EN SOCIÉTÉ
Bulletins et revues
Alain. Bulletin de l’Association
des Amis d’Alain, n° 89, juin 2000 (La Menuiserie, 52 passage du Bureau, 75011 Paris).
« Propos d’un normand » sur la pédagogie républicaine : voilà
comment on pourrait sous-titrer ce bulletin qui réunit des textes d’Alain de
1906 à 1934 sur l’éducation en France, telle qu’elle est et telle qu’elle
devrait être, ainsi qu’un aperçu du parcours du maître – exemple vivant et
frappant de ses théories, ou de l’importance des humanités dans la formation de
sa pensée philosophique. Les textes réunis ne sont pas inédits (l’Institut
Alain est en train de publier l’intégralité des Propos d’un normand), mais ils sont mis en lumière de manière
nouvelle. Ce numéro constitue une sorte de manuel de savoir-penser pour les
enseignants de lycée, avec qui les Amis d’Alain souhaitent un
rapprochement : mais si les pensées d’Alain sont énoncées de manière
claire – pédagogique – et dans un style parfois décrié, leur contenu semble un
peu daté et appartient à la fin de ce dix-neuvième siècle qui n’en finit pas.
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin
international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 12, octobre-décembre
2000 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Au sommaire, un érudit article d’érotique
transcendantale d’Antoine Fongaro consacré à l’unicorne de la sixième strophe
de « L’Ermite » (Alcools),
une mise au point d’Helmut Werner sur Les
Exploits d’un jeune don Juan comme « traduction libre [c’est le cas de
le dire] ou adaptée » d’un ouvrage érotique allemand par Apollinaire, des
informations diverses sur des texticulets plus ou moins inédits du même, etc.
Parmi les informations finales, de savoureuses « traductions »
anglaises trouvées sur le moteur de recherche Alta Vista (exemple :
Apollinaire à la Santé = Apollinaire with health ; je ne me sens plus
moi-même = I don’t smell myself anymore). Le rédacteur anonyme de la notule se
demande comment traduire dans ces conditions « il n’y a plus qu’à tirer
l’échelle ». Histoires littéraires
est fière de contribuer, dans la mesure de ses faibles moyens, à une œuvre de
crétinisation nécessaire. Suggérons par conséquent une formule élégante, à la
fois sobre et de bon goût : there is
no more to shoot the ladder.
Bucher (Jeanne). Supérieur Inconnu, n° 19,
octobre-décembre 2000 (9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris). Dans cette revue
d’inspiration surréaliste, fondée par Sarane Alexandrian en 1985 et reprenant
un projet avorté d’André Breton, on trouve, à côté de poèmes et de textes de
création, de substantiels dossiers intéressant l’histoire littéraire. Citons
ceux sur Michel Fardoulis-Lagrange (n° 3), Gherasim Luca (n° 5), Georges Hugnet
(n° 7), Camille Bryen (n° 8) et Joyce Mansour (n°9). Ce numéro se signale par
un riche dossier sur « Celle qui sort de l’ombre, Jeanne Bucher ».
Personnalité hors série, Jeanne Bucher (1872-1946) est d’abord évoquée par sa
petite-fille Muriel Jaër dans un long article précis et documenté, qui
constitue un vivant portrait. On a ainsi une idée plus exacte de cette femme
qui était surtout connue par sa galerie et par son action en faveur de l’art
contemporain. Ce fut sa véritable vocation, et la liste des artistes qu’elle
soutint est éblouissante : Miró, Braque, Picasso, Gris, Ernst (dont elle
édita deux livres), Masson, Tanguy, Picabia, Mondrian, Giacometti, Lipchitz,
Chirico, Vieira da Silva, mais aussi Bauchant et Lurçat, Motherwell et Tobey.
Soutien qui alla même, dans le cas de Kandinsky et de Staël, à une aide
matérielle et morale qui se révéla indispensable. Mais il y avait, dans la vie
de cette femme énergique, un drame caché. Issue d’un milieu alsacien étriqué,
où elle avait passé une enfance malheureuse, Jeanne Bucher s’était mariée en
1895 avec le musicien Fritz Blumer (dont elle divorcera en 1920). Se place
alors un événement qui est la véritable révélation de ce dossier : la
folle passion qui, de 1900 à 1906, l’unit au poète Charles Guérin, lequel lui
écrivit près de 2000 lettres d’amour. En 1907, Jeanne Bucher s’imposera de
renoncer à cette liaison avec Guérin, qui mourut peu après d’une méningite. Il
s’agit là d’un aspect de sa vie que l’on ne connaissait guère et qui est
illustré par des lettres et des poèmes de Guérin, ainsi que par des extraits du
Journal intime de Jeanne Bucher –
tout cela inédit. Amour aussi violent que tourmenté, qui fut pour Guérin une
torture et hâta probablement sa mort. Quant à Jeanne, non moins torturée, elle
ne put jamais se consoler. Près de trente ans après la mort de Guérin, elle lui
écrivit une lettre pour lui dire que leur amour « avait nourri un autre amour
plus puissant, plus vaste, qu’elle avait dirigé vers l’Art, vers les artistes,
vers les autres » (M. Jaër). L’intérêt de tous ces documents est vif,
comme celui des photographies illustrant le dossier, qui comprend des lettres
inédites de Rilke à Jeanne Bucher.
Caillois. Europe n° 859-860,
novembre-décembre 2000, Roger Caillois. Depuis
sa mort en 1978, Roger Caillois a suscité beaucoup d’études et de numéros de
revues. Ce numéro d’Europe, organisé
par Odile Felgine, est riche. Entre beaucoup d’autres, Laurent Jenny renouvelle
la question de Caillois et du Surréalisme par un parallèle éclairant entre Dali
et Caillois ; Marina Galletti précise la place de Caillois dans le groupe
Acéphale. Claude Pérez montre que la Naturphilosophie et le romantisme allemand
n’ont jamais été totalement conjurés par ce rationaliste. L’étude la plus
inattendue est celle d’un physicien, Vincent Fleury, qui, grâce à des
découvertes postérieures à la mort de Caillois, corrobore ses intuitions sur la
fascinante dendrite. Il eût été sensible à cet hommage. Deux réserves :
les inédits publiés ici n’ont guère d’intérêt, hormis le fragment d’un Jules César que Stéphane Massonet relie
au Ponce-Pilate de 1961. Surtout, on
s’attriste de voir, au seuil d’un numéro réussi, réimprimer trois pages de
platitudes de Jean d’Ormesson.
Colette.
Antagonismes. Cahiers Colette n° 22,
2000 (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye).
Trois volets dans ces cahiers : inédits, témoignages et études. Parmi les
premiers, trente-trois lettres ou cartes postales adressées par Colette,
« sa vieille amie », à Renaud de Jouvenel, fils d’Henry, entre 1922
et 1952, et un ensemble d’articles rédigés par Colette et parus dans Marie-Claire entre 1939 et mai
1940 : « Les conseils d’une femme gourmette et gourmande »,
« Le Courrier du cœur ou Colette conseillère conjugale » – textes
légers, futiles, mais dignes d’intérêt pour le regard porté par une femme
moderne sur la société d’avant-guerre. Les témoignages de Marcelle Auclair
(créatrice de Marie-Claire en 1937),
Maurice Martin du Gard et Paul Léautaud évoquent leur rencontre avec la femme
plus qu’avec l’écrivain. Plus intéressante est l’étude de Marine Rambach, dont
l’analyse des principales critiques littéraires de Le Pur et l’impur (intitulé Ces
plaisirs jusqu’en 1941) montre l’évolution des mentalités dans la société
française des années trente à nos jours. L’ouvrage, qui reçut un accueil très
réservé lors de sa parution en 1931 – la question morale était alors au cœur de
la critique –, est pratiquement oublié les années suivantes pour être
finalement réhabilité dans les années 70 avec le développement des mouvements
féministes et la libération sexuelle. Si le livre est passé aujourd’hui du
statut de « livre maudit à celui de texte phare », la polémique
est toujours présente et Marine Rambach regrette l’absence de cette référence
dans nombre d’études et de travaux universitaires. L’ensemble des critiques
parues dans la presse en 1932 sont reproduites intégralement. À noter l’article
de Marguerite Boivin commentant les principaux discours du capitaine Colette,
candidat républicain aux élections cantonales de 1880. La Société des Amis de
Colette vient également de publier, de Marguerite Boivin,
La Maison de Sido, préface de Claude
Pichois.
Courier.
Cahiers Paul-Louis Courier, n° 7, mai
2000 (Société des Amis de Paul-Louis Courier, 3 rue des Cigognes, 37550
Saint-Avertin). Défense et illustration de Courier : le
« pamphlétaire et épistolier français » du Petit Robert (1995) est – affirme l’éditorial du secrétaire général
de ses Amis, Jean-Pierre Lautman – un « auteur véritable ». Dont acte
dans ces Cahiers ? Il semble
malheureusement que non : le style du pamphlétaire gagnerait à être étudié
en tant que tel. Car si l’on connaît sa vie (une biographie, dont une partie
est reproduite ici, est due à J.-P. Lautman) et ses amis de l’époque (François
Haxo, auquel un article est consacré), on connaît mal son œuvre. Que dire du
long article, traduit de l’italien, de Vittore Collina sur « La Pensée
politique dans les pamphlets », sinon qu’il recense les thèmes de Courier
sans en aborder le style. A vos
plumes et, comme le dit le texte de la troisième de couverture, emprunté à
Courier lui-même (Pamphlets des pamphlets) :
« Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous
pendre, mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un
devoir… »
Daudet.
Le Petit Chose. Bulletin de l’Association
des Amis d’Alphonse Daudet, n° 83, 1er semestre 2000 (Mairie,
13990 Fontvieille). Le bulletin s’ouvre sur un article de Bernard Paire sur
Charles-Marie Lefebvre, qui aurait été le modèle du Sous-préfet aux champs, une des plus célèbres de ces Lettres de mon moulin que Paul Arène a
signées du pseudonyme Alphonse Daudet. Une étude sur « Le Poète et la poésie
dans Le Petit Chose », signée
Silvia Disegni. Un compte rendu de la vente de la collection de Philippe
Zoummeroff à Drouot, au cours de laquelle furent dispersés d’importants
manuscrits de Daudet et des livres provenant de la bibliothèque de Julia Daudet.
Enfin, deux études : « L’Écriture remède de la douleur » par
Michel Branthomme, et « Daudet, romancier d’une vision entropique de la
réalité » par Roland Audigier.
Fourier. Minaria helvetica, La Forge de Montagney-Franche-Comté, n°
20, 2000 (Société suisse d’histoire des mines, Schweizerische Gesellchaft für
historische Bergbauforschung, Naturhistorisches Museum, Abteilung Mineralogie,
Augustinergasse 2, CH-4001, Basel, Suisse). Une curiosité que ce numéro
principalement dû à des historiens spécialistes de la mine. Si l’on creuse, on
découvre deux articles – très biographiques et sensiblement sur le même sujet –
de membres de l’Association d’études fouriéristes venus se joindre à ceux de
l’Association des Amis de la Forge de Montagney. Le rapport ? Fourier a
voulu réaliser son projet utopique de colonie sociale à Condé-sur-Vesgre :
ce projet, annoncé dans Le Phalanstère
du 15 novembre 1832, est activement soutenu par un groupe de militants de la
première heure (dès Le Traité
d’association domestique-agricole paru en 1823), dont deux femmes de
lettres, liées au directeur de la Forge de Montagney, Nicolas Gauthier :
Clarisse Vigoureux (sa fille) et Clarisse Coignet (nièce de la précédente). La
première, figure marquante du fouriérisme, a participé à la création du Phalanstère (son fils, Paul Vigoureux,
n’est qu’un prête-nom) et a écrit un livre en réponse à Lamennais, Parole de Providence, paru en 1834. La
réalisation concrète du phalanstère n’eut jamais lieu ; il reste la
littérature de ces deux militantes.
Gide.
Bulletin des Amis d’André Gide, n°
128, octobre 2000 (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Ce numéro est
presque entièrement consacré à la réalisation d’un travail des Gidiens :
la mise au point d’un CD-Rom de l’édition génétique des Caves du Vatican par Alain Goulet et Pascal Mercier, qui signent
chacun deux articles dans cette livraison. Le support multimédia s’imposait
pour cette première édition génétique électronique réalisée en France (selon
Alain Goulet) : les résultats de sa longue recherche prennent place sur un
support propre à contenir tous les états du texte sur divers matériaux, facile
à consulter et à mettre à jour. Pascal Mercier livre les premiers bilans que
permet le CD-Rom : les variantes de la dernière étape de rédaction de Gide
(entre les Cahiers et la première mise au net) et la liste de tous les
personnages de cette « sotie », avec les modifications d’un état du
texte à l’autre. Une curiosité en fin de bulletin : le « Calcul du
degré de la créativité artistique chez Mallarmé, Gide et Valéry » par
Eugène Michel, selon des formules mathématiques élaborées. On s’en doute, Gide
l’emporte. Enfin, d’une grande utilité pour les intéressés, les tables et l’index
1998-2000 des bulletins 117 à 128.
Goncourt. Cahiers Edmond et Jules de
Goncourt, n° 7, 1999-2000 (Société des Amis des frères Goncourt, 6 rue du
Moulin de la Pointe, 75013 Paris). Un numéro plantureux avec des documents de
premier ordre : les lettres de Paul Alexis à Edmond, d’abord. Ils se sont
rencontrés chez Flaubert dès 1876. Alexis se met en frais pour séduire le
Maître dont il sera plusieurs fois l’adaptateur au théâtre, en collaboration
avec Méténier. Relations difficiles puisque Goncourt connaît bien
l’indéfectible amitié qu’Alexis porte à Zola. Ces lettres sont bien mises en
perspective par Silvia Disegni, qui fait d’abord d’Oscar Méténier un
commissaire de police, avant de le rétrograder pertinemment dans une note de la
page 40 (il n’était que le « chien » du « quart d’œil »).
Pierre-Jean Dufief livre ensuite la correspondance Goncourt-Montesquiou :
les flatteries de l’aristocrate sont évidemment d’une autre nature que celles
de l’ami Trublot. Montesquiou a des arguments qui vont droit au cœur du
bibliophile. Savoureux moment où Goncourt sollicite un des mythiques exemplaires
des Chauves-Souris qu’il veut faire
relier de « vélin blanc » par Pierson et orner d’« un
croqueton » de Whistler (c’est finalement La Gandara qui décorera la
reliure d’un portrait de l’auteur). Des études stimulantes et une riche glane
de miscellanées goncourtiennes.
Guérin.
L’Amitié guérinienne. Bulletin périodique
des amis des Guérin, n° 179, été 2000 (Route de Prades, 81220
Saint-Paul-Cap-de-Joux). Cette livraison vaut surtout par les tableaux
généalogiques de la famille de Guérin du Cayla depuis le milieu du XVIe
siècle, établis et présentés par Louis Albarel. On y trouve aussi la suite de
l’étude d’Antoinette et Jacques Sangouard sur « Musique et danse autour
d’Eugénie et Maurice de Guérin ». Les auteurs ont établi la liste des
morceaux composés par Eugénie, essentiellement des cantiques et des romances,
et espèrent la découverte, dans des archives privées, de nouveaux manuscrits
musicaux des Guérin. Les compositeurs que les Guérin et leurs relations de
Gaillac, d’Albi, et de Lisle-sur-Tarn appréciaient étaient « Chopin pour
les valses, Dussek et Steibelt sur les sonates ». Sur le dernier nommé, on
rappelle qu’il est présent dans César
Birotteau, ainsi que dans les Mémoires
d’Outre-tombe. On appréciera le souci du détail iconographique, puisqu’un
piano d’époque est photographié dans cet article nourri d’érudition et de
connaissance parfaite de la vie provinciale sous la Monarchie de juillet. Une
liste des compositeurs cités et une table des exemples musicaux relevés dans
les archives disponibles complètent le travail de M. et Mme Sangouard. Comme à
l’accoutumée, le bulletin se termine par la bibliographie guérinienne, avec le
rappel de l’ouvrage de Mme Huet-Brichard, Maurice
de Guérin, imaginaire et écriture, dont le prix excessif peut dissuader les
éventuels lecteurs.
Guide.
Guide Nicaise des Associations d’Amis
d’auteurs (Librairie Nicaise, 2001, 254 p., 150 F). La librairie Nicaise (Boulevard
Saint-Germain, Paris) publie un guide essentiel pour ceux qui s’intéressent aux
amis d’auteurs. L’avant-propos de J.-E. Huret souligne cette nécessité, car un
guide aussi spécialisé n’existait pas. L’éditeur a choisi l’ordre alphabétique
par auteur : l’amateur et le chercheur atteignent ainsi directement leur
objet, à qui est dédiée une ou deux associations. Chaque fiche comporte
adresse, personne à contacter, activités de l’association. Grâce à cet outil,
les recherches, universitaires ou autres, peuvent être facilitées. Le guide met
en contact deux mondes qui ne se côtoient pas souvent. Mais que de
possibilités, en réalité ! L’association d’amis, souvent en province,
constituée de passionnés, érudits ou amateurs, parfois liée à une maison
d’auteur, recèle des informations biographiques ou bibliographiques précieuses,
voire un fonds d’archives inexploré. J.-E. Huret esquisse ainsi une
« petite sociologie » des associations d’amis (183 auteurs pour 210
associations), dont le rôle patrimonial est également de plus en plus reconnu.
Ce lieu (virtuel) de réunion des associations qui ont été exposées fin novembre
2000 à la librairie Nicaise sera complété par un site Web mis à jour
régulièrement et consultable gratuitement sur le site des éditions Gallimard.
Actuellement, il n’est pas encore disponible. Mais la version papier, oui.
Han Ryner. Les Messages de Psychodore.
Bulletin de liaison du Cercle Han Ryner, n° 89 et 90, septembre 2000 (BP 312, 73103 Aix-en-Savoie). Silence
et dors.
Houellebecq. Les Amis de Michel Houellebecq,
n° 5, novembre 2000 (122 rue de Javel, 75015 Paris). Petit bulletin de 16 pages
agrafées, mais qui est loin d’être dépourvu d’intérêt. Par-delà les discussions
sur l’œuvre de Houellebecq, on a ici quelque chose qui change agréablement de
tant de bulletins de « sociétés d’amis » et qui est assez
nouveau : les articles sont en majorité dus à des « non
professionnels », entendez de simples lecteurs, d’origine apparemment
diverse et qui ont tenu à témoigner de leurs réactions face à l’œuvre du romancier-poète.
C’est ainsi que G. Le Gousse écrit : « Le rôle des écrivains n’étant
plus d’enfermer le réel dans une passivité plus ou moins conformiste, mais de
le changer activement, et ce par la
diffamation : peut-on encore parler ici de littérature ? »
Nombreuses critiques contre la joyeuse société capitaliste libérale, qui
constitue notre « bel aujourd’hui »… Parfois, de curieux dérapages.
Ainsi : « Dans son livre Les
Aventures de la liberté, Bernard-Henri Lévy démontre magistralement que les
procès staliniens et les insultes fascistes, visant à néantiser autrui, ont
leurs racines chez les surréalistes ». Staline et Mussolini, ces ingénus,
nous avaient donc caché qu’ils s’étaient inspirés de Breton ! Peut-être
serait-il bon, cependant, de ne pas trop croire sur parole (c’est le mot) les
gourous médiatiques et de potasser non pas l’histoire littéraire, mais
l’Histoire tout court ? D’un entretien avec Houellebecq, cette
réplique : « Oui, seules les classes moyennes m’intéressent, en fait.
Les pauvres et les riches ne m’intéressent pas, ni les artistes ». De
l’humour aussi, çà et là, comme dans cette lettre d’un lecteur : « Si
Houellebecq me lit, qu’il sache à nouveau que je regrette de ne pas avoir
assumé ma première rencontre avec lui, pour cause d’ivresse ». L’auteur
des Particules élémentaires
saura-t-il résister au succès ? Quoi qu’il en soit, son œuvre est là et
semble susciter, à elle seule, plus de réactions et de discussions que les
moutures dont les Sollers, Orsenna, d’Ormesson et autres
Grandes-Têtes-Molles-Très-Parisiennes s’obstinent à nous régaler.
Jammes.
Touny-Lérys à Francis Jammes :
Correspondance. Bulletin de l’Association Francis Jammes n° 31, juin 2000
(Maison Chrestia, 7 avenue Francis Jammes, 64300 Orthez). Animée par Michel
Haurie, l’Association Francis Jammes est active. Hospitalière aussi, car la
Maison Chrestia, à Orthez, réserve le plus cordial accueil aux visiteurs et aux
chercheurs. Tout en rassemblant un fonds d’archives considérable et d’un grand
intérêt (manuscrits, lettres, livres, articles de presse, documentation, etc.),
elle publie régulièrement des bulletins monographiques. Le dernier rassemble
les lettres inédites de Touny-Lérys à Jammes, correspondance hélas à sens
unique, car les réponses du poète d’Orthez demeurent introuvables. Est présenté
ici un ensemble de lettres échelonnées de 1900 à 1936, comportant cependant une
lacune entre 1911 et 1927. Le gros de ces lettres se situe avant 1914, quand le
jeune Touny-Lérys s’affirmait comme l’admirateur et le disciple de Jammes, à
qui l’unissait le goût d’une vie bucolique et simple. De nombreuses lettres
sollicitent la collaboration de Jammes aux revues Gallia et Poésie, ou son
aide pour publier des vers au Mercure de
France, puis tentent d’obtenir une préface de lui à La Pâque des Roses (1909). Féru de Samain et de Charles Guérin,
Touny-Lérys est un représentant de cette « Renaissance provinciale »
(Michel Décaudin) qui se manifesta aux alentours de 1905 et prit ses distances
avec le Symbolisme finissant. Intimiste, il l’est tout naturellement, avec des
accents qui rappellent aussi, parfois, le Barbusse des Pleureuses. Toutefois, il n’avait ni la sensualité de Jammes, ni sa
malice. Celui-ci, ayant, dans sa préface à La
Pâque des Roses, qualifié d’« inhabile » la poésie de son fervent
admirateur Touny-Lérys, dans une lettre, s’empare de cet adjectif pour le
revendiquer et le justifier longuement. Considérations qui firent peut-être
sourire Jammes, dont il est regrettable qu’on ignore les réponses, car elles
tempéraient peut-être par quelques grains de sel les déclarations prolixes du
poète de Gaillac. Peut-être aussi était-il parfois impatienté par les
incessantes demandes dont celui-ci l’accablait. Cette correspondance constitue
néanmoins un intéressant document pour mesurer l’influence de Jammes, qui fut
aussi profonde que variée, puisqu’elle s’exerça aussi bien sur un Touny-Lérys
que sur des poètes comme Fargue, Levet et Larbaud. Et, puisque nous parlons de
Jammes, souhaitons qu’on donne enfin un jour la correspondance – d’un tout
autre registre – qu’il échangea avec Charles Guérin, correspondance dont
l’Association Francis Jammes, sauf erreur, conserve une copie établie par
Yves-Gérard Le Dantec.
Mallarmé. Bulletin des Amis de Stéphane
Mallarmé, n° 2, octobre 2000 (Musée Mallarmé, 4 quai Mallarmé, 77870
Vulaines-sur-Seine). On ne trouvera dans ce bulletin ni articles
ni documents, mais une bibliographie très fouillée (dont un ouvrage paru chez
Boombana Publications, à Mount Nebo, Australie !), des publications
touchant Mallarmé parues depuis fin 1998, y compris en anglais. Plus pointu
encore, une liste des publications à paraître – ceci pour les spécialistes
haletants d’impatience – ainsi que des thèses récentes. La liste des
« projets en cours » peut intéresser au-delà du cercle étroit des mallarmistes.
Des avis de recherche et un mot sur une exposition pour boucler le tout. Le
rédacteur du bulletin, Gordon Millan, demande aux lecteurs de fournir des idées
sur l’avenir de cette publication à mallarmé@cg77.fr
Matricule. Matricule des Anges, n° 32,
2000 (BP 225, 34005 Montpellier Cedex 1). Le
Matricule des anges a multiplié cette année ses participations à la vie
littéraire : animations de débats (salons du Livre, de la Revue, de
Montreuil et d’ailleurs), organisation de lectures, etc. C’est signe de bonne santé.
Le journal poursuit aussi son activité critique, qui le fait parfois considérer
comme magazina non grata par quelques institutions éditoriales. En ce qui
concerne l’histoire littéraire, on a lu des articles, des portraits ou des
entretiens consacrés à Maurice Magre, Jeanne Tripier, Armand Lunel, René
Godenne (anthologies des nouvelles du XIXe siècle), Alfred Delvau
(par René Fayt), Georges Hyvernaud, Jacques Besse, Denton Welch, Pierre Louÿs
(par Robert Fleury), Hubert Juin, Erik Satie (par Ornella Volta), Jean de La
Varende, Charles Nodier, Jules Huret, Pierre Jourde, Georges Perin (par
Catherine Boschian). La rubrique consacrée aux égarés et aux oubliés proposait
des pages sur Marcello-Fabri, René Allendy, Maurice Dekobra et Michel Lebrun.
Les présentations d’éditeurs ont mis sous les feux de la rampe Jean Le Mauve,
Michel Chandeigne, Olivier Cohen, Gérard Pfister. Fermez le ban.
Milosz.
Cahiers de l’Association Les Amis de
Milosz, n° 39, 2000 (6 rue José-Maria de Heredia, 75007 Paris).
Connaissez-vous Milosz ? L’interrogation de l’éditeur des Cahiers, André Silvaire, est toujours
d’actualité. Heureusement, l’association des Amis de Milosz, menée par Janine
Kohler, apporte avec cette nouvelle livraison des éléments de réponse aux
néophytes. Après les inédits, passage presque obligé des bulletins des
associations d’amis, un article de Stanley M. Guise, tiré de sa thèse, analyse
les sources spirituelles de Milosz, de Gœthe à Swedenborg, en passant par la
Bible ou la Kabbale : dès l’article suivant (en réalité une allocution
prononcée lors de la commémoration de la mort de Milosz en mai dernier) se pose
la question des limites d’une telle recherche, trop intertextuelle… Quand on
connaît le mysticisme de l’auteur, comment évaluer les sources de sa connaissance,
objectivement ? Plus objectif,
et plus tangible, l’usage nationalisant de Milosz, évoqué à deux
reprises : il transparaît à travers le discours de l’ambassadeur de
Lituanie en France, lors de la même cérémonie de mai 2000, et il contamine la
réception de l’auteur dans les années 20 et 30, révélant le désintérêt des
critiques lituaniens et leur esprit partisan, qui leur fait souvent réduire
l’œuvre à la question de l’identité nationale. On peut toujours se rattraper en
lisant les deux nouvelles anthologies de poésie française, signalées en
dernière partie, qui intègrent (enfin) Milosz : celle de Michel Décaudin
en Poésie Gallimard et celle de Michel Collot en Pléiade.
Naturalisme. Les Cahiers naturalistes n°
74, 2000, « L’écriture naturaliste » (BP 12, 77580
Villiers-sur-Morin). Une livraison dense mais contrastée des Cahiers naturalistes, centrée sur
l’esthétique naturaliste. Ce n’est pas dans cette série de textes issus d’un
colloque ontarien de 1998 que l’on rencontrera les réflexions les plus riches,
en dépit de sujets prometteurs (les contraintes de la série, la structure
parasitaire, la récurrence des personnages chez Zola, la reprise de l’incipit
dans les nouvelles de Maupassant). Force est de constater que trop d’auteurs
s’arrêtent en route, rechignant à tirer eux-mêmes quelque sens de leurs
observations pertinentes, tandis que d’autres s’élancent imprudemment sans
prendre la peine de définir leurs concepts (celui de « série »
notamment, pourtant singulièrement productif en notre siècle, sans revenir même
sur son rapport à la paralittérature, méritait mieux qu’une définition
provisoire jamais remaniée). C’est sans grand plaisir qu’on prend connaissance
de certaines conjectures psychologisantes sur le paradigme de l’enfant unique
dans la vie et l’œuvre de Zola, avec surprise qu’on voit d’aucuns confondre
leurs propres images et les textes pour broder sur l’importance d’un
personnage, Tante Dide, qu’on s’acharne à trouver central pour de mauvaises
raisons, à l’instar d’ailleurs du personnage de l’enfant, maltraité dans un autre article. On retiendra néanmoins,
dans cette série de réflexions inabouties, l’article de Robert Lethbridge sur
la dimension résiduelle de Pot-Bouille,
qui démonte finement l’entreprise zolienne d’adultération générique dans cet opus
décalé des Rougon-Macquart. Et c’est au sein d’une autre série, celle des
Villes, que Jacques Noiray et Michel Gosmes sont allés, pour leur part,
chercher la matière de textes décisifs produits hors colloque, l’un consacré à
l’imaginaire de la politique dans Paris, l’autre sur le statut de la science.
Singulier par sa méthode et son objet, le travail que Jean-Marie Seillan
consacre aux interviews de Huysmans tranche également sur l’approximation de
certaines études. La section des études historiques, pour sa part, marche toute
seule, avec de nombreuses lettes inédites, une étude de René-Pierre Colin sur
l’éditeur Savine, une autre de François-Marie Mourad sur Zola lecteur de
Napoléon III. Il nous semble que les grandes réussites de ce volume prouvent a contrario l’échec relatif d’une
démarche bien parcellaire qui consiste à bêcher un coin de texte point trop
fréquenté en espérant y dégotter le génie des trésors herméneutiques cachés,
pour parodier Michelet. C’est au contraire dans la précision de l’analyse de
détail historique d’une part, dans l’ampleur assumée de fortes études de
« constructions imaginaires » d’autre part, que se tracent les voies
les plus sûres, et ce numéro des Cahiers
naturalistes y entraîne parfois avec un certain bonheur.
Paulhan.
Société des lecteurs de Jean Paulhan, bulletin
n° 23, octobre 2000 (2 rue de Fleurus, 75006 Paris). Dans son dernier numéro –
qui a paru peu de temps avant la disparition de Roger Judrin –, la Société des
lecteurs de Paulhan présente un compte rendu détaillé de l’Assemblée Générale
du 27 mai précédent, qui s’est tenue chez le peintre Michel Faublée. Elle fait
état de l’accueil reçu par les correspondances parues de Paulhan (avec Marcel
Arland ou Jean Giono) et de l’état d’avancement de celles à paraître
(avec Franz Hellens, Georges Perros, André
Pieyre de Mandiargues, Jean Dubuffet ou Yolande Fièvre). Par ailleurs, ce
bulletin fait l’inventaire détaillé des récentes éditions et rééditions
d’ouvrages de Paulhan, ainsi que des thèses qui lui sont consacrées et du
Colloque de Cerisy, « Paulhan : Le Clair et l’Obscur ». Claire
Paulhan fait le bilan des travaux de l’Imec sur l’année écoulée. On apprend la
publication en 2001 de la correspondance Paulhan-Max Jacob, à laquelle
travaillent Ann Kimball (qui a publié la correspondance Cocteau-Jacob) et
Patricia Sustrac, et en 2002, du premier volume de la correspondance
Paulhan-Joë Bousquet, par les soins de Paul Giro qui annonce aussi une
biographie de Bousquet. Le prochain Cahier
Jean Paulhan consistera en la correspondance entre ce dernier et Jean
Guéhenno, présentée et annotée par Jean-Kely Paulhan. Enfin, on lira avec
plaisir les « amusettes » et l’étonnante lettre qu’a adressée
récemment à Paulhan « [s]a vieille amie Rachel ».
Péguy.
L’Amitié Charles Péguy, n° 91,
juillet-septembre 2000 (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris). On
compterait sur les doigts d’une main, et encore, les écrivains français prêts
aujourd’hui à mourir pour leur patrie. Sans doute parce qu’il n’y a plus de
patrie, ou parce qu’il n’y a plus d’écrivains. Le 1er août 1914, un
homme quittait pourtant sans regret ses manuscrits pour rejoindre ses
conscrits : « Ce que je vais voir est tellement plus important que
tout ce que j’ai écrit : je vais assister à de tels événements que ce que
j’écrirai, au retour, dépassera tout ce que j’ai fait jusqu’ici ». Cet
homme, « parti là-bas comme un fou » (Jacques Copeau), ne
reviendra pas. Péguy meurt le 5 septembre 1914 au champ d’honneur, dressé
seul, face à l’ennemi, défiant la mitraille (ainsi le montre une bande dessinée
des Trois Couleurs, intitulée
« Un admirable exemple : la mort du poète »). La légende du
Poète-mort-au-champ-d’honneur est immédiatement installée : « le
voilà sacré », écrit Barrès dans L’Écho
de Paris du 17 septembre. L’Amitié
Charles Péguy rassemble les dernières lettres du fondateur des Cahiers de la Quinzaine avant sa
mort au front, à la veille de la bataille de la Marne. Il faut se replacer dans
l’esprit du temps pour comprendre l’impatience de Péguy à en découdre avec les
« barbares » prussiens. Cette impatience se redouble néanmoins dans
son cas d’un désir mortifère d’accomplir l’Œuvre, commencée en littérature,
d’un don intégral de soi à la Patrie. Les lettres émouvantes, quoique
laconiques, retranscrites dans ce bulletin (plusieurs sont inédites), laissent
entrevoir l’issue fatale que se prépare en secret le chantre de Jeanne d’Arc : « je périrai
peut-être, je ne crèverai pas ». Nombreux documents en annexe sur les
derniers jours de Péguy et la cristallisation du mythe de sa mort.
Pourrat.
Cahiers Henri Pourrat, n° 17, 2000
(Bibliothèque municipale, 1 boulevard Lafayette, 63001 Clermont-Ferrand). Cette
livraison consacrée aux amitiés suisses de l’écrivain fait la part belle à la
correspondance Pourrat-Ramuz, à laquelle on a essayé de rendre une cohérence en
republiant aux côtés de vrais inédits un certain nombre de lettres éparpillées
dans des publications difficiles d’accès. Quelques échanges épistolaires entre
Pourrat et Roud, ou encore Pourtalès, complètent la section documentaire du
volume. On trouvera en outre des fragments inédits de Pourrat présentés par
Michel Lioure, ainsi qu’une série de trois études consacrées à Ramuz
(« Ramuz et le Haut-Valais »), à Gustave Roud, et au voyage en Suisse
de Pourrat.
Proust. Bulletin Marcel
Proust, n° 50, 2000 (Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de
Combray, 4 rue du Docteur-Proust, 28120 Illiers-Combray). Pour le cinquantenaire
de leur bulletin, la Société des Amis de Proust s’est surpassée. Après un
rappel des principales publications et initiatives de cette association (par
Jean Milly, directeur du bulletin), la livraison contient plusieurs textes
inédits : « Deux pastiches retrouvés » par Luzius Keller, qui
reproduit deux parodies inconnues du style de Goncourt ; un descriptif de
la donation Gustave Tronche, qui fut l’administrateur commercial de la NRf de 1912 à 1921 et échangea une
importante correspondance avec Proust (articles de Florence Callu et Mireille
Naturel). Étude de Cynthia J. Gamble : « Quel a été le véritable rôle
de Marie Nordlinger dans l’œuvre traductrice de Marcel Proust ? » Les
rédacteurs de ce bulletin n’ont pas banni les clins d’œil, car ils ont
reproduit une page de l’adaptation en bande dessinée d’À la Recher- che du temps perdu par Stanislas Brézet et Stéphane
Heuet, qui est du même ordre de réussite que les adap- tations
cinématographiques de Volker Schlöndorff et Raoul Ruiz (un article du bulletin,
peu favorable, est consacré au film de ce dernier). Une bibliographie
proustienne de l’année 1999 par Eric Férey et Mireille Naturel.
Rimbaud. Bulletin Auberge verte,
n° 1 à 4, juillet-octobre 2000 (128 rue Lamarck, 75018 Paris). Depuis
ses origines, vers 1983, l’Auberge verte rend d’importants services aux
chercheurs rimbaldiens et verlainiens, et aux amateurs de quelques autres
auteurs affectionnés par l’aubergiste nullement verdâtre Rémi Duhart :
Artaud, Genet, Nouveau. Malgré quelques avanies (comme une récente inondation),
l’Auberge verte survit et d’année en année s’améliore, comptant parmi ses bénéficiaires
presque tous les grands spécialistes rimbaldiens des vingt dernières années.
L’Auberge verte est l’aboutissement d’un travail de longue haleine : si
l’entraide des chercheurs a permis à Rémi Duhart d’acquérir de nombreuses
publications, bien d’autres ont été achetées, au fil des années, au terme de
sacrifices personnels (il ne s’agit pas d’un centre subventionné). On comprend
ainsi, même si la formulation est critiquable, que Rémi Duhart précise que
l’Auberge est « ouverte aux chercheurs et fermée, résolument fermée aux curieux ou curieuses, touristes et autres
pépères et mémères en tous genres » (livraison n° 1). Le bulletin est-il
l’œuvre de Rémi Duhart ? Oui et non. Comme Rimbaud, Rémi Duhart a pu
bénéficier du soutien d’Alcide BAVa,
le bien-nommé (pseudonyme utilisé dans la lettre du 15 août 1871 à BAnVille).
Il s’agit d’une publication haute en couleurs (chaque bulletin de quatre pages
est polychrome, sur des papiers de couleur chaque fois différente), dans tous
les sens déréglés. Avec ses commentaires parfois acerbes portant sur la manière
dont les acteurs ou réciteurs traitent la poésie de Rimbaud qui s’expliquent
par la vocation d’acteur de Duhart (ceux qui l’ont vu dans une mise en scène de
Pour en finir avec le jugement de Dieu d’Artaud
ont mesuré la démesure de ses
qualités d’acteur), le bulletin ne manque pas de vigueur. Il cogne à bras
raccourcis sur l’Association des Amis de Rimbaud, ce qui est regrettable
lorsque les attaques portent sur certaines personnes qui, de manière désintéressée,
ont maintenu en vie cette association. Sinon, le bulletin donne de nombreuses
informations, bibliographiques notamment, des documents inédits (comme une
lettre de Bouillane de Lacoste à Pierre Petitfils) et un test mensuel intitulé
« Coin du petit ignorant(e) » où certaines questions reçoivent des
« réponses » discutables (le titre Bateau ivre sans article défini ne se justifie pas par un
témoignage de Delahaye, mais par le texte donné par Verlaine dans Les Poètes maudits ; dire qu’Angélo était la pièce préférée de
Rimbaud, c’est supposer que Delahaye était en mesure de donner sur ce point des
informations fiables, etc.). Il n’empêche que ce petit bulletin, avec son ton
allègre et ses « blagues », avec ses hommages à Pierre Petitfils
(l’un des principaux donateurs de documents importants) et ses renseignements
bariolés, intéressera de nombreux rimbaldophages, particulièrement ceux qui,
avides d’aveux, apprendront que « Claudel […] fait chier debout »
Rémi Duhart… ou Alcide Bava ?
Rivière et Alain-Fournier. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier n° 97, 4°
trimestre 2000, Rimbaud et Laforgue lus
par Jacques Rivière et Alain-Fournier (31 rue Arthur-Petit, 78220
Viroflay). La présente livraison fournit, avec quelques recensions, le texte
d’une conférence que Rivière a consacrée à Rimbaud et Laforgue, préfacé par Michel
Baranger, ainsi qu’un article détaillé mais synthétique de Xavier Martin
Laprade sur la « présence de Jules Laforgue dans la correspondance entre
Jacques Rivière et Alain-Fournier ». Dans la conférence de Rivière, la
juxtaposition des deux poètes se fait au profit de Rimbaud. Si Rivière a choisi
de réunir des propos portant sur Rimbaud et sur Laforgue, c’est visiblement
parce que si « Laforgue s’adresse à nous », « R. est qqun qui ne
s’adresse pas à nous ». Rivière voudrait présenter à son public un poète
qui, précisément, se moquerait du public. Le texte édité ne correspond sans
doute pas toujours à ce que Rivière a dit à son public (« D’ailleurs je
suis persuadé que vous ne laisserez pas influencer votre jugement sur son œuvre
par des cons »). Naviguant entre les réductions symétriques des
détracteurs du poète et des hagiographes (Isabelle Rimbaud, Berrichon et
Claudel), Rivière favorise plutôt le mythe disséminé par ces derniers, à la
fois par son écoute un peu trop complaisante des affabulations de Berrichon
(par exemple, ce bébé Arthur qui, dès sa première heure d’existence,
« rampe, rieur, vers la porte de l’appartement ») et par sa lecture
en grande partie métaphysique des Illuminations
(parmi lesquelles Rivière range les vers dits de 1872, par une illusion
d’optique inévitable à cette époque), lecture sans doute influencée par celle
de Claudel (Rimbaud, « mystique à l’état sauvage »). Malgré ces
défauts, la conférence de Rivière a été une source d’idées nouvelles : on
sait que son analyse d’un « motif de la brèche » a permis une
perception nouvelle des aspects réflexifs de l’univers des Illuminations, même s’il a sans doute limité l’intérêt de son
intuition en y voyant l’expression d’une brèche mystique dans la réalité
quotidienne perçue par Rimbaud. Une grande partie de cette conférence,
prononcée le 6 décembre 1913 au Théâtre du Vieux-Colombier, avait déjà été
publiée (Jacques Rivière, Rimbaud.
Dossier 1905-1925, édité par Roger Lefèvre en 1977). On lira toutefois avec
intérêt le texte complet. Pour Laforgue, l’apport est plus mince, le poète
paraissant servir en partie de repoussoir : Rivière ne cache pas sa
préférence pour Rimbaud.
Roman populaire. Le
Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 10, printemps 2000 (23
rue de Léon, 78310 Maurepas). Animé par des chercheurs, des collectionneurs et des universitaires qui
ont en commun une passion illimitée pour la littérature populaire dans tous ses
aspects, Le Rocambole, vaillant
« bulletin des amis du roman populaire », de petit format mais dense
typographiquement parlant, en est à son dixième numéro. Celui-ci est consacré
aux éditions Pierre Lafitte. On y trouve la biographie du fondateur de cette
maison (par Juliette Dugal), ainsi qu’une étude sur « Pierre Lafitte,
l’éditeur d’Arsène Lupin et de Maurice Leblanc », par Robert Bonaccorsi et
Jean-Luc Buard. Deux études plus « théoriques » prolongent ces
articles documentés : une lecture de La
Dame à la hache de Maurice Leblanc (par Isabelle Casta), et une source
tératologique du Fantôme de l’Opéra
présentée par Alain Chevrier. Comme dans les numéros précédents, une rubrique
explore les éditions et les journaux où florissaient le roman feuilleton et les
contes et nouvelles. Le « Catalogue des publications Pierre Lafitte à 3
fr. 50 » et de « La Nouvelle Bibliothèque », établi par Jean-Luc
Buard, est une mine pour le spécialiste et donne à rêver à l’amateur. La
rubrique sur les illustrateurs, créateurs trop oubliés, rend hommage à Marcel
Le Coultre. Un riche attirail de « Chroniques » fait écho à
l’actualité des publication et des manifestations. Enfin, un conte de Guy de
Téramond, « L’Homme qui marchait dans les nuages » (1911) apporte une
dernière touche de science-fiction.
Verne. Bulletin de la
Société Jules Verne n° 35, 3e trimestre 2000, L’Affaire Pont-Jest (29 chemin de
Saint-Prix, 95250 Beauchamp). Cette livraison est presque exclusivement
consacrée à l’affaire Pont-Jest. Ce littérateur bien oublié, ancien officier de marine
reconverti dans le journalisme et le roman, grand-père maternel de Sacha
Guitry, s’appelait René Delmas de Pont-Jest.
Il accusa Verne de plagiat avec son Voyage
au centre de la terre. Une teigne, ce Pont-Jest. Au lendemain de la Semaine
sanglante, il avait publié dans Le Figaro une série d’articles haineux sur
les Communards réfugiés en Angleterre, ce qui lui avait valu d’être
sérieusement menacé par l’un d’eux (Lissagaray) devant son domicile londonien
d’Arundel Street. Le présent bulletin fait le point sur l’affaire
Verne/Pont-Jest et publie la correspondance échangée à ce propos entre Hetzel,
Pont-Jest et Verne. Il y eut procès et jugement : Pont-Jest fut débouté.
Vigny. Bulletin de
l’Association des Amis d’Alfred de Vigny, n° 29, 2000 (6 avenue Constant-Coquelin,
75007 Paris). Ce
numéro témoigne de la vitalité des études consacrées à Vigny. On note en
particulier trois articles contenant des documents inédits. Deux concernent la
création du More de Venise à la
Comédie-française : Barry Daniels expose des découvertes sur les décors de
Cicéri créés pour l’occasion ; Jacqueline Razgonnikoff étudie l’échange de
lettres entre le baron Taylor et son directeur de la scène pendant les répétitions.
On comprend mieux ce qui se joua alors, moins de six mois avant Hernani. Janet McLeman-Carnie analyse la
rencontre parisienne de l’auteur de Cinq-Mars
avec Walter Scott, en 1826. Parmi les autres contributions, une étude de Sophie
Marchal sur Vigny et Mme Ancelot, et une synthèse de F.Y. Bril sur Vigny et les
musiciens, qui ne résout malheureusement pas l’irritante énigme de la
contribution du poète au Benvenuto
Cellini de Berlioz. On s’étonne que la couverture mentionne les « Amis
de Alfred de Vigny » : par
commodité typographique ?
[Patrick Besnier, Alain Chevrier, René-Pierre Colin, Thierry Gillybœuf,
Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Vincent Laisney, Jean-Pierre
Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Steve Murphy, Isabelle
Pawlotsky, Sandrine Raffin, etc.]
LIVRES REÇUS
Partagés
entre l’enthousiasme et l’accablement, les lecteurs des ouvrages de l’automne
apportent ici la preuve que les sciences humaines – si l’on accepte d’y ranger
l’histoire littéraire – sont tout sauf mortes, puisque leurs produits peuvent
déchaîner des passions. Les auteurs de ces comptes rendus, sans se concerter,
montrent qu’on peut s’enflammer pour un livre érudit et bien fait, tandis que
la déception rend impitoyable le jugement d’un travail racoleur et bâclé. Si se
contenter d’apprécier les livres selon des principes découragerait tout le
monde, les considérer sur le seul critère des émotions qu’ils suscitent
conduirait à l’obscurantisme. On verra une fois de plus que la meilleure
critique combine l’émotion et l’éthique. C’est avec une indignation d’essence
morale qu’on reproche aux éditeurs, inlassablement, de ne pas donner d’index ou
d’être chiches sur l’iconographie. C’est par goût de la vertu qu’on demande aux
universitaires de ne pas publier n’importe quoi et de ne donner des colloques
que ce qui mérite d’être imprimé. Mais c’est avec une vraie reconnaissance
qu’on accueille les travaux utiles, sobres, bien écrits et présentés. Au nom de
la prétendue « crise des sciences humaines », des margoulins mettent
sur le marché rossignols et rogatons. Pourtant, un vrai public existe, curieux,
informé, exigeant, capable de lire jusqu’à la dernière note de bas de page et
de fustiger le moindre errement…
Comptes rendus
Archéologie. Le Livre des Égarés (Plein
Chant, n° 69-70, 2000, 280 p., 120 F). Sous la houlette d’Eric Dussert et d’Edmond
Thomas, une vingtaine d’« obstinés fouineurs », au dire des
préambulanciers, s’appliquent à faire partager leur goût pour les fouilles
archéologiques d’auteurs (peut-on toujours dire des écrivains ?) du XIV°
au XX° siècle. Egarés ? mais par qui ? Par les éditeurs, les
libraires, les bibliothécaires, les auteurs de manuels d’histoire littéraire et
par la force des choses : il ne leur a manqué que le nombre et surtout la
qualité de lecteurs exigés par la postérité. Et encore : certains n’étaient-ils
pas de ceux que la Société des Gens de Lettres, qui répartissait les droits de
reproduction de leurs feuilletons dans la presse, appelait ses grands
reproducteurs ? Delphi Fabrice, auteur de plus d’une centaine de romans,
certains en collaboration avec Jean Lorrain ou Oscar Méténier, et notamment une
Notre-Dame de la Butte que
connaissent les flâneurs de l’avant-siècle et d’Isidore Ducasse, n’est pas un
« oublié » ni un « dédaigné ». On peut en dire autant
d’Harry Alis (Hara-Kiri a été
récemment réédité) ; de Senancour (Oberman
est un best-seller réimprimé à tour de bras durant plus d’un siècle). Et
que dire de Ferdinand Bac dont les innombrables dessins de petites femmes
(elles le firent vivre au jour le jour et jusqu’à la veille de ses
quatre-vingt-dix ans) ont fait un peu négliger les livres de souvenirs (une
partie de son Journal vient d’être
publiée). D’autres ont créé autour de leurs œuvres des sortes de sociétés
secrètes : André Lebey dont les poèmes maçonniques sont recherchés pour la
forme triangulaire des recueils ; Paul Masson par des yoghis qui n’ont pas
encore fini de compter les avatars de Lemice-Terrieux à l’écriture multiple et
même posthume ; Victor Barrucand, parce qu’on ne peut pas oublier un
anarchiste promoteur du « pain gratuit », ni l’éditeur d’Isabelle
Eberhardt, si maladroit fût-il. Tous leurs écrits méritent-ils d’être
intégralement réimprimés ? Non, bien sûr, à l’exception peut-être des Versiculets d’Alfred Poussin d’une
étonnante fraîcheur. Tel est donc le sort de ces Egarés : demeurer à jamais perdus
si personne ne vient leur tendre la main au bord du puits. Après le temps
de l’hydrologie et de la recherche des sources qui fut celui des années 50-60,
voici peut-être venu celui des archéologues, érudits chercheurs et curieux, ou
peut-être tout simplement halbrans, comme disait Alfred Jarry. Cela nous vaut
ce recueil d’histoires et d’historiettes littéraires. Chacun découvrira dans le
sommaire une ou plusieurs raisons de lire Le
Livre des Egarés : Pierre
Bresuire (M.-H. Tesnière) ; Victor
Barrucand (E. Dussert) ; Bernard
de Bluet d’Arbères (J.-F. Valcanges) ; Delphi Fabrice (E. Walbecq) ; André Lebey (A. Derval) ; David
Ferrand (A. Dhermy) ; René
Martin-Guelliot (B. Baillaud) ; Charles
Dassoucy (W. Carisdall) ; Senancour
(J.-L. Moreau) ; Robert de la
Vaissière (J.-P. Goujon) ; Alfred
Poussin (M. Pakenham) ; André
Gillon (M. Bauland) ; Paul
Masson (W. Théry) ; André
Renaudin (O.-N. Forgues) ; Harry
Alis (J.-D. Wagneur) ; Ferdinand
Bac (L. Joseph) ; Gustave-Arthur
Dassonville (F. Grappeur).
Balzac. Florence Terrasse-Riou, Balzac,
le roman de la communication, lettres, silences dans La Comédie humaine (Sedes,
2000, 158 p., 160 F). Ceux qui aiment les livres rigoureusement
construits et vigoureusement écrits trouveront là de quoi les satisfaire. Il y
a toutes les garanties du sérieux
universitaire : la marque SEDES, le patronage du GIRB, une couverture
grisâtre, une police minuscule – nulle illustration, il va sans dire – et des
titres incluant invariablement le mot « idéologie » :
« Dialogues, coquetteries, hypocrisies et idéologie », « Les infortunes de la duchesse de Langeais
ou idéologie dans le boudoir »,
« Signe et idéologie »,
« Fissures et polyphonies idéologiques »,
etc. Le propos du livre ? S’intéresser, après Éric Bordas dont on pouvait
penser qu’il avait épuisé le sujet, à un « Balzac linguiste » sous
l’angle de la communication. Que vient faire cette notion jakobsonienne dans La Comédie humaine, qui donne son titre
si disgracieux à l’ouvrage ? L’auteur répond dès la première page : « L’idée
d’une communication balzacienne doit s’entendre très largement, au sens où ce
sont des schémas de pensée identiques qui retracent la circulation physique des
personnages balzaciens et celle de leurs messages ». Cette explication est
peu rassurante dans la mesure où le concept de communication, devenu, de l’aveu
même de l’auteur, un fourre-tout, permet de ratisser large et d’englober une
infinité de phénomènes qu’il serait jamais venu à l’idée de qualifier de
« communication ». Florence Terrasse-Riou
se pose ensuite des questions concrètes, pertinentes peut-être, mais quelque
peu incongrues par leur formulation même : « Comment la province communique-t-elle avec Paris ?
Comment les aristocrates du boulevard Saint-Germain communiquent-ils avec la noblesse d’Empire ? », etc. La
réponse est de passer en revue, chapitre après chapitre, toutes les
« situations de communication » de La Comédie humaine. Il ne manque que les schémas avec les flèches.
Le jargon est omniprésent, qui mêle la prose pseudo-scientifique (Sokal et
Briquemont semblent avoir encore de beaux jours devant eux) au style richardien (Jean-Pierre Richard est
abondamment cité). Ce qui donne des morceaux de ce genre :
Ce
qui toujours intéresse Balzac, c’est de raisonner en termes de définition de
réseaux. Explorer la plus ou moins bonne fluidité des différents canaux
possibles, désigner au contraire les passages impossibles : pour conduire
ses héros comme pour restituer leurs paroles, l’écriture balzacienne défriche
des itinéraires, balise des îlots de reconnaissance et dresse des plots de
connexion [sic]. La géographie s’y lit en termes politiques, la politique
s’élabore en carte géographique. Dans les deux cas, la géopolitique se noue
dans les interdits, les faux pas, les dysfonctionnements, autant de lieux du
texte où l’investissement idéologique est le plus complexe.
Parler
de La Comédie humaine comme un
directeur commercial parle d’une gamme de téléphones portables est curieux.
Florence Terrasse-Riou aurait-elle confondu communication et télécommunication ?
Une fois encore, la métaphore se révèle le pire ennemi du chercheur en
littérature, surtout quand son emploi est « croisé » avec un discours
scientifique.
Baudelaire. Charles Baudelaire, Nouvelles
lettres, présentées et annotées par Claude Pichois (Fayard, 2000, 125 p., 89 F). Plus de soixante
lettres inédites en librairie, voilà ce que rassemble, avec d’autres documents
de la main du poète, ce petit volume. Petit ? Il ne l’est guère, tout
comme Les Fleurs du Mal, que par son
épaisseur matérielle. À le lire, on y découvre que certaines lettres sont du
plus vif intérêt et que d’autres contiennent des passages ou des jugements
frappants. La chasse a été longue, qui a conduit Claude Pichois sur la piste de
lettres inconnues, qui se trouvaient en des lieux aussi divers que la Pologne
ou… le Musée du Louvre ! Comme dans toute recherche de ce genre, les
captures sont parfois inégales ; mais à quel point certains brefs billets
sont-ils éclipsés par la série des cinq lettres à Armand Fraisse, par telle
lettre abrupte à Buloz, ou par la longue lettre à Manet, écrite de Bruxelles et
complètement inconnue ! Mieux que de nous apporter des
« révélations », ces nouvelles lettres – qui s’étalent
chronologiquement de 1854 à 1866 – permettent de préciser certains points de la
vie ou de la personnalité de Baudelaire. C’est ainsi qu’une lettre à A. de La
Fizelière confirme, comme le souligne Claude Pichois, que Baudelaire avait une
connaissance assez précise de la pensée de Fourier. Les lettres à Jules Desaux et
les documents joints montrent par ailleurs à quel point le poète s’employa à
faire secourir Guys, en faveur duquel il multiplia les interventions au
Ministère, vantant au très officiel Desaux « un homme d’un mérite aussi
extraordinaire ». Particulièrement remarquables sont les cinq lettres au
lyonnais Armand Fraisse, qui prouvent en quelle estime Baudelaire tenait cet
excellent critique, l’un des rares à avoir écrit sur ses œuvres des articles
pleins de justesse et de pertinence. À propos de Soulary, Baudelaire lui
confiait : « J’avais retrouvé dans son ouvrage plusieurs
préoccupations semblables aux miennes, non seulement dans le choix des sujets,
mais aussi dans les images ». Ailleurs, des précisions sur Les Paradis artificiels, ou ces
réflexions sur La Genèse d’un poème
de Poe : « Je crois que Poe a exagéré, par une espèce de fatalité,
son goût pour l’ordre. Mais la méthode, qui exige avant tout un plan rigoureux,
est excellente ; elle permet, non seulement de commencer par la fin, mais
même de travailler simultanément à toute les parties ». On relèvera aussi
ce jugement mitigé, adressé au même Fraisse : « Mon ami D’Aurevilly
dit souvent des énormités ; c’est l’esprit le plus brillant et le plus
charmant, mais comme tous les gens éloquents, il lui arrive souvent de
confondre l’abondance avec l’art ». Une certaine confiance
paraît régner dans les échanges épistolaires avec Fraisse, à qui Baudelaire
déclarait : « J’ai une très profonde horreur de la candeur dans
l’exercice du métier littéraire, parce que le genre humain n’est pas un
confesseur, et qu’infailliblement l’homme de lettres candide sera dupe, à moins
qu’il ne soit un charlatan obscène comme J.-J. Rousseau ou George Sand ».
Toutefois, la sincérité du poète admettait certains accommodements. C’est ainsi
que nous le voyons parler à Fraisse de son voyage « dans l’Inde »
comme s’il eût réellement parcouru ce pays… On lira aussi sa longue lettre de
1865 à Manet, dans laquelle il évoque ses embarras d’argent et s’entremet pour
la vente de son portrait par Courbet, que possède son ami Poulet-Malassis. La
description qu’il fait de ce tableau à présent célèbre mérite d’être
citée : « Le personnage, habillé d’une robe de chambre rouge, assis sur un canapé rouge, travaille sur une table rouge. L’effet est assez
surprenant ». Baudelaire force un peu la note, et probablement aussi
lorsqu’il ajoute : « J’ai oublié de vous dire que le tableau est de
Courbet, – et du Courbet non dépravé ». On retrouve aussi, dans ce paquet
de lettres, les humeurs de Baudelaire. D’une insolente ironie, bien
caractéristique, est la lettre à Buloz de 1854 (elle aussi totalement inédite),
par laquelle il propose des vers pour la Revue
des Deux Mondes. Loin d’être obséquieux avec le Grand Lama, le poète fait
montre d’une impatience qui sonne comme un défi : « Mon livre de
poésie ATTEND depuis bien des années que les Revues veuillent bien en mettre quelques fragments en lumière. Mais
il paraît – ce que je ne comprends pas, – que ma poësie est parfaitement
répulsive, – vous-même autrefois avez eu soin de m’en instruire ». Et il
n’hésite pas à terminer sa lettre par une provocation, demandant à faire partie
du jury d’un concours littéraire organisé par la revue : « Ce serait
une garantie d’impartialité. Votre Commission sera trop raisonnable ». Rien que pour de telles déclarations, il faut
parcourir ce recueil, lequel, de surcroît, montre une fois de plus qu’aucune
découverte sur Baudelaire ne saurait être indifférente. Certaines phrases
contenues dans des lettres révélées ici sont même tellement saisissantes
qu’elles auraient pu se trouver dans Fusées
ou dans Mon cœur mis à nu. C’est là
un cordial qui en vaut bien d’autres. Toujours précise, l’annotation de Claude
Pichois se fait à l’occasion piquante, ainsi : « 6, rue Rameau, tout
près de la vraie Bibliothèque Nationale [...].»
Camus-Pia.
Albert Camus-Pascal Pia, Correspondance
1939-1947, présentée et annotée par Yves Marc Ajchenbaum (Fayard/Gallimard,
2000, 154 p., 120 F). Correspondance évidemment très attendue, mais qui laisse
parfois un peu sur sa faim. Expliquons-nous. Le préfacier avertit honnêtement
qu’il s’agit d’une « correspondance lacunaire ». On n’y trouve en
effet que 47 lettres, dont 17 de Camus et 30 de Pia. Surtout, le relevé
détaillé de cette correspondance – telle qu’elle est publiée – montre qu’en
réalité, il ne s’agit pas souvent d’échanges à proprement parler. Aucune lettre
de Camus entre décembre 1940 et décembre 1942, plus aucune lettre de Pia à
partir de l’été 1943… On a donc, chronologiquement, une série de lettres de Pia,
puis une série de lettres de Camus. Difficile, dans ces conditions, d’y voir un
dialogue. Yves Marc Ajchenbaum explique ces vides par le fait que Pia, « à
partir de l’été 1943, a craint d’être arrêté » et « a préféré brûler
l’essentiel de sa correspondance ». Il est très probable, en effet, que
Pia se soit vu obligé de brûler des lettres, mais on constate que figurent ici
cinq lettres écrites par Camus en 1943 et qui ont apparemment survécu. Plus
encore, il est curieux que manquent précisément toutes les réponses de Camus
aux lettres que lui écrivit Pia en 1941 et 1942 sur L’Etranger. Peu après la mort de Pia, un libraire parisien de ses
amis racontait avoir vu jadis chez celui-ci un exemplaire de L’Étranger et un du Mythe de Sisyphe sur grand papier, dédicacés et truffés de
nombreuses lettres de Camus, exemplaires que Pia aurait, à la fin de sa vie,
vendus à l’amiable. Impossible, bien entendu, de dire s’il s’agit d’une
légende, ou si c’étaient précisément là les lettres qui manquent. Par ailleurs,
est-il bien sûr que Camus ait « conservé l’essentiel des lettres de
Pia » ? Aucune lettre de celui-ci, répétons-le, après décembre 1943,
soit pendant toute la période de Combat.
Même si, à partir de fin 1943, Camus et Pia résidaient tous deux à Paris, on
reste un peu perplexe, car on a du mal à croire que le second n’ait, jusqu’à
leur rupture en 1947, plus jamais écrit au premier. On excusera cette mise au
point préalable, qui nous a semblé nécessaire à cause de l’impression parfois
déconcertante que donnent les trous de cette correspondance telle qu’elle se
trouve éditée. Et, par la force des choses, cette édition met l’accent
davantage sur Pia que sur Camus, dont les lettres sont moitié moins nombreuses
que celles de son ami. Mais faut-il s’en plaindre ? On voit ici de quel
dévouement sans bornes Pia fit preuve pour aider Camus, lui trouver un travail,
voire un gîte, le réconforter, et – last
but not least – faire publier par Gallimard rien moins que L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe et Caligula.
Sa sollicitude s’étendait aussi à ses autres amis, puisqu’une lettre de mai
1942 nous apprend qu’il réussit à faire placer Ponge au Progrès à Bourg-en-Bresse. La première lettre retrouvée de Pia
étant extrêmement tardive (février 1941), les sept lettres de Camus qui ouvrent
le recueil sont, par force, des monologues. Pia parti pour Paris, Camus s’est
retrouvé aussi seul que démuni : « je m’ennuie comme un rat
mort », écrit-il début 1940 d’Oran, où il subsiste en donnant des cours
particuliers de philosophie. En fait, le cœur du volume est formé par une série
de lettres de Pia échelonnées de février 1941 à décembre 1942. Outre les
efforts que déploie inlassablement Pia pour améliorer le quotidien de son ami,
et les nouvelles de leurs amis communs journalistes, ces lettres, souvent
longues et denses, roulent sur deux sujets distincts : un projet de revue
que voulait lancer Pia, et ses tentatives – couronnées de succès – pour faire
accepter par Gallimard les manuscrits groupés de L’Étranger, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Dans cette dernière
tâche, Pia fit preuve d’une activité extraordinaire, à la mesure de l’estime et
de l’amitié qu’il avait pour Camus. Il fit lire ces manuscrits à (entre autres)
Paulhan et Malraux, et informa ponctuellement Camus des réactions de ceux-ci,
allant même jusqu’à recopier, dans ses lettres, leurs réponses. La réaction, à
chaud, de Malraux est notamment très intéressante à lire, tout comme le sont
les commentaires qu’y ajoute Pia pour combattre ou désamorcer les objections
qui y étaient faites aux textes de Camus. Résultat : L’Étranger fut accepté d’avance par Gallimard, grâce aux
interventions, suggérées par Pia, de Paulhan et Malraux auprès de Gaston
Gallimard. Pia, qui connaissait le caractère de ce dernier, n’hésite pas à
avertir Camus que Gaston est « radin » et qu’il a « par nature,
la bienveillance plutôt mollassonne ». Les lettres de Pia abondent
également en brèves notations sur ses préférences littéraires, fort variées. Au
détour d’une lettre, on relève par exemple ce jugement : « Gertrude
Stein, une Américaine pleine d’humour ». Ou bien, à propos d’une
revue : « Fontaine
distillait pourtant plus de tisanes que de vin d’Algérie ». Ses dégoûts
aussi s’y trouvent nettement affirmés, à l’occasion. Du premier numéro de la N.R.f. de Drieu, il déclare :
« Le Chardonne y est d’une bassesse qui soulève le cœur. Le reste est
proprement nul ». À propos de l’article d’Émile Henriot sur L’Etranger, ces deux phrases :
« Je n’avais jamais douté que M. Henriot fût un con. Il a tenu à confirmer
cette opinion ». Mais c’est sans doute à propos du projet avorté d’une
grande revue qui devait s’appeler Prométhée
que l’on voit le mieux ses capacités et ses goûts. Pour cette revue, qui devait
en quelque sorte remplacer ou supplanter la N.R.f.
pro-allemande de Drieu et à laquelle il voulait associer Camus, Pia s’était
énormément remué, écrivant des dizaines de lettres pour solliciter des
collaborations, mais aussi trouver un imprimeur et du papier. Il était ainsi
parvenu à réunir un sommaire étonnant : Daumal, Ramuz, Jouve, Bataille,
Lhote, Prévert, Schwab, Valéry, Mauriac, Guéhenno, Malraux, Martin du Gard,
Bousquet, Cingria, Calet. Même impression pour les nécrologies qu’il avait
prévues, afin, disait-il, d’« enterrer convenablement les morts
honorables » : Joyce, Freud, Bergson, Saint-Pol-Roux, Sherwood
Anderson. On se dit que Pia eût sans doute davantage excellé, et d’une manière
plus personnelle, à Prométhée qu’il
ne le fit à Combat. Mais, découragé
par les obstacles administratifs et autres qu’il rencontra, il renonça à son
projet de revue et confiera à Camus, fin 1942, qu’il songeait à rentrer à Paris
« pour y faire de la librairie d’occasion ». Au fil de ces lettres se
manifeste une ironie intermittente, qui n’épargne pas toujours le destinataire.
À propos de Bergson, Pia déclare ainsi à Camus : « On ne doit pas
prendre sans vert un homme comme vous qui déjeune chez Kierkegaard, dîne chez
Heidegger et soupe chez Husserl, et fréquente par surcroît des dévots de
Pontigny comme Grenier ou Heurgon ». Plus tard, il se plaira à penser que,
si Camus eût vécu, il se serait sans doute consacré non à la philosophie, mais
à animer quelque Vieux-Colombier, car le théâtre était sa véritable passion. Un
autre intérêt de ces lettres est de montrer à quel point Pia savait rester lui-même
au milieu de tous les désastres quotidiens de cette époque particulièrement
noire de la « drôle de guerre » et de l’Occupation. Ni plaintes ni
confidences détaillées, cependant, mais parfois, çà et là, un bref soupir,
ainsi en mars 1941 : « J’en ai plus que marre et de P[aris-] S[oir] et de Lyon ». Puis
un trou complet des deux côtés entre octobre 1943 à novembre 1945, date à
laquelle se situe une lettre un peu irritée de Camus, qui montre clairement à
quel point des tiraillements existaient déjà à propos de Combat. Présage de leur rupture ? La dernière lettre est
constituée par la réponse de Camus, d’un laconisme tout administratif, à la
lettre de démission de Pia. Mais le livre ne se termine point là, et on fera un
sort particulier aux quatre lettres publiées en annexe, datant de 1978-79, soit
plus de vingt ans après la rupture. Herbert Lottmann ayant publié en 1978 une
biographie de Camus, Pia, qui l’avait renseigné, fut extrêmement surpris d’y
lire qu’il avait été, pour Camus « son meilleur ami puis son pire
ennemi ». Il le fit savoir sur-le-champ à l’auteur, lequel lui répondit
tranquillement qu’il s’agissait là d’une « poetic license » (sic).
Deux mois après, Pia décida d’envoyer à la veuve de Camus copie de ses deux
lettres à Lottmann, avec un petit mot. Dans une de ces lettres, il écrivait
justement que son départ de Combat
était dû à « un peu de dégoût et beaucoup de lassitude ». Surprenante
était la formule par laquelle il s’adressait à Francine Camus :
« Chère ancienne amie ». Dans sa très noble réponse, celle-ci
l’assure qu’il s’était trompé sur son mari, qui éprouvait vraiment pour lui de
l’admiration et de l’amitié : « pour le reste, nous mourrons tous
avec nos énigmes et nos secrets et notre nostalgie – pour moi du moins – d’une transparence
impossible ». Qui sait si Pia ne reprochait pas surtout au Camus d’avril
1947 de s’être complètement mépris sur son caractère et donc de ne l’avoir
jamais connu ni compris ? On pourrait le penser, en voyant combien, dans
sa seconde lettre à Lottmann, il souligne que « Camus a certainement
éprouvé beaucoup plus d’amitié pour Jean Grenier, ou pour Claude de
Fréminville, ou pour d’autres encore, qu’il n’en a ressenti pour moi ». Un
mot sur l’édition, à présent. La préface de Yves Marc Ajchenbaum, strictement limitée
à la période 1938-1947, qui est celle de l’amitié Camus-Pia, est fort bonne
dans sa sobriété, car elle dit l’essentiel. En va-t-il pareillement de son
annotation des lettres elles-mêmes ? Nous n’oserions l’assurer. Plus
historien du journalisme que spécialiste de la littérature, l’éditeur commet
certaines erreurs. Ainsi, note 4, p. 20, où il écrit que Perceau et Fleuret ont
publié « dans les années 30 » leur répertoire de l’Enfer – lequel
avait paru, avec aussi la signature d’Apollinaire, dès 1913. Page 28, la note 1
aurait pu préciser que le personnage de Triplepatte venait de Tristan Bernard.
Des précisions s’imposaient par ailleurs pour les Cahiers de Barbarie, comme pour Louis Gillet, Jean Wahl, Raymond
Schwab, Daumal, Ribemont-Dessaignes, etc. On est par ailleurs étonné de voir
que l’annotateur ignore l’usage du calendrier perpétuel pour la datation des
lettres. P. 137, il se borne à déclarer qu’une lettre datée « Vendredi 3,
1943 » doit « dater de l’été 1943 », alors qu’il est facile de
voir que c’est justement en septembre 1943 que le 3 tombait un vendredi. De
même p. 143, la lettre datée « Lundi » ne peut en aucune façon être,
comme il est noté, « du 15 ou 16 novembre [1945] », jours qui, cette
année-là, étaient respectivement un jeudi et un vendredi. Pour finir, on
retiendra de Pia ce trait, qui le peint assez bien. En 1943, en sérieux danger
d’être arrêté par les nazis, il déclarait à une amie : « Si je suis
arrêté, je veux juste le Baudelaire de la Pléiade. »
Cocteau. Serge Linarès, Cocteau. La ligne d’un style (Sedes,
2000 ; 224 p., 160 F) ; Jean Touzot, Jean Cocteau. Le poète et ses doubles (Bartillat, 2000,
300 p., 149 F) ; Francis Ramirez, Christian Rolot, Jean Cocteau, l’œil architecte (ACR,
Courbevoie, 2000, 336 p., 580 F). Les études sur Cocteau se multiplient
et, loin de se répéter, apportent de l’homme et de l’œuvre une image
renouvelée, enfin dépouillée des complaisances et des partis pris,
cocteauphobies ou cocteaulâtries, qui l’ont falsifiée pendant des décennies. On
n’en retiendra ici que trois, les plus récentes, et aussi les plus
significatives. Décapantes sont les pages où Jean Touzot, prenant le
contre-pied de Jean Marais qui parlait dans son dernier livre de
« l’inconcevable Jean Cocteau », va débusquer ces « Autres »
mystérieux que le poète disait avoir été. Il le décrit en « tête d’affiche
et tête de Turc », stratège de la réussite tout en s’en défendant. Il
épluche ses souvenirs, relevant contradictions et impossibilités : le
« scandale » de Parade démesurément
amplifié, les réunions musicales chez le grand-père Lecomte chronologiquement
impossibles, les variations sur la prétendue fugue de Marseille s’enjolivant
avec le temps, et ainsi de suite. Il ne s’agit pas cependant de prendre Cocteau
en flagrant délit de mensonge pour le dénigrer, ni de célébrer complaisamment
ce mensonge qui dit toujours la vérité (nous l’a-t-on assez souvent assénée,
cette formule, en guise d’explication !). Bien au contraire. L’écoute
critique de Jean Touzot conduit à la description d’un processus d’« automythographie »,
autrement dit de création par l’auteur de sa propre légende. Est ainsi mise en
évidence une dimension de l’imaginaire de Cocteau qui, comme Cendrars, Max
Jacob et bien d’autres, instaure sa propre vérité. Cocteau ne cesse de se projeter
dans un autre lui-même et de donner, privilège du poète, la
« prééminence » aux « fables ». Une telle analyse a pour
conséquence de substituer à la prétendue légèreté désordonnée de la vie de
Cocteau une singulière cohérence existentielle qui assume variations et
apparentes contradictions. Toutes proportions gardées, la démarche est analogue
dans le livre de Linarès. Les reproches de facilité, de dispersion, de course
au succès qui pèsent sur une œuvre dont l’abondance multiforme n’est plus à
dire, sont écartés pour laisser place à une enquête qui, prenant le poète au
mot, cherche en lui le travailleur, le maître des formes, fait la part de
l’artisan qu’il prétend être et du poète inspiré, suit dans l’œuvre les lignes
de forces du « bloc qu’elle forme », selon ses propres paroles. S’en
dégage la constante d’une esthétique qui est aussi une éthique, la ligne d’un style. Toute l’œuvre est dans
ses cheminements parfois obscurs, mais parfaitement balisés par Linarès, une
quête de l’identité et un dévoilement des mystères du monde. Reste que le
pouvoir des modes d’expression n’est pas à la mesure des ambitions de la poésie
(d’où une insatisfaction qui conduit à en expérimenter toujours de nouveaux) et
que l’homme se retrouve avec lui-même, aux prises avec l’apparence et le
mensonge (encore lui). Le poète a conscience de ses limites, en vain multiplie
ses doubles et n’attend que dans la mort un épanouissement et une consécration.
Constance et signification d’une difficulté
d’être chez Touzot, volonté de composition qui ordonne et gouverne toute
l’œuvre chez Linarès, la direction de recherche et l’effort pour envisager Cocteau, tout Cocteau, comme
il le souhaitait, rapprochent ces deux livres dans une étape nouvelle de la
critique. Jean Cocteau l’œil architecte est
tout différent, mais on y reconnaîtra aisément un prolongement des réflexions
engagées. C’est en premier lieu un beau livre à voir, avec ses quelque 300
illustrations. C’est aussi une approche de l’homme et de l’œuvre où
reparaissent les problématiques de l’être et de son double comme de l’unité
sous-jacente à la diversité de la création (signe que nous touchons là à des
points essentiels). Elle débouche sur une étude de l’image, par laquelle
Cocteau veut rendre visible l’invisible et exprimer l’indicible, ce qui est
pour lui la fonction du poète ; nous nous acheminons ainsi vers le cinématographe,
l’écriture qui, ajoutant à l’image le verbe et le mouvement, répond le mieux à
ses vœux, mais ne suffit pas à réaliser les ambitions du poète, ni à réduire sa
dualité. L’ouvrage ne lui en est pas moins consacré pour moitié. Il constitue
la meilleure analyse de l’œuvre cinématographique de Cocteau en même temps que
la meilleure base de travail avec ses documents et sa chronologie qui rectifie
de nombreuses erreurs.
Collectionneurs.
Philippe Rongiéras, Pour le plaisir.
Soixante ans entre les tableaux et les livres (Édition du Haut-Pavé, 2000,
238 p., 180 F). La vanité des collectionneurs valant souvent, pour leurs
captures, celle des pêcheurs et des chasseurs, on pouvait craindre le pire. Eh
bien, pas du tout : nous avons ici un nonagénaire en pleine forme, qui
sait éviter le catalogue, toujours fastidieux. Son livre, plein d’anecdotes
intéressantes, de digressions charmantes, voire piquantes, rappelle parfois La Maison de la vie de Mario Praz. Goûts
très éclectiques, d’ailleurs : sanguines de Watteau, Mlle Colombe par
Fragonard, Füssli, Custine dessiné par Delacroix, aquarelles de Daumier,
Jongkind et Cézanne, tissus coptes, portrait du Fayoum, Fleuret par Dufy et Salmon
par Modigliani, nu de De Staël, icônes biélorusses, une Vague de Courbet, un Lièvre
de Chardin, un album d’estampes russes entièrement enluminé par Kandinsky, etc.
Quelques livres, au hasard : le Ronsard in-folio de 1623 annoté par
Sainte-Beuve ; le Recueil du
Cosmopolite de la duchesse de Berry, avec serrure (!) ; Los Caprichos de Goya, exemplaire de
l’artiste, dans sa reliure d’origine, avec un dessin et une lettre ; des
fragments du manuscrit d’Oberman avec
onze lettres de Senancour à son éditeur ; un volume de Fourier entièrement
réécrit par l’auteur dans les marges ; le Livre d’or offert à Paganini par
la ville de Gênes, truffé d’autographes ; un Wilde avec envoi de l’auteur
et de Beardsley à Jarry, etc. De splendides curiosa, dont une série de reliures
à décor érotique ayant appartenu à Mme de Pompadour, et le manuscrit de Thémidore orné de dessins libres de
Saint-Aubin. Il est aussi question de diverses correspondances que Philippe
Rongiéras – c’est, bien entendu, un pseudonyme – prétend inédites :
missives de Bernanos à une religieuse belge, sœur Éponine, que tourmentait la
chair ; copieuse série de lettres, émaillées de désopilants dessins
libres, de Maupassant à son « Hadji » Albert de Joinville ;
lettre d’amour de Toulouse-Lautrec à Suzanne Valadon ; une
« volumineuse et très passionnée correspondance intime de Mermoz à un
jeune homme » ; confidences très libres de d’Annunzio à la marquise
Casati, sur une Parisienne qu’il qualifie de « monstre de
luxure » ; correspondance de Freud avec un médecin anglais ;
lettres de Pouchkine à une comtesse, etc. Que citer encore ? Des billets
lestes de Flaubert à Jeanne de Tourbey ; de violentes missives de
Strindberg à une actrice ; une lettre de Huysmans, qui termine sa préface
à Gamiani et déclare regretter « les
flûtes implorantes des crapauds que j’entendais sur les bords de la
Senne », etc. Et que dire du manuscrit de l’Ode to a Nightingale de Keats et de la partition autographe des Lieder eines fahrenden Gesellen de
Mahler, avec envoi à son inspiratrice Johanna Richter ? Tout cela est
mentionné sans trémolos par l’auteur au cours de cette longue promenade
nonchalante dans sa bibliothèque-musée, dont il précise n’avoir donné qu’un
« petit aperçu ». Cette collection semble peu connue. La position de
son propriétaire est d’ailleurs un peu contradictoire. D’une part, il en offre
un « aperçu » qui fait saliver, d’autre part, il déclare n’éprouver
aucune envie d’introduire chez lui des « journalistes et autres
curieux ». Serait-ce pour se protéger des ayants droits et héritiers des
écrivains ou des peintres ? Philippe Rongiéras, qui a peut-être eu des
expériences malheureuses, semble ressentir quelque animosité contre ces gens,
qu’il n’hésite pas à qualifier de « machines à sous dignes de Las Vegas »
et de « tiroirs-caisse ambulants » (sic). Particulièrement
intéressant est le passage où l’auteur, qui se fait gloire de n’avoir
« jamais mis les pieds dans une vente aux enchères », narre comment
il en était arrivé, pour damer le pion aux libraires et aux marchands, à appointer
comme rabatteurs des chercheurs et des universitaires, afin d’avoir un accès
direct auprès des héritiers d’écrivains ou de collectionneurs, auquels il
proposait de racheter à l’amiable certaines pièces. Dans le dernier chapitre,
on lit la savoureuse histoire d’une diplomate américaine polyglotte, qui, après
la chute du mur de Berlin et en pleine perestroïka, serait parvenue, à coups de
dollars généreusement distribués aux conservateurs, bibliothécaires et
douaniers, à sortir tranquillement de Russie une pleine mallette de dessins de
maîtres et d’autographes anciens, tous judicieusement choisis sur place, dont
un ensemble de poèmes inédits de Lermontov. N’aurait-elle point été commanditée
elle aussi, qui sait ? En tout cas, ce qu’on entrevoit sur les coulisses
de certaines bibliothèques et musées de Saint-Pétersbourg, Moscou, Kiev, etc.,
est affligeant. Pour le reste, les réflexions de Philippe Rongiéras ne manquent
point de piquant. À propos d’un recueil de dessins de maîtres sur la danse
ayant appartenu à La Guimard, il note : « La mode actuelle de l’opéra
me fait bien rire. Voir des gens écouter, pendant trois heures d’horloge ou
plus, du Massenet ou du Donizetti, la tête dans les mains, immobiles et sérieux
comme des papes, cela est assez croquignol [sic]. À l’époque de Stendhal et de
Balzac, on allait à l’Opéra pour bavarder ou pour flirter, saluer ses amis et
prendre des nouvelles, puis entendre çà et là un air ou une cavatine en
passant, mais certes pas pour s’y ennuyer religieusement, raide comme un piquet
dans son fauteuil. Aujourd’hui, même nos ministres ne peuvent pas couper à une
telle corvée ». On regrette l’absence d’index, et il est aberrant que
l’éditeur n’ait pas inclus un cahier d’illustrations.
Flaubert. Caroline
Franklin Grout, Heures d’autrefois,
Mémoires inédits. Souvenirs intimes et autres textes, textes établis,
présentés et annotés par Matthieu Desportes (Publications de l’Université de
Rouen, 1999, 256 p., 140 F). « Gustave
Flaubert par sa nièce Caroline Franklin Grout » indique la couverture
de cette publication, avec un petit portrait en vignette de Gustave Flaubert et
un long portrait en pied de Caroline. Il est assurément utile de publier ainsi
les textes des « Mémoires » de Caroline, pour donner à lire de manière
complète ce qui a été jusqu’à maintenant une sorte de référence brouillée dans
l’histoire de la connaissance de Flaubert. L’éditeur choisit de publier en
premier des textes inédits qui constituent les derniers mémoires rédigés par
Caroline Franklin Grout : textes non destinés à la publication,
d’ailleurs, qui s’étirent sur une période allant de 1905 à 1926. Ces textes de
Caroline (« Mes mémoires… » indique le premier d’entre eux) n’ont pas
de prétention littéraire, assurément, et retracent ce que pouvait être l’univers
Flaubert de son enfance (« Je suis née dans les larmes… »), passent
en revue les familles paternelle (les Hamard) et maternelle (Cambremer de
Croixmare et Flaubert), donnent des bribes de liens, de souvenirs aussi
(« Sous la colline de Canteleu, dans le lointain, une mince ligne de
peupliers indiquait notre jardin près de la maison blanche… »), racontent
des « petits voyages au bord de la mer », des anecdotes (ainsi de
« l’amitié extrême et admirative » de Caroline pour Flavie Vasse
Saint-Ouen, qui elle-même « aimait [l’oncle Gustave] d’un amour sans
espoir »). Les récits de voyage occupent une place importante, et l’on
aperçoit un univers timidement nomade, en Prusse, en Norvège et en Suède, avec
le mari Commanville (la brièveté du récit concernant le voyage de noces en
Italie désigne crûment la désillusion immédiate). Voyage en Angleterre
également, chez la mère de Juliet Herbert, l’institutrice anglaise de son
enfance (que Flaubert également allait voir, mais rien n’en est dit ici).
Caroline évoque aussi son travail de peintre, brièvement, par allusions à ses
« maîtres », Gérôme et Bonnat. Tout cela respire une certaine
tristesse et surtout donne le sentiment que l’on a frôlé banalement des moments
intéressants comme, par exemple, dans l’évocation qui est faite de « Don
José Maria de Heredia », à sa mort, en 1905. Mais peut-être y a-t-il un
niveau des choses qui est celui de leur indéfectible platitude. L’atmosphère
qui vibre là semble s’y maintenir. Les « Mémoires » rencontrent également,
mollement, le tumulte du monde, comme en ces notes de 1914, dans la cohue d’un
train vers la Suisse : « J’eus alors le sentiment très profond et
très net des douleurs qui commençaient et qui allaient se continuer pour tant
et tant d’êtres humains ». L’éditeur publie à la suite de ces
« Mémoires » le texte des « Souvenirs intimes » publié en
1910 et 1926 dans l’édition Conard de la Correspondance
(le manuscrit n’en a pas été retrouvé). Ce texte déjà publié était difficile à
trouver. Le récit de la vie et de la carrière de Flaubert y est sommaire,
admiratif et respectueux sans doute, mais étrangement factuel, et souvent
imprécis, tout en soulignant l’importance d’une intimité commune (« Nous
voici donc ensemble comme jadis, et les causeries reprennent plus abondantes,
plus profondes, plus intimes encore qu’au temps de mon enfance… » :
c’est en 1875, dans le malheur et la faillite), et en proposant quelques propos
généraux sur le sacrifice que fit Flaubert de sa vie à la
« Littérature ». Si l’on rapporte, sur de nombreux points, ce
« témoignage » à celui de Maxime Du Camp, on peut s’étonner que
Flaubert ait été si vaguement et si arbitrairement « interprété » par
ceux qui voulaient construire leur propre place par leur
« témoignage » sur le grand écrivain. Pourtant, dans leur entrelacs,
ces « témoignages » (on peut ajouter tout ce que les Goncourt ont
écrit sur Flaubert, plus incisif, sans doute) constituent bien, presque malgré
eux, une sorte de présence inaltérable de l’écrivain, qui les surplombe. Cette
édition, avec les nombreuses notes qui démultiplient les témoignages et les
commentaires, peut utilement aider à approcher ce temps où la figure de
l’écrivain s’édifie par ailleurs, d’elle-même, si fortement indépendante, en
faisant entrevoir l’atmosphère d’une époque des lettres, vue par Caroline de
façon myope, sans compréhension aucune de ce qui se joue alors véritablement.
Gide. Jean Lambert, Gide familier, nouvelle édition revue,
augmentée de lettres inédites (Presses universitaires de Lyon, 2000,
213 p., 110 F). « Nouvelle édition revue, augmentée de lettres
inédites » d’un ouvrage paru en 1958. Ce sont des souvenirs sur Gide
écrits par son gendre (mot qui enchantait l’auteur de L’Immoraliste, lequel devait trouver cela « tout à fait
saugrenu »). À vrai dire, Lambert, qui épousa Catherine Gide en 1946 (il
en divorcera plus tard), ne connut l’écrivain que de 1946 à sa mort en
1951 : témoin privilégié, mais témoin d’un Gide âgé, avec toutes les
manies et faiblesses qui en découlent. On se dit aussi que cette situation familiale
aura sans doute empêché l’auteur de nous livrer certains souvenirs trop
personnels ou trop intimes. Parfois, on reste carrément sur sa faim.
Ainsi : « J’aurais beaucoup à écrire ici sur nos conversations [...],
mais il fait trop beau temps ». Étrange désinvolture de la part de
quelqu’un dont nous apprenons qu’il a laissé un volumineux Journal intime inédit – mimétisme gidien ? – dans lequel
il lui suffisait de puiser pour enrichir et compléter ce livre de souvenirs.
Même son de cloche à une autre page : « Je répugne de plus en plus à
noter nos conversations, dont certaines, ces derniers temps, ont été de grand
intérêt ». À quoi bon, dans ces conditions, entreprendre un tel
livre ? Ces aveux, ces réticences, pour gidiens qu’ils puissent être, sont
passablement déconcertants pour le lecteur, qui a un peu l’impression d’être
floué par le mémorialiste. Malgré cela, on trouve çà et là des notations
intéressantes. Ainsi, dès l’avant-propos, Lambert remarque qu’il y avait chez
le Gide nobélisé « une curiosité sensuelle à peine diminuée ; mais
sans plus le moindre débat quant à sa légitimité », et poursuit :
« Il savait simplement qu’elle comportait des risques, car la vraie
curiosité est active et peut vous entraîner très loin. Mais, et c’est plutôt là
qu’était sa déficience : cela n’allait jamais très loin ». Pour mieux
cerner son modèle, Lambert procède par de longues évocations de ses
demeures : la rue Vaneau, et aussi Cuverville, où il s’attarde sur
« tout ce que cette maison représentait de continuité dans la décence et
le respect des conventions ». Au passage, à propos d’un déjeuner rue
Vaneau, est souligné combien une telle intimité « n’était pas seulement
rare, mais exceptionnelle », et combien Gide avait aussi tout un
« côté XIXe siècle ». L’écrivain est par ailleurs décrit
comme en proie à une bougeotte permanente, qui lui permettait à la fois de ne
s’attacher nulle part et de travailler n’importe où. Quelques rares notations
sur l’œuvre de Gide, sur les romans duquel Lambert fait des réserves (« il
habite trop continûment son œuvre »). Nulle idolâtrie d’ailleurs, l’auteur
ne se privant pas, par exemple, de noter à propos de l’Introduction au Théâtre de Gœthe de Gide, « la tendance des
grands écrivains vers la banalité » (mais Valéry ne se vantait-il pas d’avoir
écrit sur le même Gœthe ou sur Proust sans les avoir jamais lus ?). On
trouvera également de discrètes notations sur les goûts
« déconcertants » – mieux vaudrait dire l’absence de goûts – de Gide
en peinture. Pour le reste, on voit l’écrivain au quotidien, passionné de
cinéma, ne ratant jamais une séance où qu’il fût, et se promenant aussi partout
avec son Virgile : curieuse image de l’homme de lettres professionnel, qui
ne peut renoncer à ce bagage humaniste et académique. L’humour n’est cependant
jamais bien loin, comme dans cette anecdote sur un berger de Taormina fréquenté
par Gide, lequel confia à Lambert « que son élan avait été coupé par
l’odeur de chèvre qui accompagnait ce descendant des bergers de
Théocrite ». On en vient à penser que, si Gide avait pu lâcher plus
souvent la bonde à cet humour et à son tempérament facétieux, nous aurions sans
doute eu des œuvres un peu moins compassées que La Symphonie pastorale. Autre trait, bien épinglé par
Lambert : « À vrai dire, il aimait assez qu’on le photographie ».
C’est un fait que la plupart des photographies que nous avons de Gide, et ce
dès son adolescence, montrent une coquetterie certaine à poser devant
l’objectif – sans parler de ses chapeaux, capes, foulards, bonnets, bérets, et
tout un attirail vestimentaire rien moins que simple, faisant parfois penser à
De Max. Curieuse aussi, et bien révélatrice, l’obsession qu’à la fin de leur
vie, Claudel et Gide avaient l’un de l’autre et qui est rappelée à plusieurs
reprises par Lambert : « Son obsession majeure, pendant la fin de sa
vie, aura été Claudel ». Elle est amusante, l’anecdote qui montre Claudel
brandissant une crêpe flambée en s’écriant : « C’est ainsi que
grillera Gide en Enfer ! » En appendice, divers documents sans grand
intérêt : Les Nourritures célestes,
pastiche par Jean Lambert ; une note de Martin du Gard ; des lettres
reçues par l’auteur lors de la première édition du livre (voir cependant celles
de Levesque et de Yourcenar). Coquilles : p. 56, Comailles doit prendre un m supplémentaire, tandis que p. 125, il faut
enlever un h à Nathalie Barney, et, p. 82, un accent àViélé-Griffin. Ce livre parfois malicieux est surtout à prendre
comme un document sur l’homme Gide, sa présence et son rayonnement personnel,
aspect qui perdurera peut-être davantage que nombre de ses œuvres.
Histoire. L’Histoire dans la littérature, études
réunies et présentées par Laurent Adert et Éric Eigenmann (Droz, 2000,
349 p., 248 F). Les actes de ce colloque des jeunes chercheurs de la
« relève universitaire suisse en littérature » ont pour origine un
constat aussi juste que fécond : « Une réévaluation des relations
entre Histoire et Littérature paraît […] souhaitable, à d’autant meilleur titre
que le discours historiographique a lui-même beaucoup changé entre-temps, si
bien que faire de l’"histoire littéraire" ou de l’"histoire de
la littérature" aujourd’hui ne revient pas nécessairement à reconduire les
projets positivistes du siècle passé, ni à oublier les enseignements de
l’analyse formelle des œuvres ». On ne saurait dire mieux ! Même si
on peut regretter l’absence de perspective théorique générale, due à la formule
du colloque universitaire qui impose une discontinuité préjudiciable à
l’approfondissement de la question, il faut reconnaître l’intérêt d’un bon nombre
des contributions du recueil. Yasmina Fœhr-Janssens et Wagih Azzam proposent
quelques fondements pour une histoire littéraire du Moyen Age : à cette
époque, l’attribution d’une œuvre à un auteur, sa datation, son titre, son
inscription dans une chronologie absolue ou relative – opérations classiques de
l’élaboration d’une histoire littéraire – n’ont rien de certain. Plutôt que de
tenter de réduire ces incertitudes, il y aurait certainement intérêt à tirer
parti de cette résistance en prenant en compte la relativité de ces catégories
et en acceptant l’idée que les discours que nous élaborons à partir des œuvres
reposent, en partie, sur une fiction : « fiction d’un savoir
historique, fiction d’une œuvre ». La contribution de Christopher Lucken
montre qu’à l’époque médiévale, l’opposition entre « histoire » et
« fable » reposait sur la distinction entre voir (l’historien est un
témoin oculaire) et entendre ; deux régimes qui, pourtant, ne cessent de
se confondre. C’est en suivant les fils de ces deux pôles à travers l’Histoire de Lusignan que C. Lucken met
en évidence « le mécanisme fabulateur qui gouverne l’écriture de
l’histoire qui sert à fonder un lignage ou une nation ». Alexandre
Dauge-Roth s’interroge sur les récits des camps de concentration, pris entre la
« contextualisation historique des récits des camps » (mis en
évidence par les travaux d’Annette Wieviorka) et la « textualisation de
l’histoire des camps par ces récits » (dont témoigne Jorge Semprun :
« Seul l’artifice d’un récit maîtrisé parviendra à transmettre
partiellement la vérité du témoignage »). L’ambivalence de cette
littérature vient de ce qu’elle « renvoie à l’événement passé autant qu’au
présent à partir duquel le témoin cherche à établir une certaine relation avec
son expérience passé, en vue de l’inscrire dans la scène symbolique de ceux
auxquels il s’adresse ». Dominique Kunz et Adrien Gür explorent
l’inscription très subtile de l’histoire dans la poésie de Jacottet et de
Bonnefoy pour le premier et d’André Frénaud pour le second : l’œuvre de
Frénaud est ainsi montrée comme l’exemple d’une parole poétique qui démasque et
rejette toutes les téléologies historiques. Jacques Berchtold examine la place
des mémoires historiques entre le roman et l’histoire dont ils contribuent à
effacer les frontières. Philippe Moret étudie le genre de la maxime et Jérôme
David valorise l’énonciation propre aux romans créolisants de Raphaël Confiant
et de Patrick Chamoiseau, notamment à partir de la figure du
« conteur », maître de la parole créole. Françoise Dubor ressuscite
le genre du monologue dramatique en vogue à la fin du XIXe siècle et
qui donne à voir la bêtise, « versant dysphorique du progrès » propre
à cette société bourgeoise. Signalons enfin les études de Patrick Suter sur Le Génie du lieu de M. Butor et de Marta
Garaion sur l’influence de la photographie sur l’écriture de l’histoire. Pour
L. Adert et É. Eigenmann, ces contributions visent à montrer que l’histoire
« se vit et se parle, s’écrit et se lit, tributaire d’un processus de
communication complexe qui, entre tradition et invention, engage profondément
la responsabilité de ses participants. Elle demeure avant tout le lieu
troublant d’un dialogue avec nous-mêmes, à travers le temps. »
Laforgue. Jules Laforgue,
Œuvres complètes, tome III (L’Age
d’homme, 2000, 1387 p.). « Tout
est à faire, tout est à refaire ! Une édition complète et définitive
s’impose » : tel était le cri du cœur du genevois François Ruchon,
auteur, en 1924, de la première thèse consacrée au poète des Complaintes. Annoncée depuis 1980 par
L’Age d’Homme, l’édition monumentale édifiée par les meilleurs experts –
Jean-Louis Debauve, Mireille Dottin-Orsini, Daniel Grojnowski et Pierre-Olivier
Walzer, avec la collaboration de Maryke et Clarisse de Courten et Michèle
Hannoosh – vient de s’achever sur la publication du troisième et dernier tome,
qui est consacré à la critique littéraire et la critique d’art, Berlin, la cour et la ville,
« Feuilles volantes », le dernier volet de l’Œuvre graphique et, en
annexe, des addenda et corrigenda des tomes précédents, une bibliographie et
l’index de l’ensemble. Le tout est enrichi par quantité d’inédits, notamment
plusieurs lettres de Laforgue à sa sœur Marie et une lettre de Paul Bourget
adressée à Laforgue en 1882. Les éditeurs ont consulté tous les autographes qui
leur étaient accessibles. L’importance de l’effort se mesure à la lecture de
l’article « À propos des manuscrits de Jules Laforgue » publié par
Jean-Louis Debauve dans la Revue
d’histoire littéraire de la France en 1964 et son introduction (« À la
recherche des manuscrits de Jules Laforgue ») à ce dernier volume d’Œuvres complètes. Jamais titre n’aura
été tant justifié. On dispose désormais de la totalité, ou peu s’en faut, du
contenu de la fameuse valise confiée par la veuve du poète à Teodor de Wyzewa.
L’histoire du destin posthume des papiers du poète est véritablement
passionnante, car elle fut pleine d’embûches. De l’ordre a été mis dans cet
amas de documents et de la manière la plus scientifique (papier, encres,
déchirures des pages arrachées des carnets), le tout annoté de manière
exemplaire, au point que l’on est presque surpris, à la lecture de la note 4 de
la page 1020 (« Laforgue cite ici, avec une coupure, un passage du
chapitre XX du roman de Stendhal :
Le Rouge et le Noir ») de ne pas apprendre quelle édition possédait le
poète et quel était le numéro de la page en question ! Berlin, la cour et la ville, dernier
ouvrage revu par Laforgue, est très bien présenté et annoté par le regretté
Pierre-Olivier Walzer (mort quelques semaines après la parution de ce troisième
tome), qui n’avait pas peur d’affronter l’importante bibliographie engendrée
par le sujet ; des comparaisons intéressantes sont données dans un
appendice avec des Notes sur l’Allemagne,
la plupart inédites. Cette partie est importante, et d’approche heureusement
renouvelée. On se réjouit aussi de voir enfin groupée la critique littéraire
écrite par le poète, ainsi que celle sur l’art, qui joua un rôle majeur dans la
vie de Laforgue. Le plan du volume est simple et logique : textes publiés
du vivant de l’auteur ; textes publiés après sa mort, suivis de neuf
inédits. Mireille Dottin-Orsini traite de Laforgue artiste et collectionneur,
de son rôle auprès de Charles Ephrussi et la Gazette des Beaux-Arts, de sa réaction à l’art allemand, de son
goût artistique et de son esthétique. Son intérêt pour les Impressionnistes
(Ephrussi en possédait plusieurs toiles, et un sien cousin berlinois en avait
une petite collection) est à remarquer, mais Laforgue était également attiré
par d’autres formes artistiques : les eaux-fortes de Klinger, la sculpture
polychrome, les cires d’Henry Cros et la variété étonnante employée par
Raffaëlli. Mireille Dottin-Orsini, dont le recueil de Textes de critique d’art de Laforgue parut il y a douze ans, a
remanié son introduction et amendé son annotation (par exemple, elle notait en
1988 : « Klinger se fixe à Paris de 1883 à 1886 » ; cela
donne aujourd’hui : « Il fait des séjours à Paris de 1883 à
1884 »). Les autres chapitres de ce troisième tome bénéficient également
d’appareils critiques exemplaires. On doit ainsi à Jean-Louis Debauve, maître
d’œuvre de ces Œuvres complètes,
l’édition canonique de Laforgue. Il serait injuste de ne pas rendre hommage à
la mémoire des regrettés Pascal Pia et David Arkell, dont les apports à ce
travail furent prépondérants.
Laforgue (bis).
Daniel Grojnowski, Jules Laforgue. Les
Voix de la complainte (Rumeur des Ages, 2000, 99 p., 80 F) ;
Pierre Loubier, Jules Laforgue, L’Orgue
juvénile. Essai sur Les Complaintes (Seli Arslan, 2000, 174 p., 138
F) ; Hubert de Phalèse, La Forgerie
des Complaintes de Jules Laforgue (Nizet, 2000, 158 p., 90 F) ; Henri Scepi présente les Complaintes de
Jules Laforgue (Gallimard, 2000, 256 p., 52 F) ; Henri Scepi, Poétique de Jules Laforgue (PUF, 2000,
262 p., 148 F). Les Complaintes de Laforgue se trouvant
au programme de l’Agrégation pour l’année 2000-2001, on comprend que Daniel
Grojnowski ait intitulé Les Voix de la
complainte un livre qui dépasse, par son intérêt, le cadre spécifique des Complaintes. L’auteur avait déjà publié,
en 1988, un Jules Laforgue et
l’« originalité », dont on ne peut que souligner… l’originalité
critique. Le présent livre, quoique composé d’articles (dont certains en cours
d’impression ailleurs), constitue une réflexion d’ensemble, où l’étude de
l’importance de La Chanson du petit
hypertrophique pour la poétique des Complaintes
est séduisante. Les Agrégatifs profiteront allégrement de la mise au point
consacrée au problème de l’oralité (où l’auteur rejoint les recherches de
Jean-Pierre Bertrand et Henri Scepi), et tout amateur de Laforgue plongera avec
délices dans l’étude de « La Logique du recueil », où
Daniel Grojnowski éclaire un sujet que l’on a pu très largement
enténébrer. Quelques broutilles à relever, notamment dans le chapitre consacré
au monologue intérieur de Laforgue à T.S. Eliot, où une citation en
anglais est très coquilleuse (p. 65) et une traduction poétique d’une
liberté que l’on peut juger excessive (p. 66). Deux précisions accessoires,
dont la seconde ne concerne pas le livre : 1° Verlaine n’avait pas tout à
fait oublié la tradition des complaintes dans Romances sans paroles, puisqu’il a failli donner comme épigraphe à
l’une des romances une citation de la Complainte
du Juif-Errant. 2° Même les meilleurs commentateurs de la Complainte des cloches ont pensé à tort
que Laforgue ne connaissait pas sa géographie : s’il emploie l’expression
« en Brabant », alors que le poème porte la localisation
« Dimanche, à Liège. », c’est en citant l’une des strophes les mieux
connues de la Complainte du Juif-Errant
(« Un jour, près de la ville / De Bruxelles, en Brabant […] »),
complainte plus visiblement ciblée dans la Complainte
du Pauvre Chevalier-Errant et vendue un peu partout, en Brabant « Et
ailleurs » (la localisation vague de cette note en bas de page de Laforgue
est en effet une parodie de réclame). Par son traitement complexe, sinueuse et
parfois ludique des questions abordées, l’étude de Pierre Loubier ne sera
probablement pas l’un des points de référence principaux des agrégatifs, mais
ce sont là des considérations d’utilité éphémère… On saura gré à l’auteur
d’avoir produit un essai inventif, fondé sur une recherche personnelle sérieuse
(peu d’erreurs, mais c’est André et non pas R.
Gill qui a écrit La Muse à Bibi – simple coquille peut-être,
mais nous aimerions mieux y voir un lapsus dans le style des mécanismes
associatifs abordés par le livre, superposant au caricaturiste la caricature
qu’était le « théoricien » René Ghil). Le titre de Loubier s’explique
par le vers « Et l’Orgue juvénile à l’aveugle improvise. » de la Complainte du Sage de Paris, ou plus
précisément découle de l’interprétation paragrammatique de Jean-Pierre Richard,
suivant laquelle ce vers offre une instanciation autobiographique de cet énoncé
à valeur générale par la dissémination du nom même de l’auteur « Et l’Orgue
juvénile
à l’aveugle
improvise. » Laforgue n’ayant guère suscité d’explorations
psychanalytiques approfondies, le livre représente un ajout à la critique
laforguienne d’autant plus stimulant que par ses complaintes du fœtus de poète ou des pubertés difficiles, comme par ses
dévotions plus ou moins ambivalentes (sérieusement humoristiques ou comiquement
graves) à l’inconscient, l’œuvre de Laforgue fait de la sexualité – de fantasmes,
frustrations et phobies érotiques – une préoccupation centrale. On conçoit bien
l’intérêt d’une lecture freudienne d’une œuvre imprégnée de la conception de
l’inconscient du philosophe allemand Hartmann, aussi bien que d’une perception
plus ou moins personnelle et idiolectale du bouddhisme. L’exploration ouvre de
nombreuses portes et même si l’on peut trouver contestables certaines
affirmations, comme lorsque l’auteur affirme que l’« inaptitude au
récit » est « propre au mélancolique ». Même si l’auteur aurait
pu utilement définir les convergences et divergences entre l’inconscient
hartmannien et son homologue freudien, on accordera une place importante à cet
essai qui multiplie les mises en perspective et les recoupements, suivant avec
acuité l’intertextualité interne, l’autoréférentialité des Complaintes, puisant astucieusement dans toutes les ressources de
la langue laforguienne (par
exemple du côté des associations rimiques : « Jupe rime souvent chez Laforgue avec le dupe du vivre dupe […]. Mais les plis de la jupe sont aussi ceux des
linceuls de la zone polaire. […] »). Épatante entreprise collective que
cette équipe nommée Hubert de Phalèse, qui parvient à fournir aux mêmes
agrégatifs, dans des délais à peine concevables, des publications concertées et
utiles, dont la spécificité est le recours aux moyens informatiques. Après une
introduction pertinente qui montre la justification de ce type de travail, le
volume présente des « Repères historiques et littéraires », un
chapitre « Lexicométrie et vocabulaire », un « Parcours
thématique », puis la section habituelle « Glossaire concordance ».
Compte tenu des impératifs de publication rapide, on concevra les limites
linguistiques et encyclopédiques du glossaire (pour quadrige, il aurait été utile d’expliquer le contexte mythologique
– Hélios, Phaeton ; pour Charenton,
il aurait été utile de rappeler, après Jeanne Bem, que ce fut le lieu
d’incarcération de Sade, nom très pertinent s’agissant de la très sadique Complainte des blackboulés ; pour ribotte, dont l’édition Pierre Reboul
enlève un t, des précisions portant
sur le flottement orthographique de l’époque auraient été utiles). On peut
aussi trouver parfois un peu mécanique le traitement informatique de
recoupements thématiques entre Les
Complaintes et d’autres œuvres, comme lorsque, pour Baudelaire, les sept
thèmes communs repérés (désespoir, ennui, idéal, nostalgie, poète, sensibilité,
spleen) n’incluent pas la mélancolie, alors que celle-ci tend à subsumer
plusieurs des thèmes communs : c’est l’une des difficultés du croisement
trop rapide de la lexicométrie et de la thématique, le signifiant primant
parfois trop sur l’examen des signifiés. On trouvera en revanche utile le
dictionnaire des rimes des Complaintes.
Les rimes en -oir permettent le repérage
rapides des allusions parodiques à Harmonie
du soir de Baudelaire, et les rimes en -ule,
mettent en relief des allusions à Crépuscule
du soir mystique de Verlaine (crépuscule-circule-renoncules
dans Complainte des voix sous le figuier
boudhique) et surtout à un poème de
Coppée (« trouve ridicule […] Quand bave notre crépuscule. », Complainte des pubertés difficiles
reprend irrésistiblement et zutiquement la fin du Banc : « La retraite s’éteindre au fond du crépuscule. / Et je n’ai pas trouvé cela si ridicule ». Laforgue avait déjà mis Coppée en boîte dans les
parodies de ses premiers poèmes connus, que l’on a parfois pris pour des
pastiches innocents. Si le présent volume laisse parfois le chercheur sur sa
faim, ses qualités se trouvent non seulement dans de nombreux détails
lexicographiques et stylistiques, ou dans les problématiques proposées, mais
aussi dans la qualité de synthèses (portant aussi bien sur les diérèses du
poète que sur des aspects de l’énonciation ou de la représentation des religions)
qui permettront aux agrégatifs un accès intelligemment balisé au monde
hétéroclite des Complaintes. Les
agrégatifs trouveront encore dans le volume Henri
Scepi commente Les Complaintes de
Jules Laforgue un bon point de départ pour leurs lectures des Complaintes, les
« problématiques » les plus importantes y étant développées avec
érudition et brio. Comme d’autres livres de la collection, celui-ci est
caractérisé par ses qualités pédagogiques : le style est alerte et clair,
avec des formules frappantes, et accessible à tout lecteur de Laforgue,
étudiant ou amateur. L’auteur examine d’une manière élégamment synthétique le
contexte historique, biographique et culturel des Complaintes et, sur les pas notamment de J.-L. Debauve,
D. Grojnowski et J.-P. Bertrand, situe la polyphonie constitutive du
recueil dans ses rapports à la tradition des complaintes, aux productions des
cénacles, groupes et cabarets, et à l’histoire de la poésie depuis le
Romantisme. Avec des passages convaincants portant sur la structure du recueil
et les postures d’énonciation adoptées, ce livre est la meilleure introduction
aux Complaintes. Henri Scepi, qui a
déjà publié un volume sur Les Complaintes
et une édition des Moralités légendaires,
apparaît comme un des spécialistes capable d’expliquer des aspects complexes de
l’œuvre de son poète d’une façon claire. Poétique
de Laforgue : ce titre promet peut-être un peu plus que le livre ne
rend. Sa première phrase étant l’indice d’un petit glissement sémantique :
« La fin du XIXe siècle est communément présentée comme une
période d’intense turbulence poétique ». En gros, l’aire de la poétique se limitera à l’exploration du poétique (la poétique des Moralités légendaires n’étant pas prise
en considération). D’autre part, le traitement de la versification de Laforgue
est parfois discutable : c’est sans doute un symptôme à la fois de l’état
général des études laforguiennes (Laforgue a bien moins profité d’études
métriques sérieuses que Mallarmé, Verlaine ou Rimbaud) et des difficultés
théoriques présentées notamment par Les
Complaintes, où, d’un poème à l’autre, le degré de métricité (et la
poétique) varie considérablement. Il est difficile de parler, par exemple,
d’« ensemble de mètres homogènes (décasyllabes) » tout en soutenant
que les trois décasyllabes en question sont césurés 5-5, 4-6 et 5-5 (les
schémas 5-5 et 4-6 étaient jugés incompatibles par les poètes classiques et
romantiques), de même qu’il est difficile de parler d’« un contexte
métrique informé par les patrons 6/6 et 7/5 (ou 5/7) » : cette
démultiplication supposée de schémas différents ne permet pas d’assigner une
métricité innovatrice à ces vers, mais tend à suggérer l’absence de véritable
césure et une périodicité affaiblie ou inexistante. Mais le livre contient des
remarques fines sur les objectifs sémantiques de Laforgue lorsque le poète
maintient, malgré de fortes discordances, la césure 6e dans des
alexandrins. Ce livre constitue la meilleure présentation d’ensemble de la
poétique de la production en vers de Laforgue : presque toutes les
questions fondamentales pour une compréhension de la poétique de la poésie laforguienne reçoivent ici des
réponses précises.
Lyrisme. Gustavo
Guerrero, Poétique et poésie lyrique
(Seuil, 2000, 221 p., 150 F). Paru en espagnol en 1998, cet essai dense et
instructif propose une remontée aux origines des discours sur la poésie
lyrique, avant que ce terme ne se voie lié à l’idée d’une expression du moi.
Sous le double patronage de Foucault et du Genette de l’Introduction à l’architexte,
il livre, de la Grèce antique aux derniers feux néo-classiques, une archéologie
des théorisations du genre : ce que Guerrero appelle « l’histoire des
échos d’un nom ». Grâce à ce travail, l’auteur montre que la tripartition
entre genres épique, dramatique et lyrique, loin de constituer l’énoncé de
types englobants idéaux, aura été l’« une des plus grandes mystifications
rétrospectives de l’histoire de la poétique ». Il réfute également,
exemples à l’appui, le lieu commun qui voudrait qu’il n’y ait pas eu de théorisation
de la parole lyrique avant le Romantisme. L’étude regorge de citations et
dresse un panorama touffu des textes ayant abordé la question. Guerrero a
également le mérite de souligner, dans sa démarche et dans celle des auteurs
qu’il étudie – de Platon et Aristote à Batteux et Jones – la fertilité de
l’anachronisme, une posture qui permet de déceler dans certaines pensées les
prémices d’élaborations esthétiques à venir, et qui surtout constitue un moment
essentiel du discours sur les genres, dont la réflexion est tendue entre une
conscience de l’historicité de chaque construction critique et la quête d’un
paradigme transhistorique – d’où l’identification du genre à un
« nom » susceptible de désigner dans le temps des réalités diverses.
Le critique rappelle qu’en Grèce, ce nom de lyrique n’est venu que peu à peu se
substituer aux termes de melos et melopios, qui définissent chez Platon
une poésie accompagnée de musique, voire de danse, trait distinctif souvent
repris ensuite malgré la rapide disparition de ce type de performances. Non
abordée dans la Poétique d’Aristote,
l’idée d’un genre lurikos émerge dans
les taxinomies alexandrines : le terme sert alors d’étiquette pour classer
des poètes comme Pindare, Sapho ou Alcée, et c’est précisément ce regroupement
qui, ouvrant ce corpus à l’imitation, va faire passer le mot de la désignation
d’un courant historique à celle d’un genre actif perdurable. Cette modélisation
prend place à Rome et sous l’égide d’Horace, mais la transposition a lieu en
vertu d’un canon métrico-thématique : le poème lyrique, où domine une
tonalité épidictique, chantera en vers éoliens les dieux, les exploits
sportifs, « les peines de cœur des jeunes gens et les plaisirs du
vin ». Ce patronage prestigieux va imposer le terme à la réflexion
littéraire latine et assurer sa transmission aux cultures romanes, non sans que
le caractère hétéroclite d’une telle caractérisation ne pose un problème. À la
Renaissance, « processus d’appropriation de l’héritage conceptuel de
l’Antiquité, on passe sous silence l’altérité de la chose ancienne », et
la découverte d’analogies permet de postuler l’identité du présent et du passé,
vite décrite comme une filiation. À ce jeu de correspondances, le sonnet
devient le site par excellence de la poésie lyrique, tandis qu’en amont et en
aval de la tradition antique, les psaumes bibliques et le Canzionere de Pétrarque viennent se rattacher au genre. Guerrero, à
partir d’exemples français, italiens et espagnols, montre comment, à travers
une série de fertiles erreurs de traduction, la découverte des théories
aristotéliciennes assimilant la poésie à l’imitation conduit à une réflexion
souvent passionnante pour préserver la validité du genre lyrique, qui semble
contrevenir à une telle définition, mais qui, de toute évidence, englobe un
vaste ensemble de pratiques de nature poétique. La nécessité de prouver le
caractère mimétique de la parole lyrique amène à aborder le contenu de la
poésie amoureuse, telle la relation de Pétrarque et Laure, comme une
fable : c’est l’inscription de « la classe lyrique renaissante dans
le champ de la fiction ». Le poète qui parle en son nom imite, non des
actions, mais des affects. Parallèlement, la source de cette reproduction est
identifiée à un contenu de conscience, le concetto
ou concepto. Or, Guerrero souligne
que « dire que la poésie lyrique imite
un concepto ou concetto revient, en réalité, à dire qu’elle exprime une manière particulière de connaître et de
concevoir » et qu’il y a là une véritable « bombe à
retardement ». Peu traitée à l’âge classique, l’écriture lyrique jouera en
effet un rôle-clé dans l’effondrement du modèle aristotélicien confronté à la
valorisation des émotions individuelles : chez l’Anglais William Jones, à
la fin du XVIIIe, elle se voit propulsée au sommet de la hiérarchie
poétique et se définit comme le lieu privilégié de l’expression. L’étude, qui
s’arrête à l’orée du romantisme, remplit ainsi son objectif, puisqu’elle
replace dans une longue histoire la pensée lyrique et permet de saisir l’enjeu
des évolutions et des reconstructions rétrospectives qui suivront. On regrette
toutefois que l’auteur, dans sa conclusion comme dans le passage pourtant
brillant où il décrit la manière dont la seconde rhétorique a vu sa littérarité
remise en cause par l’avènement du canon aristotélicien, ne fasse aucune
allusion aux polémiques, souvent vives, qui ont opposé ces trente dernières
années les tenants d’une vision du lyrisme comme expression de soi et leurs
détracteurs textualistes – par exemple autour de Nioques ou de la Revue de
littérature générale (qui a consacré un dossier à « La mécanique
lyrique ») : ce silence permet à Guerrero d’écrire que « notre
idée et notre pratique de la poésie – c’est-à-dire de la poésie lyrique,
désormais la seule poésie – est le fruit de cet extraordinaire moment de
confluence qui se produit au XVIIIe s » ou que « la
littérature moderne continu[e] à recevoir les poèmes comme la révélation d’un
discours intérieur et secret ». Or, ces affirmations appellent des
nuances. Pour le reste, on ne peut que saluer l’érudition et l’efficacité de
cet essai, qui montre comment la construction d’un genre littéraire prend
place, évolue et sert diverses stratégies.
Métrique. Jean-Michel
Gouvard, Critique du vers (Honoré
Champion, 2000, 286 p., 330 F). Troisième livre de Jean-Michel Gouvard
(après La Pragmatique en 1998 et La Versification l’année suivante), Critique du vers propose une approche
historique et théorique des définitions du vers français, mais aussi une
véritable recherche, consacrée surtout au vers post-romantique, et plus
particulièrement à l’œuvre poétique de Verlaine. Ce livre se recommande à
l’attention de ceux qui s’intéressent à l’histoire des formes poétiques, en
particulier au XIXe siècle. Partant à la fois de descriptions du
vers des XVIIe et XVIIIe siècles et de théorisations
modernes (Mazaleyrat, Lusson, Roubaud), Jean-Michel Gouvard offre une critique
de théories accentuelles de la métrique française, en insistant sur la valeur
d’analyses fondées sur la centralité, pour le vers métrique français, du
syllabisme. S’appuyant aussi à l’occasion sur la poésie espagnole (dimension
utile et bien à sa place dans la collection « Métrique française et
comparée »), l’auteur dégage avec force la spécificité syllabique de la
versification française, avant d’aborder – et parfois de peaufiner
ponctuellement – l’analyse distributionnelle de Benoît de Cornulier dont
on retrouve les préoccupations fondamentales, comme l’étude systématique des
positions occupées dans l’alexandrin notamment par les proclitiques, prépositions
monosyllabiques, voyelles masculines prétoniques et e féminins. Précisons
(puisque l’auteur s’en dispense) que le livre résulte du remaniement d’une
thèse soutenue à Nantes en 1994, sous la direction de Cornulier, dans le cadre
de son Centre d’études métriques : Recherches
sur la métrique interne du vers composé dans la seconde moitié du dix-neuvième
siècle. Pour une analyse distributionnelle systématique. Si le nouveau
titre annonce peut-être un programme trop ambitieux, que le livre ne pourrait
réaliser pleinement (défaut cependant peu préoccupant ici : pour La Versification et surtout pour La Pragmatique, l’écart entre contenu et
titre était plus important), l’auteur fournit une « introduction à
l’analyse métrique du vers français », ou du moins à l’analyse du vers
français métrique, suivie d’une série d’« exemple[s] d’application de la
méthode distributionnelle ». Au lieu de présenter des « Compléments à
la méthode métrico-métrique » (thèse), le volume propose une
« Critique de la notion de “e” féminin chez Cornulier », mais il
s’agit d’une version légèrement amendée, en s’appuyant notamment sur des
articles de Marc Dominicy, de la méthode distributionnelle que Cornulier a
qualifiée, avec un brin d’autodérision, de « métrico-métrique ». Ces
amendements susciteront de nouveaux débats. L’un des apports principaux du
livre est le grand nombre de volumes de poésie dont les alexandrins ont été
étudiés d’une manière cohérente, grâce notamment à l’informatique : non
seulement Banville et Coppée, mais Autran, Chatillon, Déroulède. D’où la
possibilité de périodiser avec une précision jusqu’alors inconcevable
l’émergence de techniques qui, à la longue, déboucheront sur la déversification. Si cette chronologie
sera à nuancer et préciser au gré des nouvelles recherches, on est en mesure
ici, pour la première fois, de suivre pas à pas les innovations de Baudelaire,
de ses contemporains et de ses disciples. Sans doute faudra-t-il revenir sur
des points de détail : le premier vers dit « indiscutablement F6 »
de Rimbaud : « Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il
s’aidait » (Les Poètes de sept ans),
résulte d’une erreur de lecture traditionnelle du vers, qui ne comporte pas le
mot rives, avec un e féminin en sixième position, mais rios. Un problème analogue affecte le
premier vers F6 attribué à Verlaine par l’auteur : le vers « Mon rêve
s’abouche souvent à sa ventouse » résulte d’une erreur manifeste, puisque,
comme le font apparaître toutes les éditions principales du poème depuis sa
première publication en 1923, il faut lire s’aboucha
(le vers se trouve du reste dans les tercets du Sonnet du trou du cul composés par… Rimbaud). En l’absence
d’éditions critiques de l’œuvre de Coppée ou de Lacaussade, il est difficile de
repérer d’autres erreurs, dues aux insuffisances des éditions, mais pour
Rimbaud tout au moins, il aurait été utile de vérifier certaines leçons compte
tenu du nombre de manuscrits devenus accessibles en 1998, grâce aux ventes
Hugues et Guérin, qui ont été les ventes plus importantes de manuscrits
rimbaldiens depuis 1957. Pinailleries à part, le lecteur de la poésie des
années concernées trouvera, outre des découvertes et des notations descriptives
utiles, une étude de l’œuvre poétique de Verlaine et des pistes de recherches
plus larges, comme lorsque l’auteur montre, chez Coppée, la montée en puissance
entre 1864 et 1868, des alexandrins non-prototypiques, suivis d’une retombée
spectaculaire dès 1869. Du point de vue de l’évolution de l’alexandrin, Coppée
opère une volte-face que l’on a pu considérer comme une régression et on peut
s’appuyer sur les analyses fournies par Jean-Michel Gouvard pour formuler des
interrogations historiques d’un autre ordre, pour demander notamment, comme le
faisait Verlaine en juillet 1871, si cette métamorphose formelle n’était pas le
corollaire du conservatisme idéologique désormais affiché par Coppée. Pour ceux
qui s’intéressent à la métamorphose de l’alexandrin, mais qui répugnent à se
livrer à des calculs fastidieux – après ramassage préalable ! – portant
sur les 335 622 alexandrins pris en considération par Jean-Michel Gouvard, ce
livre représente désormais un point de référence. Par son caractère méthodique
et son exigence de clarté, il constitue un point d’entrée commode à des débats
d’une extrême complexité. Ceux qui étudient la métrique française y trouveront
une contribution aux débats en cours et des synthèses historiques de qualité,
qui constituent un élément en faveur de la reproductibilité des méthodes
d’analyse présentées par Cornulier depuis la fin des années 1970.
Pia. Pascal Pia, Feuilletons littéraires. Tome II :
1965-1977 (Fayard, 2000, 937 p., 298 F). Que se dire, en refermant –
provisoirement – ce livre, sinon se demander où l’on pourrait trouver, dans la
presse actuelle, de pareils articles, alliant la perspicacité à l’érudition,
l’indépendance à la rigueur critique ? La réponse ne fait hélas point de
doute. Semaine après semaine, Pascal Pia rendait compte, dans Carrefour, des nouveautés en matière de
roman, poésie, essai et histoire littéraire. C’est dire qu’il a dû parfois
s’astreindre à suivre l’actualité littéraire et à parler de romans qui
n’avaient guère d’intérêt ou qu’il trouvait simplement assommants. Comme on le
voit en le lisant, il s’en est souvent tiré en racontant le livre, en détachant
des citations et en privilégiant tel aspect du roman, sur lequel il donne son
opinion. D’un roman de Simone de Beauvoir, par exemple, il souligne en passant
la parenté inattendue avec le théâtre d’Henry Bernstein. Parfois, il est plus
net encore. À propos de L’Extase matérielle
de Le Clézio, qualifiée de « série d’analyses de ses états d’âmes »,
il déclare de l’auteur : « Sa signature est à la mode. Il n’est pas
dit qu’elle conserverait autant d’attraits si M. Le Clézio persistait à ne nous
faire grâce d’aucune de ses impressions fugitives ». En revanche, il
consacre un grand article à La
Disparition de Perec, dont il explique le « procédé » et loue
l’auteur, « vêtu de probité malicieuse et de tweed ». La désinvolture
de Nimier lui plaît fort, tout comme les romans de Queneau, où il respire
« les fleurs d’une rhétorique narquoise ». Même chose pour le talent
de conteur d’un Daniel Boulanger. Mais il ne se gêne pas pour indiquer que la
satire élaborée par Cohen dans sa fameuse Belle
du Seigneur « eût certainement gagné à être moins bavarde » et
que « M. Cohen n’est pas enclin à la litote ». Simenon, lui, se voit
loué pour « l’aisance avec laquelle il fait, de chacune de ses histoires,
un roman du destin », et aussi Mandiargues, « à qui le baroque est
naturel ». Envers le Nouveau Roman, sa répugnance n’a jamais faibli, et
nous le voyons ironiser au passage sur « divers autres néo-romanciers
soporifiques dont les noms m’échappent… ». Si nous avons d’abord évoqué la
production romanesque contemporaine, c’est pour mieux souligner à quel point on
se méprendrait en ne voyant dans Pia qu’un admirable érudit – ce qui aboutirait
infailliblement à le cantonner dans le seul domaine de l’histoire littéraire.
On voit au contraire, dans ce second tome, à quel point il exerçait aussi son regard
critique sur les écrivains actuels, et pas seulement français : en 1966,
il écrivait que Brodsky était « le seul poète que l’URSS ait peut-être à
l’heure présente ». Et il faut bien reconnaître que ceux que Pia a voués à
la trappe n’ont point ressuscité depuis. D’autre part, on n’a pas assez dit
qu’il profitait de ses chroniques pour glisser çà et là des réflexions
personnelles, qui, pour discrètes qu’elles soient généralement, révèlent une
conception particulière de la vie. Il est par exemple bien révélateur qu’il se
soit étendu à loisir sur certains livres parlant de la guerre de
1914-1918 : Thérive, Genevoix, Lanoux. Pour Pia, qui y avait perdu son
père, cette guerre fut en effet quelque chose d’inexpiable et qui brisa sa vie,
le meurtrissant à jamais. Il ne l’a évidemment pas dit, mais cette tragédie est
bien visible entre les lignes de tout ce qu’il dit de cette guerre, même au
détour d’une chronique sur Cendrars ou Céline, ou bien lorsqu’il précise qu’Europe – qu’il déclare justement avoir
lu en 1917 – « fera toujours honneur à M. Jules Romains ». Ailleurs,
ce sont de brèves formules : « les deux ennemis de l’homme libre, la
maladie et l’État » ; « Même dans les pays socialistes, ce sont
aujourd’hui les technocrates qui ont le dernier mot » ; « l’efficacité
des stupéfiants (radio et télévision) dont disposent désormais tous les
gouvernements ». Voici, en janvier 1968, un diagnostic des plus lucides
sur la société française d’alors : « Tout porte à croire que ces
cités concentrationnaires fourniront désormais un nombre croissant de jeunes
fugueurs, prêts à voler des voitures pour aller s’ébrouer ailleurs que dans un
logement exigu et pour échapper à l’ennui de vivre dans une monotone géométrie
de verre et de béton ». Autre constatation, toujours actuelle elle
aussi : « L’habitude de la liberté d’expression s’est si bien perdue
que nos hommes d’État risqueraient l’apoplexie, s’il leur fallait le matin, au
moment du thé, des toasts beurrés et des brioches, recevoir, en guise de salut,
des vérités écrites de la même encre que les premiers "Paris" de Léon
Daudet ou que les morceaux aristophanesques de Laurent Tailhade ». Ce
n’est pas demain, assurément, qu’on lira quelque chose d’analogue à l’article
de Daudet sur la mort de Louis Barthou (habitué des maisons de flagellation),
article qui commençait par cette phrase : Mettez les martinets en berne ! Et, à l’heure où les
revendications régionalistes battent leur plein, on peut savourer ce passage
d’un article de 1976 : « S’il me fallait définir ce qu’est l’occitanisme
prêché actuellement par des ignorants à une jeunesse désœuvrée, je dirais que
c’est une turlutaine ». Dans un autre ordre d’idées, cette remarque :
« Si l’on fait un jour une anthologie de la niaiserie, il sera équitable
d’y inclure au moins autant de textes d’opéras que de morceaux choisis dans les
discours de nos potentats et de leurs ministres ». Pour faire passer ses
opinions, Pia ne dédaignait, on le voit, ni l’ironie ni l’humour. Venons-en
maintenant à l’histoire littéraire, qui se taille, dans ce volume, la part du
lion. Préférences et antipathies s’y trouvent également affirmées, avec clarté
mais sans lourdeur aucune. Parfois, il suffit d’une simple petite phrase :
les romans de Gide « constituent le plus faible de sa production » ;
pour Anatole France : « la plus grande partie de son œuvre était déjà
morte lorsqu’il s’en alla ». Ou bien les réserves sont plus détaillées,
ainsi pour tel roman posthume de Giraudoux, dont la banalité se voulant
spirituelle est comparée à du Sacha Guitry, ou pour Alphonse Daudet, Dorgelès,
Péguy. Ce dernier se voit notamment mis sur la sellette à propos de la mort de
Jaurès – reproche qui avait été également fait par Céline, lequel traitait
Péguy de « provocateur pieux et pépère ». Sur le Surréalisme, Pia
était des plus réservés, ce qui lui fait décocher quelques petites phrases qui
font mouche : « Rien n’était plus étranger à Valéry que la douce
niaiserie qui fait le charme d’un Paul Éluard » ; « l’exemple de
facilité donné par Éluard, dont le débit de "poésie ininterrompue"
rappelle non pas Castalie, mais les fontaines Wallace ». Il arrive même
qu’une ironie dévastatrice triomphe : « La présence, dans ses poèmes,
de toutes les herbes potagères et d’un certain nombre de fruits tels que la
courge et l’aubergine qui, jusque-là, n’étaient entrés en librairie que par des
livres de cuisine, valut à Mme de Noailles d’être regardée comme une
réincarnation de Pomone, riche de tout ce que promettent les catalogues de
Vilmorin ». Et voici l’estocade finale, à propos des poèmes de
l’effervescente Anna : « Leur seule chance de survie, ce serait qu’un
sage grammairien, comme Ferdinand Brunot ou M. Grevisse, les introduisît dans
un Art d’écrire, où ils pourraient
illustrer les chapitres de la redondance et du charabia ». Ces articles
permettent également d’établir la liste des préférences de Pia, préférences sur
lesquelles il n’a jamais varié. On y trouve d’abord des poètes : Villon
(grand et bel article), Baudelaire, Apollinaire, Hugo, Laforgue, Lautréamont,
Rimbaud, Cros, Cendrars, Desnos. Encore sa dilection n’empêche-t-elle pas Pia
de remarquer au passage, de L’Âne de
Hugo, que « l’ensemble du poème est médiocre », ou que l’adolescent
Rimbaud fut surtout un redoutable égoïste. En revanche, il laisse percer toute
l’estime qu’il a pour le « sensible et fier » Reverdy, ennemi du
bruit ; pour l’œuvre si exigeante de Segalen ; pour la poésie de
Desnos : « dans le début de Deuil
pour deuil de Desnos, a soufflé au moins une fois le vent de
l’éternel ». De même, il goûte des poètes moins considérables, mais pour
lui pleins de charme : Follain, Salmon, Klingsor, Guiette, Norge. Des
Surréalistes, il ne retient vraiment que Desnos et Artaud, disant de ce
dernier : « aucun poète ravagé n’a donné, que je sache, de plus saisissantes
définitions de ses infirmités ». Parmi les autres écrivains, il privilégie
surtout Céline, Villiers de l’Isle-Adam, Léautaud, Larbaud, Roussel, Darien,
Fénéon, Bousquet, Allais (« de tous les encyclopédistes, le plus
divertissant »), Jouhandeau. Du premier, il affirmera toujours les mérites
exceptionnels comme écrivain, et la conviction que la postérité le retiendrait
– conviction qui n’était guère, en ces années 60-70, partagée par l’Université
et la critique. En revanche, Pia n’est pas enthousiaste de Gide, Suarès,
Mauriac, Claudel, Tzara. Plus surprenante, de la part de l’éditeur des Chroniques de Maupassant, est cet
aveu : « Je donnerais n’importe quel recueil de Maupassant pour
[celui de M. Freustié] ». Quant à Saint-John Perse, Pia a, le tout
premier, bien vu que, dans son propre Pléiade, le poète avait truqué certaines
lettres de lui, notamment une à Philippe Berthelot, où – en janvier 1917 !
– il annonce la naissance infaillible du communisme léniniste en Chine :
« Il eût été vraiment dommage que cette lettre de Pékin fût absente des Œuvres complètes de Saint-John Perse.
C’est une des plus belles pièces. Les poètes ont beau s’être flattés souvent
d’être prophètes, il serait bien difficile d’en citer un autre qui ait signé et
daté de façon précise une aussi remarquable prémonition ». Et les
dernières lignes de l’article – qui sont aussi celles de ce volume – épinglent
« le Saint-John Perse grisé par sa réussite sociale, et dont
l’autobiographie, placée par lui en tête de ses œuvres complètes, abonde en
fastes généalogiques qui feront longtemps rigoler les experts ». Sans
doute Pia eût-il pu faire la même remarque à propos de l’introduction
biographique au tome I des Œuvres de
Valéry en Pléiade, où nous est présenté un Valéry qui ne fait que dîner en
ville, recevoir des récompenses ou prononcer des discours. Mais toutes les
préférences et antipathies de Pia, loin d’être simple humeur, sont toujours
sous-tendues par une profonde connaissance des hommes et des œuvres. C’est
précisément ce qui lui permet de juger comme il convient les travaux critiques
consacrés à tel ou tel écrivain. À propos d’un ouvrage charabiaïsant sur son
cher Villiers, et après avoir tourné en ridicule le jargon et les prétentions
de l’auteur, il termine son compte rendu par cette phrase : « Il est
dommage que Villiers n’ait jamais eu le régal d’un tel commentaire de son
œuvre. Il y eût trouvé l’inspiration d’un autre conte cruel ». N’y
aurait-il pas, d’ailleurs, une belle étude à faire sur la manière piquante,
désinvolte ou pudique dont Pia termine chacune de ses chroniques ?
Désinvolture qui est parfois le comble de l’ironie percutante. Parlant d’un
livre de Jean Richer sur Rimbaud, où ce commentateur hermétique semble avoir
cédé à la manie de chercher toujours midi à quatorze heures, il conclut :
« Son essai sur l’alchimie du verbe semble en maints endroits confiner à
la parodie de l’érudition. Canular ou pas ? Les paris sont ouverts ».
Inversement, Pia en profite pour glisser, au fil d’une chronique, telle
précision ou telle hypothèse qu’il croit éclairante. Ainsi, pour les amitiés
maçonniques du chancelier Ducasse, qui auraient probablement facilité
l’installation à Paris de son fils Isidore. Et les lettres de celui-ci qu’on
croit adressées à Verbœckoven, ne sont-elles pas plutôt à Poulet-Malassis ?
Et ne faudrait-il pas restituer à Charles Henry telle chronique anonyme
attribuée à Fénéon ? Autant d’hypothèses qui, aujourd’hui, se sont
changées en certitudes. Il y aurait certes beaucoup à dire sur
« l’érudition » de Pia, qui recouvre en fait bien d’autres choses.
C’est surtout chez lui une disposition d’esprit, qui lui fait évoquer
spontanément, à propos d’un roman d’Henri Thomas, tel vers de Charles
d’Esternod, ou bien définir les Valentines
de Nouveau en disant qu’elles sont « moins imprégnées de l’odeur de la
femme que de relents d’absinthe et de mêlé-cassis ». Poète, avant tout
poète, Pia aura refoulé tous ses dons, refusé de laisser une œuvre, mais
exprimé dans ses chroniques, feuilles éphémères perdues au vent, une
sensibilité à la vie et aux livres, un tour d’esprit à la fois tranché et
original, une expérience unique de « liseur » dont on ne retrouve
guère l’équivalent que chez un Louÿs, un Fleuret, un Saillet. Et sa parfaite
indépendance d’esprit lui aura permis de ne jamais céder aux coteries et mafias
qui font la pluie et le beau temps dans le monde littéraire, ni d’être dupe des
palmarès et réputations. On s’aperçoit aussi, en parcourant toutes ces
chroniques, à quel point il était maître de sa langue et usait d’un style à la
fois souple et varié, qui fait merveille dans la litote et le sous-entendu.
Rien, chez lui, du journaliste professionnel, sauf peut-être la conception si
parfaitement exacte de tout ce qu’il faut calculer pour un article :
comment le commencer, le poursuivre et le terminer. Ni longueur ni imprécision ;
tout est calibré et dosé, selon l’importance que Pia attribue à l’ouvrage dont
il doit rendre compte et selon les points sur lesquels il veut insister. C’est
aussi une des leçons qui se dégagent de ce livre, à lire et à relire, car on
n’en épuise nullement l’intérêt par une seule lecture. Trente ou quarante ans
après, rien n’est à modifier, à retrancher ou à compléter dans ces chroniques.
S’y trouve au contraire parfaitement défini, jugé et mis en valeur ce qui
restera et ne restera pas de la production littéraire de toute une époque.
Rimbaud. Arthur Rimbaud,
Œuvres complètes. Tome I : Poésies, édition critique avec
introduction et notes de Steve Murphy (Honoré Champion, 2000, 937 p., 580 F).
Consacrer, comme vient de le faire Steve Murphy, un gros ouvrage de plus de 900
pages à une œuvre poétique d’une épaisseur somme toute assez réduite n’est
nullement paradoxal. D’abord, parce que la force et le rayonnement d’une œuvre
ne se mesurent point à son volume, il est à peine besoin de le souligner.
Ensuite, parce que l’œuvre poétique de Rimbaud réclamait depuis longtemps un
tel travail, à cause des conditions très particulières et souvent des plus
hasardeuses dans lesquelles elle fut publiée petit à petit. Plus encore, les travaux
parus sur Rimbaud depuis une vingtaine d’années avaient souvent mis l’accent
sur la nécessité impérieuse d’une telle révision critique. C’est même là un
problème que les plus sensibles et perspicaces commentateurs ou éditeurs (L.
Forestier, P. Brunel, M. Richter, A. Guyaux) n’avaient pas hésité à aborder de
front, comme l’avait déjà fait aussi Steve Murphy lui-même dans divers travaux.
On ne se plaindra donc pas que la mariée soit trop belle, ni que le nouvel
éditeur ait saisi cette occasion de nous offrir, non pas – comme il le souligne
d’emblée – un Rimbaud ne varietur (expression
à rendre au colonel Godchot), mais les résultats très détaillés de sa vaste et
patiente enquête. Cette tâche s’imposait également du fait de l’inflation
galopante des éditions de Rimbaud à laquelle on assiste depuis 1980, le dernier
exemple – assez déconcertant – étant celle « commentée par Claude
Jeancolas », parue en 2000. C’est un fait, aussi, qu’une édition digne de
ce nom des seuls poèmes de Rimbaud pose fatalement d’innombrables
problèmes : manuscrits, copies, versions imprimées, etc., qu’il faut
recenser, contrôler, confronter. Autre tâche, non moins considérable, l’examen
attentif des diverses éditions publiées, ainsi que de l’essentiel de la
littérature critique sur Rimbaud. À cet égard, le corpus de documents de toute
sorte auquel a eu recours Steve Murphy pour son édition est impressionnant.
Travail impossible à éluder, bien sûr, mais qui avait quelque chose de
décourageant, par les cascades d’erreurs, d’imprécisions, voire de truquages,
qu’il faut sans cesse signaler et rectifier. Nombre de ces corrections viennent
ainsi gonfler les notes de l’éditeur (on pourrait d’ailleurs se demander
pourquoi les quelque 90 poèmes laissés par Rimbaud ont fait à ce point déraper,
voire dérailler, autant d’éditeurs et de gens très savants). Dans une copieuse
préface (126 pages) intitulée Les Dessous
de l’édition des vers de Rimbaud, Steve Murphy s’explique longuement sur
les problèmes qu’il a rencontrés, ainsi que sur la méthodologie suivie pour son
édition. Il faut lire cette préface pour mesurer à quel point l’éditeur a
choisi d’entrer dans le plus extrême détail, au risque d’être parfois un peu
touffu, ou bien prolixe dans ses hypothèses. Faute d’être un rimbaldien
chevronné, nous n’examinerons pas point par point son argumentation, ce qui,
d’ailleurs, exigerait tout un article. Une petite surprise, tout de même, en ce
qui concerne le corpus des poèmes : en a été écarté Rêve, inclus, comme on sait, dans une lettre à Delahaye du 14 octobre
1875. Ukase que Murphy justifie ainsi : « il ne s’agit pas d’un
poème ». Voilà qui est fort discutable, surtout lorsqu’on choisit – et à
juste titre – de reprendre dans son édition la moindre bribe rimbaldienne de l’Album zutique. Ainsi, Vieux de la vieille ! est un poème,
tandis que Rêve n’en est pas
un ? Une telle exclusion eût sans nul doute fait fulminer André Breton,
qui considérait cet « admirable poème » comme « le testament
poétique et spirituel de Rimbaud ». Et c’en est bien un, de testament, en
forme d’adieu bouffon et désinvolte, ou plutôt de pied-de-nez définitif à la
littérature. Il est inconcevable (délicat euphémisme) qu’une édition qui se
veut aussi monumentale ait d’office éliminé ce texte extraordinaire, qui, comme
l’avait souligné Mario Richter en 1983, montre comme nul autre pourquoi Rimbaud
quitta justement la littérature – et peut-être même l’avait déjà quittée
lorsqu’il le composa. Faute d’inclure ce poème (nous maintenons ce terme),
voilà toute la perspective faussée, et cette édition se termine sur Qu’est-ce pour nous, mon cœur, poème
admirable, mais d’une tonalité assez différente (et dont le dernier vers
pourrait sans doute constituer une réplique fort rimbaldienne au vers final du Rêve d’un curieux de Baudelaire). Autre
remarque : cette édition, basée sur les manuscrits, évite par principe
tout éclaircissement et explication des difficultés du texte même. C’est
postuler que le lecteur, tout en étant renseigné au maximum sur la
signification de la moindre virgule, sait déjà – ou bien ignorera toujours –
qui était Dumanet ou Picard, ou ce que signifie fouffes ou larmier, etc. Pour
le savoir, il devra en tout cas recourir à une autre édition critique, ce qui,
avouons-le, n’est guère commode. Steve Murphy souligne par ailleurs qu’il a
voulu, par son édition, ramener l’attention sur les premiers vers de Rimbaud, à
ses yeux « dévalorisés » par la critique récente, qui se serait
plutôt penchée sur Les Illuminations
et les vers « dits de 1872 ». Est-ce bien sûr ? Certes, il ne
nous échappe pas que la critique est souvent moutonnière, ni qu’un tel
phénomène ne date pas d’hier. On sait par exemple qu’aux yeux de nombre de
Symbolistes de la seconde génération (sauf Jarry, Fargue et Louÿs), les Illuminations passaient souvent pour un
amas de choses tourneboulées. Inversement, certains auraient tendance
aujourd’hui à survaloriser les poésies zutiques, alors que Rimbaud est un poète
qui possède plusieurs registres. Mieux encore, ces registres, il savait
parfaitement les doser, voire les outrer, et il eût souvent pu dire, comme
Ducasse à Poulet-Malassis : « Naturellement, j’ai un peu exagéré le
diapason ». D’autre part, il s’en faut de beaucoup que sa production en
vers ait toujours le même impact sur le lecteur. Lors de la vente Guérin de
1998 (dont le catalogue mérite aussi de rester célèbre par sa hideuse
typographie et sa mise en page véritablement ahurissante), on pouvait
légitimement être frappé par la différence de tension poétique existant entre Comédie en trois baisers ou Ce qui retient Nina, et les admirables
strophes de Mémoire. Allons plus loin
encore : si l’un des deux premiers poèmes était resté inédit et que le
manuscrit non signé – ou, pourquoi pas ? signé Mérat – en surgissait
soudain, considérerait-on le texte avec la même révérence que celui de O saisons, ô châteaux ? Et ses
virgules, tirets et guillemets avec autant de sérieux ? Steve Murphy nous
rétorquera qu’il n’a point voulu écrire ici un essai sur Rimbaud, mais
seulement éditer le mieux possible tous les poèmes de lui qui nous sont
parvenus, et que, de surcroît, rien de ce qu’a écrit l’auteur d’Une saison en enfer ne saurait être
indifférent. À la bonne heure ! On constate toutefois que, dans son
édition, certains poèmes ont suscité fort peu de notes (Le Buffet, Rêvé pour l’hiver,
La Maline, Le Dormeur du val, Le Mal,
Rages de Césars, Le loup criait sous les feuilles). Est-ce seulement parce qu’ils ne
posaient point de problèmes de texte ou de datation ? Mais, après tout, on
peut se consoler en discernant dans un poème comme Comédie en trois baisers une « distanciation parodique »
(p. 237) qui en ferait justement tout l’intérêt… Pour le classement des poèmes,
Steve Murphy a choisi de les répartir en quatre grandes sections :
1869-1870 ; fin 1870-début 1872 ; poèmes zutiques et para-zutiques
(fin 1871-début 1872) ; poèmes de 1872-1873. Il est évident, et l’éditeur
ne se l’est point dissimulé, que cette répartition comporte fatalement une
certaine marge d’arbitraire. D’une part, la chronologie des poèmes est souvent
des plus lacunaires ; d’autre part – et surtout – nous ne disposons que
d’une partie seulement des vers que Rimbaud composa et dont un certain nombre
sont irrémédiablement perdus (comme le rappelle Murphy lui-même). Cette double
lacune empêche ainsi de déterminer, au sein du corpus des poèmes, une véritable
chronologie, avec des étapes nettement déterminées et distinctes. Et, à moins
de voir resurgir miraculeusement des manuscrits datés ou des poèmes inédits, il
risque fort d’en être toujours ainsi. Il est impossible, répétons-le,
d’effectuer un classement définitif et inattaquable dans un ensemble qui est,
par nature, parfaitement incohérent,
pour la simple raison que c’est le hasard seul qui a fait connaître ou resurgir
tel poème, et disparaître à jamais tels autres, dont nous ignorerons toujours
le texte. Quant à savoir si Rimbaud lui-même conçut un jour le projet d’un
recueil régi par un ordre et une architecture bien définis, il faut bien avouer
que nous n’en savons rien non plus, ou du moins que nous n’en avons que de
vagues indices. Au surplus, qui nous assurerait que le poète n’aurait pas
changé d’avis, et même plus d’une fois, au fur et à mesure de la composition de
ses poèmes, sur le contenu d’un tel recueil ? N’en va-t-il pas de même,
soit dit par parenthèse, pour les Illuminations ?
Murphy pense, lui, que « Rimbaud a confié à Verlaine, au moment d’un de
ses exils carolopolitains en 1872, la mission de préparer un ensemble
pré-typographique ». Hypothèse qui n’est évidemment point impossible a priori, mais qu’on ne saurait prendre
pour une certitude, ni même pour une voie de recherche. Outre que Verlaine
n’était point un modèle en matière éditoriale, on constate que Murphy est
obligé d’ajouter immédiatement : « Il aurait manqué toutefois un
certain nombre de poèmes, que Verlaine pensait ajouter ultérieurement ».
Lesquels ? Impossible de le savoir exactement, car, comme le remarque le
même éditeur à la page précédente, à propos d’une liste de manuscrits de
Rimbaud dressée par Verlaine, « la liste montre que le sous-ensemble dont
nous disposons est mutilé (des poèmes ont été perdus par la suite) et qu’il
était dès cette époque incomplet ». Autrement dit, s’il est parfaitement
légitime de mentionner un tel projet, il est peut-être un peu exagéré de lui
faire un sort particulier et surtout de tirer des conclusions trop déterminantes
de ce qui, malheureusement, ne dépassa point le stade de simple projet. Que
dire aussi du fait que, un an seulement plus tard (1873), Rimbaud n’ait pas
hésité à inclure certains de ses poèmes, donnés comme des vers
« anciens », dans Une saison en
enfer ? N’était-ce pas montrer là que l’idée d’un recueil lui était
alors bien étrangère ? Baudelaire a beau avoir revendiqué le droit à la
contradiction, il est un peu déconcertant de voir Murphy multiplier
inlassablement les hypothèses au sujet de ce « recueil Verlaine »,
tout en affirmant à plusieurs reprises « l’impossibilité de déterminer le
contenu exact que Rimbaud lui aurait assigné ». Une des caractéristiques
les plus frappantes de cette édition est, on l’a dit, l’examen systématique et
extrêmement minutieux qu’elle propose des manuscrits de poèmes actuellement
connus. Encore certains, comme ceux détenus par un libraire parisien,
restent-ils inaccessibles. À ce sujet, Murphy se montre parfois d’une naïveté
inattendue. Ainsi, il rejette formellement l’hypothèse selon laquelle Canqueteau
n’aurait montré à Van Bever qu’une partie de ses Rimbaud :
« supposition fort arbitraire portant sur la psychologie d’un
collectionneur ». Curieuse amnésie éditoriale, car c’est la même
« psychologie » qui fait justement interdire depuis cinquante ans la
consultation de certains manuscrits ! Pour tous les autres manuscrits
connus, nous avons droit à un véritable examen à la loupe. Disposition du titre,
orthographe, ponctuation : traits d’union, virgules, points-virgule et
points (il est fait grand cas de la « ponctuométrie », théorie
inventée par Benoît de Cornulier), accentuation, alinéas et blancs, rien ne
semble avoir échappé au regard de l’éditeur. Rien ? Nous avons été un peu
surpris de ne pas voir signalé que le manuscrit de Mémoire de la vente Guérin n’est nullement signé A, comme l’affirme étourdiment le
catalogue et comme l’imprime cette édition. Tout au contraire, la reproduction
en couleurs figurant dans le même catalogue montre que le bas du second
feuillet, très endommagé, a été « replâtré » et restauré, ce qui a
fait disparaître le reste de la signature, laquelle se lisait probablement A. Rimbaud (au reste, où a-t-on jamais
vu Rimbaud signer d’un seul A. ?).
En revanche, on nous offre près de cinq pages d’hypothèses sur les virgules de
ce manuscrit. Néanmoins, l’examen de tous les autres manuscrits permet à Murphy
de lever certains doutes ou, au contraire, d’introduire de nouvelles
perplexités. Tel est, par exemple, le cas de L’homme juste, où l’éditeur avoue honnêtement n’avoir pas réussi à
déchiffrer les deux mots illisibles des vers 72-73 et n’en propose donc aucune
lecture. Une telle prudence est louable. On se souvient que, pour un passage
des Pensées de Pascal, on avait
longtemps lu : « trognes armées », image superbe, jusqu’à ce
qu’un examen attentif du manuscrit révélât qu’il fallait tout simplement
lire : « troupes armées ». Une prudence encore plus grande, et
qui n’a peut-être pas toujours été observée dans cette édition, s’impose
d’ailleurs face à tout manuscrit de Rimbaud. Si le poète fut bel et bien un
homme de lettres, désirant longtemps être publié (et faisant imprimer Une saison en enfer), on ne saurait dire
pour autant qu’il ait eu une vie de littérateur rangé ou aisé, ni même toujours
sobre. De là que nombre de ses manuscrits furent écrits dans des conditions
souvent précaires, qui ne permettaient pas toujours une rédaction parfaite. Il
n’est pas du tout sûr non plus que Rimbaud se soit toujours plié aux règles en
usage pour la préparation d’un manuscrit destiné à l’impression, ni qu’il fût
un excellent correcteur d’épreuves. Du moins n’en savons-nous absolument rien,
ce qui rend bien imprudente toute supposition allant dans le sens d’un Rimbaud
attentif à l’extrême, comme le voudrait ici son éditeur, qui assure que le
poète « préparait ses manuscrits avec soin ». Ceux-ci sont au
contraire souvent pleins de pièges, ne serait-ce que parce que, comme le
rappelle paradoxalement le même Murphy, « il est sans doute inutile de
prendre comme prémisse l’infaillibilité orthographique et grammaticale de
Rimbaud ». Il n’est donc pas indispensable, par exemple, de rechercher à
tout prix une intention profonde dans telle virgule manquante ou bizarrement
placée. Reste aussi, ajouterons-nous, à savoir si Rimbaud, à supposer qu’il eût
fait imprimer un poème, l’eût exactement laissé tel, en tout point, qu’il se
présentait dans son manuscrit. La graphie, dirait Monsieur de La Palice, est
une chose, l’impression en est une autre. Autre facteur supplémentaire
d’incertitude : la disparité même des manuscrits. Pour tel poème, nous
avons par exemple trois manuscrits différents, tandis que pour de nombreux
autres, on n’en connaît aucun. Le cas le plus frappant est peut-être Le Bateau ivre, qui, on le sait, n’est
connu que par une copie de Verlaine. Impossible, par conséquent, de déterminer
si cette copie est fidèle ou non au texte de Rimbaud. Et le destin déconcertant
de ses manuscrits – dès 1871, pour certains – nous oblige à nous demander s’il
en faisait autant cas qu’on l’assure. Pire encore, on n’a pas tellement
l’impression qu’il en ait pris un soin extrême, pas plus au moment où il les
rédigeait qu’une fois cette rédaction achevée : il les confie, les laisse
au premier ami venu, et semble bien ne s’en être guère inquiété ensuite. Quoi
qu’il en soit, il est bien difficile de décider que faire pour des poèmes comme
Le Cœur volé dont nous avons trois
manuscrits dissemblables (nantis chacun d’un titre différent !). Ces diverses
versions peuvent évidemment s’expliquer par le fait que Rimbaud n’avait pas
alors sous la main de manuscrit antérieur. Nous n’en sommes guère plus avancés
pour autant, et bien malin qui dira quelle version aurait retenu le poète.
Comme le soulignait André Guyaux, il n’y a pas de texte « de base ».
Tout éditeur se trouve donc confronté à un dilemme : ou bien choisir – de
façon nécessairement arbitraire – telle version, ou bien les imprimer toutes.
Cette édition « pluriversionnelle » ne pouvait donc qu’adopter la
seconde solution. Dans son enquête systématique, Steve Murphy a justement
examiné le cas des poèmes de Rimbaud cités par certains de ses contemporains,
comme cet extrait des Chercheuses de poux
donné par Champsaur en 1882 dans son roman Dinah
Samuel. Inévitablement, on se pose la question : d’où venait ce texte,
qui présente justement des variantes ? S’agissait-il d’un manuscrit que
nous ignorons ? Question évidemment insoluble, mais qui méritait d’être
posée. Il en va de même pour la très curieuse publication en 1878, dans The Gentleman’s Magazine, des Petits Pauvres : cinquième version
connue, un peu édulcorée, du poème Les
Effarés, et qui aurait – peut-être – été communiquée à la revue anglaise
par Camille Barrère. Bizarrement, nulle édition n’avait jamais, même en note,
reproduit ce texte, dont on peut se demander aussi d’où il venait. Barrère
était le fameux ambassadeur français à Rome. Interrogé par Underwood, il se
souviendra surtout des disputes entre Verlaine et Rimbaud à Londres… L’histoire
des manuscrits de Rimbaud, sans être aussi décourageante que l’odyssée de ceux
de Laforgue, est du reste des plus singulières. Elle fait intervenir des
personnalités fort disparates : Forain, Demeny, Izambard, Delahaye,
Darzens, Berrichon, d’Orfer, Fénéon, Genonceaux, Vanier, Sivry, Kahn, Le
Cardonnel, Millanvoye, et – last but not
least – Verlaine. Des collectionneurs, aussi, au plumage non moins
varié : Dauze, Saffrey, Barthou, Zweig, Lucien-Graux, Guérin, Berès,
Hugues. Comment ne pas être frappé par ce qu’Antoine Fongaro a très justement
appelé « la négligence, la fumisterie, la malhonnêteté d’à peu près tous
ceux qui ont été mêlés à cette lamentable histoire des manuscrits et de la
publication des œuvres de Rimbaud » ! On en vient ainsi à se dire que
c’est par une sorte de miracle à répétition que les poèmes de Rimbaud nous sont
parvenus, tant le destin de chaque manuscrit s’affirme hasardeux, sinon
incompréhensible, et surtout, redisons-le, lamentable. Même si elle est souvent
assez ardue, et parfois un peu répétitive, la lecture de cette édition n’est
pas monotone. On y apprend même, çà et là, des choses fort curieuses. Par
exemple, qu’un manuscrit de Fêtes de la
faim conservé à la respectable Fondation Bodmer, est un faux : rançon
inévitable de la cote extraordinaire de Rimbaud sur le marché des autographes.
Plus grave, peut-être, le fait que le seul manuscrit de référence pour
l’archi-célèbre Bateau ivre (la copie
faite par Verlaine) ait été monté sur onglets à la Bibliothèque nationale d’une
manière « regrettable » (entendons : désastreuse), qui « a
rendu impossible l’examen de la fin de plusieurs vers de la quatrième page du
poème ». On voudrait espérer que pareille mésaventure n’arrivera pas, ou
n’est pas déjà arrivée, à la non moins célèbre Lettre du Voyant, préemptée par la même B.N.F. à la vente Guérin.
Plus réjouissante, l’anecdote selon laquelle le chansonnier Millanvoye aurait
cédé au redoutable bibliophile Barthou les manuscrits de quatre poèmes de
Rimbaud « contre un exemplaire de luxe de La Chanson des Gueux de Richepin » (mais Henri Mondor ne
promettait-il pas un jour, en échange d’autographes de Mallarmé,
d’« opérer gratuitement », à l’occasion, la brave dame qui venait de
les lui remettre ?). La recherche des sources des poèmes de Rimbaud a par
ailleurs donné lieu, durant la vrombissante année 1991 du centenaire, à une
amusante mystification : un article assurant que les deux premiers vers de
O saisons, ô châteaux ! seraient
la reprise textuelle de deux vers d’un poème de l’obscur Évariste Boulay-Paty,
publié dans « l’une des deux éditions à compte d’auteur parues en
1834 ». Même si c’était là confondre Rimbaud avec son contemporain le
célèbre kleptomane montevidéen Isidore Ducasse, on peut s’étonner que d’autres
canulars de ce genre n’aient point vu le jour à propos du poète de Charleville s’arrivé. Petite erreur p. 486 : Breton
n’a pu conseiller Doucet en janvier 1918, car ce n’est qu’en décembre 1920
qu’il est entré en relations avec lui.
Schwob. Sylvain Goudemare, Marcel
Schwob ou les vies imaginaires (Cherche-Midi, 2000, 343 p., 139 F). Si,
de Gide à Borges jusqu’à Antonio Tabucchi et Javier Marías, la tradition s’est
maintenue de piller la riche tombe de l’auteur des Vies imaginaires, la mémoire intellectuelle est aujourd’hui en train
de réparer le vilain sort fait par le temps à un écrivain majeur. Objet
récemment d’un colloque et de plusieurs travaux universitaires comme d’une
bande dessinée (Le Capitaine écarlate), « l’antiquaire
juif de la rive gauche », comme l’appelait Thibaudet, voit ses œuvres
largement rééditées depuis le travail de pionnier d’Hubert Juin ou des éditions
Allia. Deux biographies, au moins, étaient devenues nécessaires. La première,
histoire littéraire, aurait pour projet d’ôter l’auteur du Livre de Monelle des mains des collectionneurs et des antiquaires
pour rendre le compagnon de Valéry, de Claudel et de Mallarmé à la grande fable
de la modernité. Derrière l’introducteur de Stevenson, Whitman, le maître en
rêveries de Léautaud et Renard, le traducteur des Élisabéthains, de Thomas de
Quincey, l’exégète de Villon, derrière le masque d’Érostrate l’incendiaire,
celui de l’érudit polyglotte ou du mari de Marguerite Moréno, se dessinerait
l’image d’un grand théoricien de la littérature, ayant confronté, à l’orée de
notre modernité, les ambitions universelles du Symbolisme à la fragmentation
irréversible des signes et des savoirs. Après les travaux de Mario Praz, de
Michel Raymond ou de Jean-Yves Tadié, cette première biographie consisterait à
montrer le rôle majeur sur l’évolution de l’art narratif du XXe
siècle des « silences du récit », de la narration polyphonique (La Croisade des enfants, enquête
historique par croisement de points de vue), de la théorie de la contamination
fantastique ou de l’usage poétique du détail. À travers la pratique de
l’érudition, du verset, de la forme biographique ou encore du récit d’aventure,
comme autant de rêves de renouvellements de l’art romanesque, Schwob
retrouverait ses lectures et ses sources, des poètes romains à Robert Browning,
comme ses vrais lecteurs et héritiers, d’Antonin Artaud à Pascal Quignard. En
refusant de classer les recueils de contes parmi les avatars narratifs de
l’esthétique décadente, nous pourrions ainsi lire, sur la longue durée, la
tradition d’une écriture de la suggestion et du secret, ou encore une ambition
métaphysique préfigurant les « fictions ontologiques » de nos
écrivains contemporains. La seconde biographie supposée, histoires littéraires,
consisterait à appliquer à son auteur l’individualisme biographique qu’il
préconisait pour autrui dans « L’Art de la biographie » :
« il ne faudrait sans doute point décrire minutieusement le plus grand
homme de son temps, ou noter la caractéristique des plus célèbres dans le
passé, mais raconter avec le même souci les existences uniques des hommes, qu’ils aient été divins, médiocres ou
criminels ». De Schwob, on évoquerait alors, par allusion et si possible
en désordre, la peur des miroirs, la passion des actrices, les déguisements en
marin et la voix lancinante, le capharnaüm entre deux étages de la rue de
l’Université ou les longs séjours à Valvins, l’amitié offerte à Wilde et à
Verlaine, les intestins lacérés par les médecins et les sourcils épilés, le
sourire de Rachilde ou la tendresse de Colette, le rêve de l’anarchie et de
mémoire universelle, les livres prêtés à Proust ou l’écho de la langue des
samoans. À défaut d’y trouver quelque idée que ce soit sur la littérature, on
piochera ça et là dans l’étude de Sylvain Goudemare de tels biographèmes.
Gâchée par un présupposé fort contestable – que Schwob vécut dans la
littérature faute de vraiment vivre – et par une méthode biographique dont la
sensiblerie et le psychologisme eussent terrifié l’auteur des Vies imaginaires, qui railla toute
prétention à la transparence et à la rationalité en la matière, l’étude abonde
néanmoins en informations précieuses. Compilation de lettres, souvent issues
d’archives désespérément « privées » ou de témoignages plus ou moins
connus, la monographie de ce « libraire d’ancien à Paris » complète
fort à propos l’excellent Marcel Schwob
de Pierre Champion (1926), disciple et ami fervent de l’auteur du Roi au masque d’or. On trouvera
notamment un tableau convaincant des cercles du Mercure de France et de la Revue
blanche, une juste peinture de l’attitude de Schwob durant l’affaire
Dreyfus et un récit émouvant de la longue et amère agonie d’un écrivain ayant
presque cessé d’écrire dans les cinq années ayant précédé sa mort, à l’âge de
trente-huit ans. Faisant revivre de nombreuses figures oubliées (Guieysse) ou
dédaignés (Byvanck), nous procurant des détails inédits sur les amours avec
Vise (qui fut à Schwob ce qu’Ann fut à De Quincey), le récit informé de Sylvain
Goudemare est à lire comme un catalogue d’anecdotes et de citations, une collection
d’ana et de marginalia. « Univers semblable aux petits flocons de
laine que les doigts de l’Africaine éparpillait », la vie de Schwob
vaut ici par son invraisemblable diversité. Et, si le biographe « doit
avoir le courage esthétique de choisir », selon le vœu de Schwob, parmi
les vingt-deux destins diffractés par les Vies
imaginaires, on élira sans doute celui de Lucrèce : « Il savait
qu’il ne reste de nous aucun double simulacre pour verser des larmes sur son
propre cadavre étendu à ses pieds. Mais, connaissant exactement la tristesse et
l’amour et la mort, et que ce sont de vaines images lorsqu’on les contemple de
l’espace calme où il faut s’enfermer, il continua de pleurer, et de désirer
l’amour, et de craindre la mort » (Vie
de Lucrèce, poète).
Ségur. Hortense
Dufour, La Comtesse de Ségur, née
Rostopchine (Flammarion, 2000, 560 p., 119 F). L’auteur restitue
l’univers ségurien à travers cette biographie. Cela commence au cœur de la
Russie féodale, dans l’immense propriété du comte Rostopchine, ancienne
résidence royale du comte Alexis Voronovo : « 28 000 hectares de
forêts, de lacs et de prairies […] et tout autour, des villages entiers de
serfs ». Là grandit la quatrième enfant des Rostopchine, fille du comte et
de Catherine, catholique convaincue, froide et autoritaire. Une enfance
heureuse ? Non, selon l’auteur qui, ayant lu Les Malheurs de Sophie et
Les Petites filles modèles,
évoque la fillette maltraitée par sa mère et en proie aux vexations. Des
documents plus fiables font défaut, et la méthode de la biographe est
discutable : les écrits de la comtesse de Ségur sont-ils réellement
autobiographiques ? L’analyse de l’univers de la fillette comme source
d’inspiration future de l’écrivain est intéressante, avec la forêt, espace de
l’enfance de Sophie Rostopchine, et le feu évoquant le souvenir de l’incendie
de Moscou de 1812 et de celui de Voronovo. Novembre 1816 : Paris (Fédor
Rostopchine, fidèle de Catherine II et de Paul 1er, désavoué par ce
dernier, exilé sur ses terres de Voronovo, nommé grand chambellan du tsar
Alexandre 1er puis gouverneur général de Moscou en février 1812,
tombé en disgrâce après l’incendie de Moscou, s’installe en France). Hortense
Dufour entraîne son lecteur dans le Paris d’avant Haussmann, la bonne société,
les mondanités, la famille de Ségur – univers que Sophie exècre et fuit,
décevant son mari qui ne comprend pas cette femme aux mœurs paysannes. La
comtesse, épouse d’un futur pair de France, vit alors des années
difficiles : délaissée, trompée, malade, dépressive, mère d’une famille
nombreuse, elle se réfugie le plus souvent possible aux Nouettes, sa demeure
normande, où elle tente de trouver la sérénité auprès de ses enfants. Destin au
demeurant assez banal chez cette femme de la haute société de la seconde moitié
du dix-neuvième siècle. Récit détaillé d’une vie à travers l’étude des
correspondances et des mémoires de la famille, évocation de la vie quotidienne
d’une famille aisée : éducation, instruction, hygiène, santé,
alimentation, domesticité, loisirs. On n’apprend pas beaucoup plus que ce
qu’ont écrit les auteurs de la collection « La Vie quotidienne au XIXe
siècle », mais l’ensemble est riche en anecdotes. Au-delà des faits,
l’auteur tente de comprendre comment s’est construit l’univers littéraire de la
comtesse, les souffrances de la femme et de la mère devenant autant de sources
d’inspiration pour l’écrivain. Par exemple, son horreur de la vie parisienne,
thème développé dans Les Deux Nigauds,
ou la maternité et l’éducation des enfants : si la comtesse impose à ses héros
deux ou trois naissances au maximum, si la présence active de la mère est
l’éthique même de l’œuvre ségurienne, c’est parce que celle-ci a souffert de
ses grossesses répétées et de l’impossibilité d’élever elle-même ses garçons,
que leur père confia dès le plus jeune âge à des institutions religieuses. De
là une incompréhension totale entre une mère choyant sa progéniture aux
Nouettes et un père mondain, réprouvant les mœurs rurales de sa femme, et qui
fit de son mieux pour « sauver ses enfants d’un univers rustique,
déplorable à la longue » et les préparer à leurs responsabilités futures.
Reconnaissons une certaine impartialité à la biographe qui fait la part
des choses entre les responsabilités de chacun. La dernière partie de l’ouvrage
est la plus réussie, avec le récit de la naissance d’une vocation littéraire,
des relations amicales entre Sophie Rostopchine et Louis Hachette – ou
orageuses entre l’écrivain et son éditeur. L’objet de la discorde ? La
censure, qui tente d’atténuer la violence de certaines scènes ou de modifier un
titre, les illustrations que critique la comtesse. Pour étayer son propos,
Hortense Dufour a puisé largement dans la correspondance échangée par
l’écrivain avec Hachette ou son gendre, Émile Templier. On découvre une facette
intéressante de la personnalité de la comtesse de Ségur : une femme
d’affaires, qui se révèle habile négociatrice dans ses contrats et ose
affronter le monde des hommes. Grand-mère Ségur, auteur moderne, femme
d’avant-garde ? C’est ce que semble affirmer Hortense Dufour à propos de
l’émancipation financière de Sophie et de l’évolution de la pensée
ségurienne avec La Fortune de
Gaspard : désormais, les hommes ne sont plus ces semi-oisifs mondains,
mais de jeunes entrepreneurs, dont la réussite passe par le savoir, la
connaissance et la compétence, incarnant le triomphe de la bourgeoisie.
Romancière moderne, la comtesse apparaît comme précurseur d’une nouvelle
littérature. Mais le principal reproche que l’on puisse adresser à l’auteur
n’est pas mince : pourquoi n’avoir pas évoqué davantage cet âge d’or de la
littérature enfantine ?
Notes de lecture
Aicard. Jean
Aicard. Du poème au roman (Edisud, 2000, 173 p., 80 F). L’Université de
Toulon a créé il y a quelque temps un centre consacré à l’activité poétique
dans le département du Var. En 1998, ce centre a tenu un colloque pour marquer
le 150e anniversaire de la naissance de l’auteur des Poèmes de Provence. Le nom de Jean
Aicard survit, surtout dans le Midi, grâce aux nombreuses rues, écoles,
collèges et lycées baptisées d’après lui, car, de nos jours, on apprend
rarement ses poésies dans les écoles primaires, même si Maurin des Maures est toujours disponible en librairie. Pourtant,
la consécration de l’Académie française ne rend pas Aicard totalement négligeable.
Enfant, il avait connu Lamartine ; jeune homme, il eut l’occasion d’être
reçu par Michelet ; il entra en correspondance très tôt avec Hugo ;
Rimbaud lui envoya ses Effarés et
figure avec lui dans le Coin de table
de Fantin-Latour ; Apollinaire lui adressa Le Poète assassiné. Les curieux intrigués par le passage du Journal des Goncourt à la date du 13
août 1895 trouveront dans l’histoire de « La Famille de Jean Aicard »
que, pour citer Balzac, All is true
(son père, saint-simonien, eut une vie courte mais mouvementée). L’image du
père dans le théâtre du poète apparaît notamment dans Le Père Lebonnard créé au Théâtre-Libre. Bien entendu, plusieurs
aspects de la Provence sont traités, son paysage, les Poèmes de Provence et une vue d’ensemble, « La Provence en
français ». L’amitié d’Aicard avec Aristide Fabre, modèle de Maurin, est
bien documentée. Un autre modèle, Michel Reynaud, médecin de la marine qui
inspira le personnage du Rinal de Maurin
des Maures et de sa suite L’Illustre
Maurin, est éclairé à pleins feux. La critique moderne s’exerce avec la
ré-écriture vis-à-vis de Vigny et une analyse de « Diamant noir, un roman fin de siècle » démontre que la
conception d’Aicard uniquement comme écrivain régionaliste est fausse.
Finalement, la question « Aicard est-il un romancier
populaire ? » est posée et une réponse affirmative donnée. Ces actes
se terminent sur une bibliographie de l’écrivain et des notices biographiques
des collaborateurs. Le tout, qui est illustré, attire l’attention sur un auteur
qui mérite plus que la lecture d’une plaque de rue.
Barrès. Zeev Sternhell, Maurice
Barrès et le nationalisme français (Complexe, 2000, 416 p., 56 F). La
réédition des ouvrages de Zeev Sternhell, à présent devenus des classiques, est
l’occasion de redonner à la figure aujourd’hui bien éclipsée de Barrès toute la
place qu’il eut dans l’histoire des idées politiques de la fin du XIXe
et du début du XXe siècle. Zeev Sternhell suit de manière
extrêmement minutieuse le cheminement de Barrès et ressuscite les réseaux de discours
et d’idéologies de l’époque : l’introduction est à cet égard
intéressante ; l’auteur y retrace le faisceau de références
intellectuelles qui a dominé dans les années 1890 et a donné naissance à un
esprit de révolte nourri de haine contre la démocratie, d’antirationalisme et
de néo-darwinisme, dans lequel la pensée de Barrès prend place. Tout l’intérêt
de la démarche de Zeev Sternhell est de mettre en évidence la réécriture à
laquelle Barrès a procédé à la suite de l’affaire Dreyfus dans ses différents
textes ; il s’attache donc aux différentes étapes de la pensée politique
de l’écrivain, notamment à son engagement dans le Boulangisme afin de marquer
ce qui le sépare de l’image qu’il reconstruira de lui-même et de l’époque après
le tournant de l’affaire Dreyfus. L’écart se révèle particulièrement
significatif. Nous ne prendrons pour exemple que le thème si essentiel de la
question nationale : « Il faut attendre le 21 février 1889 pour
trouver dans Le Courrier de l’Est la
première mention des provinces perdues ». C’était auparavant la réflexion
sociale et le problème du régime qui étaient aux yeux de Barrès prioritaires.
Zeev Sternhell cite ainsi un article de janvier 1888 dans lequel Barrès
déplorait la renaissance du nationalisme en Europe. Dans Le Voltaire, il exprime sa sympathie pour cette « société
cosmopolite », pour ces esprits sans patrie : « Ceux-là,
écrit-il, "semblent parfois déracinés", mais c’est là ce qui est tout
à fait gracieux » ! On voit ainsi comment Barrès avait cherché à
défendre un socialisme nationaliste, faisant appel à l’État et au suffrage
universel contre la ploutocratie. Mais les progrès du socialisme marxiste et
internationaliste, et l’engagement de la fraction organisée du prolétariat dans
le dreyfusisme mettent fin aux tentatives de Barrès pour renouveler
l’expérience boulangiste et favorisent l’évolution que nous connaissons. Zeev
Sternhell met ainsi en valeur la particularité de la pensée de Barrès,
« une synthèse du nationalisme romantique et dynamique et d’un nationalisme
socialement et politiquement conservateur », et défend la thèse selon
laquelle « la synthèse barrésienne fait date dans la tradition
française : elle renferme en elle, dès les dernières années du XIXe
siècle, presque tous les éléments qui, jusqu’à la période récente, composeront
le ou les nationalismes français », mettant ainsi en valeur « la
continuité et la stabilité du nationalisme ».
Barthes. Roland Barthes, Le Plaisir
du texte, précédé de Variations sur l’écriture (Seuil, 2000, 134 p.,
98 F). Le Plaisir
du texte et les Variations sur
l’écriture appartiennent, selon Carlo Ossola, à un projet unique, cette
histoire de l’écriture qui s’enracinerait dans le geste, le support,
l’alphabet, tous les éléments d’une écriture qui fait corps, pour conduire au jaillissement
de la jouissance du texte. On peut lire désormais ces textes jumeaux aux
destins contrastés (le second n’est accessible que dans le tome 2 des Œuvres complètes au Seuil) dans un
volume élégant complété d’une petite quinzaine d’illustrations issues de la
liste (également reproduite) des « illustrations possibles » qu’avait
établie Barthes en vue de la publication italienne des Variations. Malgré la présence d’un index synoptique et de quelques
maigres notes relatives aux modifications manuscrites, l’intérêt de cette
publication séparée n’est pas évident pour qui fréquente déjà les Œuvres complètes. Les autres lecteurs
apprécieront d’économiser 450 francs tout en accédant à un texte méconnu
replacé dans la logique créatrice qui a mené au Plaisir du texte.
Baudelaire. André Hirt, Il faut être absolument lyrique. Une
constellation de Baudelaire (Kimé, 2000, 210 p., 135 F). « Un
grand auteur est peuplé, et à son tour il peuple », écrit André Hirt dans
son avant-propos. Refusant la critique interne, l’auteur tente une analyse
philosophique de la pensée baudelairienne : étude de l’œuvre dans son
rapport avec d’autres pensées (Pascal, Hegel, Deleuze, Kierkegaard), réflexion
philosophique sur le moderne, le lyrisme ou l’esthétisme. L’entreprise est
ambitieuse, mais il est difficile de suivre l’auteur dans les méandres de sa
pensée. Seuls quelques amateurs de la pensée philosophique tortueuse prendront
plaisir à la lecture de ce livre. Il faut être absolument lyrique, mais faut-il
être pour autant totalement hermétique ?
Baudelaire (bis).
Les Fleurs du Mal par Charles Baudelaire
/ Seule édition à la fois conforme à l’édition de 1861 (seconde) et augmentée
des six pièces condamnées en 1857 remises à leurs places, d’une préface en
préface, de l’épigraphe en épigraphe et de l’épilogue en épilogue / Ornée de
deux portraits de l’auteur par Bracquemond et Lobel Riche / Introduction
biographique éclairant d’un jour nouveau la vie et l’œuvre du poëte par Gaël
Lagadec et Le Spleen de Paris /
Petits poëmes en prose pour faire pendant aux Fleurs du Mal par Charles
Baudelaire / Orné de vues de Paris par Charles Méryon / Précédé de L’Éternel
Exil de Charles Baudelaire par Gaël Lagadec (Éditions du Grand Alque,
Rennes, 1999, 441 p. et 249 p., 300 F). Comme dans La Belle Hélène, ce titre seul nous dispense d’en dire plus long.
Les Baudelairiens de Paris, cette cité où tout, même l’horreur, tourne aux
enchantements, trouveront cette très belle édition en fac-similé à la librairie
Blaizot, 164, rue du Faubourg Saint-Honoré.
Baudelaire (ter).
Yves Bonnefoy, Baudelaire : la
tentation de l’oubli (Bibliothèque nationale de France, 2000, 56 p.,
35 F). Des essais de Georges Blin (Le
Sadisme de Baudelaire, 1948) et de Charles Mauron (Le Dernier Baudelaire, 1966) au Baudelaire
et Freud de Leo Bersani (1977) et aux lectures de Jean Bellemin-Noël
(notamment Interlignes), l’œuvre de
Baudelaire a bénéficié de nombreuses interprétations inspirées, de manière
orthodoxe ou non, par la psychanalyse. C’est avec une armature freudienne très
discrète, mais d’une solidité imposante, que le poète Bonnefoy entre dans
l’univers psychique du poète Baudelaire. Au moment où J.A. Hiddleston a
consacré un volume à Baudelaire and the
art of memory (1999), l’oubli évoqué par Yves Bonnefoy est aussi une manière
d’explorer l’ambivalence mélancolique de la mémoire. Partant d’une exégèse des
plus fines de deux poèmes contigus des « Tableaux parisiens »,
« Je n’ai pas oublié, voisine de la ville […] » et « La servante
au grand cœur dont vous étiez jalouse […] », l’auteur met en évidence le
sens de leur contiguïté : une continuité référentielle où se dessineraient
les griefs que Baudelaire exprime à l’encontre de sa mère, coupable d’avoir
oublié une servante au grand cœur, comme elle aurait trahi son mari et substitué,
à la communion avec son fils, celle, grossière, avec un nouveau père. Ces
lectures permettent à Yves Bonnefoy de se pencher sur bien d’autres Fleurs du Mal, notamment Le Balcon, pour chaque fois mettre en
confrontation l’œuvre et la vie contemporaine du poète. Ne partageant guère la
perspective de ceux pour qui la poésie n’est que du texte, il tient compte de la compétence interprétative
particulière qu’aurait eue la mère du poète, en tant que lectrice à la fois
privilégiée (par ses connaissances) et attaquée (par les implications de
l’œuvre). La lecture atteint ainsi « un niveau qui n’est presque que du
non-dit mais ne peut que se découvrir à un lecteur informé, comme en était bien
un Caroline [la mère du poète] ». S’agissant de conférences, le poète-critique
n’a pas fait allusion à d’autres travaux de même type. Signalons les lectures
convergentes de Richard Burton (Baudelaire
in 1859, 1988) et de Pierre Laforgue (lecture du Cygne dans Nineteenth-Century
French Studies, 1991). Mais ces conférences ont une densité élégante de
facture et d’expression que l’on ne peut comparer, dans la critique
baudelairienne, qu’à La Mélancolie au
miroir de Jean Starobinski.
Belges. Passage d’écrivains à l’ULB. De Charles de
Coster à Amélie Nothomb (Editions ULB création, 2000, 270 p., 132 F).
Depuis sa fondation au XIXe siècle, l’Université libre de Bruxelles
se propose, comme l’indique l’inscription latine dans son emblème, de vaincre
les ténèbres par la science. Cette promotion délibérée du libre examen et ce
souci du fondement rationnel du savoir et de la pratique scientifiques n’ont
jamais freiné ou exclu la création littéraire ; ils l’ont au contraire
stimulée, comme le prouvait récemment une exposition de photographies
d’écrivains, tous anciens de l’U.L.B. Issue de la même alma mater, Virginie Devillers a publié, parallèlement à
l’exposition, un livre qui se présente comme un dictionnaire illustré des
écrivains belges de langue française ayant terminé des études (ou effectué un
passage) à l’Université de Bruxelles. Le palmarès, « de Charles De Coster
à Amélie Nothomb » comme le précise le sous-titre, est impressionnant. On
salue au passage Charles Bertin, Madeleine Bourdouxhe, Achille Chavée, Fernand
Dumont, Max Elskamp, Jacqueline Harpman, Marcel Lecomte, Camille Lemonnier,
Pierre Mertens, Henri Michaux, Jacques Sojcher, Raoul Vaneigem, Charles Van
Lerberghe, Jean-Pierre Verheggen, Paul Willems et bien d’autres. Ils étaient
tellement nombreux, au bout du compte, que l’éditeur a décidé d’instaurer deux
catégories : « les écrivains dont l’œuvre s’imposait de façon
évidente » et « ceux dont l’œuvre […] a semblé embryonnaire, moins
aboutie ou en devenir ». Les premiers ont droit, outre à une fiche
signalétique originale, à un court texte inédit sur le thème de l’auto-portrait
(ou à un bref extrait d’une œuvre publiée). Le choix se justifie. On regrette
seulement qu’Eugène Demolder et Paul-Aloïs de Bock ne figurent pas dans la
première section, alors qu’on y rencontre Edmond Kinds… Ce double dictionnaire
est précédé d’une réflexion de Pierre Mertens (qui estime que son parcours
« atypique » n’aurait été possible sans cette Université « et
l’esprit qui la gouverne »), d’un texte de Jacques Sojcher rendant hommage
à ses nombreux prédécesseurs (ceux qui, enseignant une « esthétique
poético-philosophique », ont fait passer « cette drogue qui dérègle
d’une façon raisonnée tous les sens ») et d’un aperçu fort utile, par René
Fayt, des « revues littéraires » qui ont vu le jour à l’U.L.B. Les
portraits, vivants, pleins d’humour, sont l’œuvre de jeunes photographes de
l’École de La Cambre.
Boucher de Perthes.
Jacques Boucher de Perthes, Emma ou
Quelques lettres de femme, édition établie par Julia Przybos (Corti, 2000,
318 p., 115 F). Emma est un des
deux romans écrits par Jacques Boucher de Perthes (1788-1868) parmi une
production surabondante d’essais, de poèmes et de chansonnettes, de récits de
voyages, de traités de philosophie et de préhistoire. Publié en 1852, Emma ou Quelques lettres de femmes est
un récit épistolaire écrit principalement à une voix, celle de l’héroïne. Ce
sont les lettres d’une jeune fille dont on sait peu de chose, sinon qu’elle est
anglaise et protestante, et connaît au cours des trois ans que dure l’histoire,
plusieurs revers de fortune qui la font passer de la richesse à la ruine, puis
de nouveau à la richesse. Emma est amoureuse d’un certain Jules qu’elle doit
épouser. Surtout, cette blanche beauté aux cheveux de geais est folle et
monomane, malade d’une terrible maladie, selon les termes de l’auteur « la
pire de toutes, la monomanie homicide ». Elle tente de se percer le cœur à
l’aide d’un couteau (heureusement émoussé) puis fait une tentative de meurtre
sur son futur époux, dont elle est pourtant éperdument éprise :
« Miss Emma, plus pâle encore que de coutume, l’œil fixe et l’air étrange
[...] s’est précipitée sur lui et lui a enfoncé le couteau dans l’épaule, puis
elle est tombée sans connaissance ». Sa folie est un mal héréditaire, qui
a déjà tué son père. Elle finira dans un couvent. Roman à résonance peut-être
autobiographique, roman à thèse surtout, le récit de Boucher de Perthes étudie
au jour le jour les symptômes, les rémissions et les ravages de la folie, cette
maladie « née de l’imagination de l’époque moderne ». Il joue
poétiquement des effets de contraste du noir, du blanc et du rouge, il
entrelace habilement les déclarations élégiaques et les scènes d’horreur. Mais
le récit n’est pas sans poncifs ni longueurs fastidieuses. Boucher de Perthes
est un écrivain prolixe, qui se regarde écrire. Emma, sans nul doute, n’est pas une œuvre majeure. Il est d’autres
textes, dans l’abondante production de cet « enfant du siècle », qui
mériteraient d’être relus. Si les textes fondateurs de la préhistoire
scientifique sont aujourd’hui mieux connus et diffusés (Antiquités celtiques et antédiluviennes, 3 vol. [1848, 1857, 1864],
reprint Jean-Michel Place, 1989), les récits de voyages (Voyage à Constantinople, Paris, Treuttel et Wurtz, 1855 ; Voyage en Danemark [sic], Paris,
Treuttel et Wurtz, 1858 ; Voyage en
Espagne et en Algérie, Paris, Treuttel et Wurtz, 1859 ; Voyage en Russie, en Lithuanie, en Pologne,
Paris, Treuttel et Wurtz, 1859 ; Voyage
à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse, Paris, Jung-Treuttel
1867 ; Voyage en Angleterre, Ecosse,
Irlande, Paris, Jung-Treuttel, 1868), précieux documentaires sur de
nombreux pays d’Europe et d’Afrique du Nord au milieu du XIXe siècle
– ou encore le Petit Glossaire,
critique mordante et tonique des « mœurs administratives » de
l’époque, attendent d’être réédités. Pourquoi lire Emma ? Peut-être, comme l’explique Julia Przybos dans sa
préface, à cause de la fascination qu’exerça la folie sur les esprits
romantiques, et de celle qu’elle continue d’exercer sur les nôtres.
Bouquins. Guy Silva, Avec les bouquinistes des quais de Paris (Castor
Astral, 2000, 155 p., 98 F). Un petit livre bien sympathique sur la plus
grande librairie à ciel ouvert du monde. Fargue l’aurait sans doute apprécié,
qui écrivait : « J’attends toujours un vrai parisien sur ce
point : où finit le quai Malaquais, où commence le quai Conti ?
D’après la réponse, je classe les gens. À ce petit jeu, on s’aperçoit qu’il n’y
a pas beaucoup de vrais Parisiens, pas beaucoup de chauffeurs de taxis
cultivés, encore moins d’agents de police précieux. Chacun se trompe sur la
question des quais ». Guy Silva donne la parole à de nombreux bouquinistes
qu’il est allé interroger sur le lieu de leur travail, et les propos recueillis
ont de la saveur. Ah ! le temps où l’on pouvait retrouver dans les boîtes
des quais, ces maisons de retraite des livres, le manuscrit original du Neveu de Rameau… « J’ai eu de la
chance aujourd’hui, j’ai retrouvé sur les quais les premières livraisons d’Histoires littéraires ». Bientôt,
cela ?
Brassens. Jacques Pessis, Georges
Brassens (Vade-Retro, 2000, 88 p., 95 F). Iconographie peu connue du
compositeur-parolier-interprète de La
Mauvaise réputation. L’album est sympathique, et Georges avait une bonne
bouille. Paul Fort ne lui a pas reproché d’avoir déposé de la musique sur ses
vers.
Cafés. Gérard-Georges Lemaire, Cafés
d’autrefois (Plume, 2000, 176 p., 260 F). On prétend qu’il existe bien
des manières de voyager. Une des plus agréables est de ne visiter que les
afés des villes où l’on se rend : on y apprend beaucoup plus
que dans les musées, et on a l’avantage d’être assis au lieu de faire le pied
de grue devant un monument. L’auteur, qui a déjà publié une monographie sur les
Cafés d’artistes à Paris, récidive en
publiant cet ouvrage – joliment illustré – sur les cafés des pays d’Europe, d’Amérique
latine et d’Orient. Qui refuserait d’entrer, en feuilletant ces pages, au Florian de Venise, au Greco de Rome, au Café de la terrasse de Zurich ou au Deux-Magots de Saint-Germain-des-Près, petite cité dont Paris est
la banlieue ? Gérard-Georges Lemaire reconstitue l’historique de chaque
café, et ses notices sur les établissements parisiens fréquentés par les
artistes et les hommes de lettres au cours des deux siècles écoulés auraient
suffi à faire de son Cafés d’autrefois un
ouvrage de référence s’il avait été doté d’un index des noms de personnes et
des noms de cafés. Pour citer Alphonse, le paradis doit être une terrasse de
café d’où on ne partirait jamais.
Calet. Lire Calet, sous la direction de
Philippe Wahl (Presses Universitaires de Lyon, 2000, 311 p., 130 F). Ce livre
est une forme d’« événement littéraire » à plus d’un titre, en ce
sens que, outre la qualité intrinsèque des interventions colligées et des
inédits de l’auteur de Peau d’Ours
rassemblés en fin de volume, il constitue le premier ouvrage d’importance –
avant la biographie que Jean-Pierre Barril va consacrer à Calet – consacré à
l’œuvre de ce dernier. Longtemps relégué au rang d’auteur mineur, Calet
atteint, par son « parti pris du quelconque » et son interrogation de
l’habituel (pour paraphraser Perec), à une dimension littéraire à laquelle
l’humour triste confère sa valeur d’exigence et d’évidence. En effet, la
lecture de Calet offre « des résistances malignement déguisées en
transparence ». C’est ce qui constitue « la petite musique de
Calet », chantre d’un XIVe arrondissement à la mesure de
l’univers entier, tant Calet sait admirablement sonder avec ferveur le cœur de
l’humain. Le je des livres de Calet
est un je polyphonique qui oscille
entre moi, lui, nous et un on générique, mais qui compose un roman
des origines, une autobiographie que l’auteur de Monsieur Paul savait inachevable. Le récit évolue de l’exagération
à l’effacement, quand l’émerveillement le cède à une sourde nostalgie de
l’enfance. L’écriture de soi chez Calet dessine une mosaïque autobiographie où
chaque livre se propose comme une relecture des précédents. Et jusque dans les
titres de ses ouvrages, l’auteur du Tout
sur le tout ou de La Belle Lurette
se sert du langage comme d’un jeu de déconstruction. Sa mémoire collectionne
« à ras d’homme » le quotidien à la manière d’un flâneur, et festonne
« le temps à mesure qu’il se dévide ». Calet procède par collage
« entre confession et chronique ambulatoire », et ne cesse d’arpenter
le territoire d’un lieu commun auquel son écriture « à fleurs de
mots » confère un caractère de dépaysement envoûtant. L’œuvre de Calet
dessine l’autoportrait fragmentaire et multiple d’un auteur inquiet, alchimiste
d’un passé familier.
Céline. Philippe
Alméras, Je suis le bouc. Céline et l’antisémitisme
(Denoël, 2000, 235 p., 125 F). En forme d’essai, une mise au point sur
l’antisémitisme célinien qui amorce également une réflexion sur la réception de
Céline à l’aune de cette question. S’il n’y a plus grand monde aujourd’hui pour
nier l’antisémitisme de Céline, l’auteur estime en revanche que persiste une
double tentation schizophrénique dans la critique célinienne : jouer le
style contre les idées, pour reprendre une formule célèbre, en occultant
celle-là au profit de celui-ci, et distinguer artificiellement deux Céline dont
le second serait la caricature insortable de l’autre. Au risque de se répéter,
Philippe Alméras reprend certaines pièces à conviction et propose de mieux
cerner l’antisémitisme de Destouches en retraçant quelques filiations et
relations. Il s’agit notamment de redéfinir les formes et fonctions de
l’antisémitisme du tournant du siècle, en mettant en évidence
l’instrumentalisation de la question juive dans le jeu politique entre
catholiques et républicains, notamment pendant l’affaire Dreyfus. Mais
l’antisémitisme de Céline n’est pas exactement celui de son époque, avec
laquelle il est parfois en décalage. Philippe Alméras trace une esquisse
probable d’une influence sur Céline du publiciste Drumont, précurseur et
quasi-double de l’écrivain, et revient sur le rôle d’initiateur d’un autre
écrivain médecin, Élie Faure. Mais l’outillage intellectuel de Céline n’est pas
le seul fruit des livres et journaux : il y manque l’idéologie active,
telle que Destouches a pu la rencontrer en Amérique auprès de l’industriel
Henri Ford. Que la connaissance réelle qu’eut Céline des usines Ford soit
moindre que ce qu’il a pu prétendre, comme le souligne ironiquement l’auteur,
n’empêche pas qu’il ait trouvé là un modèle d’organisation faite pour le
séduire durablement. L’expérience médicale elle-même sort amoindrie des mises
au point sourcilleuses de Philippe Alméras : formé à la va-vite pour cause
de mariage avec la fille d’un mandarin rennais, Céline n’en fera pas moins une
utilisation très consciente de son statut de médecin, et de médecin des pauvres
qui plus est, figure pratique du moraliste. On aura compris qu’ici comme
ailleurs Alméras attaque son auteur au moins autant qu’il l’évoque, l’ensemble
de l’ouvrage étant empreint de cette forme de rudesse caractéristique des
critiques céliniens qui semblent reprocher à ce monstrueux génie la fascination
même qu’il exerce sur eux, et qui, sans doute, constitue une forme de survie
éthique. L’essai n’en est d’ailleurs que plus vif et percutant, le style
soutenant l’efficacité des idées. On regrette seulement que la citation du
titre soit si peu exploitée, en dépit de réflexions parallèles de M.-C.
Bellosta sur la constitution de Bardamu, puis de l’auteur, en personnage
émissaire.
Céline (bis). Jean-Paul Mugnier, L’Enfance
meurtrie de Louis-Ferdinand Céline (L’Harmattan, 2000, 128 p., 70 F). Cet ouvrage propose une « vision
clinique » de l’univers célinien, plus particulièrement de l’enfance vue
et vécue par Céline. L’auteur s’appuie essentiellement sur des interviews de
l’écrivain et sur son œuvre romanesque, considérée comme autobiographique, pour
enquêter sur son passé. Son investigation révèle les violences physiques et
sexuelles que Céline a pu subir enfant. De Bébert dans le Voyage au bout de la nuit à Ferdinand dans Mort à crédit, les abus dont sont victimes les personnages-enfants,
adolescents et adultes, et leurs perversions sont décrites, analysées puis
confrontées à la vie de leur auteur. Le travail part de l’œuvre pour expliquer
l’homme et ses paradoxes, qui fait de cette figure de la littérature du XXe
siècle un pervers lui-même perverti par son milieu familial.
Colette. Guy Ducrey, L’ABCdaire de
Colette (Flammarion, 2000, 120 p., 63 F). Imaginez
que vous ayez à composer un livre sur Colette qui ne soit pas une biographie de
500 pages mais un opuscule dont une grande part doit être laissée à
l’iconographie. Imaginez que vous soyez un spécialiste reconnu de la
littérature fin-de-siècle pour qui cette œuvre lumineuse représente quelque
chose comme l’antithèse du roman décadent. Imaginez enfin que vous vous
donniez pour ambition de rompre en visière avec les lieux communs trop souvent
réquisitionnés à propos de l’auteur des Claudine
pour en offrir une image renouvelée. Imaginez cela, et vous aurez une idée du
défi que s’est lancé l’auteur de cet abécédaire. Le résultat est un petit
ouvrage instructif. Le procédé de l’abécédaire consiste à circonscrire un
auteur en passant en revue les thèmes qui cernent au plus près sa personnalité
et son œuvre. Cela donne, pour Colette, une série de notices sur des sujets
aussi divers que les cosmétiques, la métaphore, l’aube, les cheveux,
l’éclosion, le chauvinisme, les fleurs, etc. Sous son regard, comme chez Ponge
et Proust, les objets de la vie quotidienne se chargent d’une vie secrète et
fantastique : « fourchettes, démons quatre fois cornus, sur lesquels
s’empalait […] un petit poisson convulsé dans sa friture ». La
calligraphie, sur ce papier bleu où Colette écrivait, est aussi source de
rêveries : « S’il m’arrivait de buter sur le mot murmure et de chercher la suite de ma phrase, c’était le moment,
sous chacun de ses jambages égaux, d’ajouter une petite patte de chenille, une
de ces petites pattes ventouses qui se collent si tenaces à la branche. À une
extrémité du mot je figurais la tête […] à l’autre bout la queue terminale […].
En place du mot murmure j’avais le signe chenille, beaucoup plus joli ».
« Colette romancière ? Un poète plus sûrement », conclut Guy
Ducrey. Dans la même collection a paru en même temps
un ABCdaire de Prévert par Pierre
Chavot. À signaler aussi un Agenda
2001 Colette (Mille et une nuits, 2000, non paginé, 59 F) : c’est
Colette au jour le jour, et Colette en images. Quant à ceux qui préfèrent
Willy, ils peuvent utiliser de nombreuses pages comme un agenda.
Collaboration. François Dufay, Le Voyage d’automne. Octobre 1941, des écrivains français en Allemagne (Plon,
2000, 238 p., 110 F). Pauvre Jouhandeau ! Que lui a-t-il pris
d’écrire ses mémoires ? Voilà qu’à avoir confessé ses péchés, on le fait
payer pour tous ceux qui ne les ont pas avoués ! Chardonne, en revanche,
est bien démasqué ; il prend même un sérieux coup, qui permettra aux
lecteurs du Dictionnaire des lettres
françaises du XXe siècle (paru en 1998 au Livre de poche) de
compléter une notice où on ne lit que ceci : « quelques publications
du début de la guerre [...] attestant une certaine compromission avec le régime
de Vichy » – rien de plus, quatre lignes dans un texte de trois colonnes.
François Dufay s’est donc attaqué aux écrivains qui firent le voyage en
Allemagne (à Weimar) en octobre 1941 : Marcel Jouhandeau, Jacques
Chardonne, Ramon Fernandez, Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Abel Bonnard
et André Fraigneau. Seront d’un deuxième voyage, en octobre 1942, que l’auteur
se contente de mentionner en une note en bas de page, trois récidivistes,
Chardonne, Drieu, Fraigneau et deux nouveaux, André Thérive et Georges Blond
(adoncques passés sous silence). Cet essai, qui vient après ceux de Gérard
Loiseaux (La Littérature de la défaite et
de la collaboration, 1984), de Gilles et Jean-Robert Ragache (La Vie quotidienne des écrivains et des artistes sous l’Occupation, 1988),
de Gisèle Sapiro paru il y a deux ans (La
Guerre des écrivains 1940-1953), n’entend pas couvrir davantage que ce
petit pan de la littérature de la Collaboration. Cependant, s’il est assez bien
étayé sur les écrivains qu’il étudie (avec quelques nouvelles sources en
provenance des archives allemandes), il manque de recul. Difficile de ne faire
que des allusions aux « ténors » : entendez Louis-Ferdinand
Destouches alias Céline et François Vinneuil alias Lucien Rebatet. Difficile de
ne pas parler, ou de se contenter de l’évoquer en quatre pages seulement, des
autres « corporations » qui firent le voyage en ces mêmes années –
les peintres et les sculpteurs, puis par les musiciens, suivis par les
« gens du cinéma » – ne serait-ce que pour mesurer l’ampleur de
l’opération kulturelle de Gœbbels,
qui s’accompagna d’un intense trafic de tableaux (ce n’était pas le sujet, il
est vrai). Élément en apparence plus anodin, on regrette ces dialogues
reconstitués qui font perdre à cet essai sa vigueur, voire sa crédibilité,
comme si les documents – articles, discours et rapports – ne parlaient pas
assez en eux-mêmes. Pas un éditeur n’est mis en cause dans ces opérations de
propagande, ou, par la suite, de repentance : on n’apprend donc rien sur
l’éditeur Sorlot – Denoël, Gallimard, Grasset étant naturellement, pour cette
période, déjà étudiés (Pascal Fouché, L’Édition
française sous l’Occupation, paru en deux volumes en 1987). On regrette
enfin que cette vindicte n’apparaisse que comme une série d’attaques ad hominem : l’insistance de
l’auteur à souligner l’homosexualité de certains protagonistes (comme si
homosexuel équivalait à nazi – « gestapette ») risque de faire
oublier qu’à côté de l’« étoile jaune », il existait aussi une
« étoile rose ».
Comte. Juliette Comte, Auguste
Comte. La politique et la science (Odile Jacob, 2000, 288 p., 160 F). Le
livre dépasse la simple exégèse du système d’Auguste Comte pour analyser les
prolongements de sa pensée, depuis sa mort jusqu’à nos jours. Envisagé sous
l’angle des rapports entre politique et sciences, le positivisme comtien est
analysé à la lumière des connaissances philosophiques actuelles. On trouve
ainsi un parallèle entre l’archaïsme du positivisme et « l’actualité de la
politique positive », où l’on apprend que Comte a moins voulu
« transformer la science en une église établie [que la] considérer d’un
point de vue extérieur ». Sur la question littéraire à strictement parler,
peu de choses, si ce n’est une interrogation sur les relations des savants avec
la république des lettres, et un chapitre intitulé La Fiction politique des arts.
Crime.
Frédéric Chauvaud, Les Experts du crime.
La médecine légale en France au XIXe siècle (Aubier, 2000,
301 p., 129 F). Voilà un ouvrage qui laisse perplexe. Un beau sujet,
abordé sagement par l’étude de la constitution d’un corps professionnel en
lutte pour sa reconnaissance ; une matière abondante et aisément
fascinante ; la possibilité d’une approche complémentaire et alternative à
celle des criminologues idéologues… et rien ne parvient à se dire dans ces 301
pages truffées de tics de rédaction qui confinent au cocasse : abondance
de rapprochement infondés (« en 1897, tandis que l’incendie du Bazar de la
Charité retient l’attention de tous, le Dejean
ou le Traité théorique et pratique des expertises précise que, au civil,
les fonctions d’experts peuvent être remplies par tous ceux que la loi n’a pas
déclarés incapables de les exercer »), galimatias (« Fascinant, voire
ensorcelant, l’acte concret d’expertise possède une puissance qui dépasse
l’acte technique. Procédé au service de la vérité, il devient l’instrument
privilégié de l’énigme élucidable »), bourdes pures et simples
(« tout-puissant voire omnipotent »). Sur le fond, c’est surtout le
manque de recul qui entrave l’auteur : plus à l’aise sur les mises en
place de contexte que sur les analyses, il ne parvient pas à sortir du poncif
« faire parler les corps » (morts ou vifs), sur lequel il revient
sans cesse comme à un point indépassable, qui n’est pour le lecteur qu’une
rengaine, dont le pendant serait « la violence de l’Institution ».
Simple exemple, la mention de l’expertise par implantation de longues aiguilles
dans le corps du patient, inspirée de Lombroso et cherchant à prouver la
criminalité par l’indifférence à la douleur (violence de l’institution,
certes), aurait mérité une réflexion sur la permanence, sous l’alibi
scientifique, d’une épreuve autrefois infligée par l’Inquisition aux sorcières.
Tantôt on bénéficie d’éclairages intéressants sur l’évolution de l’intégration
de la preuve expertale dans le procès, tantôt de décourageantes banalités sur
la vanité des médecins, entrelardées de courts récits de crimes souvent
saisissants. On croit comprendre que l’auteur a peiné à combiner les éléments
relevant de l’histoire du droit et de celle de la médecine, faute d’avoir
réellement défini son objet. La conclusion bâclée témoigne d’ailleurs de cette
difficulté à faire émerger un fil directeur. On aura compris que cet ouvrage
souvent brouillon obligera le lecteur à s’armer de patience s’il veut glaner au
gré des pages les notations intéressantes, les cas curieux, les références
utiles qui complèteront sa connaissance de la mouvance
« criminologique » à une époque où cette jeune discipline connaît une
effervescence et une fertilité disparues depuis. Un index des noms favorise heureusement
le butinage.
Curiosa. Pierre du
Bourdel [Pierre Mac Orlan], Aventures
amoureuses de Mlle de Sommerange ou les aventures libertines d’une demoiselle
de qualité sous la Terreur (La Musardine, « Lectures amoureuses de
Jean-Jacques Pauvert », 2000, 117 p., 39 F). Réédition d’un petit roman
libre paru entre 1911 et 1913, et faisant partie de la production clandestine
de Mac Orlan. Une Caroline chérie en
version hard, suggère Pauvert dans sa préface. Oui, et surtout un pastiche du
XVIIIe siècle, avec tous les poncifs du genre, agrémentés de
certaines obsessions particulières à Mac Orlan, qu’émoustillaient la
flagellation et les fessées tombant sur des postérieurs rebondis. Pour corser
le récit, on passe sans transition de la douceur de vivre en 1789 aux drames de
la Révolution et de la Terreur, où se trouve ballottée l’héroïne, laquelle est,
naturellement, dotée d’autant de charmes que de tempérament. L’histoire est
menée tambour battant, sans que l’auteur s’inquiète de la moindre
vraisemblance, ni de faire le portrait psychologique des personnages. Mais
c’est très bien ainsi, et c’est même tout le charme de cet alerte petit récit,
extrêmement libre. Jeune orpheline de 17 ans, vivant chez sa tante, Mlle
Marie-Thérèse de Sommerange sent s’éveiller sa sensualité. Une servante
complice favorise son initiation au plaisir par un parent libertin, puis son
enlèvement simulé. Transportée dans une luxueuse maison de rendez-vous, elle y
parfait son éducation. Mais la Bastille est prise, la maison fermée, et Mlle de
Sommerange échoue chez une blanchisseuse dont le mari patriote vient la
lutiner. Arrêtée comme aristocrate, elle est écrouée à la Conciergerie, où, en
échange d’une promesse d’évasion, elle se donne à un vigoureux geôlier, encore
plus infatigable qu’elle. Fuite rocambolesque, après laquelle l’héroïne et ses
trois compagnes sont violées par une douzaine de hussards. Heureusement, un
jeune et bel officier recueille les malheureuses, s’éprend de Marie-Thérèse et
l’épouse, ce qui lui permet de bénéficier de toute son expérience amoureuse… Le
roman se termine par un clin d’œil au lecteur : « Pourtant peut-être
prendrons la plume pour raconter comment Saint-Marcel devint pédéraste, comment
Lucy devint la femme d’un général, comment sœur Sainte-Suzanne fut débauchée
par sa supérieure et comment la marquise Isabelle de Pontaulnay sut asservir un
prince royal par la cravache et les humiliations ». Un tel programme avait
tout pour plaire à Apollinaire, ami de l’auteur.
Desnos. Desnos pour l’an 2000, Colloque de
Cerisy (Gallimard, 2000, 552 p., 195 F). Dans les colloques de ce genre,
il y a souvent à boire et à manger. Mais cette publication des interventions de
Cerisy en juillet dernier, pour le centenaire de la naissance de Desnos, a su
pallier les éventuelles carences en offrant en supplément les lettres inédites
à Youki qui viennent compléter les Confidences
de la même, récemment rééditées. Le colloque lui-même, organisé par
Marie-Claire Dumas, gardienne de la flamme, et par une universitaire
canadienne, Katharine Conley du College de Darthmouth, est nourrissant. À
commencer par le témoignage d’André Bessière (rare survivant du « Convoi
des tatoués »), qui prend aux tripes. Le champ Desnos est bien balayé, et
pas seulement sous l’angle « littératreux », et les communications
ont l’avantage d’avoir été courtes. Certaines faiblesses ou tics :
pourquoi, par exemple, en appeler à Christian Metz et à Roland Barthes pour
« éclairer » la critique cinématographique de Desnos ? Mister
Charles Nunley, du Middlebury College, n’a cru bon de travailler sur les
« collaborations » de Desnos pendant l’Occupation que de deuxième
main. Mais l’ensemble est un bon complément du dossier des Cahiers de l’Herne sorti en 1987 et théoriquement toujours
disponible.
Dhôtel. André Dhôtel, À tort et à travers (Bibliothèque
municipale de Charleville-Mézières, 2000, 180 p., 90 F). Hommage à
l’écrivain ardennais disparu le 22 juillet 1991. Le volume contient notamment
une correspondance échangée par Dhôtel et Philippe Jacottet entre 1958 et 1991
et le catalogue de l’exposition qui s’est tenue sur l’auteur du Pays où l’on n’arrive jamais d’octobre à
décembre 2000 à la Bibliothèque municipale de Charleville-Mézières. Dhôtel
était natif d’Attigny, comme Victor Noir, que revolverisa le prince Napoléon
dans les derniers temps du Second Empire.
Dictionnaire.
Dictionnaire de l’Académie française.
Neuvième édition, tome 2, Eoc-Map
(Fayard / Imprimerie nationale, 2000, 597 p., 450 F). Les lois du genre
sont respectées : à la première page, on tombe sur l’adjectif épactal. La définition est
lumineuse : « Relatif à l’épacte ». La préface est de Maurice
Druon, secrétaire perpétuel des hommes à l’habit vert. Bon boulot, sans doute,
mais si un académicien écrit comme il faut écrire, un écrivain écrit comme il
écrit.
Discours. Olivier Cabarrot, Ces Grands Discours qui ont fait le siècle
(Anne Carrière, 2000, 284 p., 130 F). Parmi les « auteurs »
français : Clemenceau, Reynaud (Paul), Pétain, De Gaulle, Malraux,
Badinter (Robert) et Mitterand. Sans que cela remette l’intérêt du livre en
cause, que cette littérature orale passe mal à l’écrit ! En revanche, le
discours que Malraux prononça sur la place du Panthéon le 19 décembre 1964, et
qui éberlua et consterna ceux qui subirent la déclamation grandiloquente de
l’orateur, apparaît moins grotesque qu’on en gardait le souvenir. L’auteur de l’ouvrage
est un ancien international de rugby. Précisions que c’est la quatrième de
couverture de son livre qui l’indique.
Duncan. Maurice Lever, Isadora. Le Roman d’une vie (Perrin,
2000, 416 p., 139 F). Biographie d’Isadora Duncan avec dialogues comme si
vous y étiez : « Raymond, tu es génial », dit l’héroïne à son
frère. Les Allemands parlent comme dans Tintin : « Che fous
broboze… » L’auteur est directeur de recherches au CNRS.
Dupin. Cahiers Jacques Dupin, sous la direction
d’Emmanuel Laugier (Farrago, 2000, 352 p., 180 F). L’élégance de la
couverture – un beau portrait de Dupin par Adami – se prolonge à travers tout
ce recueil d’études et d’hommages, rythmé par la reproduction d’œuvres
d’artistes proches du poète, comme Bacon, Chillida, Tapiès ou Capdeville.
Hélas, qu’importe le flacon si l’ivresse fait défaut. Le digest étymologique
autour du mot strate censé servir de
présentation a, sinon le mérite de l’utilité, celui d’annoncer le ton d’une
bonne partie de la trentaine de textes qui suit : des propos peu
construits, marqués par une platitude de pensée que des écritures
ostensiblement recherchées ne parviennent ni à masquer par leur obscurité, ni à
compenser par leurs qualités propres. Grandiloquente, l’expression sert une
mythologie usée où « l’écriture poétique s’affronte à l’impossible ».
Pseudo-scientifique, elle ne fait guère sens : « Dupin connaît le
cœfficient d’intensité du tourbillon intérieur et le crépitement de la
recrudescence. Rien, chez lui, ne mesure sur l’épure, et tous les riens figuratifs
de la limite n’annulent pas l’explosion. […] Si la combustion tourne d’un bloc
autour du silence, les fragmes font un tour en des temps différents et donnent,
par sectionnement, les disques sombres des segmes » (?). On note encore
chez le poète « un éparpillement de sons et de syllabes qui ne cessent de
se redistribuer et de se recombiner autrement, bien souvent âprement mais à
d’autres moments allègrement, sans que la donne verbale, et les décalages et
les dérapages multiples dont elle témoigne, ne puisse s’arracher définitivement
au grouillement obscur et obscène […] du soubassement immémorial dont les mots
émanent » : belle originalité. C’est peut-être la loi du genre et il
est difficile de construire un propos prenant en quatre ou cinq pages, mais
enfin d’autres s’en sortent ! Avec d’abord un texte sobre de Dupin
lui-même, qui inaugure ce cahier par ces phrases : « Une nuit, un
treize août, je suis entré dans la chaleur d’une loutre. Si profondément
endormie que l’émanation de notre sommeil partagé pétrifiait l’espace et la
nuit ». Plus loin, nos manieurs de truismes et de métaphores auraient
gagné à lire Bernard Noël, qui, avant de méditer sur la trace qu’est l’écrit,
salue précisément chez Dupin un effort pour « être moins poète » et
une méfiance envers le trop bien dit, ou Mathieu Bénézet, qui, à son tour,
expose cette posture avec clarté, par des exemples qu’il ne paraphrase pas mais
utilise pour suggérer des liens avec d’autres poétiques. Jean-Louis Giovanonni
assume pleinement de répondre par un poème, Montée,
au Gravir de Dupin, et Dominique
Fourcade lui paie rude allégeance en confessant sa crainte de trouver, dans
chacun de ses nouveaux ouvrages, « le
livre (qui rendrait caduc les autres, tous les autres) ». Du côté
universitaire, enfin, on apprécie l’étude sur le Japon de Dupin proposée par
Seiji Marukawa, fine et informative, et une bibliographie utile vient compléter
le volume. Reste un point positif : les articles incriminés sont dotés
d’une rare vertu soporifique.
Essais. Annie Le Brun, De l’éperdu (Stock, 2000, 442 p.,
135 F). Recueil d’essais très variés : Jarry, Sade, Breton, Roussel,
Fourier, mais aussi Meckert, Heisler, Gabritschevsky, Louÿs, My Secret Life, les écorchés anatomiques
en cire, le féminisme contemporain, la guerre de Yougoslavie. Dans chaque
texte, si court soit-il, s’affirme une essayiste (ne disons pas critique, tant
la perspective mentale est ici large) capable de saisir et d’exprimer ce qu’une
œuvre a d’irréductible. Et cet irréductible est précisément l’éperdu, mot qui vient, rappelle Annie
Le Brun, « de l’ancien français esperdre
qui veut dire perdre complètement », mais « signifie aussi troublé
par une violente émotion ». Comment ne pas songer aux vers
d’Apollinaire : « Perdre / mais perdre complètement / pour laisser
place à la trouvaille » ? C’est en effet aux poètes qu’il faut en
revenir pour rendre compte de l’écriture dure et dense d’Annie Le Brun, qui,
loin de tout flou ou à- peu-près, parvient au cœur même des mots et des
écrivains ou artistes dont elle suit ici la démarche. Ce n’est pas tous les
jours qu’il se trouve un critique pour décrire en ces termes, dans une préface
au Surmâle, le « regard de
naufrageur » de Jarry adolescent sur une photographie : « Sans
doute faut-il être très près de ce regard, au fond duquel le bleu sombre de la
tempête devient noir de se heurter sans cesse au granit des ruelles, pour
mesurer quelle force dévastatrice y menace tout ce qui paraît se tenir ».
Nous voici installés dans l’essentiel, sans que l’œuvre soit jamais considérée
uniquement comme un simple assemblage de mots. Se trouvent ainsi éclairés, tour
à tour, Jarry, qui voulut « réinventer l’amour » ; Sade,
« définitif monument de solitude, exceptionnellement vierge de toute
sentimentalité » ; Roussel et sa vertigineuse machine poétique ;
les transfigurations de Heisler, pleines de nuit ; « les peuples
indéterminés, les opéras rêvés, les civilisations en ruine… de
Gabritschevsky », et bien d’autres encore. C’est comme avec un mordant
supplémentaire que, scrutant l’actualité, l’auteur dénonce la bouffonnerie de
telle conférence sur les femmes célébrée à Pékin, ou la cécité et la passivité
de l’Occident face au drame yougoslave. N’oublions pas non plus les
illustrations, qui font patrie intégrante du livre, telle cette extraordinaire
photographie montrant un faux-monnayeur mexicain goguenard, fumant un dernier
cigare avant d’être fusillé…
Exbrayat. Charles Exbrayat, Les Parfums regrettés (Albin Michel, 2000, 150 p., 69 F). Le
titre, tiré de vers de Marceline Desbordes-Valmore placés en exergue
(« Qui n’a cru respirer dans la fleur renaissante / Les parfums regrettés
de ses premiers printemps ? »), donne le ton de ce récit d’enfance.
On a le plaisir de découvrir Saint-Etienne avant la première guerre mondiale et
le charmant parler « gaga » : « Si on "appinche"
quelqu’un, c’est qu’on le surveille étroitement. La ménagère qui n’arrive pas à
terminer sa tâche ménagère affirme qu’elle "n’abonde pas". Les
amoureux sont "achinés" l’un à l’autre. Poser un objet de travers,
c’est le placer "de bisangoin"… » Ceci ne suffit pas à justifier
la lecture de ces souvenirs attendris qui retrouvent les clichés éculés sur le
mythe de la Belle époque, « un temps qui ne laissait pas présager la venue
du M.L.F, un temps où les femmes ne se débarrassaient pas de leur gosses dès
l’âge de deux ans entre les mains des professionnelles de l’élevage ». Un
temps qu’on ne regrettera donc pas ?
Fantaisie. Philippe Andrès, La
Fantaisie dans la littérature française du XIXe siècle (L’Harmattan,
2000, 224 p., 120 F). Voici un ouvrage en trompe-l’œil. Il
comprend un essai de 140 pages et une partie anthologique qui n’est annoncée ni
en page de garde, ni en quatrième de couverture, et qui n’a qu’un rapport
lointain avec le propos d’ensemble. L’auteur est un spécialiste connu de
Banville. Son livre se présente comme la mise en contexte d’une notion chère à
l’écrivain auquel il a consacré presque toutes ses recherches. Le lien entre la
fantaisie et la clownerie est l’idée force du propos et elle ne manque pas
d’intérêt. Mais la mise en contexte est des plus ténues. Sterne, Diderot,
Nodier, Baudelaire ou Laforgue sont à peine cités ; les fantaisistes du
début du XXe siècle – Toulet, Pellerin – ne le sont jamais. À ces
lacunes s’ajoutent des suggestions qui ne mènent nulle part : la fantaisie
est-elle un registre, une partie d’un genre, un jeu ou une prise de position
contre des valeurs ? Philippe Andrès envisage rapidement toutes ces
possibilités pour n’en retenir aucune : il est vrai qu’elles l’entraîneraient
loin du commentaire des Odes
funambulesques du cher Banville.
Fantastique. Jean-Baptiste
Baronian, Panorama de la littérature
fantastique de langue française (La Renaissance du livre, Bruxelles, 2000,
450 p., 125 F). Réédition d’un ouvrage publié en 1978 chez Stock. Critique
et auteur d’œuvres sur le thème du fantastique, Jean-Baptiste Baronian ne s’est
pas contenté de mettre à jour son ouvrage : il l’a refondu complètement,
apportant des compléments sur les deux dernières décennies, révisant et
enrichissant de nombreux passages, en ajoutant d’autres, inédits. Il offre
ainsi un outil – muni d’un appareil bibliographique précis – qui permet de
mieux cerner la littérature fantastique et de se repérer parmi ses œuvres, ses
filiations et ses courants. L’objectif de l’auteur était double : dresser
un panorama du genre, des origines à nos jours dans le domaine de la nouvelle,
du conte et du roman ; réfléchir sur le processus fantastique lui-même. Il
rend son importance historique et intellectuelle à un genre littéraire pris
souvent en faible considération, et montre en quoi le fantastique – qui a une
foisonnante histoire et compte de nombreux écrivains remarquables – est une
démarche exaltante de la création littéraire qui a profondément transformé les
manières d’appréhender le réel. Effectuant un véritable travail de
réhabilitation, le livre démontre que ce catalogage défavorable ne correspond
pas à la réalité des faits.
Flaubert. Gisèle
Séginger, Flaubert. Une éthique de l’art
pur (Sedes, 2000, 220 p., sans prix marqué). Une exploration
méticuleuse de la correspondance de Flaubert à la recherche de cette éthique de
l’art pur qui passe ici par une démotivation de l’œuvre et du monde, un
affranchissement de l’écriture vis-à-vis des impératifs de la représentation,
en travaillant le déjà-dit davantage qu’une fallacieuse originalité :
« l’art sur l’art est une
représentation de représentations, un art d’accommoder le déjà dit et le déjà
vu pour reconduire indéfiniment la question du sens, en se décalant par rapport
à tout discours et à toute représentation ». Gisèle Séginger se fraye avec
aisance un chemin dans le maquis des textes, et les redistribue en un
commentaire fin et précis, de surcroît clairement énoncé (ce qui n’est pas rien
eu égard au salmigondis en vogue dans certaines publications soucieuses
d’épater le chaland). On peut regretter qu’elle ne prenne pas davantage appui
sur d’autres travaux critiques, qui eussent pu donner à sa réflexion un tour
moins attendu, mais il semble qu’il s’agisse d’un réel choix de méthode. C’est
l’avantage et l’inconvénient de ce type d’immersion dans le (para)texte :
on se promène dans la fabrique flaubertienne, mais cette démarche
d’explicitation exclut de se déprendre des termes mêmes selon lesquels Flaubert
pose son problème d’écriture. Une brillante étude, donc, mais en focalisation
interne exclusivement.
Gauguin. Paul Gauguin, Sous deux latitudes ; suivi de Natures
mortes (L’Échoppe, 2000, 24 p., 27 F). Réédition de deux jolis et
émouvants texticules de Gauguin, originellement publiés dans la revue Essais d’art libre en 1894 et repris
dans leur intégralité. Un bel hommage, avant Artaud, à Van Gogh ; un
hommage aussi à William Molard, compositeur avant Satie de musique injouable.
Avec de belles phrases lapidaires, comme : « Tu perds un siècle
lorsque tu restes dix minutes dans la société d’un sot. »
Gautier. Théophile
Gautier, Victor Hugo, choix de
textes, introduction et notes de Françoise Court-Pérez (Honoré Champion, 2000,
264 p., 290 F). Françoise Court-Perez, spécialiste du XIXe siècle,
éditrice de Maupassant, Mérimée et Huysmans, poursuit son œuvre gautiériste en
publiant une anthologie des textes de Gautier sur Hugo qui vient compléter son
précédent ouvrage, Gautier, un romantique
ironique : sur l’esprit de Gautier (1998). Est-ce la raison pour
laquelle on ne trouve pas de bibliographie dans ce nouvel opus ? Ce
recueil original d’articles de Gautier parus dans La Presse, La Gazette de
Paris, Le Bien public, etc.,
entre 1829 (première rencontre avec Hugo) et 1874, ne se contente pas de
reproduire l’anthologie de 1902 publiée chez Fasquelle à l’occasion du
centenaire de la naissance de Hugo : il l’enrichit. À part présenter des
textes mieux connus, car entrés dans L’Histoire
du romantisme, il pourrait même constituer le point de départ d’un
renouveau des études hugoliennes en matière de théâtre : sont réunies les
critiques des pièces de Hugo, des Premières aux reprises, ainsi que des notes
sur les parodies et sur les comédiens. On relève entre autres le compte rendu
enthousiaste, dans le très officiel Moniteur
universel, de la reprise d’Hernani
en 1867, et le dernier article de Gautier, publié de façon posthume en 1874
dans La Gazette de Paris et consacré
à la reprise de Ruy Blas en 1872. Les
articles de critique esthétique ont été davantage diffusés, et ce très tôt,
comme ceux consacrés à Hugo dessinateur, dont la préface, écrite en 1862, aux Dessins gravés par Paul Chenay du maître
lui-même (quel honneur pour cet admirateur !). En général, les critiques
littéraires de Gautier sont une mine pour les rééditions : il suffit de
voir la fortune de ses notices sur Nerval, Vigny, Baudelaire ou même Balzac.
Sans aucun doute, il était bon de revenir aux sources de la critique
gautiériste liée à une date – à des circonstances précises d’écriture – et à un
lieu de publication, journal ou gazette. Autres particularités de ces écrits
critiques : ils offrent l’image d’un Hugo jeune, d’avant l’exil, même si
les deux auteurs se retrouvent après 1870 et restent empreints de la nostalgie
de la première génération romantique, cette « armée » qui s’est
battue pour Hernani. En comparaison,
Hugo rendra moins à Gautier, ne serait-ce que quantitativement, si l’on excepte
le compte rendu de Mademoiselle de Maupin
paru dans le Vert-Vert en 1835 et
surtout la pièce liminaire du Tombeau de
Gautier (Lemerre, 1873), À Théophile
Gautier, poème de circonstance évoquant lui aussi les années 1830 :
Je
te salue au seuil sévère du tombeau.
Va
chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau.
Génétique.
Pierre-Marc de Biasi, La Génétique des
textes (Nathan, 2000, 128 p, 52 F). Pierre-Marc de Biasi est un
« généticien » déjà connu par ses articles, par son édition des
carnets de travail de Flaubert, par ses travaux récents sur le papier, etc. Il
n’avait cependant jamais encore donné la forme d’une synthèse aux principes de
la discipline encore jeune qu’illustrent ses travaux et ceux d’un nombre
croissant de convertis. C’est maintenant fait et c’est une sorte
d’exploit : avec modestie, sobrement, dans une langue claire mais qui ne dissimule
pas pour autant les difficultés de l’entreprise génétique, voici présentée la
dernière venue des méthodologies de la recherche littéraire (ce qui ne veut pas
dire dépourvue d’ancêtres, et Pierre-Marc de Biasi a l’élégance de saluer en
Albalat un prédécesseur). Tout y est : les antécédents, la description
ordonnée des « processus d’écriture » et des « phases
génétiques » susceptibles d’être découverts dans les manuscrits modernes,
les techniques concrètes d’analyse, les modes d’édition nouveaux qui en
résultent, les incidences sur l’interprétation des textes, les relations de la
nouvelle discipline avec ses nombreuses voisines – sans compter, en une
vingtaine de pages, un exemple éclairant d’« analyse microgénétique »
consacré, bien entendu, à Flaubert. Reconnaissons cependant qu’il ne manquera
pas de lecteurs pour ricaner devant la technicité proliférante des étiquettes,
des catégories et des distinctions qui donnent des manuscrits l’image d’une
curieuse usine à gaz, et de l’écrivain celle d’un Professeur Tournesol au pays
des Ratures. On pourra sourire, c’est vrai, à l’énoncé entomologique des
différentes manières de biffer. Ainsi présentée, la génétique s’attirera les
mêmes reproches et les mêmes railleries que la poétique structuraliste d’antan ou
que la narratologie dont elle connaîtra inévitablement le destin pédagogique,
caricature fatale capable de travestir les plus belles ambitions. À côté de la
dissertation (moribonde, dit-on) et du commentaire composé, les aspirants
bacheliers auront-ils bientôt le choix de déchiffrer des brouillons ? Et
d’ailleurs pourquoi pas ? Ils n’en sortiraient pas plus incultes, au
contraire. La génétique peut en effet faire valoir son humilité et son
caractère somme toute empirique : elle part de documents et non pas d’une
théorie. Ses méthodes, ses concepts garderont toujours comme limite naturelle
ce qui est réellement présent dans l’archive, frein salutaire contre les
élucubrations. Aucune possibilité prédictive ne surgira de l’emploi même le
plus imaginatif de sa boîte à outils : ce qu’a recopié ou raturé Flaubert
est un ensemble à jamais clos et aucun microscope n’en fera jaillir des entités
inconnues, au contraire de tant d’ectoplasmes théoriques. En ce sens, la
génétique restera toujours un cran en deçà de la philologie, dont elle ne
descend pas plus que sapiens de Néanderthal. Celle-ci avait pour objet
non seulement les documents déjà connus, mais plus encore peut-être ceux que
nuls n’avait encore vus mais dont on pouvait prouver qu’ils avaient pu et dû
exister. Un état virtuel d’une quelconque chanson de geste avait ainsi un degré
de réalité que ne possède aucun manuscrit perdu. Appliquée à Madame Bovary, que nous apprendrait la
cladistique ? Peut-être le succès de la génétique est-il l’une des
conséquences du relativisme ambiant : l’ensemble de ce à quoi nous
reconnaissons une réalité s’est formidablement rapetissé. S’aventurer dans le
commentaire de ce qui dépasse le niveau de la rature engage un risque
épistémologique (et peut-être éthique) que plus personne ne veut courir.
Raisonnable et œcuménique, la génétique serait-elle aux « théories de la
littérature » de notre siècle ce que l’éclectisme de Victor Cousin avait
été à la philosophie du précédent ?
Gide. Littératures
contemporaines. 7. André Gide (Klincksieck, 2000, 296 p., 130 F).
Comment comprendre et interpréter l’œuvre littéraire de Gide, c’est la question
à laquelle tente de répondre ce recueil d’articles. D. Durosay analyse le
parcours personnel et littéraire de l’écrivain en montrant que l’homosexualité
constitue le véritable moteur le l’œuvre gidienne. Si, pendant vingt ans,
l’écrivain hésite entre ses aspirations nouvelles (la révélation de son
homosexualité en 1893) et l’héritage de son éducation bourgeoise, il
s’affranchit avec Corydon, paru en 1924,
puis affirme ses préoccupations homosexuelles avec Les Faux-monnayeurs et Si le
grain ne meurt. Nouveau discours, nouvelle époque : Gide incarne cette
révolution des mœurs facilitée par l’ébranlement des valeurs traditionnelles
consécutif à la guerre. Gide écrivain avant-gardiste… et J.M. Wittmann de
s’interroger : en quoi consiste sa modernité ? Aussi intéressante est
la réflexion sur les sources de l’inspiration gidienne : P. Masson relève
de nombreuses références aux textes bibliques et D.H. Walker analyse
l’importance du fait divers dans le développement intellectuel et littéraire de
Gide, soulignant l’apport considérable de l’actualité dans son œuvre. Il donne
pour exemple les histoires de faux-monnayeurs qui défrayaient la chronique au
début du siècle. Enfin, l’étude de J. Claude incitera à lire Saül avant de relire Les Nourritures terrestres : deux
œuvres très différentes dans leurs formes et dont l’auteur analyse la
complémentarité – largement revendiquée par l’écrivain – révélant ainsi la
complexité et l’ambivalence de la pensée gidienne. « Un livre est toujours
un peu le correctif ou le complément du précédent », souligne P. Masson
dans son avant-propos, comparant l’œuvre de Gide à un mécanisme à deux
temps : pulsion, puis ressaisissement.
Guerre. Maurice
Rieuneau, Guerre et révolution dans le
roman français de 1919 à 1939, (Slatkine Reprints, 2000, 627 p., 720
F). La guerre est partout présente aujourd’hui, cependant nous n’en sommes que
les spectateurs, à la télévision ou au cinéma. On ne s’en plaindra pas, mais on
constatera que, dans la littérature, il n’en est au contraire plus guère
question. Dans la production contemporaine, les petites misères individuelles
ne font aucune place aux souffrances collectives. De là le curieux sentiment de
rendre visite à quelque mémorial paradoxalement oublié que procure la lecture
du très gros ouvrage de Maurice Rieuneau, réimpression d’un livre paru en 1974.
Ce sentiment ne provient pas seulement du fait qu’il s’agissait d’une thèse à
l’ancienne comme on n’en fait plus, mais plutôt des thèmes qui y sont évoqués
et surtout des auteurs commentés. Maurice Genevoix, Louis Dumur, André Maurois,
Montherlant, Romain Rolland, Jules Romains, Maxence van der Meersch, Roger
Martin du Gard, etc., ont peut-être encore des lecteurs, mais on ne peut pas
dire que leurs œuvres nourrissent l’imaginaire actuel : qui se souvient
des noms de leurs personnages ? Même Malraux, Sartre ou l’Aragon du Monde réel n’ont peut-être plus que des
lectorats forcés (programmes scolaires aidant) ou étroitement spécialisés. De
la longue liste d’auteurs étudiés par Maurice Rieuneau, seul Céline garde une
véritable popularité. L’index permet de mesurer les changements survenus dans
les cotes littéraires : aussi justifiées que soient les références très
nombreuses à Barbusse, à Barrès, etc., on regrette de voir passer beaucoup plus
vite Apollinaire ou Desnos, et pas du tout Bataille (Georges – Henry étant
présent). Cela dit, les études de ce genre et les auteurs qui y figurent
reviendront peut-être à l’ordre du jour : des colloques et diverses
publications ont récemment revisité la question de la littérature et de la
guerre (la réimpression de ce livre n’est sans doute pas fortuite). L’auteur
lui-même, dans une préface, revient sur son propre travail et s’efforce de voir
rapidement ce que sont devenues les problématiques qu’ils avait identifiées
dans les romans issus des grandes guerres de ce siècle. On le sent quelque peu
désorienté devant un monde où les années soixante ont introduit une rupture
majeure. Ne sommes-nous pas en fait entre deux oublis ? La Grande Guerre
et même la seconde Guerre mondiale, en dépit de toutes les commémorations et
célébrations, s’effacent des consciences, tandis que les guerres d’Indochine et
d’Algérie n’y ont pas encore pénétré. Il est significatif que la littérature
« post-coloniale » (ce qui veut dire presque toujours récits de
guerres et de conflits) n’ait à peu près aucune place dans les études
littéraires françaises. Le parfum légèrement suranné du livre de Maurice Rieuneau
ne doit donc pas occulter ses mérites : il rappelle utilement l’énormité
d’événements que l’on préfère oublier et, par des citations nombreuses, le fait
que la littérature n’est pas faite que pour explorer les tyrannies de
l’intimité.
Hellens. Franz Hellens, Le Voyage rétrospectif. Impressions
d’Afrique du Nord. Édition, introduction et notes de Sourour Ben Ali (Presses universitaires Blaise-Pascal,
Clermont-Ferrand, 2000, 104 p., 90 F). En 1925, le belge Franz Hellens
visite la Tunisie et l’Algérie. Ses impressions de voyage ont été rédigées une
dizaine d’années plus tard. Le tapuscrit publié par Sourour Ben Ali est celui
qu’Hellens a préparé en 1966 en vue d’une édition qui ne vit pas le jour. Le
voici présenté avec maints détails bio-bibliographiques et précédé d’une longue
introduction (cinquante-neuf pages) d’un intérêt inégal. Pour le pire, elle
reprend des passages descriptifs que le lecteur découvrira quelques pages plus
loin. Pour le meilleur, elle relie la notion de « voyage rétrospectif »
au regard si particulier qu’Hellens entendait poser sur le monde réel : un
regard qui s’arroge le droit de ne retenir que les scènes qui parlent
directement à son imaginaire. Ce voyage illustre donc la catégorie du
« fantastique réel », cet oxymore au service d’une sensibilité
qu’Hellens et nombre de ses commentateurs ont sans doute eu le tort de
confondre avec un genre littéraire spécifique. Quelques fautes de frappe,
quelques notes superflues, quelques jugements sommaires mais une belle
scène : l’excursion à dos de chameau dans le sirocco, sous celle
d’Hellens.
Héros de romans. Patrick Pesnot, Inconnus
célèbres : les héros de romans ont vraiment existé (Albin Michel,
2000, 313 p., 98 F). Dans son avant-propos, le directeur
de la collection, Pierre Bellemare, présente le livre : « Vous allez
découvrir le vrai Julien Sorel, le vrai Monte-Christo, la vraie Madame Bovary
[…] et, divine surprise, vous constaterez que leur destin fut un
roman ! » Scoops : Vidocq, c’est Vautrin, Alphonsine Plessis, c’est Marguerite Gautier. Dialogues
à l’appui. Au rayon potiron de la
littérature de supermarché.
Histoire de la littérature. Histoire de la littérature française au XXe
siècle. 1, 1890-1940, sous la direction de Michèle Touret
(Presses universitaires de Rennes, 2000, 320 p., 129 F). Ce premier volume
d’une histoire de la littérature d’un siècle qui vient de s’achever débute à la
date symbolique de 1898 : année d’un tournant de l’affaire Dreyfus, de la
mort de Mallarmé, signe de l’exténuation du Symbolisme, du triomphe de Cyrano de Bergerac et de la création d’Ubu roi. Dans l’introduction, les
rédacteurs présentent leur travail de synthèse, dont on peut retenir trois
points importants : l’importance accordée aux dimensions sociale et
historique (ce qui les conduit, par exemple, à faire une place aux écrivains
oubliés ou négligés par la postérité, mais représentatifs des goûts de
l’époque). Un effort a été fait pour éviter les monographies et les
présentations par formes génériques traditionnelles, même si de grandes œuvres
comme La Recherche du temps perdu,
des auteurs comme Valéry, ou des genres comme le théâtre ou le roman ont
nécessité un traitement particulier. Enfin, des indications bibliographiques
sont données à la fin des chapitres (on déplore cependant leur caractère
succinct et incomplet). Autour du tournant de la guerre sont présentés le
« bouillonnement de la Belle époque », puis « La Vie
littéraire », les « Figures dominantes de l’écrivain », le
passage « du Symbolisme à la N.R.F. », la « Recherche d’une
littérature de l’action », « L’Attrait de l’ailleurs »,
« Les Formes en question », « L’Esprit nouveau », la
représentation de la guerre, « L’Esthétique en cause », l’évolution
du théâtre et du roman après la guerre ainsi que les liens entre
« Littérature et Histoire ». Mouais.
Historiens. Répertoire des historiens
français pour la période moderne et contemporaine (CNRS Editions, 2000,
480 p., 190 F). Troisième édition (après celles de 1983 et 1991) de cet
annuaire, établie sous la direction de Daniel Roche. Chaque notice donne, pour
tel historien, ses coordonnées personnelles et professionnelles et sa
spécialité. En fin de volume, un index thématique fort bien conçu. À quand
l’équivalent pour les historiens de la littérature ?
Hugo. Louis Aguettant, Victor Hugo, poète de la nature, texte établi par Jeanne et Jacques
Lonchampt (L’Harmattan, 2000,
511 p., 250 F). Des années après la mort de l’auteur (1931), resurgissent
les brouillons d’une thèse sur « Le Sentiment de la nature chez Victor
Hugo », commencée et jamais achevée par Louis Aguettant, critique du début
du siècle. Son gendre, Jacques Lonchampt, ancien chroniqueur musical au Monde, s’est, semble-t-il, donné pour
tâche de publier les ouvrages que son beau-père n’a jamais fait paraître. On
lui doit déjà ses cours sur Baudelaire dispensés à la Faculté catholique de
Lyon, ainsi qu’un ouvrage sur Verlaine. Ces notes s’intègrent dans un plan
chronologique qui analyse l’ensemble de l’œuvre poétique de Hugo du point de
vue de la nature, le pivot étant l’exil. Cette coupure biographique instaure
selon l’auteur un partage entre la « première manière » et la
« deuxième manière » de Hugo ; mais Aguettant ne manque pas de
relever dans la première partie de la production poétique hugolienne des thèmes
préfigurants ceux de l’exil. Ce type de découpage du style de Hugo est
aujourd’hui remis en cause, tout comme l’analyse trop tranchée de ses
différentes évolutions, dans son rapport au paysage (il passerait dans ses
descriptions d’une influence lamartinienne à l’expression d’un « lyrisme
hallucinatoire »), dans son sentiment de la nature, enfin dans sa
philosophie (où l’optimisme finirait par l’emporter). Malgré des notations
intéressantes, par exemple sur les rapports de Hugo avec Pierre Leroux, ou des
rapprochements ponctuels avec Virgile, cet ouvrage qui, selon l’avant-propos,
se justifie par l’absence d’une « somme de cette ampleur sur le
sujet », semble un peu daté. On est tenté de renvoyer à des livres
fondamentaux autour de son sujet, même si Aguettant, n’a pu, et pour cause,
lire ces ouvrages : celui de Pierre Albouy, lorsque l’auteur parle en
dernière partie des mythes – La Création
mythologique chez Victor Hugo (1963), ou de façon plus globale, s’agissant
du lyrisme, celui de Ludmila Charles-Wurtz, La
Poétique du sujet lyrique dans l’œuvre de Victor Hugo (1998). Bien sûr,
cela n’ôte pas à la valeur, en leur temps, de ces fragments d’Aguettant, mais
fallait-il attendre la veille du bicentenaire de la naissance de Hugo pour
publier une « somme » de cent ans ?
Hugo (bis).
Myriam Roman commente Le Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo (Gallimard, Folio, 2000, 181 p., 52 F). Après
différentes analyses dans des éditions concurrentes, auxquelles s’ajoutent
maintes publications annotées et commentées du texte, le lecteur est en droit
de s’interroger sur l’intérêt d’une telle édition. Que peut offrir de nouveau
une énième étude du roman de Hugo ? Celle-ci est par moments intéressante,
tout particulièrement dans sa première partie quand elle analyse la genèse de
l’œuvre et surtout les différentes préfaces du 3 et 28 février 1829 et du 15
mars 1832 parues dans les éditions successives. Il est cependant regrettable
que l’étude du texte lui-même ne soit pas menée avec autant de précision que
celle du paratexte. L’écrit de Hugo se voit trop souvent réduit à un rôle de
support, prétexte d’un flux de notations annexes comme, par exemple, les
présentations historiques sur la peine de mort ou la guillotine.
Imaginaire.
Christian Chelebourg, L’Imaginaire
littéraire. Des archétypes à la poétique du sujet (Nathan Université, 2000,
192 p., sans d’indication de prix). Aucune branche des sciences humaines
ne pourrait se passer aujourd’hui de la notion d’« imaginaire » – de
l’analyse littéraire à l’analyse politique en passant par la psychanalyse et la
sociologie. Le terme, pris comme substantif, ne date pourtant que du XIXe
siècle et n’a pris son sens actuel, aussi nébuleux soit-il, que depuis Sartre
ou à peu près. Il a ainsi détrôné l’« imagination », dont on sait
qu’elle figurait en bonne place dans le tableau que les philosophes d’antan
avaient dressé de nos « facultés ». Au XXe siècle, tout le
monde s’y est mis, surtout en France (la notion n’a pas le même succès dans
d’autres cultures, ce qui mériterait une réflexion). Christian Chelebourg fait
méthodiquement le tour des sources principales, pas toujours faciles à
concilier, de Jung à Lacan et de Bachelard à Jean Burgos pour en cerner les
applications littéraires. Mais c’est Gilbert Durand qui a la part du
lion : ses sectateurs sont nombreux et organisés, bien qu’opérant dans un
champ circonscrit et plutôt étanche. Il est vrai qu’il faut accepter beaucoup
de préalables pour croire à la validité de l’« archétypologie
anthropologique », qui souffre des mêmes faiblesses congénitales que la
psychanalyse et ses avatars contradictoires : là où les croyants récitent
le dogme d’un ton pénétré, les sceptiques dénoncent des constructions
pseudo-scientifiques. Les différents chapitres sont ponctués de résumés
péremptoires : « Jung a révélé que… » ; « Bachelard
établit que… » ; « La psychanalyse lacanienne nous enseigne
que… ». Ces affirmations suffisent-elles à fonder une « poétique du
sujet » ? Christian Chelebourg le croit et en donne des échantillons,
l’un à propos de Proust, l’autre à propos de l’arc-en-ciel. On y retrouve ce
qui fait le propre – et parfois le charme – de ce courant : une tonalité
vaguement religieuse, un certain jargon destiné à produire un frisson mystique
devant la profondeur et le mystère des choses et de l’intériorité. Goût des cavernes
alternant avec des élans vers les hauteurs lumineuses. L’imaginaire reste ainsi
largement celui qu’ont construit les premiers romantiques et que la
« poétique du sujet » continue d’explorer avec componction. On fera
crédit à l’auteur de conseiller, en conclusion, la méfiance vis-à-vis des
grilles de lecture et le choix de l’originalité. Autrement dit : place à
l’imagination !
Journal. Jules Roy : Journal des Chevaux du soleil :
1965-1975 (Omnibus, 2000, 220 p., 85 F) ou les états
d’âme d’un écrivain en quête d’inspiration. L’auteur d’un siècle et demi
d’histoire franco-algérienne confie dans ce journal des années 1965-1975 les
difficultés de la création littéraire, les doutes, les succès : un
ensemble de notes sans grand intérêt pour le lecteur, discours creux et
empreint d’auto-satisfaction. On attendait davantage d’informations sur les
méthodes d’investigation, sur les sources de documentation de l’épopée des
Français d’Algérie. Rien de cela. Un journal dont la publication ne se
justifiait pas.
Lacan. Soraya Ttatli, Le Psychiatre et ses poètes : essai sur
le jeune Lacan (Tchou, 2000, 99 p., 75 F). « Lacan mentionne
rarement ses premiers écrits » : voilà qui constituait
incontestablement une bonne base de recherche. Il a effectivement fallu
attendre 1975 pour voir rééditée sa thèse de 1932, De la Psychose paranoïaque
dans ses rapports avec la personnalité. Il faudra même le choc Ricœur,
c’est-à-dire qu’un philosophe – et de la Sorbonne – se mêle de psychanalyse,
pour que le docteur Lacan livre ses Écrits
(parus en 1966) : d’où les diverses éditions pirates qui circulèrent
parallèlement à ses séminaires. L’auteur du présent essai, docte professeur de
littérature et de philosophie à la prestigieuse Princeton University, ne s’est
pas donnée la peine de rétablir une sérieuse bibliographie : la sienne est
égrenée dans des notes de bas de page, et de façon peu rigoureuse. La
problématique est clairement exposée : « Il ne s’agit plus de la
mainmise d’un discours théorique – la psychanalyse – sur un discours poétique,
ni du reflet spéculaire de la poésie dans la psychanalyse [...] mais de
l’élaboration d’une poétique du discours inconscient ». Les chapitres se
suivent très pédagogiquement, selon l’ordonnance d’un cours magistral (Lacan et
les linguistes, Lacan et Breton, Lacan et Clérambault, etc.), mais on reste sur
sa faim et cet « essai » n’a pas de fin. Que vient faire
Jean-François Lyotard, qui, en 1932, commençait tout juste à user ses culottes
sur les bancs du lycée ? le lecteur est alléché avec un certain Ludwig
Börne, dont il n’est donné que le titre du texte en bas de page :
« Comment devenir un écrivain original en trois jours ». On évoque
Pierre Janet (qui se trouve confondu avec Paul), on parle de « moderne
machine à penser » et pas un mot sur Raymond Roussel. Et voilà que le
Surréalisme devient une « école » ! On effleure la question de
la rhétorique, mais en préférant s’appuyer sur Fontanier et le Petit Robert que sur Perelman. On décèle
une « ontologie négative », mais c’est pour faire de Lacan plus un
janséniste qu’un héritier, via Hegel, de la mystique rhénane (Eckhart), et
Heidegger n’étant plus en odeur de sainteté, on ignore tout de la Kehre, et on s’appuie sur Lyotard ou
Derrida plutôt que de se risquer du côté de son Unterweg zur Sprache. L’auteur sent bien que Lacan a procédé à une
véritable déconstruction de la psychiatrie, sa propre linguistique à la main,
mais elle passe totalement à côté de sa « cuisine ».
Lamartine.
Correspondance d’Alphonse de Lamartine
(1830-1867), tome II : 1833-1837 (Champion, 2000, 704 p., 600 F).
À peine le temps de lire le premier tome que le second est déjà là. On y
retrouve la même rigueur concise de l’annotation. Du ne varietur de bon aloi. Une de ces éditions de correspondance
qu’il serait handicapant de ne pas avoir sur ses rayons personnels. On sera
plus explicite quand paraîtra le tome suivant.
Lecteur. Pierre Dumayet, Autobiographie d’un lecteur (Pauvert,
2000, 223 p., 120 F). Lectures pour
tous, littérature et télévision, une des trois pierres des cinq colonnes de
jadis. Interrogé par Jean Prasteau dans Le
Figaro littéraire du 19 novembre 1964 – s’en souvient-il ? – sur
l’identité de l’écrivain qu’il regrettait de n’avoir pu interroger devant la
caméra de Lectures pour tous, Pierre
Dumayet répondit : « C’est Henri Michaux. Michaux est mon désespoir.
C’est quelqu’un dont j’aime l’œuvre et dont la personnalité me passionne. Mais il refuse toujours. Je me demande
d’ailleurs si son passage au petit écran ne serait pas finalement décevant. »
Il n’en saura jamais rien, nous non plus.
Lecture. Alain Blum,
France Guérin-Pace, Des Lettres et des
chiffres. Des tests d’intelligence à l’évaluation du « savoir lire »,
un siècle de polémiques (Fayard, 2000, 191 p., 89 F). Alain Blum et
France Guérin-Pace exposent minutieusement les éléments de la polémique née, en
1995-1996, d’une enquête internationale effectuée par Statistique Canada et
l’organisme privé américain ETS (Educational Testing Service), parrainée par
l’OCDE, et dont les résultats montraient que 40 % des Français étaient
incapables de déchiffrer un texte de quelques lignes et d’en comprendre le
sens. Les deux auteurs s’emploient donc, pour analyser des chiffres aussi
surprenants, de les réinscrire dans une histoire de l’illetrisme et exposent
les difficultés que pose l’évaluation du « savoir lire ». Ceci permet
alors de relativiser les tests de « littératie » à l’origine de la
polémique : Alain Blum et France Guérin-Pace montrent les incohérences et
les difficultés de cette enquête internationale, qu’il replacent dans la
tradition américaine des tests. Signalons l’analyse de la « copie »
d’une doctorante de 25 ans, douée de toutes les qualités de l’universitaire,
mais qui n’a été classée qu’au niveau 2, et par conséquent jugée ne pas avoir
les capacités requises pour un travail semi-qualifié, particulièrement
savoureuse. Ils concluent sur les limites des statistiques comparatives, mais
précisent que ces limites « n’interdisent pas toute comparaison des faits
sociaux, mais à condition toutefois de ne pas oublier leur dimension culturelle
et historique. Le principal reproche que l’on peut adresser aux enquêtes sur la
littératie est précisément de reposer sur l’idée qu’il existe un modèle unique
de société. »
Lecture (bis). Anne-Marie Chartier, Jean Hébrard, Discours sur la lecture (1880-2000)
(Fayard, 2000, 762 p., 180 F). Une première édition de cet ouvrage avait
été publiée par la seule Bibliothèque publique d’information (Centre
Georges-Pompidou) en 1989. Elle proposait alors quatre parties sur un siècle de
« discours sur la lecture » (1880-1980). La première présentait le(s)
discours de l’Église sur la lecture, dont un savoureux chapitre consacré aux
multiples publications du bien nommé abbé Béthléem – la principale restant son
grand œuvre, Romans à lire et romans à
proscrire, best-seller de la pensée bondieusarde et révélateur sociologique
de première importance sur les opinions de toute une partie du lectorat de
langue française du début du XXe siècle. La seconde, le(s) discours
sur la lecture publique tenus par les bibliothécaires. La troisième, la plus
longue, le(s) discours de l’École à travers les textes officiels chargés de
gérer l’apprentissage de la lecture dans un enseignement sans latin, à la quête
d’un corpus de références et de révérences et à l’aide d’une batterie
d’exercices ad hoc. Cette section,
absolument capitale, exposait les différents modèles développés –
encyclopédique, éducatif, culturel – chargés d’instruire, de dispenser un
enseignement moral et d’aborder enfin les lectures littéraires. Elle conduisait
le lecteur jusqu’à la crise actuelle génératrice des nombreux cris d’alarme
journalistiques qui fleurissent périodiquement ici et là : ils ne savent pas lire, tout fout le camp, le niveau baisse ! La dernière partie ouvrait trois dossiers
consacrés à l’apprentissage de la lecture mise en texte par le récit
autobiographique, aux représentations picturales du geste de lecture dans la
peinture, la photographie, l’affiche, au livre enfin (lecture et lecteur) dans
la critique littéraire, dossiers constitués à partir des représentations
sociales de ces différents domaines. Cette enquête passionnante fait
aujourd’hui l’objet d’une nouvelle édition (237 pages supplémentaires) qui
pousse l’investigation jusqu’à nos jours. Il ne s’agit plus d’un siècle de
discours sur la lecture mais de 120 ans de pratiques lectorales passés au
crible de l’analyse historique et sociologique. Aux quatre parties précédemment
mentionnées vient s’ajouter une cinquième section qui nous mène « d’un
siècle à l’autre » en abordant des sujets actuellement fort en
débat : la question de l’illettrisme, les recherches contemporaines
consacrées à l’acte de lire, l’introduction d’une nouvelle dimension :
l’informatique (logiciels, interactivité, informatisation de la B.N.F.,
développement des ressources offertes par Internet, hypertexte). C’est assez
dire que ce gros ouvrage intéressera des publics variés : enseignants des
différents ordres, bibliothécaires, historiens, sociologues et – last but not least – tous ceux qui
cèdent sans même se poser de questions aux appels du vice impuni : la
lecture.
Leiris. Michel Leiris
et Jean Paulhan. Correspondance 1926-1962,
édition établie, présentée et annotée par Louis Yvert (Éditions Claire Paulhan,
2000, 245 p., 180 F). Livre
précieux à tous égards, ce volume de correspondance croisée rassemble 71
lettres de Paulhan et 50 de Leiris. Précieux par la qualité des correspondants,
complices sans familiarité mais d’accord sur l’essentiel, qu’ils savent évoquer
en deux lignes d’une parfaite sobriété : l’enjeu décisif que risque toute
écriture vraie. On s’émerveille de voir fulgurer au passage, dans des messages
brefs, souvent utilitaires, des aperçus aussi denses sur ce qui fut le souci
profond de l’un et de l’autre. Tout ceci pendant qu’on parle télégraphiquement
d’un va-et-vient d’épreuves, d’envois de livres, de séjours de vacances,
d’auteurs N.R.f., de la guerre ou de
la corrida. La contribution de ce livre à l’un des volets de l’histoire
littéraire la plus noble du XXe siècle n’est donc pas mince, par la qualité de
l’annotation (complétée d’un index et d’une bibliographie), mais plus encore
par l’écoute qu’il permet d’un dialogue fugitif sur l’essentiel. N’est-ce pas
ce que devrait toujours viser l’histoire littéraire, souvent bavarde au point
de ne plus savoir écouter ? De valeur, ce livre l’est aussi par l’élégance
de son dépouillement matériel, belle réalisation de l’imprimerie Plein Chant.
Littérature érotique.
Jean-Jacques Pauvert, La Littérature
érotique (Flammarion, « Dominos », 2000, 128 p., prix non
indiqué). Résumer et analyser toute la littérature érotique mondiale en une
centaine de pages, tel est le pari qu’a tenu ici Jean-Jacques Pauvert. Nul ne
pouvait le faire mieux que l’auteur de l’Anthologie
historique des lectures érotiques, qui fut aussi l’éditeur de Sade et de
bien d’autres. C’est à bon droit qu’il pose, de manière préliminaire, la
question de savoir si tels textes babyloniens ou égyptiens, que nous jugeons
érotiques, l’étaient réellement en leur temps. « Érotiques » aussi,
les manuels du sexe chinois, qui avaient avant tout une fonction utilitaire et
pédagogique ? La notion et le terme même d’érotique remontent en fait,
souligne Pauvert, « aux derniers temps du XIXe siècle ».
Le gros de son petit livre est constitué par un parcours historique qui conduit
de la Mésopotamie à l’an 2000. Au passage, le guide ne manque pas de faire
justice de la prétendue chasteté des troubadours, en effet assez comique. Si
l’Église est à l’origine de la censure des livres, son attitude fut néanmoins assez
ambiguë : le très curieux traité du casuiste Sánchez, De Matrimonio (1592), ne constituerait-il pas en effet une
« lecture érotique » ? On serait tenté de répondre par
l’affirmative, tant le savant espagnol a promené sa loupe sur des cas bien
singuliers, qu’il résout avec une indulgence non moins singulière…
Aboutissement du XVIIIe siècle, et surtout aube fuligineuse du XIXe,
Sade mérite bien le chapitre qui lui est consacré sous le titre « Le Cas
Sade » et qui détaille son empreinte aussi profonde que diverse :
Lamartine, Sue, Borel, Baudelaire, Flaubert (pour qui il était « le
Vieux »), Swinburne, Ducasse. On constate aussi, dans ce panorama, la
place prépondérante de la France. Rivale de celle-ci au XVIe et XVIIe,
l’Italie s’éteignit rapidement, malgré Baffo au siècle suivant (on pourrait
aussi, pour le XIXe, évoquer Belli). De l’Allemagne, il n’y a guère
à retenir que Sœur Monika de Hofmann
et les Mémoires d’une chanteuse allemande.
L’Espagne ? Un désert. Plus riche, l’Angleterre, avec Fanny Hill, The Pearl et
le monstrueux My Secret Life (nous
ajouterions The Autobiography of a Flea).
La conclusion du panorama est cependant assez désenchantée :
« la littérature érotique est en train de disparaître, en même temps
qu’une certaine notion de l’érotisme lui-même ». Pauvert souligne à juste
titre que la banalisation actuelle de l’érotisme est favorisée par
« l’avalanche assez récente d’une "littérature érotique"
féminine, dont la profonde vulgarité n’égale que l’insignifiance proche du zéro
absolu ». Mode éphémère, en effet, et fabriquée par un habile
« marketing » éditorial, qui propulse dans les médias de jeunes
Thérèse qui n’ont rien de philosophe et pour qui écrire se réduit à aligner
certains vocables crus – crus comme de la viande, dirons-nous.En somme, un
panorama historique qui est un excellent résumé. Peut-être l’auteur aurait-il
pu s’attarder au passage sur cette étonnante exception que constitue Le Cantique des Cantiques, dont il se
borne à déclarer – avec un sourire en coin ? – qu’il « est possible,
comme le veut la doctrine officielle de l’Église, que s’y dissimule une ou
plusieurs significations symboliques ». Quant à Sapho, est-il bien sûr que
« les textes conservés sont eux-mêmes équivoques » ? Le vers par
lequel la poétesse moque une de ses compagnes qui s’était servie d’un olisbos semble pourtant assez clair.
Mais ce sont là des vétilles. Pauvert a triomphé de son lit de Procuste et a
donné, avec ce petit livre, une
vulgarisation qui n’a rien de vulgaire, écrite dans un style alerte, et qu’on lira
avec gourmandise.
Loire. Nannette Lévesque conteuse et chanteuse du
pays des sources de la Loire, édition établie par Marie-Louise Tenèze et Georges Delarue (Gallimard,
2000, 734 p., 195 F).
Le titre et la présentation matérielle de cet ouvrage complexe et savant
risquent de le faire prendre pour ce qu’il n’est pas. Il existe un indéniable
retour en vogue des conteurs populaires, épaulé par la nostalgie
crypto-écologiste pour des temps révolus qui connaissaient, croit-on, des
sociabilités plus humaines. Le goût des « récits de vie », l’intérêt
retrouvé pour les individualités singulières, peuvent donc laisser croire que
le livre de Marie-Louise Tenèze et Georges Delarue satisfera de telles
curiosités un peu mélancoliques. Il le fera sans doute, mais à condition de
passer d’abord par l’appareil historique et méthodologique qui en fait la
richesse. Les dix-neuvièmistes se souviennent de l’enthousiasme romantique pour
les littératures orales et les traditions populaires. Ils connaissent sans
doute moins bien les laborieuses recherches de terrain menées par les
folkloristes amateurs, relayées par les travaux des philologues et des
ethnologues de la seconde moitié du siècle. Un décret de 1852 et les
encouragements du Comité de la langue avaient lancé de nombreux intellectuels
provinciaux dans une vaste collecte. C’est de celle qu’a menée Victor Smith
dans le Velay au cours des années 1870 que sont issus les documents repris ici.
Juge à Saint-Étienne, il avait eu la bonne fortune de rencontrer une conteuse
hors-pair, dont il avait transcrit et annoté les récits et les chansons.
Nannette Lévesque peut ainsi revivre aujourd’hui, grâce aux chercheurs qui sont
remontés aux sources manuscrites de Smith, restées pour l’essentiel inédites et
conservées à l’Arsenal ou à l’Institut catholique. Tout en rapportant les
textes aux catégories classiques d’Aarne-Thompson et en s’efforçant de les
regrouper en fonction de thèmes ou de forme connus, Marie-Louise Tenèze et
Georges Delarue veulent éviter de réduire leur lointaine « informatrice »
à une pure banque de données plus ou moins structuraliste. L’époque s’intéresse
à nouveau au conte, mais elle s’intéresse plus encore peut-être à la conteuse.
Sans doute la connaissance de Nannette Lévesque est-elle trop indirecte pour
pouvoir fournir les éléments d’une vraie biographie. On devine néanmoins une
individualité attachante et forte qui nous renvoie aussi à l’aube de la
modernité en train de bouleverser une société montagnarde oppressée par la
misère et la faim, mais qui n’oubliait pas de nourrir son imaginaire et sa
mémoire de contes et de chansons. De nombreuses annexes techniques font de ce
livre un outil de travail de premier ordre.
Louise Michel. Louise Michel, Histoire de
ma vie : seconde et troisième partie : Londres 1904 (Presses
universitaires de Lyon, 2000, 177 p., 115 F). Le texte de ces souvenirs
inédits a été établie par Xavière Gauthier, biographe de la Vierge rouge et
maître de conférences à l’Université de Bordeaux III. Cette suite des mémoires
publiés du vivant de Louise Michel a été rédigée à Londres, quelques mois avant
la mort de l’auteur. Le manuscrit était conservé dans la bibliothèque féministe
Marguerite-Durand. L’intérêt littéraire est bien entendu modeste, mais non la
valeur du témoignage. La publication d’onze autres textes de Louise Michel est
prévue chez le même éditeur d’ici 2005, centenaire de la mort de la pétroleuse
sacrée.
Mallarmé. Documents Stéphane Mallarmé, nouvelle
série, II, présentés par Gordon Millan (Nizet, 2000, 230 p., sans prix
marqué). Gordon Millan a publié en 1983, avec C.P. Barbier, le premier volume d’Œuvres complètes de Mallarmé,
interrompues ensuite. Il a relancé l’an passé les Documents Stéphane Mallarmé
pour en publier les parties préparées. Tout n’est pas satisfaisant dans ce deuxième
volume, à commencer par son titre, « Critique dramatique et
littéraire », quand tout l’effort de Mallarmé tend à échapper aux règles
du feuilleton : comment admettre que « Richard Wagner, rêverie d’un
poète français » ou « Crayonné au théâtre » relèvent de la
critique dramatique ? Le relevé exhaustif des variantes des différents
états est passionnant, mais trop de signes trahissent la hâte : des
références laissées en blanc (comme page 23), des notes parfois utiles, mais
parfois aussi dérisoires (à qui s’adresse celle sur Goncourt page 124, par
exemple ?), et surtout énormément de coquilles : Wagner est mal
traité, de « Beyreuth » à « Lobengrin », mais bien d’autres
aussi. Henri de Régnier y perd sa particule, Dieu sait pourquoi. Le savoureux
« Macterlinck » est sans doute imputable aux attaches écossaises de
Gordon Millan.
Manuscrits.
Roselyne de Ayala, Jean-Pierre Guéno, Les
Plus Beaux Manuscrits de la littérature française (La Martinière, 2000,
240 p., 350 F). Le beau volume ! Cent manuscrits d’écrivains
français, du treizième siècle à nos jours – de Guillaume de Loris à… Andrée
Chedid (!), sont reproduits en fac-similé, avec le texte imprimé en
regard. Les originaux sont aujourd’hui dans des collections publiques ou
privées. La palme de la plus belle graphie revient incontestablement à Marcel
Pagnol, fils d’instituteur il est vrai. Le choix des documents incombe à
Roselyne de Ayala et à Jean-Pierre Guéno, qui n’ont pas été trop regardants sur
la qualité des notices consacrées à l’écrivain auteur de la page reproduite.
Maupassant. Marie Bashkirtseff, Guy de Maupassant, Correspondance (Actes Sud, 2000, 98 p., 100 F). En cette année
2000, qui marque le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de
Maupassant, plusieurs livres sur l’auteur de Boule de Suif ont été publiés. Rien de vraiment neuf sous le
soleil, à vrai dire. Témoin cette publication des lettres de Maupassant à Marie
Bashkirtseff. Signalée par tous les biographes, l’échange bien connu des
lettres était déjà reproduit intégralement et commenté par Armand Lanoux dans
son Maupassant le Bel-Ami. On ne
connaît pas d’autre exemple d’une correspondance croisée de Maupassant avec une
femme. La correspondance galante de l’écrivain normand est d’ailleurs un
mystère autour duquel circulent maintes légendes (voir les lettres inventées de
Maupassant à Mme X et démasquées dans « Le Canular du Corbeau » paru
dans une précédente livraison d’Histoires
littéraires). La nouvelle publication de ces lettres de Maupassant à Marie
Bashkirtseff a l’avantage d’être authentifiée par des manuscrits conservés à la
Bibliothèque nationale et bien transcrits par Martine Reid, qui en donne, pour
la première fois, une édition fidèle et non censurée. À cela, il faut ajouter
la reproduction, en fin de volume, d’une dizaine d’œuvres de Marie
Bashkirtseff, dont le talent de peintre, injustement méconnu, avait été révélé
à Nice en 1995, lors d’une exposition au musée Masséna. L’intégralité du
journal de Marie Bashkirtseff – 19 000 pages – est en cours d’édition, le
premier des six tomes annoncés est paru en 1999, avec des notes et des
commentaires de Julie Leroy.
Maupassant (bis). Jean Salem, Philosophie de
Maupassant (Ellipses-Marketing, 2000, 126 p., 59 F). Par
petites couches d’environ 15 pages, une variation sur le thème de la tartine à
concours, avec programme de lecture, grosse bibliographie et index. Philosophie
de Maupassant, ou rapport à la philosophie, avec son réseau de philosophèmes ? L’introduction,
intéressante, égare cinq minutes, avant de revenir à des choses plus assimilables :
cinq braves gros thèmes, qu’on est libre de rebaptiser poncifs.
Mémoires. Hélène Cadou, C’était hier et c’est demain (Rocher,
2000, 176 p., 110 F). « Cette histoire que je vais tenter de dire,
maintenant que bien des années ont passé, est celle d’un poète, pour lequel la
poésie fut l’unique raison d’être, l’unique vocation, l’histoire de son passage
parmi nous et de sa mort ». C’est sur ces mots que s’ouvre le récit
d’Hélène Cadou, qui retrace le quotidien de sa vie avec René Guy Cadou, la découverte
de sa maladie et sa mort. « Partagée entre le souci de témoigner, et celui
d’une discrétion que je ne saurais enfreindre, sans doute serai-je amenée à
taire l’essentiel ». C’est en effet d’une extrême discrétion que fait
preuve l’auteur, et cela, paradoxalement en choisissant la deuxième personne du
singulier, qui fait de ce texte une sorte de dialogue intime, de parole
murmurée où la proximité même rend toute révélation ou toute indiscrétion
inutiles. Ce n’est ni un texte de souvenirs au sens traditionnel, ni une
biographie écrite par un proche, mais un monologue adressé à l’être aimé au
cours duquel elle fixe les images les plus marquantes de sa vie avec son poète.
Hélène Cadou ne suit que la ligne de ses émotions et avertit le lecteur :
« Comment pourrais-je donner à ces pages quelque vertu chronologique quand
j’ai tant de mal à ordonner les choses dans une durée qui ne peut plus les
contenir, ma mémoire ayant toujours préféré le cours du cœur à celui des
événements ». Aussi est-il impossible de résumer ce livre qui se compose
d’une suite d’évocations dont nous ne citerons que ce souvenir, que l’auteur
dit vouloir « préserver entre tous » ; un rien, simplement une marche avec un ami dans la campagne
enneigée :
tu
pars à l’avant comme un habitué des longues courses, nous laissant aller d’une
marche plus lente. […] Soudain, sous nos pas, nous apercevons un léger
graphisme, qui n’est pas d’un passage d’oiseau ni de bête des champs, mais
écriture jetée à la hâte telle une écharpe abandonnée, arabesque à peine
achevée. Nous nous penchons d’un même mouvement, et vite, émue, je repars de
l’avant, riant presque pour ne pas pleurer. J’ai reconnu ce prénom que tu as
dessiné de la main, ainsi que le font les enfants sur le sable, juste au bord
de l’écume qui vient tout effacer. La neige t’a semblé si pareille à la page
blanche que tu n’as pu te garder de lui confier, en quelques lettres, un
message que je saurais sûrement déchiffrer. Sur quelques centaines de mètres,
jusqu’au dernier virage, et, cette fois j’ai des ailes, nous retrouvons ici et
là l’inscription, à chaque fois comme un sourire, ou bien comme un regard très
grave.
Mémoires (bis). Marcel Jullian, Mémoires buissonnières (Albin Michel,
2000, 363 p., 135 F). Cela se lit d’un trait, ce qui ne veut pas dire que
tout est passionnant. Les pages les plus piquantes sont consacrées à un
mémorialiste de haute taille nommé Charles de Gaulle. Marcel Jullian parle de
ses rencontres avec le seul président de la Cinquième République pourvu d’un
authentique sens de l’humour comme s’il s’était trouvé en présence de
Dieu-le-père. C’est vrai que cet homme de sabre écrivait bien. Pour le reste de
ces Mémoires buissonnières ?
L’auteur se targue d’avoir collaboré avec Gérard Oury. Dès lors pourquoi mettre
par écrit des souvenirs qui sont plus
appropriés pour agrémenter la conversation de simples dîners en ville ?
Michelet. Jules Michelet, Correspondance
générale. 11. 1866-1870 (Champion, 2000, 912 p., 500 F). Ce volume,
dont l’introduction et les notes sont de Louis Le Guillou, est l’avant-dernier
de la correspondance de Michelet. Il éclaire une partie assez mal connue de la
vie de l’écrivain, qui va de la rédaction d’une préface pour une réédition de
l’Histoire romaine à la huitième
édition illustrée de L’Oiseau chez
Hachette. La présence de la jeune épouse est prépondérante dans cette
correspondance. Les Ducassiens seront intéressés par la lettre inédite d’Alfred
Sircos, dédicataire des Poésies,
écrite le 15 avril 1869 sur une feuille à en-tête de La Jeunesse, et par celle que Frédéric Damé, autre dédicataire des Poésies, envoya au maître le 25 mai de l’année suivante (lesdits Ducassiens
seront tentés de penser que la lettre du 17 novembre 1868 à un destinataire
inconnu fut probablement adressée à Verbœckhoven, l’associé de l’éditeur
Lacroix). Quant aux Rimbaldiens, ils trouveront dans la lettre – donnée à tort
pour inédite – que le jeune Paul Bourde adressa le 17 mars 1870 à Michelet la
confirmation que le plus fameux des poètes carolopolitains avait réellement
envisagé de partir à la recherche des sources du Nil au temps de ses années de
collège.
Mistral. Frédéric Mistral, Mes
origines. Mémoires et récits (Aubéron, 1999, 301 p., 125 F). Un joli
petit volume et un récit plein de vie. Aubanel, Roumanille, Daudet, les Aliscans,
Beaucaire, les Alpilles : le mythe de la Provence et ses clichés ?
Sans doute, mais cela nous change des confidences de Christine Angot et de ses
consœurs sur les trépidations de leur vie génitale. Au détour d’un chapitre,
Mistral cite la ballade de Camille Reybaud. « As-tu peur des pieux
mystères ? / Passe plus loin du cimetière ». Se souvient-on que le
poète félibre reçut le prix Nobel en 1904 ? Un seul reproche à
l’éditeur : un index des noms cités n’aurait mécontenté aucun lecteur.
Pour le reste, rien à dire : le volume se lit avec agrément, de préférence
un matin au soleil, un bon verre à portée de main. Ne demandons que cela à la
littérature.
Montherlant et Camus. Frantz Favre, Montherlant
et Camus : une lignée nietzchéenne (Lettres modernes Minard, 2000,
88 p., 70 F). A priori, il n’est pas d’auteurs dont le
« milieu », l’univers esthétique et la réflexion philosophique ne
paraissent plus dissemblables que Camus et Montherlant. Et pourtant l’auteur de
L’Étranger avouait volontiers
reconnaître en celui des Garçons un
« maître ». Si influence il y eut, il faut l’entendre au sens qu’en
donne Gide, c’est-à-dire qu’elle agit par ressemblance en montrant « non
point ce que nous sommes déjà effectivement, mais ce que nous sommes d’une
façon latente ». Tel est l’objet de cette subtile étude de Frantz Favre,
qui s’interroge « sur ce que Noces
doit à Il y a encore des paradis et sur ce que Le Mythe de Sisyphe retient de Service inutile ». Dans une sorte
d’héritage nietzschéen commun, leurs œuvres ont développé une exigence de
lucidité qui, chez Montherlant, sera « la haute justification de son
hédonisme », et pour Camus, « le fondement tragique de son
humanisme ». L’immoralisme nietzschéen alimentera chez ces deux auteurs,
paradoxalement, leur compassion pour l’homme dont la vocation profonde est,
selon eux, le bonheur, mais un bonheur qui ne se concevrait pas sans le
sentiment de justice. Mais parce qu’ils n’ont pas la même notion de l’absurde
dont découle leur constat de l’impossibilité de changer le monde et l’homme,
leur « action » se traduira chez Montherlant par la feinte, et par la
révolte chez Camus. Quand le premier affirme que l’homme rare est celui qui
sait « avoir l’âme haute, et être un jouisseur », le second a trop le
« goût de l’homme » pour se satisfaire de sa solitude malgré les dons
et les aptitudes qu’il possède pour cet exercice. Partant, ce qui différencie
leur réponse au grand oui
nietzschéen, c’est « l’acceptation stoïcienne du monde » d’un
Montherlant et « la relation sensible avec le monde » de Camus. Mais
ils se rejoignent dans leur « besoin de noblesse et [leur] appétit de
bonheur associés au sentiment de l’insignifiance de l’existence, nous voulons
dire son absence de sens. »
Nerval. Gérard de
Nerval, Contes et Facéties. Préface
et notes de Michel Brix (La Chasse au
Snark, 2000, 123 p., 90 F). Bien que La
Main enchantée ait été fréquemment rééditée, les trois récits publiés par
Nerval en 1852 sous le titre de Contes et
Facéties – dont Michel Brix souligne à juste titre l’ambiguïté – ne
figurent pas parmi ses œuvres les plus connues. Elles sont cependant
révélatrices de son génie littéraire : détournant des genres à la mode,
conte fantastique ou folklorique, les désamorçant par l’humour, Nerval y laisse
affleurer quelques-unes de ses obsessions profondes. Publié initialement en
1832 sous le titre de La Main de gloire, le
premier récit se présente ouvertement comme conte fantastique relatant une
opération magique au dénouement tragique, mais se rattache en même temps à la
veine des Contes drolatiques de
Balzac. Beaucoup plus bref, Le Monstre
vert (première publication en 1849) se déroule, comme La Main enchantée, au début du XVIIe siècle à
Paris ; conte fantastique et burlesque, il prend pour prétexte la
recherche des origines d’une expression ancienne, de même que, comme le note
Michel Brix, La Main enchantée s’efforçait
de restituer le vieil argot parisien. L’origine folklorique du très bref conte
final, La Reine des poissons (première
publication : 1850), n’a pu être découverte ; dans sa version
définitive, le récit déplace le lecteur dans le Valois cher à Nerval. La
préface de Michel Brix s’attache à rechercher les traits communs à trois récits
que rien ne destinait à être réunis. L’ambition, tout d’abord, commune à Nerval
et à d’autres écrivains romantiques, d’arracher à l’oubli un langage populaire,
une tradition folklorique ou merveilleuse que la littérature
« savante » a étouffée, et, par là, de remonter à des origines plus
ou moins mythiques de toute littérature. Après d’autres, Michel Brix souligne
avec force tout ce que ces contes laisse transparaître de l’histoire
personnelle de l’auteur, en particulier du conflit avec le père qui a connu
sans doute en 1832 – date de la première publication de La Main enchantée – son point culminant. La présence du surnaturel,
tout à fait normale dans des contes, est ramenée par Gérard à une philosophie
personnelle : « Le meilleur usage que l’on peut faire du surnaturel,
c’est tout simplement de renoncer à en faire usage », philosophie qui peut
justifier le ton badin avec lequel sont abordés l’ésotérisme et la magie.
L’édition de Michel Brix apporte en note tous les éclaircissements
souhaitables. On trouvera en annexe le scénario de La Main de gloire que Nerval envisageait de faire représenter à la
Gaîté, une précise et précieuse histoire des textes et une bibliographie
sélective. Aux éloges mérités par le travail de Michel Brix, il convient
d’associer son éditeur qui a réalisé un joli volume comme on n’en voit plus
guère : format agréable, papier de qualité, superbe typographie.
Offenbach.
Jean-Claude Yon, Offenbach (Gallimard,
2000, 797 p., 195 F). Quelques mois après un Eugène Scribe dont il fut rendu compte dans cette rubrique,
l’auteur publie un copieux et très documenté Jacques Offenbach. Mille personnages courent dans cette biographie
du génial compositeur au lorgnon qui s’est moqué de tout, sauf de l’art
musical. Théodore de Banville ne s’est pas grandi en écrivant à son
sujet : « C’est une œuvre de haine judaïque et israélite contre la
Grèce des temples de marbre et de lauriers roses ». Jean-Claude Yon a
brassé de nombreuses archives pour composer cet ouvrage qui ne s’est
probablement pas fait en un jour. Mais le lecteur qui apprécie la musique
d’Offenbach le lira avec une curiosité égale, sur la trace de Raoul de Gardefeu
et des deux Ajax au double thorax. Cherchez Hortense.
Œuvres ratées.
Pierre Bayard, Comment
améliorer les œuvres ratées ? (Minuit, 2000, 176 p., 98 F). Une
visite guidée dans l’hôpital de la littérature ? Pourquoi pas, si le commentaire
du guide est susceptible d’éclairer cette pathologie étrange et fascinante du
ratage littéraire. Ce qui intéresse ici Pierre Bayard, ce qui l’amuse, c’est de
trouver les points communs aux ratages que furent La Franciade de Ronsard, Héraclius
de Corneille, Les Martyrs de
Chateaubriand, Dieu de… Hugo, et
autres œuvres mal-aimées de nos granzécrivains. Les résultats de l’enquête ont
de quoi surprendre, l’auteur s’attaquant benoîtement à la rhétorique dans la
poésie du XVIe siècle, au pathos et à l’emphase dans le XIXe
romantique, à l’inconsistance des personnages chez Duras. De si fines
observations promettaient déjà de saines joies lorsqu’on atteindrait la partie
consacrée à l’amélioration des œuvres malades. Mais où trouver la théorie
susceptible d’unifier des œuvres préalablement dépouillées de toute spécificité
historique, générique, littéraire en somme ? Ah çà, dans la psychanalyse
pardi, jamais lassée de jouer les utilités dans les plus mauvaises
pièces ! L’œuvre échoue donc quand l’écrivain élabore trop ou
insuffisamment les « fantasmes » qui motivent l’acte d’écrire (on
ignorait que Ronsard avait fantasmé sec sur son épopée de commande en
décasyllabes). Trop présent ou trop absent de son texte, l’écrivain irrite ou
ennuie le lecteur, lequel apprendra-t-on plus tard, ne s’intéresse à une œuvre
qu’en tant qu’il y retrouve ses propres fantasmes (mais on dit ailleurs
« ceux de l’humanité », qui ont nom Castration, Œdipe, Roman
familial. Ah ! on peut dauber sur les allégories divinisées de Voltaire
quand on a de tels dieux…). On relève aussi que les personnages de ces œuvres
manquent scandaleusement de densité et « d’équilibre
psychologique » : ce que la poésie du XVIe au XXe
ou le roman durassien ont pu faire subir à la notion de personnage à la mode
réaliste est en effet un juste sujet d’indignation. Pierre Bayard n’a pas
seulement le sens du contexte et de l’observation, il dispose également d’un
sens pratique suffisamment abondant pour convertir son idéal de juste milieu en
proposition de réécriture des œuvres (40 pages seulement : encore un
titre trompeur). En revanche ce médecin-là connaît surtout une médecine,
l’amputation : ôtez-moi ces images, coupez donc ces redites… Ce n’est plus
de la réécriture, c’est la Sélection du
Reader’s Digest. La page 132 consacrée à Chateaubriand est du pur
comique : « comment sommes-nous parvenu à une telle
réussite ? » demande l’auteur tout esbaudi de son ingéniosité
bricoleuse ! Mais en supprimant les comparaisons, les métaphores, les allégories
religieuses, les périphrases inutiles (pourquoi des détours quand on peut
appeler les gens par leur prénom ?), le tout au nom d’une modernité
raisonnable éprise de sobriété et d’efficacité. Si l’amputation fonctionne, que
dire de la greffe ? Un personnage du pléthorique Héraclius pour dynamiser l’intrigue de Giono, un peu du feu
romantique dans l’eau froide de Duras, voilà la recette de Pierre Bayard pour
fabriquer la littérature à l’eau tiède ! On a cru un moment, avouons-le,
se trouver en face d’un authentique et audacieux canular en forme d’écho d’un
Colloque des Invalides sur « Les Ratés de la littérature », et de
clin d’œil au suivant sur « Les Mystifications littéraires ». Mais le
doute persiste, taraudant : se pourrait-il, hélas, que ce soit autre chose
qu’une vaste blague ?
Paris. Gilles Durieux,
Le Roman de Paris à travers les siècles
et la littérature (Albin-Michel, 2000, 363 p., 140 F). L’auteur a
réuni des extraits de textes français – assez brefs – de genres, de formes et
d’époques divers, dont le seul dénominateur commun est leur sujet : Paris.
Avec éclectisme, il propose une balade dans cette ville. De Rabelais à Dutronc,
en passant par Hugo, Haussmann, Prévert et Ferré, la muse est déclinée sous
toutes ses coutures : des monuments officiels aux traditionnels bals de
quartier, des catacombes aux zincs des bistrots. Ces collages de mots d’auteur
sont organisés en huit tableaux : À
Paris !, Les vertus de Paris, Vivre à Paris… être de passage, Paris en
fête, De bruit et de fureur, Paris en larmes, Des deux côtés du miroir et Les mystères de Paris. Tableaux et
sous-tableaux reprennent en titre des termes utilisés dans ces extraits comme
« Le Frémissement de la cité » de Jules Romains (La Vie unanime) ou « Les Cris de Paris » de Queneau (Courir les rues). Peu de surprises,
guère d’intérêt.
Péguy, Bernanos.
Péguy, Bernanos et le monde
moderne : histoire et liberté, actes réunis par Jean-François Durand
(Champion, 2000, 272 p., 300 F). Sous ce titre attrape-tout, une réflexion
en trois actes : des études d’influence, de réception et de comparaisons
(« L’Œuvre en dialogue » autour de Péguy et Bernanos, mais aussi
Maritain) sans grandes surprises mais sérieusement menées, avec l’appui
bienvenu d’historiens tel Gérard Cholvy ; une riche section consacrée aux
discordances du temps comme définition des impasses du monde moderne, autour
d’un article de Pierre Citti : ses propos sur le mauvais usage du temps
ouvrent une paradoxale réflexion à trois voix (Grosos, Le Touzé, Kohlhauer) sur
la modernité de Péguy et Bernanos, par le biais d’une évocation de leur rapport
à l’histoire et surtout au concept de présent ;
la troisième section, plus attendue, exploite la dimension politique des œuvres
sous les espèces de l’atrophie du démocratique dans les sociétés modernes.
C’est du solide, mais ce serait plus plaisant à lire avec une mise en page
moins sévère (l’article de Jean-François Durand, à peu près monobloc, est un
modèle d’austérité).
Photographie.
Pierre Fournié, Laurent Gervereau, Regards
sur le monde. Trésors photographiques du Quai d’Orsay. 1860-1914 (Somogy
Éditions d’Art, 2000, 192 p., 190 F). Premier travail de défrichage pour
ce fonds iconographique jusqu’alors méconnu. Ce sont environ quatre cents mille
photographies d’avant-guerre qui sommeillaient dans les archives du Quai
d’Orsay, images réalisées par les diplomates ou commandées par eux à des
professionnels, et qui venaient illustrer leurs dépêches. La sélection de
Laurent Gervereau et de Pierre Fournié met en avant la photographie dans son
histoire, indissociable de l’histoire du regard porté sur ces « étranges
étrangers ». Les images exotisantes que l’on nous présente le plus souvent
et qui pointent le différent jusqu’à la caricature ont été écartées. L’ailleurs
de cette période n’est pas simplement un vaste cabinet de curiosité, où l’on
hésiterait entre sentiments de fascination et d’écœurement. On découvre tout au
contraire des regards sensibles, originaux, parfois même modernes, comme ceux
de Marc Ferrez ou du capitaine de Tugny. Ce fonds est maintenant ouvert à la consultation.
Certainement, de nombreuses découvertes à faire.
Plaisirs solitaires. Paul Bonnetain, Charlot s’amuse,
préface d’Emmanuel Pierrat (Flammarion,
« L’Enfer », 2000, 300 p., 100 F). Ce
roman de 1883 reste connu pour son sujet scabreux, la masturbation, et pour le
procès fait à l’auteur (il fut acquitté). Comme si souvent avec les
Naturalistes, il n’est pas aisé de distinguer toujours le sérieux et
l’humour : Bonnetain s’amuse parfois de sa noirceur radicale et du rôle
qu’il donne à « l’implacable hérédité ». Il a le culot de dénoncer
« Tissot et les vulgarisateurs fantaisistes du même genre », mais on
voit mal en quoi il s’en démarque : ses pratiques solitaires transforment
la vie de Charlot en une atroce déchéance. L’auteur accumule un peu trop les
lieux communs du Naturalisme, mais le chapitre XIII a l’intérêt de mettre en
scène une séance de Charcot à la Salpêtrière. Il est regrettable que l’édition
ne bénéficie pas d’une préface sérieuse et de documents qui éclairent le texte
et son histoire, comme la préface de Céard qu’il fit retirer lors des
poursuites judiciaires. Voici quelques années, Régine Deforges ou Fayard
avaient montré le profit que les textes de l’Enfer (puisque enfer il y a)
retirent d’un vrai travail éditorial. En outre, la couverture rose et sa
vignette conviennent fort mal au texte de Bonnetain.
Pleynotes. Marcelin Pleynet, Les
Voyageurs de l’an 2000 (Gallimard, L’Infini, 2000, 267 p., 95 F).
« Ce qui semble n’avoir pas la moindre importance (ou trop d’importance)
pour mes contemporains, ce que j’écris, me juge et juge mes
contemporains » : hélas, nous sommes démasqués, car c’était bien le
parti que nous avions envisagé, abandonner Marcelin Pleynet à ses monologues,
mus sans doute par la peur que nous avions de cette réflexion critique
monumentale et sans concession (soi et Sollers exceptés), qui nous renvoie à
notre néant d’êtres endoctrinés (bien contents quand même qu’il y ait en ce
monde des hommes qui ne soient pas dupes). Mais puisque nous sommes jugés... Soyons francs : on ne connaît pas de
lecture plus fatigante et morne que celle d’une intelligence éreintée qui
alimente de chaque objet (culturel) croisé au journal ou au musée, sa boîte à
marottes, sans que l’étincelle jamais se produise. Ce qu’il en reste ? Un
peu d’histoire et de parti-pris, d’érudition ou presque (Verbœckhoven confondu
avec Poulet-Malassis par deux fois), l’ombre des amis qui passent (présence de
Sollers, toujours) et le relevé décousu des idées des autres, essentiellement
pour inventaire.
Poésie. Serge Linares, Introduction à la poésie (Nathan
Université, 2000, 170 p., sans prix marqué). La collection « Lettres
sup. » (comme les malheureux Thalès et Vinci, le nom officiel de l’une des
années de prépa littéraire a-t-il
fait l’objet d’un dépôt de marque ?), dont les vade-mecum investissent patiemment (dans) l’ensemble du cursus des
premiers cycles universitaires, s’enrichit d’un volume consacré à l’étude de la
poésie. Passons sur l’approximation du titre, car l’ouvrage propose une
présentation efficace des questions de rythmes, d’échos sonores, de lexiques et
de figures, puis, après un exposé des enjeux des poèmes-objets, se conclut en
bonne méthode sur une analyse de l’organisation structurelle globale, du poème
au recueil. La plupart des explications sont limpides, et Serge Linares,
conscient de la nature anthologique de tout livre de ce type, invite à de
multiples découvertes ou redécouvertes grâce à des citations originales,
choisies dans l’histoire poétique. Nombre de ces extraits font en outre l’objet
d’un bref commentaire qui montre comment associer l’identification d’un trait
stylistique et formel à une lecture plus générale des textes. Trois réserves.
Particulièrement dans le premier chapitre, qui tente de proposer une histoire
des définitions de la poésie et un exposé des différents genres, les grandes
distinctions mises en place donnent souvent le sentiment de trop de concision
et de généralité, mais on reconnaît la difficulté d’une telle vue cavalière et,
comme souvent à lire ce type d’ouvrages, on ne sait s’il faut en déplorer le
schématisme forcé ou, au contraire, le saluer comme un exercice de transmission
de quelques repères fondamentaux. Plus ennuyeux, on regrette l’absence de
mention de l’anaphore, procédé dont la connaissance est plus utile aux élèves
que celle des coblas doblas. Enfin,
les prénoms des auteurs sont partout réduits à la majuscule : ce gain de
place, avec ses M. Marulle et autres J. Molinet, semble en contradiction avec
la visée pédagogique. Mais on a apprécié le double index des personnes et des
notions et, en définitive, ce travail est un outil recommandable aux étudiants
angoissés.
Ponge. Cécile Hayez-Melckenbeeck, Prose
sur le nom de Ponge (Presses universitaires du Septentrion, 2000,
236 p., 140 F). On sait que Francis Ponge signe souvent
ses écrits « à l’intérieur », comme il le dit dans « Le Volet
suivi de sa scholie ». Pensons au nombre de fois où son nom surgit – et
nous surprend – dans son œuvre ; pensons aussi aux éponges que l’on trouve
dans « L’Orange » et « Le Pain », aux initiales de La Fabrique du pré, de sa « figue
de paroles », et du fenouil et de la prêle qui signent « Le
Pré ». Mais que faire de ces signatures ? On pourrait, évidemment,
commencer par chercher une réponse chez Ponge lui-même, lui qui, comme le dit
Cécile Hayez-Melckenbeek, « a tout montré, tout dit, tout expliqué »,
ou encore qui « se suffit à lui-même ». On découvrirait par exemple
tout un développement sur l’appropriation de soi dans Le Savon, qui aurait pu éclairer cette manie de signer ses textes ;
ou mieux encore, on découvrirait ces hirondelles qui « signent les cieux
selon leur espèce » dans un texte qui, rien que par son titre, « Les
Hirondelles ou dans le style des hirondelles (Randon) », semble être
consacré à la signature. Mais cette autosuffisance de Ponge semble gêner
l’auteur de cet essai car, dit-elle, elle neutralise le désir de son lecteur…
Elle va donc chercher ailleurs pour « opposer à sa parole autosuffisante
une parole rigoureusement organisée autour de concepts précis ». Bien.
Mais ce qu’elle trouve, c’est une parole d’inspiration lacanienne et
derridienne – ou plutôt, à la façon du postmodernisme américain, d’inspiration
« lacano-derridienne », assaisonnée de quelques références
supplémentaires à Foucault, Deleuze, Bataille, Blanchot, etc., comme il se
doit. Ceci afin de donner de la signature une définition plus large : la
présence de Ponge dans ses textes, détectée par des effets de
« colmatage » et de « brouillage » qui font bien sûr écho
au « franc » et au « spongieux » de Derrida dans son livre
sur Ponge. Et de découvrir que la signature entretient une « relation
particulière au signifiant paternel et à la faille qui le traverse ».
Belle découverte ! Très bien ! Seulement voilà : au bout du
compte, c’est comme si Ponge n’avait de lui-même aucune pensée, aucune
originalité, comme si Derrida-Lacan était l’Autre qui lui reprend la parole
pour la lui redonner, comme si, enfin, on lui fermait la bouche comme on ferme
un volet trop bruyant. Heureusement, ce livre contient aussi des « close
readings » de certains textes de Ponge, dont le plus réussi est consacré
aux « Douze petits écrits », rarement commentés. Ouf !
Presse. Roger Bautier
et Elizabeth Cazenave, Les Origines d’une
conception moderne de la communication. Gouverner l’opinion au XIXe
siècle (Presses universitaires de Grenoble, 2000, 143 p., sans
indication de prix). Cet ouvrage à vocation pédagogique s’adresse avant tout
aux étudiants des écoles de commerce et de communication. Comme il arrive
souvent, c’est sans doute à ceux des lecteurs auxquels il ne s’adresse pas qui
en tireront le plus de profit. En effet, si les spécialistes du XIXe
siècle rencontrent à tout instant les débats soulevés par les nouvelles formes
littéraires (cf. dans cette même rubrique le livre de Lise Dumasy sur le
roman-feuilleton), liées aux évolutions techniques et politiques qui
transforment le journalisme, l’édition et l’enseignement dès la Monarchie de
Juillet, ils ne disposent le plus souvent que d’une information limitée sur
leur arrière-plan idéologique. Ce petit livre leur apportera donc des lumières
précieuses sur des questions fondamentales comme la liberté de la presse, la
nécessité acceptée par tous d’« éduquer le peuple » ou sur la prise
de conscience naissante au XIXe siècle d’une réalité propre de la
communication sous le nom de « publicité ». Sur la liberté de la
presse, les analyses des positions de Benjamin Constant, de Tocqueville, de
Rémusat, de Laboulaye, de Saint-Simon, de Comte, de Le Play, etc., font
découvrir des textes et des argumentaires souvent peu connus, tirés de discours
à la Chambre ou de traités de théorie politique. Sur la mobilisation des
classes populaires, on rencontrera de même un Lamartine moins fréquenté que le
poète toujours rabâché, à côté d’une Flora Tristan moins paria que conceptrice
de L’Union ouvrière, à côté encore de
textes un peu rares de Vallès, de Jaurès, de Gambetta, voisinant avec Léon
Bourgeois ou Joseph Mallat. Professeurs de sciences de la communication, les
auteurs cherchent naturellement à établir une continuité entre leur discipline
présente et les préoccupations des prédécesseurs qu’ils se reconnaissent dans
les penseurs de la « publicité » au XIXe siècle. La
perspective, si elle peut paraître un peu forcée, est néanmoins intéressante
dans la mesure où elle fait échapper des figures comme celle d’E. de Girardin
aux stéréotypes trop souvent véhiculés ; dans la mesure aussi où le rôle
de la presse n’apparaît plus comme celui d’une force aveugle et incontrôlée
mais se trouve réinscrit dans une réalité sociologique plus large. La question
de la presse prend donc un relief nouveau du fait de sa confrontation aux
évolutions sociales et politiques de ce qui est bien déjà une « opinion
publique » qu’une réflexion nouvelle, à
la fois philosophique et politique, s’efforce de rendre intelligible et
instrumentalisable.
Promenade.
Alain Montandon, Sociopoétique de la
promenade (Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 2000,
231 p., 120 F). Stendhal disait
des Promenades romaines que
« les trois-quarts [en] sont un extrait judicieux des meilleurs
ouvrages ». Cette observation rapportée par Alain Montandon s’applique à
son propre livre, vaste montage de citations sur le thème vague à souhait de la
promenade. Invitation à vagabonder entre les langues, les temps et les lieux,
sans ambition théorique exagérée (malgré l’étiquette de
« sociopoétique » accolée au titre, avec une visible réticence).
Défaut propre au comparatisme – ou avantage, c’est selon –, le name-dropping menace parfois, habilement
évité par l’auteur qui sait, comme il se doit, varier les perspectives et
négocier les accidents de terrain en tirant au bon moment la bonne citation de
son fichier. Les lecteurs d’Histoires
Littéraires ne le suivront peut-être pas dans tous les détours de son
parcours à travers les massifs Crébillon, Rousseau ou Walser. Ils
l’accompagneront en revanche avec plaisir quand il flâne dans Paris avec Victor
Fournel, ou dans Rome avec Stendhal. Excursions plutôt que voyages au long
cours, et vagabondage de bonne compagnie plutôt qu’aventure trop risquée, le
genre l’impose. Long index et petite bibliographie qui feront aller les doigts,
en compensation de quelques références incomplètes et autres accidents
typographiques (le pauvre Remy de Gourmont doit en avoir assez d’être toujours
rebaptisé Rémy).
Prévert. Jean-Paul Caracalla, Le Paris de Jacques Prévert (Flammarion,
2000, 144 p., 149 F). Album iconographique sur la ville d’un poète à la
verve facile mais gardant son charme : « Rue de Lappe / il y a un
chat / Rue Fontaine / il n’y a pas de fontaine / Rue Croulebarbe / il y a un
vieillard qui n’en finit pas de mourir ». Que les rues de Paris étaient
vides de voitures et de piétons il y a quelques décennies ! Il y aurait
trop de figurants aujourd’hui.
Proust. Juliette Hassine, Proust à la recherche de Dostoïevski (Nizet,
2000, 172 p., 130 F). « L’art est la région des
Egaux » : cette phrase de Hugo dans William Shakespeare pourrait servir de sous-titre à ce livre. Oui,
Proust, admirateur de Dostoïevski, lui est comparable, comme Dostoïevski est
comparable (et comparé) à Rembrandt, Carpaccio, Beethoven. Si cet ouvrage d’une
bonne tenue scientifique dépasse le simple essai de littérature comparée, il en
conserve cependant les aspects principaux (relevé thématique, analyse de la
construction des œuvres) et aborde la poétique et l’esthétique proustiennes en
mettant en regard tous les arts. S’ensuit un jeu d’enchevêtrement de
références, où se mêlent Elstir et Mme de Sévigné, en particulier dans le
passage essentiel de La Prisonnière,
consacré à Dostoïevski, que l’auteur analyse en détail. Comme si le travail
critique de Proust avait trouvé son accomplissement dans l’intégration du
romancier russe à La Recherche, bien
plus que dans un article pour la Nouvelle
Revue française, malgré les instances de Jacques Rivière. Dostoïevski
dépasse le statut de référence littéraire pour devenir un élément essentiel de
la définition par Proust du style et de la beauté, comme un élément nécessaire
à la construction du roman.
Proust, Balzac, Flaubert. Annick
Bouillaguet, Proust lecteur de Balzac et
de Flaubert. L’imitation cryptée (Champion, 2000, 240 p., 260 F).
« L’œuvre des deux écrivains fournit ainsi au roman un palimpseste rendu
lisible par la présence d’une écriture mimétique que trahissent certains
indices » : avec un prière d’insérer aussi lumineux, on s’attendait
au pire. Pour être juste, disons tout de suite que l’on avait tort, en ceci
qu’il ne s’est rien passé de grave, non plus que de notable, durant la lecture
de cet opus. On a traversé une mise au point complète et respectueuse des
propositions critiques sur intertextualité, emprunt, et pastiche de Kristeva à
nos jours, un peu longue mais bien pratique, somme toute ; on découvre
subséquemment qu’il y a dans La Recherche
des pastiches non-déclarés, qui servent une réflexion sur le style, bien.
Mais là où on ne suit plus du tout Annick Bouillaguet, c’est lorsqu’elle nous
présente deux supposés plagiats proustiens, qui sont loin d’être évidents.
Qu’est-ce qu’un plagiat qui ne fait que reprendre
« approximativement » la « démarche intellectuelle » des
Goncourt, et censément leur style, leur registre, tout en y ajoutant la
grossièreté de Biche-Elstir : ce n’est déjà pas le propos des Goncourt,
est-ce alors seulement leur registre ?
Même difficulté en ce qui concerne le morceau décrivant un bas-relief de
Baalbec : on veut bien que ce soit la scène
décrite par E. Mâle à propos de la cathédrale de Bayeux, mais encore
faudrait-il qu’il y ait quelques expressions analogues pour qu’il puisse y
avoir plagiat et non référence à la même œuvre (la synagogue aux yeux bandés,
vous parlez d’un plagiat). « Plagiat » et « pastiches »
tournent ainsi à la réminiscence, au grand dam de toutes les savantes
références convoquées précédemment, et la plus grande confusion règne sur la
notion de source. Proust ne se pastiche pas lui-même, nous semble-t-il,
lorsqu’il exprime, en tout point différemment, une idée déjà exprimée dans… son
pastiche de Saint-Simon pour les Pastiches
et Mélanges. Que cette source-là soit un pastiche est en revanche d’un réel
intérêt. L’auteur glisse une réserve à ce sujet, parlant de « pastiche (ou
réminiscence) », ce qui nous semble illustrer le manque de fermeté du
propos. On n’est pas davantage convaincu par la perception non démontrée d’une
« identité quasiment musicale » (sic) entre une phrase de Proust pastichant
Ruskin et… une phrase de la traduction d’un texte de Ruskin (par qui ?
mystère : la note renvoie de surcroît à une édition de 1983). Évidemment,
l’art du pastiche est celui du rythme, « l’air de la chanson qui en chaque
auteur est différent », comme l’écrit Proust, mais de là à le vouloir
débusquer n’importe où… L’introduction, dans Combray, d’un personnage
« d’exilée » évoquant une source balzacienne, pertinente d’ailleurs,
à savoir Mme de Beauséant, est également qualifiée au vol de pastiche, quand de
l’aveu même de l’auteur « le style de Proust apparaît ici sinon comme
mimétique du style balzacien le plus courant, du moins comme intimement
approprié au sujet à la fois par le choix des mots et l’ampleur du
rythme » ! On en a dit assez pour que le lecteur comprenne que,
sans être totalement vain, le propos de cet ouvrage est perpétuellement gonflé,
et que cette baudruche poussée à grand coup de références savantes inaugurales,
au coup d’épingle d’une lecture un peu attentive retourne aux plus modestes
proportions de son titre : Proust lecteur de Balzac et de Flaubert, tout simplement, soit Proust écrivain
adoptant des flaubertismes, des balzacismes préalablement mis en évidence par
Proust critique ou pasticheur. Ce n’est pas rien, mais ce ne sera une
découverte pour personne.
Radiguet. Marie-Christine Movillat, Raymond
Radiguet ou la jeunesse contredite (Bibliophane, 2000, 350 p., 169 F).
Après une très longue entrée en matière, le lecteur parcourt une biographie
agréablement écrite, mais un peu aseptisée. La bisexualité de Radiguet ? À
peine évoquée. La part exacte du romancier dans la version actuellement
imprimée du Bal du comte d’Orgel ?
Marie-Christine Movillat évite le sujet. Les poèmes apocryphes posthumes de
Radiguet qui mirent en rage Cocteau ? Aucune allusion. On reprochera
également à la biographie d’accorder trop de confiance aux
« mémoralistes » les plus souvent cités : peu de témoignages sont
remis en cause, alors que la plupart méritaient de l’être. Mais que l’auteur ne
voit dans cette sévérité relative que la marque de l’attention avec laquelle sa
biographie a été lue. Son livre est à cent coudées d’une biographie à la Troyat
ou à la Chalon.
Ranson. Brigitte
RansonBitker, Gilles Genty, Sandrine Nicollier, Paul Ranson, 1861-1909 : japonisme, symbolisme, art nouveau.
Catalogue raisonné (Somogy, 2000, 432 p., 495 F). Très bel album sur
l’œuvre du peintre, graveur et écrivain Paul Ranson (1861-1909). Ce catalogue
raisonné présente plus de sept cent œuvres connues de cet artiste qui participa
à la fondation du groupe des Nabis et fut l’illustrateur d’Alfred Jarry. En fin
de volume sont reproduites des lettres de Ranson à divers correspondants :
Maurice Denis, Édouard Vuillard, des membres de sa famille.
Reclus. Élie Reclus, La Commune de Paris au jour le jour. 19
mars-28 mai 1871, pages choisies et présentées par Roger Gonot, avec la
collaboration de Paul Mirat (Séguier, 2000, 179 p., 99 F). Il est heureux de ne
pas oublier le discret Élie Reclus que le grand Élisée a fait passer au second
plan. Rééditer son livre sur la Commune, publié en 1908, est plus heureux
encore. Mais pourquoi l’avoir fait de cette manière ? Pourquoi ne pas
avoir publié le texte, voire de réelles « pages choisies », plutôt
que ces extraits en citations (avec renvois aux pages de l’originale)
s’intégrant dans la paraphrase de l’éditeur ? On retiendra donc que le
livre existe et, quand on aura besoin du texte, on ira à la Bibliothèque
nationale de France pour consulter l’édition Schleicher frères de 1908. En
espérant que le volume ne sera pas hors d’usage et inconsultable…
Rimbaud. Martine
Lombaerde, Rimbaud : Une saison en
enfer, Illuminations : 40 questions, 40 réponses, 4 études (Ellipses-Marketing,
2000, 126 p., 40 F). Petit livre destiné aux lycéens et étudiants, sur le
modèle de cette collection. Quarante questions dont l’auteur connaît évidemment
d’avance la réponse, mais qui ne l’empêchent pas de se livrer à une analyse
assez fouillée de divers aspects des deux œuvres, qu’elle a attentivement
étudiées. Martine Lombaerde se base, pour le texte, sur l’édition Brunel du
Livre de Poche ; sa bibliographie critique pourra cependant sembler un peu
réduite : deux ouvrages de Borer, un de Jean-Colas (sic), un de J.-P.
Richard et la biographie de J.-L. Steinmetz. Autrement, de bonnes remarques sur
le lexique, sur le rôle déréalisant du langage, sur celui de la femme dans Illuminations aussi. Faut-il cependant
écrire qu’en Absyssinie, Rimbaud « redevient le petit enfant assoiffé de
tendresse qu’il fut sans doute » ? N’est-ce pas un mythe – utilisé
aussi par G. Robb dans sa récente biographie – que celui de Rimbaud redevenu
alors un enfant ? Ne se serait-il pas bien plutôt métamorphosé d’adolescent
en adulte, avec tout ce que ce dernier terme comporte de triste fatalité ?
D’autres hypothèses sont des plus discutables, voire déraisonnables : les
impressionnistes « que peut-être Rimbaud avait croisés à
Paris » ; « on peut supposer que Rimbaud a eu connaissance des
trois versions de La Tentation de Saint
Antoine [de Flaubert] ». Page 11, nous apprenons que Félix Fénéon fut
des amis de Rimbaud ! Attention à l’italien : p. 20, le mot du
Corrège n’est pas « Anch’io sin pittore » (formule qui ne signifie
rien), mais « son » ; d’autre part, cela se traduit par
« Moi aussi, je suis peintre », et non « serai ». Enfin,
page 68, cette remarque inattendue sur l’Angleterre à l’époque de
Rimbaud : « elle n’est pas étouffée par cette morale catholique qui
ronge tous ceux qui osent penser et vivre autrement ». La morale
protestante victorienne et puritaine représentant un progrès, voilà une opinion
que Swinburne et Wilde, pour ne citer qu’eux, n’eussent peut-être pas soutenue.
Rimbaud (bis). Benoît Lange, Abyssinie.
Entre ciel et terre, sur la route d’Arthur Rimbaud (Éditions Olizane,
Genève, 2000, 141 p., sans prix marqué). L’auteur est un photographie suisse
qui a rapporté des vues du Harar et d’autres contrées d’Abyssinie. À la
recherche de Rimbaud, bien sûr. Ce sont de « belles » photographies,
c’est entendu, mais l’auteur conduit-il pour autant le lecteur de son livre sur la route de Rimbaud ?
Peut-être, pour qui sait avancer sur cette route les yeux fermés. La préface
est d’Alain Borer, le Claude Jeancolas des années 1980.
Rolland. Stefan Zweig, Romain Rolland,
traduit par O. Richez, édition préfacée et révisée par S. Niémetz (Belfond, 2000, 390 p., 125 F). Zweig a de la
chance : le succès public de ses livres paraît constant, et il bénéficie
d’éditeurs intelligents et scrupuleux. Parmi les auteurs de langue allemande,
il en est peu pour lesquels le public français dispose d’un ensemble aussi
vaste. Belfond y ajoute régulièrement de nouveaux titres. Ce Romain Rolland nous arrive dans une
traduction revue et avec une préface de Serge Niémetz. Mais ce volume est
aujourd’hui en porte-à-faux. Malgré le sous-titre, il ne s’agit pas d’une
biographie classique, plutôt d’une étude de la personnalité de Rolland et d’un
survol de son œuvre ; la date du livre (1920) lempêche, en dépit de
quelques ajouts postérieurs (1929), de rendre compte d’un auteur mort en 1944,
Les thèmes majeurs sont Jean-Christophe
et l’attitude devant la guerre de 1914, mais on apprécie surtout les pages,
moins attendues, traitant de Rolland biographe ou dramaturge.
Roman européen.
Franco Moretti, Atlas du roman européen
1800-1900 (Seuil, 2000, 236 p., 140 F, 21,34 €). Attention, espèce
rare et précieuse, « manifeste méthodologique ». Un manifeste qui
commence avec Braudel : « Nous avons des catalogues de musée, nous
n’avons pas d’atlas artistiques » et qui propose rien moins que de
découvrir comment la géographie engendre le roman européen. Passé le slogan,
forcément trompeur, l’admiration demeure : utiliser la cartographie comme
instrument de déchiffrage (et non comme illustration d’une analyse faite),
c’est proposer une analyse littéraire qui tienne du jeu tout en redécouvrant le
sens du mot espace, fût-il imaginaire, qui ne se réduit pas à une duplication
auxiliaire et diffuse du personnage, somme de principes et de déterminations
associées. Du coup, les analyses proposées, foisonnantes et éclectiques
(Austen, Dickens, Flaubert, Conan Doyle, etc.) fonctionnent d’autant mieux
qu’elles renouent avec des concepts purement géographiques, tel celui de
frontière (plutôt que la « ville ») : la réflexion sur le rôle
de la frontière dans le roman historique (Waverley),
qui met en évidence un basculement générique (comique/tragique) des personnages
en fonction de leur position à l’égard de la frontière, donne d’emblée un
aperçu des potentialités de l’outil. Si le chapitre consacré à la ville paraît
moins novateur, la troisième expérience géographique, quantitative cette fois,
qui porte sur le marché du roman vers 1850 (cabinets de lecture, bibliothèques
itinérantes) retrouve l’inventivité foisonnante du début. Aux spécialistes des
différents auteurs, laissons le soin d’examiner la pertinence et la fécondité
des analyses de Franco Moretti, voire d’exploiter eux-mêmes sa démarche. Car
cet ouvrage possède un pouvoir d’entraînement, qui tient en partie à l’empan
des connaissances de l’auteur, lequel permet des bonds audacieux d’un bout à
l’autre de l’Europe, mais aussi à la vivacité de son style (bravo à Jérôme
Nicolas, son traducteur), à son refus du texte fermé, bloqué, définitif, qui
enfermerait le lecteur dans un rôle de spectateur-glosateur. La géographie à la
rescousse de l’analyse littéraire, c’est plus qu’une hypothèse ou une méthode,
c’est avec tout ce que cela comporte de risque, de jeu, et d’échecs possibles,
une expérience, et du nouveau, enfin.
Roman-Feuilleton.
Lise Dumasy (textes réunis et présentés par), La Querelle du roman-feuilleton. Littérature, presse et politique. Un
débat précurseur (1836-1848) (Ellug, Université Stendhal, Grenoble, 1999,
276 p., 185 F). On cite souvent le fameux article de Sainte-Beuve,
« De La littérature industrielle », paru dans la Revue des Deux Mondes du 1er septembre 1839. Mais qui
l’a lu ? Et surtout, a-t-on lu les autres pièces de l’interminable procès
fait au roman-feuilleton au moment de ses plus grands triomphes populaires ?
Grâce à ce volume, c’est désormais possible. À côté de textes célèbres comme
celui de Sainte-Beuve, son anthologie présente des morceaux choisis prélevés
dans les pages du Constitutionnel, du
Journal des débats, du Moniteur universel, du Commerce, du Siècle, de La Démocratie
pacifique, etc. Anonymes, paraphés de noms fameux (Gobineau) ou signés de
commentateurs oubliés (Gaschon de Molènes), ces textes ont été rédigés dans le
feu du débat qui avait enflammé jusqu’à la
Chambre des députés. Ils restituent dans leur complexité les conflits
d’une époque partagée entre l’effroi et l’enthousiasme devant une littérature
qui faisait table rase des modèles institués et renversait tous les principes
du goût et de l’intelligibilité. Pour beaucoup, c’était la société entière qui
risquait d’en périr. Souvent amusants (aujourd’hui) par leurs angoisses
disproportionnées, utiles pour reconstituer un chapitre fondamental de
l’histoire littéraire, ces documents transmettent aussi la fraîcheur d’une
réception spontanée – admirative ou horrifiée – dont les jugements s’énoncent
sans que pèsent sur eux les choix ultérieurs de la postérité. Gobineau est prêt
à parier que Balzac sera pour l’avenir la figure par excellence du romancier.
C’était en 1844 un pari encore risqué : la critique instituée juge la
plupart du temps ses romans mal écrits et ses histoires absurdes. On apprend
aussi à cette lecture beaucoup de choses sur l’énorme production du
roman-feuilleton (dont peu de critiques actuels peuvent se vanter d’avoir fait
le tour), à commencer par des titres et des noms oubliés. Le sous-titre veut
établir un contrepoint entre les débats suscités par le roman-feuilleton et
ceux d’aujourd’hui sur les produits de la culture populaire. On retrouve
souvent, il est vrai, les mêmes arguments et les mêmes hantises, toujours
vivaces. Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer les profondes différences
sociales, idéologiques et culturelles entre les deux périodes et ainsi ternir
l’effet de surgissement et de nouveauté radicale éprouvé par les lecteurs de la
monarchie de Juillet, ravis ou honteux, devant les bizarres objets signés
Balzac, George Sand ou Eugène Sue. Pourrait-on en dire autant des séries
télévisées d’aujourd’hui, lesquelles copient d’ailleurs la plupart du temps les
novateurs du XIXe siècle ? Un brin didactique mais précise,
l’annotation situe les acteurs, les textes et les journaux ou revues, mais
aurait pu être mieux coordonnée (les auteurs, qui se sont donné beaucoup de mal
pour identifier diverses citations, avouent n’avoir pu trouver la source, chez
Martial, de l’allusion à un barbier d’une lenteur proverbiale. Le texte en
question figure en réalité dans le livre 7, satire 83 (Carcopino le cite dans
sa Vie quotidienne à Rome) :
« Eutrapelus tonsor dum circuit ora Luperci / Expungitque genas, altera
barba subit »). Petite bibliographie et double index (noms de personnes et
titres).
Romanciers. Jacques Dubois, Les Romanciers du réel : de Balzac à
Simenon (Seuil, 2000, 368 p., 50 F). Dans cet essai
inédit qui paraît directement dans une collection au format de poche, Jacques
Dubois aborde en historien et en sociologue de la littérature la question du
roman comme « instrument d’exploration du réel ». La première partie
de son ouvrage met en place les principaux opérateurs théoriques du discours
réaliste : l’illusion référentielle, le goût du petit fait vrai inducteur
d’un intense usage métonymique, le rôle du désir dans l’économie romanesque, la
création d’un univers déterminé qui se donne pour la vie même, les rapports
ambigus des romanciers à l’Histoire… La seconde partie propose huit monographies
consacrées aux trajectoires de Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant,
Proust, Céline et Simenon. Chaque chapitre est composé selon la même
organisation, non sans une certaine raideur un peu mécaniste parfois. « En
principe » rappelle les positions esthétiques du romancier étudié,
« Une sociologie de(s)… » la dimension sociale des œuvres abordées,
« Totalement et en détail » les principaux procédés utilisés,
« La Vie rêvée » les moments où le texte échappe au cahier des
charges strictement réaliste. Quatre « Intermèdes » ponctuent cette
présentation sous forme de présentation synthétique de l’irrésistible ascension
du réalisme romanesque du XVIIIe siècle à notre entre-deux-guerres,
en passant par la monarchie de Juillet, le Second Empire et la Troisième
République.
Romantismes.
Romantismes européens et Romantisme
français, sous la direction de P. Brunel (Espaces 34, 2000, 256 p.,
150 F). Ce volume, qui entend faire écho à Renaissances
européennes et Renaissance française publié naguère par Gilbert Gadoffre
chez le même éditeur, réunit les actes d’un colloque qui s’est tenu à Royaumont
sous l’égide de l’Institut collégial européen. Côté français, y sont notamment
évoqués la redécouverte de la Pléiade (Jean Céard), George Sand (Béatrice
Didier), le Lorenzaccio de Musset
(Michel Maslowski) et Mme de Staël, inopinément rapprochée de Nietzsche par
Stéphane Michaud. Les Allemands (Heine, les romantiques d’Iéna et leur poétique
du fragment) et surtout les Anglais (Wordsworth, Coleridge, Keats) sont bien
traités, tandis que Jean-René Aymes se demande s’il existe un romantisme
espagnol, et que sont évoqués les Italiens et les Polonais (Kordian, de Juliusz Slowacki). Pierre
Brunel, dans son introduction comme dans sa conclusion, s’efforce d’apporter
une réponse à la question des limites chronologiques de cet « Èon littéraire » qu’est désormais
le Romantisme, et insiste sur le décalage temporel entre les nations
européennes : si les Lyrical Ballads
de Coleridge et Wordsworth (1798) peuvent être considérées comme le coup
d’envoi du Romantisme en Angleterre, l’Espagne et le Portugal devront attendre
encore une bonne trentaine d’années, l’Europe orientale plus encore. De brefs
« Eléments de bibliographie » complétent le volume.
Sade. Jean-Paul
Brighelli, Sade. La vie, la légende (Larousse,
2000, 318 p., 149 F). Joli manuel illustré – à l’usage des étudiants,
comme on dit. L’iconographie réunit les auteurs que l’on associe ordinairement
à Sade : Man Ray, Masson, Bellmer, Trouille, sans oublier les gravures
d’époque et de circonstance. Le texte manifeste autant de goût pour l’aventure,
résumant, après une première partie purement biographique, les travaux des
principaux commentateurs, le tout agrémenté d’une histoire de la réception de
l’œuvre. Ce Sade n’est pas seulement tiède, il est mou. Dans la même
collection, le Marquis est serré de près par Henri IV et Charles de Gaulle, ce
qui ne doit pas lui donner envie de se retourner dans sa tombe.
Saint-Exupéry.
Alain Vircondelet, Saint-Exupéry. Vérités
et légendes (Editions du Chêne, 2000, 172 p., 175 F). Allez, on en
termine avec Antoine et cet interminable centenaire. Une dernière biographie,
avec plus de deux cent illustrations, et on classe le dossier. Ce livre-album
est bien conçu, énonce sans doute quelques vérités, mais trop, c’est
trop : plus de place sur le rayon Saint-Exupéry de nos bibliothèques, avec
le déluge des derniers mois. Alain Vircondelet a publié des biographies de
Pascal, Huysmans, Charles de Foucauld, Jean-Paul II, Marguerite Duras et Saint-Exupéry.
Inutile de chercher l’erreur, mais bien malin qui prédira l’objet de la
biographie suivante.
Sarah Bernhardt. Anne Delbée, Le
Sourire de Sarah Bernhardt (Fayard, 2000, 439 p., 145 F) ;
Claudine Joannis, Sarah Bernhardt,
« Reine de l’attitude… » (Payot, 2000, 236 p., 120 F). Voici
quelques années, Anne Delbée a joué L’Aiglon,
non sans talent. Plus récemment, on l’a vue dans Le Passant de Coppée. On pouvait espérer que, connaissant ainsi de
l’intérieur le répertoire de Sarah Bernhardt, elle donne un livre intéressant.
Le résultat est pitoyable : la compilation cherche à se cacher dans une
double narration confuse ? Dès qu’un peu de rigueur est nécessaire,
coquilles et à peu-près s’accumulent. Travail bâclé de l’auteur comme de
l’éditeur. Le livre de Claudine Joannis est plus sérieux et plus soigné. Il
n’est pas une biographie mais plutôt un portrait. L’auteur examine Sarah
Bernhardt sous divers aspects : sa carrière théâtrale, son apparence
physique, ses demeures, son activité de peintre et de sculpteur, etc. Le
résultat est sympathique, mais sans beaucoup de nouveauté. Beaucoup de lecteurs
sauteront les notes en bas de pages où l’on explique avec soin qui sont Yvette
Guilbert, Catulle Mendès, Marcel Schwob, etc.
Satire. Sophie Duval, Marc Martinez, La
Satire (Armand Colin, 2000, 272 p., 135 F). Le
sous-titre de cet ouvrage – littératures
française et anglaise – précise le choix du corpus, mais peut laisser
croire à une analyse de littérature comparée. Or, il ne s’agit pas de
cela : les auteurs ne se contentent pas de confronter naïvement deux pays
et deux langues en esquissant un arrière-fonds antique – ce à quoi l’on
s’attend : ils prennent pour point de départ des théories anglo-saxonnes
nées dans les années 50 et 60, qui s’intéressent à l’aspect socio-littéraire de
la satire. Et cet ouvrage universitaire prend des allures d’essai, moins
sociocritique que représentatif des Cultural
Studies. Si l’on n’échappe pas à des pages sur l’évolution du genre
satirique depuis les Latins, le lecteur a de quoi nourrir sa réflexion sur
l’esprit satirique et ses avatars grâce aux première et dernière parties, qui
fonctionnent en écho, l’une portant sur les origines folkloriques de la satire
et ses rapports avec les sociétés qui lui donnent naissance, l’autre tentant
d’appliquer ces perspectives anthropologiques à sa forme même. Comment, par
exemple, la première partie développe un chapitre sur le Carnaval, emprunté à
Bakhtine, et la dernière analyse, à propos de l’optique satirique, le topos du mundus inversus. Les auteurs, non
contents de traiter leur sujet d’un point de vue sociologique et même
esthétique, le renouvellent en choisissant d’analyser la satire en tant que
« stratégie rhétorique », à partir du deuxième axe de cette approche
anglo-saxonne. Ainsi, considérer la satire comme un « processus
communicationnel » apporte des informations sur les êtres qui communiquent
(le satiriste et le destinataire) et sur la société dans laquelle ils
s’inscrivent, mais permet aussi de la différencier de ces types de discours
frères que sont la parodie, le pamphlet ou la polémique. Par sa nature
protéiforme, sensible dès l’Antiquité – rappelons que satura signifie « mélange » –, la satire est bien une
catégorie esthétique, à défaut d’être un genre, hautement postmoderne.
Siècle. Le XIXe Siècle (Gründ,
2000, 600 p., 198 F). Il s’agit d’une adaptation française d’un ouvrage
anglo-saxon (les adaptateurs sont Jean-Pierre Dauliac, Claude Dovaz,
Marie-Odile Kastner et Étienne Schelstraete) sur le grand siècle – à ne pas
confondre avec l’autre, à la réputation usurpée –, année après année, mois
après mois. Les illustrations retenues, toutes d’époque, appartenaient à
l’imagerie destinée aux foules et se révèlent aujourd’hui intéressantes à ce
point de vue. L’album est publié en l’an 2000, mais il aurait pu l’être en
1900. On apprend beaucoup, tant les sujets abordés sont divers. Mieux vaut lire
cela comme une bande dessinée, en ignorant les notices, notamment celles sur
les écrivains français, car il est probable que les connaissances de l’« adaptateur »
en histoire littéraire ne dépassaient pas celles d’une vache normande, fût-elle
des plus cultivées. Une saison en
enfer ? « 1873. Le poète français Arthur Rimbaud publie son
premier ouvrage, dans lequel il utilise la prose de façon poétique [sic] en
confiant au lecteur le soin et le droit de créer ses propres formes [sic]. Le
livre, qui révèlera son inclassable talent [sic], sera dénigré par la critique
[sic], et, après les Illuminations,
Rimbaud abandonnera la littérature et partira en Ethiopie ». Germinal ? « 1885. Ce roman
décrit l’univers de la mine. Émile Zola n’hésite pas à vivre avec les mineurs
et à descendre dans la mine ». Le Symbolisme ? « 1886. Les
poètes symbolistes français font vivre leurs œuvres dans des lieux imaginaires
avec des points de vue subjectifs et des effets musicaux en réaction contre le
réalisme et le naturalisme. Ils ouvrent une route littéraire qui s’enfonce au
plus profond de l’âme ». C’est pas dieu possible, il faut suggérer aux
adaptateurs de s’abonner à la Revue d’histoire
littéraire de la France…
Siècle (bis).
Greil Marcus, Lipstick traces : une
histoire secrète du vingtième siècle (Gallimard, 2000, 602 p., 78 F).
Réédition en poche de ce livre ambitieux et surprenant. L’auteur part d’une
question inattendue : « est-ce une erreur de confondre l’apparition
des Sex Pistols avec un événement majeur de l’Histoire » ? La réponse
vient au long d’une sorte de généalogie du groupe punk, qui conduit parfois
très loin, des années 70 jusqu’aux gnostiques du Moyen Age et aux Anabaptistes
du XVIe siècle, mais il s’agit essentiellement de Dada et de
l’Internationale situationniste. Johnny Rotten, apparaît alors comme un médium
par la voix duquel s’exprime une longue tradition occidentale. L’originalité de
Greil Marcus est de construire cette explication comme une sorte de fugue dont
les voix se développent simultanément en se recoupant, en se superposant. Ce
volume intéressera ceux qui s’interrogent sur le devenir des avant-gardes au
long du XXe siècle, sur la question du renoncement à l’art et de sa
disparition. Rien d’une histoire objective ici, le livre étant aussi, à sa
façon, une autobiographie intellectuelle (bien que l’auteur n’en dise rien
ouvertement). C’est d’abord pour sa construction savante et audacieuse que Lipstick Traces peut fasciner le
lecteur : il ne sait littéralement jamais où la page suivante le mènera, à
un roman d’Eric Ambler, à l’illumination de Hugo Ball ou chez les doctrinaires
du Libre Esprit… Le livre retient aussi par sa méthode critique parfois proche
de l’association libre : le vrai nom de Johnny Rotten est, on le sait,
John Lydon, dont la sonorité évoque le nom de Jean de Leyde, meneur des
Anabaptistes. Or, le grand historien anglo-saxon de ce mouvement fut Norman
Cohn – dont le fils, Nik Cohn fut un exégète des Sex Pistols… Parfois drôle
(« Probablement qu’aucune définition du punk n’est assez large pour
pouvoir y intégrer Theodor Adorno »), Lipstick
Traces est un livre attachant, d’une grande érudition, et finalement à la
hauteur de son ambition.
Soupault. Philippe Soupault. L’ombre frissonnante,
colloque de l’ICP sous la direction d’Arlette Albert-Birot, Nathalie Nabert,
Georges Sebbag (Jean-Michel Place, 2000, 222 p., 120 F) ; Patiences et silences de Philippe Soupault, textes
réunis par Jacqueline Chénieux-Gendron avec des inédits de Philippe Soupault
(L’Harmattan, 2000, 328 p., 160 F). Dans ce dernier ouvrage, « des
inédits » – en fait, des articles publiés en revue. Ce sont les actes d’un
colloque qui s’est tenu à la Bibliothèque nationale de France. Ceux qui étaient
présents n’ont pas oublié que François Martinet, directeur des Cahiers Soupault, fit circuler dans le
public une lettre que Soupault lui avait adressée et dans laquelle il ne
cachait pas sa piètre opinion des travaux de Jacqueline Chénieux-Gendron :
« Le chapitre de la thèse de Mme Chénieux-Gendron qui traite de mes romans
est non seulement superficiel mais aussi très primaire ». Mme
Chénieux-Gendron évoque l’incident dans un texte intitulé « Textures et
voix, grains et issues » :
L’œuvre
de Philippe Soupault a été manipulée par tous les guérilleros de la critique,
et, de son vivant, toujours avec sa narquoise approbation. […] Ce qui me
rassure, c’est qu’aux dires d’un certain détracteur, qui fit circuler dans la
salle de la BNF des montages photocopiés – et en couleurs encore ! – de
« lettres » de Philippe Soupault vilipendant mon ignorance, il n’y
aurait guère eu que moi à avoir encouru ses foudres. C’est une singularité qui
m’honore. Pour clore cette polémique, dont l’aspect moliéresque fut un des
attraits du colloque que j’ai eu le plaisir d’organiser salle Richelieu, je
répèterai ici que mon travail s’il y a vingt ans (Le Surréalisme et le roman) prouvait avec clarté que le roman
poétique de Philippe Soupault ne peut s’inscrire que dans une problématique
textuelle qu’on aurait définie à partir de modèles tirés d’Aragon et de Breton.
Également
au sommaire : une étude bien superficielle de Ronnie Scharfman
(« Identité et témoignage de Philippe Soupault ») sur
l’autobiographique Temps des
assassins ; Amy Smiley, « Mémoire et exil », insipide et
baratineux ; Jean Chartier, « Dialogues et écriture dialogique. Les Champs magnétiques », avec
cette perle : « on lit bien Bois
et Charbons à la fin du livre, ce qui laisse entendre que Soupault est le
charbon, avant de devenir Le Nègre »
(et le bois d’ébène, alors ?) Quant à l’autre livre, intitulé Omre [sic] frissonnante sur la tranche, c’est aussi la réunion des lectures
d’un colloque, qui s’est tenu à l’Institut catholique de Paris. L’ombre (ou
l’omre) frissonnante ? C’est une citation des Frères Durandeau : « Les amis prétendaient le reconnaître
grâce à son ombre frissonnante ». Georges Sebbag prend cette phrase au
pied de la lettre : « Reste à savoir si l’ombre tremblante de
Soupault provoquait une réaction chez ses amis ou si elle trahissait surtout
ses propres émotions et préoccupations ». Colloque frissonnant ou
flottant ? On n’est pas loin de l’inoubliable « il file, Philippe, il
file sous peu » de Claude Leroy.
Stendhal. L’Année Stendhal n° 4 (Klincksieck,
2000, 224 p., 150 F). Cette quatrième livraison de L’Année Stendhal respecte le principe
des précédentes : deux parties, l’une regroupant des articles, l’autre des
notes et documents, une chronique et une recension de ce qui s’est publié en un
an sur Stendhal. Les articles, au nombre de onze, sont d’une grande diversité.
Les quatre premiers, réunis par Christopher W. Thompson, proviennent
d’universitaires anglais et donnent une idée de la recherche stendhalienne
outre-Manche. Moya Longstaffe, centrant son propos sur Lamiel, étudie « la fin de la chasse au
bonheur » dans une étude intitulée « Le Coup de pistolet, le concert et
l’audace féminine » ; C.W. Thompson donne une lecture de Vanina Vanini, nouvelle qui n’avait pas jusqu’alors particulièrement
retenu la critique ; Richard Bolster a exhumé une recension de la Quarterly Review consacrée aux Mémoires d’un touriste ; Sheila M. Bell,
partant d’une minuscule note du manuscrit du Brulard (« Lu de Brosses »), se livre à une approche originale de
la pratique autobiographique chez Stendhal. Francesco Spandri, dans « Stendhal
et le théâtre ou l’intégration du comique dans l’esthétique », s’attache au
domaine théâtral bien délaissé ; « Trames du sens : le contrepoint du Rouge » de Philippe Jousset est une
réflexion rigoureuse et inventive sur le style de Stendhal. Le reste est de
bonne qualité, mais plus convenu. Les études de Sarga Moussa (« Stendhal et la
guerre ») et de Cécile Meynard (« La vie de province selon Stendhal
») sont un peu besogneuses ; l’article d’Arielle Meyer, « De l’Amour
imaginaire : de la méprise au mépris », est un travail élégant sur le
secret dans les rapports amoureux, mais n’apporte rien de bien nouveau. «
Barthes avait lu Stendhal » de Georges Kliebenstein est une étude informée et
conçue, à la fois barthésienne et stendhalienne ; « Ernestine-Sarrasine. “Un
amour de soi” » d’ Alice Tibi rassemble toutes les tares d’une critique
essayiste des années 1970 que l’on croyait morte : mauvaise information, propos
creux et chic-et-choc, inconsistance intellectuelle bavarde. La seconde partie
de la livraison est de qualité et apporte beaucoup d’informations. Entre
autres, des lettres inédites présentées par Jacques Houbert et une étude, par
Georges Jessula, de la première biographie de Stendhal par Andrew Paton.
Les recensions sont précises et incisives, parfois méchantes. Une seule semble
discutable, celle de Christof Weiand, laquelle, rendant compte d’un
ouvrage d’universitaires allemands consacré à des romans du XIXe
siècle, chante la gloire de Michael Nerlich et assure que « l’éloquent
critique berlinois qui, jadis, a scandalisé les spécialistes [... ]
aujourd’hui, semble tout simplement avoir raison ». S’agissant d’élucubrations
caractérisées et de délire interprétatif, ce « tout simplement » est savoureux.
Théâtre. Michel Pruner, La Fabrique du théâtre (Nathan
Université, 2000, 266 p., sans indication de prix). Ce livre constitue une
bonne introduction aux riches études sur les réalités concrètes du théâtre qui
se sont multipliées depuis quelques années : le texte dramatique, sans
avoir disparu, n’est le plus souvent désormais qu’un élément parmi d’autres de
l’événement théâtral – prétexte parfois au délire mégalomane de metteurs en
scène acharnés à surprendre. Ici, on fait le tour de ce qui permet que cet
événement ait lieu, avec toutes les métamorphoses qui font que les théâtres à
l’ancienne n’ont pas grand-chose à voir avec les salles d’aujourd’hui.
L’amateur appréciera, par exemple, ce que Michel Pruner dit des coulisses, des
loges, des couleurs, du foyer – objets chéris des imaginaires d’autrefois. Le
lecteur porté sur l’histoire et la sociologie de la culture trouvera à
s’instruire dans tout ce qui touche la production théâtrale, jusqu’à la nature
juridique des contrats mis en jeu. Ce qui concerne l’« auteur
dramatique » est expédié – sobriété significative – en vingt pages contre
trente au metteur en scène et autant à l’acteur. Mais les autres
« artisans de l’image scénique » ne sont pas oubliés (le scénographe,
l’éclairagiste, le créateur de costumes, etc.), « travailleurs de
l’éphémère » au même titre que les premiers – spectateurs compris. À
chaque fois, un peu d’histoire et beaucoup d’information utile (sur les écoles,
entre autres) permettra à ceux que le théâtre intéresse de cultiver leur
curiosité ou de mieux diriger leur désir d’en faire à leur tour. Cela fait
beaucoup de monde : l’engouement pour les carrières ou les aventures du
théâtre n’a peut-être jamais été aussi puissant dans la jeunesse. Peut-on
espérer que ces enthousiasmes déborderont aussi du côté des études d’histoire
du théâtre, qui n’ont pas toute la place qu’elles devraient avoir et restent
trop « littéraires » ou s’enferment dans le cercle trop étroit d’une
spécialité limitée. Des citations choisies et une petite bibliographie sans
surprise, strictement franco-française : n’a-t-on rien écrit sur le sujet
dans des langues tout de même pas à ce point étrangères comme l’anglais ou
l’italien ?
Théâtre (bis). Jean-Pierre de
Beaumarchais, Les Grandes Répliques du
théâtre français (Larousse, 2000, 239 p., 245 F). De Hernani à Zaïre, du Soulier de Satin à
L’Amante anglaise, une centaine
d’extraits du répertoire classique et du répertoire moderne. L’idée n’est pas
mauvaise, et celui qui l’a eue est un descendant de Beaumarchais, auquel il a
consacré une biographie en 1996. Pas d’extraits à donner, ils sont tous dans le
livre.
Théâtre (ter).
Thomas-Simon Gueullette, Parades
extraites du Théâtre des boulevards,
présentées et éditées par Dominique Triaire (Espaces 34, 2000, 203 p., 88
F). Le volume réunit neuf pièces, courtes, à trois ou quatre ou cinq
personnages, qui constituaient le genre de la « parade », théâtre de
salon, au XVIIIe siècle. Elles sont extraites de l’édition de 1756
en trois volumes du Théâtre des
Boulevards attribuée à Thomas-Simon Gueullette… Jeux sur le langage, mime
des parlers populaires, rudesse des rapports entre membres de la même famille,
malentendus et quiproquos à outrance, accents burlesques, monde canaille, ces
trames pouvaient être jouées devant et avec tous les publics, elles
impliquaient le public lui-même, celui-ci devenant facilement acteur. Ce
théâtre de Salon est le lieu où les renversements de la société se jouaient
allègrement : Beaumarchais fut lui aussi un « auteur » de parades,
c’est-à-dire un plagiaire parmi d’autres de ces formes empruntées qui
circulaient de public en public. L’éditeur de ce choix de
« parades », Dominique Triaire, souligne la violence et la liberté de
ces pièces, « un monde sans foi ni loi, les bâtards de Don
Juan » ; il souligne également, avec raison, que c’est le lien
théâtral lui-même qui est en jeu, donnant au public lui-même la possibilité de
s’approprier la pièce, et « l’humour délirant de ces pièces que n’auraient
pas dédaignées les Marx Brothers ». La lecture des versions imprimées
demande à être imaginairement jouée, et donne lieu à des sortes de mimiques
mentales intéressantes, cocasses. L’avenir du vaudeville, l’usage bourgeois
souvent délirant du théâtre au XIXe siècle (de Labiche à Hoffman) semblent
trouver là leur banc d’essai historique.
Théâtres disparus.
Philippe Chauveau, Les Théâtres parisiens
disparus, préface de Claude Rich (Éditions de l’Amandier/Théâtre, Paris,
2000, 588 p., sans prix marqué). Il n’est pas donné tous les jours d’assister
à la naissance d’un usuel. Car malgré
les difficultés de consultation signalées plus loin, c’est bien d’un nouvel
usuel dont Philippe Chauveau est l’auteur. C’est d’ailleurs un bien joli livre
carré où les maquettistes n’ont pas eu peur des blancs, ce qui est bien
agréable en ces temps de tartines internettes. Ce pavé recense une centaine de
théâtres parisiens disparus ; l’auteur nous informe toutefois que ne
figurent pas les théâtres dits de société, souvent éphémères (dans les
châteaux, les salons, les hôtels particuliers), ni les théâtres de la foire,
qui ne furent que des baraques ou des tréteaux provisoires. Mais gageons que,
lorsqu’il les rencontre au cours de ses lectures, il en prend note pour son
usage personnel et qu’il finira bien un jour par nous faire partager ses
trouvailles. Il faut connaître les difficultés que soulèvent les recherches
dans le domaine des spectacles, trop longtemps négligés par les historiens
sérieux se contentant d’une documentation approximative quand elle n’est pas tout
simplement née de l’imagination de publicistes peu scrupuleux, pour mesurer la
somme de travail que représente le livre de Philippe Chauveau. Bien sûr, on y
trouve d’abord ce qu’on attend d’un tel ouvrage : théâtre par théâtre,
l’adresse exacte et tous les renseignements sur sa création, sa construction,
une gravure de la salle ou de la façade (un peu rare, l’icono), les créations,
les comédiens habituels, les recettes… jusqu’à la fin causée généralement par
l’absence de ces recettes. Mais ce ne serait là qu’un dictionnaire assez
monotone. Philippe Chauveau a le bon goût de raconter ces théâtres disparus et
de nous faire partager le réel plaisir qu’il a de les faire vivre. On ne
s’ennuie pas un seul instant à la lecture
de ces vies minuscules de lieux aujourd’hui déserts et surtout détruits.
Quand on aime Paris, on aime surtout ses fantômes : ils sont ici une
centaine. Malheureusement, l’auteur n’est jamais seul. Cette histoire des
théâtres parisiens, nous dit-il, cite plus de 10 000 noms. On entend d’ici les
cris de l’éditeur qui accepte, à la rigueur, de n’en garder que 1500
« parmi les plus marquants ». En effet, sur quatre colonnes, ils
occupent déjà plus de dix pages. Mais quelle belle occasion perdue de publier
un livre qui eût été irremplaçable ! D’autant plus que ces 1 500 noms sont
alignés sans aucun renvoi ! Qu’est-ce que cela peut nous faire que Charles
Gobin ou Lucie Massue figurent dans ce livre, si on ne sait pas où ? Chez
Bordas, en 1985, on avait été moins regardant avec le Dictionnaire des cafés-concerts du même auteur à la fin de l’album Music-Hall : neuf pages d’index sur
six colonnes pour à peu près 5 000 noms. Les
Théâtres disparus méritaient bien le double. Bref, comme bien souvent,
voici un excellent livre qu’il faut lire, car on y prend plaisir, mais qu’on ne
pourra pas consulter aussi facilement qu’on l’aurait souhaité.
Topographie. Province-Paris : topographie littéraire du XIXe siècle, actes du colloque de Rouen des 19-20 mars 1999, réunis
par Amélie Djourakovitch et Yvan Leclerc (Publications
de l’Université de Rouen, 2000, 447 p., 140 F). On n’attendait pas
de révélation de ce recueil au sujet éculé et on n’a guère été surpris. Les
historiens convoqués comme caution scientifique ou interdisciplinaire
rivalisent de platitudes, mettant surtout en évidence l’absence cruelle, dans
cette « topographie », d’un géographe ou au minimum d’études sur
l’incontournable historien géographe de la France du XIXe
siècle : Jules Michelet. Une réflexion sur le tableau de la France brossé
par Michelet et diffusé par l’école de la IIIe République aurait eu
au moins autant de pertinence ici que l’analyse des définitions du terme
« province » dans les dictionnaires du XVIIe au XIXe
siècles (au fait, faut-il vraiment prendre pour reflet de la doxa les définitions
des dictionnaires ?). Pour le reste, avouons-le, les littéraires nous ont
paru en petite forme. De nombreux articles tombent, infortunés, dans
l’explication de texte honnête et vaine, qui fait montre de la maîtrise
technique de leur auteur davantage que de son apport personnel à la
compréhension de cette « guerre des discours » évoquée par Yvan
Leclerc dans sa judicieuse et ironique postface. Il y a tout de même une
certaine perversité à mettre en évidence en postface les lectures intéressantes
qui auraient pu être faites de ce thème, et à réfléchir après coup à la logique
même de ce thème de colloque, dans le système parisiano-centré de la critique
universitaire. Au lieu de quoi on trouvera dans cet épais volume bien des
contributions engluées dans la lecture paraphrastique d’œuvres qui font trop de
la province un thème avoué pour qu’on puisse l’analyser aussi frontalement,
sans détour ni méfiance, en allant cueillir les citations comme on va aux
champignons. Délaissant ces lectures myopes, vrais réservoirs à leçons
d’agrégation, on se portera directement vers l’article de Nicole Mozet, qui
revient ici sur une question déjà amplement défrichée par elle ailleurs, pour
souligner l’intérêt de lire cette catégorie de la « province » chez
Balzac à l’aide du concept de civilisation, assimilé à un changement de plus en
plus valorisé à mesure que l’écrivain cède à une sorte de fascination pour le
travail du temps. Rappelant que la
province romantique ne recoupe nullement nos « régions », Nicole
Mozet propose de lire l’avènement de la province en tant que thème romanesque
comme manifestant la quête d’une « poésie du médiocre » dans la
nouvelle France bourgeoise. C’est probablement parce qu’il s’agissait bien
d’articuler politique et esthétique que l’analyse de la « parole »
parisienne et provinciale s’imposait, d’où sans doute la réussite de l’article
de Philippe Dufour, aussi vif et pertinent que le suggérait son titre
(« Du bruit dans le Landernau »), qui propose une réflexion bienvenue
sur le parler provincial comme laboratoire de la démocratie bourgeoise. À noter
enfin une étude de micro-histoire littéraire consacrée à la vie théâtrale
rouennaise, originale dans sa genèse (les travaux de maîtrise d’une équipe
d’étudiants de l’Université de Rouen), et précieuse à tous égards. Les
signataires, Claude Millet et Florence Naugrette, font ainsi la démonstration
que les travaux les plus modestes peuvent produire des textes utiles et
intéressants, pour peu qu’ils soient le fruit d’une démarche concertée et
raisonnée, à l’inverse précisément de la collection d’articles qui constitue ce
volume.
T’Serstevens.
Amandine Doré, L’Homme au t apostrophe (Durante,
2000, 167 p., 150 F). Une trentaine d’années
de vie commune donnent à la dernière épouse de t’Serstevens quelques droits à
évoquer l’attachement qu’elle éprouvait pour son mari. Elle le fait en
des termes touchants. Parfois, au détour d’une page émue, un portrait fuse
comme celui d’André Suarès qui « se rasait le haut du front auquel il
voulait donner la forme d’une voûte ogivale ». Mais ces traits acérés sont
rares et le ton reste le plus souvent élégiaque. On savait l’amitié qui liait
« t’Ser » à Cendrars, à Abel Gance ou à Mac Orlan. On n’en saura
guère plus à la lecture de ce témoignage. Il reste à écrire la biographie d’un
écrivain professionnel qui compte une cinquantaine d’œuvres publiées à son
actif et qui était, manifestement, un homme qui savait vivre.
Tzara. Tristan Tzara, le
Surréalisme et l’Internationale poétique, sous la direction de Jacques Girault et Bernard
Lecherbonnier (L’Harmattan, 2000, 108 p., pas d’indication de prix). Les
« Printemps poétiques de Villetaneuse » ont été consacrés en 1999 à
Tristan Tzara (après Aragon et Apollinaire). Ce volume en recueille les actes,
ensemble quelque peu disparate, comme il se doit. Henri Béhar, infatigable
tzariste, rappelle en quelques pages ce qu’on sait de la vie du plus remuant
des poètes roumains de sa génération, tandis que Norbert Bandier passe ses
rapports avec les Surréalistes à la moulinette (certains diraient au broyeur)
bourdieusienne. Gérard Durozoi évoque de manière un peu dédaigneuse Tzara et
les arts visuels tandis qu’Alain Cuénot, dans un article plus substantiel, fait
le point sur l’engagement politique de Tzara de 1944 à 1963. L’étrange et durable
passion de ce dernier pour Villon et ses textes, où il a voulu voir le produit
d’une pratique anagrammatique, est rappelée par Jacques Verger. Le reste du
volume est occupé par divers articles qui font rapidement le tour de
« quelques aspects de la littérature roumaine » à travers des auteurs
de langue française dont la diversité est frappante : Tzara, Isidore Isou,
Ghérasim Luca et Cioran n’ont pas énormément en commun, sinon ce choix du
français, et de la France pour y devenir écrivains. Du coup, on aurait aimé
voir quelque chose de plus approfondi sur Isou, qui n’est pas le moins
intéressant du lot. Notons une originalité de ces actes : ils se concluent
par une présentation du lauréat 1999 du Prix Tristan Tzara, Olivier Barbarant,
dont on peut lire ainsi l’« Ode à la cathédrale de Laon » extraite de
ses Odes dérisoires et quelques autres un
peu moins. Le lauréat de 1992 avait été Michel Houellebecq.
Vallès. Corinne Saminadayar commente L’Enfant
de Jules Vallès (Gallimard, Folio,
2000, 232 p., 47 francs). Dans une collection para-universitaire de bonne
tenue, un commentaire précis et informé du premier volet de la trilogie de
Vallès, assorti d’un dossier apportant quelques éclairages sur le contexte
historique et littéraire. Le commentaire n’échappe pas aux figures imposées par
ce type de collection, mais compense ces temps morts par des développements
plus subtils sur l’esthétique vallésienne, qui passeront probablement au-dessus
du public visé mais n’en sont pas moins intéressants. Malgré l’absence (regrettable)
d’illustrations, Corinne Saminadayar se tire bien de cet exercice plutôt
ingrat. Vallès aussi.
Venises. Sophie Basch, Paris-Venise 1887-1932. La « folie vénitienne » dans le roman français de Paul Bourget à Maurice Dekobra (Champion, 2000, 200 p., 290 F). Intéressante étude, et qui parvient à renouveler la connaissance d’un thème que l’on pouvait croire archi-connu. Le grand mérite de Sophie Basch est de s’être consacrée à l’examen de tout un corpus narratif « vénitien » peu étudié jusqu’ici, sinon ignoré : Bourget, Régnier, Lorrain, mais aussi Champsaur, Fersen, Comminges, Hermant, Bac, Toulet, Maizeroy, Toudouze, Soulages, Mauclair, Chadourne, Jacob, Jaloux, Dekobra, Frondaie, Ségur et même Mauriac. Ajoutons que l’auteur a l’avantage d’être également attentive à la peinture (Ziem, Whistler, Barbier, Dethomas, Mossa, Martini), voire au cinéma. Excellente idée, par exemple, que d’avoir reproduit, au milieu du livre, diverses gravures de Pastré, Serveau et Franken illustrant des romans vénitiens parus entre les deux guerres. Sophie Basch n’ignore pas non plus l’italien, ni toute la littérature et critique italienne sur le sujet. Cela lui permet d’ailleurs de noter au passage que, mis à part Régnier et Rolfe, la plupart de ceux qui ont écrit sur Venise ont allègrement estropié l’italien. Habitude qui perdure aujourd’hui avec certains écrits de notre médiologue national Régis Debray, qualifiés d’« apothéose de la cuistrerie ». Une étude comme celle-ci était en vérité bien nécessaire, car, comme le souligne Sophie Basch, c’est en France qu’a vu le jour la plus importante quantité de romans situés à Venise. Certains éléments en avaient, on le sait, déjà été esquissés par Émilien Carassus dans le chapitre de sa thèse sur le snobisme consacré à la « folie vénitienne ». Mais Sophie Basch, par l’analyse de tout un corpus peu connu, et par l’ampleur de sa réflexion (qui fait également intervenir Rilke, Barrès, d’Annunzio, Mann, Rolfo, James, Hofmannsthal), parvient à renouveler complètement le sujet. Elle ne néglige pas pour autant des auteurs plus considérables, soulignant au passage, par exemple, que « Proust demeure [...] fondamentalement étranger à Venise ». Mais Proust et Barrès ne sont nullement les seuls à avoir cédé à la fiction vénitienne, et nous avons avec ce livre une étude précise et détaillée de cette « comète largement inexplorée ». À côté de la Venise fascinante et délétère de certains, il y a aussi une Venise ironique, celle de Toulet et du curieux comte de Comminges, par ailleurs capitaine de cavalerie légère et auteur d’ouvrages hippologiques. Un cas particulier est celui de Bourget, qui a en quelque sorte inauguré le sujet, mais sans profondeur. « Bourget n’était décidément pas fait pour Venise », note Sophie Basch, qui ajoute : « entre 1887 et 1932, Bourget n’a rien appris sur Venise » (une petite erreur : les « belles madames aux médiocres Reboux » stigmatisées par Fersen ne font sans doute pas référence, comme le croit l’auteur, au pasticheur Paul Reboux, mais bien à Caroline Reboux, modiste célèbre avant 1914 pour ses chapeaux). Bibliographie et index complètent cet