EN SOCIÉTÉ

Bulletins et revues

Alain. Bulletin de l’Association des Amis d’Alain, n° 89, juin 2000 (La Menuiserie, 52 passage du Bureau, 75011 Paris). « Propos d’un normand » sur la pédagogie républicaine : voilà comment on pourrait sous-titrer ce bulletin qui réunit des textes d’Alain de 1906 à 1934 sur l’éducation en France, telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être, ainsi qu’un aperçu du parcours du maître – exemple vivant et frappant de ses théories, ou de l’importance des humanités dans la formation de sa pensée philosophique. Les textes réunis ne sont pas inédits (l’Institut Alain est en train de publier l’intégralité des Propos d’un normand), mais ils sont mis en lumière de manière nouvelle. Ce numéro constitue une sorte de manuel de savoir-penser pour les enseignants de lycée, avec qui les Amis d’Alain souhaitent un rapprochement : mais si les pensées d’Alain sont énoncées de manière claire – pédagogique – et dans un style parfois décrié, leur contenu semble un peu daté et appartient à la fin de ce dix-neuvième siècle qui n’en finit pas.

 

Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire, n° 12, octobre-décembre 2000 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). Au sommaire, un érudit article d’érotique transcendantale d’Antoine Fongaro consacré à l’unicorne de la sixième strophe de « L’Ermite » (Alcools), une mise au point d’Helmut Werner sur Les Exploits d’un jeune don Juan comme « traduction libre [c’est le cas de le dire] ou adaptée » d’un ouvrage érotique allemand par Apollinaire, des informations diverses sur des texticulets plus ou moins inédits du même, etc. Parmi les informations finales, de savoureuses « traductions » anglaises trouvées sur le moteur de recherche Alta Vista (exemple : Apollinaire à la Santé = Apollinaire with health ; je ne me sens plus moi-même = I don’t smell myself anymore). Le rédacteur anonyme de la notule se demande comment traduire dans ces conditions « il n’y a plus qu’à tirer l’échelle ». Histoires littéraires est fière de contribuer, dans la mesure de ses faibles moyens, à une œuvre de crétinisation nécessaire. Suggérons par conséquent une formule élégante, à la fois sobre et de bon goût : there is no more to shoot the ladder.

 

Bucher (Jeanne). Supérieur Inconnu, n° 19, octobre-décembre 2000 (9 rue Jean-Moréas, 75017 Paris). Dans cette revue d’inspiration surréaliste, fondée par Sarane Alexandrian en 1985 et reprenant un projet avorté d’André Breton, on trouve, à côté de poèmes et de textes de création, de substantiels dossiers intéressant l’histoire littéraire. Citons ceux sur Michel Fardoulis-Lagrange (n° 3), Gherasim Luca (n° 5), Georges Hugnet (n° 7), Camille Bryen (n° 8) et Joyce Mansour (n°9). Ce numéro se signale par un riche dossier sur « Celle qui sort de l’ombre, Jeanne Bucher ». Personnalité hors série, Jeanne Bucher (1872-1946) est d’abord évoquée par sa petite-fille Muriel Jaër dans un long article précis et documenté, qui constitue un vivant portrait. On a ainsi une idée plus exacte de cette femme qui était surtout connue par sa galerie et par son action en faveur de l’art contemporain. Ce fut sa véritable vocation, et la liste des artistes qu’elle soutint est éblouissante : Miró, Braque, Picasso, Gris, Ernst (dont elle édita deux livres), Masson, Tanguy, Picabia, Mondrian, Giacometti, Lipchitz, Chirico, Vieira da Silva, mais aussi Bauchant et Lurçat, Motherwell et Tobey. Soutien qui alla même, dans le cas de Kandinsky et de Staël, à une aide matérielle et morale qui se révéla indispensable. Mais il y avait, dans la vie de cette femme énergique, un drame caché. Issue d’un milieu alsacien étriqué, où elle avait passé une enfance malheureuse, Jeanne Bucher s’était mariée en 1895 avec le musicien Fritz Blumer (dont elle divorcera en 1920). Se place alors un événement qui est la véritable révélation de ce dossier : la folle passion qui, de 1900 à 1906, l’unit au poète Charles Guérin, lequel lui écrivit près de 2000 lettres d’amour. En 1907, Jeanne Bucher s’imposera de renoncer à cette liaison avec Guérin, qui mourut peu après d’une méningite. Il s’agit là d’un aspect de sa vie que l’on ne connaissait guère et qui est illustré par des lettres et des poèmes de Guérin, ainsi que par des extraits du Journal intime de Jeanne Bucher – tout cela inédit. Amour aussi violent que tourmenté, qui fut pour Guérin une torture et hâta probablement sa mort. Quant à Jeanne, non moins torturée, elle ne put jamais se consoler. Près de trente ans après la mort de Guérin, elle lui écrivit une lettre pour lui dire que leur amour « avait nourri un autre amour plus puissant, plus vaste, qu’elle avait dirigé vers l’Art, vers les artistes, vers les autres » (M. Jaër). L’intérêt de tous ces documents est vif, comme celui des photographies illustrant le dossier, qui comprend des lettres inédites de Rilke à Jeanne Bucher.

 

Caillois. Europe n° 859-860, novembre-décembre 2000, Roger Caillois. Depuis sa mort en 1978, Roger Caillois a suscité beaucoup d’études et de numéros de revues. Ce numéro d’Europe, organisé par Odile Felgine, est riche. Entre beaucoup d’autres, Laurent Jenny renouvelle la question de Caillois et du Surréalisme par un parallèle éclairant entre Dali et Caillois ; Marina Galletti précise la place de Caillois dans le groupe Acéphale. Claude Pérez montre que la Naturphilosophie et le romantisme allemand n’ont jamais été totalement conjurés par ce rationaliste. L’étude la plus inattendue est celle d’un physicien, Vincent Fleury, qui, grâce à des découvertes postérieures à la mort de Caillois, corrobore ses intuitions sur la fascinante dendrite. Il eût été sensible à cet hommage. Deux réserves : les inédits publiés ici n’ont guère d’intérêt, hormis le fragment d’un Jules César que Stéphane Massonet relie au Ponce-Pilate de 1961. Surtout, on s’attriste de voir, au seuil d’un numéro réussi, réimprimer trois pages de platitudes de Jean d’Ormesson.

 

Colette. Antagonismes. Cahiers Colette n° 22, 2000 (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye). Trois volets dans ces cahiers : inédits, témoignages et études. Parmi les premiers, trente-trois lettres ou cartes postales adressées par Colette, « sa vieille amie », à Renaud de Jouvenel, fils d’Henry, entre 1922 et 1952, et un ensemble d’articles rédigés par Colette et parus dans Marie-Claire entre 1939 et mai 1940 : « Les conseils d’une femme gourmette et gourmande », « Le Courrier du cœur ou Colette conseillère conjugale » – textes légers, futiles, mais dignes d’intérêt pour le regard porté par une femme moderne sur la société d’avant-guerre. Les témoignages de Marcelle Auclair (créatrice de Marie-Claire en 1937), Maurice Martin du Gard et Paul Léautaud évoquent leur rencontre avec la femme plus qu’avec l’écrivain. Plus intéressante est l’étude de Marine Rambach, dont l’analyse des principales critiques littéraires de Le Pur et l’impur (intitulé Ces plaisirs jusqu’en 1941) montre l’évolution des mentalités dans la société française des années trente à nos jours. L’ouvrage, qui reçut un accueil très réservé lors de sa parution en 1931 – la question morale était alors au cœur de la critique –, est pratiquement oublié les années suivantes pour être finalement réhabilité dans les années 70 avec le développement des mouvements féministes et la libération sexuelle. Si le livre est passé aujourd’hui du statut de « livre maudit à celui de texte phare », la polémique est toujours présente et Marine Rambach regrette l’absence de cette référence dans nombre d’études et de travaux universitaires. L’ensemble des critiques parues dans la presse en 1932 sont reproduites intégralement. À noter l’article de Marguerite Boivin commentant les principaux discours du capitaine Colette, candidat républicain aux élections cantonales de 1880. La Société des Amis de Colette vient également de publier, de Marguerite Boivin, La Maison de Sido, préface de Claude Pichois.

 

Courier. Cahiers Paul-Louis Courier, n° 7, mai 2000 (Société des Amis de Paul-Louis Courier, 3 rue des Cigognes, 37550 Saint-Avertin). Défense et illustration de Courier : le « pamphlétaire et épistolier français » du Petit Robert (1995) est – affirme l’éditorial du secrétaire général de ses Amis, Jean-Pierre Lautman – un « auteur véritable ». Dont acte dans ces Cahiers ? Il semble malheureusement que non : le style du pamphlétaire gagnerait à être étudié en tant que tel. Car si l’on connaît sa vie (une biographie, dont une partie est reproduite ici, est due à J.-P. Lautman) et ses amis de l’époque (François Haxo, auquel un article est consacré), on connaît mal son œuvre. Que dire du long article, traduit de l’italien, de Vittore Collina sur « La Pensée politique dans les pamphlets », sinon qu’il recense les thèmes de Courier sans en aborder le style. A vos plumes et, comme le dit le texte de la troisième de couverture, emprunté à Courier lui-même (Pamphlets des pamphlets) : « Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir… »

 

Daudet. Le Petit Chose. Bulletin de l’Association des Amis d’Alphonse Daudet, n° 83, 1er semestre 2000 (Mairie, 13990 Fontvieille). Le bulletin s’ouvre sur un article de Bernard Paire sur Charles-Marie Lefebvre, qui aurait été le modèle du Sous-préfet aux champs, une des plus célèbres de ces Lettres de mon moulin que Paul Arène a signées du pseudonyme Alphonse Daudet. Une étude sur « Le Poète et la poésie dans Le Petit Chose », signée Silvia Disegni. Un compte rendu de la vente de la collection de Philippe Zoummeroff à Drouot, au cours de laquelle furent dispersés d’importants manuscrits de Daudet et des livres provenant de la bibliothèque de Julia Daudet. Enfin, deux études : « L’Écriture remède de la douleur » par Michel Branthomme, et « Daudet, romancier d’une vision entropique de la réalité » par Roland Audigier.

 

Dumas. Cahiers Alexandre Dumas, n° 27, 2000, Alexandre Dumas : 1870, l’entrée dans l’éternité (Château de Monte-Cristo, 1 avenue Kennedy, 78560 Le Port-Marly). Très intéressante livraison. Autour de la dernière photographie connue du romancier, prise à Madrid et dont la plaque a été acquise récemment par la Société des Amis d’Alexandre Dumas, ont été rassemblés différents textes mettant en exergue ce document iconographique. Cette photographie montre le vieux Dumas, méditatif et concentré, semblant dicter un récit à une jeune fille écrivant sur un guéridon. Articles de journaux, lettres, inventaire après décès constituent l’essentiel de ce bulletin dont l’intérêt ne faiblit à aucune page. Une documentation souvent inédite et toujours parfaitement présentée. La Société des Amis d’Alexandre le grand s’est donné pour buts de « rassembler les amis français et étrangers fervents de la personnalité et de l’œuvre de Dumas père […], se consacrer à la connaissance de la vie et de l’œuvre de l’écrivain, à la diffusion de ses ouvrages par le moyen de publications et conférences ». Objectif atteint.
 

Fourier. Minaria helvetica, La Forge de Montagney-Franche-Comté, n° 20, 2000 (Société suisse d’histoire des mines, Schweizerische Gesellchaft für historische Bergbauforschung, Naturhistorisches Museum, Abteilung Mineralogie, Augustinergasse 2, CH-4001, Basel, Suisse). Une curiosité que ce numéro principalement dû à des historiens spécialistes de la mine. Si l’on creuse, on découvre deux articles – très biographiques et sensiblement sur le même sujet – de membres de l’Association d’études fouriéristes venus se joindre à ceux de l’Association des Amis de la Forge de Montagney. Le rapport ? Fourier a voulu réaliser son projet utopique de colonie sociale à Condé-sur-Vesgre : ce projet, annoncé dans Le Phalanstère du 15 novembre 1832, est activement soutenu par un groupe de militants de la première heure (dès Le Traité d’association domestique-agricole paru en 1823), dont deux femmes de lettres, liées au directeur de la Forge de Montagney, Nicolas Gauthier : Clarisse Vigoureux (sa fille) et Clarisse Coignet (nièce de la précédente). La première, figure marquante du fouriérisme, a participé à la création du Phalanstère (son fils, Paul Vigoureux, n’est qu’un prête-nom) et a écrit un livre en réponse à Lamennais, Parole de Providence, paru en 1834. La réalisation concrète du phalanstère n’eut jamais lieu ; il reste la littérature de ces deux militantes.

 

Gautier. Bulletin de la Société Théophile Gautier, n° 21, 1999 (Université Paul-Valéry, Route de Mende, 34199 Montpellier). Livraison dense, qui donne les textes d’un colloque (organisée par la Société Théophile Gautier et le Centre d’études romantiques et dix-neuviémistes de l’Université Paul-Valéry) qui s’est tenu à Maisons-Laffitte en juin 1999 sur le thème « Héritiers et héritage de Théophile Gautier ». On retiendra surtout une étude de Catherine Caviglio-Faivre d’Arcier sur le vicomte Charles de Spœlberch de Lovenjoul et l’édition des Poésies complètes de Gautier ; « Gautier, voyant du Symbolisme » par Loïs Cassandra Hamrick ; « Villiers lecteur de Gautier » par Sarga Moussa ; « L’Héritage de Théophile Gautier en Belgique : l’esthétique de La Jeune Belgique » par Marcel Voisin ; « Théophile Gautier, les pompiers et la fin du siècle » par Wolfgang Drost. Dans un avant-propos, François Brunet évoque les événements et les réactions qui se produisirent à la mort de Gautier : tout en précision et en justesse. Ce n’est pas le cas de l’étude sur Heredia, « disciple ou rénovateur de la transposition d’art de Théophile Gautier » : le nom du poète des Trophées est constamment orthographié avec les deux accents aigus qui crispaient celui qui le portait.

 

Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 128, octobre 2000 (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Ce numéro est presque entièrement consacré à la réalisation d’un travail des Gidiens : la mise au point d’un CD-Rom de l’édition génétique des Caves du Vatican par Alain Goulet et Pascal Mercier, qui signent chacun deux articles dans cette livraison. Le support multimédia s’imposait pour cette première édition génétique électronique réalisée en France (selon Alain Goulet) : les résultats de sa longue recherche prennent place sur un support propre à contenir tous les états du texte sur divers matériaux, facile à consulter et à mettre à jour. Pascal Mercier livre les premiers bilans que permet le CD-Rom : les variantes de la dernière étape de rédaction de Gide (entre les Cahiers et la première mise au net) et la liste de tous les personnages de cette « sotie », avec les modifications d’un état du texte à l’autre. Une curiosité en fin de bulletin : le « Calcul du degré de la créativité artistique chez Mallarmé, Gide et Valéry » par Eugène Michel, selon des formules mathématiques élaborées. On s’en doute, Gide l’emporte. Enfin, d’une grande utilité pour les intéressés, les tables et l’index 1998-2000 des bulletins 117 à 128.

 

Goncourt. Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n° 7, 1999-2000 (Société des Amis des frères Goncourt, 6 rue du Moulin de la Pointe, 75013 Paris). Un numéro plantureux avec des documents de premier ordre : les lettres de Paul Alexis à Edmond, d’abord. Ils se sont rencontrés chez Flaubert dès 1876. Alexis se met en frais pour séduire le Maître dont il sera plusieurs fois l’adaptateur au théâtre, en collaboration avec Méténier. Relations difficiles puisque Goncourt connaît bien l’indéfectible amitié qu’Alexis porte à Zola. Ces lettres sont bien mises en perspective par Silvia Disegni, qui fait d’abord d’Oscar Méténier un commissaire de police, avant de le rétrograder pertinemment dans une note de la page 40 (il n’était que le « chien » du « quart d’œil »). Pierre-Jean Dufief livre ensuite la correspondance Goncourt-Montesquiou : les flatteries de l’aristocrate sont évidemment d’une autre nature que celles de l’ami Trublot. Montesquiou a des arguments qui vont droit au cœur du bibliophile. Savoureux moment où Goncourt sollicite un des mythiques exemplaires des Chauves-Souris qu’il veut faire relier de « vélin blanc » par Pierson et orner d’« un croqueton » de Whistler (c’est finalement La Gandara qui décorera la reliure d’un portrait de l’auteur). Des études stimulantes et une riche glane de miscellanées goncourtiennes.

 

Guérin. L’Amitié guérinienne. Bulletin périodique des amis des Guérin, n° 179, été 2000 (Route de Prades, 81220 Saint-Paul-Cap-de-Joux). Cette livraison vaut surtout par les tableaux généalogiques de la famille de Guérin du Cayla depuis le milieu du XVIe siècle, établis et présentés par Louis Albarel. On y trouve aussi la suite de l’étude d’Antoinette et Jacques Sangouard sur « Musique et danse autour d’Eugénie et Maurice de Guérin ». Les auteurs ont établi la liste des morceaux composés par Eugénie, essentiellement des cantiques et des romances, et espèrent la découverte, dans des archives privées, de nouveaux manuscrits musicaux des Guérin. Les compositeurs que les Guérin et leurs relations de Gaillac, d’Albi, et de Lisle-sur-Tarn appréciaient étaient « Chopin pour les valses, Dussek et Steibelt sur les sonates ». Sur le dernier nommé, on rappelle qu’il est présent dans César Birotteau, ainsi que dans les Mémoires d’Outre-tombe. On appréciera le souci du détail iconographique, puisqu’un piano d’époque est photographié dans cet article nourri d’érudition et de connaissance parfaite de la vie provinciale sous la Monarchie de juillet. Une liste des compositeurs cités et une table des exemples musicaux relevés dans les archives disponibles complètent le travail de M. et Mme Sangouard. Comme à l’accoutumée, le bulletin se termine par la bibliographie guérinienne, avec le rappel de l’ouvrage de Mme Huet-Brichard, Maurice de Guérin, imaginaire et écriture, dont le prix excessif peut dissuader les éventuels lecteurs.

 

Guide. Guide Nicaise des Associations d’Amis d’auteurs (Librairie Nicaise, 2001, 254 p., 150 F). La librairie Nicaise (Boulevard Saint-Germain, Paris) publie un guide essentiel pour ceux qui s’intéressent aux amis d’auteurs. L’avant-propos de J.-E. Huret souligne cette nécessité, car un guide aussi spécialisé n’existait pas. L’éditeur a choisi l’ordre alphabétique par auteur : l’amateur et le chercheur atteignent ainsi directement leur objet, à qui est dédiée une ou deux associations. Chaque fiche comporte adresse, personne à contacter, activités de l’association. Grâce à cet outil, les recherches, universitaires ou autres, peuvent être facilitées. Le guide met en contact deux mondes qui ne se côtoient pas souvent. Mais que de possibilités, en réalité ! L’association d’amis, souvent en province, constituée de passionnés, érudits ou amateurs, parfois liée à une maison d’auteur, recèle des informations biographiques ou bibliographiques précieuses, voire un fonds d’archives inexploré. J.-E. Huret esquisse ainsi une « petite sociologie » des associations d’amis (183 auteurs pour 210 associations), dont le rôle patrimonial est également de plus en plus reconnu. Ce lieu (virtuel) de réunion des associations qui ont été exposées fin novembre 2000 à la librairie Nicaise sera complété par un site Web mis à jour régulièrement et consultable gratuitement sur le site des éditions Gallimard. Actuellement, il n’est pas encore disponible. Mais la version papier, oui.

 

Han Ryner. Les Messages de Psychodore. Bulletin de liaison du Cercle Han Ryner, n° 89 et 90, septembre 2000 (BP 312, 73103 Aix-en-Savoie). Silence et dors.

 

Houellebecq. Les Amis de Michel Houellebecq, n° 5, novembre 2000 (122 rue de Javel, 75015 Paris). Petit bulletin de 16 pages agrafées, mais qui est loin d’être dépourvu d’intérêt. Par-delà les discussions sur l’œuvre de Houellebecq, on a ici quelque chose qui change agréablement de tant de bulletins de « sociétés d’amis » et qui est assez nouveau : les articles sont en majorité dus à des « non professionnels », entendez de simples lecteurs, d’origine apparemment diverse et qui ont tenu à témoigner de leurs réactions face à l’œuvre du romancier-poète. C’est ainsi que G. Le Gousse écrit : « Le rôle des écrivains n’étant plus d’enfermer le réel dans une passivité plus ou moins conformiste, mais de le changer activement, et ce par la diffamation : peut-on encore parler ici de littérature ? » Nombreuses critiques contre la joyeuse société capitaliste libérale, qui constitue notre « bel aujourd’hui »… Parfois, de curieux dérapages. Ainsi : « Dans son livre Les Aventures de la liberté, Bernard-Henri Lévy démontre magistralement que les procès staliniens et les insultes fascistes, visant à néantiser autrui, ont leurs racines chez les surréalistes ». Staline et Mussolini, ces ingénus, nous avaient donc caché qu’ils s’étaient inspirés de Breton ! Peut-être serait-il bon, cependant, de ne pas trop croire sur parole (c’est le mot) les gourous médiatiques et de potasser non pas l’histoire littéraire, mais l’Histoire tout court ? D’un entretien avec Houellebecq, cette réplique : « Oui, seules les classes moyennes m’intéressent, en fait. Les pauvres et les riches ne m’intéressent pas, ni les artistes ». De l’humour aussi, çà et là, comme dans cette lettre d’un lecteur : « Si Houellebecq me lit, qu’il sache à nouveau que je regrette de ne pas avoir assumé ma première rencontre avec lui, pour cause d’ivresse ». L’auteur des Particules élémentaires saura-t-il résister au succès ? Quoi qu’il en soit, son œuvre est là et semble susciter, à elle seule, plus de réactions et de discussions que les moutures dont les Sollers, Orsenna, d’Ormesson et autres Grandes-Têtes-Molles-Très-Parisiennes s’obstinent à nous régaler.

 

Jammes. Touny-Lérys à Francis Jammes : Correspondance. Bulletin de l’Association Francis Jammes n° 31, juin 2000 (Maison Chrestia, 7 avenue Francis Jammes, 64300 Orthez). Animée par Michel Haurie, l’Association Francis Jammes est active. Hospitalière aussi, car la Maison Chrestia, à Orthez, réserve le plus cordial accueil aux visiteurs et aux chercheurs. Tout en rassemblant un fonds d’archives considérable et d’un grand intérêt (manuscrits, lettres, livres, articles de presse, documentation, etc.), elle publie régulièrement des bulletins monographiques. Le dernier rassemble les lettres inédites de Touny-Lérys à Jammes, correspondance hélas à sens unique, car les réponses du poète d’Orthez demeurent introuvables. Est présenté ici un ensemble de lettres échelonnées de 1900 à 1936, comportant cependant une lacune entre 1911 et 1927. Le gros de ces lettres se situe avant 1914, quand le jeune Touny-Lérys s’affirmait comme l’admirateur et le disciple de Jammes, à qui l’unissait le goût d’une vie bucolique et simple. De nombreuses lettres sollicitent la collaboration de Jammes aux revues Gallia et Poésie, ou son aide pour publier des vers au Mercure de France, puis tentent d’obtenir une préface de lui à La Pâque des Roses (1909). Féru de Samain et de Charles Guérin, Touny-Lérys est un représentant de cette « Renaissance provinciale » (Michel Décaudin) qui se manifesta aux alentours de 1905 et prit ses distances avec le Symbolisme finissant. Intimiste, il l’est tout naturellement, avec des accents qui rappellent aussi, parfois, le Barbusse des Pleureuses. Toutefois, il n’avait ni la sensualité de Jammes, ni sa malice. Celui-ci, ayant, dans sa préface à La Pâque des Roses, qualifié d’« inhabile » la poésie de son fervent admirateur Touny-Lérys, dans une lettre, s’empare de cet adjectif pour le revendiquer et le justifier longuement. Considérations qui firent peut-être sourire Jammes, dont il est regrettable qu’on ignore les réponses, car elles tempéraient peut-être par quelques grains de sel les déclarations prolixes du poète de Gaillac. Peut-être aussi était-il parfois impatienté par les incessantes demandes dont celui-ci l’accablait. Cette correspondance constitue néanmoins un intéressant document pour mesurer l’influence de Jammes, qui fut aussi profonde que variée, puisqu’elle s’exerça aussi bien sur un Touny-Lérys que sur des poètes comme Fargue, Levet et Larbaud. Et, puisque nous parlons de Jammes, souhaitons qu’on donne enfin un jour la correspondance – d’un tout autre registre – qu’il échangea avec Charles Guérin, correspondance dont l’Association Francis Jammes, sauf erreur, conserve une copie établie par Yves-Gérard Le Dantec.

 

Mallarmé. Bulletin des Amis de Stéphane Mallarmé, n° 2, octobre 2000 (Musée Mallarmé, 4 quai Mallarmé, 77870 Vulaines-sur-Seine). On ne trouvera dans ce bulletin ni articles ni documents, mais une bibliographie très fouillée (dont un ouvrage paru chez Boombana Publications, à Mount Nebo, Australie !), des publications touchant Mallarmé parues depuis fin 1998, y compris en anglais. Plus pointu encore, une liste des publications à paraître – ceci pour les spécialistes haletants d’impatience – ainsi que des thèses récentes. La liste des « projets en cours » peut intéresser au-delà du cercle étroit des mallarmistes. Des avis de recherche et un mot sur une exposition pour boucler le tout. Le rédacteur du bulletin, Gordon Millan, demande aux lecteurs de fournir des idées sur l’avenir de cette publication à mallarmé@cg77.fr

 

Matricule. Matricule des Anges, n° 32, 2000 (BP 225, 34005 Montpellier Cedex 1). Le Matricule des anges a multiplié cette année ses participations à la vie littéraire : animations de débats (salons du Livre, de la Revue, de Montreuil et d’ailleurs), organisation de lectures, etc. C’est signe de bonne santé. Le journal poursuit aussi son activité critique, qui le fait parfois considérer comme magazina non grata par quelques institutions éditoriales. En ce qui concerne l’histoire littéraire, on a lu des articles, des portraits ou des entretiens consacrés à Maurice Magre, Jeanne Tripier, Armand Lunel, René Godenne (anthologies des nouvelles du XIXe siècle), Alfred Delvau (par René Fayt), Georges Hyvernaud, Jacques Besse, Denton Welch, Pierre Louÿs (par Robert Fleury), Hubert Juin, Erik Satie (par Ornella Volta), Jean de La Varende, Charles Nodier, Jules Huret, Pierre Jourde, Georges Perin (par Catherine Boschian). La rubrique consacrée aux égarés et aux oubliés proposait des pages sur Marcello-Fabri, René Allendy, Maurice Dekobra et Michel Lebrun. Les présentations d’éditeurs ont mis sous les feux de la rampe Jean Le Mauve, Michel Chandeigne, Olivier Cohen, Gérard Pfister. Fermez le ban.

 

Milosz. Cahiers de l’Association Les Amis de Milosz, n° 39, 2000 (6 rue José-Maria de Heredia, 75007 Paris). Connaissez-vous Milosz ? L’interrogation de l’éditeur des Cahiers, André Silvaire, est toujours d’actualité. Heureusement, l’association des Amis de Milosz, menée par Janine Kohler, apporte avec cette nouvelle livraison des éléments de réponse aux néophytes. Après les inédits, passage presque obligé des bulletins des associations d’amis, un article de Stanley M. Guise, tiré de sa thèse, analyse les sources spirituelles de Milosz, de Gœthe à Swedenborg, en passant par la Bible ou la Kabbale : dès l’article suivant (en réalité une allocution prononcée lors de la commémoration de la mort de Milosz en mai dernier) se pose la question des limites d’une telle recherche, trop intertextuelle… Quand on connaît le mysticisme de l’auteur, comment évaluer les sources de sa connaissance, objectivement ? Plus objectif, et plus tangible, l’usage nationalisant de Milosz, évoqué à deux reprises : il transparaît à travers le discours de l’ambassadeur de Lituanie en France, lors de la même cérémonie de mai 2000, et il contamine la réception de l’auteur dans les années 20 et 30, révélant le désintérêt des critiques lituaniens et leur esprit partisan, qui leur fait souvent réduire l’œuvre à la question de l’identité nationale. On peut toujours se rattraper en lisant les deux nouvelles anthologies de poésie française, signalées en dernière partie, qui intègrent (enfin) Milosz : celle de Michel Décaudin en Poésie Gallimard et celle de Michel Collot en Pléiade.

 

Naturalisme. Les Cahiers naturalistes n° 74, 2000, « L’écriture naturaliste » (BP 12, 77580 Villiers-sur-Morin). Une livraison dense mais contrastée des Cahiers naturalistes, centrée sur l’esthétique naturaliste. Ce n’est pas dans cette série de textes issus d’un colloque ontarien de 1998 que l’on rencontrera les réflexions les plus riches, en dépit de sujets prometteurs (les contraintes de la série, la structure parasitaire, la récurrence des personnages chez Zola, la reprise de l’incipit dans les nouvelles de Maupassant). Force est de constater que trop d’auteurs s’arrêtent en route, rechignant à tirer eux-mêmes quelque sens de leurs observations pertinentes, tandis que d’autres s’élancent imprudemment sans prendre la peine de définir leurs concepts (celui de « série » notamment, pourtant singulièrement productif en notre siècle, sans revenir même sur son rapport à la paralittérature, méritait mieux qu’une définition provisoire jamais remaniée). C’est sans grand plaisir qu’on prend connaissance de certaines conjectures psychologisantes sur le paradigme de l’enfant unique dans la vie et l’œuvre de Zola, avec surprise qu’on voit d’aucuns confondre leurs propres images et les textes pour broder sur l’importance d’un personnage, Tante Dide, qu’on s’acharne à trouver central pour de mauvaises raisons, à l’instar d’ailleurs du personnage de l’enfant, maltraité dans un autre article. On retiendra néanmoins, dans cette série de réflexions inabouties, l’article de Robert Lethbridge sur la dimension résiduelle de Pot-Bouille, qui démonte finement l’entreprise zolienne d’adultération générique dans cet opus décalé des Rougon-Macquart. Et c’est au sein d’une autre série, celle des Villes, que Jacques Noiray et Michel Gosmes sont allés, pour leur part, chercher la matière de textes décisifs produits hors colloque, l’un consacré à l’imaginaire de la politique dans Paris, l’autre sur le statut de la science. Singulier par sa méthode et son objet, le travail que Jean-Marie Seillan consacre aux interviews de Huysmans tranche également sur l’approximation de certaines études. La section des études historiques, pour sa part, marche toute seule, avec de nombreuses lettes inédites, une étude de René-Pierre Colin sur l’éditeur Savine, une autre de François-Marie Mourad sur Zola lecteur de Napoléon III. Il nous semble que les grandes réussites de ce volume prouvent a contrario l’échec relatif d’une démarche bien parcellaire qui consiste à bêcher un coin de texte point trop fréquenté en espérant y dégotter le génie des trésors herméneutiques cachés, pour parodier Michelet. C’est au contraire dans la précision de l’analyse de détail historique d’une part, dans l’ampleur assumée de fortes études de « constructions imaginaires » d’autre part, que se tracent les voies les plus sûres, et ce numéro des Cahiers naturalistes y entraîne parfois avec un certain bonheur.

 

Paulhan. Société des lecteurs de Jean Paulhan, bulletin n° 23, octobre 2000 (2 rue de Fleurus, 75006 Paris). Dans son dernier numéro – qui a paru peu de temps avant la disparition de Roger Judrin –, la Société des lecteurs de Paulhan présente un compte rendu détaillé de l’Assemblée Générale du 27 mai précédent, qui s’est tenue chez le peintre Michel Faublée. Elle fait état de l’accueil reçu par les correspondances parues de Paulhan (avec Marcel Arland ou Jean Giono) et de l’état d’avancement de celles à paraître (avec Franz Hellens, Georges Perros, André Pieyre de Mandiargues, Jean Dubuffet ou Yolande Fièvre). Par ailleurs, ce bulletin fait l’inventaire détaillé des récentes éditions et rééditions d’ouvrages de Paulhan, ainsi que des thèses qui lui sont consacrées et du Colloque de Cerisy, « Paulhan : Le Clair et l’Obscur ». Claire Paulhan fait le bilan des travaux de l’Imec sur l’année écoulée. On apprend la publication en 2001 de la correspondance Paulhan-Max Jacob, à laquelle travaillent Ann Kimball (qui a publié la correspondance Cocteau-Jacob) et Patricia Sustrac, et en 2002, du premier volume de la correspondance Paulhan-Joë Bousquet, par les soins de Paul Giro qui annonce aussi une biographie de Bousquet. Le prochain Cahier Jean Paulhan consistera en la correspondance entre ce dernier et Jean Guéhenno, présentée et annotée par Jean-Kely Paulhan. Enfin, on lira avec plaisir les « amusettes » et l’étonnante lettre qu’a adressée récemment à Paulhan « [s]a vieille amie Rachel ».

 

Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 91, juillet-septembre 2000 (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris). On compterait sur les doigts d’une main, et encore, les écrivains français prêts aujourd’hui à mourir pour leur patrie. Sans doute parce qu’il n’y a plus de patrie, ou parce qu’il n’y a plus d’écrivains. Le 1er août 1914, un homme quittait pourtant sans regret ses manuscrits pour rejoindre ses conscrits : « Ce que je vais voir est tellement plus important que tout ce que j’ai écrit : je vais assister à de tels événements que ce que j’écrirai, au retour, dépassera tout ce que j’ai fait jusqu’ici ». Cet homme, « parti là-bas comme un fou » (Jacques Copeau), ne reviendra pas. Péguy meurt le 5 septembre 1914 au champ d’honneur, dressé seul, face à l’ennemi, défiant la mitraille (ainsi le montre une bande dessinée des Trois Couleurs, intitulée « Un admirable exemple : la mort du poète »). La légende du Poète-mort-au-champ-d’honneur est immédiatement installée : « le voilà sacré », écrit Barrès dans L’Écho de Paris du 17 septembre. L’Amitié Charles Péguy rassemble les dernières lettres du fondateur des Cahiers de la Quinzaine avant sa mort au front, à la veille de la bataille de la Marne. Il faut se replacer dans l’esprit du temps pour comprendre l’impatience de Péguy à en découdre avec les « barbares » prussiens. Cette impatience se redouble néanmoins dans son cas d’un désir mortifère d’accomplir l’Œuvre, commencée en littérature, d’un don intégral de soi à la Patrie. Les lettres émouvantes, quoique laconiques, retranscrites dans ce bulletin (plusieurs sont inédites), laissent entrevoir l’issue fatale que se prépare en secret le chantre de Jeanne d’Arc : « je périrai peut-être, je ne crèverai pas ». Nombreux documents en annexe sur les derniers jours de Péguy et la cristallisation du mythe de sa mort.

 

Pourrat. Cahiers Henri Pourrat, n° 17, 2000 (Bibliothèque municipale, 1 boulevard Lafayette, 63001 Clermont-Ferrand). Cette livraison consacrée aux amitiés suisses de l’écrivain fait la part belle à la correspondance Pourrat-Ramuz, à laquelle on a essayé de rendre une cohérence en republiant aux côtés de vrais inédits un certain nombre de lettres éparpillées dans des publications difficiles d’accès. Quelques échanges épistolaires entre Pourrat et Roud, ou encore Pourtalès, complètent la section documentaire du volume. On trouvera en outre des fragments inédits de Pourrat présentés par Michel Lioure, ainsi qu’une série de trois études consacrées à Ramuz (« Ramuz et le Haut-Valais »), à Gustave Roud, et au voyage en Suisse de Pourrat.

 

Proust. Bulletin Marcel Proust, n° 50, 2000 (Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust, 28120 Illiers-Combray). Pour le cinquantenaire de leur bulletin, la Société des Amis de Proust s’est surpassée. Après un rappel des principales publications et initiatives de cette association (par Jean Milly, directeur du bulletin), la livraison contient plusieurs textes inédits : « Deux pastiches retrouvés » par Luzius Keller, qui reproduit deux parodies inconnues du style de Goncourt ; un descriptif de la donation Gustave Tronche, qui fut l’administrateur commercial de la NRf de 1912 à 1921 et échangea une importante correspondance avec Proust (articles de Florence Callu et Mireille Naturel). Étude de Cynthia J. Gamble : « Quel a été le véritable rôle de Marie Nordlinger dans l’œuvre traductrice de Marcel Proust ? » Les rédacteurs de ce bulletin n’ont pas banni les clins d’œil, car ils ont reproduit une page de l’adaptation en bande dessinée d’À la Recher- che du temps perdu par Stanislas Brézet et Stéphane Heuet, qui est du même ordre de réussite que les adap- tations cinématographiques de Volker Schlöndorff et Raoul Ruiz (un article du bulletin, peu favorable, est consacré au film de ce dernier). Une bibliographie proustienne de l’année 1999 par Eric Férey et Mireille Naturel.

 

Rimbaud. Bulletin Auberge verte, n° 1 à 4, juillet-octobre 2000 (128 rue Lamarck, 75018 Paris). Depuis ses origines, vers 1983, l’Auberge verte rend d’importants services aux chercheurs rimbaldiens et verlainiens, et aux amateurs de quelques autres auteurs affectionnés par l’aubergiste nullement verdâtre Rémi Duhart : Artaud, Genet, Nouveau. Malgré quelques avanies (comme une récente inondation), l’Auberge verte survit et d’année en année s’améliore, comptant parmi ses bénéficiaires presque tous les grands spécialistes rimbaldiens des vingt dernières années. L’Auberge verte est l’aboutissement d’un travail de longue haleine : si l’entraide des chercheurs a permis à Rémi Duhart d’acquérir de nombreuses publications, bien d’autres ont été achetées, au fil des années, au terme de sacrifices personnels (il ne s’agit pas d’un centre subventionné). On comprend ainsi, même si la formulation est critiquable, que Rémi Duhart précise que l’Auberge est « ouverte aux chercheurs et fermée, résolument fermée aux curieux ou curieuses, touristes et autres pépères et mémères en tous genres » (livraison n° 1). Le bulletin est-il l’œuvre de Rémi Duhart ? Oui et non. Comme Rimbaud, Rémi Duhart a pu bénéficier du soutien d’Alcide BAVa, le bien-nommé (pseudonyme utilisé dans la lettre du 15 août 1871 à BAnVille). Il s’agit d’une publication haute en couleurs (chaque bulletin de quatre pages est polychrome, sur des papiers de couleur chaque fois différente), dans tous les sens déréglés. Avec ses commentaires parfois acerbes portant sur la manière dont les acteurs ou réciteurs traitent la poésie de Rimbaud qui s’expliquent par la vocation d’acteur de Duhart (ceux qui l’ont vu dans une mise en scène de Pour en finir avec le jugement de Dieu d’Artaud ont mesuré la démesure de ses qualités d’acteur), le bulletin ne manque pas de vigueur. Il cogne à bras raccourcis sur l’Association des Amis de Rimbaud, ce qui est regrettable lorsque les attaques portent sur certaines personnes qui, de manière désintéressée, ont maintenu en vie cette association. Sinon, le bulletin donne de nombreuses informations, bibliographiques notamment, des documents inédits (comme une lettre de Bouillane de Lacoste à Pierre Petitfils) et un test mensuel intitulé « Coin du petit ignorant(e) » où certaines questions reçoivent des « réponses » discutables (le titre Bateau ivre sans article défini ne se justifie pas par un témoignage de Delahaye, mais par le texte donné par Verlaine dans Les Poètes maudits ; dire qu’Angélo était la pièce préférée de Rimbaud, c’est supposer que Delahaye était en mesure de donner sur ce point des informations fiables, etc.). Il n’empêche que ce petit bulletin, avec son ton allègre et ses « blagues », avec ses hommages à Pierre Petitfils (l’un des principaux donateurs de documents importants) et ses renseignements bariolés, intéressera de nombreux rimbaldophages, particulièrement ceux qui, avides d’aveux, apprendront que « Claudel […] fait chier debout » Rémi Duhart… ou Alcide Bava ?

 

Rivière et Alain-Fournier. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier n° 97, 4° trimestre 2000, Rimbaud et Laforgue lus par Jacques Rivière et Alain-Fournier (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). La présente livraison fournit, avec quelques recensions, le texte d’une conférence que Rivière a consacrée à Rimbaud et Laforgue, préfacé par Michel Baranger, ainsi qu’un article détaillé mais synthétique de Xavier Martin Laprade sur la « présence de Jules Laforgue dans la correspondance entre Jacques Rivière et Alain-Fournier ». Dans la conférence de Rivière, la juxtaposition des deux poètes se fait au profit de Rimbaud. Si Rivière a choisi de réunir des propos portant sur Rimbaud et sur Laforgue, c’est visiblement parce que si « Laforgue s’adresse à nous », « R. est qqun qui ne s’adresse pas à nous ». Rivière voudrait présenter à son public un poète qui, précisément, se moquerait du public. Le texte édité ne correspond sans doute pas toujours à ce que Rivière a dit à son public (« D’ailleurs je suis persuadé que vous ne laisserez pas influencer votre jugement sur son œuvre par des cons »). Naviguant entre les réductions symétriques des détracteurs du poète et des hagiographes (Isabelle Rimbaud, Berrichon et Claudel), Rivière favorise plutôt le mythe disséminé par ces derniers, à la fois par son écoute un peu trop complaisante des affabulations de Berrichon (par exemple, ce bébé Arthur qui, dès sa première heure d’existence, « rampe, rieur, vers la porte de l’appartement ») et par sa lecture en grande partie métaphysique des Illuminations (parmi lesquelles Rivière range les vers dits de 1872, par une illusion d’optique inévitable à cette époque), lecture sans doute influencée par celle de Claudel (Rimbaud, « mystique à l’état sauvage »). Malgré ces défauts, la conférence de Rivière a été une source d’idées nouvelles : on sait que son analyse d’un « motif de la brèche » a permis une perception nouvelle des aspects réflexifs de l’univers des Illuminations, même s’il a sans doute limité l’intérêt de son intuition en y voyant l’expression d’une brèche mystique dans la réalité quotidienne perçue par Rimbaud. Une grande partie de cette conférence, prononcée le 6 décembre 1913 au Théâtre du Vieux-Colombier, avait déjà été publiée (Jacques Rivière, Rimbaud. Dossier 1905-1925, édité par Roger Lefèvre en 1977). On lira toutefois avec intérêt le texte complet. Pour Laforgue, l’apport est plus mince, le poète paraissant servir en partie de repoussoir : Rivière ne cache pas sa préférence pour Rimbaud.

 

Roman populaire. Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 10, printemps 2000 (23 rue de Léon, 78310 Maurepas). Animé par des chercheurs, des collectionneurs et des universitaires qui ont en commun une passion illimitée pour la littérature populaire dans tous ses aspects, Le Rocambole, vaillant « bulletin des amis du roman populaire », de petit format mais dense typographiquement parlant, en est à son dixième numéro. Celui-ci est consacré aux éditions Pierre Lafitte. On y trouve la biographie du fondateur de cette maison (par Juliette Dugal), ainsi qu’une étude sur « Pierre Lafitte, l’éditeur d’Arsène Lupin et de Maurice Leblanc », par Robert Bonaccorsi et Jean-Luc Buard. Deux études plus « théoriques » prolongent ces articles documentés : une lecture de La Dame à la hache de Maurice Leblanc (par Isabelle Casta), et une source tératologique du Fantôme de l’Opéra présentée par Alain Chevrier. Comme dans les numéros précédents, une rubrique explore les éditions et les journaux où florissaient le roman feuilleton et les contes et nouvelles. Le « Catalogue des publications Pierre Lafitte à 3 fr. 50 » et de « La Nouvelle Bibliothèque », établi par Jean-Luc Buard, est une mine pour le spécialiste et donne à rêver à l’amateur. La rubrique sur les illustrateurs, créateurs trop oubliés, rend hommage à Marcel Le Coultre. Un riche attirail de « Chroniques » fait écho à l’actualité des publication et des manifestations. Enfin, un conte de Guy de Téramond, « L’Homme qui marchait dans les nuages » (1911) apporte une dernière touche de science-fiction.

 

Verne. Bulletin de la Société Jules Verne n° 35, 3e trimestre 2000, L’Affaire Pont-Jest (29 chemin de Saint-Prix, 95250 Beauchamp). Cette livraison est presque exclusivement consacrée à l’affaire Pont-Jest. Ce littérateur bien oublié, ancien officier de marine reconverti dans le journalisme et le roman, grand-père maternel de Sacha Guitry, s’appelait René Delmas de Pont-Jest. Il accusa Verne de plagiat avec son Voyage au centre de la terre. Une teigne, ce Pont-Jest. Au lendemain de la Semaine sanglante, il avait publié dans Le Figaro une série d’articles haineux sur les Communards réfugiés en Angleterre, ce qui lui avait valu d’être sérieusement menacé par l’un d’eux (Lissagaray) devant son domicile londonien d’Arundel Street. Le présent bulletin fait le point sur l’affaire Verne/Pont-Jest et publie la correspondance échangée à ce propos entre Hetzel, Pont-Jest et Verne. Il y eut procès et jugement : Pont-Jest fut débouté.

 

Vigny. Bulletin de l’Association des Amis d’Alfred de Vigny, n° 29, 2000 (6 avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris). Ce numéro témoigne de la vitalité des études consacrées à Vigny. On note en particulier trois articles contenant des documents inédits. Deux concernent la création du More de Venise à la Comédie-française : Barry Daniels expose des découvertes sur les décors de Cicéri créés pour l’occasion ; Jacqueline Razgonnikoff étudie l’échange de lettres entre le baron Taylor et son directeur de la scène pendant les répétitions. On comprend mieux ce qui se joua alors, moins de six mois avant Hernani. Janet McLeman-Carnie analyse la rencontre parisienne de l’auteur de Cinq-Mars avec Walter Scott, en 1826. Parmi les autres contributions, une étude de Sophie Marchal sur Vigny et Mme Ancelot, et une synthèse de F.Y. Bril sur Vigny et les musiciens, qui ne résout malheureusement pas l’irritante énigme de la contribution du poète au Benvenuto Cellini de Berlioz. On s’étonne que la couverture mentionne les « Amis de Alfred de Vigny » : par commodité typographique ?

 

 

[Patrick Besnier, Alain Chevrier, René-Pierre Colin, Thierry Gillybœuf, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Vincent Laisney, Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Steve Murphy, Isabelle Pawlotsky, Sandrine Raffin, etc.]


 

LIVRES REÇUS

Partagés entre l’enthousiasme et l’accablement, les lecteurs des ouvrages de l’automne apportent ici la preuve que les sciences humaines – si l’on accepte d’y ranger l’histoire littéraire – sont tout sauf mortes, puisque leurs produits peuvent déchaîner des passions. Les auteurs de ces comptes rendus, sans se concerter, montrent qu’on peut s’enflammer pour un livre érudit et bien fait, tandis que la déception rend impitoyable le jugement d’un travail racoleur et bâclé. Si se contenter d’apprécier les livres selon des principes découragerait tout le monde, les considérer sur le seul critère des émotions qu’ils suscitent conduirait à l’obscurantisme. On verra une fois de plus que la meilleure critique combine l’émotion et l’éthique. C’est avec une indignation d’essence morale qu’on reproche aux éditeurs, inlassablement, de ne pas donner d’index ou d’être chiches sur l’iconographie. C’est par goût de la vertu qu’on demande aux universitaires de ne pas publier n’importe quoi et de ne donner des colloques que ce qui mérite d’être imprimé. Mais c’est avec une vraie reconnaissance qu’on accueille les travaux utiles, sobres, bien écrits et présentés. Au nom de la prétendue « crise des sciences humaines », des margoulins mettent sur le marché rossignols et rogatons. Pourtant, un vrai public existe, curieux, informé, exigeant, capable de lire jusqu’à la dernière note de bas de page et de fustiger le moindre errement…

Comptes rendus

 

 

Archéologie. Le Livre des Égarés (Plein Chant, n° 69-70, 2000, 280 p., 120 F). Sous la houlette d’Eric Dussert et d’Edmond Thomas, une vingtaine d’« obstinés fouineurs », au dire des préambulanciers, s’appliquent à faire partager leur goût pour les fouilles archéologiques d’auteurs (peut-on toujours dire des écrivains ?) du XIV° au XX° siècle. Egarés ? mais par qui ? Par les éditeurs, les libraires, les bibliothécaires, les auteurs de manuels d’histoire littéraire et par la force des choses : il ne leur a manqué que le nombre et surtout la qualité de lecteurs exigés par la postérité. Et encore : certains n’étaient-ils pas de ceux que la Société des Gens de Lettres, qui répartissait les droits de reproduction de leurs feuilletons dans la presse, appelait ses grands reproducteurs ? Delphi Fabrice, auteur de plus d’une centaine de romans, certains en collaboration avec Jean Lorrain ou Oscar Méténier, et notamment une Notre-Dame de la Butte que connaissent les flâneurs de l’avant-siècle et d’Isidore Ducasse, n’est pas un « oublié » ni un « dédaigné ». On peut en dire autant d’Harry Alis (Hara-Kiri a été récemment réédité) ; de Senancour (Oberman est un best-seller réimprimé à tour de bras durant plus d’un siècle). Et que dire de Ferdinand Bac dont les innombrables dessins de petites femmes (elles le firent vivre au jour le jour et jusqu’à la veille de ses quatre-vingt-dix ans) ont fait un peu négliger les livres de souvenirs (une partie de son Journal vient d’être publiée). D’autres ont créé autour de leurs œuvres des sortes de sociétés secrètes : André Lebey dont les poèmes maçonniques sont recherchés pour la forme triangulaire des recueils ; Paul Masson par des yoghis qui n’ont pas encore fini de compter les avatars de Lemice-Terrieux à l’écriture multiple et même posthume ; Victor Barrucand, parce qu’on ne peut pas oublier un anarchiste promoteur du « pain gratuit », ni l’éditeur d’Isabelle Eberhardt, si maladroit fût-il. Tous leurs écrits méritent-ils d’être intégralement réimprimés ? Non, bien sûr, à l’exception peut-être des Versiculets d’Alfred Poussin d’une étonnante fraîcheur. Tel est donc le sort de ces Egarés : demeurer à jamais perdus si personne ne vient leur tendre la main au bord du puits. Après le temps de l’hydrologie et de la recherche des sources qui fut celui des années 50-60, voici peut-être venu celui des archéologues, érudits chercheurs et curieux, ou peut-être tout simplement halbrans, comme disait Alfred Jarry. Cela nous vaut ce recueil d’histoires et d’historiettes littéraires. Chacun découvrira dans le sommaire une ou plusieurs raisons de lire Le Livre des Egarés : Pierre Bresuire (M.-H. Tesnière) ; Victor Barrucand (E. Dussert) ; Bernard de Bluet d’Arbères (J.-F. Valcanges) ; Delphi Fabrice (E. Walbecq) ; André Lebey (A. Derval) ; David Ferrand (A. Dhermy) ; René Martin-Guelliot (B. Baillaud) ; Charles Dassoucy (W. Carisdall) ; Senancour (J.-L. Moreau) ; Robert de la Vaissière (J.-P. Goujon) ; Alfred Poussin (M. Pakenham) ; André Gillon (M. Bauland) ; Paul Masson (W. Théry) ; André Renaudin (O.-N. Forgues) ; Harry Alis (J.-D. Wagneur) ; Ferdinand Bac (L. Joseph) ; Gustave-Arthur Dassonville (F. Grappeur).

 

Balzac. Florence Terrasse-Riou, Balzac, le roman de la communication, lettres, silences dans La Comédie humaine (Sedes, 2000, 158 p., 160 F). Ceux qui aiment les livres rigoureusement construits et vigoureusement écrits trouveront là de quoi les satisfaire. Il y a toutes les garanties du sérieux universitaire : la marque SEDES, le patronage du GIRB, une couverture grisâtre, une police minuscule – nulle illustration, il va sans dire – et des titres incluant invariablement le mot « idéologie » : « Dialogues, coquetteries, hypocrisies et idéologie », « Les infortunes de la duchesse de Langeais ou idéologie dans le boudoir », « Signe et idéologie », « Fissures et polyphonies idéologiques », etc. Le propos du livre ? S’intéresser, après Éric Bordas dont on pouvait penser qu’il avait épuisé le sujet, à un « Balzac linguiste » sous l’angle de la communication. Que vient faire cette notion jakobsonienne dans La Comédie humaine, qui donne son titre si disgracieux à l’ouvrage ? L’auteur répond dès la première page : « L’idée d’une communication balzacienne doit s’entendre très largement, au sens où ce sont des schémas de pensée identiques qui retracent la circulation physique des personnages balzaciens et celle de leurs messages ». Cette explication est peu rassurante dans la mesure où le concept de communication, devenu, de l’aveu même de l’auteur, un fourre-tout, permet de ratisser large et d’englober une infinité de phénomènes qu’il serait jamais venu à l’idée de qualifier de « communication ». Florence Terrasse-Riou se pose ensuite des questions concrètes, pertinentes peut-être, mais quelque peu incongrues par leur formulation même : « Comment la province communique-t-elle avec Paris ? Comment les aristocrates du boulevard Saint-Germain communiquent-ils avec la noblesse d’Empire ? », etc. La réponse est de passer en revue, chapitre après chapitre, toutes les « situations de communication » de La Comédie humaine. Il ne manque que les schémas avec les flèches. Le jargon est omniprésent, qui mêle la prose pseudo-scientifique (Sokal et Briquemont semblent avoir encore de beaux jours devant eux) au style richardien (Jean-Pierre Richard est abondamment cité). Ce qui donne des morceaux de ce genre :

 

Ce qui toujours intéresse Balzac, c’est de raisonner en termes de définition de réseaux. Explorer la plus ou moins bonne fluidité des différents canaux possibles, désigner au contraire les passages impossibles : pour conduire ses héros comme pour restituer leurs paroles, l’écriture balzacienne défriche des itinéraires, balise des îlots de reconnaissance et dresse des plots de connexion [sic]. La géographie s’y lit en termes politiques, la politique s’élabore en carte géographique. Dans les deux cas, la géopolitique se noue dans les interdits, les faux pas, les dysfonctionnements, autant de lieux du texte où l’investissement idéologique est le plus complexe.

 

Parler de La Comédie humaine comme un directeur commercial parle d’une gamme de téléphones portables est curieux. Florence Terrasse-Riou aurait-elle confondu communication et télécommunication ? Une fois encore, la métaphore se révèle le pire ennemi du chercheur en littérature, surtout quand son emploi est « croisé » avec un discours scientifique.

 

Baudelaire. Charles Baudelaire, Nouvelles lettres, présentées et annotées par Claude Pichois (Fayard, 2000, 125 p., 89 F). Plus de soixante lettres inédites en librairie, voilà ce que rassemble, avec d’autres documents de la main du poète, ce petit volume. Petit ? Il ne l’est guère, tout comme Les Fleurs du Mal, que par son épaisseur matérielle. À le lire, on y découvre que certaines lettres sont du plus vif intérêt et que d’autres contiennent des passages ou des jugements frappants. La chasse a été longue, qui a conduit Claude Pichois sur la piste de lettres inconnues, qui se trouvaient en des lieux aussi divers que la Pologne ou… le Musée du Louvre ! Comme dans toute recherche de ce genre, les captures sont parfois inégales ; mais à quel point certains brefs billets sont-ils éclipsés par la série des cinq lettres à Armand Fraisse, par telle lettre abrupte à Buloz, ou par la longue lettre à Manet, écrite de Bruxelles et complètement inconnue ! Mieux que de nous apporter des « révélations », ces nouvelles lettres – qui s’étalent chronologiquement de 1854 à 1866 – permettent de préciser certains points de la vie ou de la personnalité de Baudelaire. C’est ainsi qu’une lettre à A. de La Fizelière confirme, comme le souligne Claude Pichois, que Baudelaire avait une connaissance assez précise de la pensée de Fourier. Les lettres à Jules Desaux et les documents joints montrent par ailleurs à quel point le poète s’employa à faire secourir Guys, en faveur duquel il multiplia les interventions au Ministère, vantant au très officiel Desaux « un homme d’un mérite aussi extraordinaire ». Particulièrement remarquables sont les cinq lettres au lyonnais Armand Fraisse, qui prouvent en quelle estime Baudelaire tenait cet excellent critique, l’un des rares à avoir écrit sur ses œuvres des articles pleins de justesse et de pertinence. À propos de Soulary, Baudelaire lui confiait : « J’avais retrouvé dans son ouvrage plusieurs préoccupations semblables aux miennes, non seulement dans le choix des sujets, mais aussi dans les images ». Ailleurs, des précisions sur Les Paradis artificiels, ou ces réflexions sur La Genèse d’un poème de Poe : « Je crois que Poe a exagéré, par une espèce de fatalité, son goût pour l’ordre. Mais la méthode, qui exige avant tout un plan rigoureux, est excellente ; elle permet, non seulement de commencer par la fin, mais même de travailler simultanément à toute les parties ». On relèvera aussi ce jugement mitigé, adressé au même Fraisse : « Mon ami D’Aurevilly dit souvent des énormités ; c’est l’esprit le plus brillant et le plus charmant, mais comme tous les gens éloquents, il lui arrive souvent de confondre l’abondance avec l’art ». Une certaine confiance paraît régner dans les échanges épistolaires avec Fraisse, à qui Baudelaire déclarait : « J’ai une très profonde horreur de la candeur dans l’exercice du métier littéraire, parce que le genre humain n’est pas un confesseur, et qu’infailliblement l’homme de lettres candide sera dupe, à moins qu’il ne soit un charlatan obscène comme J.-J. Rousseau ou George Sand ». Toutefois, la sincérité du poète admettait certains accommodements. C’est ainsi que nous le voyons parler à Fraisse de son voyage « dans l’Inde » comme s’il eût réellement parcouru ce pays… On lira aussi sa longue lettre de 1865 à Manet, dans laquelle il évoque ses embarras d’argent et s’entremet pour la vente de son portrait par Courbet, que possède son ami Poulet-Malassis. La description qu’il fait de ce tableau à présent célèbre mérite d’être citée : « Le personnage, habillé d’une robe de chambre rouge, assis sur un canapé rouge, travaille sur une table rouge. L’effet est assez surprenant ». Baudelaire force un peu la note, et probablement aussi lorsqu’il ajoute : « J’ai oublié de vous dire que le tableau est de Courbet, – et du Courbet non dépravé ». On retrouve aussi, dans ce paquet de lettres, les humeurs de Baudelaire. D’une insolente ironie, bien caractéristique, est la lettre à Buloz de 1854 (elle aussi totalement inédite), par laquelle il propose des vers pour la Revue des Deux Mondes. Loin d’être obséquieux avec le Grand Lama, le poète fait montre d’une impatience qui sonne comme un défi : « Mon livre de poésie ATTEND depuis bien des années que les Revues veuillent bien en mettre quelques fragments en lumière. Mais il paraît – ce que je ne comprends pas, – que ma poësie est parfaitement répulsive, – vous-même autrefois avez eu soin de m’en instruire ». Et il n’hésite pas à terminer sa lettre par une provocation, demandant à faire partie du jury d’un concours littéraire organisé par la revue : « Ce serait une garantie d’impartialité. Votre Commission sera trop raisonnable ». Rien que pour de telles déclarations, il faut parcourir ce recueil, lequel, de surcroît, montre une fois de plus qu’aucune découverte sur Baudelaire ne saurait être indifférente. Certaines phrases contenues dans des lettres révélées ici sont même tellement saisissantes qu’elles auraient pu se trouver dans Fusées ou dans Mon cœur mis à nu. C’est là un cordial qui en vaut bien d’autres. Toujours précise, l’annotation de Claude Pichois se fait à l’occasion piquante, ainsi : « 6, rue Rameau, tout près de la vraie Bibliothèque Nationale [...].»

 

Camus-Pia. Albert Camus-Pascal Pia, Correspondance 1939-1947, présentée et annotée par Yves Marc Ajchenbaum (Fayard/Gallimard, 2000, 154 p., 120 F). Correspondance évidemment très attendue, mais qui laisse parfois un peu sur sa faim. Expliquons-nous. Le préfacier avertit honnêtement qu’il s’agit d’une « correspondance lacunaire ». On n’y trouve en effet que 47 lettres, dont 17 de Camus et 30 de Pia. Surtout, le relevé détaillé de cette correspondance – telle qu’elle est publiée – montre qu’en réalité, il ne s’agit pas souvent d’échanges à proprement parler. Aucune lettre de Camus entre décembre 1940 et décembre 1942, plus aucune lettre de Pia à partir de l’été 1943… On a donc, chronologiquement, une série de lettres de Pia, puis une série de lettres de Camus. Difficile, dans ces conditions, d’y voir un dialogue. Yves Marc Ajchenbaum explique ces vides par le fait que Pia, « à partir de l’été 1943, a craint d’être arrêté » et « a préféré brûler l’essentiel de sa correspondance ». Il est très probable, en effet, que Pia se soit vu obligé de brûler des lettres, mais on constate que figurent ici cinq lettres écrites par Camus en 1943 et qui ont apparemment survécu. Plus encore, il est curieux que manquent précisément toutes les réponses de Camus aux lettres que lui écrivit Pia en 1941 et 1942 sur L’Etranger. Peu après la mort de Pia, un libraire parisien de ses amis racontait avoir vu jadis chez celui-ci un exemplaire de L’Étranger et un du Mythe de Sisyphe sur grand papier, dédicacés et truffés de nombreuses lettres de Camus, exemplaires que Pia aurait, à la fin de sa vie, vendus à l’amiable. Impossible, bien entendu, de dire s’il s’agit d’une légende, ou si c’étaient précisément là les lettres qui manquent. Par ailleurs, est-il bien sûr que Camus ait « conservé l’essentiel des lettres de Pia » ? Aucune lettre de celui-ci, répétons-le, après décembre 1943, soit pendant toute la période de Combat. Même si, à partir de fin 1943, Camus et Pia résidaient tous deux à Paris, on reste un peu perplexe, car on a du mal à croire que le second n’ait, jusqu’à leur rupture en 1947, plus jamais écrit au premier. On excusera cette mise au point préalable, qui nous a semblé nécessaire à cause de l’impression parfois déconcertante que donnent les trous de cette correspondance telle qu’elle se trouve éditée. Et, par la force des choses, cette édition met l’accent davantage sur Pia que sur Camus, dont les lettres sont moitié moins nombreuses que celles de son ami. Mais faut-il s’en plaindre ? On voit ici de quel dévouement sans bornes Pia fit preuve pour aider Camus, lui trouver un travail, voire un gîte, le réconforter, et – last but not least – faire publier par Gallimard rien moins que L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe et Caligula. Sa sollicitude s’étendait aussi à ses autres amis, puisqu’une lettre de mai 1942 nous apprend qu’il réussit à faire placer Ponge au Progrès à Bourg-en-Bresse. La première lettre retrouvée de Pia étant extrêmement tardive (février 1941), les sept lettres de Camus qui ouvrent le recueil sont, par force, des monologues. Pia parti pour Paris, Camus s’est retrouvé aussi seul que démuni : « je m’ennuie comme un rat mort », écrit-il début 1940 d’Oran, où il subsiste en donnant des cours particuliers de philosophie. En fait, le cœur du volume est formé par une série de lettres de Pia échelonnées de février 1941 à décembre 1942. Outre les efforts que déploie inlassablement Pia pour améliorer le quotidien de son ami, et les nouvelles de leurs amis communs journalistes, ces lettres, souvent longues et denses, roulent sur deux sujets distincts : un projet de revue que voulait lancer Pia, et ses tentatives – couronnées de succès – pour faire accepter par Gallimard les manuscrits groupés de L’Étranger, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Dans cette dernière tâche, Pia fit preuve d’une activité extraordinaire, à la mesure de l’estime et de l’amitié qu’il avait pour Camus. Il fit lire ces manuscrits à (entre autres) Paulhan et Malraux, et informa ponctuellement Camus des réactions de ceux-ci, allant même jusqu’à recopier, dans ses lettres, leurs réponses. La réaction, à chaud, de Malraux est notamment très intéressante à lire, tout comme le sont les commentaires qu’y ajoute Pia pour combattre ou désamorcer les objections qui y étaient faites aux textes de Camus. Résultat : L’Étranger fut accepté d’avance par Gallimard, grâce aux interventions, suggérées par Pia, de Paulhan et Malraux auprès de Gaston Gallimard. Pia, qui connaissait le caractère de ce dernier, n’hésite pas à avertir Camus que Gaston est « radin » et qu’il a « par nature, la bienveillance plutôt mollassonne ». Les lettres de Pia abondent également en brèves notations sur ses préférences littéraires, fort variées. Au détour d’une lettre, on relève par exemple ce jugement : « Gertrude Stein, une Américaine pleine d’humour ». Ou bien, à propos d’une revue : « Fontaine distillait pourtant plus de tisanes que de vin d’Algérie ». Ses dégoûts aussi s’y trouvent nettement affirmés, à l’occasion. Du premier numéro de la N.R.f. de Drieu, il déclare : « Le Chardonne y est d’une bassesse qui soulève le cœur. Le reste est proprement nul ». À propos de l’article d’Émile Henriot sur L’Etranger, ces deux phrases : « Je n’avais jamais douté que M. Henriot fût un con. Il a tenu à confirmer cette opinion ». Mais c’est sans doute à propos du projet avorté d’une grande revue qui devait s’appeler Prométhée que l’on voit le mieux ses capacités et ses goûts. Pour cette revue, qui devait en quelque sorte remplacer ou supplanter la N.R.f. pro-allemande de Drieu et à laquelle il voulait associer Camus, Pia s’était énormément remué, écrivant des dizaines de lettres pour solliciter des collaborations, mais aussi trouver un imprimeur et du papier. Il était ainsi parvenu à réunir un sommaire étonnant : Daumal, Ramuz, Jouve, Bataille, Lhote, Prévert, Schwab, Valéry, Mauriac, Guéhenno, Malraux, Martin du Gard, Bousquet, Cingria, Calet. Même impression pour les nécrologies qu’il avait prévues, afin, disait-il, d’« enterrer convenablement les morts honorables » : Joyce, Freud, Bergson, Saint-Pol-Roux, Sherwood Anderson. On se dit que Pia eût sans doute davantage excellé, et d’une manière plus personnelle, à Prométhée qu’il ne le fit à Combat. Mais, découragé par les obstacles administratifs et autres qu’il rencontra, il renonça à son projet de revue et confiera à Camus, fin 1942, qu’il songeait à rentrer à Paris « pour y faire de la librairie d’occasion ». Au fil de ces lettres se manifeste une ironie intermittente, qui n’épargne pas toujours le destinataire. À propos de Bergson, Pia déclare ainsi à Camus : « On ne doit pas prendre sans ve