EN SOCIÉTÉ

Bulletins et revues

De leur vivant, les écrivains n’ont pas que des amis, mais quand ils en ont, une fois morts, il arrive que l’étreinte soit étouffante. Comment se débarrasser des importuns posthumes, des enthousiastes obtus, des fouilleurs pervers de petits tas de secrets ? Le mieux est sans doute de les organiser en société, en espérant que l’auto-régulation propre à tous les groupes parvienne à calmer les plus virulents tout en laissant les plus sincères et les plus sérieux partager leurs grandes passions et leurs petits papiers. Et de fait, de très nombreuses sociétés d’amis parviennent, bon an mal an, dans l’abnégation et le désintéressement, à entretenir un lien vivant avec ceux dont il ne reste que des traces d’encre, des paroles rapportées, des images jaunies. Tout ce qui transite de modestes découvertes par le canal des bulletins divers n’est pas toujours bouleversant, mais le cumul de petites choses pieusement recueillies, discutées, éditées, finit par nourrir de plus vastes remises en question. Participer à de telles sociétés, c’est transformer la lecture en veille active. Éditer leurs bulletins, c’est offrir à d’autres lecteurs l’aliment nécessaire à leurs curiosités, pour que le souvenir d’un écrivain et la connaissance de son œuvre ne soient pas pure répétition de jugements classés. C’est pourquoi il nous paraît important de faire écho à ces entreprises, en soulignant ce que chacune apporte, en signalant aussi parfois les dangers du vieillissement ou de la routine. En informant tous les curieux d’histoire littéraire de ce qui s’écrit dans ces bulletins fréquemment introuvables, nous souhaitons contribuer à une vision plus large de la vie littéraire. Ces publications auraient-elles un sens si elles demeuraient ignorées, juxtaposées comme des urnes cinéraires dans un funérarium déserté ?

 

 

 

Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, quatrième série, n° 13, janvier-mars 2001 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). La moitié de ce numéro est consacrée à un hommage à Pierre-Marcel Adéma, récemment disparu, à qui l’on doit – outre la co-édition des Œuvres poétiques d’Apollinaire dans la Pléiade – de nombreux travaux (ouvrages, éditions, articles) sur le Mal-Aimé. L’autre partie comprend des comptes rendus sur des publications récentes touchant de près ou de loin à cet auteur, des informations sur les ventes et catalogues récents et les échos divers.

 

Belgique. Textyles : Revue des lettres belges de langue française n° 17-18, Le cri (43, rue Guillaume Stocq, B-1050 Bruxelles). Au sommaire, un important dossier sur « La Peinture (d)écrite » revisite et renouvelle le champ des rapports entre le verbal et le pictural. Justifiant leur entreprise, les deux coordinatrices de ce numéro, Laurence Brogniez et Véronique Jago-Antoine, rappellent que la littérature d’outre-Quiévrain est née sous les auspices de la peinture, les écrivains wallons ayant longtemps été présentés comme les héritiers spécifiques des peintres de la tradition flamande : en somme, le dossier questionne un lieu originel de l’identité littéraire belge. En tête d’un ensemble organisé avec méthode selon la nature des liens unissant mots et images, Hélène Védrine livre une étude sur Rops et Ensor : elle montre comment le premier inscrivait en marge de certaines estampes des citations vraies ou forgées pour jouer du fragment, modifier le sens des mots en altérant leur contexte et faire de ces gravures la « page d’un livre déchiré », et elle explique de quelle manière Ensor, à l’inverse, a pu peupler d’esquisses les limites des poèmes de Mallarmé, transformant le recueil en « carton à dessins ». Autres contributions, celles d’Evanghélia Stead, qui explore les échos des titres de Redon dans la littérature décadente belge, de Myriam Watthee-Delmotte, qui analyse l’œuvre plastique d’Henry Bauchau, et de Denis Laoureux, qui fait le point sur Maeterlinck et les représentations visuelles. Les autres interventions proposent des réflexions peut-être moins poussées, mais pleines d’informations, entre autres sur Delvaux, Seuphor, Dotremont, Magritte et Nougé ou le peintre Jean Delville (dont Donald Friedman évoque aussi les poèmes). En tout, dix articles aux approches et aux prémisses variées. Hors dossier, Lieven d’Hulst médite sur les stratégies employées pour traduire les poèmes à la base de certains lieder – fallait-il privilégier le texte ou la mélodie ? – avec l’exemple de l’Erlkönig de Goethe, un Roi des aulnes mis en musique par Schubert. Pierre Halen et Laurent Déom se penchent sur l’africanisme congophile, présentant respectivement les œuvres de Gaston-Denys Périer et Olivier de Bouveignes. Enfin, Nicolas Carpentiers travaille sur les scènes de lecture de Michaux, une contribution fort bien menée, malgré un contresens ponctuel sur un extrait d’Un Barbare en Asie (Michaux y évoque ces romans aux intrigues jugées incompréhensibles, « où à cause d’un mot qu’on a omis […] deux cœurs qui s’aimaient se trouvent séparés à tout jamais » ; pour le critique ce mot omis renvoie au manque d’attention du lecteur, mais il n’y a pas à hésiter : il s’agit simplement d’un silence qui aura pris place dans l’intrigue même du texte lu). Décidément généreuse, la revue s’enrichit encore en assurant un rôle de veille pour les études belges, avec des sections sur les mémoires universitaires déposés récemment, sur les colloques, sur les fonds déposés aux Archives et Musée de la littérature (François Jacqmin, Odilon-Jean Périer et Jean Raine) et sur les parutions récentes, ainsi que d’une bibliographie et d’un index.

 

Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit, n° 11, 2000 (4 place de la République, 46500 Gramat). Ne faisons pas la fine bouche et reconnaissons qu’il est bien difficile de ne pas se laisser prendre par l’étrange séduction qui émane de certains romans de Pierre Benoit. Plutôt que L’Atlantide ou Kœnigsmark, on retiendra Mlle de la Ferté, Erromango, L’Ile verte, Le Déjeuner de Sousceyrac, Boissière, Les Agriates, l’étrange Aïno, ou ce Lunegarde si étonnant par sa construction en boucle. Et que dire de ses figures de femmes, et de l’évocation de certains paysages désolés ? Répétons-le : le charme opère, dû à l’habileté narrative de l’auteur, et empêche de lâcher le livre une fois commencé. On prendra plaisir à ce cahier très varié, qui mêle des bibliographies et des analyses des œuvres à des études ponctuelles, des souvenirs et des textes oubliés de Benoit. Rien de la lugubre dalle mortuaire qui caractérise tant de bulletins de sociétés d’amis. B. Vialatte recense « Les livres que Pierre Benoit n’a jamais écrits » et qui sont assez nombreux. Un aspect peu connu de Benoit, mais bien réel, est son côté humoriste, abordé par M. Thuilière dans son article sur Benoit et Charles Derennes. Y est rappelée la fameuse mystification du Journal des Goncours (sic), publié anonymement par Benoit en 1921. Cet hilarant pastiche contenait une véritable « mystification en abyme », car il évoquait aussi un certain Henri Seguin, pseudo-auteur d’un roman ultra-naturaliste intitulé Un train entre en gare (roman ensuite écrit par Benoit avec Derème et Derennes, et qui fut publié en 1924). Le faux Journal montrait Seguin mis à la porte par Edmond de Goncourt à qui il avait déclaré, en admirant ses bibelots : « Tout cela n’est pas mal. Mais comment se fait-il que les prix ne soient pas marqués ? » Bien des traces éparses de cet humour seraient à relever dans les romans de Benoit, qui savait tempérer par quelques grains de sel ses évocations ultra-romanesques (dans un de ses romans, il s’est diverti à donner le nom d’Isidore Ducasse à un soldat). La fortune cinématographique de Benoit, qui fut énorme (Feyder, Epstein, Pabst, Dulac, Tourneur), est retracée par M. Thuilière dans un article au titre trop modeste (« Notes brèves sur P. Benoit et le cinéma ») et qui souligne à quel point l’écrivain fut trahi par les réalisateurs. On y apprend aussi que Benoit adapta au cinéma Le Colonel Chabert et Vautrin, ce dernier scénario censuré par Vichy. Au passage, détachons le curieux parallèle – assez concluant – fait par B. Côme entre la fameuse phrase de Grand dans La Peste de Camus (« Par une belle matinée… ») et celle ouvrant Le Maître de Forges de G. Ohnet (« Par une claire journée du mois d’octobre… ») ! On mentionnera enfin les suggestives illustrations, consacrées au cinéma et parmi lesquelles resplendit la belle chanteuse Raquel Meller, reine du couplet.

 

Bousquet. Cahiers Joë Bousquet et son temps, n° 2, 2000, Joë Bousquet ou le génie de la vie (Maison Joë Bousquet, 55 rue de Verdun, 11000 Carcassonne). D’une agréable présentation matérielle, ce copieux cahier au format carré rassemble vingt-et-une contributions, pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Joë Bousquet, décédé en 1950. Certaines sont des communications faites lors d’un colloque tenu à Montauban en 1997. Trois grandes sections : « Rencontres », « Études », « Impressions ». L’ensemble est aussi varié qu’inégal, mais telle est la loi du genre. Passons sur un certain nombre d’articles sans grand intérêt : S. Bonnery, simple broderie, tout comme D. Sarrente, J.-L. Clarac et A. M. Gualino ; A. Marchetti, machine à moudre de la philosophie ; J.G. Cosculluela, qui fait dans la glose maigre. Traitant d’abord de la poétique du regard, un « Entretien sur J. Bousquet » réunissant J. Brami, Ch. Bracha et A. Laserra, promettait assez, mais se perd dans d’incessantes références à Sartre, Blanchot, Genette, Deleuze et tutti quanti… Plus loin, une annotation assez curieuse de J.G. Cosculluela sur un inédit de Bousquet : « J. de Yepes : sans doute Jean de la Croix » – comme qui dirait : « Henry Beyle : sans doute Stendhal » ! La palme du jargon revient à A. Fernandez-Zoïla, numéro de cirque bien rodé : « pluri-cinesthétiques », « démarche régradiante », « incarnations intersubjectives », « les forces infra-présentes de l’autrefois », « la polysensorialité », « les filières porteuses des incarnations infra-sensibles », « l’agir d’une résultante textuelle », etc. (traduire cela en français en détruirait peut-être le charme). Un bafouillage analogue, singeant Mallarmé, marque le début de l’article de K. Barasc, « Pour une phénoménologie de la perversion ». On lui pardonnera néanmoins cette logomachie pour ce qu’elle dit de l’intérêt montré par Bousquet pour l’œuvre de Raymond Roussel, et aussi parce qu’elle est la seule (avec R. Briatte) à citer Le Cahier noir : preuve que ce livre hors série, peut-être le plus extraordinaire écrit par Bousquet, continue d’épouvanter les exégètes du poète. Mais ce recueil contient aussi, heureusement, nombre de contributions qu’on lit avec intérêt et qui témoignent de la fascination qu’exerce aujourd’hui l’œuvre du reclus de Carcassonne. Parmi ces textes, celui de J.-M. Barnaud, qui s’attache à préciser le caractère unique de Traduit du silence. Non sans raison, A. Freixe insiste sur le génie de Bousquet épistolier : mais pourquoi avoir fait de multiples coupures dans les trois lettres inédites qu’il publie ? Sans doute les deux plus remarquables articles sont-ils ceux de G. Puel et de Th. Chaumet, où, contrairement à certains autres, on entend une voix originale et sensible. Perspicace et bien personnel dans sa démarche, est le parallèle entre La Bruyère et Bousquet auquel se livre, à propos du Médisant par bonté, Gaston Puel. L’article documenté de Thierry Chaumet, « À propos de Mygale », est également intéressant, car il montre la curiosité intellectuelle de Bousquet, qui, à la fin de sa vie, se passionna pour un zoologiste inconnu du XVIIIe siècle, sur lequel il écrivit un texte destiné aux Cahiers de la Pléiade, texte hélas jamais publié. Modèle de sobriété, la brève présentation de Maurice Nadeau à deux lettres (d’un vif intérêt) que lui écrivit Bousquet, pour justifier en quelque sorte sa faible participation au Surréalisme. Il y aurait sans doute à dire sur ce sujet, tout comme sur l’absence de Bousquet aux sommaires de la N.R.f. d’avant-guerre… Signalons également le témoignage de Ginette Augier, amie de Bousquet, qui évoque ses souvenirs et s’interroge sur l’attitude de défi du poète, lorsqu’il reçut, en mars 1918, sa fameuse blessure. Acte de libre arbitre, répond-elle, sujet qu’étudiait justement Bousquet dans sa Conférence sur le libre arbitre inédite, publiée ici en même temps que deux autres textes inédits : Le Salut d’une parole et Le Tableau noir. Peut-être aurait-on pu justement prévoir aussi davantage de lettres inédites de Bouquet, car elles ne manquent pas.

 

Bibliophilie. Bulletin du bibliophile, n° 2, 2000 (Librairie Giraud-Badin, 22 rue Guynemer, 75006 Paris). Cette livraison est entièrement consacrée à la bibliothèque de l’Arsenal, dont le déménagement semble définitivement – et c’est heureux – ne plus être à l’ordre du jour. Un numéro très riche : « Les Manuscrits de Georges Perec à la bibliothèque de l’Arsenal » (Jacques Neefs), « Quand Lorédan Larchey recevait à l’Arsenal Frederick Hankey, érotomane correct » (Jacques Duprilot), « Mais que faisait donc le bibliothécaire Charles Nodier à l’Arsenal » (Didier Barrière), « Profils de Joris-Karl Huysmans » (André Guyaux), « Histoire et nouveautés des fonds saint-simoniens de la bibliothèque de l’Arsenal » (Philippe Régnier), « José Maria de Heredia, un autre regard » (Robert Fleury), etc. L’ensemble apporte une documentation d’une grande richesse. Un seul reproche : un article sur le fonds Rondel n’eût pas dépareillé le sommaire. Même si ce fonds relève de la Bibliothèque des arts et spectacles, pour tous ceux qui ont fréquenté l’Arsenal, il fait partie de la maison.

 

Chateaubriand. Bulletin de la Société Chateaubriand, 1999, n°42 (La Vallée-aux-Loups, Maison de Chateaubriand, 87 rue Chateaubriand, 92290 Chatenay-Malabry). En marge des cérémonies du cent-cinquantenaire qui ont égayé l’année 1998 – dont un compte rendu est fait dans ce grand bulletin –, la Société Chateaubriand livre son bilan annuel, surtout constitué de bilans de réunions de travail sur l’existence et la fonction des lieux dans Les Mémoires d’Outre-Tombe et d’un colloque qui, de façon plus détournée, s’intéresse aux mémorialistes contemporains de Chateaubriand. Ce qui semble un complément nécessaire au colloque « Chateaubriand mémorialiste » de 1998 réunit des mises au point inégales, les unes sur Pasquier ou Ferdinand de Bertier, trop proches de développements biographiques, intéressants sans doute, les autres très enrichissantes sur les incontournables Mmes de Boigne et de Genlis. Car qu’en est-il de l’originalité de Chateaubriand par rapport à ces écrivains, au moment où, comme le souligne Damien Zanone, « la production de Mémoires a connu un engouement marquant dans la librairie française » ? Son article sur « Le Personnage de Chateaubriand dans les Mémoires de Madame de Genlis », tout comme celui de Jean-Claude Berchet sur Mme de Boigne, tente d’y répondre, en montrant non seulement les rapports entre les deux œuvres, mais aussi la circulation, chère au grand homme, entre Histoire et histoire.

 

Colette. Cahiers Colette n° 22, 2000, Antagonismes (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye). On se régale à ces « antagonismes délicieux », pour citer Colette dans un des articles inédits de Marie-Claire que publie ce nouveau numéro des Cahiers, antagonismes nécessaires à la gastronomie comme à l’amour. Colette face à Renaud de Jouvenel, dont les lettres inédites rappellent la vie mondaine et littéraire, Colette face aux lectrices de Marie-Claire répondant au courrier du cœur ou Colette face aux journalistes : voilà un numéro fondé essentiellement sur les relations de l’auteur avec le monde médiatique, en particulier féminin. Les témoignages réunis ici concernent la journaliste à La Fronde (seule ou avec Willy ?) et la directrice littéraire du Matin. Le fleuron de ce numéro est le long article de Marine Rambach sur la réception critique de Ces plaisirs […], « Colette pure et impure », dont le premier mérite est de montrer et d’appliquer une méthode d’analyse rigoureuse. Le second est de redonner sa place à ce texte, qui a connu une longue période de désaffection, même au sein des Cahiers. À lire les textes inédits ou les articles de ce numéro, une seule envie : retourner, loin des nouvelles thèses aux lectures trop identitaires et loin des mauvaises imitations de cette « gourmande » (on pense à Delerm), à Colette elle-même.

 

Comparatisme. Revue de littérature comparée. 295, Relire les comparatistes français (Didier-Erudition, 2001, 446 p., 100 F, 15,24 €). Fondée en 1921, cette revue dresse un hommage neuf à certains de ses fondateurs (Fernand Baldensperger, l’immense mais démodé Paul Hazard, Jean-Marie Carré, l’hispaniste Marcel Bataillon). Toutes ces études sont stimulantes par les problématiques qu’elles rappellent, ou qu’elles ouvrent. Les grands anciens défilent : Claude Fauriel, le premier titulaire de la chaire des littératures étrangères en Sorbonne (1830), Frédéric Ozanam, son successeur, italianisant et bien connu des balzaciens, Xavier Marmier, le grand voyageur, et Joseph Texte (Rousseau et le cosmopolitisme au XVIIIe siècle). On peut regretter l’oubli de Villemain. Et celui des amateurs extra-universitaires comme, sinon Madame de Staël, du moins Charles du Bos. Parmi les contemporains sont traités Charles Dédéyan (encore la Sorbonne), la bachelardienne Hélène Tuzet, évidemment Étiemble, dont le point de vue universaliste est mis à mal par les relativismes culturels des postmodernes. Plus inattendu, Robert Escarpit fait l’objet d’un article très vivant. Last but not least, l’animateur actuel de la revue se voit présenté par un membre du comité de rédaction. Jean-Louis Backès tire les conclusions. On espère un numéro de même qualité sur les comparatistes étrangers : c’est le moins qu’on puisse attendre des comparatistes locaux et de la mondialisation culturelle.

 

Fondane. Cahiers Benjamin Fondane, n° 4, 2000-2001 (Société d’Études Benjamin Fondane, 30 rue Gramme, 75015 Paris). Essentiellement consacré à la bibliothèque de Fondane et à ses lectures, ce numéro a une grande unité, et la formule choisie est des plus heureuses. Il s’ouvre sur un texte de Fondane écrit en 1921 et traduit du roumain : Le Droit de lire (1921). Glanons-y cette phrase, toujours actuelle, hélas : « Aujourd’hui, les éditeurs ne savent même pas lire. » Une étude de Monique Jutrin traite du destin posthume, fort hasardeux, de la bibliothèque de l’écrivain. Quelques livres se trouvent à Jérusalem, mais le gros de la bibliothèque, vendue par la veuve de Fondane à Gilbert Gadoffre, échoua soit à Royaumont, soit à l’Institut Collégial Européen, soit enfin au couvent d’Evry. Leur relevé provisoire révèle que Fondane possédait des livres en français, en roumain, en allemand (Descartes, Balzac) et en anglais, dont certains avec envois d’auteur (Chestov, Paulhan, Rougemont, Rouveyre). Surtout, Fondane avait souvent annoté ses exemplaires. Se trouvent ici reproduites et commentées des annotations inédites sur un Chestov et sur un Nietzsche, ces dernières contredisant Gide. Jamais banales, ces annotations font voir, pour ainsi dire à chaud, les réactions, parfois assez vives, de Fondane lecteur. Même chose pour Bachelard, d’ailleurs assez éloigné de la pensée de Fondane, mais qui avait confié à celui-ci les épreuves de L’Air et les songes. Bizarrement, Monique Jutrin, dans son article sur Fondane et Bachelard, se met à tutoyer le premier presque tout au long ; ces tapes sur l’épaule sont assez déconcertantes. La place des livres dans la vie de Fondane est rappelée dans un attachant article de souvenirs de Paul Daniel, évoquant ses promenades dans Paris avec l’écrivain, en quête des logis parisiens de Pascal, Bernardin de Saint-Pierre, Verlaine, Baudelaire et… Anatole France. Comme complément, la correspondance croisée inédite de Fondane avec son compatriote Felix Aderca (1924-1937), éclairée par sa traductrice Hélène Lenz. Toutes ces études permettent de mieux préciser, pièces en mains, comment lisait Fondane, et les recherches de ce genre sont plus fécondes que certaines spéculations gratuites sur les « influences ».

 

Gide. Bulletin des Amis d’André Gide. 1951-2001, n° 121, janvier 2001, Cinquantenaire de la mort de Gide (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Cette livraison célèbre le cinquantenaire de la mort de Gide en publiant le témoignage du pasteur Émile Bastide sur les obsèques de l’écrivain à Cuverville, le 22 février 1951. Avis aux amateurs de cérémonies mortuaires. Plus intéressant est l’ensemble de documents que Daniel Durosay a réunis pour l’édition du Voyage au Congo dont il avait la charge dans le recueil des Souvenirs de Gide qui vient de paraître dans la Pléiade. Rapports et correspondances de Gide avec le ministre des colonies sont ici intégralement cités. Autre étude, celle de Michael Tilby qui évoque les relations entre Gide et l’un de ses meilleurs amis, Paul Wenz. On lira également avec curiosité le récit de Gide sur son intérêt tardif pour la littérature anglaise.

 

Lautréamont. Cahiers Lautréamont, 1er semestre 2000, Lautréamont au Japon ou Les Chants de Maldoror et la culture d’après-guerre (AAPPFID, 32 avenue de Suffren, 75015 Paris). « Lautréamont au Japon » : tel est le défi lancé par la dernière livraison des Cahiers Lautréamont. Il s’agit bien en effet d’une gageure, présentée comme telle dans son « avant-propos » par Hidehiro Tachibana, qui a coordonné ce numéro. Sans compter l’absence totale du thème japonais dans les œuvres de Ducasse, on se demande surtout ce qu’a pu apporter à la culture japonaise une œuvre aussi difficile à traduire, et ce que des chercheurs japonais ont pu apporter à la connaissance de l’œuvre de l’Uruguayen, avec tous les obstacles culturels et linguistiques que peut présenter une telle étude. Et pourtant… On est impressionné par la longue bibliographie des études ducassiennes japonaises qui figure à la fin du numéro : pas moins de onze traductions de Lautréamont en japonais, trois ouvrages critiques entièrement consacrés à Lautréamont, sept traductions d’ouvrages critiques français (Kristeva, Bachelard, etc.) et 101 articles publiés, dans les deux langues, par des chercheurs japonais. Il y a dans cette liste les indices d’un véritable intérêt des chercheurs japonais pour l’œuvre de Ducasse. Et surtout, plusieurs articles tracent un panorama suggestif de la réception au Japon des œuvres de Lautréamont et de son influence sur plusieurs auteurs et mouvements marquants du XXe siècle. De Mizuho Aoyagi, qui commença à traduire Les Chants de Maldoror dès 1929, à la traduction en cours de Yogiro Ishii, c’est toute une histoire des lectures de Lautréamont qui est ainsi parcourue, où apparaissent les noms de Mishima, Masuji Ibuse, Junzaburô Nishiwaki, Takehiko Fukunaga, Daïgaku Horiguchi, Taruho Inagaki, Shûji Terayama, Jûrô Kara, Kazuko Shiraishi, et du graveur Tetsuro Komaï. L’œuvre de Ducasse a bien sûr exercé une influence sur les zélateurs japonais du Surréalisme, mais aussi sur d’autres mouvements avant-gardistes, qui y ont puisé inspiration et motifs littéraires. Elle est même utilisée, explique Patrick Rebollar, à des fins pédagogiques. L’autre volet de ce panorama est celui des études ducassiennes au Japon. Les travaux publiés dans cette livraison des Cahiers Lautréamont démontrent la pertinence des recherches d’aussi habiles lecteurs que Kazuya Tsukiyama, Naruhiko Teramoto, Toshiro Goto ou Misao Harada. Les lecteurs des Cahiers avaient déjà pu prendre la mesure du sérieux avec lequel Hiroshi Fuji, Yojiro Ishii, Yoshio Maekawa ou Hidehiro Tachibana avaient abordé divers aspects de la critique ducassienne. Les études publiées ici confirment que, nullement empêchés par des difficultés langagières, des chercheurs japonais peuvent rivaliser d’érudition et de finesse avec les chercheurs de langue maternelle française. Mais une question reste pendante tout au long de ce recueil, une question qui n’avait d’ailleurs pas à y être explicitement traitée et à laquelle il appartient au lecteur de répondre : y a-t-il une spécificité des lectures japonaises de Ducasse ? Il est difficile d’apporter une réponse globale à cette interrogation. On peut bien entendu affirmer, a priori, que la rencontre entre deux ères culturelles aussi disjointes implique la distance d’un regard particulier, mais les preuves de cette hypothèse, et surtout ses conséquences, n’apparaissent pas immédiatement dans les pages de « Lautréamont au Japon ». Les études critiques que je viens de citer auraient pu tout aussi bien être signées par un chercheur francophone, et rien n’y révèle le point de vue interculturel. Les qualités que l’on y trouve sont universelles (ou devraient l’être) : rigueur du raisonnement, solidité de la documentation, justesse des appréciations. Il n’y a donc pas, de ce point de vue, une école spécifiquement japonaise de la critique ducassienne. On constate d’ailleurs que les références des contributions publiées ici ne sont pas japonaises. Si les chercheurs japonais n’éprouvent pas le besoin de se citer mutuellement, c’est qu’ils travaillent dans des domaines différents, avec des méthodes et des perspectives différentes. C’est sans doute là un des effets de la mondialisation… On trouve d’avantage d’éléments de réponse dans les études sur la réception de l’œuvre de Ducasse au Japon. Il est par exemple suggestif que le personnage d’une nouvelle de Mishima soit fasciné par le passage des Chants sur la femelle du requin, ou que Tetsuro Komaï ait lui-même choisi d’illustrer ce motif. On trouve parfois des indices de cette lecture interculturelle au détour d’un article, tel que celui de Kenji Yamada et Hidehiro Tachibana, qui explique que le critique japonais Yuko Deguchi « ne lit pas l’assassinat de Mervyn comme un simple sadisme réel, mais plutôt comme l’acte d’un dieu s’efforçant d’enlever un pays à un autre dieu, comme on pourrait le lire dans un mythe japonais. » Cette lecture au second degré est intéressante, en ce qu’elle révèle à la fois des potentialités du texte et les caractéristiques culturelles du lecteur. Lautréamont au Japon tient son pari en établissant de manière indiscutable la qualité et l’ancienneté des lectures japonaises de Ducasse. Il y a sans doute là, par ailleurs, un point de départ pour des études interculturelles, dans lesquelles les Ducassiens japonais apporteront, par « une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à [leur] défiance », l’irremplaçable regard étranger qui convient à un auteur éminemment cosmopolite.

 

Lebesgue. Bulletin des Amis de Philéas Lebesgue, n° 34, septembre 2000 (Société des amis de Philéas Lebesgue, Mairie, 60112 La Neuville-Vault). Il émane de ce bulletin un parfum tenace de patronage. C’est ennuyeux, d’autant que l’« Homme de lettres, 1869-1958 » dont l’activité polymorphe et pléthorique mériterait d’être enfin sérieusement étudiée et la correspondance fouillée, ne sort pas dé-ringardisé de cette livraison anthologique, pour ne pas dire fourre-tout. Le chroniqueur du Mercure de France n’y est lui-même pas à son meilleur niveau, témoins ces poèmes « aéronautiques » d’une bien grande médiocrité (« Le monstre a bondi dans l’espace ; / Il tournoie ; il s’élève, ainsi qu’un grand rapace »), ou le sirupeux discours d’hommage à Nerval assorti d’un éloge trop appuyé à Émile Vitta, « génial disciple » du poète. Aux envolées lyriques dédiées à l’aéro-club du Beauvaisis succède un article sur « L’Unité serbo-croate et le principe de nationalités » issu du Mercure de février 1916, puis trois poèmes, des articles tirés de L’Oasis (« L’Art, la vie, la liberté »), La République de l’Oise (« Que sommes-nous ? »), etc. Tout ça est un peu brouillon, servi dans un désordre qui s’oublierait si des articles de fond étayaient l’ensemble en rendant à Lebesgue son épaisseur. Une seule petite étude d’Alexandra Charbonnier remplit cet office. Il y est question de la réception par Lebesgue de l’art radiophonique, mais on n’en saura pas grand-chose puisqu’il est surtout question de Carlos Larronde et d’une préface de Lenormand auquel Philèbe a servi des compliments dans une courte épistole dont on ignore l’origine. Dans ce patchwork, une farouche Lettre ouverte de Lebesgue à Hitler donnée par La République de l’Oise des 13 et 14 novembre 1939 : « J’ose m’adresser à vous, sans peur, du fond de mon village des Gaules, Führer de toutes les Allemagnes, chef élu d’un peuple agenouillé et prophète envoyé d’un implacable dieu, émule étonné peut-être des grands conducteurs d’hommes et des massacreurs illustres, dont au long des siècles on fait épeler le nom aux petits enfants, quand on oublie de leur enseigner qui a inventé la charrue, le pain fermenté et la chandelle. […] Si vous vous endormiez, cela nous ferait du bien ». Et toi, Philéas, réveille-toi, il est temps.

 

Parnasse et Symbolisme. Bulletin d’études parnassiennes et symbolistes, n° 24, automne 1999 (40 rue de Gerland, 69007 Lyon). Ce numéro spécial, dû à P.S. Hambly, auteur de nombreux travaux sur Banville et Mallarmé, se propose modestement comme un complément au volume consacré en 1998 à la réception de Mallarmé dans la collection Mémoire de la critique des Presses de l’Université de Paris-Sorbonne. On y trouve vingt-neuf articles ou fragments d’articles. À l’exception du premier d’entre eux, daté de 1872 et qui contient une allusion à l’« Hérodiade » du second Parnasse contemporain, et de trois comptes rendus des Dieux antiques ou de L’Étoile des fées (1880), ces articles couvrent les quinze dernières années du poète, de la publication d’À rebours à sa mort. De cet ensemble où la ferveur – qui n’est pas toujours un gage d’intelligence – l’emporte sur la critique – qui n’est pas toujours synonyme de bêtise –, et qu’on lit aujourd’hui au second degré, on retiendra un long article d’Anatole France sur Vers et prose, à l’ironie plutôt bienveillante, et cette pique de Paul Ginisty à propos de la préface à Vathek : « il est difficile de ne pas remarquer que Beckford, qui possédait si joliment le français, qui l’écrivait avec tant d’aisance et de clarté, aurait peut-être du mal, aujourd’hui, s’il lui était donné de revenir, à comprendre son préfacier ! »

 

Poésie. Le Coin de table. La Revue de la poésie, n° 5, janvier 2001 (La Maison de poésie, 11 bis rue Ballu, 75009 Paris). Si la « maison de la poésie a assez de chambres pour tous », comme l’a noté Jim Rosenberg, la table n’y est guère ouverte, à en croire du moins ce qui se dit à ce coin. Ici, comme l’indique le sous-titre tout en nuance (!), on est bien entre soi. On s’inscrit avec autant de modestie que d’œcuménisme dans une « chaîne qui transmet d’âge en âge l’émerveillement de la parole » depuis le « premier Poète, […] l’Esprit planant sur les eaux ». Le repas vous en prend comme un goût d’hostie – pourquoi pas ? mais les âmes intactes pour qui l’écriture doit être illumination sont mises en garde contre « ce qu’on pourrait appeler une poésie de la sécheresse de l’âme », qui ressemble à « l’annuaire téléphonique dans le désordre. Ceux qui la pratiquent pour expier on ne sait quelle tentation d’envol n’ont reçu ni le don ni le désir d’apprendre le métier de poète, qu’il faut pourtant pratiquer avec constance […] tout comme le musicien doit connaître le contrepoint, même s’il s’en contrefiche » ! Voilà qui paraît bien contradictoire et il faudrait voir à inscrire un sampling sur la playlist de l’orgue… Cela dit, n’ayant rien contre la belle ouvrage, on a bien noté une double faute d’orthographe et une certaine confusion entre Athéna et Dyonisos dans la question brûlante d’actualité posée par le dossier : « Minerve, dit la légende, sortit toute armée de la cuisse de Jupiter. La poésie sortirait-elle toute achevée de l’esprit du poète ? Devient-on poète ou naît-on poète ? » Vingt-quatre s’y sont collés. Plusieurs évoquent – cocassement – leurs lointaines rédactions enfantines et, à en juger par les productions actuelles reproduites en fac similé, le pli leur en est plutôt resté. Quelques-uns – Delaveau et Chédid – parviennent à dire des choses intelligentes. En marge de ce dossier, prouvant que le conservatisme esthétique n’implique pas forcément le figement, Bernard Lorraine livre sur l’hiver un beau texte versifié, rythmé et finement imagé (« L’alambic clandestin de frimaire raffine / Sa cocaïne et c’est le blizzard qui la vend / A la criée, à la volée, quand les narines / A vif saignent dans la turbine de son van / Lacrymogène et aveuglant »). Signalons aussi des épigrammes senties de Jacques Charpentreau contre la commercialisation actuelle de la culture, avec visite guidée du Val du dormeur de Rimbaud ou de la Seine de Villequier. Les comptes rendus qui terminent le tout consistent à qualifier différents auteurs majoritairement morts de « vrais poètes » et à déplorer la publication actuelle de « tant de livres qui renferment si peu de poésie. » Tout dépend de l’étroitesse de la définition ; ne dérangeons plus cette autophagie satisfaite et dînons dehors : il y a une promo au Macdo !

 

Proudhon. Archives proudhonniennes, 2000 (Société P.-J. Proudhon, École des Hautes Études en sciences sociales, 54 boulevard Raspail, 75006 Paris). Cette livraison contient une étude de Pierre Ansart sur Proudhon et son attitude devant les philosophies de l’histoire qui ont fleuri dans la période postérieure à la Révolution et à l’Empire. On aurait pu croire que Proudhon allait avoir le même engouement si présent chez Saint-Simon, Auguste Comte, Fourier, puis Marx. Pierre Ansart montre au contraire Proudhon très critique, refusant toute construction réductrice de l’histoire. Son opposition à Marx est donc totale sur ce point. Proudhon, du reste, avait déjà critiqué Hegel en affirmant que « l’antinomie ne se résout pas ». Il rejette toute dialectique déterministe et pressent le risque d’un nouveau despotisme. Il paraît plus proche des préoccupations de Montaigne, voire de Machiavel. L’article de Pierre Ansart permet de mieux situer Proudhon face à l’histoire et à la philosophie. Le bulletin contient deux documents inédits de 1836, date à laquelle Proudhon s’associa avec Louis Lambert et Xavier Genre, dit Maurice, pour fonder une imprimerie. Divers malheurs, dont le suicide de Lambert, amenèrent vite à la dissolution de la société. Ces documents n’étaient pas connus des spécialistes, d’où l’intérêt de leur publication, due à Bernard Voyenne. On s’intéressera aussi à un article dont le manuscrit dormait à la bibliothèque de Genève, écrit par Georges Sorel en 1919 et destiné à la presse italienne, où il ne parut que tronqué. Michel Prat en donne ici l’intégralité. Plusieurs recensions complètent le volume, notamment celle des Écrits linguistiques et philologiques de Proudhon, recueil de manuscrits jusqu’alors inédits, édités et commentés par Jacques Bourquin. Bernard Voyenne, dans la recension de ce dernier ouvrage, confirme, sans y prêter attention, une interprétation de la célèbre formule de Ducasse dans Poésies II sur « les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon », cornets de papier servant à envelopper et présenter des denrées. Cette vieille facétie qu’on trouve déjà chez Maynard, chez Boileau, et dans Les Femmes savantes de Molière, était encore usitée à l’époque de Ducasse, puisque Daudet la reprend dans Le Portefeuille de Bixiou, une des Lettres de mon moulin. Bernard Voyenne cite un détail qui devait être connu des Proudhonniens et même avoir fait l’objet de quelque entrefilet moqueur : « Proudhon était devenu célèbre, de sorte qu’un libraire de Besançon crut faire une bonne affaire en remettant sur le marché les volumes qui avaient été acquis par un épicier comme papier d’emballage. » La Société P.J. Proudhon qui publie ce bulletin organise chaque année un colloque dont elle propose ensuite les Actes. Deux d’entre eux peuvent retenir l’attention : Proudhon et ses contemporains (1992), Proudhon, sa correspondance et ses correspondants (1993).

 

Queffelec. Cahiers Henri Queffelec n° 4, 1996 (Association des Amis d’Henri Queffelec, Musée de la Marine, Palais de Chaillot, Trocadéro, 75116 Paris). Ce numéro 4 des cahiers publiés par l’association des amis du poète et romancier Henri Queffelec (1910-1992) et daté de décembre 1996 semble le dernier paru. Il est vrai que les actes du colloque international consacré à l’écrivain en 1997 à Brest, qui comportait plusieurs interventions étrangères, n’ont pas encore vu le jour. L’association, présidée par sa fille, Anne Queffelec, qui a pris la suite de Bertrand Poirot-Delpech, un des fondateurs, entretient la mémoire d’un écrivain, certes breton puisqu’il est né à Brest, mais dont l’œuvre est surtout consacrée à la mer. Malgré sa grande qualité littéraire, cette circonstance en éloignera peut-être les lecteurs de l’« intérieur » qui ne seraient pas des passionnés de Loti ou de Conrad. Mais il est toujours d’actualité car plusieurs titres ont fait l’objet de réimpressions récentes. Ce cahier est consacré au thème de la tempête avec diverses analyses et un extrait d’un mémoire de maîtrise de 1992, auxquels sont joints une lettre inédite et divers hommages. La famille de l’auteur a versé récemment ses papiers à l’IMEC. Un appel est lancé à tous les correspondants de l’écrivain qui accepteraient de communiquer les lettres qu’ils ont pu recevoir.

 

Reclus. Les Cahiers Élisée Reclus, n° 33 et 34, novembre et décembre 2000 (Librairie La Brèche, Place du Marché couvert, 24100 Bergerac). Ces Cahiers créés en décembre 1996 par Joël Cornuault n’ont pas l’épaisseur habituelle d’une revue – format 14,5 x 21 cm, 8 à 12 pages –, mais constituent un précieux bulletin d’informations et qui a l’avantage d’être phynancièrement très accessible : 100 F les dix numéros (annuels). Il est curieux qu’à ce jour on ne dispose toujours pas d’un travail sérieux, non seulement sur Élisée, mais sur cette étonnante fratrie qui eut l’audace de vivre en communauté et de pratiquer l’union libre. Il ne fut pas bon avoir milité dans la Commune, et c’est la Belgique qui finit par héberger une partie du clan, d’où des archives aujourd’hui dispersées. Il faut donc avoir la patience de picorer çà et là, ce que pratique Joël Cornuault avec un bel enthousiasme, présentant, pour cette dernière livraison, surtout des questions aux chercheurs : pourquoi Jules Michelet, pourtant indirectement apparenté, n’a-t-il pas porté en son cœur les frères Reclus ? Ces derniers ont-ils vraiment œuvré dans la franc-maçonnerie ? Le numéro de novembre 2000 des Cahiers était consacré aux « réponses de Reclus, Kropotkine, Zola et quelques autres à la campagne de Victor Barrucand en faveur du “pain gratuit” ». Alléchant, non ?

 

Rollinat. Bulletin de la Société Les Amis de Maurice Rollinat, n° 38, 1999 (Mairie d’Argenton-sur-Creuse 36200). Régis Miannay, dont la thèse sur Rollinat fait toujours autorité depuis vingt ans, continue à veiller sur la Société et sa publication annuelle. Outre les nouvelles habituelles de ce genre de société, notamment le compte rendu de la remise du 54e prix de poésie Rollinat, ce numéro renferme, dans ses 72 pages, un hommage à Georges Lubin (avec une lettre de 1879 de sa collection), un inventaire du « Souvenir de Maurice Rollinat en France et dans la région Centre » et le début de « Rollinat vu par la presse » par Claire Le Guillou qui met en évidence la réception de Dans les brandes (1877) par la publication in extenso de cinq comptes rendus sur les six recensés par Régis Miannay, qui n’a publié que celui de Banville, dans son édition critique de ce recueil (1971).

 

Vallès. Les Amis de Jules Vallès. Revue de lectures et d’études vallésiennes, n° 30, décembre 2000 (Université Jean-Monnet, Faculté des lettres, 33 rue du Onze-novembre, 42023 Saint-Etienne). Il a bien de la chance, Vallès, d’avoir des amis qui lui concoctent un bulletin à la mise aussi élégante, bien composé et judicieusement illustré de surcroît (lithographies de Lançon pour l’édition Charpentier 1884 de La Rue à Londres) ! Ce numéro est consacré à une période fondamentale de la vie de Vallès : l’exil londonien, pendant lequel l’ancien directeur de La Rue va simultanément rédiger Jacques Vingtras I (qui deviendra L’Enfant) et proposer à la presse parisienne – et russe ! – les tableaux délibérément inactuels de La Rue à Londres. Ces rapports entre les deux genres littéraires (romanesque et reportage) sont abordés d’un point de vue théorique dans un article de Corinne Saminadayar-Perrin, puis, selon une approche davantage thématique, par Guillemette Tison qui s’attache à la figure des enfants dans La Rue à Londres. On ne manquera pas non plus l’article de cadrage de Richard Tholoniat, qui propose un panorama historique des vagues d’émigration politique vers la capitale britannique, avec un intérêt particulier pour le Londres des Communards, et pas davantage celui consacré par Bertrand Vibert au British Museum, temple du livre où s’élabore une théorie bien tendancieuse du chercheur « à l’anglaise » et « à la française », finalement balayée par l’exaltation d’une internationale du travail (littéraire). On passera plus vite sur les explications de texte, pas toujours inspirées, qui complètent le volume, pour relever la tenue prochaine du IIIe colloque international Vallès en 2002 (voir la rubrique Colloques).

 

Verne. Revue Jules Verne, n° 10, 2001 (Centre international Jules Verne, 2 rue Charles Dubois, 80000 Amiens). L’essentiel de cette livraison est un long entretien accordé à Jean-Paul Dekiss par Julien Gracq, lequel écrivait dans Lettrines : « Il y a eu pour moi, Poe, comme j’avais douze ans – Stendhal quand j’en avais quinze – Wagner, quand j’en avais dix-huit – Breton, quand j’en avais vingt-deux. Mes seuls véritables intercesseurs et éveilleurs. Et auparavant, pinçant une à une toutes ces cordes du bec grêle de son épinette avant qu’elles ne résonnent sous le marteau du piano forte, il y a eu Jules Verne. Je le vénère, un peu filialement. Je supporte mal qu’on me dise du mal de lui. Ses défauts, son bâclage m’attendrissent. Je le vois toujours comme un bloc que le temps patine sans l’effriter. » L’entretien est passionnant de bout en bout, sans temps mort.

 

 

[Michel Bernard, Alain Chevrier, Jean-Louis Debauve, Jean-Paul Goujon, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Bertrand Marchal, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Michaël Pakenham, Isabelle Pawlotsky, Sandrine Raffin, etc.]