EN SOCIÉTÉ
Bulletins et revues
De leur vivant, les écrivains
n’ont pas que des amis, mais quand ils en ont, une fois morts, il arrive que
l’étreinte soit étouffante. Comment se débarrasser des importuns posthumes, des
enthousiastes obtus, des fouilleurs pervers de petits tas de secrets ? Le
mieux est sans doute de les organiser en société, en espérant que
l’auto-régulation propre à tous les groupes parvienne à calmer les plus
virulents tout en laissant les plus sincères et les plus sérieux partager leurs
grandes passions et leurs petits papiers. Et de fait, de très nombreuses
sociétés d’amis parviennent, bon an mal an, dans l’abnégation et le
désintéressement, à entretenir un lien vivant avec ceux dont il ne reste que
des traces d’encre, des paroles rapportées, des images jaunies. Tout ce qui
transite de modestes découvertes par le canal des bulletins divers n’est pas
toujours bouleversant, mais le cumul de petites choses pieusement recueillies,
discutées, éditées, finit par nourrir de plus vastes remises en question.
Participer à de telles sociétés, c’est transformer la lecture en veille active.
Éditer leurs bulletins, c’est offrir à d’autres lecteurs l’aliment nécessaire à
leurs curiosités, pour que le souvenir d’un écrivain et la connaissance de son
œuvre ne soient pas pure répétition de jugements classés. C’est pourquoi il
nous paraît important de faire écho à ces entreprises, en soulignant ce que
chacune apporte, en signalant aussi parfois les dangers du vieillissement ou de
la routine. En informant tous les curieux d’histoire littéraire de ce qui
s’écrit dans ces bulletins fréquemment introuvables, nous souhaitons contribuer
à une vision plus large de la vie littéraire. Ces publications auraient-elles
un sens si elles demeuraient ignorées, juxtaposées comme des urnes cinéraires
dans un funérarium déserté ?
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin
international des études sur Guillaume Apollinaire, quatrième série, n° 13,
janvier-mars 2001 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). La moitié de ce numéro est
consacrée à un hommage à Pierre-Marcel Adéma, récemment disparu, à qui l’on
doit – outre la co-édition des Œuvres
poétiques d’Apollinaire dans la Pléiade – de nombreux travaux (ouvrages,
éditions, articles) sur le Mal-Aimé. L’autre partie comprend des comptes rendus
sur des publications récentes touchant de près ou de loin à cet auteur, des
informations sur les ventes et catalogues récents et les échos divers.
Belgique. Textyles : Revue des lettres belges de langue française n°
17-18, Le cri (43, rue Guillaume Stocq, B-1050 Bruxelles). Au sommaire, un
important dossier sur « La Peinture (d)écrite » revisite et
renouvelle le champ des rapports entre le verbal et le pictural. Justifiant
leur entreprise, les deux coordinatrices de ce numéro, Laurence Brogniez et
Véronique Jago-Antoine, rappellent que la littérature d’outre-Quiévrain est née
sous les auspices de la peinture, les écrivains wallons ayant longtemps été
présentés comme les héritiers spécifiques des peintres de la tradition
flamande : en somme, le dossier questionne un lieu originel de l’identité
littéraire belge. En tête d’un ensemble organisé avec méthode selon la nature
des liens unissant mots et images, Hélène Védrine livre une étude sur Rops et
Ensor : elle montre comment le premier inscrivait en marge de certaines
estampes des citations vraies ou forgées pour jouer du fragment, modifier le
sens des mots en altérant leur contexte et faire de ces gravures la « page
d’un livre déchiré », et elle explique de quelle manière Ensor, à
l’inverse, a pu peupler d’esquisses les limites des poèmes de Mallarmé,
transformant le recueil en « carton à dessins ». Autres
contributions, celles d’Evanghélia Stead, qui explore les échos des titres de
Redon dans la littérature décadente belge, de Myriam Watthee-Delmotte, qui analyse
l’œuvre plastique d’Henry Bauchau, et de Denis Laoureux, qui fait le point sur
Maeterlinck et les représentations visuelles. Les autres interventions
proposent des réflexions peut-être moins poussées, mais pleines d’informations,
entre autres sur Delvaux, Seuphor, Dotremont, Magritte et Nougé ou le peintre
Jean Delville (dont Donald Friedman évoque aussi les poèmes). En tout, dix
articles aux approches et aux prémisses variées. Hors dossier, Lieven d’Hulst
médite sur les stratégies employées pour traduire les poèmes à la base de
certains lieder – fallait-il privilégier le texte ou la mélodie ? – avec
l’exemple de l’Erlkönig de Goethe, un
Roi des aulnes mis en musique par
Schubert. Pierre Halen et Laurent Déom se penchent sur l’africanisme
congophile, présentant respectivement les œuvres de Gaston-Denys Périer et
Olivier de Bouveignes. Enfin, Nicolas Carpentiers travaille sur les scènes de
lecture de Michaux, une contribution fort bien menée, malgré un contresens
ponctuel sur un extrait d’Un Barbare en
Asie (Michaux y évoque ces romans aux intrigues jugées incompréhensibles,
« où à cause d’un mot qu’on a omis […] deux cœurs qui s’aimaient se
trouvent séparés à tout jamais » ; pour le critique ce mot omis
renvoie au manque d’attention du lecteur, mais il n’y a pas à hésiter : il
s’agit simplement d’un silence qui aura pris place dans l’intrigue même du
texte lu). Décidément généreuse, la revue s’enrichit encore en assurant un rôle
de veille pour les études belges, avec des sections sur les mémoires universitaires
déposés récemment, sur les colloques, sur les fonds déposés aux Archives et
Musée de la littérature (François Jacqmin, Odilon-Jean Périer et Jean Raine) et
sur les parutions récentes, ainsi que d’une bibliographie et d’un index.
Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit,
n° 11, 2000 (4 place de la République, 46500 Gramat). Ne faisons pas la fine bouche
et reconnaissons qu’il est bien difficile de ne pas se laisser prendre par
l’étrange séduction qui émane de certains romans de Pierre Benoit. Plutôt que L’Atlantide ou Kœnigsmark, on retiendra Mlle
de la Ferté, Erromango, L’Ile verte, Le Déjeuner de Sousceyrac, Boissière,
Les Agriates, l’étrange Aïno, ou ce Lunegarde si étonnant par sa construction en boucle. Et que dire de
ses figures de femmes, et de l’évocation de certains paysages désolés ?
Répétons-le : le charme opère, dû à l’habileté narrative de l’auteur, et
empêche de lâcher le livre une fois commencé. On prendra plaisir à ce cahier
très varié, qui mêle des bibliographies et des analyses des œuvres à des études
ponctuelles, des souvenirs et des textes oubliés de Benoit. Rien de la lugubre
dalle mortuaire qui caractérise tant de bulletins de sociétés d’amis. B.
Vialatte recense « Les livres que Pierre Benoit n’a jamais écrits »
et qui sont assez nombreux. Un aspect peu connu de Benoit, mais bien réel, est
son côté humoriste, abordé par M. Thuilière dans son article sur Benoit et
Charles Derennes. Y est rappelée la fameuse mystification du Journal des Goncours (sic), publié
anonymement par Benoit en 1921. Cet hilarant pastiche contenait une véritable
« mystification en abyme », car il évoquait aussi un certain Henri
Seguin, pseudo-auteur d’un roman ultra-naturaliste intitulé Un train entre en gare (roman ensuite
écrit par Benoit avec Derème et Derennes, et qui fut publié en 1924). Le faux Journal montrait Seguin mis à la porte
par Edmond de Goncourt à qui il avait déclaré, en admirant ses bibelots :
« Tout cela n’est pas mal. Mais comment se fait-il que les prix ne soient
pas marqués ? » Bien des traces éparses de cet humour seraient à
relever dans les romans de Benoit, qui savait tempérer par quelques grains de
sel ses évocations ultra-romanesques (dans un de ses romans, il s’est diverti à
donner le nom d’Isidore Ducasse à un soldat). La fortune cinématographique de
Benoit, qui fut énorme (Feyder, Epstein, Pabst, Dulac, Tourneur), est retracée
par M. Thuilière dans un article au titre trop modeste (« Notes brèves sur
P. Benoit et le cinéma ») et qui souligne à quel point l’écrivain fut trahi
par les réalisateurs. On y apprend aussi que Benoit adapta au cinéma Le Colonel Chabert et Vautrin, ce dernier scénario censuré par
Vichy. Au passage, détachons le curieux parallèle – assez concluant – fait par
B. Côme entre la fameuse phrase de Grand dans La Peste de Camus (« Par une belle matinée… ») et celle
ouvrant Le Maître de Forges de G.
Ohnet (« Par une claire journée du mois d’octobre… ») ! On
mentionnera enfin les suggestives illustrations, consacrées au cinéma et parmi
lesquelles resplendit la belle chanteuse Raquel Meller, reine du couplet.
Bousquet. Cahiers Joë Bousquet et son temps, n° 2,
2000, Joë Bousquet ou le génie de la vie
(Maison Joë Bousquet, 55 rue de Verdun, 11000 Carcassonne). D’une agréable présentation
matérielle, ce copieux cahier au format carré rassemble vingt-et-une
contributions, pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Joë Bousquet,
décédé en 1950. Certaines sont des communications faites lors d’un colloque
tenu à Montauban en 1997. Trois grandes sections :
« Rencontres », « Études », « Impressions ».
L’ensemble est aussi varié qu’inégal, mais telle est la loi du genre. Passons
sur un certain nombre d’articles sans grand intérêt : S. Bonnery, simple
broderie, tout comme D. Sarrente, J.-L. Clarac et A. M. Gualino ; A.
Marchetti, machine à moudre de la philosophie ; J.G. Cosculluela, qui fait
dans la glose maigre. Traitant d’abord de la poétique du regard, un
« Entretien sur J. Bousquet » réunissant J. Brami, Ch. Bracha et A.
Laserra, promettait assez, mais se perd dans d’incessantes références à Sartre,
Blanchot, Genette, Deleuze et tutti
quanti… Plus loin, une annotation assez curieuse de J.G. Cosculluela sur un
inédit de Bousquet : « J. de Yepes : sans doute Jean de la
Croix » – comme qui dirait : « Henry Beyle : sans doute Stendhal » !
La palme du jargon revient à A. Fernandez-Zoïla, numéro de cirque bien
rodé : « pluri-cinesthétiques », « démarche
régradiante », « incarnations intersubjectives », « les
forces infra-présentes de l’autrefois », « la
polysensorialité », « les filières porteuses des incarnations
infra-sensibles », « l’agir d’une résultante textuelle », etc.
(traduire cela en français en détruirait peut-être le charme). Un bafouillage
analogue, singeant Mallarmé, marque le début de l’article de K. Barasc,
« Pour une phénoménologie de la perversion ». On lui pardonnera
néanmoins cette logomachie pour ce qu’elle dit de l’intérêt montré par Bousquet
pour l’œuvre de Raymond Roussel, et aussi parce qu’elle est la seule (avec R.
Briatte) à citer Le Cahier noir :
preuve que ce livre hors série, peut-être le plus extraordinaire écrit par
Bousquet, continue d’épouvanter les exégètes du poète. Mais ce recueil contient
aussi, heureusement, nombre de contributions qu’on lit avec intérêt et qui témoignent
de la fascination qu’exerce aujourd’hui l’œuvre du reclus de Carcassonne. Parmi
ces textes, celui de J.-M. Barnaud, qui s’attache à préciser le caractère
unique de Traduit du silence. Non
sans raison, A. Freixe insiste sur le génie de Bousquet épistolier : mais
pourquoi avoir fait de multiples coupures dans les trois lettres inédites qu’il
publie ? Sans doute les deux plus remarquables articles sont-ils ceux de
G. Puel et de Th. Chaumet, où, contrairement à certains autres, on entend une
voix originale et sensible. Perspicace et bien personnel dans sa démarche, est
le parallèle entre La Bruyère et Bousquet auquel se livre, à propos du Médisant par bonté, Gaston Puel.
L’article documenté de Thierry Chaumet, « À propos de Mygale », est
également intéressant, car il montre la curiosité intellectuelle de Bousquet,
qui, à la fin de sa vie, se passionna pour un zoologiste inconnu du XVIIIe
siècle, sur lequel il écrivit un texte destiné aux Cahiers de la Pléiade, texte hélas jamais publié. Modèle de
sobriété, la brève présentation de Maurice Nadeau à deux lettres (d’un vif
intérêt) que lui écrivit Bousquet, pour justifier en quelque sorte sa faible
participation au Surréalisme. Il y aurait sans doute à dire sur ce sujet, tout
comme sur l’absence de Bousquet aux sommaires de la N.R.f. d’avant-guerre… Signalons également le témoignage de Ginette
Augier, amie de Bousquet, qui évoque ses souvenirs et s’interroge sur
l’attitude de défi du poète, lorsqu’il reçut, en mars 1918, sa fameuse blessure.
Acte de libre arbitre, répond-elle, sujet qu’étudiait justement Bousquet dans
sa Conférence sur le libre arbitre
inédite, publiée ici en même temps que deux autres textes inédits : Le Salut d’une parole et Le Tableau noir. Peut-être aurait-on pu
justement prévoir aussi davantage de lettres inédites de Bouquet, car elles ne
manquent pas.
Bibliophilie. Bulletin du bibliophile, n° 2, 2000 (Librairie Giraud-Badin, 22 rue
Guynemer, 75006 Paris). Cette livraison est entièrement consacrée à la
bibliothèque de l’Arsenal, dont le déménagement semble définitivement – et
c’est heureux – ne plus être à l’ordre du jour. Un numéro très riche :
« Les Manuscrits de Georges Perec à la bibliothèque de l’Arsenal »
(Jacques Neefs), « Quand Lorédan Larchey recevait à l’Arsenal Frederick
Hankey, érotomane correct »
(Jacques Duprilot), « Mais que faisait donc le bibliothécaire Charles
Nodier à l’Arsenal » (Didier Barrière), « Profils de Joris-Karl
Huysmans » (André Guyaux), « Histoire et nouveautés des fonds
saint-simoniens de la bibliothèque de l’Arsenal » (Philippe Régnier),
« José Maria de Heredia, un autre regard » (Robert Fleury), etc.
L’ensemble apporte une documentation d’une grande richesse. Un seul
reproche : un article sur le fonds Rondel n’eût pas dépareillé le
sommaire. Même si ce fonds relève de la Bibliothèque des arts et spectacles,
pour tous ceux qui ont fréquenté l’Arsenal, il fait partie de la maison.
Chateaubriand. Bulletin de la Société Chateaubriand, 1999, n°42 (La Vallée-aux-Loups, Maison de
Chateaubriand, 87 rue Chateaubriand, 92290 Chatenay-Malabry). En marge des
cérémonies du cent-cinquantenaire qui ont égayé l’année 1998 – dont un compte
rendu est fait dans ce grand bulletin –, la Société Chateaubriand livre son
bilan annuel, surtout constitué de bilans de réunions de travail sur
l’existence et la fonction des lieux dans Les
Mémoires d’Outre-Tombe et d’un colloque qui, de façon plus détournée,
s’intéresse aux mémorialistes contemporains de Chateaubriand. Ce qui semble un
complément nécessaire au colloque « Chateaubriand mémorialiste » de
1998 réunit des mises au point inégales, les unes sur Pasquier ou Ferdinand de
Bertier, trop proches de développements biographiques, intéressants sans doute,
les autres très enrichissantes sur les incontournables Mmes de Boigne et de
Genlis. Car qu’en est-il de l’originalité de Chateaubriand par rapport à ces
écrivains, au moment où, comme le souligne Damien Zanone, « la production
de Mémoires a connu un engouement marquant dans la librairie
française » ? Son article sur « Le Personnage de Chateaubriand
dans les Mémoires de Madame de
Genlis », tout comme celui de Jean-Claude Berchet sur Mme de Boigne, tente
d’y répondre, en montrant non seulement les rapports entre les deux œuvres,
mais aussi la circulation, chère au grand homme, entre Histoire et histoire.
Colette. Cahiers Colette n° 22, 2000,
Antagonismes (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520
Saint-Sauveur-en-Puisaye). On se régale à ces « antagonismes
délicieux », pour citer Colette dans un des articles inédits de Marie-Claire que publie ce nouveau
numéro des Cahiers, antagonismes
nécessaires à la gastronomie comme à l’amour. Colette face à Renaud de
Jouvenel, dont les lettres inédites rappellent la vie mondaine et littéraire,
Colette face aux lectrices de Marie-Claire
répondant au courrier du cœur ou Colette face aux journalistes : voilà un
numéro fondé essentiellement sur les relations de l’auteur avec le monde
médiatique, en particulier féminin. Les témoignages réunis ici concernent la
journaliste à La Fronde (seule ou
avec Willy ?) et la directrice littéraire du Matin. Le fleuron de ce numéro est le long article de Marine
Rambach sur la réception critique de Ces
plaisirs […], « Colette pure et impure », dont le premier mérite
est de montrer et d’appliquer une méthode d’analyse rigoureuse. Le second est
de redonner sa place à ce texte, qui a connu une longue période de
désaffection, même au sein des Cahiers.
À lire les textes inédits ou les articles de ce numéro, une seule envie :
retourner, loin des nouvelles thèses aux lectures trop identitaires et loin des
mauvaises imitations de cette « gourmande » (on pense à Delerm), à Colette
elle-même.
Comparatisme. Revue de littérature comparée. 295, Relire les comparatistes français (Didier-Erudition,
2001, 446 p., 100 F, 15,24 €). Fondée en 1921, cette revue dresse un hommage
neuf à certains de ses fondateurs (Fernand Baldensperger, l’immense mais démodé
Paul Hazard, Jean-Marie Carré, l’hispaniste Marcel Bataillon). Toutes ces
études sont stimulantes par les problématiques qu’elles rappellent, ou qu’elles
ouvrent. Les grands anciens défilent : Claude Fauriel, le premier
titulaire de la chaire des littératures étrangères en Sorbonne (1830), Frédéric
Ozanam, son successeur, italianisant et bien connu des balzaciens, Xavier
Marmier, le grand voyageur, et Joseph Texte (Rousseau et le cosmopolitisme au
XVIIIe siècle). On peut regretter l’oubli de Villemain. Et celui des
amateurs extra-universitaires comme, sinon Madame de Staël, du moins Charles du
Bos. Parmi les contemporains sont traités Charles Dédéyan (encore la Sorbonne),
la bachelardienne Hélène Tuzet, évidemment Étiemble, dont le point de vue
universaliste est mis à mal par les relativismes culturels des postmodernes.
Plus inattendu, Robert Escarpit fait l’objet d’un article très vivant. Last but not least, l’animateur actuel
de la revue se voit présenté par un membre du comité de rédaction. Jean-Louis
Backès tire les conclusions. On espère un numéro de même qualité sur les
comparatistes étrangers : c’est le moins qu’on puisse attendre des
comparatistes locaux et de la mondialisation culturelle.
Fondane. Cahiers Benjamin Fondane, n° 4, 2000-2001 (Société d’Études
Benjamin Fondane, 30 rue Gramme, 75015 Paris). Essentiellement consacré à la
bibliothèque de Fondane et à ses lectures, ce numéro a une grande unité, et la
formule choisie est des plus heureuses. Il s’ouvre sur un texte de Fondane
écrit en 1921 et traduit du roumain : Le
Droit de lire (1921). Glanons-y cette phrase, toujours actuelle,
hélas : « Aujourd’hui, les éditeurs ne savent même pas lire. »
Une étude de Monique Jutrin traite du destin posthume, fort hasardeux, de la
bibliothèque de l’écrivain. Quelques livres se trouvent à Jérusalem, mais le
gros de la bibliothèque, vendue par la veuve de Fondane à Gilbert Gadoffre,
échoua soit à Royaumont, soit à l’Institut Collégial Européen, soit enfin au
couvent d’Evry. Leur relevé provisoire révèle que Fondane possédait des livres
en français, en roumain, en allemand (Descartes, Balzac) et en anglais, dont
certains avec envois d’auteur (Chestov, Paulhan, Rougemont, Rouveyre). Surtout,
Fondane avait souvent annoté ses exemplaires. Se trouvent ici reproduites et
commentées des annotations inédites sur un Chestov et sur un Nietzsche, ces
dernières contredisant Gide. Jamais banales, ces annotations font voir, pour
ainsi dire à chaud, les réactions, parfois assez vives, de Fondane lecteur.
Même chose pour Bachelard, d’ailleurs assez éloigné de la pensée de Fondane,
mais qui avait confié à celui-ci les épreuves de L’Air et les songes. Bizarrement, Monique Jutrin, dans son article
sur Fondane et Bachelard, se met à tutoyer le premier presque tout au
long ; ces tapes sur l’épaule sont assez déconcertantes. La place des
livres dans la vie de Fondane est rappelée dans un attachant article de
souvenirs de Paul Daniel, évoquant ses promenades dans Paris avec l’écrivain,
en quête des logis parisiens de Pascal, Bernardin de Saint-Pierre, Verlaine,
Baudelaire et… Anatole France. Comme complément, la correspondance croisée
inédite de Fondane avec son compatriote Felix Aderca (1924-1937), éclairée par
sa traductrice Hélène Lenz. Toutes ces études permettent de mieux préciser,
pièces en mains, comment lisait Fondane, et les recherches de ce genre sont
plus fécondes que certaines spéculations gratuites sur les
« influences ».
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide. 1951-2001, n° 121, janvier 2001, Cinquantenaire de la mort de Gide (La
Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Cette livraison célèbre le
cinquantenaire de la mort de Gide en publiant le témoignage du pasteur Émile
Bastide sur les obsèques de l’écrivain à Cuverville, le 22 février 1951. Avis
aux amateurs de cérémonies mortuaires. Plus intéressant est l’ensemble de
documents que Daniel Durosay a réunis pour l’édition du Voyage au Congo dont il avait la charge dans le recueil des Souvenirs de Gide qui vient de paraître
dans la Pléiade. Rapports et correspondances de Gide avec le ministre des
colonies sont ici intégralement cités. Autre étude, celle de Michael Tilby qui
évoque les relations entre Gide et l’un de ses meilleurs amis, Paul Wenz. On
lira également avec curiosité le récit de Gide sur son intérêt tardif pour la
littérature anglaise.
Lautréamont. Cahiers Lautréamont, 1er semestre 2000, Lautréamont au Japon ou Les Chants de
Maldoror et la culture d’après-guerre (AAPPFID,
32 avenue de Suffren, 75015 Paris). « Lautréamont au Japon » :
tel est le défi lancé par la dernière livraison des Cahiers Lautréamont. Il s’agit bien en effet d’une gageure,
présentée comme telle dans son « avant-propos » par Hidehiro
Tachibana, qui a coordonné ce numéro. Sans compter l’absence totale du thème
japonais dans les œuvres de Ducasse, on se demande surtout ce qu’a pu apporter
à la culture japonaise une œuvre aussi difficile à traduire, et ce que des
chercheurs japonais ont pu apporter à la connaissance de l’œuvre de
l’Uruguayen, avec tous les obstacles culturels et linguistiques que peut
présenter une telle étude. Et pourtant… On est impressionné par la longue
bibliographie des études ducassiennes japonaises qui figure à la fin du
numéro : pas moins de onze traductions de Lautréamont en japonais, trois
ouvrages critiques entièrement consacrés à Lautréamont, sept traductions
d’ouvrages critiques français (Kristeva, Bachelard, etc.) et 101 articles
publiés, dans les deux langues, par des chercheurs japonais. Il y a dans cette
liste les indices d’un véritable intérêt des chercheurs japonais pour l’œuvre
de Ducasse. Et surtout, plusieurs articles tracent un panorama suggestif de la
réception au Japon des œuvres de Lautréamont et de son influence sur plusieurs
auteurs et mouvements marquants du XXe siècle. De Mizuho Aoyagi, qui
commença à traduire Les Chants de Maldoror dès 1929, à la
traduction en cours de Yogiro Ishii, c’est toute une histoire des lectures de
Lautréamont qui est ainsi parcourue, où apparaissent les noms de Mishima,
Masuji Ibuse, Junzaburô Nishiwaki, Takehiko Fukunaga, Daïgaku Horiguchi, Taruho
Inagaki, Shûji Terayama, Jûrô Kara, Kazuko Shiraishi, et du graveur Tetsuro
Komaï. L’œuvre de Ducasse a bien sûr exercé une influence sur les zélateurs japonais
du Surréalisme, mais aussi sur d’autres mouvements avant-gardistes, qui y ont
puisé inspiration et motifs littéraires. Elle est même utilisée, explique
Patrick Rebollar, à des fins pédagogiques. L’autre volet de ce panorama est
celui des études ducassiennes au Japon. Les travaux publiés dans cette
livraison des Cahiers Lautréamont
démontrent la pertinence des recherches d’aussi habiles lecteurs que Kazuya
Tsukiyama, Naruhiko Teramoto, Toshiro Goto ou Misao Harada. Les lecteurs des Cahiers avaient déjà pu prendre la
mesure du sérieux avec lequel Hiroshi Fuji, Yojiro Ishii, Yoshio Maekawa ou
Hidehiro Tachibana avaient abordé divers aspects de la critique ducassienne.
Les études publiées ici confirment que, nullement empêchés par des difficultés
langagières, des chercheurs japonais peuvent rivaliser d’érudition et de
finesse avec les chercheurs de langue maternelle française. Mais une question
reste pendante tout au long de ce recueil, une question qui n’avait d’ailleurs
pas à y être explicitement traitée et à laquelle il appartient au lecteur de
répondre : y a-t-il une spécificité des lectures japonaises de
Ducasse ? Il est difficile d’apporter une réponse globale à cette
interrogation. On peut bien entendu affirmer, a priori, que la rencontre entre deux ères culturelles aussi
disjointes implique la distance d’un regard particulier, mais les preuves de
cette hypothèse, et surtout ses conséquences, n’apparaissent pas immédiatement
dans les pages de « Lautréamont au Japon ». Les études critiques que
je viens de citer auraient pu tout aussi bien être signées par un chercheur
francophone, et rien n’y révèle le point de vue interculturel. Les qualités que
l’on y trouve sont universelles (ou devraient l’être) : rigueur du
raisonnement, solidité de la documentation, justesse des appréciations. Il n’y
a donc pas, de ce point de vue, une école spécifiquement japonaise de la
critique ducassienne. On constate d’ailleurs que les références des
contributions publiées ici ne sont pas japonaises. Si les chercheurs japonais n’éprouvent
pas le besoin de se citer mutuellement, c’est qu’ils travaillent dans des
domaines différents, avec des méthodes et des perspectives différentes. C’est
sans doute là un des effets de la mondialisation… On trouve d’avantage
d’éléments de réponse dans les études sur la réception de l’œuvre de Ducasse au
Japon. Il est par exemple suggestif que le personnage d’une nouvelle de Mishima
soit fasciné par le passage des Chants sur
la femelle du requin, ou que Tetsuro Komaï ait lui-même choisi d’illustrer ce
motif. On trouve parfois des indices de cette lecture interculturelle au détour
d’un article, tel que celui de Kenji Yamada et Hidehiro Tachibana, qui explique
que le critique japonais Yuko Deguchi « ne lit pas l’assassinat de Mervyn
comme un simple sadisme réel, mais plutôt comme l’acte d’un dieu s’efforçant
d’enlever un pays à un autre dieu, comme on pourrait le lire dans un mythe
japonais. » Cette lecture au second degré est intéressante, en ce qu’elle
révèle à la fois des potentialités du texte et les caractéristiques culturelles
du lecteur. Lautréamont au Japon
tient son pari en établissant de manière indiscutable la qualité et
l’ancienneté des lectures japonaises de Ducasse. Il y a sans doute là, par
ailleurs, un point de départ pour des études interculturelles, dans lesquelles
les Ducassiens japonais apporteront, par « une logique rigoureuse et une
tension d’esprit égale au moins à [leur] défiance », l’irremplaçable
regard étranger qui convient à un auteur éminemment cosmopolite.
Lebesgue. Bulletin des Amis de Philéas Lebesgue, n° 34, septembre 2000
(Société des amis de Philéas Lebesgue, Mairie, 60112 La Neuville-Vault). Il
émane de ce bulletin un parfum tenace de patronage. C’est ennuyeux, d’autant
que l’« Homme de lettres, 1869-1958 » dont l’activité polymorphe et
pléthorique mériterait d’être enfin sérieusement étudiée et la correspondance
fouillée, ne sort pas dé-ringardisé de cette livraison anthologique, pour ne
pas dire fourre-tout. Le chroniqueur du Mercure
de France n’y est lui-même pas à son meilleur niveau, témoins ces poèmes
« aéronautiques » d’une bien grande médiocrité (« Le monstre a
bondi dans l’espace ; / Il tournoie ; il s’élève, ainsi qu’un grand
rapace »), ou le sirupeux discours d’hommage à Nerval assorti d’un éloge
trop appuyé à Émile Vitta, « génial disciple » du poète. Aux envolées
lyriques dédiées à l’aéro-club du Beauvaisis succède un article sur
« L’Unité serbo-croate et le principe de nationalités » issu du Mercure de février 1916, puis trois
poèmes, des articles tirés de L’Oasis
(« L’Art, la vie, la liberté »), La
République de l’Oise (« Que sommes-nous ? »), etc. Tout ça
est un peu brouillon, servi dans un désordre qui s’oublierait si des articles
de fond étayaient l’ensemble en rendant à Lebesgue son épaisseur. Une seule petite
étude d’Alexandra Charbonnier remplit cet office. Il y est question de la
réception par Lebesgue de l’art radiophonique, mais on n’en saura pas
grand-chose puisqu’il est surtout question de Carlos Larronde et d’une préface
de Lenormand auquel Philèbe a servi des compliments dans une courte épistole
dont on ignore l’origine. Dans ce patchwork, une farouche Lettre ouverte de Lebesgue à Hitler donnée par La République de l’Oise des 13 et 14 novembre 1939 :
« J’ose m’adresser à vous, sans peur, du fond de mon village des Gaules,
Führer de toutes les Allemagnes, chef élu d’un peuple agenouillé et prophète
envoyé d’un implacable dieu, émule étonné peut-être des grands conducteurs
d’hommes et des massacreurs illustres, dont au long des siècles on fait épeler le
nom aux petits enfants, quand on oublie de leur enseigner qui a inventé la charrue,
le pain fermenté et la chandelle. […] Si vous vous endormiez, cela nous ferait
du bien ». Et toi, Philéas, réveille-toi, il est temps.
Parnasse et
Symbolisme. Bulletin d’études parnassiennes et
symbolistes, n° 24, automne 1999 (40 rue de Gerland, 69007 Lyon). Ce numéro
spécial, dû à P.S. Hambly, auteur de nombreux travaux sur Banville et Mallarmé,
se propose modestement comme un complément au volume consacré en 1998 à la
réception de Mallarmé dans la collection Mémoire
de la critique des Presses de l’Université de Paris-Sorbonne. On y trouve
vingt-neuf articles ou fragments d’articles. À l’exception du premier d’entre
eux, daté de 1872 et qui contient une allusion à l’« Hérodiade » du
second Parnasse contemporain, et de
trois comptes rendus des Dieux antiques
ou de L’Étoile des fées (1880), ces
articles couvrent les quinze dernières années du poète, de la publication d’À rebours à sa mort. De cet ensemble où
la ferveur – qui n’est pas toujours un gage d’intelligence – l’emporte sur
la critique – qui n’est pas toujours synonyme de bêtise –, et qu’on lit
aujourd’hui au second degré, on retiendra un long article d’Anatole France sur Vers et prose, à l’ironie plutôt bienveillante,
et cette pique de Paul Ginisty à propos de la préface à Vathek : « il est difficile de ne pas remarquer que
Beckford, qui possédait si joliment le français, qui l’écrivait avec tant
d’aisance et de clarté, aurait peut-être du mal, aujourd’hui, s’il lui était
donné de revenir, à comprendre son préfacier ! »
Poésie. Le Coin de table. La Revue de la poésie,
n° 5, janvier 2001 (La Maison de poésie, 11 bis rue Ballu, 75009
Paris). Si la « maison de la poésie a assez de chambres pour
tous », comme l’a noté Jim Rosenberg, la table n’y est guère ouverte, à en
croire du moins ce qui se dit à ce coin. Ici, comme l’indique le sous-titre
tout en nuance (!), on est bien entre soi. On s’inscrit avec autant de modestie
que d’œcuménisme dans une « chaîne qui transmet d’âge en âge
l’émerveillement de la parole » depuis le « premier Poète, […]
l’Esprit planant sur les eaux ». Le repas vous en prend comme un goût
d’hostie – pourquoi pas ? mais les âmes intactes pour qui l’écriture doit
être illumination sont mises en garde
contre « ce qu’on pourrait appeler une poésie de la sécheresse de
l’âme », qui ressemble à « l’annuaire téléphonique dans le désordre.
Ceux qui la pratiquent pour expier on ne sait quelle tentation d’envol n’ont
reçu ni le don ni le désir d’apprendre le métier de poète, qu’il faut pourtant
pratiquer avec constance […] tout comme le musicien doit connaître le
contrepoint, même s’il s’en contrefiche » ! Voilà qui paraît bien
contradictoire et il faudrait voir à inscrire un sampling sur la playlist
de l’orgue… Cela dit, n’ayant rien contre la belle ouvrage, on a bien noté une
double faute d’orthographe et une certaine confusion entre Athéna et Dyonisos
dans la question brûlante d’actualité posée par le dossier :
« Minerve, dit la légende, sortit toute armée de la cuisse de Jupiter. La
poésie sortirait-elle toute achevée de l’esprit du poète ? Devient-on
poète ou naît-on poète ? » Vingt-quatre s’y sont collés. Plusieurs
évoquent – cocassement – leurs lointaines rédactions enfantines et, à en
juger par les productions actuelles reproduites en fac similé, le pli leur en
est plutôt resté. Quelques-uns – Delaveau et Chédid – parviennent à dire des
choses intelligentes. En marge de ce dossier, prouvant que le conservatisme
esthétique n’implique pas forcément le figement, Bernard Lorraine livre sur
l’hiver un beau texte versifié, rythmé et finement imagé (« L’alambic
clandestin de frimaire raffine / Sa cocaïne et c’est le blizzard qui la
vend / A la criée, à la volée, quand les narines / A vif saignent dans la
turbine de son van / Lacrymogène et aveuglant »). Signalons aussi des
épigrammes senties de Jacques Charpentreau contre la commercialisation actuelle
de la culture, avec visite guidée du Val du dormeur de Rimbaud ou de la Seine
de Villequier. Les comptes rendus qui terminent le tout consistent à qualifier
différents auteurs majoritairement morts de « vrais poètes » et à
déplorer la publication actuelle de « tant de livres qui renferment si peu
de poésie. » Tout dépend de l’étroitesse de la définition ; ne
dérangeons plus cette autophagie satisfaite et dînons dehors : il y a une
promo au Macdo !
Proudhon. Archives proudhonniennes, 2000 (Société
P.-J. Proudhon, École des Hautes Études en sciences sociales, 54 boulevard
Raspail, 75006 Paris). Cette livraison contient une étude de Pierre Ansart sur
Proudhon et son attitude devant les philosophies de l’histoire qui ont fleuri
dans la période postérieure à la Révolution et à l’Empire. On aurait pu croire
que Proudhon allait avoir le même engouement si présent chez Saint-Simon,
Auguste Comte, Fourier, puis Marx. Pierre Ansart montre au contraire Proudhon
très critique, refusant toute construction réductrice de l’histoire. Son
opposition à Marx est donc totale sur ce point. Proudhon, du reste, avait déjà
critiqué Hegel en affirmant que « l’antinomie ne se résout pas ». Il
rejette toute dialectique déterministe et pressent le risque d’un nouveau
despotisme. Il paraît plus proche des préoccupations de Montaigne, voire de
Machiavel. L’article de Pierre Ansart permet de mieux situer Proudhon face à
l’histoire et à la philosophie. Le bulletin contient deux documents inédits de
1836, date à laquelle Proudhon s’associa avec Louis Lambert et Xavier Genre,
dit Maurice, pour fonder une imprimerie. Divers malheurs, dont le suicide de
Lambert, amenèrent vite à la dissolution de la société. Ces documents n’étaient
pas connus des spécialistes, d’où l’intérêt de leur publication, due à Bernard
Voyenne. On s’intéressera aussi à un article dont le manuscrit dormait à la
bibliothèque de Genève, écrit par Georges Sorel en 1919 et destiné à la presse
italienne, où il ne parut que tronqué. Michel Prat en donne ici l’intégralité.
Plusieurs recensions complètent le volume, notamment celle des Écrits linguistiques et philologiques de
Proudhon, recueil de manuscrits jusqu’alors inédits, édités et commentés par
Jacques Bourquin. Bernard Voyenne, dans la recension de ce dernier ouvrage,
confirme, sans y prêter attention, une interprétation de la célèbre formule de
Ducasse dans Poésies II sur
« les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon », cornets
de papier servant à envelopper et présenter des denrées. Cette vieille facétie
qu’on trouve déjà chez Maynard, chez Boileau, et dans Les Femmes savantes de
Molière, était encore usitée à l’époque de Ducasse, puisque Daudet la reprend
dans Le Portefeuille de Bixiou, une
des Lettres de mon moulin. Bernard
Voyenne cite un détail qui devait être connu des Proudhonniens et même avoir
fait l’objet de quelque entrefilet moqueur : « Proudhon était devenu
célèbre, de sorte qu’un libraire de Besançon crut faire une bonne affaire en
remettant sur le marché les volumes qui avaient été acquis par un épicier comme
papier d’emballage. » La Société P.J. Proudhon qui publie ce bulletin
organise chaque année un colloque dont elle propose ensuite les Actes. Deux
d’entre eux peuvent retenir l’attention : Proudhon et ses contemporains (1992), Proudhon, sa correspondance
et ses correspondants (1993).
Queffelec. Cahiers Henri Queffelec n° 4, 1996
(Association des Amis d’Henri Queffelec, Musée de la Marine, Palais de
Chaillot, Trocadéro, 75116 Paris). Ce numéro 4 des cahiers publiés par l’association
des amis du poète et romancier Henri Queffelec (1910-1992) et daté de décembre
1996 semble le dernier paru. Il est vrai que les actes du colloque
international consacré à l’écrivain en 1997 à Brest, qui comportait plusieurs
interventions étrangères, n’ont pas encore vu le jour. L’association, présidée
par sa fille, Anne Queffelec, qui a pris la suite de Bertrand Poirot-Delpech,
un des fondateurs, entretient la mémoire d’un écrivain, certes breton puisqu’il
est né à Brest, mais dont l’œuvre est surtout consacrée à la mer. Malgré sa
grande qualité littéraire, cette circonstance en éloignera peut-être les
lecteurs de l’« intérieur » qui ne seraient pas des passionnés de
Loti ou de Conrad. Mais il est toujours d’actualité car plusieurs titres ont
fait l’objet de réimpressions récentes. Ce cahier est consacré au thème de la
tempête avec diverses analyses et un extrait d’un mémoire de maîtrise de 1992,
auxquels sont joints une lettre inédite et divers hommages. La famille de
l’auteur a versé récemment ses papiers à l’IMEC. Un appel est lancé à tous les
correspondants de l’écrivain qui accepteraient de communiquer les lettres
qu’ils ont pu recevoir.
Reclus. Les Cahiers Élisée Reclus, n° 33 et 34, novembre et décembre 2000
(Librairie La Brèche, Place du Marché couvert, 24100 Bergerac). Ces Cahiers créés en décembre 1996 par Joël
Cornuault n’ont pas l’épaisseur habituelle d’une revue – format 14,5 x 21 cm, 8
à 12 pages –, mais constituent un précieux bulletin d’informations et qui a
l’avantage d’être phynancièrement très accessible : 100 F les dix numéros
(annuels). Il est curieux qu’à ce jour on ne dispose toujours pas d’un travail
sérieux, non seulement sur Élisée, mais sur cette étonnante fratrie qui eut
l’audace de vivre en communauté et de pratiquer l’union libre. Il ne fut pas
bon avoir milité dans la Commune, et c’est la Belgique qui finit par héberger
une partie du clan, d’où des archives aujourd’hui dispersées. Il faut donc
avoir la patience de picorer çà et là, ce que pratique Joël Cornuault avec un
bel enthousiasme, présentant, pour cette dernière livraison, surtout des
questions aux chercheurs : pourquoi Jules Michelet, pourtant indirectement
apparenté, n’a-t-il pas porté en son cœur les frères Reclus ? Ces derniers
ont-ils vraiment œuvré dans la franc-maçonnerie ? Le numéro de novembre
2000 des Cahiers était consacré aux
« réponses de Reclus, Kropotkine, Zola et quelques autres à la campagne de
Victor Barrucand en faveur du “pain gratuit” ». Alléchant, non ?
Rollinat. Bulletin de la Société Les Amis de Maurice
Rollinat, n° 38, 1999 (Mairie d’Argenton-sur-Creuse 36200). Régis Miannay, dont la thèse
sur Rollinat fait toujours autorité depuis vingt ans, continue à veiller sur la
Société et sa publication annuelle. Outre les nouvelles habituelles de ce genre
de société, notamment le compte rendu de la remise du 54e prix de
poésie Rollinat, ce numéro renferme, dans ses 72 pages, un hommage à Georges
Lubin (avec une lettre de 1879 de sa collection), un inventaire du
« Souvenir de Maurice Rollinat en France et dans la région Centre »
et le début de « Rollinat vu par la presse » par Claire Le Guillou
qui met en évidence la réception de Dans
les brandes (1877) par la publication in
extenso de cinq comptes rendus sur les six recensés par Régis Miannay, qui
n’a publié que celui de Banville, dans son édition critique de ce recueil
(1971).
Vallès. Les Amis de Jules Vallès. Revue de lectures
et d’études vallésiennes, n° 30, décembre 2000 (Université Jean-Monnet,
Faculté des lettres, 33 rue du Onze-novembre, 42023 Saint-Etienne). Il a bien de la chance,
Vallès, d’avoir des amis qui lui concoctent un bulletin à la mise aussi
élégante, bien composé et judicieusement illustré de surcroît (lithographies de
Lançon pour l’édition Charpentier 1884 de La
Rue à Londres) ! Ce numéro est consacré à une période fondamentale de
la vie de Vallès : l’exil londonien, pendant lequel l’ancien directeur de La Rue va simultanément rédiger Jacques Vingtras I (qui deviendra L’Enfant) et proposer à la presse parisienne – et russe ! – les
tableaux délibérément inactuels de La Rue
à Londres. Ces rapports entre les deux genres littéraires (romanesque et
reportage) sont abordés d’un point de vue théorique dans un article de Corinne
Saminadayar-Perrin, puis, selon une approche davantage thématique, par
Guillemette Tison qui s’attache à la figure des enfants dans La Rue à Londres. On ne manquera pas non
plus l’article de cadrage de Richard Tholoniat, qui propose un panorama
historique des vagues d’émigration politique vers la capitale britannique, avec
un intérêt particulier pour le Londres des Communards, et pas davantage celui
consacré par Bertrand Vibert au British
Museum, temple du livre où s’élabore une théorie bien tendancieuse du
chercheur « à l’anglaise » et « à la française »,
finalement balayée par l’exaltation d’une internationale du travail
(littéraire). On passera plus vite sur les explications de texte, pas toujours
inspirées, qui complètent le volume, pour relever la tenue prochaine du IIIe
colloque international Vallès en 2002 (voir la rubrique Colloques).
Verne. Revue Jules Verne, n° 10, 2001 (Centre international Jules Verne, 2
rue Charles Dubois, 80000 Amiens). L’essentiel de cette livraison est un long
entretien accordé à Jean-Paul Dekiss par Julien Gracq, lequel écrivait dans Lettrines : « Il y a eu pour
moi, Poe, comme j’avais douze ans – Stendhal quand j’en avais quinze
– Wagner, quand j’en avais dix-huit – Breton, quand j’en avais vingt-deux.
Mes seuls véritables intercesseurs et éveilleurs. Et auparavant, pinçant une à
une toutes ces cordes du bec grêle de son épinette avant qu’elles ne résonnent
sous le marteau du piano forte, il y
a eu Jules Verne. Je le vénère, un peu filialement. Je supporte mal qu’on me
dise du mal de lui. Ses défauts, son bâclage m’attendrissent. Je le vois
toujours comme un bloc que le temps patine sans l’effriter. » L’entretien
est passionnant de bout en bout, sans temps mort.
[Michel Bernard, Alain Chevrier, Jean-Louis Debauve,
Jean-Paul Goujon, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Bertrand Marchal,
Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Michaël Pakenham, Isabelle Pawlotsky, Sandrine
Raffin, etc.]
LIVRES REÇUS
Autocritiquons ! On l’aura
remarqué, cette rubrique n’évolue pas dans le sens de la réduction. Les
attachées de presse ont l’amabilité d’adresser de plus en plus d’ouvrages à la
revue pour compte rendu, et les collaborateurs d’Histoires littéraires ne sont pas tous adeptes de raccourcis à la
Fénéon. Faudra-t-il y remédier un jour ?
Enfin, on se demande par quelle sorte
de malignité le grand Jules Verne est parvenu à prendre la place du non moins
grand Victor Hugo sur la photographie de la page 177 de la précédente livraison
d’Histoires littéraires.
Comptes rendus
Augiéras. François Augiéras, Lettres à Paul Placet : correspondance (Pierre Fanlac, 2000,
320 p., 149 F). Les lettres que François Augiéras écrivit à son ami Paul
Placet de 1952 à 1971, date de sa mort, méritaient la publication, car elles
constituent l’indispensable complément à la lecture d’une œuvre déroutante et
complexe. Elles permettent de suivre pas à pas le parcours accidenté de ce
mystique païen quelque peu anachronique, dont l’entrée en littérature se situe
en 1949 avec la publication d’un texte radicalement neuf, Le Vieillard et l’enfant. Dans son affectueuse préface, Paul Placet
rappelle l’admiration de Gide pour cet être libre dont l’audace le fascinait.
Augiéras lui-même ne s’attarde pas sur le microcosme littéraire, beaucoup trop
lié à Paris, capitale du néant, mégapole inepte dont la simple mention le
plonge dans un sentiment de dégoût ontologique. Inutile, donc, de chercher dans
ces lettres un témoignage sur la vie littéraire du temps. L’écriture à fleur de
peau revendique son urgence : il s’agit d’être vrai lorsque l’on s’adresse
à un autre soi-même, ou plus exactement, à un autre qui contribue activement,
par sa simple présence, à l’édification de soi. « Comme je suis heureux de
te connaître ! Avec toi, tout est vrai,
chargé de sève, d’avenir et de force. Tu es comme un bison, face au soleil
levant, sur les falaises, le premier jour du Monde. » De telles
déclarations jalonnent ces lettres de manière obsédante, et font comprendre que
l’amitié, loin de se limiter à une communion d’âme épisodique, participe du
noyau séminal de l’œuvre. Plus d’une fois, le « nous » se substitue
au « je » lorsqu’il s’agit d’évoquer les sources profondes auxquelles
l’écrivain va puiser. La confusion touche à son comble lorsque le poète-sorcier
enjoint à l’ami éloigné de se souvenir qui il est : « tu as laissé
tes ancêtres en Périgord et tu souffres d’être loin d’eux, car tu aimes les
esprits des morts, tu les préfères aux jeunes filles… tu n’as jamais aimé que
les rochers, que les marais, que les sources, que les arbres, et je doute que
tu aies vraiment pris plaisir à danser dans les bals ; tu préférais aller
te promener la nuit, seul… ou avec moi, qui n’ai fait que te renforcer dans
cette religion, – que tu avais avant moi, et à laquelle j’ai apporté un
fanatisme (parfois diabolique et même un peu fou) qui t’a à tout jamais
séduit ! Nous sommes des initiés à tout jamais séparés des gens
communs. » Cette amitié virile issue d’un autre âge se construit
nécessairement contre l’envahissante modernité, dont le tohu-bohu signale la
vacuité. Le « petit homme moderne » trahit l’espèce. Usé, écrasé par
un confort abrutissant dont il n’éprouve même pas l’ennui, il est condamné à
s’abolir. « Un Être nouveau » doit resurgir des limbes, paré de tous
les attributs des Anciens : une intelligence primordiale, sensible aux
forces dont le cosmos ne cesse d’émettre les signes. Très clairement, le couple
Augiéras-Placet formerait l’embryon de cette humanité superlative. Écrire, dès
lors, apparaît comme une mission : « Écris des livres pour noter, au
jour le jour, de nuit en nuit, cette aventure plus passionnante que d’avoir
femme et enfant. […] Sois pendant le jour : Monsieur l’instituteur, et la
nuit : va jouer du tambour dans la brousse, fais l’amour avec les étoiles,
à genoux sur la terre sèche… Mène une double vie comme un espion ; que
chaque instant de ta vie soit un jeu dangereux… » De cette duplicité,
Augiéras fera la qualité première de l’écrivain, prophète et menteur,
herméneute et dissimulateur, jusqu’à concilier l’inconciliable : « Je
joue sur 2 tableaux à la fois, tu le sais : je veux plaire aux futurs
professeurs en Sorbonne, et aux âmes pures, proches de la nature. »
Baudelaire. Pierre Laforgue, Ut Pictura poesis. Baudelaire, la peinture et le Romantisme
(Presses universitaires de Lyon, 2000, 216 p., 120 F). Sur le plan de
l’analyse, Pierre Laforgue fait preuve de rigueur dans le raisonnement :
« très exactement », pour reprendre l’une de ses expressions
favorites, l’auteur ne perd jamais le fil de sa démonstration et ne passe pas
sous silence un élément susceptible d’affaiblir ou d’entraver sa démonstration.
Tout est examiné, mis à plat, sans détour ni faux-fuyant. La méthode est
efficace, qui consiste à aborder les problèmes sous le mode ternaire et non plus binaire. Ainsi, dans la question
générale posée par l’ouvrage Baudelaire
et le romantisme, Pierre Laforgue fait intervenir un troisième terme, peinture, qui lui permet, par un léger
déplacement de la problématique, de renouveler les approches critiques
traditionnelles. Non que la peinture y joue le second rôle, l’élément
perturbateur qui permet le décentrement souhaité : elle occupe, selon un
système tournant complexe, tantôt le premier plan, tantôt le second.
Concrètement, cela donne ceci. Un : la peinture sert à mieux comprendre
les rapports de Baudelaire au Romantisme. Deux : le Romantisme permet
d’élucider les raisons pour lesquelles la peinture joue un rôle si important
dans la poétique de Baudelaire. Trois : Baudelaire débloque la question de
la part du Romantisme dans l’histoire de la peinture au XIXe siècle.
Cette méthode de la « triple relation » ou de « la triple
conjonction » trouve aussi son application dans la microstructure, comme
l’indiquent les titres des chapitres qui articulent souvent trois termes :
« Images, imagination et création poétique chez Baudelaire »,
« Naïveté, modèle et idéal dans le salon de 1846 », « Pierre Grassou, ou Baudelaire, Balzac et
l’amour de l’art », « Poe, Hugo, Baudelaire, ou décadence esthétique
et idéologie du progrès », etc. Cette méthode fait que le livre est à la fois un livre sur Baudelaire et un
livre sur la peinture au XIXe siècle et le Romantisme ; dans
ces trois domaines, les thèses exposées bouleversent les idées reçues :
les Baudelairiens auront peut-être du mal à se remettre de quelques
développements acides où leur sont rappelées des vérités sur le concept de
« modernité », par eux déformé et récupéré. Pierre Laforgue replace
les concepts baudelairiens (l’idéal, l’imagination, le moderne, la modernité,
etc.) dans leur « environnement textuel », histoire de rappeler – le
propos n’est plus seulement critique mais idéologique – que Baudelaire
« est un poète du XIXe siècle ». Entreprise salutaire en
ces temps d’esbroufe et de mystification conceptuelle, où quelques PFT (poètes
français terminaux) tentent de faire digérer « le crabe reconstitué »
de leur poésie. Il est conseillé aux historiens de l’art de prendre un valium
avant de lire le chapitre sur Courbet, « Réalisme et romantisme en 1855,
ou Baudelaire dans l’atelier de Courbet ». Il y est expliqué que la date
fétiche de la naissance de la peinture moderne (1863 : Déjeuner sur l’herbe de Manet) est une
pure construction de l’esprit et qu’elle ne tient pas un instant à l’examen des
faits historiques. Suit une démonstration où l’on comprend pourquoi Baudelaire
est passé à côté de Manet, pourquoi il a fait l’impasse sur Courbet, pourquoi L’Atelier du peintre (1855, sous-titré
« Allégorie réelle […] ») constitue la date capitale de l’histoire de
la peinture « moderne » au sens où l’entend Baudelaire, évidemment.
Les historiens de la littérature liront aussi quelques sentences bien frappées
sur l’éternelle question du Romantisme, qu’on s’obstine paresseusement à
opposer au Réalisme, alors que le second n’est, entre réel et réalité, qu’un
avatar du premier. On fera grief à l’éditeur de ne pas avoir mis plus de
reproductions pour illustrer le propos du livre : sept reproductions, en
tout assez médiocres, en comptant celle de la couverture. On regrette aussi que
l’ouvrage se présente moins comme un livre véritablement composé – les
divisions apparaissent un peu superficielles : Poètes (I), Esthétiques
(II), Peintures (III) – que comme la succession d’articles autonomes (les
« chapitres » se referment sur eux-mêmes, comme des articles, sans
lien avec la suite : « C’est sur Baudelaire que nous
terminerons… », « En conclusion, il importerait de se demander
si… », « Pour terminer… », « Pour conclure… », etc.,
alors que le livre offre seulement en guise de conclusion la citation du poème
de Baudelaire « Les Phares »). On reprochera enfin à l’auteur
d’abuser des concepts à suffixe -té
qu’il affectionne : figurabilité, textualité, picturalité, référentialité,
métaphoricité, naturalité, allégoricité, etc.
Cingria. Charles-Albert Cingria, Érudition et liberté. L’univers de Cingria. Actes
du colloque de l’Université de Lausanne réunis par Maryke de Courten et Doris
Jakubec (Gallimard, Les Cahiers de la
NRf, 2000, 504 p., 130 F).
Cingria – Charles–Albert pour les familiers – est un des principaux
écrivains de langue française de la Suisse romande (1883-1954). Ses œuvres
complètes forment dix-sept volumes, dont cinq de correspondance. Mais il
subsiste encore un grand nombre de fragments inédits à déchiffrer, des articles
de revues à retrouver, sans compter un supplément à la correspondance. Un
inédit, La Grande Ourse, vient même
d’être publié par Gallimard. Cet auteur, qui a longtemps vécu à Paris, a
collaboré à la NRf et fut l’ami de
nombreux écrivains, peintres et musiciens. Il reste encore très mal connu du
lecteur français et ses œuvres, même pour celles qui ont été reprises dans le
Livre de poche suisse, ne sont pas fréquentes sur les rayons des libraires. Il
est vrai que le Français un peu cultivé ne connaît guère les écrivains de cette
région en dehors d’Amiel et de Ramuz. Le présent ouvrage réunit les actes d’un
colloque qui a eu lieu les 16 et 17 octobre 1997 à l’Université de Lausanne
(qui conserve un fonds d’archives Cingria). Les auteurs, pour la plupart (mais
pas tous) universitaires, ont traité en cinq grands thèmes, de la poétique de
Cingria, de ses recherches historiques et musicales, de ses affinités
littéraires avec, en fin de parcours, quelques souvenirs personnels. Une grande
partie de ces communications n’est accessible qu’aux lecteurs déjà familiers de
la vie et l’œuvre de Cingria. Même si les participants sont pour la plupart
universitaires, leur style et leur mode d’expression ne sont pas en cause. La
lecture aurait été facilitée par un plus grand nombre de dates et de titres
d’œuvres qui ne sont désignées en note que par le numéro du volume des œuvres
complètes. Les trois titres les plus conséquents de Cingria – La Civilisation de Saint-Gall (1929), Pétrarque (1932), et La Reine
Berthe (1947) – sont des études historiques qui concernent
essentiellement le Moyen Âge, sa spiritualité et sa musique, vus à travers une
approche qui diffère de celle des historiens classiques de type renanien, qui
est plutôt abstraite et n’est pas non plus celle des historiens modernes rangés
sous la houlette de Marc Bloch, lesquels ont tendance à privilégier le côté
économique ; Cingria, au contraire, a tenté de se replonger dans la vie
quotidienne de l’époque en analysant le caractère réel ou supposé des acteurs,
rejetant en grande partie les données économiques. Il a beaucoup travaillé dans
les bibliothèques, les archives et particulièrement sur les recueils de
plain-chant, ce qui l’a conduit à de fréquents voyages à l’étranger, notamment
en Italie, au moins jusqu’en 1926, à traduire des œuvres de Pétrarque et de
Dante et à s’intéresser à des penseurs qui ne sont pas toujours familiers au
commun des lecteurs ; ce qui fait, comme l’a exprimé un intervenant, que
« l’esprit sorbonnard en langue romane est largement secoué ».
Cingria s’est aussi intéressé à l’Orientalisme et a effectué plusieurs voyages
en Afrique du Nord. Une des communications le rapproche d’Isabelle Eberhardt,
qu’il n’a pas connue. Là aussi, la vision de l’Orient de ce catholique
convaincu (qui fut même un moment maurassien) est différente de celle des
auteurs classiques traditionnels. Lors de son premier séjour à Hippone la
royale, siège de son évéché (plus tard Bône, actuellement Annaba), il était
déjà un familier de la pensée de Saint Augustin. Il aurait été bon que l’auteur
de la communication donne plus de dates, car la vision de l’antiquité romaine
africaine a certainement évolué en fonctions des fouilles archéologiques (lors
de son premier séjour à Bône, la ville romaine n’avait pas encore été exhumée,
et les travaux de l’amiral Marec ne débuteront qu’un peu avant la Seconde
Guerre mondiale). Enfin, son admiration pour les œuvres d’Eugène Fromentin est
un autre trait frappant de ses séjours en Afrique du Nord. Le lecteur qui n’est
pas un spécialiste de Cingria s’attachera plus volontiers à ses multiples
articles de revues et plaquettes, dont la rédaction a été commandée par des
nécessités pécuniaires. En revanche, il prendra un grand intérêt à la partie du
colloque consacrée à ses amitiés littéraires. Pendant ses longs séjours
parisiens, Cingria, célèbre par son béret basque et sa bicyclette, était très
lié avec des artistes comme Modigliani et des écrivains pas toujours très
classiques comme Jean Follain, Jacques Audiberti, Max Jacob, Jean Cocteau et
Valery Larbaud (une communication est consacrée à ses rapports avec ce
dernier). On retiendra surtout ses rapports avec Paulhan et sa collaboration
pendant plus de vingt ans à la N.R.f.
Une étude insiste sur les difficultés soulevées en 1933 par Gide, une des
éminences grises de la revue, lors de son retour de Russie soviétique, à propos
d’un article de Cingria sur Trotski, l’écrivain suisse devenant vite sa bête
noire. Mais ce dernier, indépendant dans l’âme, n’a jamais accepté de rejoindre
une quelconque école ; il faisait peu de cas du Surréalisme. C’est ce qui
explique comme l’écrit Pierre Grouix, « la difficulté pour un suisse francophone
de se faire reconnaître par ses correspondants français ». Ajoutons que ce
fut aussi le cas de beaucoup d’écrivains belges, sauf peut-être Michaux. Les
interventions, souvent un peu abstraites, consacrées à la langue de Cingria
montrent que son style, proche de celui de Cendrars, a privilégié le langage
populaire et restait toujours savoureux, avec de nombreux expressions saugrenues :
« les huîtres véhémentes (dans Bitume
exquis) ou « de grosses couleurs comme […] du roux de grand chat
terrible ». Elles soulignent aussi l’importance de la parodie, comme
« le paquebot ivre » (un des intervenants a insisté sur l’influence
de Rimbaud). Nous renverrons aux spécialistes pour tout ce qui a trait aux
rapports de Cingria avec la musique, notamment ses relations avec Stravinsky
dont il avait fait la connaissance en 1914-1915 et avec lequel il échangera une
correspondance qui doit paraître incessamment (son éditeur, P.O. Walzer, qui
fut le responsable de l’édition des Œuvres
complètes, n’aura pu voir le volume avant sa mort). On peut finalement se
demander, à la lecture des actes de ce colloque, si Cingria, qui était loin de
manifester un enthousiasme passionné pour les travaux universitaires, ne se
serait pas réjoui devant les analyses si savantes de son œuvre. Pour le lecteur
qui voudra assimiler ces travaux, nous conseillerons la lecture préalable de
l’introduction au volume de textes choisis paru en 1973 : La Fourmi rouge et autres textes, par
Walzer dans la collection du Livre de poche suisse. Ajoutons encore qu’avant sa
mort, Walzer avait publié les numéros 19 et 20 des « petites
feuilles » consacrées à Cingria, avec divers inédits. Mais il avait annoncé
qu’il passait le flambeau à des mains plus jeunes.
Céline. L’Année
Céline 1999, réalisée et rédigée par A. Derval, H. Godard, J.-P. Louis, É.
Mazet et R. Tettamanzi (Du Lérot/Imec, 2000, 260 p., 250 F). Dix ans déjà d’Année Céline, depuis 1990 ! Ce
nouveau volume permet de mesurer le chemin parcouru, en montrant combien
l’œuvre et la vie de Céline ne cessent de requérir et d’intéresser, de l’éloge
sans restrictions aux anathèmes les plus furibonds, en passant par les
compilations les plus insipides. L’Année
Céline 1999 s’ouvre sur la réédition intégrale d’un livre très rare de
Céline, La Quinine en thérapeutique (1925).
Texte évidemment non littéraire, mais qui fut, à l’époque, traduit en italien,
en espagnol et en portugais, et qui n’avait été réédité que dans l’édition
Balland de 1966. S’agissait-il d’une commande faite au jeune médecin Louis
Destouches ? On ne sait. La présentation de Régis Tettamanzi montre qu’on
a affaire à une simple compilation, peut-être bâclée, mais faite à coup sûr sans
esprit critique, et dans laquelle les médecins actuels ont relevé erreurs et
omissions. Bref, aucun apport vraiment personnel, mais quelques passages
polémiques ou pouvant, à la rigueur, révéler certaines obsessions de l’auteur.
La première phrase du livre ferait néanmoins déjà dresser un peu
l’oreille : « Rien peut-être ne retarde autant les progrès de l’art
de guérir que la floraison incessante de drogues nouvelles, qui prétendent à
faire oublier les remèdes d’autrefois. » Le volume continue avec une douzaine
de lettres inédites de Céline, assez variées : billets à un éditeur
tchèque, lettres à Gen Paul, à un médecin – celle-ci sur l’alcoolisme :
« Mais pourquoi les Français renonceraient-ils à se saouler ? Ils
sont libres, si j’ose dire, libres, creux et vacants. Il est naturel qu’ils se
remplissent d’alcool. Quelle mystique leur proposez-vous ? quel Dieu de
remplacement ? Tout est là… Et je le crains bien insoluble. » On
trouvera également dans l’Année Céline
1999 une chronique des éditions et rééditions, à un détour de laquelle est
donnée la liste plutôt curieuse des douze livres (dont Mort à crédit) qui, selon la respectable Académie Goncourt,
« s’imposent comme des œuvres essentielles de la littérature
française » et ont en conséquence été réédités – c’était apparemment
urgent – par France-Loisirs en 1999. Certains éditeurs, non moins que
l’Acadéfraise et les jurés Goncourt, raffolent visiblement de ce genre de
palmarès. Un relevé des manuscrits et lettres de Céline passés en vente en
1999, année faste, mentionne notamment la première moitié (1376 pages !)
du manuscrit de Mort à crédit.
Toujours très fouillées et précises, la bibliographie critique (livres,
articles, colloques) et la revue de presse (journaux, radio, télévision)
contiennent beaucoup d’informations en tout genre et montrent aussi que
beaucoup de gens n’ayant presque rien lu de Céline se croient autorisés à
parler de lui à tort et à travers, ne serait-ce que pour le vouer aux gémonies.
Dans « Céline au Japon » de M. Ferrier, on apprend que tous les
pamphlets ont été récemment traduits en japonais. Un bien singulier document se
trouve à ce propos reproduit dans la rubrique « Curiosités » :
la page publicitaire d’un catalogue d’Auchan – tiré, dit-on, à 10 millions
d’exemplaires – vantant une marque de whisky et montrant, derrière la dive
bouteille, quelques livres reliés, en apparence fort innocents, mais sur le dos
d’un desquels on peut lire : Bagatelles
pour un massacre. Vif émoi dans Landernau, protestations médiatiques,
plainte en justice, et explication finale, selon Libération : la styliste responsable de la photo aurait
« déniché l’ouvrage dans son grenier », et, n’étant pas française,
« n’a pas mesuré l’énormité de son choix » (nous citons). Mentionnons
également la rubrique sur Céline des manuels scolaires, rubrique qui rappelle
le Lagarde et Michard XXe siècle des années 1965. Sur Céline, ce
manuel contient en tout et pour tout une demi-page, sans le moindre extrait
d’œuvre, alors qu’un Duhamel ou un Bourdet s’y étalent royalement sur plusieurs
pages. Peut-être était-ce un stratagème retors pour dégoûter les élèves par une
indigestion de Duhamel et de Bourdet, et stimuler a contrario leur curiosité célinienne par le jeûne total ? Le
volume se clôt par une table des lettres et dédicaces parues dans les dix
premiers volumes de L’Année Céline,
table très utile, mais où on relève une curieuse erreur : Benjamin Fondane
qualifié d’« écrivain allemand », comme s’il s’appelait Fontane et
n’avait pas eu la fin que l’on sait. Signalons, pour terminer, qu’on trouve
reproduits les sommaires détaillés des neuf précédentes livraisons.
Curiosa. [collectif], Théâtre
érotique, volume I (« Lectures amoureuses de
Jean-Jacques Pauvert », La Musardine, 2001, 477 p., 59 F, 8,99 €).
« Le théâtre érotique est une spécialité française », assure J.-J.
Pauvert, qui présente ici dix pièces de divers auteurs, allant du XVIIIe
siècle à l’aube du XXe, de Caylus à Louÿs. Certaines sont assez
connues, du moins de réputation, comme La
Grisette et l’Étudiant d’Henry Monnier ou À la Feuille de rose, maison turque de Maupassant, qui faisait
s’exclamer à Flaubert, après la représentation, et au grand scandale d’Edmond
de Goncourt : « C’est rafraîchissant ! » (à ce propos, une
petite rectification : « les frères Goncourt » ne purent guère
assister tous deux à cette représentation, car Jules était mort en 1870).
D’autres sont à découvrir, comme Vasta,
reine de Bordélie de Piron, L’Art de
payer sa couturière de Belot, ou Connette
et Chloris de Louÿs. Même si l’Angleterre a produit la Sodom de Rochester et l’Italie les comédies de Bibbiena, l’Arioste,
Cecchi et l’Arétin, la France possède une bonne tradition de théâtre érotique,
qui trouva son apogée au XVIIIe siècle avec les
« parades », le Théâtre gaillard
et les pièces rassemblées dans le Théâtre
d’amour du prince de Hénin. L’éditeur aurait également pu signaler que le
trait distinctif de ce théâtre libre est la fréquente parodie des pièces
classiques de Corneille et de Racine, voire de Voltaire. La Comtesse d’Olonne de Grandval père parodie Le Cid, et Vasta, Horace : « Puissé-je voir son
vit et ses couillons en poudre ! / Voir ce lâche fouteur, à son dernier
soupir, / Me foutre pour sa peine, et mourir de plaisir ! » De la
première pièce : « – Ote-moi d’un doute ; / Connais-tu bien le
con ? – Oui. – Parlons bas, écoute. / Sais-tu bien qu’il vaut mille fois
mieux que le cul ? / Qu’en tous lieux on t’appelle un bougre ? le
sais-tu ? » Cela donne aux pièces un petit air potachique des plus
réjouissants. Pour le reste, les textes réunis ici sont assez divers. Le Bordel ou le Jeanfoutre puni de
Caylus est surtout intéressant par son utilisation du langage argotique de
l’époque. Nettement plus délirant, Vasta
se termine en apothéose pornographique : Fout-six-coups vient brandir en
triomphe au bout d’une fourche, sous le balcon de Vasta, les couilles de son
rival Vit-molet, qu’il vient de trancher ! « Du traître Vit-molet que
les couilles fumantes / Ornent de ce palais les voûtes éclatantes, / Et servent
à jamais de preuve à l’univers / Qu’il s’est vu de ma main foutre l’âme à
l’envers ». On fera un sort particulier à l’anonyme La France foutue, tragédie lubrique et royaliste en trois actes en vers,
écrite vers 1800 et respirant une furibonde passion royaliste et
vendéenne : de la pornographie politique, mais très pornographique (sic)
et servie par le chant noble et monotone de l’alexandrin (« Vous,
Mesdames, songez que vous branlez des rois ! »). La même passion se
fait sentir dans les 70 pages de notes foisonnantes dont l’auteur a cru bon
d’agrémenter son texte. Singulières élucubrations, ces notes, comme la pièce
elle-même, et qui montrent que l’auteur a voulu retourner en sa faveur le
programme de ses ennemis : la Révolution par le cul ! La boucle est
bouclée par Louÿs avec son étourdissante pièce en vers Connette et Chloris, mêlant scatologie, saphisme et sodomie, avec,
brochant sur le tout, un sens du comique qui le rattache à la grande tradition
du XVIIIe siècle : « Solitaire, adossé contre ce dur
chambranle, / Faute d’un con chez moi, faut-il que je me branle ? » À
bien d’autres pages de ce volume, le rire fuse, irrésistible. Excellente idée,
donc, que d’avoir réuni ces pièces dont les textes restaient peu accessibles,
voire introuvables. On ne peut qu’encourager le lecteur à acquérir ce petit
volume d’un prix très économique et qui réserve de nombreuses surprises :
tout ce qu’il a rêvé de voir au théâtre, sans avoir jamais osé le dire.
Dix-neuvième siècle. Claude Duchet,
In-Kyoung Kim, Dominique Pety, Bibliographie
du dix-neuvième siècle. Lettres, Arts, Sciences, Histoire, Année 1999
(Sedes, 2000, 270 p., pas d’indication de prix). La Société des études
romantiques, dont le bulletin, Dix-neuvième
siècle, est une source d’information sur la vie de la recherche, vient de
faire paraître la deuxième livraison annuelle de sa Bibliographie du dix-neuvième siècle. Dirigée par Claude Duchet
(dont tous les Dix-neuvièmistes connaissent l’activité multiforme et
généreuse), l’entreprise offre un remarquable panorama de ce qu’ont produit les
chercheurs en 1999. Remarquable par son étendue et son éclectisme bienvenu, cet
ouvrage l’est aussi par son ouverture culturelle et géographique et par sa
commodité d’emploi. Les entrées se trouvent classées en cinq grandes catégories
qui répertorient les éditions de textes, les « ouvrages non
collectifs », les collectifs, les « revues et publications
périodiques », et enfin Internet. Beaucoup d’entrées sont assorties d’une
brève description ou de la mention de telle ou telle caractéristique notable
pour les spécialistes. L’ouverture de ces dépouillements se manifeste de
plusieurs façons : d’abord par l’accueil fait aux œuvres non-françaises
(les éditions de Robert Walser, de Wedekind (dont une coquille fait
« Wedeking »), de Wilde ou de Zangwill figurent à côté d’une
multitude de Balzac ou de Zola nationaux. Elle se traduit aussi dans
l’indexation d’ouvrages écrits en d’autres langues que le français (en anglais
pour l’essentiel, mais beaucoup aussi en allemand ou en italien, l’espagnol est
rare, le catalan fait une apparition). Ouverture également du côté des arts (y
compris le cinéma) et des sciences : les perspectives de l’histoire
culturelle commencent à diffuser, surtout par le biais d’actes de colloques qui
sortent parfois, trop rarement, des sentiers battus. Insistons sur l’utilité
des dépouillements de collectifs, souvent très détaillés, de même que ceux des
sommaires de revues, numéro par numéro. Pour ce qui est de l’Internet, les
lecteurs d’Histoires Littéraires
retrouveront la qualité d’information qu’ils ont déjà pu apprécier chez
Marianne Pernoo-Bécache dans sa contribution à la troisième livraison de 2000
d’Histoires littéraires. Son
répertoire des principaux sites généralistes ou spécialisés permet de faire le
point. À noter l’apparition de quelques sites thématiques (« Voix de
Brahms », « Voyage en Italie ») annonciateurs sans doute d’idées
nouvelles rendues possibles par le caractère multimédia de l’Internet. Enfin,
trois index rendent l’ouvrage facilement exploitable : un précieux index
thématique (où la courtisane voisine
avec les crétins, la noblesse avec le nègre et la vérité avec
la vertu, ce qui résume bien le
siècle) ; un « index XIXe siècle » (ce qui veut dire,
en clair, noms de personnes de l’époque concernée) ; un « index
critique » (traduire : auteurs de livres, articles, etc. sur le XIXe).
Ainsi que le constate le texte de présentation, « le dix-neuvième siècle
est toujours fécond et on n’en a pas fini avec lui … » Les chiffres le
prouvent amplement : 383 éditions de textes, 800
« non-collectifs », 344 collectifs, 346 numéros de revues, 68 sites
internet – l’industrie se porte fort bien ! Bien qu’« orientée »
de manière revendiquée et nullement exhaustive, cette bibliographie offre un
tableau stimulant en désignant les nouvelles curiosités et les approches
originales, à côté des entreprises critiques solidement traditionnelles. Si la
Société des études romantiques se dote un jour d’un site web, souhaitons que
cette bibliographie s’y transporte en priorité, moins quelques coquilles ou
erreurs, d’ailleurs peu nombreuses.
Erckmann-Chatrian. Erckmann-Chatrian : entre imagination, fantaisie et
réalisme, du conte au conte de l’histoire, Actes du
colloque de Phalsbourg, 22-24 octobre 1996 (Ville de Phalsbourg, 2000,
365 p., 130 F). Ce colloque est le premier consacré aux romanciers Émile
Erckmann et Alexandre Chatrian qui, sous une signature commune, ont été très
lus au XIXe siècle. Ils sont actuellement un peu oubliés, malgré
l’édition collective en treize volumes et la biographie qu’en a donnée
Jean-Jacques Pauvert en 1962-63. Il est vrai qu’après la Première Guerre
mondiale, ils ont surtout été considérés comme des auteurs pour la jeunesse, avec
ce que cela comporte de péjoratif, au mieux comme des écrivains régionalistes
renvoyés à leur Alsace natale redevenue française. Ce colloque, qui a abouti à
la création d’une société d’amis, a montré que cette œuvre avait au contraire
une place dans la littérature du siècle aux côtés de Barbey d’Aurevilly, Sand
et Zola. Les intervenants, tous enseignants ou universitaires réunis sous la
présidence de Jean-Pierre Rioux, se sont surtout penchés sur les titres ayant
pour thème la Révolution et l’Empire, ou le régime qui a précédé la Troisième
République. La place de ces auteurs dans le roman populaire est différente de
celle de Dumas, Sue ou Féval, dont les romans historiques ont surtout comme
acteurs des dirigeants ou des bourgeois, alors que ce type de personnage est
pratiquement absent chez Erckmann-Chatrian, qui ont au contraire privilégié le
menu peuple, même dans ses franges marginales comme les bohémiens, en montrant
l’importance du milieu rural dans la Révolution (sauf peut-être l’Ouest qu’ils
n’ont pas abordé). Ce parti pris, nouveau à l’époque, plutôt méprisé par Zola
et Flaubert qui trouvaient aux personnages « l’âme bien plébéienne »,
fut au contraire très apprécié de George Sand qui avait toutes leurs œuvres
dans sa bibliothèque. Les auteurs des communications ont replacé Erckmann et
Chatrian en leur temps en faisant des rapprochements avec Michelet (dont ils
ont suivi les cours entre 1843 et 1847), Barbey d’Aurevilly, lui aussi
romancier de la Révolution, et Lamartine. Dans son intervention, M. Court s’est
penché sur les textes médiocres du Cours
familier de littérature de Lamartine, sans aborder, ce qui est dommage, l’Histoire des Girondins dont les
romanciers ont manifestement eu connaissance puisque l’ouvrage a paru en 1847
et qu’ils étaient à Paris quand débuta la Révolution de 1848. Le colloque a
ensuite abordé (section « Prophéties »), la vulgarisation des
thèmes révolutionnaires, l’année 1789 vue à travers l’Histoire d’un paysan et l’anticléricalisme d’Erckmann-Chatrian,
souvent excessif, car Lacordaire y est même critiqué alors qu’on ne peut
décemment le considérer comme un penseur de droite ! Cet historique, comme
l’importance donnée à l’enseignement primaire, a largement contribué après 1870
au fondement et au développement des institutions de la Troisième République,
notamment avec les lois sur l’instruction primaire et obligatoire. À cet égard,
l’Histoire d’un sous-maître, bien
qu’elle soit très localisée dans le temps (1828) et concerne une région
déterminée de l’Alsace, aurait mérité une étude spéciale, encore qu’elle soit
largement citée dans les communications de J.P. Franville et de J. Migozzi. Les
intervenants ont aussi abordé les rapports de certaines œuvres avec le roman
populaire allemand, son bestiaire fantastique et l’influence des contes
d’Hoffmann dans leurs premiers récits, ce qui donne à cette partie de l’œuvre
un regain d’actualité dépassant le strict plan national. Mais cette veine
fantastique a été vite abandonnée. Dans la partie classée sous le thème
« Personnages », la communication de Stephen J. Forster, qui cite
uniquement quelques extraits de lettres échangées entre les deux auteurs entre
1870 et 1887 est décevante. Il n’indique pas ses sources (qui sont évidemment
les papiers Erckmann-Chatrian conservés à la bibliothèque de Strasbourg) et ne
dit pratiquement rien de la correspondance échangée avec l’éditeur Hetzel,
alors qu’une étude des rapports entre un Hetzel républicain prononcé, mais
aussi éditeur qui n’hésitait pas à forcer la main d’auteurs aussi célèbres que
Jules Verne, eût été passionnante. La dernière partie du colloque, très
documentée, montre la diffusion des œuvres d’Erckmann et Chatrian dans les
bibliothèques scolaires ou populaires de Franche-Comté avant 1914 et son
intégration dans les revues d’enseignement primaire ou les recueils de morceaux
choisis, peu importante certes pour ces derniers, mais qui s’est maintenue
jusqu’en 1954 au moins. Quelques lacunes dans ce volume d’actes : si la
chute du Second Empire et l’Histoire du
plébiscite sont examinées dans plusieurs communications, l’Histoire d’un homme du peuple, parue en feuilleton en 1865, aurait mérité
une étude, alors qu’elle n’est citée que dans celle de M. Amalvi sur la
vulgarisation des mythes révolutionnaires. Et pourtant les auteurs ont
personnellement assisté aux journées de février comme membres d’un club
d’étudiants. Les descriptions de la vie parisienne de cette époque et l’étude
du mouvement populaire, vu à travers un atelier de menuiserie, sont bien
supérieures au Jérôme Paturot à la
recherche de la meilleure des Républiques de Louis Reybaud dont l’intérêt
est pourtant incontestable. On peut seulement regretter que la suite – pourtant
annoncée dans le roman –, consacrée aux journées de juin, n’ait probablement
jamais été écrite. De même, à part quelques allusions, rien n’a été dit sur les
romans non « nationaux » ni « alsaciens » comme Une campagne en Kabylie, sur les deux
essais philosophiques d’Erckmann-Chatrian, sur leur écriture ou sur
l’importance de l’illustration des éditions Hetzel. On peut surtout regretter
qu’il n’y ait pas eu de communication d’ensemble sur le théâtre
d’Erckmann-Chatrian qui n’est abordé qu’à travers leur seul roman d’amour, L’Ami Fritz, dont ils ont tiré une pièce
qui fut jouée à l’Opéra. Toutes leurs pièces ne virent d’ailleurs pas le feu de
la rampe. Mais on chercherait vainement une allusion à La Guerre (1866), pièce non jouée dont un des héros est le général
russe Souvorov qui fut défait par Masséna en 1799. Ajoutons qu’il est dommage
pour les lecteurs qui ignorent à peu près tout d’Erckmann-Chatrian, que les
actes de ce colloque n’aient pas été précédés d’une chronologie moins sommaire
et d’une bibliographie.
Essai. Annie Le Brun, Du trop de réalité (Stock, 2000, 317 p., 120 F). Ce livre
lucide et implacable n’est point un pamphlet, mais une analyse aiguë de la
nouvelle réalité qui nous baigne de plus en plus. L’auteur montre toute
l’ampleur de cette « dévastation où tout se tient, non pas logiquement,
mais analogiquement ». Livre
essentiellement poétique, dirions-nous même, car il est gouverné d’un bout à
l’autre, jusqu’en son style, par la pensée analogique. De là sa profonde unité,
qui saute aux yeux par-delà l’apparente diversité des analyses : politique
culturelle, langage des médias, culte du corps, saccage de la nature, voyages
organisés à des « lieux à risque », restaurations abusives de
monuments, érotisme unisexe, hystérie sportive, etc. En effet, dès qu’on y
réfléchit, tout se tient admirablement : « N’est-ce pas au nom du
multiculturalisme que chacun cherche et se trouve d’indécrottables
racines ? Au nom d’une ouverture d’esprit universelle que le tourisme
dévaste la planète ? Comme c’est au nom de l’égalité des sexes que la
sexualité se trouve remise à sa place. » Ce faisant, Annie Le Brun dénonce
le positivisme effrayant de notre époque, qui ne conçoit la planète que comme
un immense chantier à bâtir et à déboiser, mais aussi, sur le plan mental, à
niveler et rationaliser. « Pensée célibataire », oui, comme les
machines du même nom. Balayer le mystère et le rêve de toutes les avenues du
monde, pour en faire un paquet d’images, un simple spectacle, que gloseront
illico nos « médiologues » ; pétrifier le merveilleux : tel
est bien le mot d’ordre contemporain, contre lequel se dresse ce livre. Le
constat est, dans tous les domaines, accablant. La culture ? Toute révolte
est immédiatement récupérée, digérée, classée, « expliquée » – pour
être exhibée et commercialisée. Et l’avant-garde (sic) n’aura même plus à
tenter de justifier ses innombrables retournements de veste. N’a-t-on pas vu
tout récemment un ancien Radio-Pékin accourir au Vatican pour y offrir ses
gloses christiques au Saint Père, donnant ainsi raison aux Lettres Persanes : « Le pape est une vieille idole qu’on
encense par habitude » ? Ils ne sont pas rares non plus, les grands
pourfendeurs de l’État qui vivent aux crochets d’une université ou d’un
organisme officiel, et se propagent à l’étranger en tournées de conférences
sous l’égide des services culturels de nos ambassades. Que dire aussi des
approximations, flous et esbroufes invraisemblables déployés en matière de science
par de célèbres structuralistes et sémiologues, dans leurs publications ?
Simple preuve nouvelle de cette « rationalité de l’incohérence » qui
a tout envahi. Il y a aussi cette « promiscuité dans l’admiration »
que dénonçait déjà Huysmans voici plus de cent ans. Attitude mentale
particulièrement répandue, conduisant tout naturellement de l’électisme ringard
à une confusion qui est le triomphe du galvaudé et du dérisoire. Toujours cette
peur de perdre le dernier bateau, qui explique suffisamment la faillite
généralisée de la critique actuelle… Mais n’est-ce pas ce même éclectisme qui a
aussi provoqué « l’incroyable tolérance dont l’intolérance fait désormais
l’objet » ? Voyez un peu le libéralisme à tous crins dont font
preuve, par exemple, les Women Studies
aux États-Unis. En fait, et tout en développant une muséologie galopante des
plus redoutables, les circuits de la culture ne font que consacrer la collusion
entre art et pouvoir. Ce qui a permis par exemple, souligne Annie Le Brun, de
donner les noms de Baudelaire et de Rimbaud à des divisions de l’armée
française opérant au Kosovo ! Autre imposture, celle d’un discours
libertin et érotique fait d’une apologie du « plaisir », qui recouvre
en fait la plus niaise incapacité à sonder les espaces secrets de la passion et
du sexe, ce « panorama muet » devant lequel on ne saurait à présent
se placer, remplacé comme il l’est par l’offre mercantile de produits culturels
standardisés et, bien entendu, calibrés à la dernière mode. Partout, le virtuel
prend ainsi la place de l’imaginaire : restauration du patrimoine,
organisation de la nouvelle BnF, « printemps de la poésie »,
pseudo-littérature érotique pour les deux sexes et autres, prolifération de
copies mises à la place des originaux (Lascaux). Ne parlons pas non plus
d’Internet et des réseaux de toute sorte, ni de cette apothéose de
l’insignifiance qu’est la « communication » misérabiliste effrénée
qui bafouille à longueur de journée dans les téléphones portables. La langue de
bois est un autre symptôme inquiétant, auquel Annie Le Brun a raison de prêter
attention. Le « politiquement correct » ne règne pas seulement, en
effet, dans le langage social ou idéologique, mais a bel et bien envahi
« l’ensemble de la vie intérieure » et, partant, de la langue. Avec
lui, c’est toute une conception du monde passablement rétrécie, à la fois
bureaucratique et désespérante, qui gouverne notre vie. « Sachez gérer votre corps ! » répètent
à l’envi les publicités. Le voilà bien, « l’Homme unidimensionnel » à
l’encéphalogramme plat, annoncé jadis par Marcuse ! Annie Le Brun
renchérit, en déclarant au terme de sa réflexion : « Voici venu le
temps des idées sans corps et des corps sans idées. » Faut-il ajouter que,
dans cette entreprise d’aplatissement du langage, certains de nos intellectuels
se sont tout particulièrement distingués dans leur numéro de chiens savants,
tous micros et projecteurs braqués sur leur médiatique personne ? Sont
aussi épinglés ici les pataquès et approximations des « professionnels de
la parole », infatigables fabricants de pléonasmes. Annie Le Brun aura mis
toute son exigence à porter sur ce « trop de réalité » un regard qui
est celui d’un observateur indépendant doublé d’un poète. C’est ce regard si
particulier qui donne à sa réflexion un caractère à la fois tranchant et
étincelant – oui, étincelant comme un couteau, et surtout comme un casque guerrier d’impératrice enfant… « Un livre qui
aurait pu être écrit par quelqu’un d’autre, c’est zéro », disait un vieil
hétérodoxe. Il n’en va pas ainsi, heureusement, avec Du trop de réalité, qu’on ne saurait trop lire et surtout méditer.
Flaubert. Gustave Flaubert, Alfred Le Poittevin, Correspondances, texte établi, préfacé
et annoté par Yvan Leclerc (Flammarion,
2000, 480 p., 179 F). Après les correspondances de Flaubert avec Sand,
Tourguéniev, Maupassant et les Goncourt, Flammarion vient d’éditer, en un seul
volume, celles avec Le Poittevin et avec Du Camp. Se trouvent ainsi regroupées
en un double miroir les lettres échangées avec ceux qui furent, Ernest
Chevalier mis à part, les plus grands amis de jeunesse de Flaubert. Mais ces
deux amitiés furent bien différentes, et le diptyque qu’on a ici est de
surcroît très inégal : 80 pages pour Le Poittevin, près de 300 pour Du
Camp. Aussi bien le premier mourut-il assez tôt, âgé de 32 ans, en 1848.
Surtout, comme le souligne Yvan Leclerc dans sa préface, n’a été conservée
qu’une faible partie de ces deux correspondances. Très peu de lettres de
Flaubert subsistent, la plupart ayant été volontairement détruites par Le
Poittevin et par Du Camp, chacun de leur côté. Flaubert se livra lui aussi à
des autodafés, heureusement moins complets : on trouve ici, à lui
adressées, 40 lettres de Le Poittevin et 152 de Maxime Du Camp. Cette édition
d’Yvan Leclerc ne manque pas d’apporter sa moisson d’inédits : 25 lettres
de Le Poittevin en tout ou en partie inédites, et 10 lettres inédites de Du
Camp. Toutes ces précisions pour faire comprendre qu’il ne s’agit pas là d’un
double dialogue à proprement parler, car ce sont bien plus les deux correspondants
de Flaubert qu’on y entend que ce dernier. Miroirs bien inégaux, avons-nous dit
aussi. En effet, il a été conservé bien peu de chose des échanges de Flaubert
avec Le Poittevin, qu’il définira comme « l’homme que j’ai le plus aimé au
monde » et qui, plus âgé, eut sur lui une énorme influence. L’empreinte de
cet esprit, qu’il jugeait « transcendantal », semble bien avoir été
aussi diverse que complète. Le Poittevin fit notamment lire à Flaubert Byron,
Spinoza et Sade – curieux cocktail, qui unit le Romantisme, la métaphysique et
l’antidote à ce même Romantisme. Toutefois, ses lettres à Flaubert ne sont
point essentiellement littéraires. Il y est au contraire souvent question de
ses visites à des bordels, avec force détails sur ses exploits priapiques sur
telle pensionnaire. Ce genre de confidences, tout comme les plaisanteries sur
« le Garçon », formaient partie intégrante de la complicité totale
qui unissait les deux hommes. La vie les sépara pourtant peu à peu : aux
effusions rabelaisiennes succéderont, lorsque Le Poittevin deviendra avocat et
se mariera (1846), des lettres de plus en plus espacées, et bien moins
débridées. Extrêmement déçu par ce mariage qu’il considérait comme une
trahison, Flaubert remplacera, dans sa correspondance comme dans ses
affections, Le Poittevin par Bouilhet et par Du Camp. La mort prématurée du
premier lui épargna sans doute un désenchantement et un éloignement plus grands
encore. Trouva-t-il une totale satisfaction dans ses relations avec les deux
autres ? On ne saurait l’assurer. Bien différente est en tout cas la
courbe de ses relations avec Du Camp, lequel, au rebours de l’indolent Le
Poittevin, entendait bien s’affirmer comme homme de lettres à part entière et
utiliser les femmes comme un marchepied dans son ascension sociale. Ses lettres
contiennent néanmoins elles aussi le récit très détaillé de franches lippées
érotiques, notamment avec sa maîtresse Valentine Delessert, qui avait abandonné
pour lui son vieil amant Mérimée. Parisien jeune et ardent, Du Camp avait autant
d’entregent que d’ambition, et ses lettres sont infiniment plus riches en
détails de toute sorte que celles de Le Poittevin. Elles sont surtout – quoi
qu’on dise – d’un écrivain, ce que l’auteur posthume de Une Promenade de Bélial n’était que bien occasionnellement. De
plus, Du Camp connut un Flaubert écrivain beaucoup plus mûr, celui de la
première Tentation, de Madame Bovary et de L’Éducation sentimentale, et pas simplement le juvénile auteur de Novembre. À cet égard, il n’est pas sans
intérêt de lire les suggestions qu’il lui adressa après la lecture sur
manuscrit des deux derniers ouvrages. Flaubert reconnut le bien-fondé de
certaines, et rejeta les autres. Mais le désaccord entre les deux hommes était
en réalité profond : alors que le solitaire Flaubert considérait l’Art
comme un sacerdoce, l’arriviste Du Camp ne voyait dans la littérature qu’un
moyen de parvenir socialement. Il ne se privait pas, d’ailleurs, de tancer à
l’occasion son ami, qu’il jugeait trop peu sociable et trop modeste : on
lira l’admirable réponse (26 juin 1852) par laquelle Flaubert l’envoie
promener. Pour le reste, Du Camp répond ponctuellement aux questions
documentaires de Flaubert sur la révolution de 1848, donne de ses nouvelles,
parle politique, envoie ses livres. Il est quasiment devenu un polygraphe, et
son élection à l’Académie française en 1880 sera due en grande partie à la
fureur anticommunarde qu’il déployait dans ses Convulsions de Paris, fureur que Flaubert trouvera, pour sa part,
un peu répétitive. Tout comme son ami, Du Camp se tournait avec nostalgie vers
leur passé commun et rappelait les deux grands moments de leur amitié :
leurs voyages en Bretagne, puis en Égypte. Trois mois avant de mourir, Flaubert
eut la consternation de le voir entrer à l’Académie, en digne conclusion d’une
stratégie mondaine, littéraire et politique particulièrement tenace. La lecture
de ces deux correspondances permet ainsi de méditer à loisir sur ce que
Flaubert appelait « l’amertume des sympathies interrompues »… C’est
du reste assez tôt que Flaubert avait jugé Du Camp, comme on peut le voir dans
les petites piques à son égard contenues dans certaines lettres d’Égypte à
d’autres correspondants. On rappellera également son poème en prose satirique
intitulé La Courtisane amoureuse, qui
brocarde le même, d’ailleurs sans méchanceté. De son côté, Du Camp, après la
mort de son ami, fera diverses révélations biographiques sur le disparu, tout
en prenant soin d’altérer, voire de récrire, le texte des lettres de celui-ci
qu’il inséra dans ses Souvenirs
littéraires. Par ailleurs, les réponses de Flaubert conservées et publiées
dans cette édition font voir que, contrairement à un axiome établi, la
correspondance qu’il reçut est moins homogène que celle qu’il expédia. La
personnalité de l’écrivain, son idéal littéraire, ses chimères comme ses
haines, sont en effet nettement marquées dans toutes ses lettres à Le Poittevin
comme à Du Camp. Que n’aient subsisté en tout que 45 lettres de lui à l’un ou à
l’autre, est, répétons-le, infiniment regrettable. On doit également préciser
que figurent ici en annexe ses lettres – fort amicales – à Adèle Husson, dite
« le Mouton », maîtresse de Du Camp, lequel, durant vingt ans, vécut
en ménage à trois avec celle-ci et M. Husson. Particulièrement intéressante est
aussi la lettre de la même Adèle Husson à Flaubert, lui faisant part de ses
observations et suggestions après avoir lu le manuscrit de L’Éducation sentimentale. L’édition donnée par Yvan Leclerc est
digne d’éloges, aussi bien dans l’établissement du texte que dans la
présentation et l’annotation (une vétille : la première édition du Dictionnaire national de Bescherelle est
de 1845-46, et non de 1855). L’ensemble est complété par une chronologie, une
bibliographie, une table des lettres, et pas moins de cinq index différents.
Bref, un excellent travail.
Gonzague Frick.
Supérieur inconnu, n° 20,
janvier-février 2001. Dans le préambule du dossier qu’il consacre à Louis de
Gonzague Frick (rubrique « Celui qui sort de l’ombre »), Sarane
Alexandrian commet une injustice : « on ne trouvera, prétend-il, dans
les dictionnaires de biographies littéraires de la Bibliothèque Nationale la
moindre notice sur lui. » Elle n’y est pour rien, la pauvre, si les
éditeurs de dictionnaires ne sont plus à la hauteur. D’ailleurs, il a mal
cherché. Et lorsqu’il ajoute « notre dossier, malgré ses lacunes, sera
malheureusement la seule référence que les chercheurs universitaires auront à
invoquer », là, il se vante. Si son dossier fait indéniablement avancer la
connaissance de Louis de Gonzague Frick, il fait peu de cas des travaux du
Belge Marcel Lobet qui a publié en 1975 les lettres de L. de G.-F. à Élise
Champagne (Littératures, n° 22),
après avoir donné une communication reproduite dans le Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature belge (t.
LII, n° 3-4, 1974). Il a également omis d’ausculter les Devanciers du Surréalisme de Léon Somville, Les Livres de l’Enfer ou les Feuilletons
littéraires de Pascal Pia, sans oublier l’inestimable Histoire de la poésie française de Robert Sabatier, les revues Le Flâneur des deux rives et Que vlo-ve ? (n° 5) ou la Pléiade Apollinaire (sous réserve d’un inventaire plus
complet). Il y aurait trouvé ce nom singulier que l’on a tôt fait de
confondre avec celui du rétrograde Gonzague Truc. Même le Dictionnaire des lettres françaises dirigé par André Guyaux contient une notice, un peu rapide et
anecdotique il est vrai, signée Diane Henneton et Martine Bercot. Alors ?
Alors, Sarane Alexandrian a bien fait. On ne déterre pas Louis de Gonzague Frick
sans en éprouver un orgueil légitime d’autant que ce travail procède de
fouilles patientes : sont en effet produits des documents inédits
(dessins, lettres à Desnos, Breton et Léautaud, etc.) et des illustrations qui
accompagnent avantageusement une étude biographique conséquente. Pour se faire
une idée des qualités de la prose de Gonzague Frick, Supérieur inconnu propose des fragments de L’Enchiridion de Jaldabaoth, gentilhomme australasien publié dans La Phalange en décembre 1911, des textes
surréalistes (réponses à trois enquêtes et l’inédit Rêve diurne pour les diurnales issu du fonds Youki Desnos. Notons à
propos de celui-ci qu’il a été déposé à la Bibliothèque Jacques-Doucet par le
dernier compagnon de Youki, le peintre Henri Espinouze, décédé en 1982, qui
avait rédigé dans ce sens son testament. Curieusement, les ouvrages et
catalogues consacrés à Desnos ces dernières années omettent systématiquement
son nom et les remerciements qui lui reviennent), des notes de lectures issues
du Carnet critique, et, bien sûr, des
extraits du fameux recueil de poésie érotique Le Calamiste alizé édité en 1921 chez Kra sous un anonymat que
dévoila très tôt Robert de La Vaissière. Fondateur des revues Les Écrits français (1913-1914) où il
signait sous le pseudonyme d’André Dupont les rubriques ironiques
« Fastes » et « Funérailles », des Solstices (1917), du Lunain
(1935-1939), le bulletin mensuel de l’École du Lunain (composée comme
l’Académie de Bellesme de Philippe de Chennevières, pour le plaisir de réunir
ses amis Albert Thibaudet, Aristide Marie et les jeunes Fombeure, Manoll,
Lacote, Bay, Bryen, Lannes, Tortel ou Toursky), il ressort du matériel réuni
par Alexandrian que Gonzague Frick est un personnage cardinal tout dévoué à la
poésie et aux échanges littéraires. Son rôle de go between profita notamment aux jeunes Surréalistes qui le lui
rendirent bien (il partageait d’ailleurs avec Breton un goût pour
l’ésotérisme et les arcanes au point de fonder parmi d’autres sociétés
fantasques le Druidisme dont il fut la seule « ouaille »). De même,
ses liens avec ceux qui constitueront un peu plus tard l’École de Rochefort, ou
les abhumanistes Bryen et Audiberti permettent de déduire que l’étude de Louis
de Gonzague Frick n’en est qu’à ses prémices.
Impressionnisme. Dominique Bona. Berthe Morisot. Le secret de la femme en
noir (Grasset, 2000, 347 p., 135 F). Dominique Bona n’est-elle pas,
avec un égal bonheur, à la fois romancière et biographe ? Forte de ce
double prestige, elle vient de publier une biographie de Berthe Morisot, la
huitième consacrée à cette artiste depuis 1921. Le terrain était ainsi, on le
voit, un peu défriché. Toutefois, pour les sources et les documents eux-mêmes,
cette nouvelle biographie (dépourvue d’index comme de notes : c’est sans
doute trop pédant) cite bien des extraits de lettres, mais jamais – sauf une
fois – une lettre dans son intégralité. Est-ce par prudence qu’elle ne précise
pas non plus si tel texte est inédit ou non, et qu’elle ne donne aucune
référence ? Le sous-titre surprend un peu : Berthe Morisot avait-elle
un secret ? Sa peinture, en tout cas, ne semble pas en receler, toute de
lumière, de spontanéité et de fraîcheur. La femme elle-même paraît cependant
avoir eu une forte personnalité, visible aussi bien dans les divers portraits
faits d’elle par Manet que dans de rares photographies. Le féroce Degas,
notamment, la respectait et l’estimait. Mais il ne s’ensuit pas qu’il faille à
toute force confondre ici mystère avec secret. Et cette biographie, une fois
lue, ne donne nullement l’impression de la révélation d’un secret quelconque.
Venant d’un milieu provincial assez étriqué, prise entre une mère possessive,
une sœur plus extravertie et un frère dissipé, l’anorexique Berthe Morisot,
mariée à 33 ans, ne put vraiment s’épanouir que dans sa peinture. Puvis de
Chavannes eut pour elle un fort béguin, mais fut éconduit. Avec Manet, il ne se
passa, semble-t-il, rien. Qu’elle ait ensuite épousé le frère du peintre comme
pis-aller, c’est bien possible. Faut-il vraiment, comme le fait Dominique Bona,
recourir à de longues expertises astrologiques, pour expliquer ce destin, qui
fut celui de bien des femmes ? Que Manet ait fait onze portraits de Berthe
Morisot n’a d’ailleurs rien d’insolite : elle était pour lui un modèle
idéal, avant tout. Certes, le peintre était un Parisien grand séducteur et
amateur de femmes, mais, comme le remarquait Élie Faure, un visage, fût-il
mystérieux, n’avait pour lui – plastiquement parlant – guère plus d’importance
qu’une cravate, un pantalon, un livre, un couvre-lit ou une glace de bar :
« nature morte immense ». On peut toujours rêver, imaginer et
romancer : il n’en demeure pas moins que les quatre seules lettres connues
de Manet à Berthe Morisot sont de brefs billets, polis et corrects, qui n’ont
rien de brûlant ni de passionné, et qu’on ne connaît aucune lettre de la
seconde au premier. On reste donc sur sa faim, et on en vient à se dire que la
femme en noir n’avait pas de secret, mais simplement, peut-être, des espérances
frustrées. Tout cela n’a rien que d’assez courant, répétons-le. Quant à la
peinture de Berthe Morisot, qui est fort belle et digne des autres
Impressionnistes, on ne saurait cependant, comme le fait à plusieurs reprises
Dominique Bona, la considérer comme « presque abstraite ». C’est là faire
preuve d’une bonne volonté qui frise l’extravagance ; c’est surtout jeter
des mots au hasard. Pourquoi pas Delacroix surréaliste ! La romancière
brillerait-elle davantage en littérature ou en musique ? Elle mentionne
une « représentation de l’Après-midi
d’un faune » comme s’il s’agissait d’un ballet ou d’une pièce de
théâtre. Elle cite un quatrain de Mallarmé qu’elle qualifie
d’« énigmatique » : pas de chance, il est – pour une fois –
limpide. Mais il est bien entendu, pour le commun des mortels, que la moindre
ligne de Mallarmé est et se doit d’être « hermétique ». Une énormité
particulièrement énorme, qui consiste à supposer que Berthe Morisot
« aurait peut-être eu entre les mains avant leur parution » les
feuillets du manuscrit de Mon cœur mis à
nu. Peu de romancières auront fait preuve d’une aussi riche
imagination : Baudelaire faisant circuler ses écrits intimes inédits,
lesquels ne seront publiés qu’en 1887 ! De telles rêveries séduiront
certes les lectrices du Figaro-Madame,
mais feront pouffer de rire les gens tant soit peu au courant de l’histoire
littéraire. Faire des recherches, potasser des catalogues raisonnés, des
biographies et des ouvrages d’art, c’est bien ; encore faut-il avoir au
préalable une connaissance minimale de tout un environnement culturel et
littéraire. Inventer comporte le risque du comique involontaire. Destinée au
lecteur moyen, cette biographie décevante se lit sans fatigue ni effort, malgré
certaines trivialités de style çà et là, destinées sans doute à faire vivant : « marier sa
dernière fille, la marier à tout prix. Mais à qui ? Bon sang, à
qui ? » – « C’est fou comme la jeune fille s’est mise à
ressembler à Paule ! » On citera aussi ce vigoureux portrait de
Courbet : « Un indépendant. Très provocateur. Qui se moque pas mal
des stricts préceptes des Beaux-Arts. Un peintre de la vie. Un réaliste. Un
homme libre. » Il ne s’agit point, cependant, de style, mais tout
simplement de savoir pour qui on écrit. Comme disait Paul Valéry, grand
admirateur de Berthe Morisot : « Je préfère être lu plusieurs fois
par un seul, qu’une seule fois par plusieurs. » C’est la seconde
possibilité qui a été choisie ici.
Langue française. Gérald Antoine et
Bernard Cerquiligni (sous la direction de), Histoire
de la langue française, 1945-2000, (CNRS Éditions, 2000, 1028 p., 480
F). L’ouvrage monumental entrepris jadis par Ferdinand Brunot et poursuivi tant
bien que mal par divers successeurs en est à son vingt-sixième volume. C’est
aussi le dernier (temporairement). Il aura fallu un siècle pour remonter aux origines
(le premier volume, de l’époque latine à la Renaissance, date de 1905) puis
redescendre le fil du temps et arriver jusqu’à nous et à ce qu’est devenu le
français au bout de douze ou treize siècles de bons ou mauvais traitements de
la part de ses locuteurs. Laissons aux spécialistes le soin de dire en quoi ce
volume ressemble ou ne ressemble pas à tous ceux qui l’ont précédé et qui
portent évidemment la marque des époques qui les ont produits : la
documentation évolue, au même rythme que les méthodes et les théories, sans
parler des enjeux de pouvoir ou des forces transformatrices exercées par les
évolutions sociales et culturelles, ni des rapports compliqués entre langue
orale et langue écrite. Après avoir été la « science pilote » des structuralistes,
la linguistique n’intéresse plus personne, la grammaire encore moins. Quant à
la philologie, elle n’occupe plus qu’un espace microscopique dans les
formations. Disons-le donc tout de suite : c’est une erreur
gravissime ! Si ce volumineux pavé, quelque peu hétéroclite et dont tout
est loin d’être intéressant, prouve quelque chose, c’est qu’il est urgent de
rappeler à ceux qui ont à faire à la langue – c’est-à-dire tout le monde – que
ce miraculeux instrument réserve mille plaisirs et mille surprises à celui qui
l’observe de près et qu’on peut en tirer infiniment plus en le connaissant
qu’en ne le connaissant pas. Si nous voyons tant de mauvais romans, si tant
d’essais sont de laborieux charabias, si personne ne peut citer de mémoire un
seul vers écrit dans les trente dernières années, si les seuls textes un peu
pesés sont les slogans publicitaires – n’est-ce pas en partie parce que l’amour
et l’étude de la langue pour elle-même ont formidablement régressé ? La
plus grande partie des textes écrits dans notre langue avant 1850 sont
désormais impénétrables pour un lycéen moyen, et même Zola n’est pas toujours
facile à comprendre. C’est dire que l’histoire de la langue sera de plus en
plus nécessaire si l’on veut que les francophones ne deviennent pas sourds à tout
ce qui n’est pas immédiatement audible. Certains des essais rassemblés par
Gérald Antoine et Bernard Cerquiligni permettront peut-être de ranimer un peu
la flamme. Ce ne sera pas le cas de tous, malheureusement. À côté d’articles
riches, détaillés, rigoureux, il s’en trouve aussi de beaucoup plus sommaires
et filandreux. Il s’agit le plus souvent de ceux qui auraient eu le plus
d’intérêt immédiat pour les lecteurs d’Histoires
littéraires, lesquels iront tout de suite voir le chapitre III de la
section II, consacré aux « usages littéraires du français ».
L’article de Michel Corvin, qui devrait pourtant connaître la question, se
contente pour l’essentiel de ressasser des thèmes archi-connus et parfaitement
superficiels à propos de Ionesco et de Beckett, avec quelques allusions vagues
à Novarina pour faire contemporain. Nous dire qu’il y a dans le théâtre moderne
des idées nouvelles sur le langage ne
nous dit pas quelle langue parle ce
théâtre ni de quoi précisément elle est faite : quels mots ? Quelle
syntaxe ? Quels rythmes ? Quelle rhétorique ? Curieusement, la
« langue du cinéma » se trouve également classée sous les
« usages littéraires », mais voilà un chapitre (signé Philippe
d’Hugues) qu’on lira avec intérêt, car, s’il ne dit rien de la façon dont on parle
au cinéma, il est en revanche très
volubile sur les mots utilisés pour parler du
cinéma. Passons charitablement sur l’article de Pierre Cahné, qui expédie la
question de la « langue dans le roman » en huit pages, dont une
occupée par la liste des romans couronnés par les quatre principaux prix
littéraires depuis un demi-siècle et à peu près tout le reste par un exposé
bateau sur Claude Simon, ou plutôt sur la seule Route des Flandres ! Où est la langue ? Où est le
roman ? C’est à croire que l’auteur s’est emmêlé les tiroirs et que les
éditeurs n’y ont vu que du feu. Gérald Antoine, qui est l’un d’eux, sauve
pourtant l’honneur avec un article sérieux et éclairant sur les « usages
poétiques de la langue », article moins linguistique que « littéraire »
mais qui, au moins, parle du mot, de la phrase, du vers, même si c’est trop
brièvement. On aura compris que ce n’est pas dans ce chapitre réservé en
principe à la littérature qu’on pourra trouver matière à s’enflammer pour
l’histoire de la langue. Nous croira-t-on si nous avançons que les parties les
plus passionnantes de l’ouvrage sont celles qui portent sur les
« tendances évolutives » (drôle d’expression, soit dit en
passant) ? Que de belles choses sur la prononciation et ses changements, le
lexique, la syntaxe et leurs modifications ! Ainsi que dans les textes qui
portent sur les « usages » plus particuliers, comme la langue de la
presse ou de la publicité ou celle de la mode, avec une mention spéciale à un
très bon article – lecture obligatoire pour chaque citoyen – sur la
« langue de l’administration ». Le « vocabulaire politique et
social » vaut également le détour et l’on dégustera au deuxième degré un
tableau qui pose face à face les « désignants des soixantehuitards et de
leur action » et les « désignants des adversaires et de leur
action » (parmi lesquels les « fafs », les « stals »,
les élections « pièges à cons », les « universités
bourgeoises », etc. – ce qui rappellera d’heureux souvenirs aux nostalgiques
des deux bords). Tout ce qui concerne les « langages de
spécialistes » est également intéressant à des degrés divers. On y
distinguera les chapitres consacrés à la biologie, à la médecine et surtout à
la psychiatrie (trente pages impeccables d’Eveline Martin) mais on passera
rapidement sur le chapitre « philosophie » (notable par l’absence de
toute référence bibliographique). Si l’on est arrivé jusque-là sans être encore
tout à fait épuisé, on pourra plonger dans la section III qui porte sur la
géographie et la diffusion du français : on y trouvera d’excellents essais
sur « les variétés régionales du français », sur « la
progression du français en France » (très opportun), sur le français en
Alsace – sans parler des articles qui traitent avec pertinence du Québec, de la
Belgique, du Maghreb, de l’Afrique, des créoles ou de l’Océanie. La quatrième
section, la plus « hard » (si on nous permet ce coup bas), traite de
« linguistique et philologie françaises ». Ce n’est pas la moins
intéressante, y compris pour ceux qui ne veulent entendre parler que de littérature.
Un article vibrant d’enthousiasme parle des éditions de textes, surtout
médiévaux, pour nous dire qu’elles ne se sont jamais mieux portées. Tant
mieux ! Le tout s’achève, Internet oblige, sur les banques textuelles et
sur la lexicographie informatisée, articles quelque peu techniques. On le
voit : il y a de tout dans cet ouvrage, mais pas forcément ce que l’on en
attendait et, si les forces compensent assez largement les faiblesses, on
s’étonne qu’un livre en principe si savant, concocté par tant de gens
compétents, soit en fin de compte aussi hétérogène et aussi déséquilibré. La
linguistique n’est bien sûr plus ce qu’elle était et le scepticisme et
l’agnosticisme la rongent, comme bien d’autres disciplines qui ne croient plus
désormais qu’on puisse influer sur les réalités en les étudiant. Mais cela
explique-t-il le traitement au fond si désinvolte réservé ici à la littérature,
jamais traitée naguère comme un objet marginal par les historiens de la langue
mais comme, au contraire, le lieu par excellence où se condensent les enjeux de
la langue commune ? « La situation présente de la poésie française ne
laisse pas d’inquiéter ce qu’il reste de public aux poètes », rappelle
Gérald Antoine dans son article – on veut croire en tout cas que ce n’est pas
le sort de toute la littérature qui se trouve ainsi préfiguré. Dernière
remarque : l’ouvrage ne présente ni index, ni bibliographie d’ensemble,
et, si certains articles donnent une bibliographie sommaire, d’autres se
contentent de notes en bas de page, voire de rien. Bel exemple pour les auteurs
du vingt-septième volume, à venir dans trente ou quarante ans.
Liberté. Michel Winock, Les Voix de la liberté. Les écrivains engagés au XIXe siècle
(Seuil, 2001, 680 p., 149 F, 22,72 €). Les historiens patentés n’avaient
naguère que mépris pour les amateurs qui chassaient sur leurs terres :
stigmatisés, les auteurs d’ouvrages populaires qui mêlaient allègrement la
première et la seconde main, les archives vite lues et les distillats d’ouvrages
savants authentiques ! S’il ne maniait pas ostensiblement la note de bas
de page, les tableaux statistiques, les transcriptions d’inédits, nul ne
pouvait se prétendre historien. Tout a bien changé : finie, la thèse en
trois volumes bruts de décoffrage ! Pourquoi, se sont dit les historiens,
faudrait-il toujours en passer par des intermédiaires pour toucher le grand
public ? Puisque celui-ci veut de l’histoire à grand spectacle,
fabriquons-la nous-mêmes ! D’où le retour en grâce tout à fait spectaculaire
d’objets il y a peu placardisés : la chronologie, le personnage, le récit,
les idées-forces. Le lecteur fait-il le dégoûté devant les dépouillements de
mercuriales des paroisses languedociennes au XIIIe siècle ?
Qu’à cela ne tienne : nous le ferons vibrer à nouveau avec de beaux thèmes
emballés dans le design adéquat. C’est ainsi qu’au lieu de prix obscurs de
l’Académie des Lettres, Arts et Agriculture de Lodève, on peut glaner un
Médicis. Bien joué ! Ajoutons que nul ne s’en plaindra si cela permet de
redonner du tonus au plaisir bizarre mais toujours renaissant de comprendre le
passé. Tant pis s’il faut pour cela ressusciter le style de
roman-feuilleton : « Par bravade, pour les doux yeux de Juliette, il
[Benjamin Constant] n’hésite pas à traiter Napoléon d’“Attila”, de “Gengis
Khan”. Or, un mois plus tard, le voilà conseiller de l’affreux
tyran ! » ; « Cette lutte entre les deux femmes mine Hugo,
incapable précisément d’abandonner l’une pour l’autre. Il y a chez lui une
mentalité de sultan : qu’est-il besoin de choisir ? N’est-il pas
capable de les rendre toutes
heureuses ? » Tant pis s’il faut en revenir aux Grands Hommes
(flanqués de maîtresses, comme autrefois) auxquels on adjoindra, époque oblige,
une ou deux femmes (mais sans oublier leurs amants). Michel Winock a
parfaitement négocié le virage. Sur le chemin qui mène de Braudel à Henri
Troyat, après les étapes annonciatrices de Montaillou
et du Dimanche de Bouvines, un
nouveau palier est atteint. La technique est désormais au point. Pour faciliter
le travail des thésards obscurs qui aspirent aux lauriers de Télérama, résumons-la. Première
règle : trouver un thème porteur (à éviter : l’évolution de la rente
foncière dans le Forez au XVIe siècle). Ici, ce sera la Liberté avec
une majuscule, fil rouge d’une solidité à toute épreuve, même s’il tient
parfois de la grosse ficelle. Deuxième règle : le découpage en séquences
bien calibrées. Jamais plus de quinze pages. Au-delà, on risque le zapping.
Troisième règle : serrer la chronologie pour mettre en vedette l’événement
(chaque séquence commence par le rappel de deux ou trois dates, pour ceux qui
n’auraient pas compris). Quatrième règle : centrer chaque séquence sur une
grande figure – à chaque épisode son héros. Cinquième règle : recopier un
maximum de fiches à sertir dans la forme narrative la plus percutante possible
– pour cela, la petite ou grande presse, les correspondances et les journaux
intimes sont le matériau rêvé, avec tous ces « intellectuels
engagés », tous ces incontinents de plume qui disent « je » sans
complexe, médisent les uns des autres, mêlent la politique, leurs rhumatismes
et la météo. On aurait parlé en d’autres temps de « compilation »
d’un air pincé. Ce n’est qu’une question d’échelle : la technique historienne
aidant, ainsi sans doute qu’un bon atelier géré par des soutiers, le labeur
fourni est impressionnant : l’index des noms de personnes fait quinze
pages, celui des journaux et périodiques en cite au moins deux cents. Tout cela
– c’est un exploit que peu d’universitaires sauront égaler – avec à peine une
note d’une ou deux lignes par page. Les grincheux ne manqueront pas de
souligner que les « sources imprimées » sont bien souvent des biographies
pré-digérées ou des ouvrages « de synthèse », eux-mêmes
compilatoires. C’est dire que les spécialistes de littérature n’apprendront pas
grand chose – à moins de suivre les rares pistes renvoyant à tel ou tel mémoire
de DEA cité en note et qui n’a pas les honneurs de la bibliographie finale
(Pire sur « Le Volontarisme culturel de Guizot » ou Brumel sur
« Le Nationalisme dans La Nouvelle
Revue », par exemple). Tout, ou presque, était déjà chez Bénichou ou
Martin-Fugier, voire chez Martino ou Thibaudet. Mais faut-il pour autant faire
la fine bouche ? Non, car toute cette documentation, qui aurait autrefois
fait la matière de polycopiés pour fonds de commerce étudiant, rejoindra un
bien plus vaste public, qui aime qu’on lui parle sans chichis, sans jargon, de
manière claire et directe, sans lésiner sur l’intrigue (Michel Winock s’autorise de Paul Veyne pour ce faire –
Foucault est décidément enterré), ni sur l’émotion. Et pourquoi pas ? Il
faudrait être de bien mauvaise foi pour refuser ce plaidoyer : « Ces
hommes et ces femmes, nous avons voulu leur donner chair, plutôt que de faire
revivre seulement l’histoire de leurs idées. Celles-ci, du reste, s’éclairent
aussi de leur fortune, leur genre de vie, leurs amours, leurs ambitions terre à
terre, leurs vanités, leurs faiblesses, et les raconter n’est pas à nos yeux
les rabaisser. » Certes non. Mais cela doit-il interdire pour autant de
bien vérifier tous les racontars ? Même un brillant professeur d’histoire
à Sciences-Po peut tomber comme un débutant, à la suite de Proudhon, dans les
chausse-trapes largement centenaires d’un mystificateur comme Gabriel Vicaire,
dont on sait qu’il en commettra d’autres. Un abonné d’Histoires Littéraires, lecteur érudit du livre de Michel Winock,
nous signale comment. Il s’agit de la fameuse affaire de « L’Écuyère
de l’Hippodrome », reprise au premier degré dans Les Voix de la Liberté (p. 431). Proudhon, qui était inondé de
sollicitations diverses, avait reçu d’une prétendue écuyère, qui se disait
lasse de sa vie dissolue, des conseils sur l’orientation à donner à sa vie.
Proudhon lui avait répondu en confidence toute une tartine moralisante. On
imagine les vagues quand sa lettre, provocation à faire hurler les féministes
de l’époque, s’était retrouvée en vedette dans la Gazette de Paris puis reprise par toute la presse. Le canular monté
par Gabriel Vicaire avait parfaitement réussi. Philibert Audebrand, qui avait
publié dans son journal la lettre reçue par la poste, a consacré en 1868 tout
un petit livre à l’épisode : P.-J.
Proudhon et l’Ecuyère de l’Hippodrome. Scènes de la vie littéraire. Nous
autorisons Michel Winock à en reprendre le passage suivant pour l’édition de
poche, qui ne saurait tarder. Proudhon, rencontrant Audebrand, lui explique
que, s’il n’est pas allé le voir au journal, c’était pour ne pas risquer de
tomber sur Gabriel Vicaire :
« –
Oui, si j’avais rencontré ce monsieur, je lui eusse fait un mauvais parti.
« –
Mais, répondis-je, je ne connais pas M. Gabriel Vicaire ; je ne l’ai
jamais vu ; il n’a de sa vie mis les pieds à la Gazette de Paris, et il y a mille contre un à parier qu’il n’y
viendra jamais. Ce qu’il nous a communiqué nous est arrivé par la poste.
« –
Ce n’est pas à cause de l’envoi que je parle avec tant de fureur, reprit P.-J.
Proudhon ; mais à cause de la mystification première dont il m’a fait le
jouet.
« Il
me conta alors que, pour avoir un autographe de lui, M. Gabriel Vicaire, usant
d’un subterfuge un peu trop emprunté au théâtre autrefois, avait pris un
déguisement, et, dans sa lettre, s’était donné pour une femme, pour une Ecuyère
de l’Hippodrome, nommée Mme de Sainte-Hermine. Le penseur, n’en demandant pas
plus long, avait pris pour réelle la prière qu’on lui adressait de donner des
conseils à une femme blasée et déclassée. C’était pour obéir à un bon sentiment
qu’il avait écrit la longue et belle lettre qu’on connaît. Un peu plus tard,
avant même la publication faite par la Gazette
de Paris, il avait appris que sa correspondance circulait comme objet à
vendre chez les marchands d’autographes. »
Littérature. Emmanuel Fraisse,
Bernard Mouralis, Questions générales de
littérature (Seuil, 2001, 299 p., sans prix marqué). Curieux titre que
celui-ci, mais qui s’explique par la perplexité contemporaine quant à ce que
peut bien être « la » littérature et, si on parvient à l’identifier,
quant au bout par où la prendre. Cette « incertitude », dont la
littérature vit depuis longtemps, pose un redoutable défi à l’institution qui
croyait il y a peu encore savoir comment la réduire : l’Université
s’interroge à haute – mais pas toujours intelligible – voix sur ce qu’elle
peut dire d’un objet désormais si fuyant. Pourtant, les connaissances
factuelles se sont accumulées, la disponibilité des textes, des plus grands aux
plus marginaux, s’est immensément amplifiée, la sophistication des outils
d’analyse et de référence n’a fait que croître. Les 300 pages format poche de
Fraisse et Mouralis se donnent beaucoup de mal pour mettre un peu d’ordre dans
un immense capharnaüm de références (23 pages) où l’on trouve de tout, à la
limite du bric-à-brac. Ils ont beaucoup de mérite à le faire, si l’on considère
les « questions générales » qu’ils tentent de circonscrire. Où donner
de la tête quand il faut traiter à toute allure, mais quand même avec un
certain détail, de l’auteur, du lecteur, des brouillons, de la censure, de
l’édition, du savoir et de la connaissance, etc. ? L’une des manières d’y
parvenir est de livrer des mini-monographies, certaines tout à fait
intéressantes dans les limites de ce que permet la compilation de travaux venus
d’ailleurs. Ainsi défilent quelques dossiers représentatifs : problème du
nom d’auteur (avec Lautréamont comme emblème de ses équivoques), problème de
l’édition (sur le cas compliqué de Rimbaud, mais sans référence à la récente
édition Murphy, qui change tout), histoire des techniques d’impression,
histoire de la censure, problème des « œuvres complètes », etc. Le
tout avec le souci du concret et fort peu de spéculation (on en saura gré aux
auteurs), ce qui ne veut pas dire ignorance des difficultés, bien au contraire.
On leur reprochera malgré tout d’avoir cru indispensable de recycler le schéma
jakobsonnien, usé jusqu’à la corde, pour cadrer la « communication
littéraire ». L’ouvrage, malgré son souci pédagogique, est trop subtil
pour jouer à fond ce réductionnisme et croire vraiment que le lecteur est un
récepteur de message, mais pas assez pour éviter le léger ridicule qui lui fait
décrire la censure comme du bruit dans le canal ! Allons, messieurs, ce
scientisme primaire a fait son temps ! Et puisqu’il est question de temps,
n’aurait-il pas été opportun de faire un peu de place à d’autres courants et
d’autres questions ? Les références théoriques et méthodologiques citées
sont à 99 % franco-françaises. Aller voir ailleurs aurait permis de
s’interroger sur des problèmes considérés dans d’autres régions du monde comme
au moins aussi considérables : celui du « genre » (au sens
anglo-saxon du terme), par exemple. En revanche, on appréciera le fait que de
nombreuses œuvres de toutes les époques sont évoquées, certaines très
contemporaines et beaucoup appartenant aux littératures francophones africaines
– bel effort pour sortir du pré carré défensif à la Vauban où broutent tant
d’ânes.
Maistre. Bastien Miquel, Joseph de Maistre, un philosophe à la cour du Tsar (Albin Michel,
2000, 254 p., 98 F). Un livre sur Joseph de Maistre est toujours le bienvenu.
Celui-ci est dû à un jeune historien qui consacre son étude aux quinze années
(1803-1817) que passa à Saint-Pétersbourg, en tant qu’ambassadeur du roi de
Sardaigne, l’écrivain exilé. Il s’agit là d’une période capitale dans la vie de
Maistre et qui marquera durablement sa pensée. Période finale, aussi, car, à
peine rentré en France, puis en Savoie, il s’affaiblit et mourra en 1821, à
Turin – comme Gobineau, autre penseur hétérodoxe errant du XIXe
siècle. À Saint-Pétersbourg, Maistre se trouvait dans une posture fort
délicate : envoyé pour accélérer l’aide de la Russie au Piémont-Sardaigne
dépecé par Napoléon, il inspirait quelque méfiance. Et ce n’était pas les
maigres subsides que lui envoyait son maître le très radin roi de Sardaigne qui
lui permettaient de briller en ville. Il regrettait aussi de ne pas disposer, à
l’instar de Catherine de Médicis, d’un escadron volant féminin. Malgré cela, il
parvint à se faire accepter de l’élite russe, se distingua en convertissant au
catholicisme la fameuse Mme Swetchine, et, faute de pouvoir en faire autant
avec Alexandre Ier, devint son conseiller occulte. Fasciné un temps
par Napoléon (qu’il chercha même à rencontrer à Tilsitt), il était par ailleurs
hostile à la Prusse et à l’Autriche, et avait fini par se rendre suspect aux
yeux de ses compatriotes sardes. Autant dire qu’il hérissait bien des gens. Il
ne pouvait en être autrement, à cause de sa personnalité même et du tour qu’il
savait donner à ses opinions. Après 1812 et les désastres de la campagne de
Russie, il tomba en disgrâce auprès du tsar, sans doute parce qu’il avait été
trop lucide. Mais cette période n’est pratiquement pas évoquée dans le livre,
qui saute, en quatre pages hâtives, de 1812 à 1814. Impatienté par l’appui que
l’ambassadeur sarde (par ailleurs anti-protestant et franc-maçon) offrait aux
Jésuites, le tsar, tombé entre-temps sous la coupe de Mme de Krüdener, le fit
rappeler. En 1817, Maistre quitta définitivement la Russie et mourut quatre ans
plus tard. Ce livre est fondé, nous prévient-on, sur des archives
familiales ; mais peut-être l’auteur aurait-il pu citer davantage, donner
intégralement certaines lettres inédites, etc. Il y avait surtout un parti
infiniment meilleur à tirer des œuvres publiées, et en premier lieu de la correspondance
de Maistre, qui est bien plus variée qu’on ne le croirait. Durant ses quinze
années d’exil, l’écrivain n’a pas fait qu’admirer les monuments de la capitale
ou vaticiner sur la politique européenne. Il s’est intéressé à bien d’autres
choses, a beaucoup lu, a rédigé six livres et écrit quantité de lettres, dont
un grand nombre ont été publiées assez tôt : trois volumes de Correspondance diplomatique (1858-1860)
et deux de Lettres et opuscules inédits
(1851) – ces derniers mentionnés par Baudelaire, qui qualifiait Maistre de
« voyant ». Il y avait là à glaner bien des passages curieux ou
surprenants, qui avaient leur place marquée dans une telle évocation. Le tome I
des Lettres et opuscules inédits ne
contient pas moins de 430 pages de lettres écrites de Russie : Bastien
Miquel n’en a presque rien tiré. Et pourquoi n’avoir rien dit de l’opuscule Cinq lettres sur l’éducation publique en
Russie ? Aucune allusion non plus à cet étonnant Examen de la philosophie de Bacon, que Maistre rédigea alors qu’il
se trouvait en Russie. C’est à propos de cet ouvrage que Gourmont pouvait
écrire : « Le cerveau de Joseph de Maistre est une forge qui, au lieu
de dévorer les statues de bronze qu’on y jette, les rend intactes et plus
belles, purifiées de toutes souillures, de toutes tares, de toutes
rugosités. » Mais l’œuvre de Maistre a la portion congrue ici, et l’auteur
a visiblement jugé inutile d’expliquer par exemple au lecteur ce que sont les
fameuses Soirées de Saint-Pétersbourg.
Il est par ailleurs surprenant que le même Bastien Miquel ne cite jamais ni
Burke (pour la Révolution), ni Custine (pour la Russie), ni Donoso Cortès (pour
l’idéologie). Trop souvent, on a l’impression que, pour lui, n’existe au monde
que Maistre, ce qui fausse la perspective et maintient tout au ras du sol. Pas
de bibliographie, mais de maigrelettes « notes bibliographiques », où
il eût été tout de même opportun de mentionner l’étude de Robert Triomphe
(1968) sur Maistre. Au lieu de cela, l’auteur cite Henri Troyat ! Pour
intéressant qu’il soit par son sujet même, ce livre est bien décevant. Une
belle occasion manquée, alors ? Oui. Outre que la figure de Maistre, cet
écrivain « ironique et froid » (Gourmont), eût pu être montrée de
manière plus complète et plus nuancée, l’ouvrage eût gagné à être davantage
étoffé, enrichi de textes et de lettres. Tel quel, il demeure rapide et
insuffisant, avec ses airs de DEA bâclé. Quelques petites erreurs à signaler.
Le sacre de Napoléon est étourdiment placé avant l’exécution du duc d’Enghien.
La capitale du reblochon se nomme Thônes, et non Tônes. Le style, lui, est
parfois déconcertant : « Quelle est donc cette main invisible qui
sans répit agite son âme et repousse toujours un peu plus loin les récifs de sa
destinée ? » – « À lui seul, il veut rendre à l’Histoire la
monnaie de sa pièce. Il lui tire dessus au pistolet. » Certaines
réflexions laissent rêveur : « En cette fin de siècle, où les gens ne
peuvent plus supporter de vivre ensemble, pas même un couple, nous pouvons
ressentir l’incroyable fossé qui nous sépare d’une époque où des millions de
personnes vivaient sous un seul et même roi ». Est-ce enfin par mimétisme
maistrien que l’auteur ne cesse, jusqu’à plus soif, de traiter Napoléon de
« démon corse », « dictateur improvisé », « caporal
corse », « Tamerlan d’Ajaccio » (sic), « petit Auguste
d’Ajaccio » ? Tout cela est assez plaisant, et lorsque Bastien Miquel
parle plus loin, avec dédain, du « fils du tonnelier Ney », M. le
comte de Maistre lui eût sans doute fait observer sèchement que Notre Seigneur
Jésus-Christ était bien fils de charpentier.
Martin du Gard. Roger Martin du Gard
et Robert Honnert, Correspondance croisée
ou l’histoire d’une amitié manquée, introduction et notes de Jean José
Marchand (Complément à la bibliothèque de Pascal Pia, Georges Schmits éditeur, avenue Reine Astrid, B-4831 Dolhain,
Belgique, 2000, 87 p., pas de prix marqué). Comme l’indique
l’introduction, Gallimard a publié six volumes de correspondance de l’auteur
des Thibault sur les dix prévus.
Gigantesque masse de lettres, qui est surtout le signe que, comme le disait un
compte rendu publié dans le n° 4 d’Histoires
littéraires, la maison Gallimard pousse très loin la reconnaissance envers
ses grands fondateurs. Toutefois, un certain nombre de lettres avaient échappé à
cette monumentale édition, dont celles qui font l’objet de cette plaquette. Le
sous-titre mis par Jean José Marchand à son édition indique bien ce qui ressort
de la lecture de la correspondance croisée Martin du Gard-Honnert : un
malentendu, une fausse amitié. Il n’est cependant pas sûr que ce malentendu
soit dû au premier. Normalien de 21 ans, Honnert se jeta pratiquement à la tête
de son aîné (41 ans). Celui-ci avait remarqué des proses de lui dans la revue L’Œuf dur et lui avait écrit une lettre
enthousiaste (perdue), lettre qu’il aura sans doute eu l’occasion de regretter
plus tard. Ce qui a été retrouvé de leur correspondance croisée se compose de
24 lettres de Martin du Gard et de 16 de Honnert. Commencés en 1922, leurs
échanges durèrent jusqu’en 1933, mais les temps forts s’en situent surtout en
1923. Honnert mourra d’ailleurs brusquement en 1939, terrassé par la maladie. À
lire toutes ces lettres, on peut s’étonner que le jeu ait duré aussi longtemps,
et sans doute le doit-on à l’indulgence et à la droiture de Martin du Gard,
rapidement déçu, mais à qui son jeune correspondant n’hésitait pas à asséner
des épîtres de seize pages. Alors que l’aîné souhaitait rester sur le seul plan
littéraire, celui qui l’intéressait le plus, Honnert l’accablait de ses états
d’âme et devenait envahissant par ses confidences comme par ses exigences.
« Notre pire ennemi de jadis a été votre exigence », lui signifiera
Martin du Gard en 1932. Visiblement, Honnert n’avait pas entendu
l’avertissement contenu dans une lettre qu’il lui avait écrite neuf ans
auparavant, en 1923 : « Votre amitié soudaine, exigeante, m’accable.
Je plie les épaules. » Dialogue de sourds ? Pas exactement. Honnête,
scrupuleux, discret, Martin du Gard ne savait comment faire entendre raison à
un jeune cabotin qui commençait à devenir insupportable. Il avait pourtant mis
rapidement les points sur les i : « Je deviendrai peut-être votre
ami. [...] Grand frère, non », le prévenait-il loyalement. Honnert ayant
sollicité, à la fin d’une lettre de 15 pages, une réponse « qui ne soit
pas trop courte, et qui ne tarde pas trop », il se voit contraint de le
freiner : « Allons-y mollement… » Et que dut-il penser de
l’ahurissant autoportrait, d’un narcissisme si complaisant, qu’Honnert lui
envoya le 27 juillet 1923 ? Mais notre débutant s’obstine, veut, réclame,
exige presque, un rendez-vous. « Nous avons un bon quart d’heure stupide à
passer l’un en face de l’autre », l’avertit, résigné au pire, Martin du
Gard. Il avait pourtant refusé tout échange qui se limiterait à « parler
de nous-mêmes », dans ces « lettres d’aveugles qui tâtonnent ».
Avait-il eu tort de saluer d’emblée chez son jeune correspondant des
« dons de premier ordre » comme écrivain ? Il fit en tout cas
fausse route en croyant que la littérature constituait aussi pour son
correspondant un véritable absolu. Honnert préférait visiblement lui confesser
pêle-mêle sa crise de conscience, son homosexualité quelque peu honteuse, et
son retour à la religion. À un éloge de son Jean
Barois, où Honnert veut à toute force voir une autobiographie, Martin du
Gard réplique nettement : « Je ne suis pas Barois. Je n’ai jamais cru ». Le retour de
Honnert à la foi, en 1925, ne pouvait donc que les séparer davantage, et Martin
du Gard ne se fit pas faute de le lui écrire nettement. Et la
littérature ? Après avoir lu Anna de
Honnert, Martin du Gard déclarait à celui-ci : « Je songe au curieux
adolescent que vous auriez peint, si, délaissant le subterfuge, Anna s’était
appelée Robert ». Peine perdue. Honnert se maria en 1932, et la dernière
lettre qu’il recevra de son aîné fut un sévère éreintement de son roman Mlle de Chavières. « Nos brèves et
décevantes relations », notera Martin du Gard, qui, dans presque toutes
ses lettres, avait pourtant multiplié les signes de bonne volonté. Il s’y
montrait même assez attentif au jeune homme, lequel, plus tard, se comportera
en véritable énergumène, lui reprochant aigrement de l’avoir « un peu trop
repoussé ou négligé » – comme si Robert Honnert avait été le nombril de
l’univers. Dans son introduction, Jean José Marchand retrace en détail les
méandres de cette amitié manquée et donne de nombreuses informations sur
Honnert, dont il souligne au passage « l’étrange dualité ». On en
retiendra aussi un curieux exemple d’un certain catholicisme de
l’entre-deux-guerres, qui oscillait de Maritain à Max Jacob, tout en flirtant
avec le communisme de Thorez. À propos de ce dernier, Jean José Marchand note
malicieusement que Honnert, qui publia en 1938 Communistes et catholiques. La main tendue […], « se trouvait
miraculeusement dans la ligne ». Un mot, pour finir, sur la petite
collection dans laquelle est publiée cette plaquette. Elle en constitue le
huitième et dernier volume, les sept autres (tirés eux aussi à 120 exemplaires,
dont 30 sur Hollande Van Gelder) rassemblant des textes ou correspondances
inédites de, respectivement, René Edme, Jean Pellerin, Tinan, Salmon, Louÿs et
Fargue. Autant dire que ceux qui s’intéressent à l’histoire littéraire des XIXe
et XXe siècles sont désormais sans excuse s’ils ne se procurent ces
huit plaquettes, dont la première parut en 1982 et qui sont en passe de
devenir, comme disent les libraires, « rares et recherchées ».
Morand. Paul Morand, Journal inutile I (1968-1972) et
II (1973-1976) (Gallimard, 2001, 856 et 877 p., chaque volume 195 F, 29,73 €).
Ce Journal inutile – titre
emprunté à Beaumarchais – est si varié, si riche et d’un intérêt si soutenu
qu’on a du mal à le lâcher. Et ce livre commence précisément à la mort de
Chardonne, en 1968, comme si Morand avait voulu continuer sous une autre forme
tout ce qu’exprimait sa correspondance avec son ami. Rappelons qu’à cette date,
il a 80 ans, et 88 lorsque se termine son Journal
inutile : on souhaite à nos critiques d’avoir, pour leurs 80 ans, une
telle agilité d’esprit, eux qui publient de leur vivant même le compte rendu de
leurs journées. Les notes que prend Morand sont très variées :
conversations, visites, réflexions de lecture, anecdotes, souvenirs, maximes,
rapides croquis de voyage (il voyage toujours beaucoup), etc. Souvent, et par
une pente naturelle, elles tournent à la méditation sur la vieillesse et le
temps passé. Mais, contrairement à Gide, Morand n’a pas écrit son Journal en pensant à la postérité, et
c’est précisément ce qui en fait tout l’attrait. Son Journal est d’un homme qui ne peut se résigner à voir mourir le XIXe
siècle, dont il est, préjugés inclus, un représentant exemplaire. Car ce
n’est pas, comme on le croit, en 1914 qu’est mort le XIXe siècle,
mais beaucoup plus tard, dans les années 1950 ; mai 68 lui donna le coup
de grâce. Tel est bien ce que pleure Morand, qui répète sans cesse son chagrin
de voir l’Angleterre en pleine décadence : « Il reste des Anglais,
mais plus d’Angleterre ». Pour le reste, un antigaullisme sincère (De
Gaulle, « le meilleur acteur qu’on ait vu depuis Napoléon »), et une
inquiétude devant tout mouvement de grève, comme si le P.C.F. allait
s’installer à l’Élysée. Mais que nous importent, au fond, toutes ces histoires
politiques, Pompidou, Séguy, Defferre, Marchais et les vieilles lunes de 1970 ?
Ce qui retient bien davantage, c’est tout ce que Morand note sur ses
rencontres, et aussi les fréquentes réminiscences de sa vie passée. On glanera
ainsi de très curieuses anecdotes sur Barrès (singulière remarque de lui sur
Proust), Bernstein, Saint-John Perse, Gide, Romaine Brooks, Chanel. Certains
portraits cursifs sont très réussis, comme celui de Juliette Drouet,
« Bovary victorieuse, résistant à tout, avalant tout et digérant Adèle,
avec le temps, comme un boa », ou de Claudel, « arrivant du fond de
la Chine et du symbolisme ». Même chose pour le passé :
« Talleyrand, ce glacier que seul l’argent faisait fondre ».
Extrêmement savoureux, aussi, les récits des manigances académiques des
candidats à l’habit vert, engagés dans leur fébrile course au fauteuil ou aux
prix, et qui rivalisent en bassesse avec les académiciens supputant les voix de
tel ou tel. Morand se faisait-il beaucoup d’illusions sur le talent littéraire
de certains académisables qu’on le voit fréquenter tout au long de ces
pages ? En 2001 comme en 1970, les mêmes comédies continuent de se jouer
sous la Coupole, qualifiée ici de « panthéon glacial ». Sur notre
diplomatie, un dialogue édifiant : Léon Blum demandant à notre ambassadeur
à Moscou ce qu’il pense de Staline, s’attire cette réponse : « C’est
un progressiste distingué ». Quant à Morand lui-même, ce livre le montre
assez divers, picorant dans les livres et l’Histoire, dînant très souvent en
ville comme académicien de service, et livrant çà et là au lecteur des bribes
de souvenirs non gazés sur ses amours et celles des autres. Plus que de la
misogynie, on y sent un profond scepticisme, que sa vie d’exilé ne fit
qu’accentuer. Des portraits acides en deux ou trois lignes, mais aussi des
sévérités doublées d’une curieuse indulgence mondaine – fruit de l’âge ou de
l’Académie ? « Comment peut-on être si niais et avoir 10 agrégations
et 25 licences » s’exclame, à propos d’un roman de Jean d’Ormesson (encore
lui !), Morand, qui, le lendemain, envoie au même une longue lettre amicale.
On y voit aussi que, durant toute sa vie, Morand disposa d’un puissant
garde-fou en la personne de sa femme Hélène, dont il cite souvent des mots
étonnants, marqués au coin d’une originalité d’esprit et d’une force de
caractère exceptionnelles. Discrètement présente tout au long du Journal inutile, Hélène Morand y fait
figure d’ange gardien, un ange dont ce Journal
nous retrace aussi la longue et terrible agonie. Il est dommage que Morand
n’ait point persisté dans son projet de laisser un portrait d’elle ; mais
il eût sans doute fallu, pour cela, toute la distance qu’il avait mise dans son
évocation de Chanel. Bizarrement, ce texte est annoté comme s’il s’agissait du Journal des Goncourt : on nous
apprend qui étaient Pompidou et Ionesco. Mais pourquoi pas ? Tel propos
non exagéré de Gaston Gallimard (« Je n’ai jamais édité, dans mon jeune
âge, que des emmerdeurs : Schlumberger, Hamp, Vildrac, etc. »),
provoque en bas de page cette précision rassurante : « Malgré cette
boutade, Gaston Gallimard n’a jamais cessé d’estimer les auteurs qu’il avait
soutenus. » Hum ! Était-il indispensable de consacrer une note de 9
lignes à André Chamson, dont tout le monde a oublié les états de service ?
Inversement, on a remplacé par trois étoiles les noms de certaines personnes.
Fallait-il vraiment censurer celui de l’actrice Lanthelme, dont un très curieux
passage (6 janvier 1970) révèle le secret de la noyade, survenue en…
1911 ? Mauvaises transcriptions, çà et là : il faut lire Gonse et non
Gouze, Ph. Chasles et non Charles, Roger Vailland et non Vaillant. Des erreurs
chronologiques : Maindron est mort en 1911, non en 1919 ; Félix Faure
en 1899 (d’une pompe funèbre), non en 1885. L’édition originale d’Adolphe ne fut pas publiée à Londres en
1815, mais simultanément à Paris et à Londres, en 1816. Les annotateurs
confondent le peintre Camille Roqueplan avec le littérateur Nestor Roqueplan,
et Kautsky avec l’ambassadeur russe Isvolsky, âme damnée de Poincaré. Quant à
qualifier Jean Chalon de « critique littéraire et historien », c’est vouloir
en faire un second Troyat, et surtout énoncer une approximation doublée d’une
énormité.
Philologie. Pascale Hummel, Histoire de l’histoire de la philologie. Étude d’un genre
épistémologique et bibliographique (Droz, 2000, 504 p., 320 F). Qu’est-ce
que la philologie ? Une méthode, un concept, une pratique, une
théorie ? L’art de l’érudition ? Dans son huitième ouvrage, Pascale
Hummel a ouvert une enquête – documentaire, historique, bibliographique,
encyclopédique même – sur le difficile sujet de la constitution d’une
discipline, ses tiraillements, ses oublis, sinon ses illusions. A l’étroit
entre l’histoire et la philosophie, la philologie emprunta à l’une et à l’autre
(à moins qu’il ne s’agisse du contraire, les mouvements de va-et-vient n’étant
pas si clairement établis qu’on pourrait le croire), aspirant aux sommets
intellectuels tout en demeurant prisonnière de la matérialité de son objet.
C’est là ce que l’ouvrage met longuement en lumière, par le biais d’une
exploration documentaire qui traverse pays et continents (Allemagne, Italie,
France, Norvège, Pologne, États-Unis), langues (latin, grec ancien, anglais,
allemand) et périodes historiques (de l’Antiquité à la fin du vingtième
siècle). Le XIXe siècle occupe une place privilégiée dans ce récit
des origines, il en forme le « nœud chronologique ». À partir de
Friedrich Augustus Wolf (1759-1824), philologue allemand devenu légendaire,
s’organisa et se cristallisa le passage d’une philologie « pérenne »
(sans territoire et sans date) vers une nouvelle pratique de l’étude des
textes, portant la marque, cette fois, des territoires nationaux. L’ère de la
science sans âge était terminée. L’idée de progrès allait s’emparer de la
philologie et participer à l’émergence des consciences nationales.
S’intéressant dorénavant aux vernaculaires, la philologie, la nouvelle
philologie devrait-on dire, devint « historique » et scientifique, et
fut sommée de se renouveler. La France du XIXe siècle allait bien
sûr se mettre à l’école de la philologie et produire des érudits (Gaston Paris,
Michel Bréal, Louis Havet) tout aussi bien que de brillants amateurs, Mérimée
ou Gourmont, par exemple. Le changement de paradigme entraîna de nouvelles
passions pour l’origine des langues et pour l’origine de la discipline
elle-même. D’où une prolifération de « sommes historiographiques »
destinées à marquer les évolutions, à classer les oeuvres tout autant que les
hommes qui les produisirent (on se souviendra du Comité des monuments
historiques, devenu plus tard Comité des travaux et monuments historiques, créé
par Guizot et présidé par Mérimée pendant de longues années). En étudiant les
passages, les ruptures, les continuités, les échos et les disparitions, Pascale
Hummel questionne la constitution des savoirs en mettant en lumière la
fragilité des constructions bibliographiques, où les oublis parlent bien haut
de la difficulté à saisir des pratiques parfois iconoclastes, et où les
survivances sont hissées au rang de « lieux de mémoire » par les
arpenteurs-géomètres de la philologie. L’ouvrage est accompagné d’une immense
bibliographie, couvrant près de 50 pages, où sont représentées toutes les
traditions et tous les courants intellectuels. Les analyses sont extrêmement détaillées,
bien souvent comparatistes, révélant « une trame [historiographique]
généralement construite autour des noms les plus illustres et des réalisations
les plus saillantes ». Considérant l’ampleur, la diversité et
l’exhaustivité de l’ouvrage, on n’est pas près de rouvrir le dossier de
l’histoire de l’histoire de la philologie.
Rimbaud. Rimbaud. L’œuvre, commentée par Claude Jeancolas (Textuel,
2000, 400 p., 160 F). « Trouvez Hortense ! » Tel est
le programme ardu auquel semble s’être courageusement attelé Claude Jeancolas,
qui nous présente ici son onzième ouvrage sur Rimbaud en dix ans. Dans le
genre, il surclasse au poteau Alain Borer, pourtant si fécond. Cette fois-ci,
il s’agit d’un « commentaire » de l’œuvre poétique, massif volume de
plus de 400 pages. Nous commencerons volontairement par les notes, car, comme
disait un charmant écrivain, « on y voit mieux ce que l’auteur a voulu
dire… » Claude Jeancolas possède certainement, n’en doutons pas, une riche
bibliothèque, rimbaldienne et autre. Pourtant, dans cette bibliothèque, il
manque visiblement un livre : un Manuel
élémentaire de versification française à l’usage des écoles primaires.
Sinon, il ne se croirait pas obligé de nous asséner par sept fois que encor est une « orthographe
autorisée au XIXe siècle ». Page 60, il va même jusqu’à
préciser que cette orthographe est « correcte même en dehors de
l’expression poétique ». Claude Jeancolas aurait-il l’obligeance de
compter sur ses doigts, pour nous dire combien de syllabes feraient les vers où
ce mot n’est pas à la rime, si on l’y orthographiait encore ? Question subsidiaire : avec quels mots
rimeraient donc des encore à la
rime ? Arthur avait visiblement oublié de faire précéder chacun de ses
poèmes d’un grand écriteau portant la mention : CE SONT DES VERS. La
versification est, il est vrai, un domaine fort glissant pour les profanes.
Ainsi, page 200, il nous est parlé d’un « quintin ». Après avoir
cherché en vain ce terme dans son dictionnaire, le lecteur moyen aura de
lui-même traduit : quintain ou quintil. En revanche, Claude Jeancolas possède, lui, de nombreux dictionnaires,
dont il a fait bon usage pour ses notes explicatives. Nous apprenons donc au
passage que « contempteur » signifie « celui qui méprise »,
et que « preux » veut dire « braves, hommes vaillants ».
Une hyène ? C’est un « fauve charognard qui se nourrit de
cadavres ». Des oripeaux ? De « vieux vêtements usés ». Les
bûcheronnes ? Des « femmes de bûcherons ». Hélas, le meilleur
dictionnaire ne saurait résoudre de petits problèmes qui se glissent
insidieusement au fil des pages de Rimbaud. Quel est, par exemple, le prénom de
l’imprimeur d’Une Saison en enfer ?
Pages 266 et 270, c’est Jacques Poot ; page 232, c’est Jean ; page
280, c’est tout simplement M.-J. Au petit bonheur la chance… Bien des gloses
stimulent également la pensée. La moisson étant trop riche, on se résignera à
quelques échantillons : « picoté par les blés » suscite cette
note secourable : « Les barbes des épis piquent et provoquent comme
de légères brûlures ». Ailleurs, les « pays poivrés et
détrempés » : de toute évidence, ce sont des « pays où il pleut
beaucoup et où pousse le poivre ». On entendrait ici soupirer
Boileau : « Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse
d’écrire ! » Dans Bannières de
Mai, « Qu’on patiente et qu’on s’ennuie » est commenté à la
hussarde : « La vie ordinaire, il n’en veut pas, trop peur de
l’ennui ». En lisant d’autres notes, le rire fuse. « Son aine en
flamme » de l’Album zutique
appelle cette précision rassurante : « C’est bien vers l’aine [sic]
que se trouve l’engelure : il s’agit du sexe et non d’un doigt ou d’un pied. »
Du Kléber moqué dans Les Stupra, on
remarque, à tout hasard : « La culotte ment, car elle amplifie
peut-être la forme ». Plus loin, « grasse comme le poisson » est
éclairé en ces termes savoureux : « Les poissons n’ayant pas la
réputation d’être gras [sic], c’est l’aspect luisant qui est exprimé
ici. » Parfois, le commentateur découvre des sens plus subtils, voire
insoupçonnés, à certains mots pourtant banals. C’est ainsi que les
« glaïeuls » où repose le Dormeur du Val sont pour lui – très
probablement – « des trophées militaires jetés à terre, symbole de la
guerre et de la défaite ». On pourrait ajouter : Heredia pinxit. Attention pourtant aux interprétations
erronées ! « Fringalant du nez dans les missels antiques » est
fort clair : « Les pauvres sautent d’une page à l’autre, sans rien
lire, par habitude. Ce serait un contresens que d’y voir des esprits affamés ou
avides de lecture biblique. » Le lecteur ne sachant pas toujours lire, il
est parfois urgent de l’éclairer, même si, en l’occurrence, Rimbaud s’est
exprimé on ne peut plus clairement. Au « membre » du dernier vers des
Assis, on suspendra donc cette
précision indispensable : « le sexe ». Ailleurs, c’est au
contraire le canard du doute qui vient tourmenter le scoliaste. Que peut bien
signifier, par exemple, « mains décanteuses de poisons » ? La
note pose honnêtement la question : « S’activent-elles à
l’élaboration chimique de poisons ? » Qui sait ? Tout est
possible, n’est-ce pas, avec Rimbaud. Aussi n’hésitera-t-on pas à confesser
sincèrement l’incompréhension, par exemple pour « les vieilles » de Vies : « Le mot paraît
inexplicable. Retenons cependant que Rimbaud utilisait souvent le mot vieux pour signifier
"d’autrefois". Il s’agirait ici d’images d’autrefois, de souvenirs
lointains. » En d’autres endroits brille la fantaisie imaginative la plus
riche, ainsi pour les fameux « pialats » des Petites amoureuses : « En dialecte du Béarn que Rimbaud
aurait pu entendre éventuellement [sic], c’est une pile, un tas, un
amas. » Certains dérapages provoquent néanmoins des pataquès
réjouissants : un polypier est une « habitation des polypes qui
vivent en agrégations ». Çà et là fleurissent des néologismes
audacieux : « le seul monotique, poème d’un seul vers, de l’œuvre de
Rimbaud. » Au lecteur de ressusciter l’ombre d’Emmanuel Lochac pour
découvrir qu’il s’agit en fait d’un monostiche. Toujours, aussi, la tendance à
faire de Rimbaud un adolescent omniscient, qui aurait possédé à fond les
langues anciennes. À propos de l’étymologie d’aristoloches : « Rimbaud,
très bon élève, n’ignore pas la racine grecque. » De même : « Rimbaud
connaît bien la botanique. » On nous insinue qu’avant 1873, Rimbaud
« a pu lire » des livres sur les Dankalis. Ce philomathe aurait aussi
potassé les poètes anciens : « cousine » serait, chez ceux-ci,
synonyme de « courtisane ». Quels poètes ? Aucun ne figure dans
les exemples qu’en donnent Littré et Bescherelle, chers à Claude Jeancolas.
C’est pourtant le même Bescherelle qui couvre de son autorité une glose sur :
« Trouve des fleurs qui soient des chaises ! » Limpide, répond
Claude Jeancolas en évoquant les cours de justice médiévales qui siégeaient
« sur des tapis semés de fleurs de lys qui couvraient leurs sièges ».
Son irréfutable conclusion : « Dans ce cas, les lys ont une fonction »,
est de celles auxquelles il faut se soumettre sans murmurer. Toujours dans sa
bibliothèque, Claude Jeancolas aura feuilleté un peu rapidement une Géographie de l’Europe : à propos
des « grands monts de Norwège » d’Ophélie,
il précise que « la Norvège est séparée de la Suède par une chaîne de
montagnes culminant à 2552 mètres ». Or, l’action d’Hamlet se passe en fait au Danemark (comme l’avait souligné Pierre
Brunel) : Norvège, Suède, Danemark, tout grouille et se confond dans le
cerveau puissant du commentateur. On constate enfin que certains poèmes n’ont
appelé aucune note explicative : clarté aveuglante du texte, ou bien
profonde perplexité de l’exégète ? Il est vrai que le lecteur peut tout
aussi bien se dire que commenter Rimbaud de A à Z, ce serait tendre à faire
croire que ses poèmes ne sont pas très clairs. L’unique bibliographie figurant
dans le livre est celle Du même auteur
face à la page de titre. Toutefois, Claude Jeancolas semble bien ne pas ignorer
les diverses éditions critiques de Rimbaud. Dire qu’il les porte jour et nuit
dans sa poche serait sans doute le calomnier ; mais enfin, il les a lues
et scrutées. On se dit qu’il a notamment mis à profit celle publiée par Pierre
Brunel en 1998 au Livre de Poche. La comparaison des deux commentaires se
révèle d’ailleurs instructive. Ne parlons pas ici de plagiat, car, selon la
loi, il n’y a plagiat que lorsque deux formules ou phrases sont identiques mot
pour mot. Or, ce n’est point le cas dans cette édition. Des exemples ?
Pierre Brunel, à propos du vers : « Et j’ai vu quelquefois ce que
l’homme a cru voir », notait : « L’expression rappelle les
Épîtres de Saint Paul ». Ici, on lit : « Rappel de l’épître de
Saint Paul » (curieux singulier !). Ailleurs, « paletot…
idéal » reçoit cette note : « Soit le paletot est très élimé,
soit plutôt il ne le sentirait même plus sur lui tant il était libre. »
Pierre Brunel, lui, avait indiqué : « Tellement il était élimé ;
mais aussi parce que tout devient plus beau grâce au charme de l’errance. »
La concordance va encore plus loin parfois : « un vin qui rend
vigoureux » et « sorte de brillantine » – deux emprunts textuels
à Brunel. Mais, loin de s’étonner, ne faut-il pas au contraire se féliciter de
voir, pour une fois, deux commentateurs de Rimbaud s’accorder dans leur exégèse
de ses poèmes ? C’est si rare ! Il est vrai que, parfois, Claude
Jeancolas ose s’éloigner timidement de son prédécesseur. Celui-ci ayant ainsi
annoté « bleuisons aurorales » : « les tons bleus de
l’aurore : bleuison est un
néologisme », il rétorque : « Certains y voient l’aurore, mais
elle n’est pas bleue », et préfère invoquer « un champignon courant,
le petit aurore bleu ». Le
malheur est que, dans son étourderie, Claude Jeancolas assure plus loin que
« les premières heures bleues » désignent, à n’en pas douter,
« les toutes premières heures du jour ». Le lecteur perplexe pourra
toujours tirer au sort la solution. Nous avons gardé le meilleur pour la
fin : le « commentaire » proprement dit. Là, il faudrait quasiment
tout citer. Les limites habituellement permises à la paraphrase sont ici
dépassées, tant le commentateur, plein de son sujet, se laisse emporter par sa
fougue. Il y a même, dans ce bavardage impétueux, une sorte d’allégresse qui
fait reprendre et reprendre sans cesse ce que dit Rimbaud, pour le moudre
frénétiquement dans le petit moulin à café personnel. Un tel mimétisme est,
cela va de soi, des plus flatteurs. Toutefois, il ne va pas sans quelques
légères, très légères réserves, çà et là. Le
Forgeron ? « Peut-être le travail est-il trop long pour libérer
l’innovation formelle ; certains vers trop faibles trahissent un
épuisement dans la course, Rimbaud n’est pas coureur de fond. »
Commentaire d’À la Musique :
« Son corps s’émeut aux caresses rêvées. Un regard voyeur aux échancrures,
il se sent invité aux paradis interdits. Ses doigts s’énervent aux
effleurements si doux. Ses jambes flageolent aux pensées indiscrètes. Son sexe
s’éveille. Sa gorge se dessèche. » Qu’objecter à cet ingénieux résumé du Cœur supplicié :
« L’événement, s’il est possible, n’est que prétexte à exprimer l’immense
écœurement, l’horreur d’avoir subi les quolibets, les provocations, de se voir
sali, dépravé à jamais par le monde vulgaire » ? Ou à cette
péremptoire conclusion à Chant de guerre
Parisien : « Aucun doute possible, il est du côté des
insurgés » ? Au passage, Claude Jeancolas tient à laver le poète du
reproche d’avoir clamé son mépris pour toute forme de société : Démocratie, souligne-t-il judicieusement,
« proclame aussi la grande espérance de Rimbaud dans une société plus
juste ». Et nous retrouvons pour finir Hortense, accompagnée par le grand
vent salubre des Ardennes : « que chaque lecteur place en H ses hontes, ses doutes, ses solitudes,
les incompréhensions du monde, les lenteurs de nos mouvements à combler nos
rêves… Que ce poème devienne miroir. Telle est la poésie de Rimbaud et qui par
là nous émeut plus encore et nous concerne. » Pour nous résumer :
passé une certaine stupéfaction, une partie non négligeable des commentaires et
notes déposés en face ou au pied du texte ne peut que déchaîner ce qu’un
contemporain de Rimbaud nommait « les kangoroos implacables du
rire ».
Romanciers bretons. Bernard et Jacqueline
Le Nail, Dictionnaire des romanciers de
Bretagne (Keltia Graphic éditions, 2000, 360 p., 149 F). Malgré son titre,
le contenu de ce dictionnaire, dont les auteurs sont respectivement directeur
de l’Institut culturel de Bretagne et bibliothécaire dans la région rennaise,
dépasse largement la recherche régionaliste, car il contient énormément de noms
de romanciers contemporains qui ne sont rattachables à l’Ouest de la France que
par leur naissance ou leur résidence, et non par leurs œuvres. Il comporte
environ 645 notices sur des écrivains des cinq départements bretons (incluant
donc la région nantaise, classée administrativement dans les pays de Loire) et
auxquels on doit au moins une œuvre romanesque. Chaque notice comporte
l’identité de l’écrivain, sa date de naissance (et de décès s’il y a lieu), une
biographie sommaire, la mention de ses principales œuvres autres que
romanesques, les adaptations à la scène ou l’écran et les récompenses obtenues.
Elle se termine par une énumération précise de tous les romans en langue
française ou bretonne (mais une trentaine seulement n’ont écrit qu’en cette
langue, plus deux en français et en anglais), avec mention, le cas échéant, des
pseudonymes ou des titres restés anonymes ; enfin, une référence
bibliographique (ou d’archives pour certains écrivains peu connus). Ce
dictionnaire est complété par des tables des pseudonymes, des communes
auxquelles sont rattachés les auteurs, des prix littéraires obtenus, des
académiciens, enfin une liste des œuvres d’autres écrivains dont l’action se
situe dans l’ouest de la France. Le lecteur non breton fera de curieuses
découvertes. Qui se douterait, par exemple, que Paul Nizan, né à Tours en 1903,
avait des origines redonnaises ou qu’Hubert ben Khemoun, né à Sidi-Bel-Abbès,
est rattachable à la Loire-atlantique ? De même une notice très détaillée
explique comment Pierre Ayraud, dit Thomas Narcejac, enseignant nantais, a
collaboré à partir de 1951 avec Pierre Boileau, donnant naissance à
quarante-trois romans, dont les tirages sont indiqués. Citons, parmi les
contemporains (qui ne figurent pas tous dans les répertoires ou le Who’s Who) Philippe le Guillou, Yan
Queffelec, Alain Robbe-Grillet (né à Brest), et François Caradec, représenté
par quatre titres. En revanche, nous n’y trouvons pas André Breton, bien qu’il
soit originaire de l’Ouest, car aucune de ses œuvres ne peut être considérée
comme un roman, à la différence de Benjamin Peret qui est représenté par quatre
titres. La quasi-totalité des auteurs étudiés se rattache aux XIXe
et XXe siècles (nous n’en avons dénombré que huit pour les XVIIe
et XVIIIe siècles). La liste semble exhaustive pour le XIXe
siècle, mais il doit subsister des lacunes pour le siècle suivant, ce
qu’admettent d’ailleurs les auteurs qui combleront les manques dans la
prochaine édition. Le problème, dans un instrument de travail de caractère régional
comme celui-ci, est la limite des choix à opérer. Par exemple, Octave Mirbeau,
qui a fait ses études chez les jésuites de Vannes et à séjourné plus d’un an en
1887-88 à Belle-Isle-en-Mer et près d’Auray. On lui doit un roman sur ses
années de collège, qui fit scandale, Sébastien
Roch, et d’autres textes sur la Bretagne. Mais peut-on pour autant le
classer dans les romanciers bretons ? C’est en réalité un Normand
d’origine et la plupart de ses œuvres traitent de la société parisienne. Les
auteurs ont donc eu raison de l’écarter de leur dictionnaire. En revanche, Sébastien Roch aurait dû figurer dans la
liste des romans à sujet régional, comme Le
Vicomte de Bragelonne de Dumas père qui est omis, alors que certains
épisodes de la dernière partie se déroulent à Vannes et à Belle-Isle. De même,
on aurait pu ajouter à la liste Le Siècle
des Lumières (1962) du romancier cubain Alejo Carpentier, qui était
d’ascendance celte, car l’homme politique Victor Hugues, qui en est le héros,
fut accusateur public du tribunal révolutionnaire de Brest. On aurait aussi
souhaité une explication plus détaillée dans les notices consacrées aux frères
Poivre d’Arvor puisque, quoique nés à Reims, leur père Jacques Poivre avait des
ancêtres dans le Trégor ! Qu’en est-il alors du d’Arvor qui termine le
nom ?
Roussel. Janine Germond, Raymond Roussel à la Une (Cahiers de l’Unebévue, EPEL, 2000, 69 p.,
60 F). Ces Lacaniens sont bien curieux. Lorsqu’ils publient une plaquette sur
Roussel, ils choisissent, pour en illustrer couverture et page de titre, la
photographie un tantinet démodée d’un adolescent rêveur, repiquée de la
couverture d’une édition populaire de Si
le Grain ne meurt, datant de 1948. N’est-ce pas là indiquer finement
l’aspect de Roussel que l’on entend mettre en lumière ? Quoi qu’il en
soit, c’est un singulier document, resté inconnu, qui est présenté et reproduit
ici : un article paru sur deux pleines pages dans le journal La Cocarde du 21 avril 1904 et intitulé Procès Marc Lapierre contre Raymond Roussel.
Affaire de chantage. L’auteur de Locus
Solus poursuivi par des maîtres-chanteurs à propos de scandales
homosexuels : beau sujet de tableau pour un Prix de Rome de l’époque.
Roussel devient ainsi un second Fersen, avec le génie en plus. On peut
toutefois se demander quel crédit accorder à cet article, tout comme aux
allégations des uns et des autres. Résumons-les. En 1898, Roussel contacta
l’avoué Marc Lapierre pour se protéger du chantage exercé par un ancien groom,
Louis Blanc, qui l’accusait d’avoir fréquenté en sa compagnie des mineurs dans
une garçonnière. Roussel s’affola et fit promettre à Blanc de l’argent pour son
silence. Sur ce, les parents de certains des mineurs réclamèrent aussi de
l’argent. Il fallut payer. Inévitablement, les exigences de Blanc ne cessèrent
d’augmenter. En 1902, Lapierre fit réclamer à Roussel, qui avait entre-temps
rompu avec lui, des honoraires assez salés. Il sera débouté le 29 avril 1904,
soit huit jours seulement après la parution du fameux article. Par ailleurs, en
1903, suite à une plainte de Roussel diligemment instruite, Blanc avait été
condamné par la Cour d’Appel. Une révision de son procès, demandée en 1904,
sera refusée. À lire tout cela, on se dit que, nouveau Barnabooth, Roussel fut
piégé, et pas seulement par Blanc. Il paya, paya, paya, mais s’affola tant
qu’il dut sans doute en faire une véritable dépression. Certains en profitèrent
pour exiger encore plus. Tout se réduit donc à une question de gros sous, et
c’est uniquement parce que Roussel, las de se faire plumer, avait interrompu
les versements à Blanc et n’avait pas réglé à Lapierre les 150.000 francs-or
réclamés par celui-ci, que l’affaire rebondit. Ce dernier chiffre, qui
correspond environ à 2,5 millions de francs actuels, était plutôt énorme, mais
Lapierre assurait dans son article qu’il n’avait « rien d’exagéré [si]
l’on considère la délicatesse et la difficulté de la mission, la situation
sociale de M. Raymond Roussel, son état de fortune et ses alliances
familiales ». Mais, dira-t-on, quel rapport peut bien avoir tout cela avec
l’œuvre de Roussel ? À propos de cette œuvre, justement, Janine Germond
constate deux évidences, ou plutôt deux silences, qui ont l’air de la
chagriner : aucune allusion à l’affaire Dreyfus, aucune allusion à
l’homosexualité. Dirons-nous que, pour la première, il n’y a pas trop à
s’émouvoir ? Il y avait aussi, à l’époque, des gens qui se fichaient
complètement de l’Affaire. Quant à la seconde, c’est avoir une singulière
conception de la littérature, et spécialement de celle de Roussel, que de s’imaginer
qu’on peut infailliblement y retrouver toutes les obsessions, disons plutôt
toutes les passions de l’auteur. Il n’était donc guère besoin de convoquer
Eribon, Sartre, Foucault, Proust, « le placard », Macherey et tutti quanti, pour
« expliquer » Roussel. Oui, oui, nous le savons bien, c’est la
vieille théorie de « l’œuvre d’art-reflet » – ombre de Lucien
Goldmann, que nous veux-tu ? – qu’on ressert ici, à une nouvelle sauce. Il
semble en tout cas que Janine Germond s’égare fort lorsqu’elle écrit :
« À ce choc que représente la diffusion de La Cocarde, et qui dut être extrêmement violent pour lui, Roussel
ne répond-il pas en se calfeutrant dans ses appartements ou sa voiture aménagée
et en créant un procédé d’écriture ? » La dernière supposition est des
plus extravagantes, par le déterminisme naïf qu’elle postule entre la vie de
Roussel et son « procédé ». Au fait, ce « procédé »
n’est-il pas, comme l’a remarqué Patrick Besnier, devenu la tarte à la crème de
trop nombreux commentateurs ? Et n’y a-t-il pas, chez Roussel, autre chose que ce trop fameux
« procédé » ? Telle autre remarque de Janine Germond, à propos
de la vie de Roussel, peut sembler assez savoureuse : « Peut-on
considérer sa vie comme une fuite dans l’écriture mais fuite aussi par ses
voyages dont il ne profitait pas
[nous soulignons] puisqu’il lui arrivait souvent de rester enfermé à sa table
de travail des journées entières ? » Au reste, Janine Germond ne
semble pas connaître à fond l’œuvre de Roussel. Elle ne cite que Comment j’ai écrit certains de mes livres
et se borne à noter : « Dans Impressions
d’Afrique et Locus Solus, il
[Roussel] crée d’étranges histoires dans une atmosphère théâtrale et
pseudo-scientifique ». Ce « pseudo » semble bien injurieux pour
Raymond-la-Science. Reconnaissons toutefois que, si l’introduction peut sembler
discutable, cette plaquette a le mérite de reproduire intégralement un document
inconnu, digne de l’attention des biographes et de surcroît peu accessible à
notre époque de démocratisation galopante des bibliothèques. Peut-être
aurait-il été plus opportun, et surtout moins bruyant, d’en faire un article de
revue, et non une plaquette. Et puis, à relire tout cela, on repense à la
phrase de Breton sur les exploits de la psychanalyse, qui ressemblent un peu trop
à des exploits d’huissier. Littérature pour littérature, nous préférons celle
de Roussel.
Satie. Erik Satie, Correspondance presque complète. Réunie
et présentée par Ornella Volta (Fayard/Imec, 2000, 1235 p., 290 F). 625 pages
pour les lettres et 524 pages pour les notices, suivies de trois index :
voici un monument consacré à l’un des musiciens les plus originaux qui furent.
Peut-être même n’existe-t-il pas, dans toute l’histoire de la musique, d’esprit
aussi original que Satie. Et ce gros volume vient, s’il en était besoin,
apporter la preuve que l’auteur des Véritables
Préludes flasques pour un chien était également un épistolier d’une
originalité extraordinaire. N’est-il pas significatif que la première lettre
retrouvée (1889) soit une mystification que Satie signe « Femme
Langrenage, demeurant à Précigny-les-Balayettes » ? L’humour joue, on
le devine, un grand rôle dans cette correspondance, aussi bien dans les épîtres
du Parcier que dans les messages plus tardifs. Toutefois, une évolution se
dessine, qui tient à la forme matérielle que Satie, poussé par la nécessité,
adopte de plus en plus, au fil des ans, pour ses messages : de petits
papiers ou cartons, ne contenant que quelques lignes, souvent ponctuées des
célèbres « Oui ». Envoyant à une correspondante une carte postale
avec son portrait, il lui déclare seulement : « Ci-joint mon portrait
équestre – à pied. C’est un petit pastel, très, très XVIIIe. Je le
crois de Latour. Je vais, de ce pas, chez un expert. » Cet humour
s’étendait aux enveloppes mêmes des lettres, ainsi celle-ci : « À
Monsieur Ernest le Grand, Commandeur de l’Ordre des Batraciens, Directeur de la
Compagnie des Noyés de la Loire, Officier Culinaire et Bâtonnier du Nord.
Chervechement par Triel, Seine & Oise ». Extrait d’une lettre au même
Ernest Le Grand (1893) : « J’avais d’abord cru que c’était une
missive d’un parent à moi habitant l’Écosse ; j’ai été vite détrompé quand
on m’a dit que tu avais écrit cette lettre en Polonais d’avant la dernière
insurrection. Je t’assure que ce n’est pas drôle du tout ; il me paraît
plus naturel d’écrire à un Français en français et point en polonais. J’ai été
navré d’apprendre la mort de Schmitt ; tu as l’air de ne pas savoir de
quoi il est trépassé ; quant à moi, je crois qu’il est mort fondu. »
Esprit souvent assez proche d’Alphonse Allais – autre enfant de Honfleur
–, il se muait parfois en Paul Masson, témoin cette désopilante lettre à un
archevêque, où il lui conseille de rétablir l’Inquisition et de « se
livrer aux pratiques d’un ascétisme rigoureux, apportant du détachement dans
les mets de sa table et de la modestie dans son breuvage : quelques herbes
cuites dans l’eau seront son repas ». Les Bulles du Parcier sont assez connues,
mais on trouvera également ici des lettres de jeunesse extrêmement
débridées : « Très joli : pour que je !... Très joli :
pour que je !... Votre femme est malheureuse comme les pierres d’une
vessie prise pour une autre ; il faut absolument lui écrire ; sans
cela elle va me bassiner pour me faire peur. Très joli : pour que
je !... Je vous embrasse et je pleure de rage de vous savoir éloigné de
Moi. Venez ! Venez ! Un roulement de tambour m’empêche de vous voir
de près. Adieu ! Bonsoir ! Adieu ! Les jours sont odieux de…
Merde ! » Dommage, vraiment, qu’on n’en ait point conservé davantage
de cette période. À Paul Dukas, en 1915, Satie pose cette grave question :
« Aussitôt qu’apparaissent les premiers froids, que fait le Soleil ?
Il part pour les pays chauds, Monsieur, et ne revient dans nos contrées qu’à l’époque
où sa présence est une véritable calamité pour le pauvre monde, à l’époque où
la fraîcheur serait tant appréciée, serait si nécessaire. Il vient & brûle
tout, jusque nos chères récoltes. Honte à cette brute ! » Diaghilev,
lui, reçoit en plein mois d’août cette recommandation des plus urgentes :
« Soignez-vous ; surtout ne vous couchez pas sans vos
chaussettes : un chaud & froid est vite arrivé. Oui. » Mais ce serait se tromper que de ne voir dans
l’épistolier Satie qu’un éternel « auteur gai ». De nombreuses lettres,
visant désespérément à obtenir quelques ors, témoignent des longues périodes de
dèche, voire de misère noire, qu’il dut traverser, surtout pendant la guerre.
Même pas de quoi s’acheter du papier à lettres ! À son frère Conrad, il
écrivait déjà en 1911 : « Puis crac ! la dèche est venue comme
une petite fille triste, avec de grands yeux verts… » On a le cœur serré
en lisant sa terrible lettre du 23 août 1918 à Valentine Gross, « sans
doute la lettre la plus tragique qu’il ait jamais écrite » (O.
Volta) : « Je souffre trop. Il me semble que je suis maudit. Cette
vie de "mendigot" me répugne… J’emmerde
l’Art : je lui dois trop de "rasoireries". C’est un métier de
"con " – si j’ose dire, que
celui d’artiste.[...] J’écris à tous. Personne ne me répond, même un mot
amical. [...] L’Art ? Voici un mois & plus que je n’ai pu écrire une
note… » Il y aurait beaucoup à dire sur ses rapports avec ses deux plus
célèbres confrères : Debussy et Ravel (lamentablement, seules trois
lettres au premier ont été retrouvées : restes de 25 ans d’amitié !).
Quant à ses relations avec les écrivains, elles furent diverses. Brouilles avec
Cocteau et Fargue, incessantes polémiques avec Willy (mais réconciliation en
1914). Satie n’aimait guère Apollinaire qu’il nommait, dans une lettre de 1916
à Ricardo Viñès : « A ! Paul Hinn-Air, le critique
célèbre ». Amitié avec Cendrars, Tzara, Picabia et de Massot. En revanche,
l’antipathie qu’il eut dès le début pour Breton et les futurs Surréalistes ne
semble avoir jamais faibli. Certains écrivains jugeaient d’ailleurs sévèrement
le compositeur, tel Suarès, qui, le rencontrant chez Doucet, fera de lui ce
portrait au vitriol : « Avec son air à la fois humble et ambitieux de
satyre épicier et de bouc châtré, le cordon de lorgnon passé sur l’oreille, il
donnait l’idée d’un commis incompris chez Potin. Il n’a pas dit un mot qui ne
fût une ânerie, une blague éventée… » En fait, les principaux
correspondants de Satie appartiennent, on s’en doute, au monde de la musique,
du théâtre et des ballets russes : Cocteau, Pierre Bertin, Diaghilev,
Milhaud, H.-P. Roché, Roland Manuel, Ricardo Viñès. Des artistes aussi :
Brancusi, Derain, Man Ray. Mais, à l’exception peut-être de Valentine Hugo, ses
correspondants préférés furent surtout des relations mondaines ou amicales :
Mme Dreyfus, le comte et la comtesse de Beaumont, Mme Guérin, Paulette Darty,
Marcelle Meyer. Majorité de femmes, on le voit, pour lesquelles Satie fait
souvent preuve, ironie à part, d’une grande tendresse. La plus constante fut
sans doute la jeune Valentine Hugo, dont Satie savait utiliser l’entregent, et
qui le secourut sans se lasser, ayant souvent fort à faire aussi pour
l’empêcher de se brouiller avec tel ou tel. On constate malheureusement de
grandes lacunes pour les années 1895-1910, dont il n’a subsisté, répétons-le,
qu’extrêmement peu de lettres, sans doute parce que, Satie étant à l’époque peu
connu, ses correspondants ne se seront pas souciés de les conserver. A
néanmoins survécu, par miracle, une tendre lettre d’amour à Suzanne Valadon
(1893), la seule de ce genre retrouvée. La jeune femme semble d’ailleurs avoir
été le seul amour de Satie. À sa belle-sœur qui lui demandait pourquoi il ne
s’était pas marié, il répondait en 1912 : « La peur d’être
horriblement cocu, tout simplement, vous dis-je. Et ce serait mérité : je
suis un homme que les femmes ne comprennent pas. » Il entendait bien,
cependant, préserver son quant-à-soi, et on sait que nul ne put jamais pénétrer
dans son pauvre logis d’Arcueil. « Je tiens à mon indépendance. J’en ai le droit », déclarait-il à Valentine
Hugo. Misanthrope, Satie ? Non pas, mais un esprit extrêmement
indépendant, voué à son art et faisant toujours preuve d’un caractère bien
tranché. Un homme très seul, finalement, et dont la vie fut souvent difficile
et pénible. D’ailleurs, engagé politiquement et inscrit dès le début au PCF (on
imagine assez bien Satie aux réunions de sa cellule). Nul doute que, suite à la
destruction des papiers et archives d’Arcueil recueillis après sa mort par son
frère Conrad, bien des côtés de son existence resteront à jamais ignorés.
L’édition d’Ornella Volta est digne de tous les éloges, aussi bien par le
gigantesque travail de recherche qu’elle suppose que par la richesse des
notices. Nous est ici livré le fruit de longues années de patientes enquêtes,
poursuites et investigations. La cote extrêmement élevée des lettres de Satie
sur le marché des autographes n’aura pas toujours facilité la tâche d’Ornella
Volta, mais en même temps, elle aura fait resurgir nombre de lettres inconnues
ou qui auraient pu, sinon, être perdues ou détruites. L’annotation, selon un
principe peu fréquent, n’est point constituée par les traditionnelles notes,
mais par des notices alphabétiques sur chaque correspondant, dans lesquelles se
trouvent incluses les fiches de chaque lettre et les précisions réclamées par
le texte. Pour curieux qu’il puisse sembler a
priori, ce parti-pris se révèle excellent et finalement très commode,
permettant de mieux voir l’évolution des relations parfois mouvementées de
Satie avec certains correspondants (son frère Conrad, Willy, Cocteau, Auric).
Toutes ces notices forment aussi une sorte de complément à la biographie du
compositeur, en même temps qu’elles nous donnent quantité de précisions sur des
personnages parfois fort peu connus. À propos de la notice sur Carol-Bérard, on
peut ajouter que ce compositeur marseillais est également l’auteur, avec Robert
de La Vaissière, d’une énorme bouffonnerie sur Landru : Monsieur de Gambais, roman dialogué (1927). Bonne idée,
aussi, d’avoir reproduit en fac-similé quelques originaux des lettres, où
éclate l’extraordinaire calligraphie du musicien, qui rend ses messages
immédiatement reconnaissables. Satie a d’ailleurs évolué à cet égard, car, vers
1895, sa calligraphie évoquait irrésistiblement celle de Léon Bloy ; peu à
peu, il se forgera cette écriture inimitable. Autre bonne initiative : le
caractère d’imprimerie choisi pour la partie reproduisant les lettres et qui
ressort fort bien à l’œil – à l’œil nu, dirait Satie. Il est surtout réconfortant
de voir qu’il s’est trouvé un éditeur pour avoir pris le risque de publier
ainsi une correspondance – et quelle ! – de plus de 1200 pages. Cet
ouvrage est, précisons-le, édité avec le concours de la Fondation La Poste, ce
qui est on ne peut plus logique et ne pourra que réjouir les mânes du
« bon Maître d’Arcueil ».
Suarès. André
Suarès, Remarques (Les Cahiers de la
NRf, Gallimard, 2000, 538 p., 185 F). Réédition en fac-similé des douze
fascicules parus chez le même éditeur d’août 1917 à juillet 1918. Ni préface ni
notes, mais seulement le fac-similé d’une brève lettre inédite de l’auteur à
Gaston Gallimard. On ne se plaindra pas, cependant, de cet absence d’appareil
critique, le texte de Suarès se suffisant à lui-même. De surcroît, il s’agit là
d’une de ses œuvres les moins connues, et ces douze fascicules rarissimes
étaient extrêmement difficiles, sinon impossibles, à trouver d’occasion. Ils
réunissent des textes très variés : poèmes, essais, portraits critiques,
méditations, poèmes en prose, et une sorte de drame bouffon (Caliban). On y trouve même, en
pré-originale, divers chapitres de Poète
Tragique, le grand essai sur Shakespeare qui sera publié en 1921. Sur
Suarès lui-même, il y aurait beaucoup à dire, et cette réédition donne
l’occasion de faire diverses réflexions. D’abord, que Suarès n’est vraiment
tout à fait lui-même, et vraiment grand, que lorsqu’il parle des autres. Son
ami T’Serstevens nous disait un jour, avec sa manière abrupte : « Un
esprit très féminin, Suarès… Il ne réagissait que lorsqu’on le baisait –
entendez, lorsqu’il écrivait sur d’autres ». C’est un fait que les poèmes
figurant ici sont assez verbeux, parfois mièvres, et n’ont rien qui puisse
vraiment retenir. Ce n’est pas diminuer Suarès, au contraire, que de dire que
son génie était essentiellement un génie de prosateur. Plus curieuses en
revanche sont les pièces de théâtre ou scènes dialoguées (Caliban, Sous le signe de
Cléopâtre, La Belle et la Bête),
où se fait jour un Suarès inattendu, possédé par une étrange frénésie pamphlétaire.
Énorme bouffonnerie antisoviétique, Caliban
vise à la satire politique, mais son exubérance verbale, et sa longueur
aussi, donnent une impression d’inflation continuelle. Ailleurs, l’écrivain se
change en moraliste et en philosophe, pour disserter sur divers sujets :
le clown, la Russie de 1917, la science, l’ennui, la force, le progrès, etc.
Même si le style se fait plus elliptique, on se dit parfois qu’au fond il y a
là, derrière cette tension, un art de rhéteur : Suarès ne fut pas en vain
le protégé de Brunetière (ce qui ne l’empêcha nullement de rendre pleine
justice à Baudelaire). D’autre part, certains de ces textes, écrits pendant la
période peut-être la plus tragique de la première guerre mondiale, portent la
marque un peu trop accentuée de l’actualité immédiate – pour terrible que fût
celle-ci. C’est du reste cette actualité qui fit écrire en 1915 à Suarès une
affligeante brochure (Italie,
Italie !) incitant ce pays à déclarer la guerre à l’Autriche. Ne
parlons pas non plus des cinq volumes des Commentaires
sur la guerre des Boches [sic], publiés en 1915-1917. Ce jusquauboutisme,
on le retrouve dans divers textes de Remarques
pourfendant la barbarie allemande : Paix
allemande, Arc de triomphe, L’Italien Consort, La Belle et la Bête, Saint Michel
et le dragon. Curieuse inconséquence, qui consiste à se gausser du
nationalisme à outrance d’en face, tout en proclamant la supériorité de son
propre pays ! Toutefois, il est juste d’ajouter que le patriotisme
n’aveuglait pas Suarès au point de lui interdire de célébrer la grandeur de
Bach, Gœthe, Kant et Wagner, comme il le fait dans Remarques. Il y avait même quelque témérité, en 1917, en France, à
écrire au début d’un article sur Gœthe : « Qu’on le veuille ou non,
il y a de grands Allemands, et qui importent beaucoup à l’Europe comme à tout
le genre humain. » Aussi bien est-ce de ceux qu’il aime entre tous qu’il
sait parler le mieux : Keats, Baudelaire, Shakespeare, Verlaine,
Aristophane et Racine – n’oublions pas Stendhal et Saint-Simon, à qui il a
consacré des pages qui resteront. Là, Suarès s’affirme comme un portraitiste de
grande classe, d’une pénétration rare et d’une originalité certaine, étant bien
entendu que, dans tous ces portraits, demeure quelque chose du peintre. Plus
qu’un critique, c’est un grand esprit qui s’applique à la critique. De là qu’il
se soucie moins d’être objectif que de bien marquer ses préférences, ses goûts
et ses haines. Et, même lorsqu’il est injuste ou excessif, sa verve est
toujours saisissante, et rappelle celle du Barbey d’Aurevilly de Les Œuvres et les Hommes : tout
comme le Connétable, c’est volontiers le fouet à la main que Suarès descend
chez ceux qu’il veut juger. Sa critique abonde en vues, images ou formules
frappantes, comme dans ce portrait de Lamartine : « Lamartine est
plus délicat [que Hugo]. Simple et sensible, il a de la langueur et d’heureuses
faiblesses. On sourit de le voir toujours en spencer, et même avec de petites
bottes. Dans la tempête, tenant la barre d’une main, et serrant de l’autre Elvire
évanouie contre son sein, sa belle mèche de cheveux ne quitte jamais d’une
ligne sa juste place sur le front. Il est vrai qu’il navigue sur un lac.
L’amour, dans Lamartine, est brillant et monotone comme dans Weber et dans
Chopin ». Mais il faudrait tout citer : les fortes réserves sur Hugo
(« Sa mélancolie est un orphéon qui joue une marche funèbre »), les
éloges décernés à Keats, à Verlaine et à Baudelaire, telle appréciation nuancée
sur Mallarmé, l’exaltation de Bérénice
de Racine ou de « ce grand rieur d’Aristophane ». Contentons-nous de
ce parallèle entre Michelet et Saint-Simon : « À Michelet, il aurait
fallu la force d’un Saint-Simon, pour rester maître d’une âme si frémissante.
Mais il n’y a jamais eu qu’un Saint-Simon : cette puissance du géant qui manie
les hommes comme des poupées et les désarticule comme des insectes, les
disséquant, les révélant fibre à fibre, par le dedans et par le dehors, pour
les rejeter ensuite les uns sur les autres, chacun dans sa vitrine, et tous
dans l’enfer lumineux de l’histoire. La puissance de Saint-Simon est unique
dans tous les temps. Saint-Simon est le plus mâle des peintres. Michelet a les
faiblesses sacrées de la femme. Sa grimace n’est pas corruptrice : les
traits essentiels restent nets et purs sous le frisson : même dans la
caricature, on reconnaît la vérité cachée des visages. Aussi bien, la vision de
Michelet est-elle fondée sur une énorme érudition, puisée à la source des
chartes et des archives. Jusque dans les excès de l’expression, il a le grand
goût des poètes. » Au total, une réédition bienvenue, car elle permet de
prendre une mesure plus exacte de l’écrivain hors série à qui l’on doit Poète tragique, Voici l’Homme, Portraits,
Présences, Debussy, le Voyage du
Condottiere, et tant d’autres livres qui ne laissent jamais indifférent.
Tocqueville. Gilles de Robien, Alexis de Tocqueville (Flammarion, 2000,
465 p., 149 F). « À l’approche de l’élection et
longtemps avant qu’elle n’arrive, les rouages du gouvernement ne fonctionnent
plus, en quelque sorte, que d’eux-mêmes. […] À l’approche de l’élection, le
chef du pouvoir exécutif ne songe qu’à la lutte qui se prépare ; il n’a
plus d’avenir ; il ne peut rien entreprendre et ne poursuit qu’avec
mollesse ce qu’un autre peut-être va achever. » Allons donc, qu’alliez-vous
croire ? Il ne s’agit pas de la situation en France en 2001, mais de la
situation aux États-Unis en 1831. Ces extraits de De la démocratie en Amérique, œuvre publiée en trois volumes, en
1835 et 1840, par Alexis de Tocqueville, ne se retrouvent pas dans le livre de
Gilles de Robien. De même que cet auteur n’a pas cru devoir faire un sort à
l’extraordinaire prophétie de Tocqueville qui, avec le recul, nous oblige à le
considérer comme un visionnaire : « Il arrivera donc un temps où l’on
pourra voir dans l’Amérique du Nord cent cinquante millions d’hommes égaux
entre eux, qui tous appartiendront à la même famille, qui auront le même point
de départ, la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes
habitudes, les mêmes mœurs, et à travers lesquels la pensée circulera sous la
même forme et se peindra des mêmes couleurs. » G. de Robien rappelle, au
début de son livre, qu’en 1831, au moment où Tocqueville débarque aux
États-Unis, l’Amérique ne comptait que vingt-quatre États avec quinze millions
d’habitants, soit deux fois moins que la France de Louis-Philippe (trente-deux
millions), ou l’équivalent des Pays-Bas de l’an 2000 ! Mais il y avait
mieux, que Gilles de Robien n’a pas jugé utile de souligner, et qui démontre la
lucidité du prophète : « Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands
peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même
but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains. […] Leur point de départ
est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d’eux semble
appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains
les destinées de la moitié du monde. » De même encore Gilles de Robien
a-t-il expédié en trois pages (sur 422) l’autre chef-d’œuvre de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, paru
en 1856. Dommage, car le biographe qualifie lui-même ce livre d’« œuvre
magistrale ». Une impression de bâclage domine aux dernières pages de
l’ouvrage, où la fin de Tocqueville, mort en 1859, est décrite en une
demi-page. Gilles de Robien a eu raison d’expliquer son projet, pour tenter
d’atténuer notre déception : « il ne s’agit pas ici d’écrire une
biographie savante de Tocqueville. […] Plus modestement, je m’efforce de
comprendre comment a pu s’élaborer chez un homme tel que celui-là une pensée à
ce point en décalage avec son époque, mais tellement en phase avec la nôtre, et
quels enseignements en tirer pour la conduite des affaires publiques. » Ce
dernier membre de phrase éclaire le projet de Gilles de Robien : outre le
portrait psychologique de l’historien-sociologue, il s’est surtout attaché à
analyser longuement ce qui reste actuel des problèmes du temps de la Monarchie
de Juillet. Par exemple, celui de la Justice et du régime pénitentiaire, ce
dernier ayant été le prétexte officiel du voyage de Tocqueville en Amérique.
Juge à Versailles, celui-ci a été chargé de mission pour aller enquêter de mai
1831 à février 1832 sur les prisons de la jeune démocratie. Il en est revenu
avec son rapport, Du système
pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France, paru en
janvier 1833. Il conclut prudemment, en faveur du second, entre les deux
systèmes pénitentiaires en vigueur, celui d’Auburn (ville située à 400 km au
Nord-Ouest de New York) où, depuis 1816, les détenus travaillent en commun la
journée mais sont isolés dans des cellules individuelles la nuit, et celui de
Philadelphie, où les convicts sont totalement isolés, jour et nuit, dans leur
cellule, avec la Bible pour seule compagne ! On doit d’abord protéger la
société avant de songer à rédimer les individus qui ont violé ses lois.
Tocqueville estime finalement qu’il est dangereux de permettre aux détenus de
communiquer entre eux, la prison restant, selon le commentaire de Gilles de
Robien, « une université du crime ». Au cours de nombreux entretiens
qu’il a eus avec des personnalités de tous les milieux, Tocqueville a cherché
parallèlement à comprendre et à déterminer le fondement du régime démocratique
américain. Et là, on sent poindre l’élu Robien, député-maire d’Amiens, qui
s’intéresse en priorité à la cause des libertés communales face à la
toute-puissance de l’État et de son administration centrale. Il admire l’étude
de Tocqueville et en la commentant, tout en s’appuyant sur sa correspondance,
il nous démonte le mécanisme des pouvoirs en Amérique et aide à comprendre tout
ce qui nous sépare de l’esprit qui a présidé à leur fondation. De là découlent,
par ignorance, bien des incompréhensions, de la part du public français, mais
aussi, ce qui est plus grave, de la Presse et même du personnel politique
(quoique dans ces deux derniers cas la part d’idéologie anti-américaine
systématique soit une explication à leur aveuglement). Il y a dans ce livre des
pages intéressantes sur l’origine des États-Unis et de leurs pionniers, sur leurs
mentalités, sur les conceptions politiques de ces pieds-noirs révoltés contre le pouvoir royal de la mère-patrie, ce
qui explique leur obsession d’un régime républicain où la répartition du
pouvoir est équilibrée entre l’exécutif et le législatif, contrôlés par le
judiciaire. Dans cet éternel débat, il semble que c’est surtout la Nation qui
l’emporte sur l’État, surtout quand il est fédéral. En somme, l’origine
puritaine de ces pionniers fonde une nouvelle Sainte Trinité : la Bible,
l’urne, et le dollar. On sent l’auteur fasciné par son sujet et par la personnalité
du modèle : pour lui, Tocqueville est un mystique de la philosophie
politique, dont le principe directeur est la morale, presque janséniste,
« raidi dans ses convictions ». Ce livre est à lire, et devrait
surtout être médité par les politiciens français, parce qu’il aborde des sujets
toujours d’actualité et qu’il préconise des solutions pour dépanner le système
français bloqué, à la lumière de ce qui existe aux États-Unis, notamment en
matière de Justice, de prisons, et de décentralisation. Livre intelligent,
donc, à l’instar de De la démocratie en
Amérique. Signalons à l’auteur une erreur de détail. Il attribue à
Clemenceau le fameux mot sur la tolérance (« il y a des maisons pour
cela »). Eh bien ! non. C’est de Paul Claudel, et dit à Jules Renard
qui l’a consigné dans son Journal le
13 février 1900. Dernière remarque, dédiée à l’éditeur : les livres
d’histoire, les biographies devraient toujours comporter au minimum un index des noms de personnages, à défaut
des noms de lieux.
Tournier. Relire
Tournier, Actes du colloque International Michel Tournier, textes réunis et
édités par Jean-Bernard Vray (Publications de l’Université de Saint-Etienne,
2000, 246 p., 150 F). Un colloque
sur Michel Tournier réunissait en novembre 1998 des universitaires et deux
écrivains autour de Jean-Bernard Vray. Cette publication confirme l’intérêt de
l’Université pour cet auteur, qui semble cependant susciter plus de critiques
brèves (articles, entretiens) que d’ouvrages de synthèse. Le titre du colloque,
Relire Tournier, en livre
l’ambition : apporter à la lecture de cet écrivain une nouvelle
« fraîcheur », terme que ne désavouerait pas le père de la figure
ogresque du Roi des Aulnes. Mettre
l’accent sur la « lecture » est aussi un parti pris de modernité, en
soulignant que les multiples interprétations suscitées par les textes de
Tournier font partie de son esthétique, où le lecteur devient
« cocréateur » du texte. Cependant, cette participation pose un
problème quand on sait que Tournier connaît l’art de guider, puis de perdre son
lecteur dans les méandres de l’ambiguïté. C’est tout d’abord à travers les
thèmes essentiels de l’écriture tournérienne, comme l’enfance, l’image,
l’intertextualité mythologique, que les participants abordent cette
problématique. Ainsi, Jean-Paul Guichard évoque « l’état d’agacement
qu’aucun texte de Tournier n’avait provoqué jusqu’alors » à sa première
lecture du roman Eléazar, avant de
s’interroger : « lire, mais comment ? » Il propose alors
une pluralité de lectures, biblique, initiatique, et humaine pour déjouer
l’interrogation. Mais c’est en se tournant vers l’écriture que les participants
de ce colloque trouvent une solution à ce questionnement sur la lecture. La
dernière partie, intitulée « Écriture : Mots, distance,
mouvement », rappelle le rapport essentiellement ludique de l’écrivain aux
mots, son goût immodéré des détournements de sens, des explorations de la
distance entre sens propre et figuré. Cette exploration est ainsi le principe
moteur de certaines intrigues : l’importance du « signe
incarné » chez Tiffauges, dans Le
Roi des Aulnes, ou au contraire l’opposition du signe et de l’image dans la
Goutte d’Or, attestent d’un intérêt
pour le jeu entre le monde et sa représentation par le signe. Jeu au sens de
distance, de léger décalage, mais aussi partie de plaisir, jubilation permanente.
Toute cette invention est une invitation, pour le lecteur, à jouer avec les
textes, comme Tournier se joue de la langue. C’est ce qu’indiquent les derniers
articles de cette parution, en particulier celui d’Arlette Bouloumie,
« rire humour et ironie dans l’œuvre de Michel Tournier », qui
nous engage à partager avec l’auteur une certaine conception de la légèreté.
Ainsi, l’ambiguïté, les zones d’ombre de l’écriture de Tournier peuvent être
appréhendés par le rire, libérateur ou subversif, mais jamais innocent. C’est à
Mariska Koopman-Altes, auteur d’un ouvrage de synthèse sur Tournier (Vers un autre fantastique, 1995), que
l’on doit un rapprochement intéressant de l’auteur avec Barbey d’Aurevilly,
pour leur « littérature qui a pour objet la chair, la mort et le
diable ». Donc, s’il s’agit de « relire Tournier » et de rire,
la question reste entière : rire, mais comment ?
Turpitudes. François Colcombet, Modeste Contribution d’un préfet de l’Allier à l’histoire littéraire de
la France, suivie d’une conversation à la buvette de l’Assemblée nationale
(Bleu autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, 2000, 71 p., 85 F, 13 €).
« Gloire immortelle de nos aïeux… ! » C’est du pays d’Allen que nous arrive cette petite plaquette
imprimée à Moulins et éditée à l’ombre des vignes de Saint-Pourçain, dans
laquelle un élu de l’Allier s’est attaché à évoquer l’ombre administrative et
royaliste de Louis Harmand, vicomte d’Abancourt (1774-1850). Cet
« arriviste de haut vol », qui se distingua par sa soumission aux
Bourbons et à l’Église, mena, à Moulins, le bon combat, ce qui ne l’empêchera
nullement, au contraire, de se rallier servilement en 1830 à la Monarchie de
Juillet. Moyennant quoi, vingt ans plus tard, notre vicomte mourra pair de
France et comblé d’honneurs, en écoutant la messe à Saint-Sulpice. Or, en 1822,
il était préfet des Ardennes, et c’est justement à Mézières que, le 7 avril
1822, une lingère du nom de Léa Marguerite Martin, au service de la préfète,
donna le jour à une fille qui fut prénommée Aglaé Joséphine et fut reconnue
devant notaire par un brave sergent du nom d’André Savatier. Ainsi débuta dans
la vie la future Apollonie Sabatier, la « Présidente » de Gautier,
Baudelaire, Flaubert, Clésinger et tant d’autres, et qui était en réalité la
fille de notre préfet. Et c’est bien là, remarque l’auteur, la seule chose pour
laquelle ce préfet de la Restauration mérite de retenir l’attention de la
postérité. Les pages sur Gautier, Baudelaire et Mme Sabatier n’apportent rien
de nouveau, et tout l’intérêt de la plaquette tient dans les détails sur la
carrière et la vie de ce préfet qui eut une fin si édifiante. Diverses
coquilles déparent fortement le texte : « bibliographie » pour
« biographie » ; « Nizert » pour
« Nizet » ; « ultramontin » pour
« ultramontain » ; « visister » pour
« visiter » ; « décidemment » pour « décidément ».
Et pourquoi l’auteur s’obstine-t-il à écrire partout « Meissonnier »,
et « Clessinger » ? Quelques belles erreurs d’histoire
littéraire, aussi. Poulet-Malassis, mort en 1878, aurait difficilement pu
éditer une plaquette clandestine parue en 1890. Faire mourir Baudelaire en
octobre 1866, c’est lui accorder dix mois de moins. S’imaginer que Mme Sabatier
aurait « peut-être » pu lire l’édition originale d’Une saison en enfer, « publiée en
1873 », relève de la plus haute fantaisie. En échange, François Colcombet
révèle que, « dans le personnel chargé de rédiger les comptes rendus de
l’Assemblée [nationale] », Michel Houellebecq a pris de nos jours le
relais de Daudet et Halévy. Dernière remarque au sujet de cette petite
contribution : prétendre que la biographie consacrée par Louis Mermaz à
Mme Sabatier est « brillante » et « excellente » est un
compliment rhubarbe-et-séné qu’on peut se faire entre collègues à la buvette de
l’Assemblée nationale, mais qui ne devrait pas franchir l’enceinte de ce
respectable endroit où les élus du peuple viennent, entre deux siestes dans
l’hémicycle, se désaltérer.
Vedrès. Nicole
Védrès, Microclimats (Le Dilettante,
2000, 203 p., 99 F, 15 €). Disparue assez tôt, à l’âge de 54 ans, en
1965, Nicole Vedrès a laissé de vifs regrets à ceux qui l’avaient connue. Ses
romans, dont cinq parurent chez Gallimard, n’ont jamais été réédités, pas plus
que les six volumes de chroniques qui avaient été publiés. Le Dilettante a pris
une bonne initiative en réunissant une douzaine de chroniques choisies dans
divers recueils. Sont-elles à l’image de la femme que fut Nicole Vedrès ?
Nous ne saurions le dire, ne l’ayant pas connue, mais on y découvre un esprit assez
divers, sensible et souvent amusé, grave parfois. Celle qui se voyait devenue
« comme tous ces gens de plume que la vie déplume », aime observer,
flâner et relever les aspects cocasses de la vie. Telle chronique roule ainsi
sur l’influence que peuvent avoir les accidents ou la mort des écrivains sur la
vente de leurs livres ; telle autre est le récit amusant du bouleversement
provoqué dans son quartier par le tournage d’un film. Ou bien c’est une rêverie
sur les livres chez soi, leurs disparitions et réapparitions bizarres. Au
détour d’une phrase, l’évocation, pour nous préhistorique et dérisoire, de la
royauté critique d’un André Rousseaux et d’un Robert Kemp : deux pontifes
d’alors, aujourd’hui complètement oubliés et ensevelis sous la poussière, comme
le seront, n’en doutons pas, leurs médiatiques successeurs actuels. La Voleuse de cygnes est le récit d’un
voyage à Rambouillet, où l’auteur était allée se dépayser toute une semaine.
Impressions d’hiver : « Sur la pelouse de droite les mouettes
tiennent un grand meeting ; criardes, obstinées, cisaillant le brouillard,
elles protestent contre je ne sais quoi. » L’auteur excelle en brèves
notations de ce genre. Ainsi, cette silhouette des bouquinistes des quais de la
Seine par un jour d’hiver : « raides comme des pharaons défunts posés
là par quelque fouilleur irrespectueux ». Paris au mois d’août :
« Et au Luxembourg : les fleurs, qui pourraient être seulement plus
vives de couleur, plus nombreuses, ont complètement changé de nature, elles
sont rustiques, on se dirait en plein champ. Suffit-il que les sénateurs s’en
aillent pour que la flore redevienne ingénue ? » Et déjà, voici
quarante ans de cela, le téléphone avait tué la correspondance, constatait
Nicole Vedrès, qui, il est vrai, ne connaissait pas l’e-mail : « On
ne veut, ne peut plus écrire. À part les écrivains, personne n’écrit plus.
Sauf, encore, des lettres de condoléances. Il faut qu’il y ait mort
d’homme désormais pour qu’on trouve enfin malséant de déranger les gens
par une sonnerie. » Dans Dialogue
des statistiques, elle ironise à propos des statistiques, des enquêtes et
du fameux rapport Kinsey, « en vertu de quoi nous apprenons que 0,0077 (je
cite de mémoire) pour cent des agriculteurs du Texas aiment… les chèvres.
Comment a-t-il, notre docteur, pensé à dire, après "Femmes ?...
Jeunes filles ?... Jeunes garçons ?...", ce mot
"Chèvres ?...", obtenant un chiffre aussi troublant que celui du
Minnesota, par exemple, où quelques jeunes gens connurent leur premier émoi,
non pas comme tout le monde en recevant une gifle de leur mère ou en
contemplant la barbe du président Lincoln, mais en… » En d’autres endroits
passe une certaine gravité lumineuse et triste, ainsi lorsque, dans deux
chroniques successives, Nicole Vedrès s’interroge sur la mort d’Henri Calet,
sur l’homme qu’il fut et qu’elle se reproche de ne pas avoir peut-être assez
choyé. Contre le souvenir,
intitule-t-elle sa seconde chronique : « Oh je ne sais pas mais
peut-être après tout, oui peut-être bien que, comme Calet parlait souvent des gens
impécunieux et du quatorzième arrondissement qui n’est pas l’un des plus cossus
de la ville, on aura pensé qu’à lui rendre la vie plus aisée on eût tari sa
source d’inspiration. Calet sans la gêne, c’eût été Ramuz sans la montagne,
Vercel sans l’océan, Aragon sans Elsa, Jouhandeau sans Élise et Faulkner sans
les Noirs. [...] Ni Oubli donc ni Souvenir. Des gens qui verront notre temps,
par lui, comme il l’a vu : la guerre et quelquefois les champs, les
prisons, très souvent la rue, l’enfance et la peur – aussi l’amour. » Il
faut lire ces pages sur Calet, qui sont peut-être les plus senties et les plus
profondes du livre. Elles font honneur à celle qui les a écrites.
Zola. Marie
Scarpa, Le Carnaval des halles : une
ethnocritique du « Ventre de Paris » de Zola (CNRS éditions,
2000, 304 p., 150 F). Branche exotique des études littéraires, l’ethnocritique
s’intéresse au travail de « réappropriation des données du culturel »
dans les oeuvres écrites ; elle s’intéresse donc principalement, nous
dit l’auteur en introduction, « aux formes de culture subalterne, dominée,
illégitime, populaire, folkorique ». On ne chipotera pas les postulats de
cette théorie, qui mérite d’être jugée sur pièce, pas plus qu’on ne
s’appesantira sur la morne grisaille du style, estampillé « thèse »,
de cet ouvrage bourré de déférentes citations autant que d’énoncés jargonneux
(« les paradigmes sont construits sur des isotopies rectrices »). Une
fois ôtée la mousse savantesque, le bouillon est un peu clairet : Zola se
comporte en ethnographe, le réel est décrit dans sa matérialité, on observe une
rhétorique du pléthorique, la parabole des gras et des maigres structure le
récit et le système des personnages, et constitue une réécriture du motif de la
lutte de Carême et Carnaval. Et en voilà pour 300 pages. Rien de sot dans tout
cela, il faut dire que l’auteur a de bonnes lectures et résume
consciencieusement Hamon, Mitterand, Baguley et Bourdieu. Mais la méthode du
truffage, qui consiste à relever de discours savant de plates descriptions, a
ses limites, qui sont souvent d’ordre logique. On en veut pour preuve le
« micro-exemple » de la Charcuterie : les critiques littéraires,
nous dit-on, attribuent à l’afféterie petite bourgeoise la décoration de la
charcuterie Quenu. Or, intervient l’ethnocriticienne, la décoration des
boutiques est une mode dans le second XIXe siècle (ce qui n’invalide
pas l’interprétation… à laquelle l’auteur aboutit deux pages plus loin), et de
citer à l’appui des ethnologues. Mais voilà que lesdits ethnologues donnent pour
illustration de leurs propos… la description de la charcuterie Quenu par Zola,
qu’ils jugent exacte (ils faisaient donc de l’ethnocritique ?). Alors,
Zola suit-il la mode, ne la suit-il pas ? Notre auteur reprend la
main : non, car Zola emphatise
le motif du porc, alors que les décorateurs réels l’escamotaient (au profit du
sanglier, plus noble). Nous voulons bien, mais peut-on dire que le « pâté
rouge » de l’enseigne Quenu soit « un affichage assez direct du
porc », et surtout en décalage significatif
avec la boutique réelle dont Zola s’est inspiré, abusivement jugée escamoteuse
de porc parce qu’elle ne compte que
« deux hures empaillées » en vitrine ? S’il y a quelqu’un qui
force le trait, ce n’est décidément pas Zola. Trêve de cochonnailles. Sur le fond,
la démonstration aurait été plus efficace si l’auteur s’était avisé de sortir
du Ventre de Paris pour vérifier
qu’elle n’attribuait pas au « Carnaval » des éléments fondamentaux de
la poétique zolienne ; au lieu de quoi elle fait l’inverse, et voit du Carnaval
partout, jusque dans le couple formé par Fine Gavaudan et Macquart, au seul
prétexte qu’ils se battent comme plâtre ! Ce qui nous ramène à la
méthode : on veut bien croire qu’une thèse soit nécessairement l’expansion
pathologique d’une cellule textuelle bénigne, artificiellement provoquée par
l’injection d’extraits d’éminents auteurs, de préférence issus d’une autre
souche universitaire. Mais on n’est pas obligé d’en manger.
Notes de lectures
Apollinaire. Daniel Oster, Guillaume Apollinaire (Seghers, Poètes
d’aujourd’hui, 2001, 202 p., 80 F, 12,20 €). Nouvelle maquette – petit livre jaune –
pour la collection « Poètes d’aujourd’hui » : l’un des choix de
réédition s’est porté sur ce Guillaume
Apollinaire de 1975. Cet essai de Daniel Oster, suivi d’une anthologie,
reste d’actualité si l’on omet ses références, datées. L’écriture de Daniel
Oster, aujourd’hui disparu, est là, puissante, œuvre qui éclaire celle
d’Apollinaire dans la lignée de ses travaux de mythographe sur la personne de
l’écrivain (L’Individu littéraire,
1997). La question de l’identité et plus particulièrement du nom, à l’origine
de l’œuvre d’Apollinaire, au centre du miroir des Calligrammes est ainsi longuement analysée par Oster. Contrairement
au portrait de Dorian Gray, ce miroir n’a pas pris une ride.
Aragon. Lire
Aragon, sous la direction de Mireille Hilsum, Carine Trévisan, Maryse
Vassevière (Champion, 2000, 464 p., 500 F). Le vague avant-propos ne parvient
aucunement à justifier la regrettable platitude du titre. Dommage !
Aragon, lui, avait le sens du titre, et ces actes du colloque tenu à
l’Université de Paris-VII pour le centenaire de sa naissance méritaient mieux.
Heureusement, l’ensemble est d’une excellente tenue. Les trente communications
couvrent toute la carrière d’Aragon. Logiquement, la première période, dadaïste
et surréaliste, la mieux connue, apporte peu de découvertes. Quant aux années
communistes, on soulignera le commentaire éclairant, par Reynald Lahanque, de
la déclaration dans Les Lettres
françaises en 1949 : « S’il faut choisir, je me dirai
barrésien. » Il montre que, derrière l’insolence d’une telle proclamation,
à cette date, en ce lieu, se cache une cohérence parfaite avec les consignes du
parti. Aragon apparaît ainsi moins contradictoire qu’il ne semble. Après tout,
il avait été l’avocat de la défense au « procès Barrès » de 1921… On
ne peut relever chaque communication, mais on note l’intérêt des études sur les
dernières années : ainsi, entre beaucoup, Aragon « mettant en
scène » son image de grand écrivain dans Les Lettres françaises jusqu’en 1972 (Philippe Olivera), ou Antoine
Vitez travaillant à partir d’Aragon (Agnès Rey).
Aragon (bis). Aragon. De Dada au Surréalisme. Papiers
inédits 1917-1931 (Gallimard, 2000,
429 p., 149 F). Correspondance inédite d’Aragon avec Jacques Doucet,
Cocteau, Gide, Tzara, Picabia, Léautaud, Rachilde, etc., ainsi que divers
écrits, tout aussi inédits (tout au moins, pour certains, en volume) : sur
Tendres Stocks de Paul Morand, sur Vingt-cinq poèmes de Tzara, sur Couillandouille et Crotte de Bique de
Clément Pansaers ; des articles non encore repérés, parus dans La Vie moderne ou dans Paris-Journal ; des manuscrits
truffant la collection de Littérature ayant
appartenu à Breton et conservée à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet.
L’ensemble est présenté et annoté par Lionel Follet et Édouard Ruiz. Aragon s’y
montre égal à lui-même dans ses jeunes années : capricant, brillant et
paradoxal.
Argot. Jean-Paul Colin, Jean-Pierre Mével,
Christian Leclère, Dictionnaire de
l’argot français et de ses origines (Larousse, 2001, 903 p., 135 F, 20,58 €).
Réédition très augmentée, qui reprend la préface du regretté Alphonse Boudard.
En appendice, l’article « argot » (écrit par Henri Bonnard) extrait
du Grand Larousse de la langue française,
et l’introduction à la première édition du Dictionnaire de l’argot par Denis François-Geiger,
« responsable scientifique du Centre d’Argotologie » – mais oui
– de l’Université René-Descartes, à Paris. Copieuse bibliographie. Pas
plus de tartines, harpignons ce dico ronflant, avec nos éconocroques.
Artaud. Les
Théâtres de la cruauté : hommage à Antonin Artaud, sous la direction
de Camille Dumoulié (Desjonquères, 2000, 270 p., 170 F). Si Le Théâtre et son double a durablement
ébranlé les pratiques dramaturgiques, on sait combien l’ouvrage résiste à la
systématisation et comment, par son ambiguïté même, la notion centrale de
« théâtre de la cruauté » a pu entretenir l’incertitude. Explorer
cette cruauté, comme tentent de le faire les actes de ce colloque de 1998,
c’est essayer de se tenir en un point où l’enjeu même de l’œuvre se noue à la
biographie du poète supplicié. Défi ? Comme il y a quelques années Derrida
confessant sa gêne de parler d’« Artaud le MoMA » dans le cadre
institutionnel du musée new-yorkais, Marcelin Pleynet invite en ouverture à
réfléchir à « quelle cruauté particulière participe un hommage », et
il craint de voir les contributeurs vouloir penser à la place d’Artaud. Mais
les interventions directement consacrées à l’écrivain ont dû le rassurer :
elles relisent avec honnêteté des pages complexes. Une majorité d’articles
recherche ensuite dans d’autres œuvres les exemples possibles d’une mise en
scène de la cruauté et, pour une fois (à l’exception d’un papier peu
convaincant de Pierre Brunel sur Primo Lévi), les recoupements plats et forcés
qui forment le fonds de commerce comparatiste usuel ne sont pas de mise, tant
ces textes prennent soin de souligner, dans leur majorité, la cohérence et les
limites de chaque rapprochement. Parmi les études les plus prenantes, citons
celles d’Anna Fontes Barrato sur le Décaméron,
de Claude-Gilbert Dubois sur le théâtre gore
de la Renaissance (d’Arnoul Gréban à Titus
Andronicus), de Frank Lestringant sur les représentations des martyrs de la
Contre-Réforme, de Bruna Filippi sur la dramaturgie jésuite, de Michel Delon
sur le thème du cœur mangé sur les scènes du XVIIIe siècle ou encore
de Jean-Luc Steinmetz sur « Artaud lecteur de Baudelaire ». On
regrette que Françoise Asso aborde cruauté et sensibilité chez Proust sans
évoquer l’implacable dureté mondaine que toute la Recherche théâtralise tant, mais la matière était vaste. Au fond,
seuls les trois articles sur le cinéma et les arts plastiques déçoivent – on
aurait pu attendre mieux pour rendre hommage à Artaud acteur et dessinateur.
Quelques coquilles et bourdes : Lugné-Poe se dédouble en Lugné et Poe
tandis que le vers « nous sommes les pièces du jeu que joue le
ciel », célébre traduction du persan des Rubayats d’Omar Khayam, est présenté comme l’extrait d’« un
poème arabe ». Et c’est tout : si la cruauté est le propre de
l’homme, le critique, vrai roquet, ne gronde pas quand on lui donne un os à
ronger.
Artaud (bis). Ludovic Cortade, Antonin Artaud : la virtualité incarnée
(L’Harmattan, 2000, 137 p., 80 F). On peut élaborer bien des questions et bien
des mises en relation, encore faut-il convaincre de leur nécessité ou de leur
fertilité. Ici, un long exposé sur le statut des signes et l’appréhension du
sacré dans la mystique chrétienne, avec le Pseudo-Denys, Eckhart et Jean de la
Croix, débat par exemple de la possibilité que « l’image dissemblable
[soit] un apophatisme sensible » ou de certains points de l’angélologie.
Or, de ce long ensemble, censé enrichir la lecture d’Artaud, on conclut… que le
poète n’écrit pas dans cette tradition et ne construit pas une métaphysique.
Mais qui pensait sérieusement autre chose en ouvrant le livre ? Les textes
archi-connus de Marin sur Poussin ou de Didi-Huberman sur Fra Angelico sont
convoqués pour parler de l’image chez Artaud ; pour rendre compte des sorts, l’influence des fétiches non
occidentaux n’était-elle pas plus pertinente que cette prise en compte de
problématiques propres à la peinture à récit de l’époque classique ? Ne
demandait-elle pas au moins à être discutée ? On pourrait multiplier les
exemples : les points de comparaison semblent presque toujours décalés,
dépassés (le sublime) ou trop récents
(Scelsi, Glass et Wilson, la télévision et la réalité virtuelle en quelques
pages), et quoique figurent, essentiellement au centre de l’essai, de bonnes
remarques sur l’œuvre même de l’écrivain, on se lasse vite de vouloir démêler
l’écheveau de discussions assez gratuites.
Artaud (ter). Antonin Artaud, Van Gogh. Le suicidé de la société
(Gallimard, « L’Imaginaire », 2001, 94 p., 42 F, 6,40 €).
Actualité décidément d’Artaud, avec la réédition d’un texte clé, marqué, comme
le souligne l’avant-propos d’Évelyne Grossman, par « l’éruption d’un corps
post-identitaire que peinent à penser nos systèmes symboliques
occidentaux ». Entre critique d’art, pensée magique et méditation sur la
place de l’artiste ou du contestataire à la marge du groupe, l’essai, qui
rebondit en une série de post scriptum, se
construit avec une virulence gourmande. Ses redéfinitions démontent
systématiquement les prémisses du discours qu’il attaque :
« Qu’est-ce qu’un aliéné authentique ? / C’est un homme qui a préféré
devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une
certaine idée supérieure de l’honneur humain. » Artaud disloque ses
périodes en paragraphes incantatoires dont la pointe se fait projectile. Son
travail sur la langue donne à entendre, ici et là, l’opacité des glossolalies.
Comme son Vincent, il crée dans une fièvre salvatrice l’hybride d’une bombe et
d’un étron, qu’il lance à la face des « saloperies généralisées » sur
lesquelles cette plaidoirie était destinée à venir se fracasser, « comme
sortie d’une éruption volcanique récente du volcan Popocateptl ». Seul
regret : sans vouloir se faire forcément l’avocat d’une édition critique
et quoique les références du poète à l’oreille coupée, à la main brûlée et au
docteur Gachet puissent paraître limpides à beaucoup, une ou deux allusions à
ces épisodes de la vie de Van Gogh auraient sans doute pu figurer en préface ou
en notes.
Bainville. Jacques
Bainville, La Guerre démocratique.
Journal 1914-1915, édition établie par Dominique Dechef (Bartillat, 2000,
398 p., 129 F, 19,67 €). Rien de littéraire dans ce journal d’un
jeune rédacteur de L’Action française,
mais une drôle d’histoire, fruit d’une connaissance assez fine des relations
internationales, travaillée par la pensée maurrassienne. En grande partie
inédit, doté d’un index et agrémenté de six pages du manuscrit en fac-similé,
ce document vaut le détour pour les lecteurs souhaitant approfondir leur
connaissance de Bainville comme pour les amateurs d’expériences de
décentrement. Car c’est à une étrange conversion de regard qu’invitent ces 396
pages, où la guerre est présentée comme l’affaire d’un régime et non d’une
nation, et comme l’occasion peut-être d’en finir avec « l’ignorance
démocratique ». Le peuple souverain a gagné le droit démocratique d’aller
se faire tuer pour pas un rond : voilà un discours pas inconnu des
Céliniens, et qui résonne encore, vingt ans plus tard, dans l’incipit du Voyage au bout de la nuit.
Balzac. Léon Gozlan, Balzac en pantoufles (Maisonneuve et Larose, 2001, 192 p., 120 F,
18,29 €).
Excellent, ce petit livre de souvenirs sur Balzac par son ami Léon Gozlan
(1803-1866). Si l’on ne lit plus guère le roman de celui-ci, Les Émotions de Polydore Marasquin, on
relira toujours avec plaisir son Balzac
en pantoufles, qui fut publié en 1862. Les éditions Maisonneuve et Larose
ont eu la bonne idée de le rééditer, en l’augmentant de chapitres tirés de la
troisième édition et de son Balzac chez
lui. À l’inverse de tant de mémorialistes, Gozlan ne se met jamais en avant
et cherche au contraire à laisser toujours au premier plan son héros. Car c’est
bien un héros, dont Gozlan ne dissimule point les faiblesses, mais pour lequel
il éprouve toujours un affectueux respect : « Balzac n’est pas un
homme, c’est une mer. D’autres vous diront les bords majestueux de cet océan et
son effroyable profondeur », nous avertit-il. Le résultat est extrêmement
vivant, curieux, instructif. « Il ne buvait que de l’eau, mangeait peu de
viande ; en revanche, il mangeait des fruits en quantité. […] Il était
superbe de pantagruélisme végétal, sa cravate ôtée, sa chemise ouverte, son
couteau à fruits à la main, riant, buvant de l’eau, tranchant dans la pulpe
d’une poire de doyenné, je voudrais ajouter et causant : mais Balzac
causait peu à table ». Gozlan nous montre ainsi un Balzac au quotidien,
souvent dans sa propriété des Jardies dont il défendait jalousement l’accès, ou
partant dans Paris à la recherche de bon café, ne portant jamais sur lui ni
argent ni montre, fuyant ses créanciers, et souvent en proie à d’invincibles
chimères. On le voit rêvant d’établir aux Jardies à la fois une laiterie
modèle, un mirifique potager et une vigne merveilleuse, ou bien voulant faire
percer « un escalier en spirale au centre du jardin du Luxembourg, par où
l’on descendrait jusqu’aux Catacombes » ! Loin de s’en gausser,
Gozlan attribue tout cela à la « puissante fantaisie » de son
désarmant ami. Il faut lire aussi la visite de Hugo aux Jardies, et les pages
où Balzac entraîne Gozlan à travers Paris pour tâcher de trouver, au hasard des
enseignes, un nom pour un de ses personnages, et finissant par s’arrêter pile
devant celui d’un certain Marcas, tailleur. Particulièrement intéressants sont
les chapitres consacrés au théâtre (Vautrin,
Les Ressources de Quinola), qui
devint à un certain moment la marotte du romancier, ébloui par les droits
d’auteur de Hugo dramaturge, et dont Gozlan observe : « Visiblement,
ce coup de soleil devait lui chauffer longtemps le cerveau. » Ce livre si
vivant confirme l’opinion de Baudelaire, qui assurait que Balzac était
« le personnage le plus curieux, le plus cocasse, le plus intéressant et
le plus vaniteux de La Comédie
humaine ». Il suffit de le voir déjeunant avec Hugo et défendant
fougueusement les arts et les lettres contre la politique éphémère et
dérisoire : « Et la colère de Balzac alla se perdre dans une
troisième ou quatrième poire qu’il ouvrit avec sa bouche enflammée, de même
qu’une bombe qui s’enfonce, éclate au milieu d’une masse de terre
glaise. »
Barbey d’Aurevilly. Jean-Marie Jeanton-Lamarche, Pour
un portrait de Jules Barbey d’Aurevilly : regards sur l’ensemble de son
œuvre, témoignages de la critique, études et documents inédits (L’Harmattan,
2000, 512 p., 260 F). Ce volume de plus de 500 pages est assez
déroutant. S’ouvrant sur une lettre inédite d’Émile Lévy, peintre du célèbre
portrait de Barbey, il présente un sommaire hétéroclite : du bon et du
moins bon. Quelle est l’utilité d’un choix de textes extraits des Mémoranda ou de critiques puisées dans
la série des Œuvres et des hommes ? Le chapitre consacré aux
jugements sur l’œuvre de Barbey est cependant intéressant. Relevons la mention
d’une préface de Charles Carrington pour une édition anglaise des Diaboliques en 1900, qui semble peu
connue. Mais l’intérêt majeur du volume réside en la publication d’une longue
liste de dédicaces de Barbey qui complète celle donnée par Jean de Bonnefon il
y a longtemps, et d’une série de lettres de l’écrivain à divers correspondants.
Treize de ces lettres sont inédites : lettres à Joséphin Péladan, à Jules
Janin ou au marquis de Custine. Depuis la fin de la publication de la Correspondance générale, il ne serait
pas inutile de publier un volume de compléments, car de nombreuses lettres sont
apparues depuis une dizaine d’années ; des éclaircissements permettraient
de mieux dater certaines d’entre elles, comme la longue série de lettres à Mme
de Fayet, qui sont toutes à redater. Ainsi, malgré son aspect décousu, ce
volume donne une image de Barbey assez vivante. Il se termine sur une liste des
domiciles du Connétable des lettres et sur un tableau reprenant de façon
apparemment exhaustive les adaptations radiotélévisuelles des œuvres de Barbey.
Barrès. Sarah Vajda, Maurice Barrès (Flammarion, 2000, 450 p., 149 F). Dans un roman de Giono, Le Bonheur fou, au mot d’ordre des carbonari : « nous voulons de la place au soleil »,
un vieil homme répond : « faites du soleil au lieu de chercher à
faire de la place. » Sarah Vajda ne l’entend pas ainsi. Forte de la
conviction que Barrès est « le plus grand écrivain de son siècle et du
nôtre », elle entreprend de reconquérir pour lui une place au soleil de
l’attention, en dénonçant, sur le ton de la polémique, les usurpateurs qui
l’ont relégué dans les limbes de la mémoire lettrée. Les Surréalistes sont
coupables de lui avoir préféré Rimbaud : « la France moderne a
toujours eu un faible pour les trafiquants d’armes et les esclavagistes. »
Quant aux écrivains de la NRf, ils
ont « pillé » Barrès avant d’« assassiner les témoins de leurs
prises de pouvoir dans la dictature des lettres ». On aurait aimé savoir
ce que Sarah Vajda pense de la publication, à la NRf, en 1921, de la Vie de
Maurice Barrès d’Albert Thibaudet. Attente déçue : la biographe n’aime
pas évoquer avec précision ceux qu’elle appelle « mes devanciers ».
Trop occupée à faire de la place, elle oublie de donner à lire Barrès
(étonnamment peu cité). Elle l’invoque plus qu’elle ne le présente, dans une
prose qui aspire à la haute éloquence et où elle déploie, sans souci
d’exposition ou d’argumentation, une marqueterie d’allusions parfaitement
opaques au lecteur peu familier de l’œuvre. Le fin mot de ces énigmes est, il
est vrai, donné dans les notes : « Il s’agit d’un chien »,
« Le personnage de L’Ennemi des lois »,
etc. Les nombreuses coquilles et négligences graphiques rendent plus difficile
encore la lecture. Quelques exemples : « FNL » au lieu de FLN,
« il avait du tolérer », « iritait », « aucun
échappatoire », « le martyr du village lorrain de Gerbéviller »,
« l’éros fémin ». Les Français sont qualifiés, avec le sens des
nuances qui semble caractériser la biographe, de « peuple volontiers
collaborateur et serve [sic] du plus fort ». Melchior de Vogüé est appelé
tantôt Vogüe, tantôt Voguë, et à son prénom usuel est curieusement préféré
celui d’Eugène. Walt Whitman est appelé Withman, et François Coppée perd de
temps à autre sa consonne géminée. Sarrasine,
la nouvelle de Balzac, se voit donner un nouveau titre : La Sarrazine (en note, on est renvoyé à
Barthes mais, assez curieusement, au Grain
de la voix plutôt qu’à S/Z). Le
prière d’insérer promettait « une biographie exceptionnelle
d’intelligence, qui sait replacer les débats d’idées de l’époque avec
clarté ». Pour prendre la mesure de l’ampleur de vues dont fait preuve Sarah Vajda, il suffira de dire que la question du
nationalisme n’est posée qu’à travers les remous qu’elle provoque dans les
salons littéraires et politiques parisiens. La biographe n’essaie jamais de
regarder Barrès depuis l’autre rive. Elle semble ignorer le livre qu’E.R.
Curtius, Alsacien allemand et grand esprit européen, a consacré en 1921 au
« patriote lorrain » : Maurice
Barrès et les fondements intellectuels du nationalisme français.
Camus. Karl W.
Modler, Soleil et mesure dans l’œuvre
d’Albert Camus (L’Harmattan, 2000, 290 p., 70 F). L’auteur
de cette thèse de philosophie remaniée utilise certes des sources littéraires
mais à des fins philosophiques : il met en lumière certains mots-clés de
la pensée de Camus – « ambiguïté », « oscillation »,
« paradoxe », « négativité », mots gravitant autour de la
notion camusienne d’absurde. Là réside un des mérites de cet ouvrage :
montrer en quoi ces ambiguïtés, ces paradoxes, ces contradictions en cascades,
se heurtant, se reprenant, s’incluant, s’excluant, se télescopant à divers
niveaux, sont constitutifs de la pensée de Camus. À l’image de son corpus (Noces, L’Étranger, L’Homme révolté),
le travail est riche, mais là s’arrête la ressemblance. En raison de son
caractère thématique – mais aucunement réducteur –, l’ouvrage est par vocation
un objet d’étude ou un outil de travail pour les étudiants ou les spécialistes
de Camus. L’auteur colle à son sujet et n’en est jamais distrait. Est-il
dommage qu’il ne se soit pas un peu départi de son sérieux et introduit quelque
enthousiasme dans son propos, histoire de rappeler que Noces fut conçu comme un hymne à la joie de vivre ?
Catalogues. Les Ventes de livres et leurs catalogues : XVIIIe-XXe
siècle : actes des journées d’études, textes réunis par Annie Charon,
Elisabeth Parinet (École des Chartes, 2000, 208 p., 150 F, 28,87 €). Les amateurs d’histoire
littéraire des deux siècles écoulés ne trouveront dans ce volume qu’un article
sur « leur » période, mais un article essentiel : « Les
Grandes Collections de manuscrits littéraires », par Thierry Bodin, expert
près la cour d’appel de Paris. Documenté, précis et captivant du début à la
fin. La conclusion : « La dispersion de la collection Sickles marque
certainement la fin d’une époque. Une aussi vaste collection, presque
encyclopédique, n’est plus guère envisageable de nos jours, surtout à une telle
échelle : il y faut certes de très gros moyens, mais aussi beaucoup de
place. Une évolution du goût incite également l’amateur à se concentrer sur une
collection plus choisie en fonction de ses préférences […]. A cela s’ajoutera
bientôt une crise du manuscrit contemporain : le recours de plus en plus fréquent de l’écrivain à
l’informatique rendra peut-être impossible à l’avenir la constitution d’une
collection de manuscrits littéraires. »
Cendrars. Francis Boder : La Phrase poétique de Blaise Cendrars (Champion,
2001, 376 p., 240 F, 36,59 €). Ce numéro 7 des Cahiers Blaise Cendrars, sponsorisé par divers organismes suisses,
est le produit peu digeste d’un travail cependant réel. Il est légitime
d’étudier la phrase des romans de Cendrars – on l’a bien fait pour Proust – et
selon le programme du sous-titre : « Structures syntaxiques, figures
du discours, agencements rythmiques ». La méthode change de la
traditionnelle pêche aux figures du discours, encore qu’on la retrouve par la
bande. Mais les résultats de ces sondages ne vont pas au delà de ce qu’aurait
mis en évidence une étude plus intuitive et d’allure moins lourdement
scientifique. L’empathie due à l’auteur (pauvre Blaise !) fait défaut pour
animer cet ouvrage universitaire, et, si les travaux de la critique
cendrarsienne sont bien cités, la connaissance des lectures de l’écrivain et de
son contexte historique laisse souvent à désirer. Reste l’intérêt esthétique de
retrouver les phrases de l’aventurier des lettres, fort longues et riches, et
le plaisir intellectuel de les voir démembrées pour former comme de nouveaux poèmes
en vers libres.
Chansons.
Patrice Coirault, Répertoire
des chansons françaises de tradition orale (Bibliothèque nationale de
France, 2000, 640 p., 350 F, 53,36 €).
Le tome II de ce répertoire (le mariage, la vie sociale et militaire,
l’enfance) vient compléter le monument de Patrice Coirault commencé avec le
tome I (la poésie et l’amour) qui s’achèvera avec le tome III à paraître
(religion, crime et divertissement). Patrice Coirault n’aimait pas l’expression
« chanson populaire » pour ce qu’elle a d’inexact et lui préférait
curieusement celle de « poésie illettrée » pour définir la chanson
traditionnelle due pour une grande part à des poètes sans culture. Et dans son
travail d’inventaire poursuivi de 1890 à 1940, il est particulièrement soucieux
de noter ses soupçons de pastiches ou d’anachronismes (un simple point
d’interrogation nous alerte parfois sans que nous en connaissions la raison)
dans les milliers de références bibliographiques qu’il réunissait sur des
fiches classées par types de chansons, eux-mêmes divisés en plus d’une centaine
de sous-rubriques. Mais il lui arrive aussi d’écarter une chanson sans même se
justifier… Chacune des chansons de ce répertoire de 450 pages fait l’objet
d’une notice donnant, à défaut de la chanson elle-même, un résumé succinct et
une citation de quelques vers caractéristiques, les éléments de la rythmique et
l’alternance des rimes, enfin les références, nombreuses, qui permettent de se
reporter au texte original. Suivent les index : bibliographie du folklore,
sources anciennes, index des titres, des timbres, des incipit, – il faut
beaucoup de bonne volonté pour ne pas retrouver ce qu’on cherche ! Il faut
naturellement signaler que ce tome (et le suivant) ont été révisés, contrôlés,
complétés par Georges Delarue, Yvette Fédoroff et Simone Wallon. Ce répertoire
prend place parmi les usuels de l’histoire littéraire qui rencontre souvent des
références aux chansons folkloriques et enfantines. À ceux qui ne le croient
pas, souvenez-vous seulement de la rôde,
la rôde, qui n’a ni pieds ni piaude, et Ne
vous zeste zeste zeste, ah ! ne vous estimez pas tant.
Char. Didier Delort, René Char, la transparence et l’éclair (Éditions des Gémeaux, 2001,
428 p., 159 F). Un centième livre sur Char ! soupirera-t-on. Il est vrai
que le poète de l’Isle-sur-Sorgue est l’objet d’une sorte de curée toujours
recommencée de la part de certains universitaires. Cette étude sort un peu des
sentiers battus, non par l’étude de la thématique, qui a déjà été glosée et
ressassée par d’innombrables exégètes patentés, mais par certains aspects très
particuliers du poète qui sont envisagés ici et n’avaient guère été célébrés
jusqu’à présent. Tout se passe comme si Didier Delort avait choisi de montrer,
insensiblement mais avec une certaine ténacité, à quel point Char en était venu
à se pasticher lui-même et à « faire du Char ». Mieux encore, le
chercheur, qui a mis à profit certaines collections particulières, semble prendre
un malin plaisir à faire de la critique génétique et à dresser d’interminables
listes de variantes de manuscrits de poèmes, où il entre souvent dans le plus
extrême détail. On a du mal à garder son sérieux en lisant presque à chaque
page que ces variantes sont minuscules, voire microscopiques, et que nombre de
manuscrits ne diffèrent entre eux que par quelques virgules, un mot biffé ou
une date changée. Mieux encore, Didier Delort a tenté, pour chaque manuscrit,
d’en reconstituer minutieusement l’histoire, ce qui lui permet d’apporter de
curieuses précisions. Mais le titre même de son chapitre ne nous avait-il pas
déjà avertis ? La Fabrique de
l’éclair, lisons-nous en tête des 90 pages où tourbillonnent des myriades
de virgules et de mots isolés, que le chercheur est allé coller comme des
timbres-poste exotiques dans un album de petit enfant sage.
Chateaubriand. Chateaubriand visionnaire, recueil d’études publié sous la
direction de Jean-Paul Clément (Editions de Fallois, 2001, 152 p., 125 F, 19,06
€).
Cette publication, issue d’un colloque qui s’est tenu en juin 2000, peut être
considérée, par son thème, comme l’un des derniers avatars de la commémoration
de l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe.
Car ce recueil est fondé sur une lecture prophétique de ce livre-testament,
même si, par exemple, Paul Bénichou s’intéresse à René et au Génie du
christianisme. Chateaubriand est ainsi le devancier de son siècle, en
matière religieuse et politique, et un précurseur du nôtre. Loin de lire dans
ses « futuritions » des prophéties, les auteurs prennent garde de
recontextualiser sa pensée religieuse ou politique, tout en faisant ressortir
ce qu’elle peut avoir de moderne. Comme celles de Tocqueville ou Lammenais, ses
théories sont actuellement redécouvertes ou doivent l’être, car elles éclairent
notre rapport au XIXe siècle. Notre tournant de siècle, dans ses
bouleversements, est très proche de ces années 1830-40 qui voient à la fois
l’émergence des pouvoirs médiatiques et des idées démocratiques, sinon
« socialistes ». Relire Chateaubriand dans cette optique peut aider à
comprendre comment notre époque est advenue. Sommes-nous véritablement sortis
de ce long XIXe siècle ?
Chroniques. Jean Tordeur, L’Air des Lettres, préface de J. de Decker (Académie royale de
langue et de littérature françaises, Bruxelles, 2000, 338 p., 385 FB). Ce
recueil très homogène de brèves chroniques, parues de 1981 à 1989 dans le
journal bruxellois Le Soir, atteste
des dons de synthèse et de clarté particulièrement rares. Se gardant de tout flou
comme de toute vulgarisation, l’auteur sait parfaitement présenter, situer,
expliquer les livres dont il rend compte. Souvent, il part d’un sentiment ou
d’une impression, qui lui sert à définir l’écrivain, à nous introduire au cœur
du livre même. Pour brèves qu’elles soient, ces chroniques vont toujours à
l’essentiel, en même temps qu’elles s’attachent à donner au lecteur une idée à
la fois complète et précise de l’ouvrage examiné. Une grande variété y préside,
et l’on y voit défiler non seulement la littérature belge et française, mais
aussi l’histoire, la critique, et les littératures étrangères, auxquelles Jean
Tordeur se révèle très attentif. Il sait ainsi souligner ce que l’œuvre d’un
Segalen, d’un Larbaud, d’un Toulet, d’un Eliot, d’un Saba ou d’un Luxun ont
d’irréductible. Il se montre en particulier très réceptif à la poésie, et le
fait est assez rare chez les critiques pour qu’on le souligne ici. Peut-être
souscrira-t-on plus difficilement à certaines affirmations, comme d’écrire que
l’œuvre de Graham Greene est, « assurément, un des sommets de la
littérature contemporaine », ou que la traduction d’Emily Dickinson par
Alain Bosquet est « excellente » (traduire luxury par luxure est
ignorer vraiment un peu trop l’anglais). Une fois ce recueil lu, on constate
que l’éloge y domine sans partage, et que l’auteur ne fait point de réserve sur
les livres qu’il examine. Lorsqu’il s’agit des écrivains eux-mêmes, cette
sympathie est on ne peut plus opportune ; mais quand ce sont des livres de
critique ? On est par exemple surpris de voir Jean Tordeur consacrer un
article à la biographie de Barrès par Yves Chiron, sans en indiquer ni les
insuffisances ni certaines affirmations hautement discutables, voire comiques
(par exemple, Anna de Noailles définie comme « sensibilité riche, accordée
à la nature et à ses éléments, mais point exacerbée »). Mais ne chicanons
pas : Jean Tordeur est un critique tout à fait indépendant, nullement
asservi aux modes, dégoûté de « la dérisoire et honteuse magouille qu’est
trop souvent devenue l’édition » et qui, face à un livre, se laisse guider
par son plaisir, sa sensibilité et son flair littéraire. Un exemple que bien
des critiques pourraient imiter, s’ils étaient moins asservis ou moins légers.
Claudel. Claude-Pierre Pérez, Le Visible et l’invisible. Pour une
archéologie de la poétique claudélienne (Annales littéraires de
l’Université de Franche-Comté, 258 p., 110 F). Le très érudit
Claude-Pierre Perez poursuit ici le travail engagé dans Le Défini et l’inépuisable (1995). Il s’attache cette fois à mieux
saisir ce qui fait la complexité du rapport de Claudel à la science, la
détestation de la « science matérialiste » n’étant pas le tout d’une
attitude qui fait également place à une très grande curiosité ainsi qu’à de vraies
connaissances sérieusement méditées. Cette ambiguïté souvent soumise à des
lectures réductrices par les claudéliens exige, pour être comprise, qu’on la
replace dans un contexte philosophique, littéraire et scientifique qui a
beaucoup évolué, des origines romantiques de la modernité jusqu’aux avatars du
vingtième siècle. Claudel se trouve plongé dans une histoire intellectuelle
dont l’écheveau est ici soigneusement et clairement exploré, au titre d’une
« archéologie » menée avec tact et respect. Les lecteurs de Claudel
découvriront des arrière-plans épistémologiques qu’ils ne soupçonnaient
peut-être pas. Ceux pour qui l’ambassadeur occulte l’écrivain apprécieront les
discussions sur la connaissance scientifique, l’épistémologie romantique,
l’analogie au XIXe siècle ou les subtilités du néo-thomisme. Tout
cela présenté avec un grand luxe de citations parfaitement fondues dans une
démarche d’exploration rigoureuse et éclairante. On ne reprochera à cette étude
que sa tonalité parfois trop onctueuse, un style « coulant » très NRf des hautes époques, que l’on
aimerait plus sanguin (comme Claudel) et plus actuel, débarrassé aussi de
quelques tics (« on dit trop », « pas assez », etc.) qui
exagèrent son côté précautionneux. Bibliographie. Pas d’index.
Cocteau-Jacob.
Correspondance 1917-1944, texte
établi et présenté par Anne Kimball (Paris-Méditerranée, 2000, 648 p., 240
F) : 268 lettres, VIII appendices, une bibliographie, un index de quelque
1500 noms et titres (vue approximative), plus dix pages d’introduction. Un livre
de poids, résultat d’un travail mené pendant de longues années ; 181
lettres de Max Jacob, 87 seulement de Cocteau ont été retrouvées,
irrégulièrement réparties dans le temps. La période la plus riche est la
première décennie, particulièrement abondante dans les années 1922, 25, 26 et
27. Ensuite, de 1928 à 1938, quelques lettres espacées, comme des signaux de
leurs destins qui s’écartent. Enfin, un monologue tragique de Max Jacob – les
lettres de Cocteau étant perdues – d’avril 1942 au billet écrit le 29 février
1944 dans le train, « Nous serons à Drancy tout à l’heure. C’est tout ce
que j’ai à dire. » Pour sa plus grande part, cette correspondance fait
penser à un numéro de duettistes où chacun est rompu à toutes les roueries de
l’autre. La sincérité se noie dans l’hyperbole, l’enjouement masque la
tristesse, avec de temps à autre un déchirement de détresse. Et toujours, une
complaisance ludique entre gens qui jouent à « je t’aime moi non
plus ». Il s’en dégage un bel autoportrait de Max Jacob – mais a-t-il
jamais fait autre chose que sa propre parade ? En arrière-plan, la vie
littéraire et artistique, vue souvent par le petit bout de la lorgnette, avec
une foule d’informations et d’anecdotes jamais indifférentes. Bref, un livre
aux entrées multiples, jamais décevantes. Les notes d’Anne Kimball sont
abondantes, consciencieuses, mais manquent parfois de pertinence : à
utiliser avec modération.
Cravan. Antonia Logue, Double Cœur, roman traduit de l’anglais par Céline Schwaller
(Calmann-Lévy, 2001, 363 p., 130 F). Les amours de Mina Loy et d’Arthur Cravan
(nous avertit-on) : on frémit de penser à ce qu’un pareil sujet aurait
donné sous la plume d’éminentes romancières-biographes comme Françoise Giroud
ou Dominique Bona. Par chance, il en va tout autrement ici. L’Irlandaise
Antonia Logue, dont c’est le premier roman, n’a pas cherché à reconstituer par
le détail l’histoire des relations de Mina Loy et du boxeur-poète. Après s’être
documentée consciencieusement sur ses personnages, et aussi sur le boxeur
américain Jack Johnson, tombeur de Cravan, elle a tout intégré en elle-même et
fait table rase. Il en est résulté un véritable roman, sans l’ombre d’une
anecdote ni d’une reconstitution, mais d’une écriture extrêmement maîtrisée et,
disons-le, tout à fait extraordinaire. Aucun pittoresque, aucune mièvrerie,
aucune vulgarité gratuite, mais une logique parfaite de l’écriture, qui se
déroule d’un bout à l’autre du livre avec ce que Baudelaire aurait nommé
l’allure irrésistible et majestueuse des grands fleuves lyriques. Qu’on ne
croie pas cependant à un lyrisme envahissant ou hors de propos. L’auteur est
une romancière-née, et son livre est constitué de longues lettres échangées
entre Jack Jackson et Mina Loy, où chacun conte à l’autre sa vie passée. Cette
fiction, qui serait dérisoire chez tout autre romancier, ne donne à aucun
moment l’impression d’un procédé artificiel, et il faut plus que des dons
éclatants pour réussir un pareil tour de force. Il y faut une imagination et
une sensibilité de poète, qui sait être, à la fois et indifféremment, soi-même
et les autres. Antonia Logue est ainsi parvenue à se mettre à la place de Mina
Loy, de Jack Johnson et d’Arthur Cravan. Dans cette polyphonie, chaque lettre a
son style, sa vision du monde, sa voix différente – ce qui a, semble-t-il, été
bien rendu par la traductrice. L’auteur possède son sujet de l’intérieur même,
et elle ne le lâche jamais, car ce sujet, c’est elle qui l’a créé, tout comme
elle a créé sa propre forme. Son langage, à la fois divers et si contrôlé,
exprime une capacité permanente à créer un monde, capacité qui va très loin,
comme on s’en rend compte en lisant le récit des divers combats de boxe de
Johnson racontés par celui-ci, ou bien ce que le même nous dit des haines qu’il
suscita. Comme nous sommes loin du misérable bricolage, du lamentable bavardage
de tant de romanciers jeunes ou vieux, moulins qui ne moudent que du
vent ! Par sa puissance suggestive, par son écriture impeccablement tendue
et tenue jusqu’au bout, cet admirable roman vaut bien des biographies, et tous
les « premiers romans » du monde.
Curiosa. Helpey, bibliographe poitevin [Louis
Perceau], Étude sur le mot Godemiché,
suivi de Abbé du Laurens, Histoire
merveilleuse et véridique de Godemiché, et précédé d’une Introduction de l’objet par le marquis
Boniface de Richequeue (À Rome, Aux dépens de la Congrégation de l’Index, MMI,
65 p., pas de prix indiqué). À coup sûr le livre le plus original de ce début
de millénaire ! Tiré à cent exemplaires, il se présente comme un pur
produit Ikéa : muet, renfermé dans deux lattes de parquet en bon bois
blanc, et dûment maintenu par quatre vis qu’il faut dévisser pour voir le
contenu. On découvre alors qu’il s’agit de la réédition, lestement préfacée,
d’une savante étude de Louis Perceau, contrapétiste éminent, grimé pour la
circonstance en Helpey, qui la publia en 1920 en annexe de son livre Les Priapées d’Alexandre de Vérineau
(dans lequel se trouve l’inoubliable alexandrin « Aux crins embroussaillés
de ma verge en furie »). Suit un texte du XVIIIe, de Du
Laurens, fort drôle. Savantes précisions, références bibliographiques scientifiques,
anthologie de poésies peu connues sur les « bijoux indiscrets », et,
en cadeau, dans la préface, une singulière histoire de boules chinoises. La
réalisation matérielle vraiment peu commune semble constituer la signature de
l’éditeur, de l’éditrice plus exactement, et payse de Helpey. Attention, livre
dangereux : si vous le laissez traîner chez vous, vos enfants auront
infailliblement l’envie de le dévisser pour découvrir ce qu’il y a dedans.
Dames. Jean Chalon, Journal d’un biographe (Plon, 2001, 340 p., 129 F, 19,67 €).
C’est le leitmotiv de Jean Chalon, homme de répétitions et de récupération par
profession, que de déclarer hautement que tel fait divers aperçu en rentrant
d’un dîner chez Maxim’s « condamne l’époque ». Et ses ouvrages, qui
condamnent-ils ? L’homme pour qui une biographie « c’est comme
si on regardait quelqu’un dans sa salle de bains » a jugé essentiel de
faire connaître par le menu les agitations guère cogitantes du voyeur
mercenaire et domestique lui-même : tout y est, sauf les vieilles
célébrités annoncées en couverture (le fonds de commerce de l’auteur, Sand,
Nathalie Barney, Liane de Pougy, etc.), qui ne figurent guère dans l’ouvrage
qu’au titre de rappel ou par mention du chiffre des ventes. En revanche, les
« je viens de porter aux nues un livre qui ne vaut rien mais qui a été
écrit par l’une des copines de mon rédacteur en chef » (21 novembre 88) ne
manquent pas : c’est l’écume des jours des plumitifs mondains,
remerciements pour renvois d’ascenseurs, recommandations pour des prix,
publi-reportages, décorations, etc. Jean Chalon affiche des nostalgies
royalistes puériles et fétichistes (ah ! le morceau d’écorce du cèdre de
Marie-Antoinette !), n’écrit pas sans consulter son astrologue sur les
jours favorables et admire davantage Mircea Eliade depuis qu’il a appris que ce
dernier avait lu avec intérêt son Alexandra
David-Neel. C’est l’auteur dendrophile d’Un amour d’arbres (!), qui
gâche de la pâte à papier pour de telles insanités ? « Suis-je encore
en vie ? Suis-je mort ? Pas de réponse. » On ne saurait mieux
dire, mais observons une lueur d’espoir : l’éditeur annonce ce volume
comme le dernier de cette fastueuse série.
Daudet. Pierre Lepère, Le Petit Anarchiste (La Différence, 2001, 141 p., 89 F, 13,57 €).
Rien de plus crispant que ces romans où l’auteur entend absolument déverser
partout sa culture ou ce qu’il suppose tel. Dans ce petit roman transposant
l’assassinat (1923) assez mystérieux de Philippe Daudet, fils du célèbre
polémiste de L’Action française,
l’auteur ne nous épargne aucun stéréotype : un fils de famille révolté et
fugueur, une jeune Russe exilée et mystérieuse, un anarchiste veule, un
mouchard déguisé en voyageur de commerce, etc. Mais pourquoi pas ? Hélas,
le fils, qui se fait passer pour un certain « Isidore Ducasse,
étudiant », s’entend déclarer par la jeune Sonia, à propos des Chants de Maldoror : « C’est
un peintre italien pour qui je posais à Paris qui me [les] a fait découvrir, Amadeo
Modigliani. » Plus loin, un anarchiste nommé Tancrède raconte avoir visité
rue Hamelin un homme « couché sous plusieurs épaisseurs de couvertures et
de manteaux », un nommé Marcel Proust, dont il confie ingénument :
« si je suis devenu anarchiste, c’est en partie grâce à l’auteur d’À la recherche du temps perdu. »
Ailleurs, c’est à un autre anarchiste auquel – en 1923 – le nom du même Isidore
Ducasse est on ne peut plus familier. Etc. Visiblement, l’auteur a oublié de
mettre aussi en scène un personnage nous susurrant : « Autrefois, en
Arles, j’avais connu un peintre, un type bizarre, un peu fou, un Hollandais à
la barbe rousse qui s’était coupé l’oreille et qui signait Vincent des toiles
incompréhensibles… » Broder sur la réalité historique n’a certes rien de
mauvais en soi ; tout est affaire de talent. Simplement, depuis 1995,
Pierre Lepère a, indique le « du même auteur », publié un roman par
an. Peut-être est-ce préjuger de ses forces ou de ses dons ?
Debord. Guy Debord, Correspondance, volume 2, septembre 1960-décembre 1964 (Fayard,
2001, 316 p., 150 F). Beau volume, marges généreuses, petite chronologie par
année pour les distraits. Debord est un bon client pour l’histoire littéraire,
avec ses grandes lettres-manifestes d’une part, consacrées au mouvement, à ses
animateurs, à leurs objectifs, et avec ses vitupération télégrammesques, forme
dramatique par excellence (« Il vous est interdit ordures d’employer ma
signature à quelque fin de ce soit. Prenez-y garde. » – à Maurice
Lemaître, novembre 61). Tour à tour théoricien pointilleux et censeur
inexorable, il manie volontiers la plume comme un gourdin, dans une atmosphère
de tension et d’urgence parfois inimaginable. Les spécialistes apprécieront
l’apport aux études situationnistes, les flâneurs suivront avec curiosité les
intrigues nouées au sein de l’Internationale situationniste ou avec ses
différents interlocuteurs, alliés d’un jour ou ennemis de toujours (Pouvoir
ouvrier, Socialisme ou Barbarie, Ur,
Planète…). Entre deux excommunications apparaît furtivement un homme qui
goûtait les films de Resnais, les comics Guy l’Éclair et Prince Vaillant.
Moralité provisoire : « L’I.S est un vaste malentendu qui ira
loin ! » (6 décembre 1960).
Droits. Michel del Castillo, Droit d’auteur (Stock, 2000, 179 p., 85
F). Michel del Castillo fait partie des rares écrivains que leur plume suffit à
nourrir – il le redit fréquemment dans ce petit livre qui cherche à faire
entendre une voix raisonnable dans la cacophonie suscitée par les querelles sur
le droit de prêt en bibliothèque. La raison est ici du côté du rapport Borzeix,
endossé avec quelques nuances. Les autres positions défendues dans cette
affaire brûlante se trouvent identifiées à quelques noms, ceux de personnages à
qui Michel del Castillo, sans jamais se départir de son calme, n’envoie pas
dire tout le mal qu’il pense d’eux. Jean-Marie Laclavetine, Michel Onfray,
Baptiste-Marrey : différents visages, selon lui, de la démagogie et de
l’hypocrisie qui finissent, à coup de rodomontades et de gesticulations, par
faire oublier le fond de la question : le droit moral et matériel d’un
auteur sur son œuvre, y compris quand celle-ci fait l’objet d’emprunts en
bibliothèque (ce qu’une loi jamais appliquée reconnaît déjà). Michel del
Castillo se retrouve du côté de Jérôme Lindon, l’un des rares héros positifs de
ce tour d’horizon modérément polémique. Les éditeurs s’en tirent d’ailleurs
assez bien dans l’ensemble, malgré certaines réserves : Michel del
Castillo reconnaît à beaucoup d’entre eux une utilité incontestable dans la
« chaîne du livre », sans s’aveugler sur leurs insuffisances ou leurs
défauts. Tout en développant ses arguments dans une langue simple et une
argumentation sans effets de manche, il trace également un sommaire
auto-portrait qui laisse apercevoir un écrivain sympathique, sans prétentions
mais possédant une haute idée de la littérature et attentif à la leçon des plus
grands (souvent les moins compris), également respectueux des libraires qu’il
paraît bien connaître. L’évocation de son enfance démunie mais assoiffée de
livres, celle, discrète, de périodes difficiles de sa vie d’écrivain, lui
permettent de légitimer sa perspective : favorable à la perception d’un
droit d’emprunt au bénéfice des écrivains, surtout les jeunes qui démarrent et
les vieux trop souvent abandonnés sans ressources. Que des bibliothécaires
aient pu arriver au blocage que l’on sait étonne quand on lit ces pages de bon
sens.
Dumas. Alexandre Dumas père, Grand Dictionnaire de cuisine, préface
par Daniel Zimmermann (Phébus, 2000, 614 p., 450 F). Imposante et délectable
encyclopédie du goût du XIXe siècle, qui constitue le testament
littéraire de Dumas. Car on trouve ici tout l’art du romancier et du conteur,
qui consiste à raconter des histoires : « Pour se bien connaître en l’art
de la cuisine, il n’est tel que les hommes de lettres ; habitués à toutes les
délicatesses, ils savent apprécier mieux que personne celles de la
table ». À côté de quelques trois mille recettes, parfois inattendues ou
de son invention, on trouve là un historique des traditions culinaires
mondiales (Dumas a beaucoup voyagé), des digressions littéraires et de
savoureuses anectodes de tables. « Ainsi, disait-il, mon livre, sans
effrayer les praticiens, méritera peut-être la lecture des hommes sérieux et des
femmes légères. » Commencé durant l’été 1869, le manuscrit presque terminé
est confié à l’éditeur Lemerre qui demandera au jeune Anatole France de le
compléter après le décès de son auteur. Cette réédition a le mérite de
respecter enfin l’intégralité de l’édition originale, publiée en 1873, et
d’être agrémentée d’une remarquable iconographie d’époque.
Érotisme. Anonyme,
Mademoiselle M… (La Musardine,
« Lectures amoureuses de Jean-Jacques Pauvert », 2001, 247 p., 45 F).
Le mot verge a souvent, on le sait, un sens quelque peu différent au singulier
et au pluriel. La chaude, insatiable, exhibitionniste et irrésistible héroïne
de ce roman fort libre s’applique justement à réunir ces deux sens tout au long
de ses multiples aventures, où le martinet, les cravaches et les canules
alternent avec d’autres instruments plus… naturels. Et c’est non moins
joyeusement que l’auteur anonyme de ce roman flagellatoire – publié sous le
manteau aux débuts de l’ère De Gaulle, vers 1958-60 – a accumulé tous les
poncifs du genre. La jeune Monique, orpheline (encore une !) élevée dans
un couvent, a l’occasion de prendre du galon comme répétitrice dans un
pensionnat, où saphisme et fessées semblent les seules matières au programme.
Élèves, directrice, couples invités par cette dernière, tout le monde peut
apprécier ses capacités et ses charmes, dont elle refuse évidemment de faire
mystère. La fameuse « école du regard » est battue à plate couture
dans la description de ces petites cérémonies : loups de velours, lingerie
spéciale, dispositifs avec glaces et projecteurs, bref, le must de l’artisanat
et de la technique. Étonnant, surtout, le nombre de moines en action dans ce
livre ! Cette espèce humaine se faisant malgré tout assez rare dans la
société comme dans le roman contemporains, l’auteur aura cru bon d’en mettre
partout, comme la muscade, pour changer un peu. Véritables pères fouettards au
meilleur sens du terme, ils y côtoient une autre jeune orpheline
(décidément !), un petit cousin lubrique et maladroit, un oncle résolument
pervers, une mariée violée, une bonne idem, un célibataire « aux tempes
grisonnantes » (sic), des fillettes dociles et voyeuses. À la fin, les
moines font place à de non moins lascifs Annamites des deux sexes : Emmanuelle n’est pas loin. Mais, pour
reprendre le titre d’un bouquin ringard qui traînait à l’époque (1960,
toujours) dans les boîtes des quais, c’est plutôt La Volupté par la souffrance qui est décrite et magnifiée ici.
« Chair palpitante frémissant dans son ventre contracté par le désir… doux
frottement interne des rugosités dans ses entrailles ardentes… le claquement du
ventre sur ses fesses, tandis que des mains caressaient ses flancs. » Pour
un peu, ne se croirait-on pas dans un film de Robbe-Grillet ? Mais non,
voyons, car le célèbre agronome n’a pas pensé, malgré toute sa dilection pour
Sade, à y introduire des moines.
Duras. Dominique
Noguez, Duras, Marguerite (Flammarion,
2001, 254 p., 120 F). Dominique Noguez ne fait rien comme tout le monde :
marcher, rire, parler, écrire – tout fuse vers des diagonales étranges,
imprévisibles. C’est souvent agaçant : trop précieux, respirant le désir
d’être cute, avec un rien de
pédantisme normalien, compliqué d’excuses. Une dose de trop, et ce serait
Fumaroli. Il reste que sa liberté – de ton, de thème, de style – fait de lui un
passant unique, qui voit furieusement bien ce que la plupart aperçoivent à
grand peine. Avec cela, de la gaieté et une âme sensible, sans illusion pour
autant, capable d’authenticité. À qui s’appliquerait mieux qu’à lui l’adjectif
à la mode : « décalé » ? Ce qui veut dire toujours en
mouvement : une silhouette qui traverse l’écran, un « nu, vite »
qui traverse les images et les textes – au risque, souligné parfois avec
amertume, de demeurer transparent (« Et moi, muet, écrivain secret, toujours
secret, crevant du secret ! »). Il réussit avec son Duras, Marguerite, à dire tout cela de
lui-même tout un livrant un portrait qui fera date : les forces, les
faiblesses, les contradictions, le génie comme les traits les plus
insupportables de Duras (son « arnaque narcissique ») restitués avec
une acuité qui peut être cruelle sans cesser d’être admirative. À travers les
pages qu’il livre de son journal, parfois annotées et glosées dans
l’après-coup, nous approchons d’un peu plus près une femme réellement
exceptionnelle dont Noguez dit sa propre proximité des années 80 (jusque dans
ses rêves), puis son éloignement ultérieur. C’est le volet
« Marguerite » de l’ouvrage, dont Duras est évidemment la vedette
obsédante, mais où tout un petit monde germanopratin vient également faire ses
pirouettes souvent dérisoires. Mais Noguez préfère admirer que médire. Il ne se
trompe pas beaucoup, par exemple, en déclarant « prometteurs » (en
1989) Philippe Adrien, Minyana, Novarina. Il sait aussi soutenir Houellebecq ou
Renaud Camus (déjà ! Deux bonnes pages du 6 mars 1992), ce qui l’autorise
à de justes vacheries sur Christian Bobin (« spécialiste de la retape
affective, de la roublardise provinciale », promu « nouvelle Duras,
une Duras mâle, moins romanesque mais non moins vaticinante »).
Célébration et distance : les livres et les films, plus que leur auteur,
sont les vraies passions de Noguez. C’est pourquoi à la
« Marguerite » effeuillée dans la seconde partie du livre répond une
« Duras » mise en avant dans la première partie. A l’inverse donc des
bons vieux pavés universitaires, avant la « vie », nous avons
l’« œuvre ». Ce n’est pas ce qui surprendra le moins certains
lecteurs que le personnage intrigue plus qu’ils n’aiment ses livres ou ses films.
Il faut en fait un certain culot et un sens assez fin de la provocation pour
ouvrir sur un essai entièrement consacré à une analyse stylistique comme on
n’en fait plus mais comme on voudrait en voir refaire : loin de
l’impressionnisme journalistique qui ne parle jamais des textes et de leur alchimie verbale, loin des pesantes
constructions théoriques qui aboutissent au même résultat, Noguez montre qu’un
adjectif, un pronom, voire une faute délibérée font toute la différence – en
évitant pourtant « les délires dérivants auxquels une certaine modernité
puérile ramène l’analyse du texte littéraire (Meschonnic, les disciples
maladroits de Kristeva ou de Lacan) ». Et ce qu’il pratique sur les
textes, il le pratique aussi sur les films, où les voix, les silences, les
cadrages recèlent ces je-ne-sais-quoi qui métamorphosent une platitude en image
sublime. L’on comprend mieux, ainsi, ce qui a pu unir cinéma et littérature
dans les grands moments d’une aventure accompagnée par Noguez avec ferveur et
discrétion.
Essais. Jean-Luc Steinmetz, Les Réseaux poétiques. Essais critiques (Corti, 2001, 307 p., 150
F, 22,86 €).
On chercherait en vain un parcours quelconque dans ces réseaux poétiques, comme
un de Rimbaud à Jacottet en dix-huit
chapitres et autant d’étapes. Le terme de réseau vient ici suppléer la
faiblesse du français en ce qui concerne les substantifs du geste intellectuel
de lier, qui correspond bien
davantage au travail ici réalisé. Jean-Luc Steinmetz s’est en effet donné pour
objet une réévaluation attentive de lieux textuels rendus communs par une trop
longue fréquentation, qui passe par de curieux effets de dialogue entre
écrivains autant qu’entre critiques. Moins que de mettre au jour des influences
ou de restituer des lectures, il s’agit plutôt d’un vaste jeu, au sens où l’on
ferait jouer les écrivains les uns sur les autres, avec la liberté, celle du critique,
de lier où bon lui semble les hommes et les mots. Si on ne retient guère la
mise en jambe consacrée à la présence de Faust chez Rimbaud, le retour opéré
sur le « il faut être absolument moderne » fait mouche, qui troque
alors sa valeur de slogan pour le ton plus résigné et sceptique de l’amateur de
choses vieillottes et naïves, fameuses painted
plates. Réfutant ici un discours critique, l’auteur s’appuie ailleurs sur
la pointe fine de commentaires poétiques, ceux de Mallarmé et de Claudel
ébauchant l’idée d’une « nudité de Verlaine », ceux d’Artaud lisant
chez Baudelaire les éléments d’une réincarnation du texte poétique confisqué
par l’allégorique, ou encore ceux des hommages rendus à Mallarmé en 1926 par
Claudel ou Ponge. Ailleurs encore il travaille le lien au sein même de l’œuvre, comme en cette analyse d’un rêve
fraternel courant sous Maldoror. Si la réflexion un peu contournée sur
l’identité plurielle et dispersée d’Apollinaire donne parfois le sentiment
d’une errance sur de maigres pistes, la multiplicité des auteurs traités (il
faut y ajouter Breton, Jacottet, Michaux) permet de multiplier les approches
souvent fructueuses, comme par exemple cette lecture des premiers écrits de
Breton à la recherche d’un nouveau langage d’« à peu près ». En somme,
un recueil subtil et varié, qu’on souhaiterait parfois moins éteint de ton, et
qui, à défaut de tracer droit sa route, propose de courtes et belles
promenades.
Féminisme. Colette Cosnier, Le Silence des filles. De
l’aiguille à la plume (Fayard, 2001, 331 p., 134 F). À mettre entre toutes
les mains ! Masculines y compris, sinon en priorité. Colette Cosnier,
ancienne universitaire mais également romancière, sait fouiller efficacement
les archives et déchiffrer les manuscrits. Elle sait surtout présenter les
résultats de ses recherches de manière agréable, simplement, sans pathos et
sans jargon. La bonne cause qu’elle veut servir (comprendre les obstacles mis à
l’épanouissement des femmes au XIXe siècle) se trouve défendue sans
agressivité ni acrimonie, ce qu’apprécieront les plus réfractaires au discours
féministe. Les questions de fond posées par ce livre reçoivent ici des réponses
simples et claires et, sur certains points, nuancées. Si l’on veut comprendre
pourquoi les ambitions intellectuelles, littéraires ou artistiques de beaucoup
de femmes pourtant douées n’ont pas abouti, il faut en chercher la cause dans
la machinerie sociale et psychologique très élaborée construite tout exprès
pour les maintenir à leur place. On le savait, bien sûr, de manière assez
précise, depuis les travaux historiques de Michelle Perrot, de Christine
Planté, de Béatrice Didier et de beaucoup d’autres. Mais on en saisit mieux ici
la puissance à l’examen de cas concrets, grâce à de nombreux journaux intimes
de jeunes filles du XIXe siècle, éclairé par la relecture de
première main d’une quantité considérable de programmes scolaires, de manuels,
de journaux et revues destinés aux filles, etc. Colette Cosnier n’a pas cherché
à présenter un modèle historiographique érudit et rigoureux ; elle a pensé
plus pertinent de traverser le siècle en tous sens en recherchant ce qu’il y
avait de commun dans les épreuves subies par des femmes parfois célèbres
malgré tout (Eugénie de Guérin, Virginia Woolf, Anaïs Nin, Marie Bashkirtseff),
parfois inconnues ou méconnues (Marie Pape-Carpantier, Aurélie Weiler,
Geneviève Bréton, Marie Lenéru, Catherine Pozzi). Les handicaps qu’elles ont
rencontrés et, pour certaines, surmontés, sont la plupart du temps le fait des
hommes, naturellement, mais souvent aussi des femmes – Berthe Bernage et ses Brigitte, parmi beaucoup d’autres, n’ont
pas grand-chose à envier à Mgr Dupanloup. Parmi les chapitres les plus
intéressants de l’ouvrage, on notera celui qui s’en prend à Molière, à son École des femmes et à la douteuse
postérité de la pièce. On lira aussi avec intérêt un chapitre original sur le
rapport des filles aux mères et aux pères, d’où ceux-ci ressortent quelque peu
exonérés des soupçons qui pouvaient les viser : les filles les plus libres
et les plus aventureuses ont souvent été encouragées par des pères trop
facilement vilipendés. Tout ce qui concerne Marie Bashkirtseff (dont Colette
Cosnier est une spécialiste) retiendra également l’attention. Grâce à une
lecture de première main de son journal manuscrit (tronqué et travesti dans les
éditions qui en ont été faites jusqu’ici), on découvrira une personnalité dont
la vigueur et l’audace n’ont été que trop occultées. Grâce à de telles
pionnières, les « paroles étouffées » des femmes d’autrefois retrouvent
vie et « délivrer la captive », rêve impossible au siècle dernier,
n’est plus tout à fait une utopie. Bibliographie et index.
Flora Tristan. Evelyne Bloch-Dano, Flora
Tristan : la femme-messie (Grasset, 2001, 320 p., 132 F, 20,12 €).
Il serait intéressant de faire le bilan des évolutions de la biographie
popularisée, depuis les temps très anciens d’André Maurois, spécialisé dans les
vies romantiques. Ce genre increvable, qui avait connu une certaine éclipse,
fait preuve aujourd’hui d’une vigueur renouvelée. Les interdits des années 60
et 70 paraissent bien oubliés et l’on voit s’effectuer la jonction entre les
travaux universitaires et la manière romancée, pour le plus grand profit de
figures auparavant trop sommairement étudiées. Le goût du récit, avec son attrait
pour le pittoresque, les reconstitutions impressionnistes, les coups de théâtre
et les malheurs, se marie de nos jours fort bien avec la recherche
consciencieuse, le goût de l’archive et l’histoire sociale et culturelle la
plus sophistiquée. Les motivations idéologiques sont bien sûr pour quelque
chose dans cette renaissance, et ce n’est pas tout à fait un hasard si beaucoup
de figures féminines bénéficient en priorité de ce nouveau syncrétisme.
L’ouvrage d’Evelyne Bloch-Dano (auteur d’un Madame
Zola qui avait remporté le prix des lectrices de Elle en 1998) est assez typique de ce mouvement. C’est à Stéphane
Michaud, universitaire des plus sérieux, que l’on doit l’édition scientifique
de la correspondance de Flora Tristan (aux Presses de l’E.N.S.), ainsi que
plusieurs collectifs de haute tenue (voir aussi son article du Maitron), comme l’on doit à Francis
Ambrière bien des travaux érudits, mais c’est Mme Bloch-Dano qui en effectue la
mise en musique, avec efficacité et sans prétention. Elle exploite avec habileté
les ressources de romanesque d’une vie en effet étonnante, en insistant sur les
contradictions de son sujet et sans dissimuler parfois sa perplexité, voire sa
discrète désapprobation devant certains épisodes. Désordonnée dans les faits,
la vie reconstruite s’adapte sans douleur à un schéma des plus
classiques : à « L’apprentie » succède « La paria »,
qui s’efface derrière « La femme de lettres » pour laisser enfin la
place à « L’Apôtre ». Si l’époque s’y prêtait encore, un librettiste
en ferait un opéra – il suffirait de puiser : paroles, décors,
costumes, tout y est, agréablement distribué. Stéphane Michaud n’aura jamais le
grand prix des lectrices de Elle ;
Mme Bloch-Dano semble au contraire très bien placée pour récidiver. Beaucoup de
notes rapides, pas d’index, naturellement, ni d’iconographie – ce qui surprend,
vu le sujet.
Gastronomie. Marie-Claire
Bancquart, Fin de siècle gourmande
1889-1900 (PUF, 2001, 160 p., 129 F, 19,67 €). Un parcours des
tables fin-de-siècle, agrémenté d’une couverture glacée avec mille-feuille
papier, qui tranche heureusement sur l’ordinaire fond de sauce brun des opus
pufiens. Les préoccupations alimentaires du Célibataire obsédé par la Fraude
universelle sont bien connues, et occupent une place importante de
l’universelle déploration à laquelle se livrent volontiers des écrivains qui,
de Zola à Huysmans, usent et abusent de la métaphore du ventre et de ses
fonctions. Nous le savions, vous le saviez, Marie-Claire Bancquart n’en
ignorait rien. Alors, pourquoi avoir consacré à la question un (certes mince)
ouvrage qui remue les mêmes sauces dans les mêmes casseroles, aurait dit
Huysmans, et l’avoir truffé de banalités décourageantes ? Reconnaissons à
l’auteur une originalité, avoir fait un crochet par la poésie (Laforgue,
Apollinaire), pour pimenter un peu notre ordinaire. Mais qui se contentera des
relevés thématiques et des résumés qui tiennent ici lieu d’analyse, au point
que l’ouvrage tout entier relève à la fois de la conversation de salon et du
cours de premier cycle universitaire ? Le tout frise la désinvolture
lorsque l’auteur, en conclusion, propose quelques réflexions qui auraient fait
un beau support d’analyse pour une introduction (« En écrivant ce livre,
j’ai été frappée de la corrélation qui s’établit entre la manière dont
l’écrivain conçoit la nourriture et la manière dont il écrit. Écrire entre
aussi dans le corps »). Gageons qu’il s’agit là d’une tentative de
conquérir de nouveaux publics à la critique savante, comme le laisse penser le
titre un rien frauduleux, car de gourmandise il n’est guère question dans le
long procès qu’intentent les mangeurs à la malbouffe version IIIe
république. En somme, un ouvrage léger, de style plaisant, qui fera le cadeau
idéal pour une Fête des mères culturelle.
Ghelderode. Michel de
Ghelderode, La Halte catholique. L’Homme
sous l’uniforme, préface de Jacqueline Blancart-Cassou (Académie royale de
langue et littérature françaises, 2000, 320 p., prix non indiqué). Publiés
respectivement en 1922 et 1923, ces deux recueils de contes de Ghelderode
révèlent déjà la manière ghelderodienne, nourrie d’un fantastique flamand âpre
et populaire. Car les trente histoires rassemblées ici s’inscrivent dans la
lignée de Demolder, Eekhoud, Verhaeren et Hellens. Mais l’influence de peintres
comme Bosch ou Bruegel se fait aussitôt ressentir. À travers ce faisceau de
sources, dont certaines images ont charmé et fasciné son enfance, se dessine
pourtant « l’unité d’une vision du monde qui demeurera celle de Ghelderode
[à savoir] une confrontation entre trois partenaires : Moi – le Monde –
Dieu ». Ghelderode y convoque déjà certains personnages récurrents dans
son œuvre à venir et les visions angoissées et obsessionnelles de la Femme et
de la Mort dont apparaissent ici les premiers avatars. Cependant, L’Homme sous l’uniforme offre, de par
son titre même, moins d’échappées vers le surnaturel pour tendre à un réalisme
subjectif, qui le rapproche, curieusement, de La Halte catholique. Et déjà ils sont comme l’annonce, la promesse
de l’univers tourmenté et merveilleux de Sortilèges.
Gracq. Jean Pelletier, Julien Gracq. Vérité et légendes (Éditions du Chêne, 2001, 172 p.,
175 F). D’un homme en retrait, à la sensibilité rétractile, Jean Pelletier
parvient à dresser un portrait par touches, qui, sans jamais sombrer dans
l’écueil de l’anecdotique, atteint à la part essentielle de l’êtreté d’un écrivain secret, Julien
Gracq. Loin du personnage érémitique dans lequel l’a figé la légende, ce
dernier se révèle un être chaleureux, intègre et fidèle. Car ce qui caractérise
le parcours littéraire et personnel de Julien Gracq, c’est bien cette
fidélité : à des lieux (St-Florent-le-Vieil, Nantes), à des lectures
(Verne, Hugo, Rimbaud), à des rencontres (André Breton, José Corti). La
vocation de l’écriture obéit chez lui au rigoureux travail de traduction de la pensée. Et si son œuvre s’apparente à
un embarquement vers l’incertitude, « c’est en “sage”, avec l’énergie de
sa vie qu’il témoigne de ce qu’il croit, ses vérités où l’art d’écrire mêle les
légendes à la vie. »
Guilloux.
Louis Guilloux écrivain, textes réunis et présentés par Francine Dugast et
Marc Gontard (Presses universitaires de Rennes, 2000, 251 p., 140 F, 21,34 €).
Ce collectif reprend les actes du colloque Louis
Guilloux écrivain tenu à
l’Université de Rennes en 1999. Divisé en quatre sections (« Louis
Guilloux, un écrivain dans l’histoire », « Louis Guilloux et ses
pairs », « Quelques thèmes majeurs » et
« L’Écriture »), il apporte des précisions sur le parcours de
l’écrivain, tant en ce qui regarde sa trajectoire sociale (Jean-Charles
Ambroise) que ses liens avec les revues et les institutions littéraires de
l’entre-deux-guerres (Michèle Touret, Philippe Baudorre). Il met également en
évidence des textes peu connus de Guilloux (comme Papagnacco analysé par Anne Roche, ou Histoires de brigands et Le
Lecteur écrit, qu’étudie Henri Godard). Christelle Bourguignat présente
sommairement les archives conservées à Saint-Brieuc, sans donner, hélas, la liste
des auteurs avec lesquels Guilloux a correspondu. L’ensemble est de bonne tenue
et prendra place dans les bibliothèques aux côtés de la biographie de Guilloux
publiée en 1998 par Yves Loisel.
Houssaye. Arsène Houssaye, De Profundis, édition d’Emmanuelle Obringer (La Chasse au Snark,
2001, 240 p., 145 F). S’il y a les inhumations précipitées, n’y a-t-il pas
aussi les exhumations précipitées ? Houssaye est-il vraiment un romancier
méconnu, et en quoi ? Était-il opportun de rééditer cette première œuvre de
lui, parue en 1834 ? Tel est ce qu’on se demande en lisant ce roman
parodique plutôt longuet. Certes, la préface, elle aussi un peu longuette et où
se sont glissés de bouts de thèse de doctorat, nous assure qu’il s’agit là
d’une sorte d’anti-roman, remarquable par ses « mises en abyme », ses
épigraphes parodiques, l’incertitude du propos, etc., etc. Tout cela était
connu depuis longtemps à propos des Romantiques. Plaisante au début, la lecture
du roman d’Houssaye finit par lasser, et l’on se dit que la parodie sans trêve
ni répit constitue elle aussi un procédé, et qu’elle n’a comme tel rien
d’intéressant ni de bien original. Emmanuelle Obringer a sans doute étudié
consciencieusement, dans sa thèse, les « romanciers secondaires, mineurs,
inconnus », mais elle s’en exagère un peu les mérites, et, de surcroît,
semble parfois bien brouillée avec l’histoire littéraire. Ainsi, une note
d’elle indique que Le Petit Pierre
(1820) de Latouche « constitue le modèle prétendu du Moine de Lewis » lequel Lewis mourut en 1818 et avait publié The Monk en 1795. Au lecteur de décider
par ailleurs si, dans la préface, Gavarny et Cornemin sont des coquilles ou des
erreurs de l’auteur. L’Histoire de France joue elle aussi des tours à la
préfacière : elle confond la folâtre Marguerite de Bourgogne avec Marie de
Bourgogne, fille de Charles le Téméraire. Au fait, pourquoi, dans ses
vingt-quatre pages de préface, la même juge-t-elle parfaitement inutile de
préciser chez quel éditeur parut l’édition originale et unique de De Profundis ? Mais peut-être
pense-t-elle que la bibliographie, l’histoire littéraire et l’Histoire tout
court sont des genres « secondaires, mineurs, inconnus »…
Hugo. Albine Novarino, Victor Hugo, Juliette Drouet. Dans l’ombre du génie (Editions
Acropole, 2001, 167 p., 94 F, 14,33 €). Cet ouvrage, le dernier des déjà
nombreux sur le chapitre Hugo-Drouet, appartient à une collection au nom
révélateur de ses ambitions : « Les Couples célèbres », qui mêle
les modernes Marilyn Monroe et Kennedy, ou Grace Kelly et Rainier aux antiques
Antoine et Cléopâtre. Sur le thème de la muse et du poète – plus précisément de
la circulation entre passion amoureuse et inspiration poétique –, l’auteur
réécrit, à la façon d’un roman à l’eau-de-rose, la vie de Hugo depuis la
rencontre de janvier 1833. Les jugements psychologisants et les réflexions à
l’emporte-pièce le disputent à des traits d’humour (voulus ?), par exemple
lorsque Juliette Drouet, dans sa loge, avant de succomber au charme du poète,
lui murmure : « O temps, suspends ton vol… » Pas d’inexactitudes
flagrantes, semble-t-il, mais le style et le propos nuisent au sujet, brodé sur
les motifs poésie, amour, souffrance et sacrifice. Au moins ce livre aura-t-il
atteint ce qui semble un des objectifs de la collection : faire rêver la
ménagère de moins de cinquante ans.
Huysmans. Joris-Karl Huysmans, À propos. Interviews, réponses &
opinions, présentées par René-Pierre Colin (Séquences, 2001, 99 p., 75 F,
11,43 €).
Au tournant du siècle, l’interview est un genre neuf, aux modalités encore
imprécises : les textes que rassemble René-Pierre Colin sous un titre que
n’aurait pas désavoué Huysmans témoignent des tâtonnements des journalistes,
hésitant à céder le pouvoir de l’impression personnelle au profit de la voix,
brute, de l’écrivain. Et quelle voix, quand il s’agit de Huysmans, toujours
éruptif et inattendu, capable de s’enflammer à l’évocation de « la
pourriture bien gratinée, bien faisandée » de la société parisienne, puis
de faire respirer à son intervieweur de la pâte
à exorcisme… Il y a deux livres dans ces 99 modestes pages, l’un qui offre
le plaisir d’entendre un dévastateur « Huysmans en liberté », l’autre
qui propose, suivant la préface, une réflexion sur la mise en scène progressive
de la parole de l’écrivain dans la presse littéraire. Ces deux qualités étant
réunies dans un volume élégant et soigné, on voit mal comment une personne
pourvue d’un coupe-papier en état de fonctionnement pourrait y résister.
Journal intime. André Fraigneau, Papiers oubliés dans l’habit. Carnets
1922-1949, textes réunis et annotés par Dominique Villemot (éd. du Rocher,
2001, 274 p., 135 F, 20,58 €). Notre temps est à ce point friand de journaux
intimes que certains écrivains n’hésitent pas à publier eux-mêmes le leur,
comme si la moindre ligne notée au jour le jour par ces prodiges contemplant
leur nombril était promise à l’immortalité. Il n’en va pas exactement ainsi
avec ces textes de Fraigneau, extraits de carnets laissés par l’auteur à sa
mort en 1989. L’ensemble, qui se situe de 1922 à 1949, est cependant un peu
inégal, parce qu’il constitue un mélange de notations quotidiennes, parfois
très cursives, de méditations plus développées et de réflexions souvent
décousues. Tel est bien le danger de ce type d’inédits : publiés en volume
séparé, ils perdent de leur intérêt, et ne sauraient vraiment retenir que les
spécialistes de l’écrivain. Partagé – sans déchirement – entre les beaux
garçons et les jolies filles, Fraigneau y note ses émois d’adolescent, puis ses
réflexions sur l’amour et l’érotisme, et certaines de ses rencontres (assez
peu, finalement). À noter aussi un intéressant catalogue des snobismes de 1924
vus par un adolescent : Journal d’un
Parisien de dix-sept ans. Un certain éclectisme de goûts fait osciller
Fraigneau entre toute une littérature 1900 (Péladan, Bourges, Wilde, Barrès) et
son ami Cocteau. Stendhal et la Grèce ne cessent par ailleurs de le fasciner,
tout comme une certaine recherche de Dieu. De belles notations sur Le Grand Meaulnes : « Tout le
livre sent la terre mouillée, le froid aigre et l’on entend cet étonnant
silence des routes droites, sans pittoresque où le pas sonne sur des mystères
imprévus. » Mais pourquoi y a-t-on accroché une note sur Alain-Fournier
précisant que ce roman est, « avec sa Correspondance
avec Jacques Rivière, la seule œuvre importante de cet auteur » ?
Comme si Fournier avait écrit quinze ou vingt livres… À parcourir ces inédits,
on espérait aussi y trouver, par exemple, des précisions sur les rapports
ambigus de Fraigneau avec Marguerite Yourcenar, rapports transposés dans Feux et Le Coup de grâce. Il n’en est rien, sans doute parce que Fraigneau
était, en l’occurence, pudique. Et aussi parce que c’est finalement une
illusion de croire que ce type d’écriture peut révéler des secrets
biographiques. Demeurent le style, et une certaine façon de réfléchir sur
soi-même et les autres, tout en répétant sa propre solitude.
Leiris. Michel Leiris, Le Merveilleux, texte établi, présenté et annoté par Catherine
Maubon (Didier Devillez, Bruxelles,
2000, 92 p., 100 F). En mars 1926, Michel Leiris vient de se marier et il a
besoin d’argent. Comme d’autres membres du Surréalisme avant lui, il contacte
le célèbre couturier, mécène et collectionneur Jacques Doucet. Ce dernier a
engagé Breton quatre ans plus tôt comme conseiller artistique et
bibliothécaire, mais aussi Desnos et Aragon qui lui fournissent des dossiers sur
la littérature contemporaine et sur l’érotisme. En contrepartie d’une
rémunération de 300 francs par mois, Leiris doit fournir à Doucet, en trois à
quatre mois, un essai sur le merveilleux. Au moment où il commence à s’éloigner
du Surréalisme et où il a déjà derrière lui la part la plus significative de
son œuvre surréaliste (Simulacre, Glossaire, j’y serre mes gloses, Point cardinal – achevé et non publié –,
avec pour exception, Grande fuite de
neige, écrit en septembre), « Leiris n’a pas pour autant renié l’objet
qu’il avait dès l’origine assigné à sa quête ». Le présent volume
reproduit intégralement le dossier de Leiris conservé à la bibliothèque
littéraire Jacques-Doucet, ainsi que six lettres échangées entre Leiris et
Doucet à l’occasion de cette rédaction, entre le 31 mars 1926 et le 14 décembre
1927. Leiris s’efforce à une tentative de définition précise et détaillée, mais
il « finit par détruire l’objet jusque-là inconditionné de son
désir ». Il considère le merveilleux dans ses manifestations écrites car
« c’est là qu’il est susceptible de se montrer, sinon avec le plus
d’intensité, du moins à l’état de plus grande pureté ». Dans l’étude du
merveilleux comme révolte contre le rationnel, il rend longuement hommage à
Nerval, dont les premiers poèmes participent de cet état d’esprit de libération
absolue de l’imagination, de délivrance du « joug immonde de la
raison ». Une place importante est aussi consacrée à Rimbaud et
Lautréamont qui font table rase de la raison et établissent le merveilleux à
l’état pur, à Jarry qui dévalorise la raison en la poursuivant logiquement
jusqu’à ses conséquences les plus absurdes, et à Poe et Villiers de l’Isle-Adam
pour lesquels la raison est une source de merveilleux qu’ils poussent jusqu’aux
extrêmes limites de la conjoncture. Cami et Roussel sont mentionnés, et Maldoror et Fantômas portés aux nues, sans réel développement. L’absence de
Soupault, Eluard, Desnos, Aragon, Crevel, Péret et surtout Breton est
significative. Leiris fait un travail de deuil avec le « pape du Surréalisme ».
En appendice figurent des notes sur les films comiques américains – Mack
Sennet, Charlot, Dudule, Picratt – qui contribuent beaucoup selon lui à
l’atmosphère du merveilleux moderne, en étant la forme de poésie la plus neuve
de toutes. Certes, ce travail constitue un matériau inédit de l’époque surréaliste
et un témoignage important sur l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de Leiris,
mais l’inachèvement de cet essai – dont l’auteur reconnaît, dans la lettre
qu’il adresse à Doucet le 14 décembre 1927, qu’il n’y a pas lieu d’être
satisfait, avouant son mécontentement face à un dossier qui lui demanderait
encore beaucoup de travail – est regrettable. En fait, le merveilleux
n’intéresse plus Leiris : il est devenu ce qu’il nommera plus tard
« ce mot si lumineux qu’il m’aveugle ».
Livre. Frédéric Barbier, Histoire du livre (Armand Colin, 2000, 304 p., 140 F). Cet ouvrage
synthétique, structuré et informé, s’adresse a priori à un lectorat d’étudiants, ce qui n’empêche pas une
lecture agréable en raison de la diversité des approches : l’arrière-plan
historique, ainsi que les analyses de nature sociologique, donnent sens à des
informations plus techniques, liées à la fabrication du livre et de l’imprimé.
On découvre l’émergence des métiers du livre : copistes, libraires,
marchands et colporteurs, imprimeurs, éditeurs et auteurs. Depuis le manuscrit
de l’Antiquité jusqu’à l’écran de l’ordinateur, on saisit le processus
d’évolution des idées et de la culture à travers le support de l’écrit. Henri
Barbier ne fait qu’évoquer le XXe siècle, l’analyse prenant fin en
1914. C’est un choix raisonnable, l’objectif étant d’offrir au lecteur les
clefs permettant de comprendre l’actuelle révolution des nouveaux médias. Plus
précisément, on perçoit, à travers l’évolution des techniques de fabrication du
livre et des réglementations concernant sa diffusion, comment a pu se
constituer l’identité de l’auteur et l’affirmation de son statut au sein de la
société. L’histoire de l’écrit est elle-même l’histoire d’une culture en
gestation, qui s’organise progressivement en un système complexe de pouvoirs
politiques et économiques dans un jeu de rapports de forces entre liberté
d’expression, ferveur de connaissances, mouvements de démocratisation et, d’un
autre côté, contrôle de l’information, protections des privilèges de tous
ordres.
Livre
(bis). Histoires de
l’École Estienne. 1889-1939. De la Belle Époque à la Drôle de Guerre (APEE,
Bibliothèque de l’École Estienne, Paris, 100 F). Les « histoires »
d’Estienne se confondent avec l’histoire littéraire. En créant cette école en
1889, la Ville de Paris a doté les métiers du Livre de l’enseignement jusque-là
réduit à l’apprentissage ou à peu près. Les professeurs n’y furent pas toujours
de purs techniciens, mais souvent, selon les matières, des « hommes de
lettres ». Georges Lecomte en fut directeur, mais aussi président de la
Société des Gens de lettres et Secrétaire perpétuel de l’Académie
Française ; Eugène Grasset, qui transmit le cours d’histoire et de dessin
de la lettre à George Auriol, Robert Bonfils, Maurice Brianchon, Mathurin
Méheut, Henry de Waroquier sont des artistes du Livre dont la réputation a
dépassé le milieu professionnel. Et les élèves, donc : Decaris,
Fontanarosa, Louis Ferrand, Soulas, et bien sûr Doisneau, graveur lithographe
de la promotion 1929 (comme plus tard Siné, qui n’en est pas peu fier). Ce
petit livre est bien sympathique. Et l’on attend les deux suivants (1940-1968
et 1969-2000).
Malraux. Sophie de Vilmorin, Aimer encore (Gallimard Folio, 2000, 325 p., 56 F, 5,49 €).
L’auteur confie dans l’avant-propos de ce court texte de souvenirs :
« J’écris donc pour livrer la vérité des événements survenus pendant la
dernière partie de la vie d’André Malraux, qu’il a passée à Verrières, dans la
maison de ma famille. » Mais c’est par le portrait de la tante
« Loulou » – Louise de Vilmorin – que s’ouvre le récit, portrait qui,
malgré la fascination que cette femme a pu exercer sur sa nièce, laisse une
impression contrastée : les anecdotes donnent l’impression d’une
séductrice folâtre qui n’a pas su déceler le génie littéraire de Malraux :
« Que me raconte-t-elle ? les sentiments, l’homme, son influence sur
son œuvre à elle : pas du tout son œuvre à lui. » Leur relation,
telle qu’elle est décrite dans les premiers chapitres, prend vite un tour amer.
Sophie de Vilmorin, restée auprès de Malraux après la mort de sa tante, devient
progressivement sa compagne. Comment succéder à une telle femme ? Une
courte scène ajoute au caractère ambigu de la relation que Sophie de Vilmorin
semble entretenir avec sa tante : « Je l’imitais beaucoup,
malheureusement sans grâce. J’ai même essayé d’écrire, mais aux premières
lignes qu’elle a lues : – Toff, arrête ! Tu n’as aucun
style ! » On est tenté de donner raison à Louise. Et pourtant Aimer encore a un intérêt pour la
connaissance des dernières années de Malraux. L’auteur donne un récit
intéressant de certains événements. Ainsi de la légende autour de l’affaire du
Bengladesh : « Je suis extrêmement ennuyé. Indira Gandhi m’a invité à
participer à une table ronde d’intellectuels, qu’elle organise pour essayer de
résoudre le problème du Pakistan. Je n’y crois pas. Aussi, j’ai écrit pour
refuser, disant que les paroles ne servent à rien, que seule l’action était
efficace. Ma réponse a été interprétée comme si je voulais aller me battre, et
elle a été publiée dans les journaux ! / Mais, qu’est-ce que vous allez
faire ? / Pour le moment, je ne peux pas m’en sortir. / Et il a fait
semblant. » Mieux, il s’est pris au jeu et a commencé à mettre en place,
de manière visiblement désordonnée, le projet. Sophie de Vilmorin fait aussi un
plaisant récit de la période pendant laquelle Malraux compose La Tête d’obsidienne, si féconde en vues
sur la création artistique, mais aussi de la période du séjour à la Salpêtrière,
à l’origine de l’écriture de Lazare,
ou encore d’événements plus discrets mais fascinants pour les possibles dont
ils sont le signe, comme le court récit de la rédaction entreprise d’une œuvre
de fiction – après tant d’années d’abandon de ce genre – sur la
Résistance, roman dont le titre devait être Non,
et dont elle cite quelques lignes, un dialogue entre des Résistants.
Malraux (bis). Jean-Claude Larrat, André Malraux (Librairie générale
française, 2001, 286 p., 44 F) ; Rémi Kauffer, André Malraux, 1901-1976. Le roman d’un flambeur (Hachette
Littératures, 2001, 312 p., 120 F). La ministre de la Culture a donné en
février dernier le coup d’envoi de l’année Malraux et, après le coup de chapeau
de Jack Lang en 1996, la célébration du centenaire prouve à nouveau la dette de
nos « dirigeants » envers l’un des derniers
« intellectuels »… Les deux ouvrages, le premier d’un universitaire
spécialiste de l’auteur, le second d’un journaliste et historien, réaffirment
l’ambivalence du geste commémoratif : l’envers pédagogique, soit revenir
en arrière pour mieux comprendre la vie de celui qui s’est abondamment
auto-commenté ; ou l’envers populaire – sans rien de péjoratif –, ici plus
littéraire, soit réécrire à la manière de
un roman. Jean-Claude Larrat offre un « portrait littéraire »,
véritable essai sur les œuvres de Malraux – la biographie, significativement,
est rejetée à la fin – assorti d’une importante bibliographie commentée ;
car c’est avec toute la critique qui l’a précédé et surtout en dialogue avec
Jean-François Lyotard (Signé Malraux,
1996) que ce livre est écrit. Un chapitre novateur est consacré aux
« identités » de Malraux, question négligée d’après l’auteur, la
critique s’étant selon lui trop consacrée à son (prétendu) égoïsme en oubliant
à quel point son œuvre est fondée d’une part sur le « moi en
mouvement » bergsonien et sa vie, d’autre part sur des incarnations
mythiques successives. Les autres mises au point sont tout aussi essentielles,
sur la question du lyrisme et de l’universalité ou sur celle de l’art. Quant à
Rémi Kauffer, il plonge le lecteur au cœur d’une fiction censée malrucienne,
justifiant son projet par l’auto-mythification de Malraux : le héros, avec
tous les caractères de l’aventurier-type, part à la conquête de sa vie dans une
suite de chapitres qui déploient son mythe, de l’autodidacte et pilleur de
temples au combattant d’Espagne futur ministre. L’essai de Jean-Claude Larrat
se lit comme un roman. On peut toujours lire un roman.
Maupassant.
Olivier Frébourg, Maupassant, le
clandestin (Mercure de France, 2000, 188 p., 92 F, 14,03 €).
La biographie s’ouvre sur ce propos de Maupassant placé en épigraphe :
« Je tiens ma vie tellement secrète que personne ne la connaît. Je suis un
désabusé, un solitaire et un sauvage. Je travaille, voilà tout, et je vis d’une
façon tellement errante pour être isolé, que pendant des mois entiers, ma mère
seule sait où je suis. Personne ne sait rien de moi. » L’écrivain, qui a
écrit, en dix ans, trois cents contes et nouvelles, six romans, des récits de
voyage et des chroniques, n’aimait pas l’autobiographie. Il s’est conduit
volontairement en clandestin et a mené, selon l’expression de sa mère,
« une vie de poulain échappé ». Olivier Frébourg a voulu essayer de
soulever le voile du mondain énigmatique à l’appétit sexuel insatiable, de
l’individu éthéromane et érotomane. Journaliste normand né à la littérature
avec Flaubert et Maupassant, l’auteur présente une errance dans la topographie
de l’écrivain, un voyage-enquête ponctué de multiples rencontres. Il s’en rendu
sur les lieux (« Il fallait retourner sur ses traces, comprendre pourquoi
il est toujours vivant. Ça me paraissait fou que les biographes de Maupassant
évoquent si peu ces lieux dont beaucoup ont peu changé ») – Miromesnil,
Fécamp, Etretat, Yvetot, Tôtes, mais aussi Paris ou la Sicile – à la recherche
de l’écrivain pour ressentir ses impressions personnelles. Ce périple est
éclairé par une connaissance de l’œuvre, par la correspondance de Maupassant
avec Flaubert, par ses rencontres avec Bouilhet, Zola, Daudet, Huysmans, etc.
L’autre particularité de cet hommage est de proposer des confrontations avec
d’autres biographies, comme celle de Paul Morand, Vie de Guy de Maupassant (1942), ou avec les biographes eux-mêmes.
Olivier Frébourg est aussi allé jusqu’à l’hôpital psychiatrique de
Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen, afin de questionner les médecins sur
les traces de la folie dans l’œuvre de celui qui, atteint de syphilis et de
démence, fut interné le 7 janvier 1892. Maupassant,
le clandestin est une biographie romancée et atypique. L’entreprise est
certes décalée et anticonformiste, mais le biographe n’évite pas les écueils de
l’anecdote.
Mauriac. Violaine Massenet, François Mauriac (Flammarion, 2000, 450 p., 149 F). Cette
nouvelle biographie de Mauriac est riche de nombreux inédits : lettres et
manuscrits provenant du fonds Mauriac de la Bibliothèque littéraire
Jacques-Doucet, documents communiqués par Jean Mauriac, dont certains sont
reproduits en fac-similé dans un dossier de près de 40 pages, en annexe… Cette
documentation abondante, mise en valeur par un art certain de la citation,
contribue à modifier subtilement, par de simples déplacements d’accent, l’idée
que l’on se fait de Mauriac. Tout le talent de Violaine Massenet est de donner
ainsi à voir Mauriac dans une proximité familière. L’histoire de son engagement
dans la vie publique – de la guerre d’Espagne à la guerre d’Algérie – est
retracée au plus près de ses incertitudes de chrétien et d’humaniste. De la
même façon, si l’œuvre est présentée, sans surprise, selon l’ordre
chronologique des parutions, l’ambition de la biographe, en recourant aux
chapitres retranchés, aux lettres, témoignages et comptes rendus, semble être
de saisir quelque chose de la mémoire d’une écriture. C’est cette attention à
la dimension du mémorable qui donne au livre tout son charme. Parce que
Violaine Massenet pense qu’« aucune vie ne commence à la naissance »,
le prologue généalogique se présente comme une exploration de ce que Jean Delay
appelle l’« avant mémoire » de Mauriac. Parce que Violaine Massenet
aime en Mauriac « le mémorialiste des destins éphémères et oubliés »,
elle entretient à son tour le souvenir des morts qui jalonnent la vie du
romancier, à commencer par celui de son père Jean-Paul. De loin en loin, des
méditations à l’irréel du passé reprisent ces destinées brisées, fugitivement
prises en charge par la biographe, vies minuscules crayonnées en marge de
celle, mémorable, de Mauriac. C’est à de tels plaisirs, romanesques, qu’invite cette
biographie qui n’a certes pas l’ambition d’être une somme
« définitive », mais qui, riche en informations, donne à lire Mauriac
avec une chaleur communicative. Le reproche que l’on fera à ce livre est à
porter au compte de l’éditeur. Les ouvrages de la collection « Grandes
Biographies », posés en ouvrages de référence, présentent un apparat
critique assez important dont, en moyenne, une trentaine de pages de notes.
Celles-ci sont malheureusement à peu près inutilisables, faute de situer avec
précision l’origine de la citation (le numéro de page est presque toujours
omis). On notera, pour finir, qu’au moment où sortait le François Mauriac des éditions Flammarion, Fayard rééditait
l’ouvrage, dirigé par Jean Touzot, que les
Cahiers de l’Herne avaient en 1985 consacré au romancier : on trouvera
dans ces miscellanées quelques-uns des textes que Violaine Massenet invite à
lire – telle lettre de Mauriac ou tel article de Colette.
Michaux.
Colette Roubaud commente Plume précédé
de Lointain intérieur d’Henri Michaux
(Gallimard Folio, 2000, 306 p., sans prix marqué). Un ouvrage dont
l’intérêt tient principalement à son dossier documentaire et à la pertinence
des rapprochements proposés entre le recueil et de multiples autres œuvres
poétiques ou critiques. Mais si Colette Roubaud a indéniablement beaucoup à
dire, elle le met mal en valeur. L’étude, longuette, voire bavarde, peine à
susciter une attention constante. On s’agace des microdigressions : la
nostalgie est forcément Sehnsucht,
l’opposition des sexes renvoie au yin et au yang, etc. Les truismes sont
martelés : il ne faut rien moins qu’un encadré pour nous révéler que, si
Littré indique qu’humour est un mot anglais, « plus personne ne songerait
aujourd’hui […] à en restreindre la pratique à l’Angleterre. » Certaines
formules laissent songeur : l’auteur, puisque Life is but a stage, classe Shakespeare dans « la grande
famille du cirque », ou s’interroge pour savoir si la haute stature de
Michaux a pu l’inciter à évoquer le requin-marteau, un grand poisson comme chacun
sait ! Les études rythmiques manquent de précision. Dans « La
Ralentie », la fréquence des n
renverrait au thème de la haine : on rigole, car si Michaux avait écrit q
ou p, n’est-ce pas, on aurait sans doute érotisme ou analité. L’attitude qui
consiste à se mettre à l’écoute des mots qui résonnent dans les phrases par
jeux phoniques reste contestable (il faudrait déployer tous les échos
possibles : si « Ralentie, on tâte le pouls des choses » devient
Râle-anti-honte-hâte-l’époux-dèche-ose,
pourquoi pas Ras-lentille-on t’a-te-le
pou, etc ?), et si elle a pu susciter des lectures innovantes, ce
n’est pas le cas ici. Enfin la relecture a été mal faite (page 158, une note et
un encadré donnent exactement la même information ; page 177, on annonce
une partie que l’on a lue bien avant).
Michelet. Michelet
entre naissance et renaissance (1798-1998), actes du colloque du
bicentenaire, Vascueil, septembre 1998 (Presses universitaires Blaise-Pascal,
2001, 374 p., 160 F, 24,39 €). Cette publication, qui réunit les dix-huit
communications du colloque du bicentenaire organisé par l’Université de Clermont
en 1998, revient sur plus d’un siècle d’histoire de Michelet, au premier comme
au second degré. Car, comme l’indique Simone Bernard-Griffiths dans sa
présentation, il s’agit ici de mesurer à la fois la réception de Michelet – et
son image – et la façon dont lui-même écrit l’Histoire, extra ou
intradiégétique. L’un des apports les plus intéressants de ce colloque est de
réaffirmer l’importance de Michelet en tant que symbole républicain, au même
titre que Hugo : fêté officiellement par la Troisième République en 1898,
il possède, selon Vivian Kogan, toutes les caractéristiques d’un
« intellectuel » de notre époque, par son engagement politique –
qu’il défende les hommes, la nature ou les animaux… Ressuscité par les
colloques et les publications du bicentenaire, Michelet semble toutefois
davantage appartenir à l’histoire de l’histoire – l’historiographie (on se
reportera avec profit au bilan historiographique que propose Simone
Bernard-Griffiths) : ses vertus militantes, littéraires et politiques,
paraissent depuis un siècle avoir perdu de leur vigueur.
Mirbeau. Octave Mirbeau, Contes cruels, édition établie et présentée par Pierre Michel et
Jean-François Nivet, 2 volumes (Les Belles Lettres/Archimbaud, 2000,
554 et 668 p., 150 et 175 F). Bizarre : une édition publiée en
2000 qui cite en bibliographie des volumes à paraître en 1990 ou 1991 ! Il
s’agit en fait d’un « reprint » de l’édition Séguier qui vit le jour
en 1990. Rien, à l’exception du format, n’a été modifié. Jean-François Nivet,
baptisé Nivert dans le premier tome, nous apprend qu’il n’a pas été le moins du
monde consulté lorsque cette réédition a été mise en chantier. Observation
économique : à une tendance mirbellienne inflationniste (il pleut des
« romans nègres » attribués à Mirbeau par Pierre Michel) semble
répondre une tendance déflationniste puisque cette nouvelle édition est
nettement moins chère que la précédente.
Morand. Paul Morand, Chroniques 1931-1954. Édition établie et préfacée par Jean-François
Fogel (Grasset, 2001, 652 p., 168 F). Ce recueil rassemble quelque trois cents
chroniques, extraites de neuf recueils publiés de 1931 à 1954. L’ensemble est
forcément inégal, mais le choix – d’ailleurs bien fait – est varié, les textes
étant regroupés par thèmes et en deux grandes sections : les Hommes et la
Terre. Le succès étant venu rapidement au nouvelliste et au romancier, Morand,
vers 1930, s’est fait chroniqueur, genre bref et rapide qui paraissait lui
convenir à merveille. Malheureusement, et comme pour ses romans et nouvelles,
il aura parfois été victime de sa facilité, ou plutôt de sa trop vaste
production. Le public commença à se lasser d’une signature qu’on voyait un peu
trop partout. Au soir de sa vie, Morand regrettera vivement d’avoir trop publié
de livres et trop fait de journalisme. Il eût pu, en effet, s’abstenir de
donner certains de ces articles, qui tournent fâcheusement au moraliste
populaire. C’est plutôt dans les portraits d’hommes et les évocations de villes
qu’il excellait. On trouvera donc de belles évocations de ses amis Philippe
Berthelot, Proust, Larbaud, Dabit, Ella Maillart, Brancusi. D’autres, comme
celles de Mauriac ou Maurois, gens qu’il n’aimait guère et qui le détestaient,
ne sont pas exemptes d’une certaine politesse mondaine et académique, qui
étonne chez lui. Pour l’Histoire, on oscille des pages excellentes sur Pepys à
une dissertation sans intérêt sur Beaumarchais. De même, presque toute la
section intitulée « Lectures » est des plus banales, presque fade
(curieuse bévue, p. 245 : « le Suisse Senancour »). Mieux
encore, tout au long des treize pages d’une conférence sur « l’Amérique du
sud et nous », Morand réussit à ne jamais citer le nom de Lautréamont !
Remarquables sont par contre certains portraits de villes, genre dont il
s’était fait une spécialité : Lyon, Conques, New-York, Rio, Londres. C’est
justement pour l’Angleterre, la vie anglaise, la campagne anglaise, la
civilisation anglaise, qu’il ressent peut-être la plus grande admiration, au
risque de se répéter parfois un peu. Au fond, Morand, qui était, par sa
naissance, un bourgeois, et par sa formation, un diplomate, reste à bien des
égards un homme de l’époque de l’Entente cordiale, de surcroît fort méfiant à
l’égard de la Russie. Il n’aime guère non plus la S.D.N. et le dit nettement.
Plusieurs de ses chroniques exaltent une certaine civilité, fruit pour lui de
la vraie civilisation. Certains de ses traits, reconnaissons-le, font toujours
mouche, ainsi ses « Devoirs du Français à l’étranger », destinés à
réagir contre l’attitude insupportable – et qui dure toujours en 2001 – de nos
compatriotes dès qu’ils ont franchi les frontières de l’Hexagone. Mais c’est
visiblement l’avenir de la race blanche, qu’il voit assez compromis, qui hante
Morand. Il se sent le spectateur lucide et désabusé du déclin de l’Europe,
déclin qu’il avait pu mesurer dès 1917 et que ses livres ne feront dès lors que
répéter. Cela explique certaines de ses prises de position, voire des déclarations
comme celle-ci, d’une inexactitude flagrante : « Imaginons une
Hollande aux mains des Orientaux : quel marécage et que seraient devenues
leurs tulipes ? » Et que dire de la vingtaine de chroniques de
l’Occupation, recueillies ici sous les titres de « La défaite » et
« La France maigre » ? Elles sont loin d’être les meilleures du
volume. Pourtant, telle phrase ne reste-t-elle pas elle aussi toujours valable
aujourd’hui : « Les événements sont venus tardivement révéler à la France
qu’elle n’était plus le nombril du monde, ni même le centre de l’Europe ».
D’aucuns penseront que Morand s’était fourvoyé et qu’il aurait dû tourner sept
fois sa plume dans son encrier, ou carrément s’abstenir de publier. Mais alors,
il eût dû le faire dès 1933, époque où, dégoûté par les scandales et la
décadence du régime parlementaire, il rédigea une chronique pour réclamer moins
d’immoralité (singulier soupir de la part du futur auteur d’Hécate et ses chiens !), se
terminant par le fameux : « Nous voulons des cadavres propres ».
Reste aussi que si l’on se mettait à choisir deux cents chroniques de n’importe
quel écrivain, il serait sans doute difficile de n’en trouver aucune où il ne
déraillât point d’une manière ou d’une autre. On lira donc ce gros volume en
sautant certaines pages et en s’attardant, pour les savourer, sur de nombreuses
autres, qui témoignent des dons divers, du style et de l’acuité de regard d’un
écrivain victime de son succès.
Moyen Âge. La
Trace médiévale et les écrivains d’aujourd’hui, sous la direction de Michèle
Gally (PUF, collection « Perspectives littéraires », 2000, 256 p.,
139 F). L’ouvrage, cohérent et varié, interroge la réception de la littérature
médiévale aujourd’hui, en étudiant la présence de la « médiévité »,
ou représentation imaginaire de cette période, dans les productions
contemporaines, textuelles et cinématographiques. Son originalité tient à la
diversité des réflexions réunies sous la forme d’articles brefs, travaux
universitaires, ou témoignages montrant sans médiation l’imbrication du médiéval
et de l’actuel. La parole est d’abord donnée aux écrivains : entres
autres, Yves Bonnefoy explique la place des romans bretons dans sa poétique de
la présence, et Florence Delay sa rencontre avec Jacques Roubaud et la matière
de Bretagne, qui préluda à leur pièce
Graal soixante treize. L’ensemble est
ponctué de deux intermèdes, des extraits d’Italo Calvino, de Pierre Michon ou
de Thomas Mann, et un scénario de Jean-Claude Biette sur Barbe-Bleue/Gilles de
Rais. Les mises au point scientifiques sont toujours sérieuses, parfois peu
novatrices (Laurent Flieder sur la relation des Grands Rhétoriqueurs aux
Surréalistes), souvent bonnes (Pierre-Marie Joris sur Dante et Cingria, Massimo
Bacigalupo sur Dante, Cavalcanti et Pound ou Eliot), rarement inefficaces (même
si on peut rester sceptique devant la lecture psychanalytique du Roi Pêcheur de Gracq par Jean-Charles
Huchet). On passe par les représentations attendues de la trace médiévale, mais
les analyses comparées de l’Excalibur
de John Boorman et du Lancelot de
Bresson (Laurence Giavarini), et de la bande dessinée de François Bourgeon,
inspirée de la légende de Mélusine, Le
Dernier Chant des Malaterre (Jean-Jacques Vincensini), sont neuves et
convaincantes. Là comme ailleurs (Vincent Ferré, sur Tolkien et Chrétien de
Troyes), récrire le Moyen Âge, ce n’est pas importer des motifs mais bâtir des
mythes nouveaux : mythe de la création désenchantée dans le Merlin de Michel Rio (Mireille Séguy),
mythe occidental de l’amour fou, né de la traduction célèbre de Tristan et Iseult par Bédier (Alain
Corbellari). Un ouvrage captivant, en phase avec les réflexions actuelles sur
l’anachronie, qui fait le point sur le Moyen Âge dans la création
contemporaine, en comparant notre représentation de ce temps à ce qu’il fut pour
lui-même : « un passé de formes et d’images, [qui interroge] sa
propre époque. »
Mythes. Isis,
Narcisse et Psyché, entre Lumières et Romantisme. Mythe et écritures, écritures
du mythe, études réunies par Pascale Auraix-Jonchière avec la collaboration
de Catherine Volpihac-Auger (Presses universitaires Blaise-Pascal, 2000, 398
p., 180 F). Que ce titre à rallonges est un mauvais présage, dans son
incapacité à définir un objet qui soit autre chose qu’un carrefour !
Gérard Loubinoux le dit fort justement, et avec une pointe de regret, dans son
avant-propos, il est bien difficile de faire éclater les frontières des
spécialités universitaires, tant en ce qui concerne les disciplines que les
spécialisations par « siècle » : le présent volume prouve que
l’unité thématique ne suffit pas à mettre en place une transdisciplinarité qui
soit autre chose qu’une collection hétéroclite. De quoi s’agissait-il ? De
donner suite au magnifique ouvrage de Max Milner, On est prié de fermer les yeux, autour des trois mythes du « regard
interdit » (« objet dilemmatique » selon les termes de
l’impayable quatrième de couverture), Isis, Narcisse, Psyché. Belle ambition,
qui en restera à ce stade, la plupart des contributeurs s’efforçant davantage
de prouver leur habileté que d’enrichir la réflexion commune. Comme de juste,
c’est Max Milner en personne qui donne à tout son monde une belle leçon de
critique, en proposant une lecture magistrale du thème du miroir chez Gautier.
D’autres tirent leur épingle du jeu, qui ne se contentent pas de piocher ici et
là dans la caverne du syncrétisme les éléments de constructions vides de sens.
Ainsi, d’Agnès Spiquel, qui analyse finement l’évolution du traitement d’Isis
par Victor Hugo, au sein d’une méditation sur la poésie comme fille du silence ;
ainsi de Gérard Loubinoux, qui, à partir des sistres de Carmen,
retrace les principes d’une fusion de l’égyptienne Isis et de la bohémienne sur
la scène de l’Opéra ; ainsi de Béryl Schlossman qui convoque l’aura
benjaminienne et Psyché au service d’une lecture du regard baudelairien. Ce
n’est pas que le reste du volume soit dépourvu de curiosités
intéressantes : Alain Montandon relisant le Nouveau Narcisse de Goethe, Monique Streiff Moretti décrivant la
constitution du mythe de l’origine isiaque des tarots, Sabine Zaalene analysant
les représentations de Narcisse dans la peinture du XVIIIe ou
Marie-France Rouart la Psyché de César Franck, pour ne citer qu’eux, méritent
également l’attention. Hélas, c’est davantage que n’en peut leur accorder un
lecteur épuisé d’avoir traversé des pages de variations guère neuves sur le
thème « Isis, figure de la figure », comme si la critique littéraire
universitaire ne trouvait plus d’intérêt à la littérature en dehors des
sentiers battus des lectures métapoétiques.
Nodier. Charles Nodier, Contes satiriques, édition de Christine Marcandier-Colard (La
Chasse au Snark, 2001, 165 p., 110 F). La cause est entendue : toutes les
rééditions de Nodier sont bienvenues, puisqu’elles contribuent à faire lire les
textes d’un auteur essentiel, à la fois totalement ancré dans le XIXe
siècle débutant, et soucieux de revitaliser l’héritage de la Renaissance
française. Cet amoureux de Rabelais, de Cyrano, de Diderot et de Sterne
appréciait les tours et les détours d’un genre romanesque qui n’était pas
encore l’outil sociologique que Balzac allait forger. Le jeu, l’ironie et le
plagiat étaient les armes favorites de Nodier : rien à voir, donc, avec la
catégorie restrictive du conte fantastique dans laquelle certains enferment
encore ses récits brefs. Les « Contes satiriques » que réédite
Christine Marcandier-Colard (« Hurlubleu », « Leviathan le
long », « Zérothoctro-Shah », « Voyage pittoresque et
industriel dans le Paraguay-Roux et la palingénésie australe ») ont en
commun de mettre en scène des voyages imaginaires à la manière de Cyrano ou de
Mercier. Les notes éclairent de nombreuses allusions, sans alourdir la lecture.
Elles soulignent les parodies et parfois l’aspect polémique du propos. Mais pas
un mot sur le choix d’un titre qui surprend. La dimension satirique des textes
n’est guère perceptible, elle masque même ce qu’ils ont de léger et de
spirituel. Le lecteur peu informé pourrait ainsi croire que le titre est de
Nodier lui-même, ce qui n’est pas le cas (ses Œuvres dites complètes
font état de « contes en prose »), mais cette invention, que l’on
pardonnerait aisément à celui qui avait fait du faux un des moteurs de son
imaginaire, est peu admissible chez un éditeur moderne. Par ailleurs, ce
dernier devrait songer à la pérennité de ses produits : chaque page lue se
détache irrémédiablement du dos mal collé.
Ormessonade. Jean d’Ormesson, Une autre histoire de la littérature
française. 5. Le Romantisme (Librio, 2001 [1998 pou l’édition originale],
156 p., 10 F, 1,52 €).
Jean d’Ormesson débite pour les impécunieux ses œuvres immortelles en tranches
minces, qui enrichiront l’éditeur davantage que l’intellect du lectorat
populaire visé. Dix francs, c’est aussi le prix d’une grosse boîte de pâté pour
chat. On a goûté, on préfère encore le pâté.
Perec. Georges Perec, Théâtre I (Hachette Littératures, 2001, 132 p., 79 F). Maurice
Nadeau a récemment évoqué la savoureuse appréciation concernant « le jeune
Perec » qui ne fera jamais rien (voir Histoires
littéraires, n° 4, p. 100). On peut lire de ce « raté » la
réédition d’un volume publié à l’origine chez Hachette POL en 1981. « On ne parle pas assez des pommes de
terre », proclame avec conviction l’un des six personnages de La Poche Parmentier, créée à Nice le 12
février 1974. Cette réplique définitive – presque aussi belle que le fameux
« on devrait jamais quitter Montauban ! » des Tontons flingueurs – donne le ton d’une
pièce proche par certains aspects de ce que l’on a nommé le théâtre de l’absurde. Ionesco est
d’ailleurs cité obliquement dès les premières répliques. Mais Shakespeare n’est
pas loin non plus chez ce fervent adepte de la réécriture. On ne dira donc
jamais assez que la pomme de terre existe et Georges Perec s’emploie à le
démontrer en pince-sans-rire. Quant à l’Augmentation
(théâtre de la Gaîté-Montparnasse, 26 février 1970) ou Comment, quelles que soient les conditions sanitaires, psychologiques,
climatiques, économiques ou autres, mettre le maximum de chances de son côté en
demandant à votre chef de service un réajustement de votre salaire, il
s’agit de l’exploitation désopilante des possibilités offertes par un
organigramme en folie. Binarisme pas mort. Un grand moment d’humour à ne pas
rater.
Pinget. Le Chantier Robert Pinget :
bibliographie, inédits, manuscrits. Colloque de Tours, juillet 1997
(Jean-Michel Place, 2000, 420 p., 160 F). Denses et intéressants, ces
actes d’un colloque mené à Tours en 1997, peu avant la mort de l’écrivain
suisse, parcourent avec rigueur et scrupule une œuvre exigeante. Une vingtaine
de communications précises en forment l’armature et ménagent entre elles de
nombreux échos. Cherchant à en définir le ton propre, Mireille Calle-Gruber,
Eugenia Leal, Véronique Dhalet, Felizitas Ringham ou Béatriz Vegh insistent sur
les hésitations d’une parole qui semble toujours se récuser, optant pour le
signal plutôt que la parole, pour la lettre non envoyée, l’imperfection, etc.,
bref, qui érige le « quant-à-soi » en mode d’être. Pierre Taminiaux
montre que l’opposition axiologique entre faire et ne pas faire perd son sens
quand, l’écriture se voyant dépouillée de toute efficace référentielle ou
héroïque, divertissement et désœuvrement ne font qu’un. John Philips étudie
l’inconscient collectif et personnel à l’œuvre dans le récit érotique Fable et Ruth Amossy révèle les liens
entre discours social et autoréflexivité. Pour l’intertextualité, les échos de
Cervantès fournissent à A. Tenaguillo y Cortázar l’occasion d’une belle étude
sur la lecture et la reprise comme vol de l’écriture, tandis que Monsieur Songe entraîne Laurent Adert vers l’aïeul Teste. Clothilde Roullier
se saisit du motif du château pour enquêter sur la genèse et l’architecture des
textes, dont Aneesa Higgins montre qu’ils conservent un mouvement d’oscillation
entre structure et chaos. Enfin, les derniers articles se consacrent au théâtre
de Pinget dans ses rapports à la scène, à la caméra, à la radio, etc. Puis
viennent une série d’inédits : des historiettes absurdes (filiations
complexes, culture d’un champ de blé en appartement, etc., qui rappellent
curieusement le russe Daniil Harms), un bref dialogue en jargon de linguiste,
un texte tendre sur Marie-Madeleine « canonisée pour faire endêver les
punaises de sacristie », une lettre à Beckett, etc. Une bibliographie
impressionnante complète le volume. Le tout est rythmé par une iconographie
abondante (photographies, œuvres graphiques de Pinget, frontispices de certains
livres rares de sa bibliothèque, clichés de manuscrits, affiches des pièces,
etc), dont, seul bémol, on regrette la piètre qualité, les images souffrant
d’un mauvais détramage. Mais cela reste un défaut mineur dans un excellent
ensemble, dépourvu, le fait mérite d’être noté, de ces articles thématiques planplan
qui meublent trop de colloques monographiques.
Politique. Yves
Guchet, Littérature et politique (Armand
Colin, 2001, 351 p., 150 F). « [D]es œuvres dont l’objet
principal n’est nullement la politique, mais bien l’agencement de situations
dramatiques et tragiques animant des personnages qui leur sont
confrontés » : voilà la littérature selon Monsieur Guchet, juriste.
On ne s’étonnera donc pas de trouver dans ce triste produit à l’usage
d’« élèves préparant… », d’un côté beaucoup de résumés d’œuvres, sans
aucune réflexion sur les genres, de l’autre de vagues biographies validant in fine l’engagement de certains
écrivains, le sésame de Monsieur Guchet. « Il demeure que la politique y
est présente ». Oui, certes, mais à aucun moment n’est analysée la
jonction du fait littéraire et du fait politique ; tout au plus un écrivain
peut-il réagir aux événements majeurs de son époque, faire des choix et nous le
dire clairement SVP ! Le reste, c’est de la littérature. Du coup, tout est
lu et cité au premier degré (« Sans doute est-ce là l’opinion de
Corneille » – puisque Cinna le dit) quoique, parfois, ils exagèrent,
ces écrivains (« Avec emphase, Chateaubriand commente »), et la
poésie de la fin du XIXe siècle – complètement ignorée – est priée
de s’exprimer plus clairement si elle veut que Monsieur Guchet, après Julia
Kristeva, daigne s’intéresser à ses rapports à l’anarchisme et à la crise de
l’État bourgeois. Il faut dire que les compléments bibliographiques nous
renseignent assez sur les maîtres penseurs qui fondent la réflexion
guchetienne : A. Maurois, P. Vandromme… À ce petit jeu là, Louis Reybaud,
avec ses Jérôme Paturot (1842 et
1848, dates non fournies par Guchet), l’emporte haut la main sur Michelet,
Saint-Simon et le Bossuet de ces Oraisons
Funèbres qui sont fort aises d’être oubliés.
Pologne. La France et la Pologne. Histoire, mythes,
représentations, textes réunis et présentés par Françoise Lavocat (Presses
universitaires de Lyon, 2000, 385 p., 145 F, 22,10 €). Actes d’un colloque qui a tenu ses assises en 1998.
Intéressante « Balade au pays d’Ubu », par François Rosset, de
Lausanne (s’il n’y avait pas de Suisse, il n’y aurait pas de Suisses). Michel
Bernard étudie thématiquement et lexicométriquement l’usage du mot Pologne dans les textes littéraires
français jusqu’à notre époque. De Thérèse Lassalle, « En amont du
mythe : d’Alexandra Kossakowska à ‘Wanda’ : quelque réflexions sur le
choix d’un titre », étude sur la « Wanda » du recueil posthume
de Vigny, Les Destinées, paru en
1864. Les historiens du Théâtre-Libre d’Antoine trouveront profit à la lecture
de « L’Épisode parisien de Gabriela Zapolska », par Tomasz Kaczmarek.
Le volume contient également une étude d’Anita Staron sur ce Teodor de Wyzewa
qui a sa place dans l’histoire du Symbolisme français, et une autre de
Catherine Coquio sur Mecislas Golberg, qui clôt les actes de ce colloque qui
s’est tenu à Lyon, c’est-à-dire nulle part.
Ponge. Philippe Sollers, Francis Ponge (Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui »,
2001, 191 p., 80 F, 12,20 €). Le siècle avait 55 ans et Sollers à peine
pointait sous Joyaux quand il rencontre Ponge. En 1963, il signe ce livre que
l’on pourrait presque dire écrit à deux, en raison de l’étroitesse des
relations qui s’étaient établies entre les deux hommes. Mais tout a une
fin : en 1974, en pleine radicalisation politique de Tel Quel, le poète est cité par Pleynet dans un article attaquant
Braque et, n’ayant pu obtenir un droit de réponse dans Art Press, il finit par rompre par un tract virulent, Mais pour qui donc se prennent maintenant
ces gens-là ? Une violente polémique a lieu et la même année, une
autre présentation, confiée à Marcel Spada, remplace celle de Sollers.
Trente-huit ans après la brouille et treize après la mort de Ponge, ce document
redevient donc disponible, accompagné d’une préface rappelant brièvement son
histoire. Suivant le principe de la collection, le volume rassemble une étude,
qui conserve son intérêt critique, des documents et un choix de textes.
Bibliographie et chronologie sont mises à jour, non l’anthologie : une
annexe aurait pourtant permis de restituer la sélection originale tout en
intégrant quelques extraits des nombreux textes postérieurs à 1963, comme Comment une figue de paroles et pourquoi
ou Nioque de l’avant-printemps. À
moins que certaines difficultés n’aient subsisté.
Postmodernité. Gérard Pommier, Les Corps
angéliques de la postmodernité (Calmann-Lévy, 2000, 192 p., 95 F). Il y eut
autrefois l’époque des « romans parisiens » : le scénario de
l’adultère y était ressassé de toutes les manières possibles – il suffisait de
changer les noms, les lieux, le décor. Le public, rassuré, avalait ça.
Aujourd’hui, c’est la psychanalyse qui tient le même rôle, avec ses
feuilletonistes mondains qui font la traite de l’Œdipe comme leurs prédécesseurs
celle du mari, de la femme et de l’amant (ça marche d’ailleurs toujours par
trois). Les Miller, les Sibony, les Pommier sont nos Champsaur et nos Bourget.
La langue change, quand le fond de commerce demeure : le style Freud
épuisé, le style Lacan a bien marché un bon moment. Maintenant, c’est plus Libé, en attendant le parler banlieue et
le verlan. Un titre fracassant, quelques solennités sur la Mort, sur le Corps,
sur la Science, assaisonnées de grec, de latin, d’hébreu – et voilà la
clientèle médusée se pressant dans les nombreuses « associations
psychanalytiques » où Gérard Pommier et quelques autres dispensent leur
ténébreuse rhétorique. En effet, comment ne pas vibrer à une pareille
conclusion en antistoichon (nous
aussi, nous sommes savant) : « Envole-toi, ange ! Vole,
laisse-nous à notre obscure humanité, plus grande que toi ! »
Prévert. Jacques Prévert, qui êtes aux cieux (CinémAction,
Editions
Corlet-Télérama, 2001, 176 p., 125 F). Le
titre de ce numéro spécial consacré à Prévert pour son centenaire peut
surprendre : lui qui, selon Arnaud Laster, menait les mêmes combats que
Hugo (voir son article) hérite d’un « Prévert Noster »… Mais,
essentiellement, de façon sérieuse et cependant agréable, ce numéro s’aventure
dans « les contrées inexplorées de la Prévertie » selon Carole
Aurouet sa coordinatrice : les scénarios. Et l’exhaustivité est de règle,
jusqu’aux projets non réalisés (voir la filmographie). Ce numéro a l’ambition
d’ouvrir la voie à de nouvelles recherches sur l’écriture cinématographique de
Prévert, bien amorcées ici, enthousiasmantes et riches de découvertes. Un
étonnement cependant : malgré leur objet, la majorité des articles
s’appuient sur des méthodes littéraires « classiques » et traitent
des sujets qui le sont autant, qu’ils concernent l’identité des personnages et
de l’auteur, ou les influences de Prévert. Mais comment lire un scénario ?
Et s’agit-il d’un véritable texte littéraire ? Ne faut-il pas prendre en
compte les contraintes de réalisation,
autant matérielles que techniques, inhérentes à sa nature ? Ces questions
essentielles semblent encore se poser, au moins pour un néophyte.
Proust. Luc Fraisse, « Sodome et Gomorrhe » de Marcel Proust (Sedes, 2000,
191 p., sans indication de prix). Luc Fraisse en est à
son neuvième livre sur Proust, si nous comptons bien, dont une bonne part à
destination pédagogique, comme celui-ci. Fallait-il encore ajouter un volume à
l’immense bibliothèque proustologique ? Oui, répond l’auteur, car les
pièces du dossier sont désormais mieux connues et mieux publiées et nous
pouvons en conséquence saisir beaucoup plus précisément ce qui est en jeu dans
la démarche de Proust au moment où il réordonne toute son œuvre. Sodome et Gomorrhe, inachevé, mal reçu
dès l’origine, mal compris pendant longtemps, tend donc à concentrer au
contraire aujourd’hui une bonne part de l’attention critique. En suivant de
très près l’annotation produite par Antoine Compagnon pour ses éditions, Luc
Fraisse reprend quelques-uns des grands thèmes susceptibles de « sortir »
comme sujets de concours : la place de Sodome
et Gomorrhe dans la Recherche –
la question du narrateur – le rôle de la mondanité – l’« enfer
des passions » – le genre de l’œuvre – la question du style,
etc. Il le fait avec conscience et sans trop sacrifier la complexité aux
nécessités pédagogiques (la métaphore très datée du « nœud
ferroviaire » n’est cependant pas des plus heureuses, même si elle n’est
pas immotivée ; pourquoi ne pas essayer de l’hypertexte, beaucoup plus
approprié – trop tendance pour l’Éducation nationale ?). Par « enfer
des passions », il faut entendre « troubles de l’homosexualité »
et « vifs tourments de la jalousie ». Mais qu’on se rassure : on
ne trouvera pas ici de queering de
Proust – l’homosexualité prend de la place, mais reste à sa place. Plus
approfondi que beaucoup d’ouvrages faits sur mesure pour les concours, cet
essai pourra donc intéresser bien au-delà du troupeau des agrégatifs soucieux
de nourrir de belles formules des fiches juste-milieu. Sommaire détaillé et
bibliographie sélective. Pas d’index.
Ramuz. C.F.
Ramuz, Paris. Notes d’un Vaudois, préface
d’Étienne Barilier ; Farinet ou la
Fausse Monnaie (Les Amis de Ramuz, 2000, 200 et 230 pp., 130 F chaque
volume). En 1900, le jeune Charles-Ferdinand Ramuz
débarque à Paris, mais au prisme de ses souvenirs, ce n’est qu’en 1938 qu’il
consignera ses impressions insolites et pénétrantes d’une ville qui l’a certes
happé et charmé, mais qui stigmatise sa non-appartenance. Car « le Vaudois
est un Français qui n’est pas français », et Paris révèle aux jeunes
hommes les différences subtiles et taraudantes, irréductibles et imprévisibles,
entre le Lausannois et le Parisien. La langue commune, qu’il aurait pu espérer
partager, est un écueil et la marque du rejet, et introduit un sentiment de
culpabilité et d’indignité chez le Suisse romand non reconnu comme tel, à la
différence d’un véritable étranger séparé par la langue, ou d’un provincial.
« Nous étions fautifs de naissance. Nous ne commettions pas seulement des
fautes, mais étions originellement prédestinés à ne commettre que des
fautes. » Cette dépossession linguistique sera en même temps métempsycose,
en ce sens que Ramuz va créer sa propre langue avec le matériau du
« patois » de ses ancêtres et le rêve identitaire du parler parisien.
Car ce dernier lui a enseigné une véritable leçon de liberté du et dans le
langage, par laquelle seul on peut exprimer le monde, en refusant l’inchoatif,
et atteindre à la plénitude de ce silence « où l’on sent s’installer en
soi une conception plus nette de soi-même. » S’inspirant d’un personnage
authentique, d’autant plus réel qu’il est une figure légendaire,
Charles-Ferdinand Ramuz compose le récit d’un acteur de sa liberté, luttant
contre la pression sociale – autoportrait par prétérition. De Joseph-Samuel
Farinet (1845-1880), Ramuz chante avant tout le « génie artisanal »
et la « philosophie libertaire ». Sorte de Robin des Bois valaisan,
faux-monnayeur, Farinet fabriquait des pièces « plus belles que celles du
gouvernement » pour venir en aide aux siens, ce qui fera dire à Ramuz
qu’il faisait non pas de la fausse monnaie « mais de la poésie ».
Bandit au grand cœur, séducteur et trousseur de filles, condamné à la prison à
perpétuité, il s’évade et meurt, après une longue traque, en des circonstances
demeurées mystérieuses. Tous les éléments sont réunis pour créer un héros
romantique et populaire. Mais la grande force de Ramuz est d’avoir évité
l’écueil de la biographie romancée, quand bien même il a colligé informations
et documents avant d’entreprendre la rédaction de son Farinet, véritable re-création à partir du réel. Ce dernier semble
être en effet un portrait de l’écrivain, réfractaire et solitaire, dont l’œuvre
est cette fausse monnaie distribuée
généreusement pour transcender la vie et atteindre à la liberté élémentaire de
l’homme.
Réflexivité. Timothy Unwin, Textes réfléchissants. Réalisme et
réflexivité au dix-neuvième siècle
(Berne, Peter Lang, « French Studies of the Eighteenth and Nineteenth
Centuries », vol. 6, 2000, 216 p., sans indication de prix). Il est
entendu que, depuis le dix-neuvième siècle, le roman n’a pas cessé d’éprouver
ses limites et de jouer à se regarder s’écrire – ce dont les théoriciens
post-structuralistes ont fait à une certaine époque de vastes machineries aux
airs savants (d’où, au vingtième siècle, un certain « nouveau nouveau
roman » aujourd’hui oublié). Pour les écrivains concernés, l’expérience
avait sans doute un autre caractère, stimulant et déstabilisant à la
fois : plus ils visaient à parler du « réel » et plus les moyens
employés pour ce faire s’opacifiaient. Le langage qu’il aurait fallu traverser
finissait par menacer de prendre toute la place. Expérience vécue à des degrés
divers par Balzac, Flaubert, Maupassant, voire – dans des genres opposés – par
Barbey ou Jules Verne. Au point que le second degré envahit et parasite le
premier et que la fiction ne parvient plus à s’écrire qu’en disant qu’elle
s’écrit. Il en est issu, au dix-neuvième siècle, tous ces « textes
réfléchissants » sur lesquels Tim Unwin réfléchit à son tour, en ne
manquant pas de souligner que la théorie est ici, inévitablement, dans le même
bateau. Il le fait avec sobriété, mesure et finesse, sur un ton posé qui ne
cède rien sur l’exigence théorique comme sur la précision de la lecture. Attentif
aux apories du « réalisme », il lit en désignant tout au long de ses
lectures les facettes contradictoires des entreprises d’écriture sensibles aux
paradoxes de leur réalisation – version soft
chez Jules Verne, hard chez Flaubert
et compliquée chez Barbey. Tim Unwin, avec un calme tout britannique et dans
une langue toute française, traverse bravement ces parages tourmentés,
requérant ici et là le secours d’autres analystes, mais sans dévier de son
chemin personnel, où nous l’accompagnons avec plaisir jusque dans son évocation
des effets cognitifs de la spécularité romanesque. Une rapide bibliographie et
un bon index permettront au lecteur de poursuivre la réflexion.
Sand. Sylvie Delaigue-Moins, Franz Liszt et George Sand « entre
amour et amitié » (Éditions Lanscosme multimédia, 2000, 373 p., 149
F). Madame Delaigue-Moins écrit gros. C’est qu’il ne s’agit après tout que
d’assurer le lien entre les abondantes citations et les illustrations
indispensables (Le voyageur de Caspar
David Friedrich pour évoquer le Romantisme, il fallait y penser) qui font toute
l’épaisseur de cet ouvrage où l’auteure se fait bien plaisir à parler de
George, Franz, Marie & Cie. Et d’ailleurs, on s’amuse beaucoup plus à faire
valser les prénoms ensemble qu’à tenter d’expliquer les affinités esthétiques.
Il semblerait que la correspondance et les écrits de nos héros disent tout sans
fard avec une lisibilité parfaite ; pour le décor et les personnages
secondaires (Lamartine, Lammenais, Sainte-Beuve, etc.), il faudra se contenter
de clichés indignes même de Prépabac. Le lecteur n’a donc pas grand-chose à
apprendre, à moins de considérer ce texte comme un roman nabokovien où la
narratrice révèle un profil qu’elle aimerait piffoëlien dans les savoureuses
notes de bas de page. C’est ainsi que Michel de Bourges devient « Khmer
Rouge » et le datura le « joint » de l’époque.
Simenon. Claude Gauteur, D’après Simenon. Simenon et le cinéma (Omnibus, 2001, 256 p., 85 F,
12,96 €).
Claude Gauteur, chercheur non universitaire, spécialiste du cinéma français,
auteur d’ouvrages sur Jean Renoir ou Michel Simon, publie un ouvrage exhaustif
sur Simenon et le cinéma. D’après Simenon
est se présente comme un triptyque : un premier tableau s’intéresse à la
place du cinéma dans l’œuvre de cet auteur prolifique (116 ouvrages de 1931 à
1971) dont trente romans furent l’objet de trente-huit adaptations
cinématographiques. Entre 1920 et 1930, Simenon avait une grande passion pour
le septième art. Il appréciait particulièrement Chaplin, von Stroheim, Renoir
ou encore Pabst, même s’il se rendait peu dans les salles obscures, à cause,
disait-il, de sa « crainte presque panique de la foule ». Par des
références précises et judicieusement choisies, Claude Gauteur nous livre les
multiples jugements de Simenon sur cet art : avis sur les films tirés de
ces romans, méfiance à l’égard des « tripatouillages » du cinéma,
envie initiale de mettre lui-même en scène ses romans, opinion sur les
interprètes successifs de Maigret (avec une prédilection pour Pierre Renoir
dans La Nuit du Carrefour, car il
représentait Maigret « comme un fonctionnaire », ainsi que pour Raimu
et Gabin), admiration et amitié réciproques pour Fellini avec qui il
entretiendra une correspondance régulière entre 1978 et 1988, etc. Il s’avère
que, pour l’écrivain, le cinéma est finalement plus une source de revenus qu’un
moyen d’expression. Le deuxième tableau est tout aussi intéressant et
intelligemment mené. Intitulé « Secrets professionnels », il dresse
une fiche signalétique du personnage de Maigret (« un thérapeute
d’avantage qu’un policier ») à travers trois cycles : 1929-1933
(Fayard), 1938-1941 (Gallimard) et 1945-1972 (Presses de la Cité). À ce
minutieux portrait s’ajoute la partie la plus passionnante de cet
ouvrage : l’auteur s’intéresse aux facilités et aux difficultés que
présente la transcription cinématographique des romans de Simenon et expose les
points de vue partagés de cinéastes aussi divers que Carné, Audiard, Leconte,
Tavernier, Chabrol… Quant au troisième et dernier tableau, s’il a l’avantage
d’exister et de dresser un inventaire complet de tous les films d’après Simenon
– les films de Maigret, de La Nuit
du Carrefour (1932) à Tsena Golovy
(1992), les films de la destinée, de Dernier
refuge (1939) à En plein cœur
(1998)] –, il est dommage que chaque œuvre ne soit pas traitée également et que
certaines ne bénéficient que d’une fiche technique et d’un résumé succinct.
Outre un épilogue faisant figure de box-office, l’ouvrage se termine par des
annexes : téléfilms, Maigret à l’étranger, et deux autres séries tirées de
son œuvre (les onze épisodes des Dossiers
de l’agence O et les six épisodes du Petit
Docteur). Malgré ces réserves, D’après
Simenon est un ouvrage incontournable sur Simenon et le cinéma.
Varia. Gérard Macé, Colportage III (Le Promeneur, 2001, 122 p., 120 F, 18,29 €).
Comment ne pas aimer les livres du Promeneur ? La centaine de titres déjà
publiés par Patrick Mauriès, auxquels s’ajoutent ceux du Cabinet du Lettré,
forme le fond d’une bibliothèque raffinée, sobrement luxueuse, dont on sait
d’avance que les amateurs de l’avenir les rechercheront avec prédilection.
Désormais à l’abri des aléas dans un recoin tranquille du Parc Gallimard, ce
kiosque à petite musique abrite d’intéressants virtuoses dont plusieurs
n’évoquent pas par hasard Marcel Schwob. Gérard Macé ne pouvait trouver de lieu
plus approprié à ses colportages. Tout comme ses œuvres (de celles, rares, qui
sauvent l’honneur) situées entre prose et poésie, les textes ici rassemblés
sont de subtils passages entre des images singulières et les mots, des lieux et
des livres, des tableaux ou des photographies – fût-ce le portrait de Staline
par Picasso. La promenade est instructive sans didactisme et le souci de ne pas
appuyer ne verse jamais dans la désinvolture – le Japon n’est jamais très loin,
qui explique peut-être cette densité rêveuse. Selon les goûts, on aimera ce qui
est dit du Douanier Rousseau ou d’Alechinsky, de Sienne ou de la Nef des Fous. Pour ceux qui voudront
s’en tenir à la littérature, il y a « L’Homme sans visage », un bref
texte sur Michaux : « l’absence de Michaux n’avait rien de commun
avec l’effacement symboliste : dans son univers, le terrain est trop
meuble pour qu’on y construise une tour, même une tour d’ivoire. » Mais
l’on pourra méditer aussi bien sur ce que dit Baudelaire à sa mère à propos de
la photographie qu’il aurait voulu d’elle (« un portrait exact, mais ayant
le flou d’un dessin ») ou sur le
moment où Macé renonce à prendre aux enchères la lanterne magique qui lui
aurait fait retrouver Proust avec Geneviève et Golo : « Ma forêt est
plus vivante qu’une forêt peinte… »
Vian. Œuvres de Boris Vian, tome huitième
(Fayard, 2001, 444 p., 175 F). Ce nouveau volume des œuvres complètes de Vian
est dédié à la mémoire de Gilbert Pestureau, mort l’année précédente, qui fut
le maître d’œuvre de cette édition. Il est le troisième et dernier tome de ces
œuvres complètes qui soit consacré aux écrits de Vian sur le jazz : les
éditoriaux et les articles de Jazz News,
ceux de Spectacles, de Radio 49 et 50, de La Gazette du jazz, d’Arts
et des Cahiers du disque, ainsi que
divers textes sur ce thème. Littérature de passion ou littérature mercenaire,
peu importe, dieu que c’est frais, vivant et libre. L’ouvrage intéressera les
amateurs de jazz, bien sûr, mais ceux qui préfèrent le rigodon du Dardanus ou la Cinquième du génial
sourdingue se régaleront tout autant devant la verve vianesque. La prose
insolente et décontractée de l’auteur de L’Herbe
rouge eût rendu passionnant un livre sur la menuiserie, sur la théologie et
même sur l’histoire de la littérature. S’il avait vécu, Vian aurait eu 81 ans
aujourd’hui. Quel écrivain inquiétant serait-il devenu ?
Wagner/Gobineau. Richard
et Cosima Wagner–Arthur Gobineau, Correspondance
(1880-1882), texte présenté, établi et annoté par Eric Eugène (Nizet, 2000,
241 p., 180F). Ce volume, richement annoté, présente l’une des sources
principales du précédent ouvrage d’Eric Eugène, Wagner et Gobineau, publié en 1998. Son intérêt ne s’arrête pas là.
On trouve en effet beaucoup d’inédits – surtout du côté de Gobineau – et aussi
beaucoup de sérieux et de persévérance dans l’établissement du texte, même si
les corrections stylistiques opérées ne se justifient pas toujours. Pour ce qui
est de la correspondance entre Cosima Wagner (une seule lettre et un télégramme
sont du « maître ») et Gobineau, force est de constater qu’on campe
sur ses positions, sans jamais engager un vrai débat ni… correspondre. D’où
l’intérêt du travail d’Eric Eugène qui relève et explicite chaque égratignure,
que Gobineau supportait d’autant plus volontiers qu’il avait bien vu dans
Wagner la dernière chance de survie de son œuvre. Du beau travail donc, et il
est d’autant plus regrettable que l’index des noms et œuvres cités soit presque
systématiquement faux. Là encore, on cherche en vain la vraie correspondance.
[Paul Aron, Carole Aurouet, Xavier Barbier Sainte-Marie,
Jean-Hugues Berrou, Patrick Besnier, Nicolas de la Boutresse, Claudine
Brécourt-Villars, François Caradec, Alain Chevrier, Jean-Louis Debauve, Michel
Décaudin, Véronique Dominguez, Eric Dussert, Nathalie Fagot, Cédric Gauthier,
Thierry Gillyboeuf, Jean-Paul Goujon, Jean-Louis Jeannelle, Jean-Pierre
Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, François Lévy, Muriel Louâpre, Hugues Marchal,
Hélène Maurel-Indart, Isabelle Pawlotsky, Michel Pierssens, Yannick Portebois,
Christophe Pradeau, Sandrine Raffin, Éric Walbecq, etc.]