EN
SOCIÉTÉ
Le Guide Nicaise des Associations d’Amis d’auteurs a été mis en ligne
sur le site Gallimard (http://www.gallimard.fr/nicaise/index.htm)
et reprend par ordre alphabétique – chaque lettre est cliquable – les
renseignements sur les 300 associations d’amis (dont 200 sont en activité) qui
sont contenus dans la version papier du guide : adresse, personne à
contacter, éventuellement courrier électronique.
Apollinaire. Que vlo’ve ? Bulletin
international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 14, avril-juin 2001
(60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Trois lettres inédites de Radiguet – signées
Raimon Rajki et non datées – à Apollinaire, publiées dans cette livraison,
figuraient dans le fonds de la correspondance reçue par le poète que la BnF
acquit en 1996. La première commence ainsi : « Cher Maître /
Trouverez-vous quelque intérêt à cet essai en prose d’un tout jeune – j’ai 17
ans – ? » La missive rappelle fort, le mensonge sur l’âge inclus,
celle que le « jeune » Rimbaud adressait au maître Banville un jour de 1870. À retenir, ce passage de la
deuxième des trois lettres de Raimon Rajki à Kostrowitsky : « Pour ma
plus grande édification, j’ai lu la préface de votre édition de Baudelaire. Une
affirmation de vous m’a laissé rêveur : Baudelaire est le fils d’E. Poe et
de Laclos. / Curieuses mœurs et toute baudelairiennes, lequel est le
père ? Lequel est la mère ? » Également au sommaire de cette
livraison : un article d’Antoine
Fongaro (« Des Lys ») qui voit « une scène de
masturbation » dans le poème Salomé,
et une étude de Laurence Campa, « Vie imaginaire d’Emmanuel Kant par
Apollinaire. De Quincey et Schwob sources de La mort de Kant ».
Audiberti. Cahiers
Jacques Audiberti. L’Ouvre-boîte, n° 22, avril 2001 (1 bis rue des
Capucins, 92190 Meudon). Ce numéro est consacré à la pièce, Le Mal court, récemment entrée au
répertoire de la Comédie-Française. Quelques articles sur l’histoire du théâtre
d’après-guerre, avec photographies, sur un sublime bavard condamné au silence
du purgatoire littéraire. Son « théâtre poétique » est d’ailleurs la
part la plus datée de son œuvre. Comme le dit un de ses fans, le lexicographe
Alain Rey, dans l’article final : « Audiberti, le romancier surtout,
n’est pas encore lisible, vraiment lisible par notre temps de pensée, de
paresse unique. Le grand public, drogué par les multinationales du rêve, sera
noyé par le torrent de ces mots, par ces cataractes de pitié humaine ». À
propos de paresse, le prochain numéro paraîtra dans deux ans.
Camus. Bulletin
d’information de la Société des études camusiennes,
n° 58, avril 2001 (10, avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). Suite de
l’actualité camusienne : on retiendra les publications à venir, d’une
part, en novembre 2001, un recueil d’articles et d’études consacré à L’Homme révolté ; d’autre part, en
2004 puis 2006, deux fois deux volumes des Œuvres
complètes (enfin !) dans la Pléiade (les précédents volumes de Théâtre, récits et nouvelles et d’Essais datent respectivement de 1962 et
1965). Voilà qui comblera les chercheurs et les curieux : des précisions
sur le fonds Camus de la bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence (ouvert il y a
un an), riche de 100 cartons d’archives et de 1200 imprimés, et la publication
d’un inédit, sans doute de la main de Camus, des statuts de l’Université
Ouvrière d’Alger, fondée en 1936, dont il était le secrétaire.
Gautier. Bulletin
de la Société Théophile Gautier, n° 22, 2000 (Université Paul-Valéry, route
de Mende, 34199 Montpellier). Ce numéro copieux comporte deux parties ;
des varia d’abord, avec, pour
l’essentiel, deux véritables feuilletons régulièrement publiés par le
bulletin : les carnets intimes d’Eugénie Fort (la mère du fils de Théo),
attachants et un peu tristes, et la chronologie de la vie de Gautier établie
par Pierre Laubriet, ici les années 1849-1860, qui mériterait une publication
en volume (à la date du 25 juillet 1854, on corrigera Emile en Emilia Galotti).
En outre, divers documents, dont un curieux plagiat du jeune Gautier touchant
« la statistique industrielle du département de l’Ain ».
Malheureusement, cette section présente aussi de pesants pensums (« Les
Structures narratives et l’intertextualité dans Constantinople » ou « La Douceur ironique dans Le Capitaine
Fracasse »), pages ennuyeuses et inutiles. La deuxième partie du
bulletin publie les actes d’un colloque consacré à Gautier et l’Espagne. Les
communications, portant presque uniquement sur España, sont dans l’ensemble intéressantes ; elles étudient la
mise en musique de certains poèmes (S. Escoubet), leur inclusion initiale dans
le récit de voyage (P. Berthier) ou simplement un vers surprenant (F. Brunet
s’interroge sur celui qui définit Philippe II comme le « Tibère espagnol »).
F. Court-Pérez traite de l’image de la mort, souvent brutale, dans le recueil.
On regrette que personne n’ait étudié le vaudeville de 1843, Un voyage en Espagne, auquel il est
plusieurs fois fait allusion. Déplorons la présentation exagérément austère et
même un peu sinistre du Bulletin Gautier,
qu’il devrait être possible d’améliorer sans beaucoup de mal.
Génétique. Genesis, n°
15 (Jean-Michel Place, 2000, 203 p.,
195 F). La plus belle des revues universitaires offre dans son dernier numéro
une série de dossiers et de documents qui illustrent la richesse de la démarche
« génétique », désormais parfaitement installée au cœur du paysage
critique français. Trois articles se consacrent à des peintres : deux à
Picasso, le troisième à Kandinsky. On découvre ainsi un Picasso poète à travers
plusieurs dizaines d’états extraordinairement travaillés d’un unique poème,
tandis qu’une étude sur les carnets des Demoiselles
d’Avignon met en évidence de manière minutieuse les « appropriations,
emprunts et détournements » effectués par le peintre pour nourrir son
projet. La génétique s’étend ainsi au champ pictural, mais sans tenter de le
réduire au modèle élaboré pour faire sens du manuscrit littéraire. Parmi les
autres articles, on retiendra une enquête sur l’étrange genèse du Simon Leys de Segalen, une très
instructive étude sur « Écriture et pratiques intellectuelles dans le
monde antique », un essai sur l’examen des écritures dans la médecine du
XIXe siècle, un entretien collectif avec quatre membres de l’Oulipo
réalisé par Jacques Neefs, l’analyse fouillée du dossier génétique de Poëtique de Pierre Louÿs par Jean-Paul
Goujon. Le document le plus étonnant demeurera cependant l’entrevue avec
Jacques Guérin réalisée par Catherine Viollet peu de temps avant la mort de ce
grand collectionneur. Le récit de sa quête des épreuves et des meubles de
Proust mérite d’être médité – de même que son affirmation, paradoxale pour
l’amateur exceptionnel qu’il fut, selon laquelle les écrivains ne devraient pas
garder leurs manuscrits ! Ce qu’il dit de l’amour des livres et des
autographes, ainsi que de sa façon de les rechercher et de les comprendre,
devrait être mis au programme de tous les lycées, pour l’instruction de la
jeunesse. Diverses chroniques complètent ce gros volume outre la bibliographie
exhaustive, établie par Odile de Guidis, des « Études génétiques,
éditions, manuscrits » publiés entre juin 1998 et janvier 2000.
Houellebecq. Les Amis de Michel Houellebecq, n° 6, février 2001 (122 rue de
Javel, 75015 Paris). Bien maigre, ce
bulletin, qui publie pour l’essentiel quelques témoignages de lecteurs ainsi
que diverses petites nouvelles ! Une (mauvaise) reproduction d’un poème
écrit par Houellebecq sur une nappe de restaurant après un concert entretiendra
le fétichisme des adeptes. Il reste à la rédactrice de ce bulletin, Michelle
Levy, à rassembler des contributions plus sérieuses : l’œuvre (qu’on
l’admire ou qu’on la trouve nulle) mérite mieux. On notera que l’association
compte un seul « membre d’honneur », Dominique Noguez. Toutes nos
félicitations pour cette insigne distinction.
Malraux. Présence
d’André Malraux, Cahiers de
l’Association Amitiés internationales André Malraux, n° 1, mars 2001 (6
cité Aubry, 75020 Paris). Fallait-il de nouveaux Cahiers Malraux alors qu’il existe déjà
une série éditée chez Minard/Lettres modernes ? Oui, en ont décidé
l’Association « Amitiés internationales André Malraux », créée en
1998, et Henri Godard, directeur de cette nouvelle publication, qui sera bisannuelle.
C’est vrai que la série Minard, lancée en 1972 par Walter Langlois et dirigée
aujourd’hui par Christiane Moatti, aura mis trente ans pour arriver à son
onzième numéro. Les initiateurs de cette nouvelle publication entendent surtout
« désofficialiser, voire désembaumer » Malraux, effectivement
« panthéonisé » depuis 1996, et « l’arracher à une vision
politique partisane ». « Il est désormais temps, annonce Henri Godard
dans son éditorial, que Malraux profite de la levée de cette chape de
désapprobation qui a pesé pendant quarante ans sur les intellectuels qui
s’étaient opposés à la puissance politique des partis communistes et à la
domination idéologique du marxisme. » Dont acte. Mais comment reparler
aujourd’hui de Sierra de Teruel –
objet de ce premier numéro – sans revenir sur l’engagement, plus que discuté,
de Malraux dans la guerre d’Espagne ? On cite bien, dans les références
bibliographiques, Franz-Joseph Albersmeier (paru dès 1973), Robert Thornberry
(1977), mais on a savamment noyé ces contestataires au milieu d’une pléiade
d’ouvrages purement didactiques qui donnent de Malraux un « profil »
aseptisé. On ne cite pas les écrits de Malraux réunis sous le titre La Politique, la culture (1996), puisque
l’éditrice, Janine Mossuz-Lavau, a sauté la période espagnole, et pas davantage
les écrits de Walter Langlois. Et l’on doit effectivement regretter que ledit
Walter Langlois n’ait pu donner jour, après L’Aventure
indochinoise (1967), à sa Croisade
espagnole, pourtant alors dûment annoncée. On ne rappelle bien sûr pas
Clara (Le Bruit de nos pas), et,
surtout, pas d’allusion à la polémique avec Trotsky : voyons, Gérard
Roche, de quoi vous mêlez-vous ?! Revenons au contenu. Ce sont surtout des
témoignages rétrospectifs (Louis Page, Denis Marion, Denise Tual), et un
article, repris d’une revue espagnole (Filmoteca,
décembre 1998), sur la copie retrouvée aux États-Unis de Sierra de Teruel. Mais il était difficile de faire mieux que Marcel
Oms : rappelons Cahiers de la
Cinémathèque (janvier 1977), et Avant-Scène
Cinéma (octobre 1989). Le seul vrai apport vient de Gérard Malgat :
« André Malraux et Max Aub : l’Espagne au cœur de l’amitié ».
Mais il faudra attendre le numéro 2, annoncé pour novembre 2001, pour avoir la
suite de l’article.
Maupassant. L’Angélus. Bulletin de l’association des
Amis de Guy de Maupassant, n° 11, décembre 2000-janvier 2001 (148 boulevard
de la Libération, 13004 Marseille). Dans ce mince
fascicule, pas de place pour l’inessentiel, et c’est tant mieux : un
article seulement sur l’œuvre, mais de qualité, c’est Mary Donaldson-Evans qui
revient sur le rôle, dans les nouvelles de Maupassant, d’un petit objet bien
riche en connotations, l’épingle. Des éclairages sur la réception de l’œuvre
(Nietzsche lecteur et amateur d’un Maupassant latin) et sur sa genèse (Tourgueniev en pré-texte), et surtout des
inédits : un article railleur de Maupassant sur les prix décernés par
l’Académie française, deux petites lettres relatives à Muterse, dernier
visiteur du Chalet de l’Isère à Cannes... et un tir groupé d’André-Pierre
Join-Diéterle, qui propose des commentaires sur la stratégie de dédicace de l’auteur,
restrictive et sélective (liste fournie), revient sur l’interdiction du film Bel-Ami (1965) et atteste que Maupassant
a pu rencontrer, en 1888 à Montmartre, Théo Van Gogh, un an avant la parution
de Fort comme la mort.
Poésie. Le Coin de table. La Revue de la poésie,
n° 6, avril 2001 (11 bis rue Ballu, 75009 Paris). Outre un éventail de seize
poètes nés entre 1908 et 1973, ce numéro renferme plusieurs articles non
dépourvus d’intérêt : les souvenirs de Pierre Osenat sur son patient – et
ami – Jacques Prévert, une étude de Jacques Charpentreau, « La Fantaisie
douce-amère des poètes fantaisistes », un plaidoyer passionné pour
Lamartine composé par Jean Malaparte et une bonne présentation, par Antonia
Bernard, de France Preseren (1800-1849), le plus grand poète slovène, qui reste
peu connu en France malgré une traduction de son unique recueil, paru en 1982.
Signalons au « Pêcheur à la ligne » de la page 102 qu’il faudrait
donner son vrai titre au tableau de Fantin-Latour si cher à la revue : Coin de table.
Poésie (bis). Mutations, n° 203, avril 2001,
« Zigzag Poésie » (éditions Autrement). C'est un étrange parti que de
privilégier le zigzag comme méthode, ou plutôt absence de méthode, de
présentation de la poésie d'aujourd'hui. Cela dispense de décrire avec rigueur
et permet cette facilité qui consiste à donner la parole aux uns, aux autres,
entre trente entretiens d'un intérêt fort inégal. Du reste, les maîtres d'œuvre
Frank Smith et Christophe Fauchon ne se font pas faute de le dire
d'emblée : « nous nous sommes proposés de rencontrer une trentaine
d'acteurs, consacrés ou non, poètes ou non. » Justifiant leur métaphore du
zigzag, ils en viennent à des affirmations contestables – comme cette
formule : « depuis l'effondrement surréaliste » et terminent leur
présentation par un provocant : « oui, il faut être gênant. »
Cela gênera beaucoup le lecteur de découvrir un fouillis d'interventions
directes, sans pouvoir y capter un fil conducteur, ni délimiter exactement les
divers mouvements et les diverses écoles. Jean-Marie Gleize affirme :
« Arthur Rimbaud est évidemment notre père à tous », mais c'est pour
hasarder que « la seule façon d'effectuer une sortie de la poésie, c'est
de ne pas y entrer » – paradoxe corrigé heureusement par la formule
« la poésie est le seul lieu de la modernité » – et avance peu
modestement : « j'essaie de jouer ce rôle de passeur de la modernité. »
Jean-Marie Gleize évoque le rôle de Jacques Réda à la NRf et insiste sur l'importance de quatre poètes ayant joué le jeu
de la transversalité, Jacques Roubaud, Denis Roche, Bernard Noël et Michel
Deguy. Ce dernier, de son côté, utilise une formule percutante : « la
poésie est sortie de son lit et divague dans la plaine. » Après avoir
remarqué que « bien entendu personne ne lit de poésie » et que
« la poésie me semble avoir une existence sociale mineure », il
termine par une obscure invite : « il faut que la poésie sorte de
soi. ». Une Argentine vivant en France, Alejandra Rojo, jeune cinéaste,
dit quelques petites choses sans grand intérêt et cite une phrase de Pierre
Guyotat : « la poésie est l'art de mettre en rapport les choses les
plus contraires. » Guyotat a surtout l'art, ici, d'enfoncer les portes
ouvertes. Un chorégraphe, Boris Charmatz, tient quelques propos qui intéressent
surtout les adeptes de la poésie sonore. L'éditeur Paul Otchakovsky-Laurens
donne un témoignage sur les problèmes de l'édition de poésie et insiste sur
l'importance de revues comme Nioques,
Poésie, Action poétique. Jean-Pierre Siméon pose le problème de la présentation
des grands poètes devant les enfants des écoles, avec le souci de réaliser de
bonnes anthologies comme les Poèmes pour
grandir de Martine Mellinette. Il a le courage de critiquer l'abus des
ateliers d'écriture, car « on met la charrue avant les bœufs quand on
lance des opérations d'écriture qui ne sont pas fondées sur des pratiques de
lecture ». Il avance le concept de « laïcité poétique » à
l'école, mais se trompe dans l'adjectif quand il écrit que « le point de
vue de l'Etat ne peut être que laïc ! » Non, laïque !
Jean-Michel Maulpoix, universitaire et poète, parle des difficultés d'ouvrir
l'Université à la poésie, tout en reconnaissant que des interventions de poètes
vivants y ont souvent lieu et que des mémoires sont soutenus sur eux. Le
canadien Gérard Leblanc précise bien la vitalité de la poésie acadienne, avec
le problème du plurilinguisme (Chiac, joual, français, américain). Émergeant du
lot, l'interview de Jean-Jacques Lebel est roborative et montre la vitalité du
Surréalisme (qui n'est donc pas effondré !) et affirme avec force
qu'« un poète qui écrit sous la dictée de l'Université, du Parti, de
l'Église, ou du box-office de la littérature, ce n'est plus un poète ». On
pourra juger sans grand intérêt les propos pro-Buren de Daniel Lelong, ceux de
Pierre Boulez, et la page très banale de Jack Lang. En revanche, l'expérience
d'Emmanuel Ponsart à la Vieille Charité de Marseille est éclairante sur ce qui
peut être fait pour aider à connaître et aimer la poésie. Édouard Glissant,
poète et témoin, écrit que « le poète scrute le réel, il cherche
l'invisible ». Il a le courage de dire qu'il n'est pas d'accord avec le
rap et l'art graffiti, et « qu'il faut réclamer le droit à
l'opacité ». Les excès d'Armand Gatti affirmant « le point de départ
de la poésie, c'est l'Internationale », et présentant l'Evangéliste comme
« cette crapule de Saint-Jean » peuvent déconsidérer l'auteur de tels
parti pris. Les problèmes de la traduction en poésie sont bien ciblés par
Emmanuel Hocquart. Le numéro se clôt par un « guide pratique » des
éditeurs et des revues, où on s'étonne de ne pas voir citées les Éditions du
Laquet et la revue de Sarane Alexandrian Supérieur
inconnu.
Proust. Bulletin d’informations proustiennes, n°
31, 2000 (ITEM, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris). Proust est certainement
un des écrivains les plus étudiés qui soient, tant d'un point de vue
biographique que pour son œuvre elle-même. Il est vrai que, sur cette dernière,
on dispose d'une masse considérable de documents génétiques, pour ne pas parler
de son énorme correspondance. On ne s'en plaindra pas, car ce numéro contient
quelques articles d'un grand intérêt. Il comporte deux parties, la première
réservée à des études génétiques, la seconde principalement axée sur Sodome et Gomorrhe. Francine Goujon analyse,
à travers les manuscrits, le motif du rayon de soleil, relié au projet de ce
qui était d'abord, chez Proust, un Contre
Sainte-Beuve narratif. Anthony R. Pugh révèle l'identité exacte du copiste
de la première dactylographie de La Recherche : Nicolas Cottin.
Excellent article de Simonetta Boni sur Proust et Balzac, centré sur l'argent
et la mort. On y voit comment, écrivant à son tour des « scènes de la vie
privée » ou « parisienne », Proust utilise lui aussi la figure
de la riche héritière (Gilberte Swann, Mme Verdurin), mais il s'agit là
d'ajouts tardifs à la rédaction de La
Recherche, qui ont obligé l'écrivain
à programmer la mort de Swann et celle de M. Verdurin : « Ainsi, la
mort et l'héritage de Charles Swann permettent de réunir socialement les deux
"côtés". » De bonnes remarques, aussi, sur Nissim Bernard, dont
l'énorme héritage implique « une mort quasi certaine », sur Saniette,
comparé ici au cousin Pons, et sur Mme de Villeparisis, définie comme « le
personnage le plus balzacien de la Recherche »
et dont la mort est « une mort annoncée ». L'impact des Ballets
russes sur Proust est précisé par Jo Yoshida, qui souligne toute l'influence
qu'eut sur l'écrivain une chronique de Suarès sur la danse, parue dans la N.R.f. d'août 1912. L'article est suivi
d'une utile « Chronologie des représentations parisiennes des ballets
russes (1909-1920) ». La scatologie chez Proust : un thème en
apparence inattendu, mais présent de manière récurrente dans toute La Recherche,
voilà ce que démontrent, avec force citations, Françoise Leriche et Nathalie
Mauriac Dyer dans un très curieux article intitulé « Les Proust aux
"lieux" ». On sait à quel point la scatologie fit fureur à la
Belle Époque, qui fut celle de l'incroyable succès réservé au Pétomane, le
pétulant Joseph Pujol glorifié plus tard par François Caradec et Jean Nohain.
Rien d'étonnant à ce que Proust, dans son mimétisme, ait repris un motif qui
était alors omniprésent, du folklore enfantin et potachique jusqu'aux
plaisanteries de Montesquiou sur le nom du pianiste Léon Delafosse. Mais on ne
saurait oublier que le père de Proust est l'auteur d'un « monumental et
encyclopédique Traité d'Hygiène »,
dont la troisième édition (1902-1903) insiste beaucoup sur les cabinets et les
fosses d'aisances, témoignant d'une « véritable hantise du reflux de
l'odeur fécale », que son fils Marcel aura pu moquer. C'est chez J.-H.
Fabre que Proust a trouvé le motif de la guêpe fouisseuse, qu'il utilisera
métaphoriquement dans son roman et qu'analyse ici Aude Le Roux. Le « Du
côté de Jumièges » de Françoise Chenet-Faugeras montre que l'abbaye de
Jumièges et ses légendes pourraient bien être un des motifs d'origine, en 1909,
de La Recherche. Les Lupinologues jubileront de voir ainsi Proust
rapproché de Maurice Leblanc. L'auteur évoque également Jean de Tinan, à qui
Jumièges fut également toujours cher et qui connaissait Proust, rencontré en
1894 dans le salon de Mme de Saint-Marceaux. En fin de numéro, une analyse des
premières épreuves corrigées de Swann,
que la Fondation Bodmer a acquises en juin 2000 chez Christie's pour la
coquette somme de 663 750 £, soit 6 916 275 FF.
Psychodore. Les
Messages de Psychodore. Bulletin de
liaison du « Cercle Han Ryner », n° 93, avril 2001 (18 rue des
Écoles, 75005 Paris). La première fois que nous découvrîmes Francis Conem,
c’était à la chapelle du collège Sainte-Barbe, il y a quelque quatorze années.
L’homme était accompagné de Madame et d’un (ou deux ?) Pékinois qui
ponctuaient une conférence sur « Cendrars et l’anarchie » – motif de
notre présence en ces lieux ô combien sépulcraux – d’aboiements intempestifs
mais néanmoins approbateurs. L’événement avait été créé par le « Cercle
Han Ryner » (Hi Han Ryner, disait Tailhade). À la fin de la savante
intervention du conférencier, la conversation roula sur la question de savoir
si l’on pouvait être anarchiste et de droite. Très vite, nous nous rendîmes
compte qu’une part certaine des conjurés présents entendaient faire réchauffer
leur gamelle à la cantine de Mgr Ducaud-Bourget, célèbre goupillon de lieux d’essence
(divine) à Saint-Nicolas du Chardonnet. Nul n’objectera que les « anars de
droite » sont gens de bonne compagnie lorsqu’il s’agit de trinquer autour
d’un verre de sancerre au bar Le Penalty, mais la guerre nous a montré qu’en
cas de coup dur, ces parfaits compagnons pouvaient se muer en fachos très comme
il faut, ou plutôt comme il n’aurait pas fallu. Passons. Peu de temps après,
nous reçûmes durant un certain temps Les
Messages de Psychodore, bulletin rédigé grâce à la seule huile de coude de
Francis Conem. L’érudition et la malice feinte du scribe accrochait forcément
l’attention du lecteur. Après quelque trois lustres, Psychodore n’a pas changé. Ainsi, héroïquement, Francis Conem, à
propos de son « Actualité de Sainte-Beuve », a encore la force d’écrire
ceci : « Gabrielle Delzant (Gabrielle de Caritan, née le 1er
décembre 1854 à Paris où elle est morte, je crois, le dimanche 15 février
1903) ». Tout Francis Conem – ou du moins l’idée qu’on se fait de lui –
tient dans cet héroïque « je crois ». Toute la poésie de
l’autodidacte est là. Qui d’autre que lui, en effet, cent ans après, se soucie
encore que le 15 février 1903 ait été un dimanche ? Mais les lecteurs d’Histoires Littéraires reconnaîtront l’un
des leurs dans ce passant du siècle passé, lorsqu’il accuse la terre entière de
lui avoir dérobé un livre… probablement mal rangé : « J’ai donc
repris, non les Soliloques du Pauvre
qui m’a été subtilisé par une personne croyant sans doute qu’en matière de
reliure tout ce qui brille est or, mais les Cantilènes
du malheur… » L’évocation de Jehan Rictus tourne, dans ce numéro,
presque exclusivement autour de ce genre de déconvenues ; il en va ainsi
pour un lot de lettres de Rictus prêtées par Francis Conem à André Billy,
jamais rendues, et se trouvant actuellement au fonds Billy de la Bibliothèque
municipale de Fontainebleau. L’homme, poète de réputation largement usurpée,
fut un diariste diarrhéique. C’est encore son Journal qui lui permettra de ne pas sombrer dans un inexorable
oubli. Francis Conem rappelle qu’autour de 1930, il était de « toutes les
fêtes des Camelots du Roi, terminant ses jours monarchiste… » Qui cela
étonnera-t-il ? Paul Léautaud, renseigné par Deffoux et Auriant, nous
avait appris dans son Journal, en
date du 27 décembre 1939, que le poète des déshérités était appointé par ces
messieurs de la Tour Pointue.
Revues. La Revue des revues, n° 28, 2000 (9 rue
Bleue, 75009 Paris). Au sommaire : « Emmanuel Mounier : de
l’exil intérieur à la refondation d’Esprit »,
par Goulven Boudic (article extrait d’une thèse de doctorat de science
politique, soutenue en janvier 2000 à Rennes) ; « Jacques Laurent et La Parisienne (1953-1958) », par
Caroline C. Tachon ; un entretien avec Georges Lorris et Jean José
Marchand sur la revue Confluences ;
de Pierre Borel, Paul de Gaudemar et Bernard Voyenne, « La revue Toutes Aures, Manosque-Aix-en-Provence,
1940-1942 » ; un entretien avec Mathieu Bénézet, un des meilleurs
connaisseurs du monde des revues contemporaines. Tout cela est précis,
documenté, utile.
Rollinat. Bulletin
de la Société « Les Amis de Maurice Rollinat », n° 39, 2000
(Mairie, 36200 Argenton-sur-Creuse). André Breton aimait par-dessus tout le
vers de Rollinat : « Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit
verte », qui était devenu son « Avez-vous lu Baruch ? » Ce
bulletin contient deux lettres inédites, sans grand intérêt, à Edmond de
Goncourt, et, plus intéressant, un article de Régis Miannay sur le mythe d'un
Rollinat disciple de Baudelaire, avec le grossissement bouffon des témoignages
autour du « Chat noir ». Tout est remis en place, avec précision et
pertinence, et c'est justice, car Rollinat mérite mieux que la vision
réductrice habituelle aux spécialistes de la période « Fin de
siècle ». On trouvera aussi, réédité, un article du poète Tancrède de
Martel daté de 1925, qui proposait aux lecteurs de Nos poètes, chez Lemerre, un témoignage sur les deux œuvres
majeures de Rollinat, Dans les brandes
et Les Névroses. Enfin, le texte
d'une récente conférence de Pierre Brunaud porte sur les hôtes et visiteurs de
Rollinat dans sa maison de Fresselines. Parmi eux, Georges Lorin,
vice-président des Hydropathes, mais aussi Charles Buet, Gustave Geffroy et
Louis Mullem, présenté ici avec la seule étiquette de « musicien »,
alors qu'il fut aussi un prosateur non négligeable. On savait déjà que Claude
Monet y avait passé quelques mois et en avait rapporté vingt-trois toiles. Ce
relevé est précieux, car il révèle toute la parentèle, les amitiés parisiennes
et les amitiés régionales de Rollinat. On attend une prochaine thèse à
l'université d'Angers sur la correspondance et la réception de l'œuvre du
poète, et diverses manifestations à prévoir pour 2003, date anniversaire de sa
mort.
San-Antonio. Les Amis de San-Antonio. Le Monde de San-Antonio, n° 16, printemps
2001 (1 rue des Moissons, 04000 Digne-les-Bains). Revue trimestrielle éditée
par les Amis de San-Antonio. Ce numéro est centré autour d’un « dossier
pastiches ». Quelques pastiches réalisés par le Maître, œuvrettes
juvéniles sans prétention que seule la ferveur d’une admiration
inconditionnelle permet de considérer avec quelque intérêt. Des petits textes à la manière de San-Antonio également
très en-dessous du torrent verbal propre à Frédéric Dard. Une série de
portraits et de caricatures, et les rubriques habituelles aux publications des Amis de… : des anachronismes dans
les rééditions (mal) actualisées des romans du célèbre héros, l’actualité du
san-antonisme, le courrier des lecteurs et les petites annonces (échangerais
incunable en ma possession contre autre incunable manquant). Le
« béru »-mètre de la quatrième de couverture, en forme de biroute
fièrement dressée, indique le passage entre le 15 décembre 2000 et le 15 mars
2001 de 346 à 357 abonnés. Bon vent à cette sympathique entreprise de mordus et « que saint Antoine me arde, si ceulz
tastent du piot qui n'auront secouru la vigne ! » (Rabelais, Gargantua, I, 27).
Vailland.
Cahiers Roger Vailland, n° 13, juin
2000, Vailland et le cinéma ; n°
14, décembre 2000, Roger Vailland et
l’autre (Médiathèque Élisabeth et Roger Vailland, 1 rue du Moulin de Brou,
01000 Bourg-en-Bresse). Dans le numéro sur « Vailland et le cinéma »,
on retiendra la publication du scénario inédit de « 93 » (sic). La
correspondance échangée alors entre Louis Daquin, le metteur en scène, Roger
Vailland, le scénariste, et les producteurs autrichiens du film ramènent aux
heures les plus pénibles de la Guerre Froide. Vailland venait de voir sa pièce Le Colonel Foster plaidera coupable
(1952), consacrée à la guerre de Corée, interdite par l’inoxydable Anastasie.
On apprend qu’Albert Soboul était le conseiller historique de Daquin et qu’il
se trouvait dans l’intention des auteurs de faire de l’œuvre d’Hugo une œuvre
de propagande, une sorte de mac chicken au ketchup du père Staline, où les
gentils et les méchants seraient aisément identifiables à l’aide de couleurs ad
hoc. Mickey, quarante-cinq ans plus tard, fera bien subir les derniers outrages
à Esmeralda ! Le pittoresque de l’histoire était que le co-producteur,
patron de la maison Sirius, un certain M. de Rouvre, gendre des sucres Lebaudy,
se réclamait du royalisme le plus intransigeant. Finalement, le film ne sera
jamais tourné, et, très probablement, l’histoire du cinéma français n’aura pas
eu à en souffrir. Parmi les articles tirés du colloque intitulé Roger Vailland et l’autre, qui s’est
déroulé à l’université d’Aveiro du 6 au 9 juillet 2000, nous citerons
« Roger Vailland et Gobineau », « Vailland-Sartre : un
rendez-vous manqué », « Suétone vu par Roger Vailland »,
« Simplisme et Grand Jeu », ou encore « Roger Vailland et les
écrivains de son temps ». Dans cette dernière étude, André Dedet conte la
haine que nourrissait Vailland à l’égard de Céline qui habitait, durant
l’Occupation, rue Girardon, dans un appartement situé juste au-dessus de celui
où logeaient Robert Champfleury et Simone Mabille, résistants amis de Vailland
qui venait les visiter ici régulièrement. En 1950, dans un article paru dans La Tribune des nations, Vailland
révélera avoir caressé alors le projet d’assassiner Céline. Il n’en faudra pas
davantage pour que cette rodomontade n’alimente la paranoïa de Céline au point
d’en constituer l’une des obsessions D’un
château l’autre. Signalons enfin la publication de la lettre de Breton au
groupe le 23 mars 1928, au moment où les anciens Phrères simplistes
s’apprêtaient à sortir le premier numéro du Grand
Jeu, ainsi que la réponse de Vailland. Aujourd’hui, on peine à comprendre
pourquoi tant de chicaneries de la part du souverain pontife.
Valéry. Die
Analyse des Bewusstseins bei Paul Valéry, Forschungen zur Paul
Valéry / Recherches valéryennes,
n° 12, 2000 (Forschungs und Dokumentationszentrum Paul Valéry, Romanisches
Seminar der Universität Kiel, Leibnizstrasse 10, D-24098 Kiel).
Le dossier, majoritairement en français, aborde la notion de conscience chez
l’auteur de La Jeune Parque avec la
belle ambition de rendre sa réflexion, éparse, et de la confronter non
seulement aux sciences et théories de son époque, mais aussi aux avancées
contemporaines de la neurobiologie ou de la psychologie cognitive. Trop belle
ambition ? Parmi les articles qui retiennent l’intérêt, Paul Ryan étudie
le continuum allant « de la conscience musculaire aux frontières du
dynamisme global chez Valéry », traitant de la perception et de la
conscience comme d’actes d’imitation. Karl Alfred Blüher livre d’intéressants
rapprochements avec Poe et William James, et J. Ouzounova-Maspéro s’interroge
sur l’analyse du pronom « Je ». Enfin, Micheline Hontebeyrie exploite
les feuilles volantes abordant la question, mais ce travail relève de la
critique génétique, non d’une approche thématique. On reste quelque peu sur sa
faim, non que le tout soit inconsistant, mais parce qu’on sent – et on les
comprend – combien les contributeurs se sont trouvés là en terrain difficile.
Des comptes rendus fouillés de parutions récentes et une mise à jour
bibliographique complètent le numéro.
Vigny. Association
des Amis de Alfred de Vigny, bulletin n° 30, 2001 (6 avenue
Constant-Coquelin, 75007 Paris). Ce bulletin présente un Vigny en creux, en
premier lieu absent de sa couverture et remplacé par un Dumas joufflu de 1845.
Il n’est pas non plus évident de retrouver trace – consistante – de Vigny dans
les écrits de Lautréamont ou de Maynard, qu’analysent deux articles :
Lautréamont ne le mentionne pas dans ses « Grandes-Têtes-Molles » et
Maynard lui préfère Hugo et Lamartine. Quelques bribes de poésie retrouvées
par-ci par-là n’achèvent pas totalement de convaincre. Les autres articles
montrent un Vigny malmené dans ses amitiés littéraires avec Dumas et
Sainte-Beuve : celui de Claude Schopp, biographe de Dumas (qui décidément
lui vole la vedette), contient des extraits d’un inédit : un long article
de Dumas sur Vigny de septembre 1863, paru dans L’Indipendente. Une curiosité à signaler : la publication
d’une suite à Chatterton dans La France littéraire de février 1835
(« Lord Chatterton »), où Chatterton ne meurt pas mais est emporté
dans le tourbillon de la vie londonienne par une belle anglaise qualifiée de
« fée fashionable » !
Yourcenar. Société
internationale d’études yourcenariennes, bulletin n° 21, décembre 2000 (7
rue Couchot, 72200 La Flèche). Ce bulletin s'ouvre sur une correspondance entre
Yourcenar et un lecteur éclairé, à la rhétorique admirative et empressée. À
l'image de cet échange, celui, muet, que tisse tout lecteur avec l'écrivain
pourra être nourri de quelques-unes des interventions composant ce
bulletin : une lecture de la nouvelle Kali
Décapitée comme un poème, ou le travail sur la « figure du
médecin » permettent de parcourir de nouveau cette littérature élevée.
Mais d'autres interventions sont fort austères, comme cette étude détaillée des
manuscrits de la partie « Animula vagula blandula » d'Hadrien, où les
conclusions ne s'avancent pas à donner un sens.
[Patrick Besnier, Alain Chevrier, Nathalie Fagot, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Michaël Pakenham, Gilles Picq, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus