvier 1913 à décembre 1913. Tout ce qui rattache Apollinaire
aux Futuristes figure dans ce tableau. Eugène Michel signe une étude sur
l’absence de ponctuation décidée par Apollinaire et imitée ensuite par André
Breton. Il rappelle aussi des tentatives analogues chez Rimbaud et Mallarmé, et
use du mot « imponctuation », auquel on pourra préférer « absence
de ponctuation » ou « non ponctuation ». Il y voit des
« raisons d’oralité », ce qui est une des explications, mais non la
seule. Marianne Bouchardon propose une réflexion sur Les Mamelles de Tirésias sous l’angle de la tradition dionysiaque,
en affirmant même que cette pièce « s’identifie à une bacchanale ».
Notes et comptes rendus de Michel Décaudin clôturent cette livraison.
Arts de
l’image.
La Voix du Regard, revue littéraire sur
les arts de l’image, n°14, automne 2001, De l’économie à l’œuvre (11 rue Henri-Martin, 94200 Ivry-sur-Seine,
15,25 €). À la faveur des collaborations de ses propres collaborateurs, Histoires littéraires s’ouvre à cette
revue des arts de l’image, dont le numéro sur l’économie est coordonné par
Hugues Marchal. Les passionnés exclusifs de littérature y trouveront un cahier
de création qui ne nous a pas semblé fameux, mais surtout des articles
intéressants sur le rôle de l’économie, de son discours et de ses images dans
les romans du XIXe siècle (Dumas, Zola, Mirecourt) ou dans des
écrits plus contemporains (Salvaing, Beinstingel, Emmanuel), ainsi qu’une étude
de narratologie sur la nouvelle comme forme « économe ». Les esprits
curieux en profiteront pour explorer plus avant cette livraison réussie (bel
article sur Les Glaneurs et la glaneuse de Varda) et accrocheuse (« Thalès en
maillot devant le Prisu » !), qui donne à réfléchir autant qu’à critiquer.
Autobiographies. Genesis, n° 16, 2001, Autobiographies, présentation par Ph.
Lejeune et C. Viollet (Jean-Michel Place). Cette livraison pose une question
centrale pour la légitimation du genre de l’autobiographie : « Après Genèse du “Je” ». Manuscrits et
autobiographie (2000), ce numéro de Genesis
est un second pas dans la direction d’une génétique générique, appliquée au cas
de l’autobiographie. Si le projet autobiographique a quelque chose de
spécifique, cela peut-il s’observer dans la genèse ? » C’est la
variété des types d’approche qui donne son intérêt à ce volume. Tout d’abord,
une étude des Mémoires de Marie
d’Agoult par Philippe Lejeune, « Vers une grammaire de
l’autobiographie ». Celui-ci montre qu’un autobiographe se pose des
questions tout à fait spécifiques, dont il est possible de reconstituer une
sorte de parcours. Cette réflexion s’accompagne de la transcription du cahier
1865 par Sandrine Cotteverte. Catherine Viollet résume dans « Petite
Cosmogonie des écrits autobiographiques. Genèse et écriture de soi »
l’ensemble des questions abordées par les travaux de l’équipe Genèse et
Autobiographie de l’ITEM. De nombreux exemples donnent leur dimension aux
problèmes évoqués : construction des figures du moi, réécritures d’un
événement, censure et autocensure, métadiscours… Suivent trois études sur la Vie de Henry Brulard, le Journal de Catherine Pozzi et le Temps immobile de Claude Mauriac :
cette dernière œuvre est l’objet d’une description par Nathalie Mauriac-Dyer,
qui montre l’originalité du projet de Claude Mauriac et dresse une typologie
des supports utilisés, donnant une réalité matérielle au phénomène de mélange
des temps qui se trouve au cœur de l’œuvre du diariste. Enfin, on peut lire
dans ce numéro une série d’études de l’incipit inédit de Ravages de Violette Leduc par les étudiants d’un séminaire
d’initiation à la critique génétique, la description du fonds d’archives
autobiographiques Sida-Mémoires par Philippe Artières et Gilles Cugnon, et un
entretien de Serge Doubrovsky avec Michel Contat : « Quand je n’écris
pas, je ne suis pas écrivain. » Doubrovsky parle de ses méthodes
d’écriture, de ses habitudes, de la genèse de certains de ses textes. Il
s’étend sur Le Livre brisé et fait
preuve d’une maîtrise de la mise en scène presque égale à celle qu’il manifeste
dans ses autofictions.
Coin de table. Le
Coin de table. La Revue de la poésie, n° 8, octobre 2001 (La Maison de
poésie, 11 bis, rue Ballu, 75009 Paris, 120 p., 13,72 €). Dans une livraison
largement consacrée aux tentatives de définition de la poésie et aux arts
poétiques, la rédaction semble consentir à un bel effort d’ouverture en adoptant
peu ou prou la position de Ponge qui, nulle part cité pourtant, déclarait
« ne point trop savoir ce qu’est la poésie ». Las, n’en sont pas
moins cloués au pilori tous les textes s’intitulant poésie sans donner les gages d’un travail formel lui-même inscrit
dans « les horizons […] de la versification ». La revue se demande
pourquoi de tels textes ne se nomment pas prose,
tout en reconnaissant par ailleurs l’existence et la qualité de poèmes en
prose, et tout en notant que « la prose est un outil, la poésie un
art », et tout en… Bon, on ose à peine suggérer que la forme puisse
également, en dehors de la musicalité, avec ses structures de répétition
sensibles dans la succession linéaire des phonèmes, se développer spatialement,
comme en témoigne, bien avant Mallarmé ou Apollinaire, la tradition bien
établie des calligrammes, ou encore rappeler que l’exclusion de la prose hors
du poétique est une reconstruction culturelle récente, le terme de poésie ayant
bénéficié fort longtemps d’une extension maximale, proche de celle donnée aujourd’hui
au mot littérature. Mais puisqu’il faut peut-être toujours, pour se définir, se
définir contre, et puisqu’ici l’on tient absolument à « distinguer
l’imposteur du vrai poète » (soit un problème de label), laissons la
polémique et observons cette poésie restreinte et le discours de ses
défenseurs. La stratégie essentielle consiste à analyser le refus du
vers-donc-de-la-forme comme le fait d’une « Vieille garde » ringarde
(renversement plaisamment provocateur), jugée responsable du désintérêt que la
poésie rencontre auprès du grand public. Comme il n’en est rien dans d’autres
pays où des courants poétiques comparables à ceux que dénonce Le Coin de table en France ont
fructifié, notamment aux États-Unis ou en Allemagne, l’argument n’est pas
absolument convaincant. Les artisans d’une dissémination des mots sur la page,
et les poètes tissant leurs textes de références philosophiques – Meschonnic
dénonça naguère lui aussi cette heidegger-höldernisation
– s’attirent l’essentiel des foudres, occasion de trouvailles verbales qui font
mouche : « on saucissonne un peu, on emmenthalise, on envoie deux
points à la ligne », la palme dans l’écorchage revenant à la chronique
d’Emma Tulu traitant en chroniqueuse de mode de la dernière « collection »
Gallimard. Mais si l’on rit, il y a un pas entre le « poétiquement
incorrect » et les attaques excessives dont font l’objet les poètes
« attardés » : lire que Deguy ou Gaspar sont des naufrageurs de
la poésie agace, pour le moins, et pour emporter souvent l’adhésion (la référence
à la mode est en effet justifiée), le propos finit par s’invalider en refusant
à tout crin mérite et existence parallèles possibles à toutes ces écritures, in fine attribuées à des « enfants
non-éduqués », impuissants à créer. On ne s’étonne guère, alors, de lire
que ce sont les mêmes « sauvageons » qui voudraient « faire
disparaître l’objet-tableau dans les concepts flous de l’installation ou de la
performance », comme si l’alternative ne pouvait se penser qu’exclusive.
On terminera en signalant que la revue contient, outre des fables écrites par
des collégiens et des textes d’une vingtaine de poètes, un article sur Internet
qui n’ajoute rien à la vulgate sur le sujet, et de nombreuses recensions qui
ont le mérite de citer largement les poèmes et de mentionner des recueils
facilement passés sous silence ailleurs.
Collections. Revue de la Bibliothèque nationale, n° 8, Les Collections sous le regard des écrivains (BnF, 2001, 96 p.,
21,34 €). Autant le dire tout de suite, on n’aime pas, mais pas du tout, la
logique de ce numéro, qui consiste à demander à des écrivains de
« causer » sur les collections de la BnF, comme on leur demandait
autrefois de raconter leurs voyages, ou actuellement de commenter l’actualité.
Des auteurs des plus intéressants (Bon, Cixous, Chaillou, Daix, Etaix, Guyotat,
Rolin) s’y perdent en bavardages, et seules les belles illustrations sauvent de
l’ennui le lecteur égaré dans cette publication hybride entre espace critique
et communication institutionnelle (sont-y pas belles les collections de la
BnF ? Bien sûr qu’elles le sont, mais transformer les écrivains en VRP
n’est pas la meilleure façon de les faire connaître). On se consolera avec
quelques pages inédites du manuscrit du Voyage
accompagnées d’un commentaire de Godard, avec l’intéressant article de
Jean-Pierre Roze sur Labrouste et les bibliothèques, ou celui de Pierre Daix
sur deux dossiers de manuscrits, Rougeur
des matinaux de Char illustré par Picasso, et surtout celui de L’Affaire Aragon.
Colette. Cahiers Colette, n° 23, « Fleurs » (Presses
universitaires de Rennes, 2001, 220 p., 18 €). Le thème choisi pour ce bulletin
est très présent dans l’œuvre de Colette, dont aucun extrait n’est cependant
proposé. Il a également l’avantage d’offrir la possibilité de créer un bouquet,
en reliant articles et documents hétérogènes, dont certains sont inédits, comme
la correspondance entre Colette et la jeune poétesse Lucienne Desnoues, qui
s’étale de 1947, date de la parution de son Jardin
Délivré, à 1953. Cette correspondance renseigne moins sur Colette, dont les
lettres sont très brèves, que sur les rapports entre une débutante et celle
qu’elle considère comme son maître. Celle-ci lui dédicace un sonnet, plein de
« réalités naturelles et paysannes », comme son œuvre, largement
reproduite ici. Les quatre principaux témoignages proposés ensuite concernent
aussi la Colette de la fin : sont réunis des auteurs aussi variés que Michelle
Vérine, petite fille en visite à Paris chez sa tante, alors au service de
Colette au Palais-Royal, Jules Roy qui, dans son Journal, la décrit sur
son lit de mort, Frédéric Pottecher, son voisin au Palais, ce
« village », et Alexandre Vialatte, qui lui rend un hommage
distancié. Autres fleurs de ce bouquet garni, une synthèse sur « Colette,
chroniqueuse judiciaire (1912-1939) » assortie d’un tableau des articles
parus entre ces deux dates, dont les plus connus concernent Landru et Violette
Nozières, et un article sur la seule apparition de Colette au cinéma, qui
apparaît trois secondes avant le générique de Gitanes, un film de 1932.
Houellebecq. Houelle.
Bulletin de l’Association des Amis de Michel Houellebecq, n° 8, 2001 (122
rue de Javel, 75015 Paris). Que dire de cette feuille de groupies frémissantes,
sinon qu’elle est désarmante à force de pauvreté et de naïveté ?
« Savoir d’avance qu’un livre va être un nouveau bonheur. Sans le moindre
doute. Mais comment s’y prendra-t-il cette fois-ci ? Il trouvera le
chemin, une fois encore. Douce certitude, jamais démentie. Ce n’est pas une
critique, c’est un émerveillement annoncé, de la reconnaissance brute, à
l’égard de l’auteur du livre qui est là », ad lib.
Lebesgue. Bulletin des Amis de Philéas Lebesgue, n° 35, septembre 2001
(Mairie, 13 rue Philéas-Lebesgue, 60112 La Neuville-Vault). La toujours très
active Société des Amis de Lebesgue, qui est en charge de sauvegarder sa maison
et de faire connaître sa vie et son œuvre – le fonds Lebesgue a été décrit dans
l’« Aux fonds » du n° 5 d’Histoires
littéraires –, poursuit sa tâche. Ce nouveau bulletin rend précisément un
double hommage, l’un à l’ancien président de l’association, André Matrat,
décédé en 2001, l’autre à son cher Lebesgue, en publiant en alternance de sa
prose et de sa poésie. Passons sur les poèmes, dont le choix est assez
éclectique : ses articles sont intéressants parce qu’ils présentent ses
impressions sur d’illustres contemporains. Le compte rendu des Poèmes de son ami Milosz, par Lebesgue,
tout comme son panégyrique de Verhaeren, croisé à Gerberoy, reviennent à
illustrer ses propres théories sur les rapports entre les langues et les
nations : la langue française et le territoire issu des Gaules – Belgique
comprise ! – sont au centre de ce bouillonnement littéraire pré-européen.
NRf. Nouvelle
Revue française, octobre 2001, n° 559 (Gallimard). Difficile de donner le
ton d’une telle macédoine d’articles originaux, extraits, créations, notes
diverses. On dira qu’on peut trouver deux raisons majeures d’alourdir sa
bibliothèque du poids de cet imposant pavé : le dossier René-Louis des
Forêts (magnifique interview avec le subtil Alain Veinstein, qui, au passage,
souligne par contraste l’insignifiance de la rencontre Philippe Roth-Primo Levi
sur laquelle s’ouvre le volume ; il semblerait que la pratique de
l’interview demande autant de modestie que de finesse) ; la traduction – ô
combien pertinente après la gueule de bois des prix littéraires –, d’un article
épastrouillant de Basilio Baltasar, éditeur espagnol et fin journaliste, sur la
critique littéraire, ses défauts constitutifs, le ridicule de ses ennemis et
les règles raisonnables qu’on pourrait lui demander de respecter (transmis aux
grands quotidiens qui font l’objet de nos plus véhémentes discussions de café
littéraire). Ainsi rassuré sur le bien-fondé de l’intérêt qu’il porte à cette
vieille NRf, le lecteur pourra
s’aventurer dans un dossier rassemblant des interventions au colloque
« Littérature chinoise » organisé par la Bibliothèque nationale de
France en mars 2000 des écrivains chinois, parmi lesquelles surtout des états des lieux de la création chinoise
et du contexte politique, mais également des textes fascinants, comme ce Dictionnaire de Maqiao, de Hang Shaogong, fruit littéraire de
la matrice Encyclopédie et de l’œil Ethnologue, dont Annie Curien traduit et
présente un extrait. Les arts plastiques ne sont pas en reste, avec deux
articles consacrés à l’énigmatique Marie Toyen (mais quel désordre dans cette
vieille maison, quel disparate ! D’où sort le texte d’Annie Le Brun, dont
des crochets indiquent qu’il fut raccourci ?) et l’évocation par Gilbert
Lascault de l’œuvre de Gérard-Titus Carmel. Comme la NRf se veut « espace de liberté » qui « ne dit pas
le bien et le mal » (cette bouffonnerie ! Reçoivent-ils si peu de
manuscrits qu’ils n’aient pas à choisir, et subséquemment à juger ?), et
qu’Histoires littéraires n’a pas
l’âge de se faire censeur, on mentionnera sans autre commentaire la présence de
textes de création signés notamment d’Alain Jouffroy et de Philippe Petit.
’Pataphysique. Les Amis de La Grive, n° 160, printemps 2001, Voyage en Patagonie septentrionale (10 avenue du 91e RI,
08000 Charleville-Mézières). Gorgé, bourré, sursaturé de ’Pataphysique, ce
numéro très riche dans lequel les noms de Luc Étienne, Alfred Jarry, Emmanuel
Peillet et André Blavier reviennent à chaque page. L’article sur Paul Boens,
« exécuteur testamentaire du poète Arthur Rimbaud », est un haut
moment de la science des solutions imaginaires : « Pourquoi Rimbaud
n’a-t-il pas cherché à se faire hospitaliser à Reims, près de sa famille,
plutôt qu’à Marseille ? Parce qu’il lui fallait attirer l’attention du
chercheur dans un jeu prévu depuis fort longtemps et qui se base sur le Tarot
de Marseille. » À la santé d’Alfred et à celle d’Arthur. Livraison à se
procurer absolument, elle fera date.
Paulhan. Société des lecteurs de Jean Paulhan,
bulletin n° 24, octobre 2001 (Librairie Giraud-Badin, 2 rue de Fleurus, 75006
Paris, 32 p.). Le
nouveau bulletin annuel de la SLJP propose, outre un compte rendu de son
assemblée générale, une abondance d’informations sur les recherches en cours,
attestant de l’intérêt toujours soutenu pour l’auteur des Fleurs de Tarbes. En 2001, qui vit notamment une première
traduction en hébreu, un colloque, résumé ici, lui a été consacré à Londres,
tandis que les éditions Claire Paulhan donnaient sa correspondance avec Leiris
et que Théodore Balmoral publiait celle avec Couchoud et Vocance. La parution
des correspondances avec Guéhenno et Larbaud est respectivement prévue pour
2002 et 2003, et celles avec Rivière et Hellens n’attendent plus que
l’impression tandis que les échanges avec Perros (pour une édition augmentée),
Mandiargues, Bousquet, Supervielle, Drieu, Belaval, Éluard, Chaissac,
Odilon-Jean Périer et d’autres encore sont en voie d’établissement, ainsi que
les lettres de Madagascar. On annonce également un colloque sur « Paulhan
et la poésie » en mars à Marseille, un index du Bulletin et un site
internet, mais l’information principale est la prochaine mise en chantier des
œuvres complètes chez Gallimard (collection Blanche), sous la direction de
Bernard Baillaud. S’ajoute une liste des études et articles consacrés à Paulhan
en 2001, etc. Joint au bulletin, un « Bilan des activités de l’Imec
concernant le fonds Jean Paulhan » évoque en six pages denses les travaux
d’archivage et d’indexation qui y sont entrepris (notamment pour l’énorme
correspondance, qui compte plus de 2200 scripteurs), rappelle les titres des
thèses en cours, fait le point sur les différents projets d’édition de
correspondance en indiquant leur état d’avancement et en donnant les
coordonnées de chacun des responsables, etc. Enfin, on notera que la SLJP met à
disposition des chercheurs de passage, sous certaines conditions, un studio à
Paris.
Ramuz. Fondation Ramuz, Bulletin
2001
(Fondation C.F. Ramuz, case postale
181, CH-1009 Pully, Suisse). Ce bulletin est consacré pour l’essentiel à la
lauréate du Grand Prix Ramuz 2000, Anne-Lise Grobéty : il présente pour moitié
des textes tirés de la première partie de son nouveau livre, Amour mode mineur. Ces textes, que l’on
peut qualifier d’érotiques – une sorte de réécriture de L’Aigle noir de Barbara – relèvent d’un type d’écriture dite
« féminine » (à charge de savoir exactement ce que cela signifie) et
qui selon l’auteur doivent beaucoup à Ramuz et à Alice Rivaz. Une nouvelle
importante en ce qui concerne les recherches ramuziennes : la publication prévue
de vingt-deux de ses romans à la Pléiade et celle de ses œuvres complètes chez
Slatkine, éditées par Roger Francillon et Daniel Maggetti (à partir de 2006). À
la fin de ce numéro sont détaillées les œuvres de ou sur Ramuz (jusqu’aux
enregistrements sur disque de ses poèmes), disponibles auprès de la Fondation
ou des éditeurs, avec leurs prix : ce panorama éditorial constitue une
bibliographie de base sur l’auteur.
Roman. Littérature, n° 123, septembre 2001 (Larousse). Littérature, l’une des rares bonnes
revues universitaires d’études littéraires généraliste, rassemble dans ce
numéro plusieurs articles tournant autour de la question de la fiction. À côté
d’essais théoriques, on trouve des études de Llewellyn Brown sur L’Acacia de Claude Simon, de Pierre Laforgue
sur La Chartreuse de Parme, d’Alain
Trouvé sur Aragon (agrégation oblige) et le Traité
du style, de Sophie Berto sur Proust et la peinture. Quelques comptes
rendus et des résumés en anglais.
Sartre. L’Année
sartrienne, bulletin du Groupe d’études sartriennes, n° 15, juin 2001 (89
avenue Auguste-Blanqui, 75013 Paris). Le Bulletin d’information du Groupe
d’Études sartriennes devient L’Année
sartrienne, « ce qui décrit mieux son contenu actuel » nous
dit-on (mais, attention, bibliographes ! sans changer la
numérotation : ce premier volume est donc bien le n° 15). Contenu un peu
chaotique : difficile de dire que le titre est plus adéquat au contenu, à
vrai dire. Tout cela est fort utile : une centaine de pages de
bibliographie, un peu davantage d’informations diverses, plus trois recensions.
Les informations vont du dérisoire (est-ce bien utile de faire savoir qu’une
représentation des Mains sales a été
annulée à Nantes ?) à des embryons d’articles et à des notes de
lecture : un ensemble sur Sartre et Bourdieu, le relevé de quelques
« mots » de Claudel et Mauriac sur Sartre. Mais c’est un entassement
de notations fragmentaires sans ordre aucun. Espérons pour le prochain numéro
une organisation du volume plus maîtrisée et une présentation moins monotone.
Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 15, juin
2001, À chacun son Vailland (Le Temps
des cerises éditeurs, 6 avenue Édouard Vailland, 93500 Pantin). Ce numéro comporte une
série de trois tables rondes réunissant des écrivains – Nicolas Ancion, Pascal
Rebetz, Jacques Krier, Jean-Baptiste Para, Maxime Vivas, Michel Bulteau,
Francis Combes (qui développe un parallèle intéressant entre Vailland et
Aragon) et Robert Damien –, ainsi qu’un projet de film de 1949, Pas de pardon ou Le Roman du prisonnier,
d’après un livre de Hans Fallada. Ce projet, de Vailland et Pierre Chenal
(« avec le concours programmé de Jean Genet »), est présenté par
Alain et Odette Virmaux.
Zola. Les Cahiers naturalistes, n° 75, 2001, Formes de la fiction, questions fin de siècle, traduction et
transpositions (Société
littéraire des amis d’Émile Zola et Editions Grasset, 392 p., 24,39 €). Dans ce
numéro des Cahiers naturalistes,
dotés de toutes les excellentes rubriques qui font leur utilité et leur
agrément pour les Zoliens et affiliés, à commencer par la bibliographie et
l’agenda, on ira tout de suite à la section consacrée aux adaptations de Zola.
Non que les analyses des adaptations cinématographiques vaillent le détour,
mais le texte de Simone Saillard sur la première édition espagnole de Germinal est passionnant, qui nous
donne, outre une évaluation des choix du traducteur, un bon aperçu du contexte
de publication et de la réception du texte (on complétera par une efficace note
de lecture de Geoff Woollen sur une nouvelle traduction anglaise de L’Assommoir). Rien de tel que l’exercice
de la traduction pour retrouver la nouveauté et la force d’un texte connu. On
n’en dira pas autant de tous les articles de ce volume, qui font parfois
souhaiter la mise en oeuvre d’une jachère zolienne pour laisser reposer la
terre. On n’a pas vu l’intérêt d’une tartine sur la combustion spontanée, d’une
explication de texte sans enjeu sur les yeux des personnages de La Bête humaine, d’un relevé de
l’isotopie religieuse dans La Fortune des
Rougon, et encore moins celui d’une exploration du scénario œdipien zolien,
pour ne mentionner qu’eux. Du reste, l’auteur de ces lignes avoue son
injustice : rien de foncièrement mauvais dans ces Cahiers naturalistes, mais trop d’articles sans enjeu, sans
perspective, qui interprètent pour interpréter en espérant se trouver un objet
en cours de route. A contrario l’article
de Frank Wagner, amorçant sur une micro-lecture un brin jargonneuse de Nana l’étude de la mise en œuvre des
ressources auto-représentatives dans un roman globalement référentiel, nous
paraît sans difficulté se détacher du lot, comme la réflexion de Jean-Marie
Seillan sur l’Afrique utopique de Fécondité,
ou celle de Pierluigi Pellini sur le modèle du roman historique dans l’œuvre
zolienne. Ajoutons qu’Isabelle Delamotte apporte des précisions pas inutiles
sur les relations entre Zola et son informateur médical, Maurice de Fleury,
mais comme tout cela sent le bouillon de thèse...
[Patrick
Besnier, Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Jean-Louis Jeannelle,
Muriel Louâpre, Hugues Marchal, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, etc.]
LIVRES REÇUS
Académie. Hélène Merlin-Kajman, L’Excentricité académique. Littérature,
institution, société (Les Belles lettres, collection
« Histoire », 2001, 278 p., 20 €). Dans cet ouvrage, nouveau jalon
dans une enquête entamée avec un premier livre sur Public et littérature en France au XVIIe siècle (1994),
Hélène Merlin-Kajman fait d’un retour sur les circonstances de la fondation de
l’Académie française l’occasion d’un essai sur les rapports qui se nouent entre
les trois termes qu’elle a placés en sous-titre, de telle façon que, sans
cesser de porter avec précision sur cette période de fondation, son propos
trouve à s’appliquer bien au-delà. Provocatrice, elle invite à repenser
l’Académie comme le lieu possible d’une contestation ironique de l’institution
par elle-même, un lieu de représentation qui aurait vocation à rendre visible
« une articulation contradictoire entre la littérature et la langue comme
institutions, et la littérature et la langue dans leur dimension non
institutionnelle » – une hypothèse défendue avec une acuité et une
originalité de pensée qui passent, entre autres, par la convocation de
multiples références aux penseurs contemporains de la communauté que sont
Giorgio Agamben et Jean-Luc Nancy, et par une oscillation entre des études
détaillées du discours des protagonistes de la fondation, célèbres ou obscurs,
et des analyses générales qui discutent pied à pied les interprétations
possibles. Avec l’Académie, la littérature s’est-elle exclue du champ
politique, ou bien a-t-elle gagné au contraire son autonomie et ses propres
tribunaux ? La compagnie doit-elle, « dès sa création », en
1635, être comprise comme « l’emblème de ce classicisme naissant auquel
[…] les modernes donneront volontiers le nom méprisant d’académisme » ? Hélène Merlin-Kajman apporte des réponses
et des nouvelles questions qu’on prétendrait vainement résumer ici. Elle
suggère en particulier que c’est le geste platonicien de bannissement, auquel
fut condamné pour libertinage Théophile de Viau en 1625, qui s’intériorise, se
modifie et s’institutionnalise avec la création, à travers l’Académie, d’une
communauté littéraire à la fois autonome et prise dans le corps de l’État, une
situation de dehors-dedans que l’historienne met en évidence au terme d’une
remarquable analyse stylistique des actes de création eux-mêmes, l’entremise de
Richelieu servant à la fois l’inscription et l’absence d’inscription du pouvoir
royal dans la fondation de la société savante. L’essai prend le contre-pied de
l’opinion courante en posant aussi que
« c’est parce que la langue n’est pas affaire d’État qu’elle peut ainsi se
détacher de la souveraineté », à un moment où le topos des armes et des
lettres se transforme radicalement, les secondes cessant d’être sérieusement
investies d’un rôle de pacification et ne se voyant plus conférer qu’une
« utilité marginale » tandis que la paix nouvelle repose sur une
scission entre public et particulier. Après Théophile, l’auteur convoque la
figure de Guez de Balzac, dont les Lettres
firent l’objet d’une âpre polémique de style où s’articulent l’affirmation de
l’individualité de toute parole et la crainte de voir
« corrompre l’éloquence », ce véhicule commun des
échanges : le refus de voir le clergé se prévaloir d’un rôle de censure en
la matière aurait alors préludé, notamment chez Jean-Pierre Camus, à la demande
d’institution de l’Académie, cour des monnaies de la langue et corps immortel
opposable à « la communauté
inexpugnable des moines », une stratégie qui se couplerait à un autre
déplacement, le constat de l’abandon
du littéraire, c’est-à-dire, au sens étymologique du terme, son identification
à un « champ ouvert à quiconque y veut entrer […] exposé au pillage du
premier venu », selon une formule de Balzac lui-même. De la rencontre de
ces multiples fils naîtrait la constitution d’un espace proprement lettré,
séparé de l’action politique, mais non moins public, et non plus abandonné,
mais investi, de par cette excentricité pourtant, d’une immunité. À ce stade, l’essai se tourne vers la rhétorique de
l’éloge, un exercice essentiel aux rites académiques et dont l’ambiguïté est
analysée : pure topique, il manifeste, alors même que l’orateur semble s’y
plier au pouvoir, la puissance de reconnaissance propre à la parole. La
querelle du Cid trahira les limites
du dispositif, le jugement de l’Académie s’opposant à celui du public, mais
Hélène Merlin-Kajman, soulignant la profonde différence entre les traitements
réservés à Corneille et à Théophile, malgré une identique accusation de
libertinage, montre combien l’assemblée reste distincte d’un appareil d’État.
La hardiesse et la justesse des rapprochements proposés, qui se prolongent dans
des notes souvent passionnantes (on en déplore d’autant plus la localisation,
sur un modèle anglo-saxon, en fin de volume), imposent l’attention, non
seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les penseurs convoqués, qu’ils soient
classiques ou contemporains. L’écriture dense et enlevée de l’essai, la rigueur
critique et les talents de conteuse de son auteur en font une lecture stimulante
et revigorante, jusqu’à une conclusion où l’on laissera à chacun le loisir de
découvrir pourquoi les Académiciens peuvent en tenir pour la pureté sans cesser
d’être des « salopes »…
Balzac. Balzac dans l’histoire, études
réunies et présentées par Nicole Mozet et Paule Petitier (Sedes, 2001, 285 p., s.p.m.). Il y a dans ce volume du
bicentenaire des contributions dont la lecture devrait s’imposer à tous les
jeunes historiens autant qu’aux Balzaciens, car il était grand temps, nous
semble-t-il, d’essayer de voir un peu clair dans l’usage balzacien de
l’histoire, dans l’usage historique de Balzac. Inutile de dire que les
contributions sont d’un intérêt variable, puisque telle est la règle de ce type
de manifestation, qui jette un peu partout ses rayons, plus ou moins lumineux,
mais dont l’intérêt se situe aussi dans la combinaison de ces forces inégales.
Le propos du colloque était d’étudier le repli qui s’opère, chez Balzac, de la
dimension historique vers la sphère privée : 1830 marque la fin de l’histoire,
l’éclipse du sujet de l’histoire libère du même coup la faculté de raconter des
histoires. Se construit ainsi, dans la nostalgie de la grande histoire, une
histoire du présent attachée à la médiocrité et à la petitesse des motifs
conjugués qui produiront désormais les grands changements. La première section,
prudemment dénommée « Croisements », aborde les relations entre
Balzac et les différentes formes existantes de représentation du corps social
dans l’histoire : Michelle Perrot ouvre le feu avec les sciences sociales,
Elisheva Rosen nous égare du côté du droit, Catherine Nesci dans une réflexion
filandreuse sur l’histoire panorama, Damien Zanone apparaît par contrecoup un
modèle de rigueur dans son analyse efficace du substrat mémorialiste à partir
duquel s’élabore le modèle balzacien, Anne-Marie Baron va chercher on ne sait
quoi du côté du roman familial, puis Paule Petitier dépeint Balzac en historien
des mœurs, pour qui l’uniformisation post-révolutionnaire des mœurs entrave le
travail du romancier contraint à approfondir les nuances, l’analyse intime de
la société découvrant finalement de minuscules idiosyncrasies d’autant plus
différenciées que la société évolue vers un égalitarisme de façade. La
substitution de la notion dynamique de différenciation à celle de différence
permet alors d’articuler la contradiction balzacienne entre uniformité et
éclatement social. Cette lecture sera complétée en fin de volume par celle de
José-Luis Diaz, qui décrit un Balzac historien du présent, articulant le modèle
de l’histoire comme intelligibilité à la tentation balzacienne de la
« prise » de l’actualité. La section suivante,
« Représentations », suit curieusement le même parcours de
l’anecdotique au plus solide, s’ouvrant sur le discours préfaciel balzacien
(Roland Le Huenen) pour finir par un important article de Philippe Dufour qui
figure le versant ethnolinguistique de l’histoire, analysant la « mêlée
balzacienne des langages », en route vers l’idiome moderne comme
« phraséologie ». Dans l’intervalle, Christine Marcandier-Colard fait
jouer un air connu (violence du pouvoir, pouvoir de la violence, mise en scène…
autant d’approches bien réductrices de la problématique proposée), Franc
Schuerewegen, tout à son parallèle entre littérature et courtisanerie, autour du
personnage de Marie Lambrequin, ébauche pour l’occasion le concept fumeux
d’histoire « excitante ». Il est dommage que Thomas Bouchet,
historien spécialiste de l’insurrection confronté aux réalisations romanesques
de cet événement, ne soit pas parvenu à construire son objet d’étude, et
finisse par tomber dans une logique d’analyse littéraire maladroite. C’est ce
qu’évitent, dans une troisième partie au titre approximatif
(« L’auteur-siècle »), Jean-Claude Caron, puis Michèle Riot-Sarcey,
parce qu’ils se donnent précisément pour objet cette zone d’interaction
histoire-littérature, l’un dans un article instructif sur les « usages
historiques de Balzac », l’autre à partir de l’inscription de Balzac dans
son propre espace politique. Dommage qu’aucun littéraire n’ait songé à
articuler ce travail à la problématique générique dans laquelle s’inscrit
Balzac comme auteur-sujet et comme source-objet. C’est à juste titre du côté de
l’étude de réception que Joëlle Gleize cherche ensuite à compléter le joint
histoire-littérature, en proposant une analyse des lectures du Colonel Chabert. Passons sur les
articles un brin hors-sujet qu’Éric Bordas consacre aux Contes drolatiques, et Florence Terrasse-Riou à « la
transmission des héritages », pour finir subtilement avec Jacques
Neefs : passer du réel au roman, c’est combiner fragmentation et synthèse,
l’histoire n’y paraissant qu’éclatée, réfraction morcelée, où l’œuvre absorbe
le temps dans l’ambition d’une simultanéité impossible. Le roman ne relève plus
dès lors de l’histoire en vertu d’un rapport de figuration ou d’élucidation,
mais comme lieu où s’inscrit et s’exprime le passage de l’histoire. Belle conclusion qui donne aussi indirectement
la clef de bien des lectures historiennes ou littéraires de l’histoire
balzacienne.
Critique. Loïc Chotard, Approches du XIXe siècle
(Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2001, 454 p., 27,44 €). Disparu à
moins de quarante ans, Loïc Chotard a laissé des travaux aussi importants que
variés, et ce volume mémorial reprend trente-cinq études de lui (avec index des
noms cités). Leur lecture montre que son importante réflexion biographique,
critique et méthodologique était sous-tendue par sa sensibilité et sa
curiosité, qui étaient grandes. De là la perspicacité et aussi le ton très
personnel de toutes ces études. La parfaite connaissance qu’avait Loïc Chotard
de l’histoire littéraire (très jeune, il avait dirigé et présenté toute la
collection « La Bibliothèque oubliée »), son recours critique aux
documents autographes, son goût pour certaines figures mal connues, sa pratique
d’un certain éclairage latéral, lui ont fait étudier de près la biographie au
XIXe siècle, qui est le thème de la première partie de ce recueil
(Mirecourt, Balzac, Goncourt, Sainte-Beuve). Suit une série de
« rencontres romantiques » : Balzac, Nerval, Musset, Lamartine,
mais aussi Nadar et Murger. La troisième partie est consacrée à Vigny, qui fut
la grande passion de Chotard, et le volume se referme sur divers textes
traitant de « l’édition de correspondances ». Partout se fait jour
une méthode combinant rigueur et intuition, et qui donne pleinement ses fruits,
éclairant tour à tour l’ambition des Goncourt à leurs débuts, l’histoire vraie
de La Fédore de Balzac, les reflets
lamartiniens dans Les Chimères de
Nerval, Nadar et la vie musicale des années 1850 (Chotard était très attentif à
la musique), la spécificité des lettres de Musset à Mme Jaubert, etc. Tout
cela va bien plus loin que la simple variété, et nous montre un esprit critique
qui s’applique avec le même succès aux matières les plus diverses. On le voit
bien avec Vigny, dont Chotard souligne fort bien que, loin d’être une statue
figée, il est « un auteur en devenir ». Est aussi fait justice des
inquisitions inexactes d’un Guillemin : « Il n’y a pas de procès
Vigny. » Scrutant les autographes, les confrontant et les interprétant
avec une grande sagacité, Chotard parvient à débrouiller le fameux casse-tête
du Journal d’un poète, pour conclure
que le seul titre possible de cet ensemble dépareillé doit être, désormais, Fragments. Peut-être l’étude la plus
étonnante, et celle qui montre le mieux toute son originalité et sa pénétration
critiques, est-elle « Pourquoi j’aime La
Flûte », véritable tour de force d’une démarche qui, assumant jusqu’au
bout sa subjectivité, parvient à éclairer merveilleusement ce poème de Vigny
souvent jugé banal ou sans intérêt. Il y a là un ton, une allure que l’on
trouve trop rarement dans ce genre de travaux. La bibliographie des travaux de
Chotard, donnée en fin de volume, fait aussi mesurer à quel point les problèmes
de l’écriture épistolaire l’avaient retenu. Faut-il rappeler qu’il fut un des
maîtres d’œuvre de l’édition de la Correspondance
de Musset et de celle, considérable, de Vigny ? Sa réflexion sur l’édition
de correspondances, comme sur les enjeux de l’écriture épistolaire ou les liens
entre correspondance et biographie, est des plus aiguës, car elle émane de
quelqu’un qui savait à la fois lire, éditer des textes et contrôler des
manuscrits, sans jamais perdre de vue l’histoire littéraire ni la spécificité
du destin des écrivains. Autant dire que nous avons perdu en Loïc Chotard non
pas un spécialiste quelconque, mais un vrai critique.
Drieu. Jacques Lecarme, Drieu la Rochelle ou le bal des maudits (PUF,
« Perspectives critiques », 2001, 473 p., 26 €). Curieux volume, dont
le début fait augurer un bon essai, et qui se révèle n’être qu’un assemblage
assez disparate d’articles, d’études et, probablement, de communications à des
colloques. Aussi flatteuse que soit la variété d’une telle réunion, il n’est
pas sûr que la rigueur y ait beaucoup gagné. L’auteur se perd en de multiples
parallèles, qui constituent autant de chapitres : Drieu et Céline, et Sartre,
et Nizan, et Malraux, et Berl, et Aragon, et Brasillach... Même si Drieu est un
écrivain bien enraciné dans son époque, le livre part dans tous les sens, et on
y décèle un tic irritant, qui consiste à ne pouvoir parler d’un auteur précis
sans céder à l’envie d’évoquer en même temps cinquante autres écrivains. Ce
parallélisme sans trêve ni répit finit par être lassant comme procédé et
brouille surtout le propos. Fallait-il vraiment convoquer aussi Aristote,
Mishima, Hemingway, Gary, Genette, Nimier, Régis Debray (soyons
« actuels » !), Perec et tutti
quanti ? De là une sorte de bavardage impétueux, parfois répétitif, ainsi à
propos de sommaires de la NRf de
1940-1943, ou du Journal 1939-1945,
dont Jacques Lecarme ne cesse de proclamer qu’il n’aurait pas dû être publié
intégralement (ce qui était pourtant la volonté expresse de Drieu). Reste à
savoir si une telle censure, qui taille un texte pour aboutir à une image plus
séduisante ou moins rébarbative de l’auteur, eût été vraiment souhaitable.
N’est-ce pas prendre là de singulières libertés avec la chose littéraire et
suivre un peu trop docilement les modes « correctes » du moment ? À
propos de texte, telle citation de Tocqueville se trouve donnée deux fois, et
l’auteur aurait pu aussi modifier telle mention : « le lecteur de
1997 ». Pour le reste, il est évident que Jacques Lecarme connaît fort
bien la vie et l’œuvre de Drieu, sur lequel il fait des remarques assez
pertinentes. Mais a-t-il su faire toujours le départ entre littérature et
politique ? Il est vrai que c’était bien difficile dans le cas de Drieu, dont
l’auteur note justement que « c’est le 6 février 1934 qui lui tourne la
tête » et que, dès lors, il ne fera que rêver chimériquement à un parti
unique. Est-il bien exact d’écrire de la NRf
de 1940-1943 : « la plupart des écrivains qui ont collaboré à cette revue
n’y ont pas esquissé l’ombre d’un signe de ralliement à l’Occupant » ? On
est également un peu dérouté par un jeu de bascule, qui consiste à faire avec
force le procès des écrivains collaborateurs et antisémites, tout en affirmant
ailleurs la neutralité toute littéraire des écrits de tel ou tel. Certaines
affirmations laissent aussi un peu perplexe. Telle lettre intime de Josette Clotis
à Drieu verserait « dans une adulation gênante », vu la situation de
celui-ci en 1943, et cette indifférence « à la tragédie politique du temps
et à ses enjeux » serait « un point d’honneur féminin » : est-ce
à dire que les relations personnelles entre les êtres ne doivent obéir qu’à des
critères politiques et historiques ? Par ailleurs, l’auteur, qui ne doit pas
beaucoup fréquenter les libraires d’ancien et d’occasion, exagère un peu
lorsqu’il écrit que Plainte contre
inconnu « est un recueil rigoureusement introuvable » et que
« l’unique exemplaire survivant » se trouve à la Bibliothèque
nationale (il en existe d’ailleurs une édition pirate, imprimée en 1999 en Roumanie !).
Autre contre-vérité, montrant le danger de ne pas mettre à jour ses anciens écrits
: « on ne réédite guère [...] Crevel. » De même, à propos de Malraux
et de la publication de L’Étranger,
l’auteur aurait pu renvoyer à la Correspondance
Camus-Pia, éditée en 2000. Petite remarque d’histoire littéraire : il est
inexact d’écrire que Boylesve et Estaunié sont des « épaves des années
1880 » : celui-ci publia son premier livre en 1891, et celui-là en 1896.
Francophonie. Marc Fumaroli, Quand l’Europe parlait français
(Éditions de Fallois, 2001, 489 p., 22,71 €). Plutôt que d’un essai, il s’agit
d’une galerie de portraits fort cosmopolite, présentant autant d’étrangers qui
ont écrit en français au XVIIIe siècle, de l’abbé Conti à la
comtesse d’Albany. Certains sont connus ; d’autres, beaucoup moins.
Curieusement, pas de portrait de Casanova, qui rédigea pourtant en français,
comme on sait, ses mémoires : est-ce que parce que le Vénitien est à
présent la proie de multiples admirateurs assez encombrants, à commencer par
Sollers ? Au total, une galerie très variée, au sein de laquelle les
femmes sont nombreuses : la margravine de Bayreuth, la princesse de
Daschkaw, Catherine II, la comtesse de Bentinck. La femme n’occupe-t-elle pas
en effet une place prépondérante dans la société du XVIIIe siècle,
surtout en France ? On aurait cependant du mal à trouver hors de France
une figure féminine de l’importance et de l’influence d’une Mme Geoffrin ou
d’une Mme du Deffand, souvent évoquées ici. Ces portraits, de longueur inégale,
sont d’un grand intérêt, et ce livre a le mérite de s’inspirer aussi de travaux
savants, soit oubliés et datant même du XIXe siècle, soit peu
connus, car publiés hors de France. Le tout dessine l’image, pour nous
archéologique, d’une Europe française d’esprit et de langue, sinon de cœur, et
qui s’étendait de Lisbonne à Stockholm et de Naples à Saint-Pétersbourg. Encore
plus que littéraire (Hamilton, Beckford, Ligne), ce livre est un livre
d’Histoire et de sociologie, et on y apprend beaucoup. Non sans raison,
Fumaroli souligne à plusieurs reprises l’extraordinaire duplicité, l’ahurissant
cynisme des philosophes français, qui applaudissaient chez Frédéric II et
Catherine II une politique et des procédés qu’ils eussent certainement trouvés
d’une barbarie intolérable dans cette France de Louis XV qu’ils s’employaient à
démolir. Fidèle à cette tradition, la France produira au XXe siècle
d’autres écrivains de ce genre… Chaque portrait est suivi d’extraits,
présentant des textes écrits en français, généralement des lettres ou des
mémoires, qui donnent aussi à ce livre l’allure d’un recueil anthologique.
Peut-être les plus étonnants sont-ils les lettres d’amour de la marquise de
Santa Cruz à Beckford, assorties d’une réponse assez tiède de celui-ci. Après
avoir signalé que le livre comporte un index (et des remerciements un peu
bavards) mais pas de bibliographie finale, on peut faire quelques réflexions
nostalgiques. Langue littéraire, mais aussi de la conversation et de la
correspondance, le français était au XVIIIe siècle le véritable
idiome de la République des lettres et le restera, en gros, jusqu’en 1914. On
sait qu’il en va bien autrement aujourd’hui.
Lacenaire. Anne-Emmanuelle
Demartini, L’Affaire Lacenaire (Aubier,
2001, 384 p., 22 €). Que les amateurs de faits divers passent leur chemin, ce
n’est pas une biographie romancée sur l’étrange Pierre-François que nous
propose Anne-Emmanuelle Demartini sous la houlette d’Alain Corbin, mais la
déconstruction d’un phénomène médiatique dans lequel un truand sans grande
envergure devient support et occasion d’une débauche de textes, homme-événement
en fonction de qui chacun doit se composer une doctrine et une attitude. Avec
un brin de systématicité, l’auteur excelle à mettre en évidence le protocole de
lecture de l’affaire Lacenaire comme « scène », à l’heure du drame
romantique. Sur cette scène apparaît un « monstre », figure du mixte
et de l’inconciliable, dont l’auteur déploie toutes les facettes, monstre
politique, criminel, romantique ou bourgeois, tous points de vue qui,
s’ajoutant, brouillent encore davantage l’identité introuvable de cet homme
miroir. La section consacrée au monstre bourgeois, qui s’attache à montrer en
quoi Lacenaire, représentant incontestable des « capacités » tant
célébrées, constitue une déviance spécifique de l’époque, et qui la révèle
toute entière, nous a paru particulièrement inspirée. La notion de
« barbare de la civilisation » est excellente. L’analyse se poursuit
ensuite avec les différentes stratégies de « rachat » du monstre,
plus factuelles, et une longue et indispensable réflexion, s’agissant d’un
personnage mythique, sur la lutte pour la mémoire
(textes posthumes, récits biographiques), clôt l’ouvrage, décidément à la
pointe de la mode puisqu’il s’appuie d’un côté sur l’intérêt actuel des études
historiques et épistémologiques sur la monstruosité, et qu’il ouvre de l’autre
sur des travaux portant sur les autobiographies de criminels. Comme toute thèse
qui se respecte, celle-ci n’échappe pas à une tentation taxinomique : elle
se sert de Lacenaire comme d’un point de vue à partir duquel distribuer son
savoir sur l’époque, parfois sans apporter grand-chose à ce qu’on en savait,
mais le panorama est intéressant et agréable à voir (sinon à lire : le
style d’Anne-Emmanuelle Demartini est puissamment universitaire). On regrettera cependant que l’auteur ait bien peu
cherché à établir l’originalité, non du personnage, mais du phénomène
Lacenaire, car on se doute que toute parole de presse n’a pas été forgée de
neuf pour lui (il nous manque en contrepartie une référence à ce qui se disait des criminels à la même époque, hormis quelques mentions trop
rapides de Pierre Rivière son contemporain), et l’on soupçonne parfois que
certains termes ne sont pêchés dans le déluge des articles de presse que parce
qu’ils collent au parti-pris initial (les passages sur l’animalité de Lacenaire
en particulier pâtissent de ce soupçon). De ce fait, on ne peut chasser
l’impression que les concepts ou métaphores utilisés (monstre, mixte, animal)
sont plus intéressants pour l’auteur que l’objet qu’ils sont censés décrire,
comme si ce dernier s’était à la longue effondré sous l’amoncellement des
interprétations. Mais c’est sans doute la difficulté, pour l’historien, d’une
étude de l’imaginaire social, que de parvenir à prendre du recul vis-à-vis du
factuel, tout en résistant à la séduction de ses propres concepts.
Malraux. Olivier Todd, André Malraux. Une vie (Gallimard, 2001,
694 p., 26,68 €). Qu’est-ce qui a bien pu conduire le « fils
rebelle » de Sartre à se lancer sur les traces de ce grand mythomane que
fut André Malraux ? Nous nous sommes patiemment employé à décrypter ces six
cent quatre-vingt-quatorze copieuses pages sans trouver de réponse à la
question, pourtant essentielle à ce type de projet, et qui pouvait
éventuellement justifier cette xième biographie de Malraux. S’agissait-il de rétablir
la vérité dissimulée derrière la légende que l’homme s’est soigneusement
construite de son vivant ? Que nenni ! Bien au contraire, on réembrouille les
pistes en faisant croire qu’on n’est pas dupe. Seul fil conducteur et point
apparemment commun entre l’homme étudié et son biographe : un anticommunisme
viscéral, et donc aveugle, qui fait démarrer les procès de Moscou bien avant
leur date, fait de Eisenstein un stalinien (!), fait interner Victor Serge au
moment où il est sorti du camp de détention et expulsé, et, par la suite,
n’explique rien des enjeux de la guerre froide. S’agissant de l’Espagne, on
rebrode joyeusement : n’écoutez pas Clara, elle est « hystérique »
(sic), et voilà que Malraux, aux États-Unis, fait de l’« agit prop »
(sic). La querelle avec Trotski ? c’était un parano (re-re-sic) ! On découvre à
cette occasion que notre biographe avale allègrement les éventuels
contestataires (Robert S. Thornberry, Walter G. Langlois), quand encore il leur
fait l’honneur de les citer (la thèse de Franz J. Albersmeier, André Malraux und der Film. Zur Rezeption
des Films in Frankreich, 1973,
qui tourne autour de Sierra de Teruel,
est franchement ignorée). Il ne fait donc pas mieux, tous comptes faits, que
Janine Mossuz-Lavau, laquelle, en réunissant les écrits « militants »
de Malraux, a gaillardement sauté les textes autour de l’Espagne. En revanche,
tout (ce qu’on savait déjà) est (re)dit sur la résistance de dernière heure –
trois mois avant le débarquement – du « colonel Berger », promu,
malgré lui (?), lieutenant-colonel au sortir de la guerre. Voilà finalement
Olivier Todd sur la « ligne générale » de Jean-François Sirinelli,
lequel, dans Intellectuels et passions
françaises (1990), faisait de l’affaire Malraux au Cambodge
(rappelons : le « prélèvement » de sculptures sur le site
prétendument abandonné de Banteay-Srei) une des occasions de mobilisation les
plus importantes des « intellectuels » depuis l’affaire Dreyfus...
Oublions (pardon, Florence) le « rapport » d’André avec les femmes
(sans doute le « poivre » qu’il fallait ajouter). On s’étonnera tout
de même que le journaliste mélange, sans plus de souci de déontologie,
information et commentaire, et qu’il restitue des dialogues – réels ?
imaginaires ? – sans nécessaire indication de source et comme s’il y avait
personnellement assisté. S’agissant d’imaginaire, nous sommes bien dans la
lignée Malraux, du musée ainsi qualifié. Après les voyages ou missions
« imaginaires » dudit, et si le lecteur n’est pas trop soucieux
d’exactitude historique – et chronologique –, cette biographie est plutôt
à ranger parmi les « romans d’aventures », sans aucun sens péjoratif,
à la fois inédit et suite posthume.
Mauriac-Paulhan. François Mauriac et
Jean Paulhan, Correspondance 1925-1967 (Claire
Paulhan, 2001, 367 p., 28 €). Y a-t-il lieu
de beaucoup attendre d’une correspondance Mauriac-Paulhan ? A priori, on pourrait en douter. Mauriac
a certes assuré que la NRf avait été
son « évangile », mais il ne s’y est jamais senti chez lui :
« chaque numéro soufflète Jésus », écrit-il en 1929 ; et trois
ans plus tard : « pas un numéro qui ne renferme une attaque. »
Paulhan, de son côté, ne parvient pas toujours à dissimuler derrière un écran
de silence et de raisons plus ou moins recevables (« si je n’ose guère
vous parler de vos œuvres, c’est que je les lis d’une façon un peu bête »)
le médiocre intérêt qu’il porte aux romans de l’académicien bordelais ; et à
supposer qu’il n’ait pas lui-même suscité le féroce article de Sartre sur
« M. François Mauriac et la liberté », dans la NRf de février 1939, il est très certain qu’il y a applaudi. Dans
ces conditions, on pourrait s’attendre à un échange de lettres plutôt
circonspect sinon convenu entre puissances qui se ménagent ou parfois
s’égratignent. Des égratignures, certes, il y en a, et de temps en temps un peu
plus. Mais du convenu, rarement ; et l’ensemble, d’ailleurs copieux – 293
lettres – se lit avec beaucoup de plaisir, de profit et d’amusement. À quoi
cela tient-il ? Assurément à l’art du coup de patte, au talent d’escrimeur
de l’un et de l’autre. On rêve par exemple un instant à ce que Mauriac put
penser de ce compliment : « Mon cher ami, vos pages du Figaro sont admirables. J’ai toujours
pensé […] que vous étiez avant tout un grand mémorialiste. » Ceux qui ne
goûtent pas, ou peu, l’art du compliment assassin, pourront être sensibles à la
valeur documentaire de ces missives, particulièrement pour la période de la
guerre et de l’épuration, ou concernant les tentatives du « parti
catholique », dont Mauriac fut parfois l’agent, pour contrecarrer la
fâcheuse influence de la NRf ;
d’autres s’attacheront aux subtiles nuances qui réunissent ou séparent la
religion de Mauriac et la mystique de Paulhan. On s’en voudrait toutefois de ne
pas au moins signaler la véritable complicité qui, entre deux passes d’armes,
et malgré leurs différends, réunit ces deux escrimeurs (et leur gagne du même
coup la sympathie du lecteur). C’est évident, bien sûr, au moment de la guerre,
où ils se retrouvent l’un et l’autre du même côté, qui n’est pas celui de
l’envahisseur ; et lorsque Paulhan écrit alors à Mauriac qu’il compte sur
sa « rigueur », il n’y a pas lieu, me semble-t-il, de chercher des
sous-entendus. C’est clair encore à la Libération quand l’un et l’autre, au
CNE, font alliance contre les communistes qui tentent de mettre l’épuration au
service du parti. Les paradoxes de Paulhan, rompant des lances pour Rebatet ou
s’entêtant à juger « républicains » les gens de l’O.A.S., les
sépareront ensuite à nouveau. Pour peu de temps. « Nous n’avons pas des âmes
de flics », écrit Mauriac. Non. Mais le sens du rire, et le goût du jeu
l’un et l’autre : « il s’agira de se regarder sans rire »,
prévient Mauriac avant de remettre à son complice les insignes de commandeur de
la Légion d’honneur. On ne finira pas sans indiquer que les notes de John
Flower entrent pour beaucoup dans l’agrément de la lecture, ainsi, il faut le
dire, que l’élégance du volume, sous jaquette gris vert, et imprimé en caractères
Esprit sur papier ivoire.
Tailhade. Gilles Picq, Laurent Tailhade ou De la provocation
considérée comme un art de vivre (Maisonneuve et Larose, 2001, 828 p.,
33,54 €). Cet écrivain d’origine méridionale au nom batailleur, qui s’enivrait
d’un verbe mêlant au pédantisme des néologismes forgés sur le grec et le latin
le plus cru du langage populaire, comme son maître Rabelais, ce fabricant de
sonnets et de ballades plus parnassiennes que décadentes, est une personnalité
haute en couleurs qui noua des relations passionnelles, et le plus souvent
d’hostilité, avec la plupart des personnalités littéraires de son temps. On
retrouve dans cette biographie sa faconde, son érudition polémique, son goût
forcené du duel, dernière trace de l’élitisme aristocrate mimé par les
artistes, son homosexualité non proclamée (ou sa bisexualité, pour reprendre un
concept plus au goût du jour), ses virages politiques – il fut antisémite,
dreyfusard, anarchiste, va-t-en guerre – mais où le goût de la liberté domine
comme la « claire tour » au-dessus du flot des passions politiques,
sa tendance à se mettre dans les pires situations, notamment financières, du
fait de son addiction au jeu, ses relations cruelles avec ses compagnes, qui ne
sont pas à porter à son crédit, et last
but not least, sa destinée de morphinomane alternant cures dans des maisons
de repos et rechutes inévitables. Il faut reconnaître que les attaques ad hominem de ses poèmes et de ses
articles de journaux, qui dépassent
même celles de Bloy et de Léon Daudet, peuvent fatiguer à la longue, et restent
superficielles par définition. Ce polémiste n’est pas un politique ou un
philosophe : juste un poète. C’est comme tel qu’il a été apprécié, par
Robert Desnos notamment (qui retrouve ses accents dans ses sonnets en argot
contre les collaborateurs), et peut l’être encore. Les textes de lui cités dans
ce livre sont un régal : ce sont les cerises dans le clafoutis. Mais le
lecteur de base restera sur sa faim quant à l’approfondissement psychologique
de « Laurent », comme dit familièrement l’auteur, et quant à son
enracinement dans son temps, de la fin de siècle à la Grande Guerre, non moins
tourmenté que sa personne. Car le biographe a le point de vue d’un rat de
bibliothèque plutôt que d’un aigle. Les spécialistes du XIXe s’en
réjouiront et apprécieront ce travail mené pendant deux lustres, pour les
connexions qu’il établit entre les différents cercles de pensée, et pour le
caractère précieux de ses bibliographies étendues et fouillées. Le style du
livre est coulant, non dénué d’humour comme son modèle, mais la mise en page
est une aberration : le passage à la ligne se fait à chaque fois qu’une
phrase se termine par un point ou une ponctuation forte. L’ensemble ressemble
aux feuilletons à la ligne du type Ponson du Terrail, alors que le livre
n’avait pas besoin d’être gonflé. Plus grave, une telle présentation nuit à la
compréhension, à l’intelligence d’un texte qui pourtant n’en manque pas. Mais
en surmontant ce handicap, le lecteur disposera enfin de la biographie
incontournable de cet étonnant satiriste.
Notes de lecture
Absinthe. Benoît Noël, L’Absinthe perd nos fils, florilège
(Éditions de la Fontaine-aux-loups, Montolivet, 2001, 144 p., 39 €).
Chronologique.
Anarchie. Au temps de l’anarchie. Un théâtre de combat 1880-1914, trois
volumes (Séguier/Archimbaud, 2001,
593, 549 et 524 p., 53,36 € chaque exemplaire). Parmi les auteurs retenus pour
constituer les trois volumes de ce Théâtre
de combat, les personnalités les moins perdues de vue aujourd’hui sont
Georges Darien, Louise Michel, Octave Mirbeau, Lucien Descaves, Charles Malato
et Jean Grave. Chaque pièce reproduite est précédée d’une courte présentation
qui situe la pièce dans son contexte et donne son historique. Les maîtres
d’œuvres des trois volumes sont Johnny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique
Surel-Tupin et Sylvie Thomas. Cette dernière, journaliste et auteur d’un
mémoire de maîtrise de lettres modernes sur Georges Darien, ne doit pas
consulter régulièrement la collection d’Histoires
littéraires : elle donne pour inédite Croissez et multipliez, pièce en un acte de Darien, qui fut publiée
dans la quatrième livraison de 2000 de la revue par les soins de Patrick
Besnier et William Théry. Le troisième volume de ce Théâtre de combat contient uniquement des pièces de Mirbeau. Outre
qu’il est difficile de considérer Les
Affaires sont les affaires comme une pièce anarchiste, on peut regretter
l’importance de la place accordée à son auteur, dont l’œuvre dramatique a été
répandue ces dernières années chez tous les éditeurs possibles par un scoliaste
affairé. Il eût été préférable de reprendre quelques pièces de ces dramaturges
anarchisants oubliés qu’Antoine avait inscrits au répertoire de son Théâtre
Libre dans les années 1880-90. Mais ne condamnons pas l’entreprise : même
si rien ne vieillit plus vite que le théâtre, il est méritoire, de la part d’un
éditeur, de faire paraître trois volumes d’auteurs dramatiques ralliés sous la
bannière noire : « Le théâtre ne se vend pas ! » est une
exclamation que l’on entend parfois dans les maisons d’édition, les grandes
comme les petites.
Anthologie
littéraire.
Jacques Chancel, La Mémoire de l’encre.
Les 365 plus belles pages de la littérature française (Éditions 1 et
France-Inter, 2001, 756 p., 22 €). Un livre-gadget de plus. Jacques Chancel,
l’homme des Radioscopies d’antan, a
écrit à tout ce qui portait un nom connu en demandant qu’on lui indique la page
littéraire préférée. On découvre ainsi que Dominique Baudis, Marlène Jobert et
Christine Orban apprécient respectivement Montaigne, Kundera et Flaubert, et
que les vers de Mallarmé sont « gravés pour toujours » dans la
mémoire de Macha Méril. Eh oui ! « Le transparent glacier des vols
qui n’ont pas fui ! » est un alexandrin goûté par Macha Méril. Et
Dominique Baudis admirateur de Montaigne, hein !
Anthologie poétique. Anne Richter, Anthologie poétique. 100 auteurs de l’Antiquité à nos jours (La
Renaissance du Livre, 2001, 420 p., s.p.m.).
Objectif imprécis – mise à part la célébration des « Midis de la
Poésie » qui ont accueilli des milliers de poètes et conférenciers depuis
1949 à l’initiative de Roger Bodart –, sélection curieuse
(« Peaux-Rouges » entre « Pasolini » et
« Péguy », pour ne retenir que la plus cocasse) et même sidérante (à
quoi bon intégrer encore La Rose et le
réséda dans un florilège ?), préface déroutante, cette anthologie
nourrit surtout la perplexité.
Aragon. Suzanne Ravis-Françon commente Les Voyageurs de l’impériale d’Aragon (Gallimard, Foliothèque, 2001,
220 p., s.p.m.). Plus qu’un outil à la disposition des étudiants, ce
commentaire propose un regard sur ce roman écrit « à temps volé » en
1937, sous la pression de la guerre qui sourd. En évitant les résumés
scolaires, l’auteur applique une grille de thèmes de plus en plus fins, jusqu’à
une analyse du rapport au monde qu’implique, par exemple, la récurrence de
l’espace du « balcon » ou de la « crête », frontière entre
le réel rassurant et l’aventure de l’imaginaire. Une approche littéraire solide
et accompagnée d’un dossier sur les coulisses de ce texte maintes fois modifié
et sa réception critique immédiate ou plus récente.
Balzac. Stéphane Vachon, Le Dernier Balzac (Du Lérot, 2001, 46
p., 11,43 €). À la question du « Pourquoi écrire ? », Stéphane
Vachon substitue celle du « Pourquoi arrêter d’écrire ? » quand
on est Balzac, c’est-à-dire l’homme qui a commencé La Comédie humaine, l’homme qui, pouvait-on légitimement penser, ne
vivait que pour finir cette œuvre. Sacrifice de l’auteur au bénéfice de
l’amant, pour la plus grande gloire de la femme aimée ? Impuissance finale
devant la tâche encore à faire, malgré la tâche déjà remplie ? Renoncement
au liber mundi ? Affolement
devant la prolifération du monde qu’il a créé, et qu’il ne maîtrise plus tout à
fait ? D’autres hypothèses (commerciale, historique, psychologique) se
succèdent encore, chaque fois soutenues par les propos de Balzac lui-même, dans
ses préfaces, ses articles, ou, souvent, sa correspondance. Moins qu’une
raison, Stéphane Vachon veut nous faire saisir les raisons qui poussent l’homme
fatigué à revendiquer enfin son droit au repos, au silence. Son texte bref,
faisant défiler les motivations, hésitations ou convictions de l’écrivain, nous
permet d’appréhender l’œuvre dans sa totalité, et de revenir sur la liaison intime
de l’auteur et de son œuvre. Parce que « Honoré (de) Balzac est
indiscutablement devenu celui qui a écrit La
Comédie humaine, et celui-ci, constitué par l’écriture, a offert une
réponse à la question que la vie posait à celui-là. »
Baudelaire. Meryon, Baudelaire, Paris, 1860 (Éditions La Bibliothèque,
2001, 139 p., 23 €). Deux univers ? Un même univers ? Le livre réunit
les poèmes de Charles Baudelaire et les gravures de Charles Meryon : un
ouvrage qui aurait dû voir le jour du vivant du poète et de l’artiste. En
annexe, quelques témoignages sur le graveur et son art par des personnalités
variées : Hugo, les deux Goncourt, Van Gogh, Pierre Jean Jouve, Gustave
Geffroy, Philippe Burty, etc. La précision du dessin de Meryon est presque
dérangeante : « palais neufs, échafaudages, blocs, / Vieux faubourgs »
défilent dans ces Eaux-fortes sur Paris avec
pour seuls commentaires les vers du poète. Jacques Damade, qui a préfacé et
annoté l’ouvrage, a osé réaliser le projet de Baudelaire et Meryon. Aux
dernières nouvelles, les mânes de ces derniers ne le lui ont pas reproché. On
aurait mauvaise grâce à ne pas les imiter.
Beauvoir. Jean-Luc Moreau, Bruno
Barbey, Le Paris de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir (Chêne,
2001, 168 p., 39,90 €) ; Gérard Bona, Malka Ribowska, Simone de Beauvoir (Seuil et Jazz éditions, 2001, 176 p., 29 €). Le
premier album est une promenade dans le temps et l’espace parisiens des années
sartriennes, avec ses étapes classiques : les cafés
« littéraires », les bibliothèques et les dancings, les caves de
Saint-Germain-des-Près, la Sorbonne mai-soixante-huitée. Certaines photos sont
très belles, d’autres plus convenues. Le commentaire est une méditation
attachante sur les relations entre un écrivain et son décor. Le second album
est une biographie – par l’image – de la dame au visage austère. Il ennuiera
ceux-z-et-celles qui estiment que la littérature et les positions de Mme de
Beauvoir sont aujourd’hui fortement datées ; il intéressera
celles-z-et-ceux qui n’ont pas oublié le rôle historique du Deuxième Sexe. Dans l’oubli que
subissent l’œuvre et le personnage, ces deux ouvrages iconographiques sur la
compagne de Sartre apparaissent comme la permission de sortie d’un purgatoire
dont bien des éléments donnent à croire qu’il ne sera pas limité dans le temps.
Pauvre Simone…
Bestiaire. Le Bestiaire des écrivains, textes réunis par Christian Bretet et
Alain Pozzuoli (Les Belles Lettres, 2001, 416 p., 21 €). Les éléments du
bestiaire ? Ce sont les animaux domestiques, de la ferme, de la forêt, les
bêtes sauvages, les oiseaux, les reptiles, les poissons et autres créatures
aquatiques, les insectes, enfin les animaux mythiques et imaginaires. Les
écrivains ? Le bestiaire est tout aussi varié. Rien que du beau monde dans
la sélection de Christian Bretet et Alain Pozzuoli : Jules Verne, Jean
Rameau, La Fontaine, Lamartine, Poe, Baudelaire, Maupassant, Dumas et de
nombreux autres écrivains, sans oublier l’auteur, qui fait encore l’objet de
recherches d’identification, de La Bible,
ouvrage en tête des meilleures
ventes de tous les temps. Des animaux de la création, le chat est celui qui a
le plus inspiré les littérateurs (Baudelaire, Gautier, Poe, Maupassant, Perrault,
Zola). D’autres bêtes ont moins eu les faveurs des hommes de lettres : il
n’y a guère eu qu’Alphonse Allais pour s’intéresser au Traitement de la laryngite chez les girafes du Haut-Niger.
Bibliothèques. Bibliothèques d’écrivains : genèses de textes littéraires et
philosophiques, sous la direction de Daniel Ferrer et Paolo d’Ioro (CNRS
éditions, 2001, 336 p., 27,44 €). De Winckelmann et Montesquieu à Valéry et
Pinget, neuf études sur des bibliothèques d’écrivains. L’introduction de Daniel
Ferrer expose les enjeux de la recherche : la relation de
l’écrivain-lecteur à sa lecture, les notes marginales, les réverbérations dans
l’imaginaire du créateur et dans l’œuvre. Une question n’est pas abordée :
la confrontation du champ culturel représenté par la bibliothèque avec le champ
culturel de l’écrivain, car on possède des livres auxquels pour des raisons
diverses on ne touche jamais et, inversement, les lectures d’un homme sont loin
de se limiter aux titres de sa bibliothèque.
Bonnefoy. Avec Yves Bonnefoy. De la poésie, sous la direction de François
Lallier (Presses universitaires de Vincennes, 2001, 134 p., 19,82 €). Ces
paroles réunies de critiques, d’amis, de traducteurs d’Yves Bonnefoy sont
animées de deux volontés : celle de retrouver la « source » que
fut pour eux le poète, sa parole, sa voix même, les lieux fréquentés avec
lui ; puis celle de cerner ce qu’était sa poésie, et peut-être avec elle
toute poésie. On sent ces paroles fort proches d’une définition, lorsque
Jean-Paul Avice, par exemple, pressent que ce serait une appréhension immédiate
de l’absolu, identique à ce que l’on peut ressentir à l’écoute d’une musique
qui nous fait entrer dans le « large du temps ». Il faut feuilleter
ce recueil en « lecteur sauvage », selon les termes du poète, pour y
glaner de semblables plaisirs.
Bretagne. Pierre-Jakez Hélias, bigouden universel ?, textes réunis
par Francis Favereau (Presses universitaires de Rennes, 2001, 166 p., 12 €). Ce
sont les actes de rencontres internationales autour de Pierre-Jakez Hélias.
Francis Favereau, dans l’article qui ouvre le volume, dresse un état des lieux
de l’héritage « Hélias » : d’une part, les critiques qu’on a pu
adresser à celui qui, à partir des années 70, a représenté la culture bretonne
– notamment les critiques à l’égard de sa pratique du roman, motivée en partie
par le désir de s’adapter au système médiatico-littéraire et la nécessité de
suivre les rentrées de l’actualité littéraire. D’autre part, le consensus qu’il
est possible d’établir autour de cette œuvre essentielle par sa notoriété, sa
valeur de témoignage, ainsi que son intérêt littéraire. Les communications
proposées s’inscrivent de manière frappante dans le cadre posé par Francis
Favereau : toute une partie des interventions s’attache à situer la figure
d’Hélias dans la mouvance culturelle bretonne, et cela de manière parfois très
critique. Quelques communications s’intéressent à l’inverse aux singularités
thématiques ou formelles de cette œuvre. On peut regretter un manque d’ambition
dans l’étude des procédés génériques ou poétiques des textes d’Hélias,
notamment du Cheval d’orgueil ou du Quêteur de mémoire.
Breton. Yves Bonnefoy, Breton à l’avant de soi (Farrago et Léo
Scheer, 2001, 128 p., 13,72 €). Deux textes sur
Breton, rédigés à l’occasion du centenaire de sa naissance en 1996. Bonnefoy
rend hommage à l’auteur de L’Amour fou,
en particulier à sa lucidité politique. On apprécie qu’il souligne qu’« il
n’y a pas à sourire de ce qu’il dit dans Nadja
de la psychiatrie de l’époque, quelle que soit l’outrance de ses
insultes ». Mais l’emphase et la grandiloquence qu’aime à cultiver
Bonnefoy atteignent parfois l’insoutenable, d’autant que le premier texte,
conférence « prononcée en Sorbonne », multiplie les effets oratoires.
Et que penser du titre de la deuxième étude, « Tant va Breton à
l’avenir… » qui donne au poète, involontairement sans doute, la place de
la cruche ? Un dernier texte est consacré à Léon Chestov pour témoigner
du Breton et Chestov qu’aimerait
écrire Yves Bonnefoy.
Chateaubriand
(I). Enfances et voyages de Chateaubriand :
Armorique, Amérique, actes du colloque de Brest, septembre 1998, textes
réunis par Jean Balcou (Champion, 2001, 144 p., 19,82 €). Ce petit volume
rassemble huit communications. Les deux premières (Jean Balcou et J.-P.
Clément) soulignent l’importance de l’Essai
sur les révolutions, publié en 1797 et réédité par l’auteur en 1826 avec
une importante préface politique. Ce texte fondamental montre la fascination de
Chateaubriand pour l’orgie de sang que constitua la Révolution de 1789,
sentiment qui sera transposé dans Les
Natchez par la hantise de la mort. Corinne Bayle tente de préciser
« ce que dit René aux jeunes
gens d’aujourd’hui », tâche assez paradoxale quand on sait que la clef du
« vague des passions » de René se nomme Amélie, incestueusement
éprise de celui-ci, ce que l’auteur reconnaît d’ailleurs. Une source possible
d’Atala, c’est ce que A. Seité-Salaun
s’applique à voir dans Florello de
l’oublié Loiasel de Trégoate, en montrant des similitudes d’intrigue, de
caractères et d’évocation de la nature américaine. Mais ressemblance
signifie-t-elle pour autant influence ? Bonne étude génétique faite par
Jean Balcou à propos du séjour de Chateaubriand à Brest en 1783, où se trouvent
confrontés un manuscrit récemment découvert (intégralement reproduit en
photographie) et des passages des Mémoires
de ma vie et des Mémoires
d’Outre-Tombe. De moindre intérêt paraissent diverses études sur les
paysages chez Chateaubriand (M. Blain-Pinel, Ph. Antoine, C. Montalbetti).
Certains passages, de surcroît, demanderaient à être traduits en français, car
on y lit des choses assez coriaces, ainsi : « La généricité
auctoriale, qui s’appuie par force sur la tradition antérieure, est
nécessairement stable selon Schaeffer, tandis que la généricité lectoriale, qui
correspond à "un phénomène de rétroaction générique", est nécessairement
fluctuante. »
Chateaubriand
(II). Chateaubriand
Paris-Prague-Venise, textes réunis par Philippe Berthier (Presses
universitaires Blaise Pascal, 2001, 202 p., 21,34 €). Né « d’une
conversation d’après-boire » selon son organisateur, Philippe Berthier, un
colloque réunit quelques chercheurs à Prague en 1998, sur le thème de la visite
de Chateaubriand à Charles X exilé dans cette ville après 1830, et des pages
qu’il y consacre dans la dernière partie des Mémoires d’Outre-tombe. Y a-t-il beaucoup de nouveau dans ces sept
communications ? L’épisode a déjà été souvent étudié, et en outre les
différents auteurs se recoupent parfois nettement, la matière n’étant pas si
vaste. Les plus intéressants sont ceux qui, comme J.C. Berchet ou Philippe
Berthier, commentent des détails du texte. Pour faire bonne mesure dans le
genre crépusculaire, quatre articles ont été ajoutés sur Chateaubriand à
Venise. Le vicomte y est tout aussi désabusé, éternellement lassé de tout (fors
de lui-même) et cinglant avec le monde. On peut lire ce volume, mais pourquoi
ne pas plutôt se rendre à Prague ou à Venise, avec les Mémoires dans sa valise ?
Cioran. Armel Guerne, Lettres à Cioran. 1955-1978, édition
établie, annotée et présentée par Sylvia Massias, préface de Charles Brun (Le Capucin, Lectoure, 2001, 401 p.,
26,68 €). Ce gros volume, fort bien imprimé et présenté, cache une
déception : le refus, sans appel, de l’« exécuteur » littéraire
de Cioran d’y voir inclure les réponses, pourtant conservées dans deux dépôts
publics. Incompréhensible veto, que l’éditrice a su fort habilement tourner, en
résumant ou paraphrasant, dans ses notes, ces réponses. Voir Cioran frappé d’interdiction est d’ailleurs
assez piquant. La raison, nous précise-t-on, en est probablement ses propos peu
amènes sur la maison Gallimard, qualifiée par lui de
« crématoire » ! Guerne était à l’unisson, qui stigmatise
l’inertie, l’incapacité et la grossièreté des éditeurs, et invective la N.R.f., « ces culottes
inhabitées » (voir aussi ses déclarations véhémentes sur Paulhan ou
Valéry). Il n’empêche que ses lettres, d’un style élevé et très dense,
constituent une véritable correspondance ; mieux encore, la seule
correspondance importante maintenue par Cioran avec un Français, et la seule
aussi qu’il n’ait pas détruite. La chose s’explique assez bien. Esprit porté à
la méditation métaphysique, Guerne, poète et traducteur nourri de Bloy, de
Bernanos, de Hölderlin et de Novalis, avait fui Paris et la vie littéraire,
pour se réfugier dans un moulin perdu du Lot-et-Garonne, où il invite
infatigablement son ami à venir – ce que celui-ci ne fera qu’une fois. Ses
lettres oscillent entre l’accablement que lui inspirent le monde et l’humanité,
et une méditation qui creuse le ciel et se nourrit de poésie et de mystique. À
cet égard, il avait dans son correspondant un interlocuteur privilégié. En
revanche, on a parfois l’impression de le voir, lorsqu’il parle de lui-même,
s’enliser un peu dans son désespoir. Et ne se lamente-t-il pas sans cesse que
ses livres ne se vendent pas et qu’il n’a point de lecteurs ? Cioran eût
pu, sur ce point, lui donner des conseils de stoïcisme et surtout de lucidité.
Il est vrai qu’il disait de Guerne : « On ne discute pas avec la
Foudre. » Le désespoir de celui-ci était d’ailleurs d’un autre ordre que
celui de Cioran, tout comme son style même, parfois presque hyperbolique à la
Bloy. Sur lui, l’amitié de Cioran aura agi comme un contre-poison, pour lui
redonner « le goût de la vie qui va ». Félicitons Sylvia Massias de
cette excellente édition critique, aussi dépourvue de lourdeur que bien documentée.
Ses notes sont, répétons-le, fort précieuses, ainsi que l’index détaillé des
noms et la bibliographie de l’œuvre de Guerne (petite rectification : dans
la lettre du 4 mai 1962, il s’agit d’Édith Mora, et non Moro).
Claudel
(Paul).
Michel Lioure, Claudeliana (Presses
universitaires Blaise-Pascal, 2001, 446 p., 26 €). Michel
Lioure a consacré l’essentiel de ses recherches à Claudel, notamment ce qui fut
sa thèse, L’Esthétique dramatique de Paul
Claudel, publiée en 1971, et accessoirement au drame, auquel il a consacré
plusieurs ouvrages. Le Centre de recherches sur les littératures modernes et
contemporaines de l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, où Michel
Lioure fit toute sa carrière, a eu la bonne idée, à l’occasion de sa retraite,
de rassembler sur son auteur de prédilection ses articles parus entre 1968 et
2000, et dispersés dans de multiples revues. Ces trente-six textes, préfacés
par un autre Claudélien, Pierre Brunel, se répartissent équitablement ou
presque en cinq rubriques – Dramaturgie
(11 articles), Poétique (5 articles),
Esthétique (6 articles), Circonstances (6 articles), Accompagnements (7 articles) – et se
terminent par un portrait du poète sous le signe de Simone Weil, « Paul
Claudel : la pesanteur et la Grâce ». Les ana ne vont généralement
pas sans quelques redites, c’est un peu la loi du genre, mais ici plutôt moins
qu’ailleurs, et l’ensemble compose, sur une œuvre qui joue de tous les
registres, un véritable livre, dans lequel le lecteur a l’avantage de pouvoir
entrer par de multiples portes. Parmi bien d’autres, l’amateur d’histoires littéraires
pourra retenir l’évocation de l’improbable compagnonnage avec l’auteur du Soulier de satin de Maxime Alexandre,
juif, surréaliste et communiste converti.
Claudel
(Camille).
Reine-Marie Paris, Camille Claudel
re-trouvée (Aittouarès, 2001, 640 p., 129,58 €). Camille Claudel
re-trouvée : tel est le titre, claudelisé par son trait d’union, du
nouveau catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, peint et dessiné par l’artiste,
que Reine-Marie Paris (petite-fille de Paul par sa mère Reine) vient de faire
paraître après vingt années de recherches, de concertations et d’expertises
assidues, exhaustives, pointues. Elle y est retrouvée ! Qui ? Celle
qui, seule, osa franchir la Porte de
l’enfer de Rodin pour s’offrir au silence éternel dont les espaces finis la
révoltaient et leur abandonner les enfants de son cœur et de son esprit. Une
mère allée avec la nuit de l’âme… « Le reste est silence », concluait
son frère Paul dans un texte publié en 1951 à l’occasion d’une première
exposition de certaines de ses sculptures au Musée Rodin devenu sa dernière
demeure. Un silence endeuillé par la culpabilité que Reine-Marie Paris avait
décidé, très jeune, de rompre familialement et historiquement en faisant
analyser ses délires et les circonstances dramatiques de son internement, de son
isolement, dans son premier ouvrage en 1984 ; en conseillant le
réalisateur du film Camille Claudel (jouée
par Isabelle Adjani) ; puis en éditant en 1990 un premier catalogue
raisonné que celui-ci vient largement préciser et compléter, grâce notamment aux
contributions de Jean-Pierre Armengaud – sur la musicalité de Camille et ses
liens avec Debussy – et de Jean-Jacques Levêque – sur le contexte artistique de
son temps, ou cette autre sur les cristallisations entrecroisées de Rodin et de
Claudel, avec la révélation de sources décisives de son imagination créatrice.
Des lettres et des documents retrouvés, des esquisses et des œuvres ignorées ou
délaissées, des précisions appuyées sur des références indubitables et sur une
iconographie probante font aussi de ce travail une somme, et de son auteur
l’expert le plus dévoué à ce génie brisé, maudit par lui-même, et pourtant
inépuisable.
Clichés. Hervé Laroche, Dictionnaire des clichés littéraires (Arléa,
2001, 186 p., 15,24 €). L’auteur dresse avec humour et esprit critique un
florilège des clichés littéraires. Il les envisage comme des signaux sur le
marché de la qualité littéraire et non comme des marques d’une
« dégradation » naturelle du langage et de l’expression, ou encore
comme une paresse d’écriture. Après une « mise en bouche »
croustillante – un texte truffé de clichés – Hervé Laroche propose, dans ce
dictionnaire un peu particulier, des entrées classiques par lettres, selon une
méthode forcément empirique et subjective. Intéressant et ludique.
Cocteau
(I). Jean Cocteau, Le Potomak 1913-1914 précédé d’un
« Prospectus 1916 », préface de Serge Linarès (Passage du Marais,
2000, 256 p., 21,19 €) ; Maison de
santé (Fata Morgana, 2001, n.p.) ; Cortège
de la désobéissance, textes et documents réunis et présentés par Pierre
Caizergues (Fata Morgana, 2001, 144 p., s.p.m.). Cocteau s’édite et se réédite
de toutes parts. Le Potomak était
devenu introuvable. Le Passage du Marais, qui nous avait déjà redonné en 1992 Le Livre blanc avec les illustrations de
Cocteau et l’année suivante Drôle de
ménage, en a produit une belle réédition complétée par les Eugènes de la guerre, qui n’avaient
figuré que dans l’originale en 1919. La brève préface de Serge Linarès souligne
les lignes de force du livre, marquant à la fois les aspects déconcertants pour
le lecteur et les anticipations qu’y découvrira le spécialiste. Maison de santé reproduit l’édition
originale des dessins de Cocteau et la complète par un encart de huit pages dû
à Pierre Chanel, « Opium et Maison
de santé ». Comme toujours dans ses trop rares écrits sur Cocteau, son
apport est d’une remarquable précision et constitue une mise au point sur le
sujet qu’on peut dire définitive. Quant à Cortège
de la désobéissance, c’est un ensemble de textes brefs de Cocteau sur l’art
ou sur des peintres : articles et préfaces de livres d’art ou de
catalogues d’expositions. Textes bien inégaux, où le meilleur (« Henri
Rousseau ») côtoie l’indifférent quand il s’agit de peintres bien peu
« désobéissants » ou, comme il l’avoue lui-même, d’œuvres qu’il n’a
pas vues. L’édition est soignée et bien illustrée, les notes utiles (on
aimerait toutefois savoir d’où viennent les lignes sur Mathieu publiées en 1988
seulement, vingt-cinq ans après la mort de Cocteau).
Cocteau (II). Huguette Le Beau, Jean Cocteau parmi nous. 1947-1963 (Puits
fleuri, Héricy, Seine-et-Marne, 2001, 160 p., 18,29 €). L’auteur a pris
l’initiative de recueillir les témoignages des habitants de Milly-la-Forêt qui
avaient connu le Cocteau des dernières années. Le cinéaste du Sang d’un poète arriva en 1947 dans
cette localité sise à une cinquantaine de kilomètres au sud de Paris et y vécut
jusqu’à sa mort, survenue en 1963. Cocteau et Marais avaient acheté ensemble
une maison située dans le centre ville, entre église et château. Doté d’une
iconographie abondante et en partie inédite, l’ouvrage d’Huguette Le Beau
reproduit les dépositions d’Odette Loichot (couturière), Claude Herblot
(libraire) – « Il achetait la presse, et aussi… le Journal de
Mickey ! » –, Colette Renaison-Frot (pharmacienne), Marc Carbonne
(agriculteur), Claude Hersant (électricien), Pierre Goineau (vendeur de vêtements
pour hommes), etc.
Colette. Le Min-Sook, Récit et saison chez Colette (L’Harmattan,
2001, 296 p., 22,87 €). Les amateurs trouveront peut-être leur bien dans cette
thèse purement coletto-colettienne, qui aligne les micro-analyses avec une
minutie touchante, quoique laborieuse. La bibliographie chétive atteste
d’ailleurs de l’hypertrophie de l’explication de texte dans ce travail. Certes,
on saura gré à Le Min-Sook de ne pas se contenter d’une lecture thématique,
pour proposer une lecture des saisons comme moteur de l’écriture, par la
courroie de transmission de la mémoire involontaire (nos lecteurs mécaniciens
auront compris que le mouvement est ici initié par le biographique). On ne sait
pas bien en revanche ce qu’apporte une lecture bachelardisante qui redécouvre
le symbolisme des saisons comme scène existentielle. À noter, pour les
nostalgiques du Structuralisme, la présence de délicieux petits schémas qui
nous rappellent notre jeunesse rationaliste, à défaut d’éclairer ce que
l’auteur explique très minutieusement par ailleurs.
Commune. Louise Michel, Le Livre du bagne, édition établie par
Véronique Fau-Vincenti (Presses universitaires de Lyon, 2001, 200 p., 17,53 €).
Pourvu d’un appareil critique élaboré par Véronique
Fau-Vincenti, cet ouvrage fait découvrir la future pétroleuse barbotant dans
l’eau bénite à l’orée de ses années printanières. Peu sensibles aux textes
intitulés Lueurs dans l’ombre et Le Livre d’Hermann, nous retiendrons
plus volontiers la seconde partie de ce volume constitué par ce curieux Livre du Bagne, sans rapport aucun avec
la villégiature de la « bonne Louise » dans la presqu’île Ducos. Il
s’agit d’une série de nouvelles contant des histoires toutes plus pitoyables
les unes que les autres, auprès desquelles « Les Roses blanches » passeraient pour un pastiche
d’Hellzapoppin. Citons la curieuse histoire du Val des Roses et de la famille Raymond où évolue le curieux
personnage de Fouinard, mi-Vidocq, mi-Thénardier.
Danse. François Caradec, Jane Avril. Au Moulin Rouge avec
Toulouse-Lautrec (Fayard, 2001, 188 p., 18,75 €). Voici, sans lourdeurs ni
longueurs, un vrai petit roman naturaliste, d’ailleurs nullement tragique dans
son mélange de gaieté et de désenchantement. François Caradec y retrace la vie
de la célèbre danseuse en prenant soin de corriger, de rectifier ou de
compléter ce qu’elle-même en a dit dans ses Mémoires publiés en 1935 dans Paris-Midi. Figure symbolique de cette
époque qui oscille en dansant, de Gambetta à Caillaux, Jane Avril, née Jeanne
Louise Beaudon (1868-1943), méritait bien une biographie. Jusqu’ici, c’est dans
les livres et catalogues consacrés à Toulouse-Lautrec qu’on était réduit à
chercher des informations sur elle, lesquelles se répétaient à l’infini,
compilation oblige. Ici, c’est une vraie biographie, écrite avec alacrité et
sans insister, preste comme un air de cancan, saupoudrée de nombreux extraits
de journaux et feuilles éphémères de l’époque, bref une biographie à l’image
même de celle dont Toulouse-Lautrec immortalisa la silhouette fine et racée.
Fille naturelle d’une modiste parisienne et d’un mystérieux noble italien, Jane
Avril eut par ailleurs une vie amoureuse aussi remplie qu’agitée, qui la fit
notamment passer de Wyzewa à Allais, à chaque fois « grand amour
raté ». Sur toutes ces amours, elle resta assez discrète, ne faisant que
quelques rares confidences, notamment sur Allais, qu’elle définissait
bizarrement comme « un contremaître anglais ». Elle tenta de se
ranger en épousant en 1911 le dessinateur Maurice Biais, ce qui lui valut une
vieillesse assez triste, entre un mari aussi flemmard que fugueur et un fils
tapeur, qui finirent tous deux par la plaquer. À signaler des pages fort intéressantes
sur la Salpêtrière, où échoua la jeune Jane Avril après une fugue et où elle
eut l’occasion à la fois de découvrir la danse et d’observer les simulatrices
qui mystifiaient Charcot. Puis la classique passade avec un carabin, la folie
dansante de Bullier, la fréquentation de Wyzewa, Blanche, Barrès et Dujardin,
le transfert du Quartier latin à Montmartre, le « quadrille
naturaliste », et la célébrité. Célébrité d’ailleurs relative car très
indépendante et de santé fragile (crises nerveuses), Jane Avril se plaisait
surtout dans la compagnie des artistes et des écrivains, en quoi elle tranchait
radicalement sur les autres danseuses du Moulin Rouge. En prime à cette
évocation d’un destin doux-amer, deux cahiers d’illustrations choisies avec
soin et très évocatrices. Musique ! Le « quadrille naturaliste » va
commencer.
Daudet. Alfred Delvau, Du pont des Arts au pont de Kehl :
voyage avec Alphonse Daudet (Le Grand Miroir, Bruxelles, 2001, 276 p., 15 €).
Dans la tradition des récits de voyage, l’ouvrage conte le périple que l’auteur
accomplit avec son ami Daudet à travers l’Alsace et les Vosges. Dans son texte
de présentation, Philippe Delerm révèle qu’il découvrit ce livre dans une
brocante il y a une quinzaine d’années (la présente réédition paraît dans une
collection intitulée Duo, où un
auteur contemporain choisit et présente une œuvre d’autrefois recouverte d’une
poussière plus ou moins importante – et plus ou moins justifiée). Quelques
titres de chapitre : Du danger qu’il
y a à vouloir prendre des glaces ailleurs que devant Tortoni – Où la langue de l’Abbé de l’Épée est prouvée
chimérique – Lavandières baloises et
blanchisseuses parisiennes –Goitre et
poésie mêlée, etc. Cela se lit d’une traite, tellement le narrateur a de
l’abattage et de l’entrain. Un récit de marcheur.
De Gaulle. Corinne Maier, Le Général de Gaulle à la lumière de Jacques
Lacan (L’Harmattan, 2001, 153 p., 13,6 €). Malgré le titre, qui peut
surprendre, et malgré l’éditeur, cet ouvrage est sérieux, instructif et même
allègre. Corinne Maier, docteur ès psychanalyse, réalise dans cet ouvrage une
lecture lacanienne du sauveur de la Nation. Loin d’être une biographie
commentée, cet ouvrage a les allures d’un essai où l’auteur tente de maintenir
la distance du psychanalyste pour étudier les actes et paroles de ce nouvel
Hugo tonnant en son exil, ainsi que les relations père-fils qui caractérisent
les rapports des Français au grand homme au nom prédestiné. Les références sont
précises, autant en histoire qu’en psychanalyse, mais on regrette l’absence,
dans la bibliographie, de quelques ouvrages cités dans le texte. De même, la
répétition de certaines idées nuit à la lecture. Mais on saluera l’effort de
cette analyse croisée qui tente de mettre des mots et des idées sur des
éléments relevant de l’histoire des mentalités : l’étude des figures du général
propose ainsi une liste commentée de ses images – combattant, saint homme,
sauveur – et des clés pouvant servir à l’analyse d’autres individus de son
acabit.
Députés. Bruno Fuligni, La Chambre ardente. Aventuriers, utopistes,
excentriques du Palais-Bourbon (Les Éditions de Paris, 2001, 245 p., 18,29
€). Il faut de tout pour faire une Chambre, et parmi ces excentriques quelques
poètes et non des moindres : Lamartine et Hugo. À peu près tous les hommes
politiques de la IIIe République ont taquiné la muse. Paschal
Grousset le nègre de Verne, Déroulède le déchu, Emmanuel Arène le boulevardier,
Camille Pelletan l’ami de Nina, André Lebey celui de Pierre Louÿs, Vigné
d’Octon chantre de la buvette parlementaire, Maurice Couÿba ou le chansonnier
Boukay, Clovis Hugues le félibre rouge – suffiraient à représenter l’histoire
littéraire au Palais-Bourbon. Bruno Fuligni, secrétaire des débats à l’Assemblée
nationale, les fait revivre au milieu d’autres comparses, comme il l’a déjà
fait pour les souverains sans royaume de son précédent livre, L’État, c’est moi.
Dujardin. Édouard Dujardin, Les Lauriers sont coupés. Présentation,
notes, dossier documentaire, chronologie et bibiographie par Jean-Pierre
Bertrand (GF-Flammarion, 2001, 179 p., s.p.m.). Publié en 1888, le roman de
Dujardin est un petit classique, auquel Joyce et Larbaud attachaient, on le
sait, un prix tout particulier. Jean-Pierre Bertrand, dont on connaît les
travaux sur Laforgue, nous en donne une édition extrêmement soignée et très
complète, la meilleure qu’on puisse sans doute rêver en collection de poche. Au
fond, ce roman, contemporain (ou presque) d’En
rade de Huysmans, représente la subversion artiste d’un certain récit
naturaliste, grâce à la technique du monologue intérieur. Dujardin (qui, soit
dit en passant, fut un bien curieux personnage) y reprend, mais également à sa
manière toute personnelle, ce discours célibataire que Jean-Pierre Bertrand a
précisément étudié dans un ouvrage collectif paru en 1996. Le texte se trouve
enrichi de notes précises, ainsi que des variantes de la pré-originale de la Revue indépendante. Fort intéressant est
le dossier documentaire, qui donne entre autres une belle lettre inédite de
Mallarmé à Dujardin. On y voit aussi que, dès 1887, Laforgue avait su, dans ses
Moralités légendaires, pressentir le
monologue intérieur. Un bon choix de textes montre enfin toute la fortune de
cette technique, de Joyce à Albert Cohen et Carlos Fuentès. Bref, un excellent
travail.
Duras. Joëlle Pagès-Lindon, Marguerite Duras (Ellipses, 2001, 120
p., 9,15 €). L’ouvrage se présente comme un parcours chronologique et
pédagogique des œuvres, principalement littéraires, de Marguerite Duras,
étudiées à chaque fois en quelques pages et organisées en grandes
périodes : celle des débuts romanesques, jusqu’en 1954, puis
l’envahissement de la parole (Le Square,
Moderato Cantabile, Hiroshima mon amour), le cycle indien et ses figures
obsessionnelles, qui débute avec Le
Ravissement de Lol V. Stein en 1964, les « mouvances révolutionnaires
et expérimentations » de 1968 à 1979, enfin le cycle atlantique et
« la relance de l’écriture » où domine la figure de Yann Andréa.
Éreintement. André Halimi, Les Délices de l’éreintement (Plon,
2001, 222 p., 14 €). Selon l’auteur, les principales têtes de Turc littéraires
s’appellent aujourd’hui François Nourissier, Alain Robbe-Grillet, Philippe
Sollers, Bernard-Henri Lévy, Gabriel Matzneff. Et les grands éreinteurs
littéraires de notre temps seraient selon lui Angelo Rinaldi, Jérôme Garcin,
Gilles Martin-Chauffier, Josyane Savigneau, Frédéric Beigbeder, François
Reynaert. Elle est bien bonne.
Escarpit. Nicole Robine, Malka
Fourgeaud, Hommage à Robert Escarpit,
universitaire, écrivain, journaliste : 1918-2000, suivi d’une
bibliographie des œuvres de Robert Escarpit (Université Bordeaux III, Filière
bibliothèque de l’IUT Michel de Montaigne, 2001, 47 p., 7 €). L’Université de
Bordeaux III rend hommage à l’un de ses fondateurs, reconnu comme un des plus
grands sociologues de la littérature et du livre, Robert Escarpit, par un petit
vademecum, fruit d’un colloque qui
lui a été consacré en 2001. Si l’institution s’auto-célèbre en passant, il ne
faut pas négliger la qualité de l’hommage de Nicole Robine, laquelle présente
les facettes de ce spécialiste de Byron et de littérature espagnole, homme
médiatique, journaliste au Monde de
1949 à 1979, militant de gauche et universitaire actif. On apprend beaucoup à
l’évocation de sa carrière et de sa vie, complétée par une bibliographie
précise qui recense par thèmes ses ouvrages et articles critiques, novateurs
dans le domaine de l’histoire littéraire et dans celui des sciences de
l’Information et de la Communication. Sans doute moins connues des néophytes,
ses œuvres littéraires sont répertoriées, des essais aux romans jusqu’au
théâtre et à ses écrits pour la jeunesse. Celui qui avait reçu en 1960 le prix
de l’Académie de l’humour pour Peinture
fraîche, roman, est dignement célébré par ses héritiers.
Expression théâtrale. Guy Dumur, L’Expression théâtrale : 1944-1991,
textes réunis par Colette Dumur, préfaces de J. Daniel et A. Héliot (Gallimard, 2001, 272 p., 15 €). Il
s’agit d’un recueil d’articles et d’essais de celui qui, mort en 1991, fut
longtemps le critique de théâtre du Nouvel
Observateur. Écrits de 1944 à 1991, les textes sont d’une grande variété et
donnent une image sans doute juste de l’activité théâtrale en France pendant
près d’un demi-siècle. Les amateurs de théâtre y retrouveront de grands
anciens, Dullin, Jouvet, Vilar, les pièces d’Adamov, Vauthier, Audiberti
jusqu’aux glorieuses années 70 où se succèdent l’Orlando furioso de
Ronconi, Le Regard du sourd de Robert
Wilson et La Dispute montée par
Chéreau. Dumur est un critique sérieux, parfois un peu professoral, qui choisit
toujours son camp clairement et a la place de développer ses idées. Plutôt que
l’insipide préface de Jean Daniel, une explication des critères du choix opéré
pour cette anthologie eût été préférable : ainsi, pourquoi Strehler
n’est-il présent que par une Cerisaie
qui appelle bien des réserves du critique ? Pourquoi rien sur le passage
du Berliner Ensemble à Paris que Dumur, co-fondateur de Théâtre populaire, a dû pourtant voir ? On s’interroge. Double
index (noms et œuvres). Jolie coquille page 207 : la Sonate des spectacles de Strindberg.
Feydeau. Ernest Feydeau, Fanny, édité par Éléonore Roy-Reverzy (Champion, 2001, 256 p., 42,69
€). On est heureux de la réédition d’un livre problématique dont la place dans
la littérature du XIXe siècle demeure incertaine : immense
succès mâtiné de scandale à sa parution en 1858, puis un oubli presque complet.
Ami de Flaubert, qui corrigea le manuscrit, Feydeau a le sens de la concision
et le roman se lit avec plaisir : le sujet en est la jalousie de l’amant à
l’égard du mari de sa maîtresse, jalousie qui cache mal la fascination presque
amoureuse du jeune homme pour ce mari au physique puissant. Le récit culmine
dans une audacieuse « scène du balcon » qui choqua fort et conserve
toute sa force. La longue présentation d’Éléonore Roy-Reverzy, complète et
documentée, un peu bavarde aussi, replace utilement l’auteur et le livre dans
leur époque et renvoie au débat sur le « réalisme ». Elle fait
également le point sur les rapports complexes de Feydeau avec Flaubert, ami et
censeur. Les notes sont souvent inutilement bavardes et peu informatives. On
regrette l’absence d’une bibliographie des éditions de Fanny et d’une description précise du manuscrit, dont sont données
de nombreuses variantes, mais qui est signalé en une simple note de deux
lignes, page 44. En annexe, cinq articles, dont celui de Sainte-Beuve,
permettent de détailler la réception critique et le succès de ce roman.
Flaubert (I). Gustave Flaubert, Les Mémoires d’un fou. Novembre. Pyrénées-Corse. Voyage en Italie, édition
de Claudine Gothot-Mersch (Gallimard, Folio classique, 2001, 485 p., s.p.m.).
Gallimard se démocratise de la façon la plus intelligente qui soit : la
version poche des textes publiés ici paraît en même temps que l’édition
Pléiade ! Le dernier cri de la science flaubertologique n’est donc pas
réservé au seul public argenté sectateur du papier bible. L’intégration entre
la lecture grand public, la lecture savante et la lecture bourgeoise atteint
ainsi un nouveau palier. L’élitisme pour tous réalisé – on ne s’en plaindra
pas. D’autant que l’occasion de découvrir le jeune Flaubert en phase de
formation est aussi celle d’admirer des textes qui, pour être écrits par un
débutant, n’en sont pas moins remarquables. Il n’est pas nécessaire d’être un
spécialiste averti qui ne s’y intéresserait que par scrupule archéologique ou
curiosité rétrospective pour ainsi mieux comprendre Madame Bovary ou L’Éducation
sentimentale. La force du Flaubert adulte est déjà là, pleine encore d’un
romantisme où s’affrontent des élévations éthérées et le goût bien charnel des
réalités : l’aspiration à l’amour et l’élan plein de doute vers la vie
sont dits par le Gustave de seize ou dix-huit ans avec une vigueur et une
maîtrise surprenantes. Ce tableau d’une adolescence d’autrefois reste frais et
actuel, même si le cynisme d’aujourd’hui et la banalisation moderne de la
sexualité font paraître étranges et touchantes toutes ces imaginations et ces
retenues. On pouvait compter sur Claudine Gothot-Mersch (déjà éditrice d’un Bouvard et Pécuchet et d’une Tentation de Saint-Antoine dans la même
collection) pour servir ces textes avec tact et érudition. À noter que l’édition
des Mémoires d’un fou a été établie
pour la première fois sur le manuscrit original, conservé dans une collection
privée. Trop tard pour profiter de la réapparition de Novembre, dans la première partie de la vente de la collection
Hayoit, en juin 2001 (au prix record de 3 488 000 F !) Il est à souhaiter que le travail
réalisé par Claudine Gothot-Mersch convainque les collectionneurs que les
universitaires sont parfois les mieux armés pour mettre en valeur leurs
précieuses possessions.
Flaubert
(II). Flaubert,
L’Éducation sentimentale, édition
présentée par Stéphanie Dord-Crouslé (GF Flammarion, 2001, 606 p., s.p.m.).
Cette édition de L’Éducation sentimentale
est destinée aux étudiants : un texte abondamment annoté, une chronologie
et une bonne présentation sur la genèse du roman, mais surtout un dossier
composé de documents sur la réception contemporaine de l’œuvre, un tableau
mettant en parallèle l’histoire et la fiction, des cartes du Paris de l’époque
et les fac-similés du premier plan de L’Éducation
sentimentale, accompagnés d’une transcription diplomatique. Ces éléments,
qui rendent accessibles les analyses génétiques de la création chez Flaubert,
sont intéressants.
Flaubert
(III).
Sylvie Laüt-Berr, Flaubert et
l’antiquité. Itinéraires d’une passion (Champion, 2001, 374 p., 65,55 €).
Il faut un certain courage (ou une grande inconscience) pour consacrer encore
une thèse de doctorat à Flaubert. Ce malheureux romancier est aujourd’hui
littéralement enseveli sous une pyramide de travaux académiques. Le présent
ouvrage, pourtant, n’est pas indigne de ses meilleurs prédécesseurs. Le corpus
étudié, principalement composé des œuvres de jeunesse, de la correspondance, de
la Tentation et de Salammbô, est suffisamment large pour
que se déploie une approche complète et nuancée de la manière dont Flaubert
exploite ses lectures des œuvres grecques et latines. Car l’écrivain ne se
borne pas à faire l’antiquaire : la leçon de l’Antiquité imprègne
l’écriture des romans de la vie moderne. C’est ainsi que les festins de l’Éducation sentimentale rejouent ceux de Salammbô dans un commun hommage à
Pétrone. De très bonnes pages sont consacrées à cet élargissement du sujet. On
s’en réjouira car, bien entendu, la culture classique, si largement diffusée
par l’école, n’était pas le propre de Flaubert. Il était donc nécessaire
d’élargir l’étude à d’autres écrivains. Sont ainsi convoqués : Michelet,
Théophile Gautier et Chateaubriand, mais la peinture romantique ou la mode de
l’orientalisme ne sont pas, elles, reprises dans la description du contexte.
Cette thèse offre donc un léger appel d’air en faveur d’une étude plus générale
sur le « facteur antique » dans la culture des écrivains du XIXe
siècle, travail dont la nécessité s’impose bien plus que celle de rendre un
nouvel hommage à l’« écriture » et au « style »
flaubertiens.
Foucault. Michel Foucault, Dits et écrits (1976-1988), tome 2,
édition établie sous la direction de D. Defert et F. Ewald, avec la
collaboration de J. Lagrange (Gallimard, 2001, 1736 p., 29 €). Le second tome
des écrits publiés en marge des livres de Michel Foucault réunit des textes
comme La Vie des hommes infâmes
(1977) ou L’Écriture de soi, des
textes sur l’Iran, sur les prisons ou autour de la publication des Mémoires d’Herculine Barbin, enfin
des préfaces, des entretiens ou des articles nécrologiques. Ils s’accompagnent
de courtes notes critiques et l’édition comporte cinq index : noms de
personnes, œuvres, notions, noms de lieux et périodes historiques.
Genet. Nathalie Fredette. Figures baroques de Jean Genet. (XYZ,
Montréal, et Presses universitaires de Vincennes, 2001, 21 €). Où il est
question du style de Genet. On a bien parlé du lyrisme de l’auteur du Miracle de la rose, mais Nathalie
Fredette préfère la complexité du baroque pour tenter de cerner les
« effets » de cette langue : elle veut démontrer que c’est dans
cette esthétique de l’inachèvement, de l’excès, de la magie de la
transfiguration, que l’auteur puise son inspiration. Et l’on suit sans ennui sa
chasse à la volute verbale, ou même gestuelle, dans cette écriture qui est
« comme une danse ». On apprécie également son traitement des
« pratiques déviantes » comme un art de la torsion, dans le geste et
la pensée, puis dans les mots, au-delà de tout système de valeur. Mais la plus
belle des transfigurations, chez Genet, est bien sûr la vision de la prison
comme le lieu d’amours infinies, où même l’espace semble doué d’extension,
capable de métamorphoses. Cependant, l’avantage d’avoir recouru au baroque pour
rendre compte de cet incroyable « potentiel poétique » des centrales
de Mettray ou Fontevrault est qu’il témoigne aussi, sous la beauté trouble des
images, de la tension de cette vie d’enfermement. Ces hommes qui lèvent la tête
comme s’ils chevauchaient leurs coursiers, pour la simple beauté de l’attitude,
vivent dans les étaux de la souffrance. Seule la retenue subtile du baroque, la
distance complexe qu’elle instaure, entre les choses et leurs reflets, entre
les personnages, comme Harcamone ou Divine, et leur mise en scène, permettait
de nous restituer cette violence. L’étude de Nathalie Fredette permet d’approcher,
sous l’excès, les jeux de mise à distance d’une écriture qui échappe, comme le
baroque, et comme son auteur, à tout enfermement.
Géographie. Michel Chevalier, Géographie et littérature (Société de
géographie, 2001, 260 p., 14,64 €). La publication sous un titre équivoque de
ce long texte de Michel Chevalier, qui reprend et développe une présentation
antérieurement parue dans Mémoires et
Documents de Géographie (CNRS) passerait à tort pour la réponse des
géographes au réveil actuel des études de « géographie littéraire »
(colloques de Limoges et d’Ulm, ouvrage de Franco Moretti) : l’objet est
seulement ici de dénicher dans les ouvrages de fiction des informations
pertinentes pour le géographe, ce qui n’est pas sans étonner le littéraire. Pas
seulement en raison de l’inévitable réduction de l’œuvre à son contenu
informatif (qui pousse l’auteur à exhumer des ouvrages qu’il qualifie lui-même
de « journalisme littéraire »), mais surtout parce qu’il nous a
semblé, à suivre Michel Chevalier sur cette voie, que la démarche impliquant de
distinguer le vrai du faux à l’aide de connaissances avérées, on se donne bien
de la peine pour n’extraire des romans que ce que l’on sait déjà. En effet, la
matière brassée est énorme, mais elle n’est guère que brassée. On cherche en
vain, d’ailleurs, le « supplément d’âme » que demande le géographe,
fatigué des chiffres, à la littérature si humaine. Sans rien dire de la
méthodologie, dont les hésitations aboutissent souvent à des jugements personnels
qui font sourire, notamment lorsqu’il s’agit de choisir les œuvres (scandale
des diktats critiques et universitaires, les « grands auteurs » du
canon sont de moins en moins des prix Goncourt !). On ne s’étonnera pas
que la littérature réaliste et régionaliste trouve seule grâce aux yeux du
géographe, mais davantage qu’il ait cru bon de se limiter au genre romanesque
(la littérature pour le grand public ?) au détriment des écrits intimes et
autobiographiques.
Green. Julien Green, En avant par-dessus les tombes. Journal XVII
(1996-1997) (Fayard, 2001, 213 p., 17 €). Le dernier Green, tourné vers son
passé, a quelque chose de ce mobilier qui, pour être encore dit contemporain,
n’en a pas moins cessé de paraître actuel à nos yeux, et oscille, incertain, au
seuil du musée ou de l’oubli : l’écrivain, né avec le siècle et décédé il
y a trois ans, est ainsi entré de son vivant dans un purgatoire littéraire où
ses textes respirent une atmosphère d’autant plus surannée que ni son style, ni
ses convictions religieuses, ni ses positions ne méritèrent jamais l’épithète
de novateur. Ce journal a l’intérêt d’offrir le point de vue d’une personne
fort éduquée et fort âgée sur la fin du siècle, pas beaucoup plus. Green, pour
qui l’époque est décadente (innombrables passages sur l’air de « c’était
mieux avant » : l’architecture, la médecine, l’Imprimerie nationale,
etc.), a la lucidité de reconnaître sa péremption de « désenchanté ».
Il se plonge dans les souvenirs radieux de sa « préhistoire »
(Savannah et l’université virginienne, les mécènes Américains, « Verdurin
du Middle West » moqués par Gertrude Stein, Malraux, Cocteau, Crevel, Gide
ou les Mauriac, etc.) avec plus de succès que dans les maigres échos qui lui
parviennent d’un monde dont il se détourne, objets de creuses remarques :
le terme de PIB lui est inconnu, il songe à des « études de
physiognomonie », et le personnage n’est pas follement sympathique
lorsqu’il déplore, avec la hauteur d’un « aristocrate du Sud »,
la mort d’un « garçon du peuple », un « vrai pauvre »,
ou s’indigne de recevoir un courrier des services de la redevance pour une
télévision qu’il n’a pas en notant que, le fonctionnaire responsable ayant
« dû entendre parler de [s]on indifférence à cette invention »,
« une médiocre autorité fait perdre le nord à ces petites gens ». Le
moi qui s’écrit ici n’échappe donc pas aux petitesses, ou plutôt aux
contradictions, car si Green quitte l’Académie et rejette les honneurs avec
véhémence, c’est avec une erreur d’évaluation touchante quant au poids probable
de son œuvre qu’il note qu’il n’atteindra pas « la grosse gloire », mais se déclare prêt à se contenter de celle
de Jane Austen. Quand il quitte le ton du regret, le diariste propose certes
quelques formules éclairantes, mais l’essentiel reste ailleurs, avant, et le
journal témoigne avant tout d’un repli sur soi. L’humour, rare et efficace
lorsqu’il est présent, comme lorsque Green remarque que « les Français ont
l’air bien bâtis, mais bâtissent un peu sur le devant, signe de bonne
chère », ou que dans les médias les « petits » écrivains forment
un « petit monde [qui] s’assomme à coups d’encensoir ! », aurait
pu instaurer une distance. Comme tel, le tout, s’il témoigne de la vitalité du
vieil homme, n’ajoute guère aux livres précédents.
Grenier. Roger Grenier, Danielle
Stéphane, Roger Grenier ou le droit de se
contredire : entretiens avec Danielle Stéphane (La Passe du vent, Ain,
2001, 144 p., 14,48 €). Roger Grenier répond à des questions sur sa vie, ses
livres et les personnalités qu’il a rencontrées au cours de son existence. Il
le fait à sa manière, qui est lucide et ironique sans méchanceté. « Le
droit de se contredire » est une formule de Baudelaire, qui l’a consignée
sur l’album de Philoxène Boyer, le « cruel petit lyrique ». Roger
Grenier a fait sienne cette formule, mais s’il en a usé, il n’en a pas
abusé : il a eu la chance de rencontrer, assez jeune, des écrivains qui
ont compté et il n’a jamais renié l’admiration qu’il leur a témoignée. Le droit
de se contredire n’exclut pas le droit de rester fidèle à ses jugements et à
ses amitiés. De plus, un écrivain qui avoue qu’il s’ennuie dans les musées,
qu’il trouve leur visite fatigante, ne peut que susciter la plus directe des
sympathies.
Guerne. Armel Guerne. « Entre le verbe et la foudre », catalogue
sous la direction de Philippe Blanc (Bibliothèque Municipale de
Charleville-Mézières, 2001, 203 p., 14 €). Armel Guerne (1911-1980) était bien
autre chose que le grand traducteur d’allemand et d’anglais que l’on connaît
généralement. C’était aussi – et surtout – un poète, doublé d’un esprit
solitaire et indépendant, parfois farouche, et très attiré par la religion et
la métaphysique. À un éditeur, il adressait en 1959 cette autobiographie on ne
peut plus concise et qui le définit assez bien : « Je n’ai jamais
fait de service militaire. / Je n’ai pas de diplôme universitaire. / Je n’ai
pas eu de prix littéraire. / Je suis indemne. » Les diverses facettes de
sa vie et de son œuvre (plus de 70 titres) sont parfaitement évoquées par ce
très riche catalogue d’exposition, qui constitue en même temps une bonne
monographie et, pour tout dire, un véritable livre. Pour ceux qui veulent
connaître Guerne, il sera précieux à la fois par les contributions critiques
(Ballard, Béguin, Daillie, Schneider, Sicre, etc.), le cahier
iconographique, et surtout une remarquable bio-bibliographie, fort précise et
remplie de références et d’extraits de lettres inédites. On y voit que le
traducteur ne se privait pas de juger ceux qu’il traduisait, préférant un
Melville, un Hölderlin ou un Novalis à un Rilke, jugé un peu mièvre, ou à un
Dürrenmatt, « cuisine assez épaisse ». À signaler aussi un choix de
textes de Guerne, souvent peu connus et précisant ses rapports avec des
écrivains comme Bernanos, des critiques comme Albert Béguin ou des peintres
comme André Masson, dont il fut proche. Ses affinités électives spirituelles se
trouvent plus particulièrement éclairées dans un essai dithyrambique sur Léon
Bloy. En celui-ci, il avait trouvé un grand intercesseur, qui n’aurait pu que
l’approuver lorsqu’il déclarait : « L’apocalypse est derrière nous.
[…] Il faut que l’humanité soit remise dans les conditions naturelles de sa
survie pour remettre les idées des hommes à l’endroit… »
Guitry. Jacques Lorcey, Sacha Guitry et son monde, tome I
(Séguier, 2001, 308 p., 23 €). Le premier volume de cette étude qui en
comportera trois est consacré aux épouses, au père et au personnel de Sacha
Guitry. Le deuxième portera sur ses interprètes, le troisième sur ses amis.
Louable tentative, mais le recours aux dialogues reconstitués nuit beaucoup à
la crédibilité de l’entreprise. Dommage car l’auteur a recueilli, auprès d’un
ensemble de personnalités qui ne doit plus compter aujourd’hui beaucoup de
survivants, un large assortiment de témoignages sur l’auteur de Mon père avait raison. En annexe, une
documentation inédite sur le contenu et l’architecture de la maison-musée de
Guitry de la rue Élisée-Reclus, dont il ne reste rien aujourd’hui. Merci et
bravo au ministre de la culture de l’époque, un certain Malro, ancien
toxicomane et trafiquant notoire.
Heine. Heinrich Heine, Les Nuits florentines, précédé de Le Rabbin de Bacharach et de Extrait des mémoires de Monsieur
Schnabeléwopski, traduction et notes par Diane Meur (Cerf, 2001, 193 p., 15,24 €). Traditionnellement imprimé à la
suite des Reisebilder, le texte des Nuits florentines est ici précédé de
deux fragments, ce qui permet enfin, selon le vœu de l’éditeur, d’appréhender
« de façon autonome » les fictions en prose de Heine. On pourra ainsi
apprécier la belle maîtrise avec laquelle Heine intègre les motifs hérités du
légendaire germanique au discours de Maximilien dans le très beau texte des Nuits florentines et la relative
maladresse des récits précédents, rachetée il est vrai par le comique grinçant.
Les maigres notes et la postface de Diane Meur, qui propose par ailleurs une
traduction scrupuleuse des œuvres, ne suffisent hélas pas à en souligner la
richesse. La légende du Hollandais volant telle que l’a lue et découverte
Wagner avec Schnabeléwopski aurait mérité qu’on y voie plus qu’une forme de
« romantisme amer ».
Hugo (I). André Besson, Victor Hugo : vie d’un géant (France-Empire,
2001, 502 p., 22,11 €). Une biographie honnête et ficelée. Elle aura cependant
du mal à s’imposer parmi les autres biographies qui paraissent à l’occasion du
bicentenaire de la naissance de Hugo. La quatrième de couverture prétend que ce
« livre épopée se lit comme un roman » (est-ce un compliment ?).
L’auteur est un ancien journaliste doublé d’un historien et d’un romancier
productif. Iconographie un peu chiche. Pas d’index des noms cités.
Hugo (II). Victor Hugo : récits et dessins de voyage (Renaissance du
livre, 2001, 160 p., 45 €). Tout n’est pas négatif, dans ce bicentenaire de la
naissance du plus-grand-poète-français-hélas, puisque le rayon Hugo de nos
bibliothèques s’accroît à cette occasion d’ouvrages comme la biographie publiée
par Jean-Marc Hovasse (dont il sera rendu compte dans la prochaine livraison d’Histoires littéraires) et comme ce livre
qui reproduit les récits et dessins de
voyage du grand homme. Une réussite. Les paysages décrits et dessinés sont
ceux de différentes régions de la France (Normandie, Bretagne, Picardie,
Champagne, Ardennes, etc.) ou de l’étranger (Guernesey, Jersey, Belgique,
Suisse, Luxembourg). L’introduction est signée Théophile Gautier. L’œuvre
dessinée de Hugo est un bras de fer avec la folie qui guette :
parfois gagné, parfois perdu.
Hugo (III). Anne Ubersfeld, Le Roi et le bouffon. Étude sur le théâtre
de Hugo (José Corti, 2001, 850 p., 29, 73 €). Cet
essai paru en 1974 chez Corti précéda de peu l’écriture de Lire le théâtre, ouvrage de référence lui aussi reconduit par de
nombreuses rééditions. En explorant le mécanisme de la parole théâtrale par une
approche linguistique et sémiotique, l’auteur avait offert un précieux outil
d’analyse à la critique. Dans Le Roi et
le bouffon, elle dégage les raisons profondes du décalage entre le théâtre
romantique et les valeurs de l’époque. Plus qu’une simple remise en question de
l’énonciation théâtrale de l’époque, l’expression du « je » grotesque
du théâtre de Victor Hugo perturba ses contemporains par la vision éclatée du
« moi » qu’elle proposait. À l’orée du bicentenaire de sa naissance,
il est bon de se souvenir des véritables raisons de la modernité de Hugo.
Hugo (IV). Georges Thinès, Victor Hugo et la vision du futur (La
Renaissance du livre, 2001, 50 p., 6 €). L’auteur de cette mince plaquette est un
scientifique et un musicien. La conférence reproduite ici, sans doute pour
cause de bicentenaire, date de 1987. Elle a le caractère intemporel des
dissertations passe-partout. Nous la recommandons aux lycéens en panne
d’inspiration.
Hugo (V). Victor Hugo, Écrits politiques, anthologie établie et
annotée par Franck Laurent (Le Livre de Poche, « Références », 2001,
382 p., 7,50 €). Dans son introduction à ce recueil de textes très variés,
Franck Laurent rappelle l’intensité de la présence de Hugo dans le champ
politique du XIXe siècle, autant par la parole que par l’action –
indissociables comme lui-même l’avait souligné en publiant ses propres Actes et paroles. Pair de France,
représentant du peuple, conscience exilée, sénateur : le poète reste un
rêveur quand il rédige ses interventions de toute nature, mais ses rêves visent
à transformer la réalité politique et sociale pour la rendre plus juste et plus
humaine, très concrètement. En passant de la droite à la gauche, Hugo a
poursuivi avec courage et détermination des objectifs que le vingtième siècle
est bien loin d’avoir tous réalisés. Lire ce qu’il en disait n’a donc pas seulement
un intérêt archéologique : cela peut aider à mieux comprendre où nous en
sommes aujourd’hui, en rappelant aussi qu’on peut mettre de la passion et du
style dans l’action politique écrite et parlée. La littérature saurait-elle
aujourd’hui aussi bien accompagner l’engagement politique ? Avant Hugo ou
parallèlement, il y aura eu Chateaubriand, Lamartine, Guizot. Franck Laurent
nous demande d’imaginer des équivalents contemporains : « un long
ministère dirigé par Fernand Braudel, avec Jean-Pierre Richard à l’éducation
nationale et Maurice Merleau-Ponty à l’Enseignement supérieur. » Et
aujourd’hui ? Sollers à l’Intérieur, Houellebecq à la Recherche, Butor aux
Finances ? Annotation de qualité, chronologie efficace, bonne
bibliographie (où Seignobos garde une place importante à côté de travaux très
récents), iconographie originale – que demander de plus ? La collection où
paraît cet ouvrage fait décidément du bon travail. On attendra avec intérêt les
volumes annoncés, sur le Romantisme, le Symbolisme, le Surréalisme.
Hugo (VI). Victor Hugo, Juliette
Drouet, Correspondance (1833-1883) (Fayard,
2001, 2 vol. sous coffret, 362 et 351 p., 30 €). Cinquante ans de
correspondance amoureuse dans un coffret qui porte sur sa tranche les portraits
en médaillons du poète et de sa dame de cœur : un volume présente les lettres
de Hugo à Juliette Drouet (préface et notes de Jean Gaudon), le second celles
de Juliette à son « Toto » (préface de Jean Gaudon, annotation
d’Evelyn Blewer). On retient parfois difficilement un sourire en lisant les
échanges monocordement exaltés des deux épistoliers. Le 20 mai 1862, à
Guernesey, Juliette Drouet écrivait à son amant : « Je baise tes
chers petits pieds encore tout poudreux de ton voyage à travers l’humanité et
je mets la main sur mes yeux pour ne pas voir de trop près ton nimbe divin. Je
te baise à genoux. » Découvrira-t-on une telle dévotion lorsqu’on publiera
la correspondance intime d’Elsa Triolet et Louis Aragon, ou celle de
Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ? À lire à la suite les
lettres de Hugo à Juliette Drouet, on se demande, au vu des billets des
dernières années, si le poète ne se forçait pas quelque peu pour crier à sa
correspondante un amour que le temps n’avait peut-être pas laissé absolument
intact.
Hugo (VII). Alain Decaux, Victor Hugo (Perrin, 2001, 1036 p.,
24,30 €). Réédition de circonstance d’un ouvrage qui n’en a aucune
d’atténuante. À lire à la rigueur comme un échantillon des biographies
commerciales que les Decaux et autres Troyat publiaient à la chaîne dans les dernières
décennies du vingtième siècle.
Hugo-Gallo-XO. Max Gallo, Victor Hugo. 1. Je suis une force qui
va ! 2. Je serai celui-là ! 1844-1885 (XO, 2001, 500 p. chacun,
21,19 €. chaque volume). On rit
beaucoup à la lecture de cet ouvrage. Comment croire un auteur qui est placé
manifestement derrière l’épaule, droite ou gauche (comme on voudra), de Victor
Hugo et qui décrit non seulement son habit, ses premiers gestes du matin –
écrire, bien sûr – mais aussi tout ce qui lui passe par la tête ? Evidemment,
les principaux faits et dates, liés aux écrits bien connus de Hugo, sont
présents, décalqués de la chronologie Massin. Tant qu’à faire, autant relire
cette grande référence en matière hugolienne et éviter le roman de la vie du
petit Totor réécrit par le grand Max. Comment accepter les prolepses narratives
telles que l’annonce de la rencontre avec Juliette Drouet ou le retour de
formules à l’emporte-pièce, agaçantes et qui ne veulent rien dire, du type
« Victor Hugo sait » ? Finalement, le plus intéressant du livre est
l’interview de l’auteur reproduite dans le dossier de presse fourni par
l’éditeur, où Max Gallo rapproche Hugo de Malraux et d’autres écrivains engagés
du XXe siècle sans en faire cependant un intellectuel, comme Sartre
ou Camus l’étaient, car le poète fut un homme politique véritablement intégré
aux institutions de son temps.
Intime. Pierre Dufief, Les Écritures de l’intime, 1800-1914 :
journal intime, autobiographie, mémoires et correspondance (Bréal, 2001,
224 p., 14,03 €). Cet ouvrage pédagogique au titre ambitieux constitue une
honnête présentation des multiples formes de récits de soi au XIXe
siècle. Une première partie, « Se repérer », indique quelques repères
très succincts du contexte idéologique, du contexte historique et la vogue
ambiguë du biographique qui se produit à cette époque. La seconde partie,
« Comprendre », se divise en quatre chapitres où sont successivement
présentés les principaux représentants du roman personnel, de l’autobiographie,
et du journal intime. Après une courte réflexion sur l’unité des écritures de
l’intime, une dernière partie, « S’entraîner », fournit des éléments
d’application des outils théoriques et historiques évoqués précédemment.
Soulignons les ambivalences de ce projet centré autour des « écritures de l’intime » :
nulle place véritable pour les Mémoires et les correspondances, sans cesse
définis par défaut et noyés dans le modèle généralisé de l’autobiographie. Les Confessions, qui n’appartiennent
pourtant pas à la période considérée, ont droit à un chapitre conséquent,
puisque c’est le modèle rousseauiste (lui-même simplifié) qui est en réalité
constamment appliqué aux œuvres, au risque d’uniformiser et de réduire
l’intérêt des textes de statut et de nature générique très diverses. Voilà,
voilà.
Ismes. Serge Fauchereau, Expressionnisme, Dada, Surréalisme et autres
ismes (Denoël, 2001, 556 p., 28 €). Réédition en un volume d’un ouvrage
paru en deux tomes en 1976. Ce passage en revue de plusieurs mouvements
littéraires et artistiques, dans l’histoire desquels l’auteur s’ébroue avec
passion depuis longtemps, pour être un peu brouillonne, constitue un sésame de
qualité dans l’abord de l’univers d’un Marinetti ou d’un Tzara. Le chapitre sur
Soupault reste une des meilleures études parues sur le coauteur des Champs magnétiques. Index des noms
cités. Pas de bibliographie.
Jacob. Lina Lachgar, Les Pantoufles de Max Jacob (La
Différence, 2001, 96 p., 12 €). En hommage à l’auteur du Cornet à dés, un récit très bref, d’inspiration ostentatoirement
surréaliste, saturé d’images et jalonné de citations du poète et de
photographies : « Miss Hastings leva au ciel ses yeux si beaux
d’outre-Tilleul où l’orage des cristaux rôdait puis, avide de sensations
rapides, elle alluma à tour de bras les girandoles accrochées aux branches des
arbres au moyen de son face-à-main. Le sens ce n’est pas ce que cela veut dire,
pensa-t-elle tout haut, c’est ce vers quoi ça va. » Dont acte.
Jarry. Alfred Jarry, L’Amour absolu, édition annotée et
postfacée par Patrick Besnier (Fayard, 2001, 96 p., 2,5 €). Accompagné de notes
et d’une notice par l’un des responsables d’Histoires
littéraires (hourrah, nous entreprenons de concurrencer Le Monde des Livres), l’OVNI de Jarry
intègre la collection des petits classiques bon marché sous le numéro 361.
Lautréamont. Leyla Perrone-Moisés,
Émir Rodriguez Monegal, Lautréamont.
L’identité culturelle (L’Harmattan, 2001, 108 p., s.p.m.). De la
découverte, dans un petit village bigourdan, d’une édition espagnole de L’Iliade annotée par un Isidore Ducasse
qui n’était pas encore le comte de Lautréamont, au bilinguisme franco-espagnol
qui a laissé sa marque dans Les Chants de
Maldoror. D’Isidore à Isidoro, un essai fouillé et subtil, toutefois déjà
un peu daté : les références les plus récentes ont bien une vingtaine
d’années. Deux langues et deux cultures : tel était l’atout de l’auteur de
Maldoror, et l’on se demande de plus
en plus jusqu’à quel point il en a usé dans sa prose. Curieusement, la
quatrième de couverture de ce petit livre traduit de l’espagnol fait de Ducasse
un « rapatrié ». Le poète des Chants
et le philosophe des Poésies n’en
était pourtant pas un, ayant vu le jour, comme on sait, à Montevideo :
deux langues et deux cultures, c’est entendu, mais aussi deux patries !
Louÿs. Pierre Louÿs, Pervigilivm Mortis, illustré par
Marianne Clouzot (Finitude, 2001, non paginé, 37 €). Admirable cri lyrique
poussé par un Louÿs pleurant et exaltant à la fois son amour perdu pour Marie
de Régnier, ce poème n’avait pas été réédité en plaquette depuis la lointaine
édition de Le Dantec (1945). Ébauchées en 1898 et parachevées en 1916, ces
stances exaltées sont, et de loin, le chef-d’œuvre de Louÿs poète, et l’un des
plus beaux poèmes d’amour de notre littérature. Elles méritaient d’être de
nouveau accessibles. Les éditions Finitude en offrent une très belle édition
format in-8° à l’italienne, limitée à 214 exemplaires, ornée de dessins de
Marianne Clouzot (pour les bibliophiles, il a été tiré 14 exemplaires à
110 €, contenant chacun un dessin original signé). Illustrer un tel texte
n’allait pas sans quelque péril, dont a su se garder Marianne Clouzot dans ses
sobres compositions très linéaires. Et peut-être n’aurait-il pas déplu à
l’auteur des Chansons de Bilitis de
se voir ainsi illustrer par une femme...
Lupin. Jacques Dérouard, Dictionnaire Arsène Lupin. Bibliothèque
luminescente, I (Encrage/Belles Lettres, 2001, 286 p., 39 €). Par le
biographe de Maurice Leblanc, un ouvrage destiné aux inconditionnels d’Arsène Lupin.
Humour, clins d’œil, précision, tel est le cocktail des notices. Et comment ne
pas souscrire à cette considération glissée dans l’introduction :
« On espère qu’on nous sera très reconnaissant d’avoir mis le nez, pour
établir ce dictionnaire, dans l’œuvre d’écrivains jadis prisés, comme Eugène
Sue, George Sand ou Honoré de Balzac, nous infligeant, dans le noble but de
faire avancer la Science, un véritable pensum. Du moins cette incursion chez
ces tâcherons de la plume nous a-t-elle convaincu qu’Arsène Lupin avait fait
preuve de beaucoup de flair et de bon goût en choisissant comme historiographe
officiel un écrivain comme Maurice Leblanc, toujours léger et jamais ennuyeux. »
L’aiguille est-elle vraiment creuse ?
Mallarmé. Luca Bevilacqua, Parole Mancati. L’incompiuto nell’opera di Mallarmé (Edizioni ETS,
2001, 188 p., 25 000 L). Venant du pays de Michel-Ange, haut maître du non finito, on attendait quelques
révélations, tout au moins un angle d’attaque nouveau, de la part du professeur
de littérature comparée de l’Université Tor Vergata de Rome. Nous ne découvrons
en fait qu’une honnête compilation de la littérature mallarméenne, à coup sûr
fort utile pour les étudiants italiens, invités à la lecture de l’œuvre de
Mallarmé, mais qui, de France aussi bien que pour nos voisins anglo-saxons,
manque plutôt d’altitude. Et c’est justement par ses manques qu’on en mesure
rapidement la faiblesse. Il Dottore n’a pas eu la curiosité d’aller consulter
le travail de Charles Gordon Millan, c’est vrai, mystérieusement resté inédit
pour la part qui nous occupe (les inachevés) – arrêté dans sa publication au
tome I (1983). Il n’a pas eu non plus la curiosité d’aller picorer du côté
canadien : l’essai de l’historien d’art Guy Robert, Art et non finito (1984) l’aurait invité à réfléchir a contrario sur le concept d’œuvre
achevée. Peut-on surtout, sans un mot de justification, passer outre à la
volonté de Mallarmé ? « Brûlez, écrivit Mallarmé à ses dames à la
veille de sa mort, il n’y a pas là d’héritage littéraire, mes pauvres enfants.
Ne soumettez même pas à l’appréciation de quelqu’un : ou refusez toute
ingérence curieuse ou amicale. » Cette invitation à l’autodafé est rejetée
d’une pichenette dans une note en bas de page…
Malraux
(I).
Brigitte Friang, Petit Tour autour de
Malraux (Éditions du Félin, 2001, 220 p., 19,05 €). Dans ce volume de
souvenirs, Brigitte Friang revient sur une figure qui se trouvait déjà au
centre de ses Mémoires, Regarde-toi qui
meurs. Résistante et déportée dans sa jeunesse, l’auteur a couvert, comme
journaliste, des événements comme la guerre d’Indochine, Suez, la Guerre des
six jours. Elle conte ici les années passées auprès de Malraux au R.P.F. en
tant qu’attachée de presse. Elle rapporte sur Malraux, ainsi que sur De Gaulle,
de nombreuses anecdotes, réévalue les facettes du personnage, examine les
valeurs des autres témoignages et dresse un portrait vivant de l’écrivain
militant.
Malraux
(II).
Alain Malraux, Les Marronniers de
Boulogne. Malraux père introuvable (Bartillat, 2001, 367 p., 19,9 €).
Réédition d’un de ces livres qu’on écrit par correction envers soi-même et les
autres, davantage qu’avec l’ambition de transformer l’histoire. Alain Malraux
est le neveu et fils d’adoption de l’autre,
le Commémoré. Il sait ce que son témoignage peut avoir de périphérique et de
lacunaire, mais il le donne comme tel, sans prétention, cherchant à restituer
la vie du clan dont le grand homme était la pièce maîtresse, et non à raconter
Malraux. Au lecteur d’accepter alors que le personnage historique n’apparaisse
qu’en contrebande de l’évocation nostalgique d’une famille détruite. Ceux qui
veulent y voir de l’honnêteté davantage que de l’égocentrisme apprécieront ce
modeste et mesuré témoignage, les autres trouveront qu’il est par trop
embrouillé de style et semé de coquilles, surtout pour une quatrième édition.
Massenet. Anne Massenet, Massenet en toutes lettres (Éditions de
Fallois, 2001, 282 p., 22,56 €). Écrit par une descendante du musicien, ce
livre sans « aucune prétention savante ou musicologique » le
recherche à travers les archives familiales inédites. Cela nous vaut de
nombreux documents souvent intéressants sur Massenet musicien, homme de théâtre
méticuleux, mais aussi époux ou père, et révèle bien des traits sympathiques
d’un personnage à la fois célèbre et mal connu. Anne Massenet souhaite que le
temps vienne d’autres études plus complètes. Massenet le mériterait bien, ne
serait-ce que pour l’écho qu’il a donné à bien des thèmes et des mythes
littéraires fin-de-siècle. Souhaitons donc une vraie biographie approfondie,
avec davantage de « prétention savante et musicologique » : elle
éviterait par exemple de présenter Catulle Mendès, librettiste du Bacchus pour Massenet, uniquement à
travers une longue citation hargneuse de Camille Mauclair, ce qui est
scandaleux, ou de faire naître Villiers de l’Isle-Adam en 1840 (comme on le
lisait jusque vers 1920) plutôt qu’en 1838. La bibliographie est dérisoire, ne
mentionnant ni la date ni l’éditeur des ouvrages, et négligeant les travaux
sérieux consacrés à Massenet, comme l’édition annotée de Mes Souvenirs par Gérard
Condé aux Éditions Plume et la dizaine d’études monographiques parues dans l’Avant-scène opéra.
Mary. Jules Mary, Œuvres (Bouquins Robert Laffont, 2001, 1088 p., 27,29 €). Retour en
force du roman-feuilleton, hier tant honni ? Seulement, quand il n’y a pas
derrière la patte de Lacassin, c’est plutôt la cata’. Lisez plutôt :
« Les éditions retenues ici sont celles de la maison Tallandier :
1932, pour Roger-la-Honte ;
1934, pour La Pocharde. Elles semblent
correspondre aux meilleures versions [sic !] parues en librairie, élaguées
des ajouts destinés à la publication en feuilletons [re-sic !] ou à la
publication en livraisons par fascicules. » Les bras vous en
tombent ! 1. Jules Mary est mort en 1922, il n’est donc pour rien dans les
tripatouillages posthumes de ses œuvres. 2. On veut à nouveau promouvoir le
roman-feuilleton, mais en lui ôtant sa structure feuilletonesque. Et on ose
affirmer que ce produit émasculé est le meilleur ! On vous allèche ensuite
avec le fait que ces chefs-d’œuvre de la catégorie des erreurs judiciaires ont
été moult fois portées à l’écran. Eh bien, sans parler de la perle de la
quatrième de couverture (Ricardo Fredo !), on ne vous conseille pas de
vous reporter à la filmographie. Non seulement, vous ne trouverez aucun
commentaire, mais on vous livre une liste de titres non identifiés,
naturellement, on en oublie, et voilà que les films muets deviennent des
parlants ! Il ne vous reste plus qu’à aller fouiner chez les bouquinistes
si vous voulez retrouver le vrai parfum de ces somptueux feuilletons
fin-de-siècle.
Mémoire. Tiphaine Samoyault, Littérature et mémoire du présent (Pleins
Feux, 2001, 43 p., 7,2 €). On peut révolutionner le monde avec 40 pages, mais
ce ne sera pas pour aujourd’hui. Rien de décoiffant dans cette honnête
conférence-débat. L’éditeur n’ayant pas jugé bon de préciser le contexte ni le
public, on se permettra de ne donner que notre étroit point de vue : la
publication de cette causerie non exempte de généralités fragiles ne nous a pas
paru relever d’une urgence intellectuelle incontestable.
Mirbeau
(I).
Octave Mirbeau, Œuvre romanesque,
volumes 2 et 3 (Buchet et Chastel, Société Octave Mirbeau, 2001, 1353 et 1287
p., 41,16 et 41,50 €). Au sommaire : Dans
le ciel, Le Jardin des supplices, Le Journal d’une femme de chambre, La Belle
Madame Le Vassart, Les 21 jours d’un neurasthénique, La 628-E8, Dingo et Un gentilhomme. L’annotation de chaque
volume est à mettre sur le compte de P. Michel, qui fut le collaborateur de
Jean-François Nivet pour la monumentale biographie de Mirbeau parue en 1990.
C’est tout dire.
Mirbeau
(II).
Sylvie Thiéblemont-Dollet, Octave
Mirbeau : un journaliste faiseur d’opinion (Presses universitaires de
Nancy, 2001, 106 p., 16,77 €). Fast-food.
Morand. Paul Morand, Entretiens avec Jean José Marchand et
Pierre-André Boutang (La Table ronde, 2001143 p., 6,8 €). Réédition.
Certains propos de ces entretiens sont à mettre en perspective avec le journal
de l’écrivain qui fut publié il y a quelques mois. L’intérêt documentaire de
ces entretiens n’est pas tout à fait négligeable – encore que Morand s’y montre
sous un jour le plus souvent convenu – mais il est sans commune mesure avec
celui du journal.
Moselli. Jean-Louis Touchant, L’Apothéose du roman d’aventure. José
Moselli et la maison Offenstadt
(Encrage, 2001, 223 p., 35 €). Auteur populaire publié par les éditions
Offenstadt (L’Épatant et L’Intrépide sortaient de cette maison),
José Moselli (1882-1941) est l’auteur des Requins
du Pacifique, des Extraordinaires
Aventures de Frederic-Kermit Bloomfield et d’innombrables feuilletons.
Auteur et maison d’édition disparurent avec la Seconde Guerre mondiale.
L’auteur de cet essai méthodique, documenté et nostalgique, sur l’univers de
Moselli est Jean-Louis Touchant, qui préside aux destinées de l’association des
Amis de la littérature policière.
Musée
d’Orsay.
Jean-Jacques Lévêque, Musée d’Orsay.
Tentative d’un itinéraire à travers les collections (ACR, 2001, 192 p.,
18,29 €). Si les illustrations de ce guide sont, en dépit de la petite taille
du volume, judicieusement choisies et agréables à l’œil, le commentaire reste
très général et ponctué ça et là d’approximations hardies. Ainsi, Coin de table de Fantin-Latour :
Rimbaud est appelée « la folle
épouse » (un compromis, sans doute, entre l’époux infernal et la Vierge
folle d’Une saison en enfer) et
le commentateur semble s’étonner de l’absence, sur le tableau, « de
Mallarmé, de Laforgue, de Barbey d’Aurevilly, de Daudet, de Villiers de
l’Isle-Adam qui y avaient leur place » (sic). Bah ! les touristes qui
achèteront ce guide à la librairie du musée d’Orsay n’y verront que du feu.
Musique. Roger-Ducasse, Lettres à son ami André Lambinet.
Présentées et annotées par Jacques Depaulis (Mardaga, Liège, 2001, 247 p., 29
€). Sont données ici 153 (sur 500) lettres écrites par le compositeur bordelais
Roger-Ducasse (1873-1954) à un ami professeur. Encore le texte n’en est-il pas
intégral, car on en a enlevé tout ce qui concernait des événements intimes ou
des proches ; cette petite toilette n’a donc laissé subsister que le musical.
Telles quelles, ces lettres, qui vont de 1901 à 1951, sont cependant fort
intéressantes et vivantes. Homme d’une grande culture, le compositeur se révèle
un épistolier verveux et amusant. Il sait à merveille raconter une anecdote ou
une conversation : voir par exemple son très divertissant dialogue avec
D’Annunzio, lequel avait d’abord songé à lui pour la musique de son Martyre de Saint Sébastien. Élève
privilégié de Fauré, Roger-Ducasse s’affirme grand admirateur de la musique de
celui-ci, « fleurant un peu le musc et la peau d’Espagne ».
Appréciant vivement Bach et Wagner, il déteste par contre Gounod et
Charpentier. Quelques réserves, parfois, sur son ami Debussy, dont les Nocturnes lui semblent « un bruit
imprécis ». Sévère oraison funèbre de l’homme Debussy : « Il n’avait
aucun ami et n’a jamais su se faire aimer. » Le Sacre du printemps ? « du bluff de génie ».
Roger-Ducasse ne cite pas une seule fois le nom de Satie : ignorance, ou mépris
? Comme témoignage de la vie musicale de tout un demi-siècle, ces lettres sont
un document de premier ordre, très évocateur. Page 107, il est question d’un
journaliste nommé Hervé, dont une note déclare : « non identifié ».
Il n’est pas difficile d’y voir le célèbre Gustave Hervé (1871-1944),
socialiste antimilitariste devenu nationaliste à tous crins en 1914. Discographie,
bibliographie, répertoire et index.
Musset (I). Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, édition établie
par Frank Lestringant (Folio-Théâtre, 2001, 174 p., 3 €). Auteur d’une
biographie de Musset parue en 1999, Frank Lestringant signe ici une nouvelle
édition des Caprices de Marianne. La
préface met en avant la duplicité de l’œuvre et des personnages de Musset sans
jamais charger ces Caprices d’une
complexité et d’une profondeur parasites, et un dossier regroupant l’étude des
sources et l’historique de la mise en scène apporte des informations
périphériques pertinentes sur un texte qui demeure très ouvert, qu’on le lise
dans un fauteuil ou qu’on l’entende de la corbeille. On regrettera la lourdeur
du cahier des charges d’une telle édition qui s’adresse manifestement au lycéen
pressé, obtus et fainéant puisque, outre un résumé de l’œuvre en fin de volume
– ou comment éviter de lire 50 pages – on trouve dans les notes des pans
entiers de la notice – ou les miracles du copier/coller. La répétition est la
base de la pédagogie mais reste fort éloignée de la rhétorique de Marianne.
Musset
(II).
Philippe Soupault, Alfred de Musset.
Présentation et anthologie (Seghers, Poètes d’aujourd’hui, 2001, 218 p.,
12,20 €). La maison Seghers réédite la fameuse monographie que son fondateur
avait commandé à Philippe Soupault sur Musset et qui parut pour la première
fois en 1957, dans la collection Poètes
d’aujourd’hui, et le seul apport notable est une très chiche bibliographie
complémentaire. Si l’on connaît les liens unissant Pierre Seghers et le
Surréalisme, on est toujours surpris de lire sous la plume d’un des
cofondateurs du mouvement une monographie, certes courte et allusive, consacrée
à un poète « maudit » par cette modernité même que revendiquait et
recherchait le Surréalisme. Soupault se veut sans complaisance (même s’il
persiste à se montrer plus rosse envers Sand qu’envers Musset) mais force est
de constater qu’il a grandement contribué à faire passer Musset du statut de
poète facile à celui d’immortel auteur de Lorenzaccio.
Cette réhabilitation partielle s’opère évidemment grâce à l’intercession de
Saint Charles et Saint Arthur : Musset a lui aussi expérimenté le
« dérèglement de tous les sens » et a vainement cherché son bien
« anywhere out of the world ». Qu’importe, après tout, puisqu’on ne
saurait douter de l’ivresse esthétique de Soupault devant telle page de La Confession ou tel vers d’Une soirée perdue.
Mystifications. Jean-François
Jeandillou, Supercheries littéraires. La
vie et l’œuvre des auteurs supposés (Droz, 2001, 534 p., 19 €). À lire
cette réédition d’un ouvrage paru en 1989 chez Usher, on se demande ce qui
séduit tant les amateurs de mystifications : le plaisir de voir autrui se
faire embrouiller (surtout s’il est célèbre ou académique) ou le vertige du
masque, c’est-à-dire l’impossibilité de définir et de circonscrire une identité à l’origine de ce qui s’écrit.
Ce n’est pas cette dernière option qu’a retenue Jean-François Jeandillou pour
la présentation des auteurs supposés, de Bilitis
aux Vingt-deux lycéens fantômes
de Libération en passant par Clotilde
de Surville, l’auteur s’appliquant surtout dans sa postface à établir une
typologie des situations mystificatrices et personagènes
(celui-là, c’est nous qui l’inventons), pour en arrêter un vocabulaire stable.
L’ouvrage proprement dit rassemble des extraits du corpus et des éléments
pseudo-biographiques ayant servi à la construction du personnage de l’écrivain
supposé, et une notice qui éclaire les rouages et fournit l’historique de la
mystification. Les amateurs aimeront, les autres se lasseront vite du style
entortillé de l’auteur, et regretteront l’absence, dans les notices, d’une
analyse de « l’horizon d’attente » évoqué pourtant dans la post-face,
c’est-à-dire des conditions du champ littéraire ou culturel qui rendaient
possible la réussite des mystifications. Bibliographie, index, et brève iconographie
(supposée).
Nerval. Jean-Paul Bourre, Gérard de Nerval (Bartillat, 2001, 192
p., 14,48 €). Ni biographie ni commentaire de texte, cet essai n’est sans doute
pas destiné aux connaisseurs de l’œuvre de Nerval, auxquels il apprendra peu de
choses. Il fait entendre, comme en écho, la voix d’un poète entendue par un
autre poète. De manière un peu prévisible, les rêveries alchimistes et les
vagabondages de la pensée de Nerval se prolongent ainsi vers Rimbaud et Breton.
Le propos central – Nerval médium – prend appui sur deux ouvrages de
vulgarisation scientifique. C’est pourquoi, emporté par son élan, l’auteur
écrit que telle formulation des Jeunes-France
de Gautier « est presque celle d’un théorème de la physique quantique
d’aujourd’hui ». Ce type de rapprochement ne va pas sans prendre le risque
de quelques clichés. Nerval se voit donc qualifié d’« albatros
blessé », afin de contenter les mânes de Baudelaire. C’est sans surprise
également qu’on lira que « Nerval a écrit Aurélia bien avant Une saison
en enfer de Rimbaud […] ». Bien évidemment, ni index, ni
bibliographie. Reste donc, au total, un propos agréablement rédigé, qui devrait
permettre aux exégètes de mieux comprendre l’œuvre de Jean-Paul Bourre.
Nougé. Paul Nougé, La Musique est dangereuse, écrits autour
de la musique, rassemblés et présentés par Robert Wangermée (Devillez,
Bruxelles, 2001, 205 p., 18 €). « À la fois excessif et mesuré »
comme le disait excellemment Jean Paulhan, Nougé a eu un rôle capital dans le
Surréalisme belge et l’a maintenu dans une rigueur intellectuelle qui lui
semblait faire défaut aux Parisiens. Ce volume regroupe l’ensemble de ses
écrits « autour de la musique », textes de spectacles, chansons et
réflexions théoriques. Très peu d’inédits (la presque totalité se trouve dans Histoire de ne pas rire), mais la
possibilité de lire de façon cohérente ces pages très diverses qui montre la
confiance de Nougé dans les pouvoirs de la musique (là où Breton refusait de
s’aventurer). Quelques épisodes majeurs du Surréalisme bruxellois apparaissent
ainsi en pleine lumière, comme Les
Dessous des cartes, réplique aux Mariés
de la tour Eiffel de Cocteau, le spectacle autour de Clarisse Juranville
préparé avec Magritte et qui fut précédé un soir par « la conférence de
Charleroi », beau texte sur l’espoir mis dans la musique (le titre du
volume est celui de la traduction anglaise de cette conférence). À chaque fois,
on retrouve le compositeur André Souris qui réalisa parfaitement les désirs et
les intentions de Nougé, avant de se voir tragiquement exclu en 1936, ce qui
brisa non seulement une grande amitié, mais aussi une voie neuve ouverte par cette
collaboration. L’intérêt du volume tient largement à l’annotation et aux
commentaires à la fois sobres et riches de Robert Wangermée ;
étonnons-nous seulement qu’il tienne à nous informer que Barbara, croisée par
Nougé vers 1950, est devenue plus tard « un des plus célèbres
auteurs-interpètes de la chanson française de la deuxième moitié du
siècle » en termes quasi identiques, à deux reprises en quatre pages
(p.193 et p. 196).
Paris. Georges Grison, Paris horrible et Paris original (Ramsay,
2001, 125 p., 22,71 €). Réédition (partielle) d’un ouvrage peu connu sur le
Paris d’il y a cent vingt ans. On visite des cafés, des caboulots, on découvre
les « petits métiers », on se délecte à la lecture
d’« affaires » policières fameuses en leur temps, on s’inquiète
devant les formes de folie recensées par l’auteur. L’horreur des vieilles
capitales, on le sait grâce à Baudelaire, tourne parfois aux enchantements.
L’ouvrage est abondamment et intelligemment illustré. On fredonne en le
parcourant : « C’est la canaille… / Eh bien j’en suis ! »
Paulhan. Julien Dieudonné, Les Récits de Jean Paulhan (Champion,
2001, 480 p., 80,80 €). Cette première étude des récits de Paulhan, aux beaux
titres (Aytré qui perd l’habitude,
Progrès en amour assez lents…), fait du secret un principe d’unité :
Paulhan obscur, une rhétorique de l’énigme dans les essais, une écriture de la
révélation dans les fictions. Une lecture précise de la basse continue des
récits, des écrits sur le langage à la peinture moderne, fait presque jouer
Paulhan contre lui-même : la fiction contre la raideur de l’essai,
l’écriture malgré le mal pénétrant de la précision. C’est la révélation de la
peinture qui a ainsi sauvé Paulhan du silence littéraire. Un solide outillage
de narratologie et un recours aux avant-textes du fonds Paulhan de l’IMEC
permet de construire une poétique générale des récits : leur « peu »
de matière, le privilège accordé à l’instant, le souci de la destination. Seule
la question du genre est posée tard et réglée vite, dans une conclusion un peu
convenue sur l’inclassable. L’étude est belle et prend à son tour un plaisir
élégant à manier les topiques du secret.
Peintres. Pierre Bonnard,
Édouard Vuillard, Correspondance.
Édition d’Antoine Terrasse (Gallimard,
2001, 117 p., 20,58 €). Après la correspondance Bonnard-Matisse, publiée dans
la même collection en 1991, voici la correspondance Bonnard-Vuillard, qui
laissera le lecteur sur la même faim. Sur soixante-trois lettres, ce qui n’est
effectivement pas mince, il faut déjà presque sauter bon nombre de simples
cartes postales à pur usage privé. On attend ensuite plutôt un trio qu’un duo,
avec Ker-Xavier Roussel, beau-frère, rappelons-le, de Vuillard et inséparable
complice ; mais justement, il faudra attendre le prochain Bonnard-Roussel
ou Vuillard-Roussel. Et ne parlons pas de la curieuse absence de voix donnée
aux femmes. Surtout, faute d’avoir été éclairée suffisamment de l’extérieur,
cette correspondance se trouve de fait réduite à une pure correspondance
familiale. Ne nous est donné ici qu’un vague aperçu de leur « vie
d’artiste » : rien, enfin quasiment rien, sur les marchands, sur les
critiques, qui aurait pu expliquer leur ascension, ou situer simplement leur
place dans l’aventure de l’art contemporain. Au surplus, les quelques notes,
qui souffrent déjà d’être courtes, sont le plus souvent décalées (problème
d’édition ?). Bon, direz-vous, voilà de la matière pour les futurs
biographes…
Poésie du
XXe siècle.
Gérard Farasse, Amour de lecteur :
Desnos, Dhainaut, Jaccottet, Jouanard, Kijno, Ponge, Prévert, Quignard,
Richard, Sarraute (Presses universitaires du Septentrion, 2001, 152 p.,
15,24 €). Gérard Farasse, professeur de Littérature française à l’Université du
Littoral et exégète de la poésie du XXe siècle, emprunte un vers à Francis
Ponge pour titrer son ouvrage : « Viens sur moi : / j’aime mieux
t’embrasser sur la bouche, / amour de lecteur ». L’ombre de Ponge plane
sur l’ensemble du texte – Gérard Farasse a participé à l’édition des Œuvres Complètes du poète pour la
Pléiade – même si, au même titre que pour Desnos, Dhainaut, Jaccottet,
Jouanard, Kijno, Prévert, Quignard, Richard et Sarraute, un seul chapitre (qui
propose une analyse de la posture de son écriture) lui est consacré. La préface
donne d’emblée le ton. Placée sous le signe de l’absence et de la filiation (le
livre se substitue à une mère disparue trop jeune en offrant « en
abondance nourritures et paroles »), elle noue un contrat de lecture basé
sur la subjectivité et le décalage. Dès les premières lignes, Gérard Farasse
tente de faire comprendre la manière dont il envisage l’écriture critique.
Selon lui, elle ne doit aucunement s’éloigner de l’œuvre et s’effacer dans une
neutralité de convention. Au contraire, elle doit proposer des lectures
singulières, à l’instar de Jean-Pierre Richard et de ses Essais de critique buissonnière. C’est avec une plume légère,
virevoltante, qui ne piétine pas, qui ne trébuche pas, que Gérard Farasse
propose ensuite un voyage dans les contrées des artistes cités précédemment.
Polars. Daniel Couégnas, Fictions, énigmes, images (Pulim, 2001,
226 p., 18,30 €). L’auteur d’Introduction
à la paralittérature (1992) a rassemblé dans cet ouvrage ses études des
vingt dernières années. Elles se focalisent sur le paratexte : annonces
des feuilletons, couvertures de Gino Starace, ou se déploient dans l’interzone
entre paralittérature et littérature, avec les grands auteurs : Féval,
Ponson du Terrail, Rosny, Wells, Jules Verne (une erreur non corrigée : la
Mission Barsac est de son fils
Michel), Lerouge, Leroux, Conan Doyle, Pierre Véry. Nonobstant les tics de
style, les références et la présentation d’allure scientifique (1, 1.1, 1. 2,
1.2.1…) qui datent du Structuralisme, c’est un livre honnête et chaleureux, aux
aperçus stimulants.
Proust (I). Alain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie, traduit de l’anglais par Maryse Leygnaud (10-18, 2001, 252 p., 7,42 €).
Félicitons Alain de Botton, jeune écrivain helvético-britannique, de nous avoir
enfin fourni de bonnes raisons de lire Proust. Avec beaucoup d’esprit et une
connaissance (personnelle) de l’œuvre, il en savoure les qualités et les
défauts sans recourir aux sabirs des snobs de tout acabit. Voilà qui reste bien
épatant. Son livre est non seulement impertinent, il est aussi indispensable.
Joli calligramme pages 42 et 43.
Proust
(II).
Serge Gaubert, « Cette erreur qui
est la vie ». Proust et la représentation (Presses universitaires de
Lyon, 2001, 160 p., 15,24 €). Serge Gaubert connaît Proust comme sa poche, ne
serait-ce que pour en avoir donné des adaptations au théâtre. Cet essai résulte
d’un projet inhabituel : « relire » l’œuvre non telle qu’elle se
donne dans des livres qu’on peut ouvrir pour les citer mais telle qu’elle
habite la mémoire et livrer ainsi la substance vivante d’une appropriation
totalement personnelle. La tentative n’a qu’en partie réussi, comme l’explique
Serge Gaubert, et il lui a fallu reprendre malgré tout l’œuvre imprimée pour
dissiper ou corriger les imprécisions du souvenir. Son livre est donc double
(ce qui n’est pas peu proustien) : une première partie retrace tout
l’itinéraire du narrateur à travers le dédale d’erreurs au bout duquel se
révèle malgré tout la vérité ; la seconde partie, plus analytique, réorganise
la lecture autour de diverses questions thématiques. Plus personnel et direct
dans son premier moment, l’essai se fait plus savant et distancié dans le
second. Quel que soit le versant qu’on choisira, on appréciera la finesse et la
clarté d’un écrit qui ne recèle certes pas de découverte mais constitue un très
bon guide pour qui cherche une initiation intelligente et sans esbroufe à des
subtilités que d’autres rendent opaques, là où Proust visait la clarté.
Psichari. Frédérique
Neau-Dufour, Ernest Psichari :
l’ordre et l’errance (Cerf, 2001, 369 p., 24,39 €). Fruit d’une thèse
soutenue en 1998 à l’Institut d’études politiques de Paris, le Psichari de F. Neau-Dufour est un essai
tout à fait honorable. Si l’on s’interroge sur la création du mythe Psichari
par les milieux conservateurs après la « mort héroïque » du centurion
mystique – et ce, malgré son dreyfusisme et son homosexualité –, il apporte des
explications. Côté purement biographique, aucune information ne manque (Renan est
bien son grand-père). La documentation est riche, le travail est sérieux. Trop
scolaire sans doute, comme en témoignent un appareil d’intertitres fastidieux.
Une seule remarque sur le fond : le Psichari littéraire apparaît
finalement assez peu derrière les figures du fils de famille, de l’amoureux, du
soldat, du sulpicien et du réactionnaire. Il est vrai que Frédérique
Neau-Dufour a inscrit sa recherche dans l’optique de l’histoire intellectuelle
et ne cherchait pas à faire œuvre d’historienne littéraire. N’empêche, le
parcours esthétique de Psichari et l’histoire de la réception de ses livres par
la communauté lettrée n’auraient pas été fouillés en vain. On saurait ainsi
peut-être pourquoi après avoir servi d’icône aux nationalistes, Ernest Psichari
figure, à l’instar d’un Paul Bourget, parmi les auteurs qu’on ne lit plus
guère.
Queffelec. Henri Queffelec, écrivain humaniste, sous la direction de Pierre
Dufief (Presses universitaires de Rennes, 2001, 224 p., 19 €). Voici un livre utile. Même si à première vue, le sujet
n’est pas d’une importance capitale, il vaut mieux que la trente millième étude
sur Proust ou Céline. L’écrivain brestois auteur de Un recteur de l’île de Sein (au cinéma Dieu a besoin des hommes) est mort en 1992 et, dix ans après, un
bilan est bienvenu pour cette œuvre qui connut une réelle popularité. Le
colloque tenu à Brest en 1999 réunissait des proches et des amis aussi bien que
des universitaires. Parmi les sujets traités, le « catholicisme
social » dont se réclamait Queffelec, l’unanimisme dont peut le
rapprocher, et le régionalisme au sens large : les conséquences de la
destruction de Brest pendant la guerre n’ont pas fini de se répercuter.
Queneau. Marcel
Bourdette-Donon, Raymond Queneau, l’œil,
l’oreille et la raison (L’Harmattan, collection « Critiques
littéraires », 2001, 253 p., 21,34 €). On peut vivre à N’Djamena (Tchad)
et s’intéresser à Queneau de manière informée. Les seize essais un peu minces
rassemblés dans cet ouvrage traitent d’une grande variété d’aspects de l’œuvre
quenienne, de manière souvent rapide et sur des thèmes passablement rebattus
mais parfois aussi de façon plus originale et sur des questions plus
inattendues. On retiendra ainsi un curieux chapitre sur « Les Variantes
affectives du point » ou d’autres sur l’image du feu ou sur les figures de
l’attente. Les connaisseurs n’y trouveront pas de quoi révolutionner leurs
idées mais, ici et là, des remarques qui ne manquent pas de finesse.
Hélas !, comme toujours chez L’Harmattan, une fois la couverture franchie,
c’est un désert typographique assez désastreux qui attend le lecteur.
N’insistons pas. Bibliographie et index des œuvres citées.
Rébus. Honoré, Cent rébus littéraires (Arléa, 2001, 105
p., 22 €). Les rébus de ce recueil ont paru pour la première fois dans le
mensuel Lire entre 1983 et 2001.
Chacun est accompagné d’une question-devinette, et la solution se trouve au
verso. Un échantillon ? Voyez le dessin ci-dessous, dont le commentaire
est le suivant : « Son livre fit scandale : le démon
s’était emparé du héros. » La réponse ? « Raie-mont-radis
gai ».
Récit de
voyage.
Valérie Berty, Littérature et
voyage : un essai de typologie narrative des récits de voyage français au
XIXe siècle (L’Harmattan, 2001, 224 p., 18,29 €). Le titre de
cet ouvrage est quelque peu trompeur. Le voyage dont il y est question se
limite en fait à l’Orient – ce qui n’est déjà pas si mal et occupe en effet une
bonne partie de la littérature plus ou moins spécialisée du XIXe
siècle. À partir d’un large échantillon représentatif où ne figurent pas que
Chateaubriand et Flaubert, les classiques du genre, Valérie Berty tente de
montrer comment s’articule et s’organise en se différenciant progressivement ce
genre qui n’en est pas un. À l’aide de quelques-uns des outils de la poétique
narratologique (ce livre est issu d’une thèse), elle permet d’apprécier ce qui
va faire la différence entre l’ouvrage à valeur documentaire et consommé comme
tel, le journal et le « voyage initiatique » – cette dernière forme
prenant de plus en plus de place et s’épanouissant au XXe siècle.
L’étude s’écarte du traitement strictement littéraire pour replonger le livre
de voyage dans des réalités bien concrètes : les conditions matérielles de
l’aventure, la demande de choses vues, etc. On aurait cependant aimé que
cet aspect soit plus détaillé et plus précis. Raisonnablement bien écrit pour
un travail académique, l’ouvrage complète le rayon « voyages »
aujourd’hui en pleine inflation critique. Il est, hélas !, publié par un
éditeur dont la marchandise n’est pas toujours sans mérites mais dont les
conditions de fonctionnement draconiennes produisent systématiquement des
objets bourrés de défauts : typographie désastreuse, coquilles non
corrigées, index en rapport approximatif avec le texte (ainsi d’une page 157
sans cesse mentionnée alors qu’un seul nom y apparaît – lui-même évidemment
avec un numéro de page différent dans l’index !). La bibliographie
présente son lot de mastics, on s’en doute.
Renan. Ernest Renan, Ma sœur Henriette, suivi de lettres d’Henriette Renan à son frère (1838-1850),
texte-préface de Mona Thomas (Coop Breizh, Seizhavel, 2001, 158 p., 11 €). En
couverture, la reproduction de Fantin-Latour donne la juste couleur du tombeau
écrit par Renan à la mémoire de sa sœur ; le sentiment d’intimité grise et
douce domine dans ce texte court que l’auteur n’avait pas voulu mettre dans le
commerce mais distribua aux proches : bizarre parallèle avec le H.B. de
Mérimée ! Tout est ici pudeur, affection, amour fraternel, sans que
l’emporte jamais la fadeur qui pourrait menacer : le récit de la mort
d’Henriette au Liban possède une vraie force. Cette sœur se sacrifie, mais
impose une marque impérieuse à la destinée spirituelle de son frère. Maître de
la litote, Renan ne rend pas compte des affrontements douloureux qui
l’opposèrent à Henriette. Aussi, à juste titre, l’édition propose-t-elle une
longue préface qui complète l’histoire (sans toujours éviter la paraphrase) et
un choix de lettres où les conflits sont patents, surtout en 1848. L’ensemble
est attachant.
Rimbaud. Arthur Rimbaud. Poèmes et textes mis en images par Gabriel Lefebvre
(La Renaissance du livre, 2001, 149 p., 34,50 €). Les illustrations pourraient
être celles d’un bambin doué pour la peinture. C’était peut-être ce qui
convenait le mieux pour illustrer l’œuvre poétique d’un « enfant touché
par le doigt de la Muse ».
Robbe-Grillet. Christian Millat, Robbe-Grillet, romancier alchimiste (L’Harmattan
et les éditions David, 2001, 320 p., 26 €). Il est
difficile de rendre compte de ce volume dont le titre résume clairement le
contenu. La lecture attentive que fait Christian Millat des romans de
Robbe-Grillet lui permet d’y retrouver nombre de schémas et d’éléments qu’il
met en rapport avec les procédés de l’alchimie. Le problème vient au moment où
il se réclame non d’une mythocritique, mais de l’épistémocritique et souligne
que « l’alchimie n’est pas ici identifiée à un récit mythique, mais à un
corps de doctrine », ce qui suppose une intentionnalité du romancier.
Heureusement, dans sa conclusion, l’auteur n’infère pas de son analyse que
« Robbe-Grillet est un alchimiste », mais seulement « un
écrivain alchimiste ». Le plus m’as-tu-vu des écrivains contemporains
n’est donc pas le successeur de Fulcanelli : nous respirons. Pourtant le
flou règne : Baudelaire, par exemple, est donné page 270 comme
« poète alchimiste » : quel sens cela a-t-il, sinon métaphorique ?
Sur un terrain voisin, les travaux de Simone Vierne sur le roman initiatique
étaient autrement plus nuancés et donnaient davantage à penser. Reste que,
au-delà de ce problème théorique, le volume se lit avec intérêt, en particulier
lorsqu’il souligne la présence importante, directe ou non, de l’alchimie aux
éditions de Minuit.
Roman. Jérôme Meizoz, L’Âge du roman parlant, 1919-1939 :
écrivains, critiques, linguistes et pédagogues en débat. Préface de Pierre
Bourdieu (Droz, 2001, 512 p., 51,22
€). Spécialiste de l’œuvre de Ramuz, Jérôme Meizoz livre sa thèse sur
l’oralisation du récit et les tenants de cette ouverture de la langue
littéraire aux matériaux de la langue vivante offerts par le commun, dans la
tradition de Rabelais, Villon et ses coquillards, Vadé et ses poissards, Schwob
et les décrypteurs de l’argot. Il y intègre les arguments des professionnels de
la langue (grammairiens et linguistes) et de la littérature (critiques), et
reprend les débats de l’entre-deux-guerres dont il n’est pas réducteur de dire
qu’ils voient s’affronter peu ou prou des adeptes d’une langue française gravée
dans le marbre qui écrivent en tirant la langue et des auteurs capables de
transgressions, généreusement débordants, voire éructants. Question de
personnalité, et d’esthétique. Sont mis en exergue : Aragon, Cendrars,
Céline, Giono, Queneau, Poulaille, Bally, Thérive, Freinet. On regrette
l’absence du parangon – discret, mais parangon tout de même – de cette
introduction de la langue parlée dans le récit littéraire : Marc Stéphane
sans lequel, peut-être, Céline n’eût pas écrit tout à fait de la même manière.
Il y aurait lieu de pousser plus loin cette recherche en étudiant maintenant
les écrivains d’aujourd’hui qui font mine d’écrire comme « on » cause
sous l’effet d’une course irréfléchie à la « modernité » : c’est
grand style de mal écrire ou, précisons, de mal écrire comme on (l’auteur)
imagine que l’« on » pense.
Roy. Jacques Cantier, Jules Roy,
l’honneur d’un rebelle (Privat, 2001, 128 p., 11,89 €). En attendant la
publication de sa thèse sur L’Algérie
sous le régime de Vichy prévue en 2002, Jacques Cantier consacre à Jules
Roy un vade-mecum intéressant. Son petit livre, très dense, reprend fidèlement
le fil d’une vie peu ordinaire. Il propose un portrait en pied du chevalier
debout, franc du collier et pas commode, d’un homme volontiers cabochard qui
eut le courage d’exprimer ses opinions et le mérite d’en admettre les
conséquences professionnelles – il était guerrier – et littéraire. Un seul petit
regret à ce propos : Jacques Cantier, qui est historien et politologue
aussi, ne souligne pas suffisamment l’aspect purement littéraire de son parcours.
On aimerait voir cité, par exemple, le nom de Joseph Bollery qui a conduit Roy
à se faire l’exégète de Bloy. Mais il est vrai que l’on dispose déjà de son Journal en trois volumes et des Mémoires barbares.
Sarrazin. Albertine Sarrazin, Lettres de la vie littéraire 1965-1967 (Pauvert,
2001, 110 p., 16,77 €). La Bonnie Parker des années soixante, bien oubliée
aujourd’hui, fut un personnage scandaleux, une cambrioleuse mise en prison à
dix-sept ans puis évadée, une passionnée de littérature qui a conté sa vie dans
ses romans. L’époque l’avait pourtant élevée au rang d’icône littéraire :
après la publication de son autobiographique L’Astragale, en 1965, suivi la même année de La Cavale, elle fut adulée soudain par les médias, mise à la une de
tous les magazines. Albertine Sarrazin poursuit son travail autobiographique
dans ses lettres, soigneusement conservées par ses soins, qui vont du début de
sa gloire littéraire jusqu’à sa mort soudaine, par maladie, en 1967. Cette
pré-Christine Angot, à la vie blessée et à l’écriture sincère, pénétra en
intruse dans le milieu de l’édition, moins naïve que sincèrement ravie de sa
célébrité et de sa fortune soudaines. Sa voix se laisse entendre crûment,
multiple, des premières lettres à son éditeur où elle est respectueuse puis
amicale, à celles à sa mère adoptive, restée en province, et à celles à son
mari, où le discours amoureux se redit sans cesse, complice, à la limite du
compréhensible, touchant. C’est cette voix, ce discours souvent argotique,
parfois mêlé de mots d’anglais où Albertine Sarrazin semble tout aussi détachée
du langage que des contraintes imposées par la vie, qui est l’intérêt principal
de ce recueil parfois long et au contenu sans grande valeur. Elle-même a
conscience d’être un personnage de son propre roman, où elle se met en scène
pour ses proches lorsqu’ils sont éloignés ; et comme dans un roman, sa vie
semble tendue vers la mort, dont les dernières lettres se font l’écho.
Émouvante est la lettre laissée à son mari au chevet de son lit d’hôpital.
Senghor. Le Siècle Senghor, sous la direction d’André-Patient Bokiba
(L’Harmattan, 2001, 260 p., s.p.m.). Cet ouvrage est constitué de seize
contributions analytiques provenant essentiellement de spécialistes de
littérature africaine aussi bien africains que français. Il est divisé en trois
parties inégales : réception de l’œuvre de poétique et critique de feu Léopold
Sédar Senghor, définitions et approches de la négritude, dimension politique de
la pensée et de l’action. Dans la première partie, la plus intéressante et la
plus longue (huit contributions sur seize), les auteurs analysent les poèmes
depuis les premiers textes moins connus jusqu’aux plus classiques. Sont étudiés
les divers procédés stylistiques et rythmiques de la poésie senghorienne, les
rapports du poète avec le Surréalisme et la négritude, l’histoire de la
réception de cette œuvre ou les grands thèmes chers au poète. Quant aux
deuxième et troisième parties, qui se consacrent à la position politique de
Senghor, elles se présentent comme une reprise d’idées connues, qu’il s’agisse
de la négritude, du métissage ou de la francophonie. Le siècle Senghor constitue, on le voit, un ensemble d’études
diverses dont l’intérêt manifeste est de rappeler le rôle politique de Senghor
pour l’Afrique, mais qui apporte peu d’éléments nouveaux pour la compréhension
de l’œuvre. De fait, si on peut apprécier l’effort de présenter l’homme et son
œuvre ainsi que sa pensée politique – le profane y découvre l’itinéraire de
Senghor –, on peut regretter que le livre soit présenté comme une sorte
d’hagiographie, puisque le lecteur informé y apprend bien peu de choses. L’auteur
du volume ne s’en cache pas : pour lui, ces études sont avant tout « un
acte de gratitude » et un « hommage au chantre de la négritude […] et à
l’homme d’État sénégalais ».
Sens. Éric Benoit, De la crise du sens à la quête du sens.
Mallarmé. Bernanos. Jabès (Cerf, 2001, 153 p., 20 €). S’il est une qualité
qu’on apprécie dans le texte d’Eric Benoît, c’est l’économie. Sa lecture
entrecroisée de Mallarmé, Bernanos et Jabès face à l’effacement de la
transcendance garante des valeurs, est menée sans tapage, avec précision et
clarté, en contrôlant de part et d’autre le corpus et la réflexion
philosophique. Ce n’est pas une mince qualité sur un sujet si galvaudé.
Mallarmé, Bernanos, Jabès, l’un athée, l’autre chrétien, le dernier juif, ont
en commun une œuvre qui fait accomplir au lecteur le passage du désespoir du
non-sens à la conquête d’un sens produit par le texte illimité, ouvert, travaillé par un infini processus herméneutique.
Cette thèse est construite autour de l’analyse d’une double crise, théologique
(la mort de Dieu, subie et non conquise par l’homme), historique (l’histoire
comme épreuve du mal), dont l’issue commune est poétique : l’œuvre se
donne alors à lire comme une téléologie sans fin, l’issue de la crise du sens
se trouvant dans l’inachèvement de la quête du sens. On ne saurait trop
recommander à nos lecteurs de ne pas s’en tenir à ce maigre résumé, sous peine
de manquer la subtilité des lectures proposées au fil de cette démonstration,
même s’il faut pour cela traverser des maquis de citations redoutables et
hérissés de majuscules barbares (on entend d’ici l’éditeur :
« surtout, pas de notes ! »).
Sentences. Corinne Bouteleux, Les Phrases célèbres : pour nourrir et
argumenter rédactions, discours, débats… (De Vecchi, 2001, 240 p., 15 €).
« La critique est aisée et l’art est difficile », « Le
Pape ! Combien de divisions ? », « Impossible de vous dire
mon âge, il change tout le temps », « Ô liberté ! que de crimes
on commet en ton nom ! » et bien d’autres sentences homologuées pour
les dîners en ville sont répertoriées dans ce volume qui
« rafraîchit » la culture dont on n’a pas eu le temps de se doter. Le
livre a aussi le mérite de permettre d’identifier l’auteur d’une citation que
l’on a en tête sans parvenir à en retrouver l’inventeur. Qui a dit :
« Les affaires ? C’est l’argent des autres » : Dumas
fils ? Zola ? Balzac ? Mirbeau ? (Réponse : Dumas
fils).
Séverine. Paul Couturiau, Séverine, l’insurgée (Éditions du
Rocher, 2001, 397 p., 20,50 €). Un beau sujet, mais traité sur un ton
bonimenteur qui gâche le récit, et avec une mise en page des plus bâclées (le
texte et les citations sont sur le même plan, de sorte que, souvent, on ne sait
plus qui parle, le biographe ou son héroïne). Paul Couturiau est romancier et,
qu’on le veuille ou non, les romanciers ne font pas de bons biographes.
L’auteur s’est pourtant livré à quelques recherches personnelles dans des
archives publiques ou privées qui situent son ouvrage à cent coudées au-dessus
de la médiocre biographie de Séverine que publia Evelyne Le Garrec il y a deux
décennies. Disons que Séverine,
l’insurgée fait de son signataire un Troyat supérieur.
Souvenirs. Georges Belmont, Souvenirs d’outre-monde. Histoire d’une
naissance (Calmann-Lévy, 2001, 440 p., 22,85 €). Chose très rare, ces
souvenirs sont écrits par un homme qui a su voir et sentir, et qui parvient à
faire voir et sentir. Ce premier volume des mémoires du célèbre traducteur
Georges Belmont est donc extrêmement prenant. D’emblée, le ton retient, tout
comme la précision vécue que l’auteur sait mettre dans son récit. Belmont y
conte sa vie, des débuts aux années 1932-33. Son enfance à Belley et à Lyon, de
fils de parents très laïques, puis la découverte de Paris, les cafés de
Montparnasse et l’entrée à Normale Sup. (condisciples : Brasillach,
Bardèche, Maulnier et… Paul Guth !). Rue d’Ulm, l’amitié avec Beckett,
lecteur d’anglais, qui nous vaut des pages d’un grand intérêt : Beckett
très influencé par le Journal de
Jules Renard ; Beckett brouillé avec Joyce, dont il refuse d’épouser la
fille Lucia ; le taciturne Beckett chez lui, à Dublin (où Belmont est
ensuite lecteur). Plusieurs chapitres évoquent justement l’Irlande, où Belmont
resta de 1929 à 1931 : pubs, université, paysages désolés et magiques.
C’est à Dublin que Belmont connaît Marcelle, jeune veuve qu’il épousera
bientôt. À ce sujet, le livre contient de nombreuses remarques et anecdotes
personnelles témoignant de la misère sexuelle des adolescents de cette époque,
problème dont l’auteur souligne toute l’importance et qui est comme le revers
d’une certaine image libertine des Années folles. À son retour d’Irlande,
Belmont fréquente le monde littéraire : évocations cursives mais justes de
Desnos (amusant surnom de Paul Éluard : « L’Élu des
Draps » !), Paulhan, Gide et Eugène Jolas. Mais la grande figure
reste celle de Joyce, et ce n’est pas un hasard si ce livre s’ouvre et se ferme
identiquement sur une évocation de l’auteur de Finnegans Wake. La silhouette qu’en laisse Belmont ne cherche
d’ailleurs pas à être familière et garde tout son mystère. Une remarque, pour
finir : l’auteur, qui fut un grand traducteur, nous laisse un peu sur
notre faim en n’expliquant point comment lui vint sa passion pour l’anglais.
Peut-être réserve-t-il cela pour le second volume, attendu avec impatience.
Swedenborg. Ursula Fortiz, Swedenborg. Son histoire, sa personnalité,
ses influences (Éditions de Vecchi, 2001, 126 p., 14,03 €). Ce n’est pas
encore cette fois-ci que le lecteur francophone aura droit à un ouvrage sérieux
sur cette personnalité exceptionnelle dont la vie enjamba le XVIIIe
et le XIXe siècles et qui fut à la fois un savant de premier ordre
et un illuminé atypique. On sait plus ou moins ce que lui doivent Balzac et
Baudelaire mais plutôt par ouï-dire que de première main, et pour cause :
les traductions de son œuvre scientifique sont à peu près inexistantes ou
introuvables, et les études approfondies rarissimes. Le Boys des Guays n’a
guère eu d’imitateurs : c’est encore sa traduction du Traité des représentations et des correspondances que les Éditions
de la Différence ont reprise en 1985. Le livre d’Ursula Fortiz pourra tout
juste donner une idée d’ensemble de la vie et de quelques idées de son sujet,
sans excès de récupération « ésotérique », ce qui est méritoire pour
une collection où il n’est question que de Fulcanelli, Nostradamus,
Cagliostro, etc. Bien sûr, pas un index, pas une citation référencée, pas
de bibliographie. Pour en savoir plus, il vaut encore mieux lire le Swedenborg de Martin Lamm, traduit du
suédois chez Stock en 1935 dans la série des Publications du Fonds Descartes
avec une préface de Valéry, séduit par cette « forêt enchantée où chaque
pas fait lever des vols soudains d’idées ».
Théâtre. Anne-Simone Dufief, Le Théâtre au XIXe siècle :
du romantisme au symbolisme (Bréal, 2001, 224 p., 14,03 €). Malgré l’irritante sauce pédagogique dont il se pare, voici
un intéressant bilan de l’histoire du théâtre du XIXe siècle. Trop
longtemps calomnié, réduit à Musset et à Labiche, le répertoire commence à en
être mieux connu, grâce à des études précises, comme le Scribe de Jean-Claude Yon, grâce aussi à de nombreuses
reprises : ainsi, depuis quelques années, Maeterlinck est-il régulièrement
présent sur les scènes françaises. Anne-Simone Dufief traite réellement de
l’ensemble d’une production riche autant que variée, et consacre des pages à
Casimir Delavigne ou à Émile Augier aussi bien qu’au théâtre naturaliste ou à
la féerie ; elle se heurte aux frontières scolaires qui excluent l’opéra
et le ballet, consubstantiels pourtant au théâtre du XIXe siècle. On
prend acte avec plaisir de cet élargissement du champ de réflexion.
Curieusement (est-ce le prix à payer ?), Rostand est ignoré bien que la
couverture montre Cyrano ou plutôt tente de le dissimuler dans une grisaille
bien laide. On fera au moins une critique grave : qu’il soit question
(page 144) de « l’échec du théâtre symboliste » sans autre
précision ; ce verdict est pour le moins discutable ! Quelques
erreurs ou lapsus – Lucrèce Borgia
donnée comme drame en vers ; Lorenzaccio
censé porter des traces du voyage en Italie ou Villiers rencontrant Wagner à
Bayreuth (il n’y alla jamais, mais à Triebschen), Tintagel pour Tintagiles –
sont à déplorer dans un livre stimulant.
Théâtre
naturaliste.
Théâtre naturaliste, théâtre
moderne ? Éléments d’une dramaturgie naturaliste au tournant du XIXe
au XXe siècle, études réunies par Karl Zieger et Amos Fergombé
(Presses universitaires de Valenciennes, « Recherches
valenciennoises » n° 6, 2001, 313 p., 22,86 €). Le théâtre naturaliste a
mauvaise presse. Un colloque tenu à Valenciennes en 1999 et dont les actes sont
réunis ici a tenté d’aller au-delà des quelques stéréotypes à quoi se résument
bien souvent les allusions à ce théâtre illustré par les seuls noms de Zola et
d’Ibsen. Plus d’une vingtaine de spécialistes français et européens traitent la
question de manière à la fois large (sous un angle comparatiste, surtout avec
les cultures germaniques) et érudite, à partir d’un cadre bien tracé par Yves
Chevrel dans son texte d’ouverture : n’y avait-il pas dans ce théâtre les
germes méconnus – et parfois plus que cela – des rénovations qui vont
bouleverser la dramaturgie au XXe siècle après un siècle
d’immobilisme esthétique ? De Mirbeau aux « micro-drames » du Chat Noir, de Feydeau à Méténier, de
très nombreuses facettes des apories de l’esthétique naturaliste et de ses
entours sont ici examinées avec attention. Une partie des articles porte sur la
réception de ce théâtre dans d’autres pays européens et l’on sera peut-être
surpris d’y trouver les noms de Brecht et de Heiner Müller. Remarque
intéressante de la postface : peut-être est-ce le cinéma qui a réalisé les
ambitions dramatiques du théâtre naturaliste, désormais négligé. Ni index ni
bibliographie. Un seul article présente une iconographie.
Timbrées. Sylvie Pélissier, Autographes timbrés (La Poste, 2001, 206
p., s.p.m.). Ce catalogue d’autographes timbrés a paru à l’occasion du salon
mondial du timbre qui se tient tous les dix ans, explique, dans un avant-propos,
Sylvie Pélissier, qui fut commissaire de l’exposition où furent présentées ces
lettres signées Baudelaire, Hugo, Leconte de Lisle, Pasteur, Isadora Duncan,
Colette, Dreyfus, Rodin, Degas, Verlaine, Mistinguett, Cocteau, Louis Jouvet,
Einstein, Gandhi, Neruda et une bonne centaine d’autres. Les fac-similés sont
d’une qualité et d’une fidélité peu communes : on jurerait souvent tenir
l’original dans les mains. L’art épistolaire ne survivra sans doute pas à
l’e-mail, et cet album parfaitement maîtrisé le fait grandement regretter. La
préface est de Régis Debray. Parmi les documents les plus curieux, une lettre
de Charles de Gaulle à Louis Aragon, datée du 15 mars 1945 : « La
plupart des poèmes que vous avez bien voulu m’envoyer m’étaient connus. Ce
n’est pas sans émotion que je les ai retrouvés. Vous avez été une des voix de
la France blessée. Sans les poètes, les siècles futurs se seraient l’un à
l’autre éternellement renvoyé la plainte informulée de la patrie violée, sans
peut-être plus tout à fait en comprendre le sens. » De Gaulle lecteur
fidèle d’Aragon, on ne s’en serait pas vraiment douté.
Trouille. Clovis Trouille, Correspondance à Maurice Rapin, édition
établie par Xavier Canonne (Devillez, 2001, 125 p., 15 €). « Si Trouille
m’était conté, j’y prendrais un plaisir extrême », disait une de ses
amies. Nous avons nous aussi pris un plaisir extrême à cette belle édition, qui
nous arrive de Belgique (et dans une présentation fort soignée), des lettres que
l’auteur de l’inoubliable Dialogue au
Carmel adressa de 1959 à 1964 au critique Maurice Rapin. Lettres assez
remarquables par leur ton, fait d’un mélange de bonhomie et de malice
pétillante, et parfois même de sarcasmes. On y trouvera d’intéressantes
considérations du peintre sur son art, et notamment sur le rôle joué par la
couleur dans ses toiles. Cette correspondance montre aussi, comme le souligne
le préfacier, que Trouille se tint toujours volontairement un peu en marge du
Surréalisme. C’est d’ailleurs assez tard qu’il reçut l’hommage de Breton :
né en 1889, il avait jusque-là gagné sa vie en peignant et retouchant des
mannequins… À ses moments perdus, il peignait pour lui-même, d’ailleurs
enchanté de conserver ainsi la totale indépendance de son art. À côté de
jugements dépourvus d’aménité sur l’art abstrait, Buffet, Mathieu, Balthus ou
César, on remarque des passages comme celui-ci, parfait tableau de plage signé
Clovis Trouille : « Hier, une superbe fille s’exhibait devant moi,
sur le sable, dans les positions les plus érotiques, ne laissant presque plus
rien à deviner. Et je n’avais d’yeux que pour une religieuse en blanc qui se
trouvait derrière cette fille, surveillant le bain d’un troupeau de gosses.
C’est plutôt avec elle que j’avais envie de faire l’amour, elle qui m’incitait
au divin viol. » Autre anecdote : « Breton me disait qu’il
remarquait toujours mon absence aux expositions de Max Ernst. Je lui répondais
que j’aimais mieux Dali et le 1er Chirico, ce qui jetait un
froid. » Du reste, le pape du Surréalisme se voit condamné sans appel
comme critique d’art : « Breton n’étant pas rétinien, il faut
l’annuler, en ce qui concerne la peinture. » L’artiste, qui ne jurait que
par Phidias et Vinci, était cependant conscient du côté subversif de sa
peinture : « Je n’ai jamais travaillé en vue d’obtenir un grand prix
à une biennale de Venise quelconque, mais bien plutôt pour mériter dix ans de
prison et c’est ce qui me paraît le plus intéressant. » Lettres ou
tableaux, on ne s’ennuie jamais avec Clovis Trouille.
Vallès. Jules Vallès, Les Victimes du livre. Écrits sur la
littérature, édition de Denis Labouret
(La Chasse au Snark, 2001, 336 p., 28,20 €). Jules Vallès critique
littéraire ? Comme l’écrit Denis Labouret dans sa (trop) courte
introduction, le titre ne va pas de soi. Non que Vallès, lecteur dévoreur et
exigeant, se soit désintéressé de ses contemporains ni de ses devanciers ;
mais, prompt à brandir son drapeau, l’auteur de L’Insurgé compte l’idéologie au rang des critères esthétiques. Il
faut en prendre son parti, d’autant que Vallès tourne et détourne volontiers
ses propres catégories lorsque sa sensibilité de lecteur l’exige, enrôlant
Goncourt ou Flaubert dans une insurrection symbolique à laquelle mènerait toute
littérature. Il serait vain de lui faire grief de ses erreurs, de ses
incompréhensions (la poésie ne reconnaîtrait pas ses petits dans ce volume), de
ses contradictions (rémanence du romantisme), tant l’essentiel est ailleurs,
dans la vigueur du style, la finesse de nombre de textes (comme la lettre à
Jules Mirès, chef-d’œuvre d’ironie désabusée, ou les articles consacrés à
Dickens, Swift, Zola). Quant à la bancale théorie des « victimes du
livre » qui donne son titre au recueil, et qui fonde l’exigence
vallésienne du franc-parler, de l’écriture vivante voire périssable, elle
présente une curieuse actualité pour le lecteur du XXIe siècle, à
condition qu’il remplace livre par télévision (« Ici l’on rêve. – Ici l’on
flâne. – Ici l’on pleure. Et un
tas d’autres poteaux plantés tout au long de la vie, auxquels le premier mouvement vient se casser les
ailes, et sur lesquels on lit son chemin, au lieu de le faire, l’œil en avant,
le cœur en haut ! »). Difficile d’évaluer les déterminismes des
systèmes culturels sans passer à l’absurde dénonciation de la logique même de
la culture comme système social : Vallès attaque des questions
essentielles et subtiles avec des armes inadéquates, souvent sa pensée doit
déjouer ses concepts, mais c’est cette complexité qui fait la richesse de ses
critiques.
Viardot. Arlène Butaux, La Vestale. Le roman de Pauline Viardot (Grand Caractère, 2001, 332
p., 21 €). Ce roman narre à la sauce Harlequin la carrière de Pauline Viardot
et s’émaille de citations d’airs célèbres, que l’on est certainement invité à
fredonner comme en un karaoké belcantiste. Mais sans la musique, nous devons
supporter la voix affreusement fausse d’un embryon de narratrice (Madame
Viardot en personne) qui exalte naïvement l’art lyrique et ses idoles. C’est
ainsi que La Malibran est déjà qualifiée de « mythique » par sa
sœur : à croire que Pauline lit Marie-Claire !
Outre ces nombreux couacs et les clichés surabondants, on relèvera l’indécence
du propos qui inféode son matériau à une vision gluante et grand-guignolesque
de la biographie d’artiste romantique. Et cet opus a beau nous seriner
maladroitement que « l’opéra est un monde d’illusions où les voix
inhumaines de l’art mènent au sourire de Cendrillon », il démontre plutôt
qu’il y a loin de la pantoufle de verre/vair aux gros sabots d’Arlène Butaux.
Vilmorin. Louise de Vilmorin, Intimités (Gallimard, Le Promeneur,
2001, 232 p., 19,95 €). Si l’actualité vous lasse,
avec son cortège de guerres, de crimes et d’attentats, réfugiez-vous un moment
dans l’univers feutré de l’auteur de Madame
de… Ces pages de journal (1950-1951) se déroulent dans un univers un peu
exotique pour nous, entre Maxim’s et Lanvin. On pleure la mort de Christian
Bérard. La narratrice se trouve pauvre, mais elle est heureusement entourée
d’amis millionnaires qui passent leur temps à lui offrir de ces couverts en
vermeil niellé dont elle raffole. Un peu vain, et bien agréable.
Voyages. Voyages d’écrivains au XIXe siècle. Voyage en Normandie.
Victor Hugo, Charles Nodier, Stendhal, Gustave Flaubert, Eugène Delacroix,
Théophile Gautier, Guy de Maupassant, Marcel Proust (Pimientos, 2001, 256
p., 17,99 €). Prenez les meilleurs écrivains du XIXe siècle,
envoyez-les au Mont Saint-Michel et demandez-leur de vous raconter leur voyage.
Tel est en résumé la formule involontaire de ce recueil de textes qui tourne
rapidement à ce jeu amusant : élire le meilleur écrivain du siècle. Vainqueur
du concours : Gautier, dont la largeur de palette et la profondeur de
réflexion sont impressionnantes. Perdant : Maupassant, dont la prose
insipide et mal fichue assomme et décourage. Et les autres ? Il faut
abandonner l’idée du concours pour en rendre compte, et songer plutôt aux Pastiches de Proust. Cet ouvrage est en
effet l’occasion rêvée de comparer les manières de chacun : sans surprise,
Hugo fait dans le monumental : « c’est une pyramide merveilleuse
assise sur un rocher énorme sculpté et façonné par le moyen âge. »
Stendhal fait, comme à son habitude, dans le (faux) blasé : « Ce
rocher isolé paraît sans doute un pic grandiose aux Normands, qui n’ont vu ni
les Alpes, ni Gavarnie. » Flaubert, fidèle à lui-même, fait dans le sordide,
ne voyant du Mont que « les tas d’orties dans les rochers » et
« les flaques d’urine qui rongent les pierres ». Cela mis à part,
l’édition de cet ouvrage laisse grandement à désirer, tant du point de vue de
la présentation (vraiment trop succincte) que du choix des textes : les
extraits de La Seine et ses bords ne
rendent pas justice à Nodier, dont il aurait été préférable de choisir les
pages sur le Mont Saint-Michel. Quant à Maupassant, on se demande ce que vient
faire là la nouvelle Les Héros modestes,
complètement hors sujet. Les coupes effectuées sans état d’âme dans les textes
sont tout aussi regrettables. Un livre bâclé.
Zola (I). Marie-Ange
Voisin-Fougère, L’Ironie naturaliste.
Zola et les paradoxes du sérieux (Champion, 2001, 272 p., 56,36 €). Il y a
belle lurette que les exégètes du Naturalisme ont abandonné les catégories de
la « neutralité », de la « transparence » ou de
« l’objectivité » dans leur lecture de Zola. Arguments polémiques et
circonstanciels, les références appuyées au paradigme scientifique de Claude
Bernard n’ont pas plus été appliquées systématiquement par l’auteur de l’Assommoir que l’écriture automatique par
les disciples de Breton. Zola a toujours insisté sur la dimension proprement
artistique de son œuvre, parce que c’est elle qui le séparait des
feuilletonistes. Son obstination à vouloir entrer à l’Académie française est un
des indices nombreux de son désir d’être reconnu comme un écrivain à part
entière. On ne rappellerait guère ces évidences si Marie-Ange Voisin-Fougère
n’avait construit tout l’argument de son livre sur « l’indéniable
paradoxe » qu’il y aurait à découvrir des signes ironiques chez Zola. Pour
elle, l’ironie est un « accroc » à la « sacro-sainte
impassibilité » de l’auteur et « toute référence à la littérature
tend à disparaître du roman naturaliste ». Construit sur de telles bases,
son livre s’interdit d’emblée toute conclusion intéressante. De fait, il se
borne principalement à recenser des figures ironiques disséminées dans l’œuvre
sans jamais les problématiser ou en interroger la cohérence. L’analyse commence
par un chapitre intitulé M. Zola
aimait-il rire ? On y apprend qu’il était d’un tempérament
mélancolique, mais qu’il ne dédaignait pas se moquer de ses contemporains.
Après quoi défilent les figures de l’ironie et des ironistes (dont Saccard, à
propos duquel l’auteure écrit que « seule l’étude des textes marxistes et
une réflexion politique continuelle peuvent conférer ce détachement »). Un
chapitre se détache dans cette compilation scolaire : il suit les
métaphores théâtrales utilisées par Zola pour décrire les ressorts de sa
« comédie humaine ». Mais ce theatrum
mundi, ici référé au seul modèle de Thomas
Graindorge, le roman de Taine, est loin d’appartenir en propre au
Naturalisme : il est un des principaux lieux communs de la sociologie
pratique élaborée par le roman du XIXe siècle. Passons sur
« les Français du groupe µ » (qui sont Belges) et ajoutons pour
conclure que la bibliographie de l’ouvrage est particulièrement pauvre en
références de langue anglaise ou allemande. On aura ainsi pris la mesure de cet
ouvrage léger vendu 56,36 euros.
Zola (II). Paul Alexis, Zola. Notes d’un ami, préface de
René-Pierre Colin (Maisonneuve et Larose, 2001, 338 p., 22,87 €). La brève préface de René-Pierre Colin trace un portrait
vigoureux et sympathique d’Alexis, souvent moqué pour sa ferveur démesurée
envers Zola, mais écrivain de qualité, bien placé pour présenter son maître
bien-aimé. Publié en 1882, c’est-à-dire à mi-parcours des Rougon-Macquart, ce témoignage aurait pu s’intituler hugoliennement
« Émile Zola raconté par un témoin de sa vie ». C’est un récit de
première main qui se lit toujours avec intérêt, même si le ton a parfois
vieilli. Il s’agit d’un reprint de l’édition
originale, la seule à ce jour, ce qui a sans doute rendu impossible l’ajout
d’une poignée de notes qui eussent été parfois utiles. En prime inattendue,
Zola a confié à son ami Alexis une liasse de poèmes de jeunesse inédits qui
occupent les cent dernières pages : leur auteur les offre sans illusion –
« Ils sont bien faibles et de seconde main » – et termine sur un
amusant parallèle entre Chateaubriand et lui-même.
Zola
(III)).
Sylvie Thorel-Cailleteau, La Pertinence
réaliste : Zola (Champion, 2001, 224 p., 36,59 €). Trop souvent
opposés pour les besoins de l’enseignement et par souci d’une illusoire clarté,
les mouvements littéraires symboliste et naturaliste sont de plus en plus
souvent rapprochés par la critique moderne. Dans le domaine théâtral, les
travaux de Jean-Pierre Sarrazac ont mis en lumière de nombreux points de
convergences entre leurs univers de référence. Le genre romanesque résiste
encore au parallèle, sans doute parce qu’il se décline lui-même en catégories
diverses, propres à rendre compte des différentes sensibilités (ainsi le roman
psychologique, le conte fantastique ou le récit parodique). Mais c’est surtout
le « monument Zola » qui lui fait obstacle. Par son adéquation massive aux
dogmes positivistes et par la puissance de sa description du réel, il semble
construit pour résister à toutes les dérives symbolistes. Pourtant de nombreuses
lézardes y ont été inscrites par une critique attentive à déceler la
fascination de l’auteur pour les métaphores proliférantes (Jean Borie) ou par
les ambiguïtés qui permettraient d’appréhender un auteur double (J.H.
Matthews). Depuis une dizaine d’années, les travaux de Sylvie Thorel-Cailleteau
insistent également sur l’intérêt d’une lecture « décadente » de son
œuvre ou, si l’on préfère, sur les liens qu’elle entretient avec la poétique
autoréflexive de Mallarmé. Le présent essai, rédigé d’une plume vive – et
parfois un peu hâtive –, ajoute de nombreux arguments au dossier. Il souligne
qu’on ne peut séparer, en Zola, la précision de l’observateur et la passion du poète.
L’œuvre se veut totale, parce qu’elle tente d’embrasser la totalité (fût-ce par
synecdoque) du Second Empire, mais également parce qu’elle donne au genre
romanesque l’ambition de ce faire. L’image qui rend compte de ce projet est
celle de l’arche ou de la cathédrale : image proustienne, ce qui n’est pas
un hasard, par laquelle Zola indique, dans Le
Docteur Pascal ou dans La Faute de
l’abbé Mouret, qu’il entend donner à son œuvre une structure analogue à
celle de la réalité qu’il décrit. En ceci, souligne Sylvie Thorel-Cailleteau,
il construit un réseau de figures et d’histoires qui renvoient toutes les unes
aux autres, et qui désignent, du même mouvement, le réel à construire et
l’architecture qu’il dessine.
[Paul Aron, Carole Aurouet, Patrick Besnier,
François Caradec, Alain Chevrier, Michel Décaudin, Éric Dussert, Nathalie
Fagot, Jean Faitreau, Cédric Gauthier, Thierry Gillyboeuf, Jean-Paul Goujon,
Jean-Louis Jeannelle, Vincent Laisney, Jean-Pierrre Lassalle, Jean-Jacques
Lefrère, Yann Le Pichon, Muriel Louâpre, Marielle Macé, Bertrand Marchal,
Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Gilles Picq, Claude-Pierre Pérez, Michel
Pierssens, Sandrine Raffin, Josias Semujanga, Cécile Stawinski, etc.]