EN SOCIÉTÉ
Alain-Fournier. Bulletin des Amis
de Jacques Rivière et Alain-Fournier, n° 95-96, 2e trimestre
2000 (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Cette livraison commente et reproduit
– avec de superbes fac-similés – treize lettres inédites de Jacques
Rivière et d’Alain-Fournier à Georges Gilbert, pharmacien dactylographe. La
première lettre d’Alain-Fournier à ce Gilbert date du 6 décembre 1912 :
Une revue me demande mon livre pour le 16, c’est à dire beaucoup
plus tôt que je ne pensais. Il va donc falloir donner un coup de collier. Je
pense avoir terminé le « gros ouvrage » dimanche soir.
À partir de lundi, je
reverrai pendant le jour chaque chapitre en détail.
Et c’est ici que je vais
faire appel à votre aimable concours, aux conditions que vous avez indiquées à
M. Rivière, c’est à dire 100 francs pour 4 exemplaires d’environ 350 pages (du
volume imprimé – probablement moins d’ailleurs –).
Et je vais vous demander de
venir vous même (le soir de 9 à 11 environ comme vous l’avez demandé), car pour
arriver à temps il faudra que je sois en mesure de travailler le lendemain dès
la première heure.
Je pense que vous apporterez
votre machine une fois pour toutes et que vous la laisserez chez moi (où
personne n’y touchera) jusqu’à la fin de notre travail.
Il faudrait que nous
commencions lundi soir. Allez-vous pouvoir ? Et jusqu’à quel jour
pensez-vous que ce travail va nous mener ? Je n’en ai aucune idée ?
Les quatre
exemplaires de la copie dactylographiée du Grand
Meaulnes que tapa Gilbert ont aujourd’hui disparu. C’est regrettable, car
les lettres d’Alain-Fournier indiquent que le romancier apporta d’importantes
modifications à son texte sur le dactylogramme. Egalement au sommaire de ce Bulletin, une étude de Xavier-Martin
Laprade sur « La Mise en scène de soi dans la Correspondance de Jacques Rivière et d’Henri Fournier ».
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume
Apollinaire, quatrième série, n° 11, juillet-septembre 2000 (60 rue de
Fécamp, 75012 Paris). Au sommaire, un seul mais substantiel article de
Jean-Pierre Goldenstein. Il y explore les Calligrammes
et notamment la « Lettre-Océan ». Tout n’avait pas été dit :
enquête.
Balzac. Le Courrier balzacien, nouvelle série, n° 76, troisième trimestre
1999 (45 rue de l’Abbé-Grégoire, 75006 Paris). Du délicieusement suranné Courrier balzacien nous ne dirons pas de
mal. Nous apprécierons au contraire son format modeste et la qualité de son
iconographie : en l’occurrence, pour ce numéro, il y a de très nombreuses
lithographies de Daumier, de Devéria et surtout de Charles Philipon, auquel
Marine Contensou consacre une petite étude (elle se penche plus
particulièrement sur la série des Spéculateurs
de la bêtise humaine, achetée par la Maison de Balzac en 1998). Ne
résistons pas au plaisir de décrire l’une de ces lithographies, roussellienne
avant la lettre : on y voit, rassemblés autour d’une estrade en surplomb,
de naïfs bourgeois captivés par le boniment de deux forains. Le premier désigne
de sa baguette une pancarte peinte représentant une femme sauvage presque nue
(des plumes de paon ceignent sa tête et ses hanches) étranglant de sa main
droite un vautour déplumé, dessin naïf accompagné de cette légende :
« la geune sovage agé de 18 an » ; le second forain, une espèce
d’Arlequin, pointe son pouce en arrière vers une autre pancarte représentant à
droite un boa et à gauche un enfant à deux têtes, le tout surmonté de cette
annonce prometteuse : « seluy qi me vaira poura dir ge voi se conne vaira
gamai ». Comme c’est l’usage dans les albums de l’époque – on se
rappelle les Français peints par
eux-mêmes –, il y a un commentaire ironique du dessinateur :
Le grand boa promis à la
curiosité des badauds, se trouve n’être qu’une peau desséchée et empaillée.
L’enfant à deux têtes qui a fait, dit le Cicérone, l’admiration des puissances
étrangères, est un malheureux fœtus moisi dans son bocal et la femme sauvage
qui devrait dévorer un animal quelconque est une pauvre parisienne chargée
d’oripeaux de plumes et de verrotterie [sic], qui mâchonne à grand-peine devant
les Spéculateurs une côtelette crue.
Bernanos. Les Brandes. Revue littéraire, n° 4, avril 2000 (14 rue Littré,
75006 Paris). Livraison consacrée à Bernanos. La littérature semble être tombée
un beau jour au fin fond des brandes lyonnaises comme le sacerdoce
qu’appelaient les grandes vacuités estudiantines. Du haut de sa chaire de
papier photocopié, l’homme-orchestre des Brandes
distribue avec emphase les définitifs jugements qu’appellent selon lui auteurs
(z-hommes en colère) et critiques (aveugles entomologistes ratiocineurs, mais
la relève arrive qu’on se le dise) et en profite pour refiler des rogatons d’un
dé-heu-ha poussif entre autres pensées dispensables sur l’homme « bouche
intarissable et salive éternellement féconde ». Quarante-huit pages de
logorrhée poisseuse, à faire perdre le goût des mots.
Boujut. Les Feux de la tour, publication annuelle des Amis de Pierre Boujut et
de La Tour de Feu, n° 3, juillet 2000 (11 rue Laporte-Bisquit, 16200
Jarnac). Les Feux de l’amour pour le poète Pierre Chabert auquel ce numéro est
en grande partie consacré. Poèmes, lettres et témoignages. Extrait :
« Je crois que l’art consiste à se projeter hors de soi, à explorer de
façon objective si possible, quelque filon de l’inconscient collectif. Tenter
de figer le langage au maximum, pratiquer la distanciation à l’égard de
soi-même. »
Camus. Société d’études camusiennes, bulletins n° 53 à 55, janvier à
juillet 2000 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge). L’année 2000 aura été
riche en matière de travaux camusiens, avec la commémoration du quarantième
anniversaire de la mort de Camus sur tant de fronts, universitaire, éditorial,
culturel… Le bulletin d’information de la Société d’études camusiennes se devait
de répercuter cette actualité, en plus de ses rubriques habituelles
– articles, travaux universitaires, bibliographie commentée, etc. – et de
sa journée d’hommage du 24 novembre 2000. Il faut souligner la qualité des
articles et des informations, exhaustives malgré leur origine diverse :
presse, actualité télévisuelle et théâtrale. On retiendra, des trois derniers
bulletins parus, la visite guidée du site Web consacré à Camus par un des
adhérents (n° 53) et la mort de Jules Roy, grand ami de Camus, auquel une
partie du n° 55 rend hommage. Le rayonnement de Camus reste
international : colloques et publications à l’étranger le prouvent, de
même que la grande activité de « la section nord-américaine » (Camus Studies Association). Signalons la parution du n° 18 de la
série Albert Camus de La Revue des
lettres modernes (Minard), qui analyse la réception de l’œuvre en URSS et
en RDA.
Carrière. Société des Amis d’Eugène Carrière. Bulletin de liaison n° 11, mai
2000 (20 avenue Georges Clemenceau, 93460 Gournay-sur-Marne). Un
« Ephéméride 1900 », précieux pour le futur biographe du peintre a
été établi à partir de lettres et de billets d’Eugène Carrière ou à lui
adressés au cours de la dernière année du grand siècle. Un article de Chris
Michaelides intitulé « Eugène Carrière 1876-1879 et le carnet d’esquisses
du British Museum » et repris, après traduction de l’anglais, de la Gazette des Beaux-Arts de décembre 1998.
Présentation d’Eugène Druet, photographe et marchand de tableaux, ami de Rodin
(né en 1868), par Noëlle Choublier-Grimbert. Étude de Sylvie Le Gratiet sur le
portrait d’Élisée Reclus peint par Carrière, qui se trouve dans la salle de
réunion de la Société de géographie de Paris (à laquelle il fut donné en 1982).
Carrière a son musée virtuel, inauguré durant l’été 2000 : http://ambafrance.org/carriere
Cohen. Cahiers Albert Cohen. Lectures de « Belle du Seigneur ».
Numéro anniversaire (1968-1998), n° 8, septembre 1998 (Centre d’études du
Roman et du Romanesque, 115 avenue Henri-Martin, 75116 Paris). Entrer dans la Pléiade dix-huit ans seulement après sa
première publication, telle est la singulière aventure qui est arrivée à Belle du Seigneur en 1986.
Promotion quasi unique et qui n’a, semble-t-il, suscité que de rares commentaires
de la part de la critique. À présent, l’œuvre de Cohen est l’objet d’une
exégèse foisonnante, témoin ce volume qui, pour le trentième anniversaire de la
publication du roman en question, rassemble dix-sept études. Deux grandes
sections : « Désir physique, désir métaphysique » et « L’Esprit et la
lettre ». É. Lewy-Bertaut étudie le rôle
et la signification des Valeureux, épisode retranché en 1938 lors d’un
remaniement du manuscrit du roman. Le personnage de Mariette Garcin est analysé
par N. Fix-Combe, tandis que M.-A. Mathis scrute le bestiaire du livre. La
problématique du roman est l’objet des recherches de B. Gaergen (« Normes et anti-normes »)
et de A. Schaffner (« Roman à thèse ou roman
expérimental ? »). Deux études sur le personnage d’Ariane (L.
Michon-Bertout : « Les Lettres dans Belle
du Seigneur », et F. Noudelmann, « Les Jeux de la lettre »),
et un double article copieux de Cl. Stolz sur « L’Esthétique de la phrase dans Belle du Seigneur », avec, à la clef, des schémas « en forme de potences ou de marches d’escalier, etc., et
tout zébrés de flèches jupitériennes »,
cela pour illustrer « parallélismes-hypozeuxes », « hypotyposes métaphoriques », « phénomènes
citationnels porteurs de connotation autonymique », « séquences à noyau
nominal dans une structure monorématique »,
etc. Z’auriez pas un dictionnaire ?
Fargue. Ludions. Bulletin de la Société des lecteurs de Léon-Paul Fargue, n°
6, été 2000 (90 rue Anatole-France, 92100 Chatenay-Malabry). Les 54 pages de ce fascicule recouvrent une riche
livraison, qui offre notamment quatre textes inédits de Fargue du plus vif intérêt.
Et que ne vont pas nous livrer les papiers du poète miraculeusement retrouvés
et exhumés par son actuel héritier !
D’abord, Renaissance - Massacres,
curieux poème en prose inédit, qualifié par l’auteur lui-même de « Demi Symboliste » et
qui, d’après la graphie, doit dater de 1890 ou 1891. Il est signé Feugar, anagramme qui ajoute à la surprise devant
cette évocation plastique pleine d’objets, parcourue de lueurs fuligineuses et
qui évoquerait un bizarre centon de Schwob et de Heredia. Plus syncopé, Vers fameux (1895 ?) montre une libération, par son style elliptique à la
Rimbaud : « Bruit de l’averse tiède et lente au corridor, / Mælstroms
rémouleurs où tournent les grands steamers, / Scènes devant la sieste des
lampes tremblées, / Assez ! » Troisième inédit, un poème sur une carte postale – jamais
envoyée – à Charles-Louis Philippe, d’un lyrisme plus intime, dans la veine de Pour la Musique : « Quelqu’un… tourne
une crécelle imperceptible… Les chauve-souris font leurs tours de passe-passe.
Il y a une petite soie qui souffre d’élancements, on ne sait où… » Enfin, last but not least, des notes inédites
de Fargue sur Lautréamont ! Leur
singulière puissance évocatrice fait regretter que le poète n’ait jamais mené à
bien l’étude qu’il avait annoncée vers 1912 : « Invocation constante aux éléments (comme ces chefs et ces prophètes
Sioux, qui pendant les temps de grande sécheresse où tout crépite, en assemblée
solennelle, montent sur les tentes et tirent à l’arc contre les nuées, pour
appeler la pluie, en criant longuement.) Besoin de rappeler tout ce qui le
fuit, à coups de gong, l’amour, l’amitié, l’intelligence de l’Être suprême comme un essaim... » (un scoop farguien pour
les biographes : Ducasse aurait, à Paris,
« préparé le commissariat à la Marine » !). En prime, presque un inédit : le texte de la Première
vie de Tancrède, chapitre retranché de
toutes les éditions postérieures à celle de 1911. Tout cela éclairé par des
articles et des présentations bien informées, avec d’amusantes illustrations.
Oui, riche livraison, dont il convient de féliciter les vaillants potassons de la rédaction.
Gautier. Bulletin de la Société Théophile Gautier n° 21, 1999 (Société
Théophile Gautier, Université Paul Valéry, route de Mende, 34199 Montpellier).
Jacques Le Goff s’est plaint à juste titre de la colloquite, cette maladie terrible qui atteint l’Université depuis
quelques années : trop de colloques, trop de sujets (tordus), trop de participants.
Ce Bulletin, qui rassemble les actes
d’un colloque de juin 1999 organisé par le très actif Centre d’études
romantiques et dix-neuvièmistes de l’Université Paul-Valéry de Montpellier et,
bien sûr, par la Société Théophile Gautier conduite par Claudine Lacoste,
aurait pu passer pour une parfaite illustration de cette maladie (sujet périphérique, il va sans dire :
« Héritiers et héritage de Théophile Gautier » – et pas moins de
vingt-sept participants !), si nous n’avions pris la peine d’ouvrir ce volume
rouge comme le fameux « gilet », de comprendre la démarche des
organisateurs et de découvrir quelques bonnes communications. Est-ce qu’une
publication nouvelle sur Gautier n’est pas de toute façon une bonne
nouvelle ? Gautier, poète, critique et même conteur – qui lit aujourd’hui
les Jeunes-France ? – est un des
grands « oubliés » de l’histoire littéraire. C’est donc une
excellente initiative que de le raccorder à son siècle, à ses contemporains,
aux courants esthétiques qui l’ont traversé, aux tendances littéraires
étrangères. Par un curieux effet de renversement, lorsqu’on lit ce volume dans
sa totalité, on se convainc que Gautier est non seulement une figure centrale
du siècle, mais le maître incontesté de toute une génération : Baudelaire,
Mallarmé, Sully-Prudhomme, Villiers, Zola, Oscar Wilde, etc. Il faut dire que
Gautier concentre en lui toutes les virtualités de la littérature du XIXe
siècle : tour à tour frénétique, romantique, parnassien, symboliste,
Gautier touche à tout, essaye tout avec le même bonheur. Or, l’historien de la
littérature, on le sait, déteste les touche-à-tout – ces « insaisissables
polygraphes » comme les appelait Sainte-Beuve – qui n’ont pas le bon goût
d’avoir une « spécialité », ou d’avoir rassemblé et classé leurs
œuvres complètes. Car, il faut le répéter, si Victor Hugo a les siennes chez
plusieurs éditeurs et si De Gaulle est désormais empléiadé, Gautier, lui,
attend toujours son édition complète chez un « grand » éditeur. C’est
d’autant plus rageant que celle-ci est prête, et depuis longtemps : c’est
ce qu’expliquent Cécile Avallone-Letourneau et Catherine Gaviglio-Faivre
d’Arcier dans un article intitulé « Lovenjoul et l’édition des Poésies complètes de Théophile
Gautier ». Quel homme, soit dit en passant, que le vicomte Charles de
Spœlberch de Lovenjoul ! Après l’avoir rencontré, Gautier ne peut que
s’exclamer : « Il connaît mieux que moi ce que j’ai fait ». De
fait, personne au monde n’a mieux lu l’œuvre de Gautier que ce collectionneur
passionné, qui, dès le plus jeune âge, « s’amuse » à recueillir et
classer le moindre article de Gautier. Travail de l’ombre, discret et profond,
qui éclate un jour de 1863 à la face étonnée de Gautier. Le poète oublié et
honni pour ses relations avec la princesse Mathilde reçoit une lettre du
vicomte le mettant en garde contre l’éparpillement de son œuvre :
« Sincèrement, Monsieur, comment un homme de votre valeur, de votre
autorité littéraire, se peut-il décider à laisser ainsi ses œuvres incomplètes
et interrompues, et prépare-t-il volontairement une aussi rude besogne aux
collectionneurs de l’avenir qui voudront certainement une jour réunir ses
œuvres complètes ? » Les auteurs de l’article expliquent ensuite
comment les projets d’œuvres complètes – classées, annotées et
indexées : on croit rêver –, autrement dit des dizaines et des dizaines de
volumes (au total 23 000 pages, selon Lovenjoul), comment donc ces projets ont
tous échoué les uns après les autres auprès des plus grands éditeurs, pour le
plus grand malheur des lettres françaises. Pour nous consoler, il y a des
articles de bonne qualité dans ce Bulletin
de la Société Théophile Gautier : signalons entre autres – pour le
coup, il est vraiment impossible de citer tout le monde – celui de Lois
Cassandra Hamrick (« Gautier, voyant
du symbolisme, ou Gautier vu par
Mallarmé »), meilleur peut-être que celui consacré au même sujet (ou
presque) par Laurent Matiussi… Quelques perspectives originales : celle,
par exemple, de Freeman Henry, qui se penche sur la fascination de Gautier pour
le sonnet, ou celle de Francis Moulinat, qui tord le cou à l’idée que l’ekphrasis de Gautier – description
maniaque d’une œuvre d’art dans un article – est insignifiante. Il faut
applaudir de toute façon les auteurs du colloque, d’une part d’avoir accueilli
autant d’universitaires étrangers (c’est vraiment un colloque international),
d’autre part d’avoir pensé à réfléchir sur l’héritage de Gautier en Angleterre
et en Belgique (nous pensons aux articles de Martine Lavaud, Peter Edwards,
etc.). Ce colloque est finalement un véritable coup d’accélérateur donné aux
études sur Gautier, et il faut souhaiter que, dans cet élan vigoureux, ce coup
d’aile ivre, Gautier entre bientôt complètement
dans la Pléiade. Après tout, les poésies du parfait magicien valent bien les Mémoires du pauvre général, non ?
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 126/127, avril-juillet 2000 (92
rue du Grand Douzillé, 49000 Angers). Double hommage dans ce bulletin
estival : à Jean Lambert, gendre de Gide, décédé en 1999 et à l’acteur et
metteur en scène Jean-Louis Barrault. Ce numéro contient la correspondance
inédite Gide-Barrault où s’échangent propos d’admiration et enthousiasmes
communs pour des projets de théâtre. Certains de ces projets, discutés entre
1942 et 1950, aboutirent et furent des succès, comme Hamlet et Le Procès de
Kafka, que traduisit Gide. D’autres ne virent pas le jour, comme Antoine et Cléôpatre ou Œdipe. La correspondance de ces deux
travailleurs complémentaires, toujours courtois, voire réservés l’un envers
l’autre, montre comment l’engouement de l’un a pu rejaillir sur la motivation
de l’autre : ainsi, Gide se hâte de terminer sa traduction de Hamlet pour voir Barrault jouer ce rôle,
dans lequel il espère beaucoup. Ces lettres constituent un témoignage
intéressant sur le théâtre de l’époque et sur la collaboration d’un auteur et
d’un acteur-metteur en scène : le jeune directeur de théâtre a besoin de
Gide, et ce dernier s’évertue à améliorer l’adéquation du texte à la scène.
Parmi les autres articles du bulletin, certains analysent l’influence de Goethe
ou de Molière (L’Ecole des Femmes)
chez Gide.
Guilloux. Bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux, n° 12, juin 2000
(Bibliothèque municipale, 44 rue du 71e R.I., 22000 Saint-Brieuc).
Louis Guilloux est ici confronté… à son ami Henry Bars bien plus qu’à la
critique, sauf si l’on excepte celle, parfois peu tendre, d’André Wurmser dans Les Lettres
françaises lors de la parution de Parpagnacco
ou la conjuration en 1954. Le dossier sur les relations Guilloux-Bars l’emporte
par son volume et son intérêt (il inclut un inédit de Bars, « Louis
Guilloux est une sorte de magicien »). À l’homélie prononcée par Bars en
1980 lors de l’enterrement de Guilloux s’ajoute un hommage plus déguisé :
la publication de la nouvelle (Carnet
bleu de Donovan Potin) qui reçut en 1999 le Prix Louis-Guilloux,
spécialement créé par la Société des amis de l’écrivain pour honorer les œuvres
de jeunes auteurs inspirées par les écrits de Guilloux. Ce joli petit bulletin
signale le changement d’équipe intervenu dans l’association des amis de
Guilloux (Annick Le Chanu remplace Yves Le Guiet à la présidence de la
Société). L’archivage des manuscrits de Guilloux, en relation avec la bibliothèque
de Saint-Brieuc, se poursuit, et l’étude de sa correspondance, entreprise
depuis deux ans, a donné lieu à une exposition (« Mémoires de
paperasses ») actuellement en tournée sur la douce terre de France.
Larbaud. Cahiers des Amis de Valéry Larbaud n° 37, 2000 (Les Eygalades B,
116 rue Edmond Carrière, 30900 Nîmes). Ce cahier est pour l’essentiel consacré
à un texte de Larbaud : Le Palais de
Cristal (1903). Texte non pas inédit à proprement parler (publié en 1949,
il avait été repris en 1963 dans l’essai de B. Delvaille), mais peu connu et
fort intéressant. Tout en évoquant deux visites au célèbre Crystal Palace de
Sydenham, Larbaud nous livre la méditation d’un homme tourmenté par sa
situation familiale. Rappelons que l’auteur de Barnabooth se vit, comme jadis Baudelaire, nanti d’un conseil de
famille, mesure de rétorsion imposée par sa redoutable mère. De là le ton de
confidence désabusée de ces pages, où se manifeste déjà le désir de
« retirance » qui saisira de plus en plus Larbaud dans son âge mûr. Le Palais de Cristal est complété ici
par une lettre de Larbaud à Marcel Clavié et éclairé par diverses études et des
textes – pour ou contre l’édifice en question – de Gautier, Dumas, W. S. Landor
et Ruskin. À citer également une étude de D. Barretta sur Larbaud et
« l’École napolitaine » (De Sanctis). Confessons cependant notre
surprise en découvrant, le fac-similé de la première page de la lettre de
Larbaud à Clavié : de toute évidence, cet autographe n’est pas de
l’écriture de Larbaud, mais bien de celle de son ami G. Jean-Aubry – dont
nous avons sous les yeux en ce moment une lettre autographe –, qui l’aura
recopié à l’occasion de ses recherches. Il est regrettable qu’aucune note n’en
avertisse le lecteur, lequel aura du mal à s’y retrouver, puisqu’on lui précise
par ailleurs : « Le manuscrit de cette lettre se trouve au Fonds Larbaud » !
Mac Orlan. Cahiers Pierre Mac Orlan n° 12, novembre 1999, Magie du cirque de Pierre Mac Orlan ; n° 13, juin 2000, Images du fantastique social (Association
des Amis de Pierre Mac Orlan, Musée des pays de Seine-et-Marne, 17 avenue de la
Ferté-sous-Jouarre, 77750 Saint-Cyr-sur-Morin). La douzième livraison de ces Cahiers livre un ensemble d’articles de
Mac Orlan sur le cirque et ses alentours, retrouvés par Francis Lacassin et son
équipe : textes inédits en volume, comme « Sous le chapiteau »
paru dans Le Compagnon en septembre
1951 et « Dans la lumière du cirque » paru dans la Revue de la Maison de la médecine de
septembre 1952, ou inédits tout court, comme « Permanence des
clowns », texte bref rédigé vers 1960, qui se termine sur cette
considération : « Si le monde dans sa totalité pouvait vivre sous un
gigantesque chapiteau et sur un tapis brosse aux dimensions de la terre, il
serait difficile de préciser les limites de l’activité quotidienne des hommes.
Dans cette hypothèse la population se diviserait en deux clans. Nous aurions
toujours les clowns blancs et leurs conseils de bonne compagnie et les Augustes
vêtus tantôt en clochards, tantôt en clochards de luxe. » La même livraison reproduit aussi la
préface que l’écrivain donna à Achille Zavatta pour ses Souvenirs et anecdotes de trente ans de cirque parus en 1954. Images du fantastique social est le
thème et le titre de la treizième livraison des Cahiers : Jack l’éventreur, Landru et le vampire de
Düsseldorf, Schulmeister (l’espion de Napoléon), la Dame blonde d’Anvers et
bien d’autres personnages et faits divers reviennent dans cette autre série
d’articles exhumés de la Revue des
Vivants, des Nouvelles littéraires, de
Paris-Soir, de la Gazette Dunlop, de Détective. La chasse aux Mac Orlan continue.
Maisons. Fédérations des maisons d’écrivains et des patrimoines littéraires.
Bulletin d’informations n° 3, juin 2000 (Médiathèque, boulevard Lamarck, BP
18, 18001 Bourges Cedex). Deux maisons, deux auteurs dans ce bulletin :
Jules Verne et Émile Zola. Agrémenté par de belles photographies de la maison
de Médan, un entretien avec Marion Aubin de Malicorne, directrice de ladite
demeure. Savez-vous ce qu’est l’A.R.O.E.Z. ? Connaissez-vous son
président ? L’une est l’Association pour le Rayonnement de l’œuvre d’Emile
Zola, l’autre est Pierre Bergé. De Germinal
à la haute couture, quels étranges zolismes…
Proudhon. Archives
proudhoniennes, bulletin annuel de la Société P.-J. Proudhon, 1999 (La
Blanchetière, 72320 Courgenard). Cette nouvelle livraison de la revue de la
Société P.-J. Proudhon donne à lire, dans une maquette d’une austérité rare,
trois articles : le premier, de Marc Crapez, est consacré à
« Proudhonisme et athéisme », le deuxième, d’Arnaud Appriou, traite
de « L’Anarchisme dans le Jura » et le troisième, de Georges Navet,
tout à fait passionnant, évoque, à partir du buste de Proudhon, Pierre Patient de Cladel. Cette centaine
de pages passionnera les lecteurs, amateurs et amis du grand Proudhon. On
regrettera toutefois, comme on a pu le faire pour son volume récemment paru, La Gauche réactionnaire, que l’auteur du
premier article, Marc Crapez, maîtrise aussi mal une érudition qu’il étale à
larges gestes. On ne lui laissera pas dire, par exemple, que Pierre Denis
prononça « à la Chambre des députés un long discours antisémite le 27 mai
1895 ». S’il y eut bien un discours antisémite le 27 mai en question, en
effet « applaudi de l’extrême-gauche à l’extrême-droite », il fut
prononcé, non par Pierre Denis, qui ne fut jamais député, mais par Théodore
Denis, né en 1858, député « radical nationaliste », ami de Drumont et
membre du groupe Antisémite de la Chambre en 1898.
Proust. Bulletin Marcel Proust n° 49, 1999 (Société des Amis de Marcel
Proust et des amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust, 28120 Illiers-Combray).
Plusieurs études intéressantes dans ce bulletin dont le siège n’est autre que
la fameuse maison de Tante Léonie transformée en musée par les soins de
l’association. La variété des articles atteste de la vitalité des recherches
proustiennes. Pour la génétique, Francine Goujon retrace l’histoire d’une
édition de luxe d’À l’ombre des jeunes
filles en fleurs, voulue par Proust, qui en enrichit les cinquante
exemplaires de fragments de pages assemblant ses paperolles. Elle propose d’y
voir une stratégie destinée à montrer son travail de stylisticien.
L’intertextualité à la part belle : Jean Milly s’attache à lire
rétrospectivement La Double maîtresse de Régnier à la lumière
de La Recherche (seule l’introduction qui entreprend de justifier la
démarche est un peu laborieuse et étonne, puisque Proust, après tout inventeur
« du côté Dostoïevski de Madame de Sévigné », semble donner une
caution suffisante) ; Catherine Perry traite des rapports de Proust et
Noailles, et parvient à montrer la connivence intellectuelle et affective des
deux amis. D’autres articles dépistent les échos de Flaubert et du Roman de Renart dans un texte aux
ramifications décidément infinies, mais la dernière étude, sur Perec, peine à
convaincre de sa nécessité. La correspondance avec Montesquiou fait l’objet
d’une lecture psychanalytique nuancée et piquante par Martin Robitaille, qui
analyse avec une jubilation communicative les valses-hésitations entre
l’aristocrate, tout de charlusienne injustice, et un Marcel débordant du besoin
d’être aimé et visiblement à son aise face à tant de méchanceté. Des trois
articles sur la théorie et le style de Proust, on retiendra une brève étude sur
les occurrences et réécritures de trois petits vers de Racine dans l’ensemble
de l’œuvre. Signalons enfin des comptes rendus bien faits, une bibliographie,
et n’en finissons pas sans cette nouvelle de marque : la maison
d’Illiers-Combray vient, grâce à une donation, d’enrichir ses collections d’une
« mèche de cheveux de Marcel Proust noués d’une faveur rose ». À
quand le séquençage de l’ADN de Marcel ?
Rimbaud. Parade sauvage n° 16, mai 2000 (Musée-Bibliothèque Rimbaud, BP 490,
08109 Charleville-Mézières). Au fil des numéros, cette revue d’études
rimbaldiennes affirme une exigence associant rigueur et ouverture aux approches
les plus diversifiées ; ce que facilite une périodicité aujourd’hui plus
distendue (mais il faut tenir compte de la naissance, entre temps, de la Revue Verlaine, également dirigée par
Steve Murphy). Ainsi, commence et finit-on par des notes et notules d’érudition
portant, là sur telle question de lexicologie ou de stylistique des figures et
d’intertextualité combinées (« goût » au sens d’odeur,
« tisonnant son cœur » : A. Fongaro), ici sur telle intempestive
correction comme éditeurs et commentateurs aiment en infliger au texte
rimbaldien (« j’ai tremblé à l’aspect des gardiens de
colosses » : B. de Cornulier), voire sur de nouvelles précisions
quant à tel ou tel personnage ayant, de près ou de loin, trait avec Rimbaud
(Émile Jacoby, qui ne fut pas seulement le fondateur de l’éphémère Progrès des Ardennes, ou « le
collégien Izambard », par J.-L. Debauve ; « Un
ex-Parnassien » donnant sa version de l’incident Carjat, par M.
Pakenham ; le sort et la correspondance de Gauguin et de Rimbaud mis en
parallèle, par J. Voellmy), pour rencontrer chemin faisant des articles de fond
portant soit sur un poème particulier (B. Meyer réussissant une élucidation
stylisticienne de Honte, D. Ducoffre
s’attachant à expliciter de quelle « Raison » il peut bien s’agir
dans À une Raison ; P. Claes ce
que dissimule le titre anglais de Fairy),
soit sur tel aspect particulier d’un poème (la dimension de négativité assumée
par le Christ dans la troisième « prose évangélique », par Y.
Frémy ; la portée polémique et métapoétique de l’intertexte hugolien d’Enfance, par É. Hervy ; le sens de
l’intertexte shakespearien de Fairy :
N. Martin), soit encore sur ce qui, plus ou moins secrètement, relie plusieurs
poèmes les uns aux autres (les métamorphoses du travail d’anamnèse dans Les Poètes de sept ans, Mémoire et Enfance, par Y. Nakaji ; la permanence d’un travail
sémantico-énonciatif de Nocturne vulgaire
à Barbare et au-delà, par B.
Claisse), ou risquant une synthèse à partir d’éléments épars dans l’œuvre (faux
archaïsmes et faux latinismes, par A. Fongaro ; secrètes collocations
suggérant le rôle de structuration sémantique des mots anglais, par M.
Arouimi). Les comptes rendus eux-mêmes, volontiers polémiques quand il le faut,
n’hésitent pas à entrer dans le détail au point de se hausser quelquefois au
statut d’articles à part entière. Tout en soulignant l’intérêt de l’ensemble,
notamment dans une volonté affirmée et confirmée par quasi toutes les
contributions de passer outre aux sirènes de la prétendue illisibilité
(d’obédience romantico-surréaliste ou structuralo-textualiste, en tout état de
cause obscurantiste et attardée), il faut néanmoins, en bon chercheur de poux,
soulever quelques lièvres qui font tache ou qui fâchent : ainsi, comment
ne pas voir, dans la question de savoir si « Rimbaud est l’énonciateur de
l’ensemble du poème » ou seulement de telle ou telle partie, le reste
étant confié à d’autres énonciateurs dont éventuellement Verlaine, le type même
du faux problème ou du problème mal posé ? Il suffit de ne pas confondre
le plan pragmatique, auquel
appartient l’individu Rimbaud comme Verlaine, les lecteurs en tant que locuteurs, et le plan proprement énonciatif, où l’on a affaire, comme le
disait Benveniste, à de « pures instances de discours », pour que
tombe la question, aussitôt remplacée par celle-ci, autrement pertinente :
comment le locuteur Rimbaud use-t-il des ressources d’une énonciation
différenciée pour rendre compte d’une subjectivité clivée et pétrie
d’intersubjectivité (ce qui pourrait être une voie vers la « poésie
objective ») ? N’est-ce pas un peu trop prêter au « brillant
élève en latin qu’était Rimbaud » que de penser que le choix du
« souci d’eau » ait pu « avant tout être motivé » par
l’étymologie (sol + sequi) ? Et s’il l’avait été par
l’intéressante syllepse que fournit le mot souci
lui-même ? N’est-il pas excessif de poser que le recours aux mots anglais
offrirait « rien moins que la
clef de la structure de l’imaginaire de Rimbaud » ? Pourquoi, après
avoir mis en lumière la troublante récurrence de l’adjectif « long »
aussitôt mis en rapport avec le verbe anglais to long, lire sous « cent Solognes longues comme un
railway » : so alone ou lonesome, plutôt que : so long so long, soit quelque chose
comme un adieu ? Et pour finir, en tant que non-métricien tendance
pro-Dada, ceci : à quoi bon évoquer d’emblée « les dadaïstes
zürichois » si c’est exclusivement et sans autre forme de procès pour
accabler ces « nihilistes de salon » de la morgue du « grantécrivain »,
en l’occurrence Camus ? Le Cabaret Voltaire était-il un salon ? N’y
avait-il aucun « courage » à déserter
le bain de sang pour s’y retrouver ? Pourquoi leurs idées
seraient-elles immanquablement « fantaisistes » ? À quoi bon
s’acharner à retrouver dans la prose des Illuminations
des formes versifiées que le même poète, dans ses propres vers, s’était ingénié
à congédier ? Certes, dans les deux phrases : « Ta tête se
détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, – le nouvel
amour ! », il est loisible d’entendre, par une connivence
prosodico-numérique que contribue à susciter un parallélisme appuyé, le fantôme
de deux dodécasyllabes, mais, outre que ces dodécasyllabes de type Mémoire seraient eux-mêmes fort éloignés
du moule perceptif et mnésique de l’alexandrin – bref, rien de métrique
là-dedans –, il faudrait avoir préalablement élu une prosodie syllabique qui
est loin de s’imposer, rien – au contraire – n’empêchant de lire :
« Ta têt’ se détourn’ : le nouvel amour ! Ta têt’ se retourn’,–
le nouvel amour ! » A fortiori dans des énoncés dont les régularités
sont plus incertaines. Et si l’auteur, pour cela, s’autorise d’un article de
Fongaro sur de prétendus « segments métriques dans la prose d’Illuminations », on souhaiterait
qu’il prît acte de la réfutation qu’en fit naguère Cornulier, laquelle mérite
bien d’être au moins aussi fameuse.
Romains. Bulletin des Amis de Jules Romains n° 83-84, avril 1999 (publié par
le Centre de recherches Jules Romains de l’Université de Saint-Étienne). Numéro
double – 56 pages tout de même – consacré, illustrations à l’appui, à Lise
Jules-Romains (1909-1997). Des hommages qui ne manquent ni à la tradition
hagiographique ni à la formulation académique. Quelques témoignages sur Les Vies inimitables (1985) de
Mme Romains, avec, en prime, un chapitre inédit de ce livre de souvenirs
et la reproduction d’une interview de Lise datant de 1950. Tout cela ruisselle
de bons sentiments, ceux avec lesquels – c’est connu – on ne fait pas de la
bonne littérature, même secondaire. Mme Romains n’aurait certainement pas
soupiré : « Je suis Romaines, hélas ! puisque mon époux
l’est ». Plutôt quelque chose comme : « Voir le dernier Romains
à son dernier soupir, / Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !
Hombre », avec un peu de bonne volonté, les amis de Jules pourraient
certainement mieux faire.
Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 12, décembre 1999 (Médiathèque Élisabeth
et Roger Vailland, 1 rue du Moulin de Brou, 01000 Bourg-en-Bresse). À « Roger Vailland », Électre répond « 45 titres,
dont 15 épuisés ». Épuisés, les titres de chez Gallimard... Épuisés
surtout, les deux recueils précieux que sont les copieux volumes réunissant ses
articles de journaliste parus à la défunte maison Messidor/Éditions sociales en
1984 (tome I : 1928-1945, tome II : 1945-1965). Il est donc
effectivement temps de le revisiter. Saluons le travail de ces Cahiers et ce vent de rafraîchissement
venu d’Outre-Manche, à l’occasion d’un colloque qui s’est tenu à l’Universté de
Kent Canterbury en juillet 1999, et dont les actes sont hic et nunc publiés. Deux articles à déguster : « Roger
Vailland face à la politique » de François Jaques et « Vailland,
Sartre et l’universel singulier » de David Nottet, maintenant que bien des
brumes idéologiques se sont dissipées. Las ! pas encore tout à fait :
certaines contributions manquent de recul. Ainsi, si l’on veut comprendre
quelque chose au « réalisme socialiste », il faut remonter à l’Aragon
de 1935 et confronter les itinéraires. Mais c’est peut-être encore tabou.
Valéry
germanique. Karl Alfred Blüher et Jürgen Schmidt-Radefeldt éd., Valéry und die deutschsprachige Welt,
Forschungen zur Paul Valéry / Recherches valéryennes, n° 11, 1999
(Forschungs und Dokumentationszentrum Paul Valéry, Romanisches Seminar der Universität
Kiel, Leibnizstrasse 10, D-24098 Kiel). Ce bulletin d’outre-Rhin présente un
Valéry doublement allemand, puisqu’il est consacré aux relations de l’auteur de
Mon Faust et du monde germanique. Les
articles sont dans la langue de Schiller mais la plupart comportent un résumé
en français. Tout en rappelant l’attachement profond de Valéry aux figures de
Goethe, Wagner et Nietzsche, les différents contributeurs ont privilégié des
points de convergence peu étudiés. On a retenu deux études, l’une sur Celan et
la « voix de personne », l’autre sur Thomas Mann et Valéry (l’auteur
compare chronologiquement leur position sur les relations franco-germaniques,
avec un rappel de leurs rôles respectifs au sein du Comité permanent des arts et lettres instauré à Genève en 1931).
Avec des travaux similaires sur Kant (intéressant mais plus ardu) et Doderer,
l’ensemble illustre la diversité des préoccupations valéryennes. Le bulletin
propose en outre une bibliographie thématique, la reproduction des croquis d’un
voyage du poète à Munich en 1936, de deux lettres du père des Buddenbrook et de
documents allemands de l’entre-deux-guerres, plus quelques études hors dossier.
Avec cette revue annuelle de haute tenue, Valéry devrait bénéficier encore
longtemps d’une réception de qualité en Allemagne, et ailleurs.
Valéry (bis). Bulletin des études valéryennes n° 85, juin 2000, Paul Valéry, André Lebey. Correspondance
(Université Paul-Valéry de Montpellier). Étude de Micheline Hontebeyrie sur les
relations et la correspondance échangée entre Valéry et son grand ami Lebey
(1877-1938). L’auteur lance un appel à tout collectionneur qui possèderait des
lettres de Valéry à Lebey et à toute personne capable de l’aider à en
localiser. Une question posée dans une note peut être résolue : « Au
stade actuel des recherches, il est impossible de savoir si cette croix, qui
lui fut décernée par Anatole de Monzie, alors ministre de l’Éducation
nationale, était due de quelque façon à l’intercession de Valéry » :
une lettre – conservée dans une collection particulière – de Valéry à
Louis Planté, secrétaire de Monzie, atteste effectivement que Valéry intervint
personnellement pour la Légion d’honneur remise à Lebey. Valéry ne fut pas le
seul écrivain à solliciter Planté dans ce sens. Paulhan le tannait
régulièrement pour faire décorer tel ou tel homme de lettres.
Yourcenar. Société internationale d’études yourcenariennes, bulletin n° 20,
décembre 1999 (7 rue Couchot, 72200 La Flèche). Les articles de ce bulletin
constituent une agréable macédoine qui, par sa variété, rend la lecture rythmée,
ponctuée par les changements de perspective et de sujets. Le bulletin fournit
un document rare, la correspondance de Yourcenar avec Jean Eeckhout, un outil
utile aux chercheurs, le choix bibliographique 1999 réalisé par F.
Bonali-Fiquet, et divers comptes rendus de lecture. Plusieurs articles sont
consacrés aux Atrides ou à certains aspects de la Grèce antique chez Yourcenar,
d’autres à L’Œuvre au noir. L’article
de M. Delcroix, « Déconstruction de l’Œuvre
au noir », d’une érudition indéniable, élabore une réflexion riche et
précise, et un article de C. Golieth qui, sous couvert d’un rapprochement entre
Yourcenar et Borgès, analyse de manière stimulante les procédés et enjeux de la
réécriture, en considérant « qu’une explication psychologique (rendue
possible par la correspondance de l’auteur) réduirait considérablement
l’esthétique de l’écriture ».
[Jean-Pierre Bobillot, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon,
Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel,
Philippe Oriol, Florence Playe, Sandrine Raffin, Jean-Dider Wagneur, etc.]
LIVRES REÇUS
La perfection n’est pas de ce monde : aucun
livre n’est tout à fait satisfaisant, aucun éditeur ne fait parfaitement son
travail, aucun critique ne rend exactement justice aux ouvrages qu’il commente,
aucun lecteur n’est jamais d’accord avec ces critiques, et ni les librairies ni
les bibliothèques ne peuvent livrer à chacun tout ce qu’il veut quand il le
veut. Histoires Littéraires, avec son
propre lot d’imperfections, peut-elle contribuer à l’amélioration de cet état
de fait ? Vaste ambition ! Pour cela, sa stratégie est simple : inviter
les éditeurs à ne pas traîner dans leurs services de presse et assurer ainsi
aux auteurs une réception critique rapide et constructive. Ceci veut dire aussi
désigner les faiblesses quand il s’en trouve, et les réussites quand elles le
méritent, sans complaisance et sans méchanceté. On le verra en lisant
l’échantillonnage que constitue la présente livraison : les acteurs
présents sur notre petit territoire sont bien différents les uns des autres. De
nombreux éditeurs jouent le jeu et soumettent volontiers leurs produits à la
critique ; si quelques-uns résistent, il faut souligner que c’est aux dépens
des livres et de leurs auteurs, privés d’un examen qui peut les faire connaître
et apprécier. Insistons : dans une discipline où les livres sont rarement
commentés et, quand ils le sont, souvent des mois, voire des années après leur
parution, Histoires Littéraires croit au contraire à l’importance de leur
donner un écho rapide, au moment où ils n’ont pas encore subi la dure loi des retours
ou le purgatoire des soldeurs.
Quant à la qualité de ces livres, reconnaissons
qu’elle est fort variable : certains sont bien faits, intelligemment
mûris, fondés sur de vraies recherches ou avancent des idées vraiment neuves. À
côté de cela, beaucoup sont des fabrications hâtives, mal aimées de leurs
auteurs mêmes : thèses recyclées sans soin, colloques où le pire étouffe
le meilleur, articles de faiseurs incultes, produits jargonnants pour public
captif, etc. On le verra, les critiques d’Histoires
Littéraires sont sans pitié pour l’absence de rigueur, l’ignorance savante,
la langue maltraitée, l’imprécision des idées, les travaux bâclés ou en retard
d’une découverte. On verra aussi que les auteurs des comptes rendus réservent
tous leurs éloges aux relectures originales et informées, aux
redécouvertes, aux esprits libres et aux plumes racées. On
constatera encore qu’ils s’intéressent tout autant aux figures oubliées qu’aux
textes sus par cœur, aux grands déjà sanctifiés comme aux petits qui ont su
être, ne serait-ce que fugitivement, de bons sinon de grands écrivains. Car là
se trouve le but de toute l’entreprise : fournir à tous ceux pour qui les
œuvres et les auteurs des deux derniers siècles sont au centre de leurs études
ou de leurs admirations les moyens les plus sûrs pour les cultiver intelligemment.
Comptes
rendus
Bloy. Léon Bloy, Journal inédit II (L’Age d’Homme, 2000, 1567 p., s.p.m.). Paru en 1996 chez le même
éditeur, le premier tome du Journal inédit épousait rigoureusement
la période du Mendiant Ingrat (1892-1895).
Ce second volume (janvier 1896-décembre 1902) correspond à Mon Journal, mais pour d’évidentes raisons de calibrage, ne donne
que les deux premières années de Quatre
ans de captivité à Cochons-sur-Marne, soit un excédent de plus de 1200
pages par rapport à la même période du Journal publié. Rappelons que Bloy ne le
destina jamais à la publication et qu’il en envisagea même la destruction.
S’agit-il d’un tas de scories ? L’auteur le laisse parfois entendre,
commentant ainsi son travail d’élaboration du Journal publié à partir du texte
inédit : « combien peu de choses à recueillir dans tant de
pages » (14 juillet 1900). Mais il suggère ailleurs une tout autre
attitude, lorsque, par exemple, il fait immédiatement suivre la notation
« aucun événement remarquable » par ce propos révélateur :
« faut-il être misérable, indigent d’esprit et de cœur pour écrire
cela ! » (25 juillet 1898). Pour cet homme d’absolu, l’insignifiance
ne saurait pas plus exister que le hasard, et c’est sans doute dans cet esprit
qu’il faut aborder cette énorme masse inédite qui fait revivre dans le détail
les tribulations du « bohême du Saint Esprit » en Danemark (janvier
1899-juillet 1900) et ensuite à Lagny. On est, bien sûr, immédiatement tenté de
comparer avec le Journal publié. Recommandons à cet effet la récente édition de
Pierre Glaudes : elle comporte un Index
nominum, dû à Yves Reulier, où l’on trouve sur les personnages les notices
indispensables à la lecture du Journal inédit (Robert Laffont Bouquins (t.
I : 1892-1907, t. II :
1907-1917). On s’aperçoit vite que la version publiée n’est presque jamais
directement prélevée sur l’inédite. Non seulement Bloy trie en éliminant beaucoup,
mais il travaille en orfèvre des portraits, des aphorismes absents des notes
inédites, pratique en peintre les effets de contraste, les rehauts, les
morceaux de bravoure, met en scène les événements selon une dramaturgie
savante. Dans le texte inédit, nulle trace des célèbres pages sur l’incendie du
Bazar de la Charité, pas plus que des Douze
Filles d’Eugène Grasset ou de l’article sur Jörgensen... Une confrontation
comparable à celle que propose pour la seule année 1892 le recueil Léon Bloy III de la série des Lettres modernes (1996) se révèlerait certes
passionnante à plus d’un titre. Mais il faut aussi lire le Journal inédit pour
lui-même, pour le plaisir de découvrir un Bloy qui écrit au fil de la plume,
sans souci de faire du style, et qui fait entrer le lecteur dans son intimité
en livrant d’extraordinaires rêves nocturnes (avec en prime ceux de Jeanne),
ses humeurs du moment, ses réactions à l’événement (affaire Dreyfus, guerre des
Boers, début de la campagne d’expulsion des religieux, etc.), ses nombreuses
contradictions aussi. On entrevoit avec bonheur un profil souvent aux antipodes
du Prophète et du Justicier mandaté, qu’on le surprenne enfin détendu, au cœur
du printemps danois : « assis par terre, des fleurettes entre les jambes,
je me fais à moi-même l’effet d’une figure de Botticelli » (23 mai 1899),
qu’on assiste à la « grande bataille » organisée contre les punaises
qui peuplent sa chambre à « Cochons-sur-Marne » et nous valent
quelques abyssales considérations métaphysiques (27 mai 1901), ou qu’on le
découvre en train de pleurer après la fessée qu’il vient d’administrer à sa
fille Madeleine (26 novembre 1901). La déconcertante sécheresse des trois cents
premières pages en dit à elle seule plus long que le lyrisme le plus
pathétique, sur le terrible choc subi précédemment – la mort des deux
fils, la maladie de Jeanne. Bloy semble non seulement privé de toute verve,
mais dépourvu du désir d’écrire et nous fait assister à la reconquête
progressive de sa puissance d’écriture. Mine inépuisable d’informations sur
l’écrivain, la genèse et la gestation souvent laborieuse de ses œuvres (pour
cette période, la deuxième partie de La
Femme Pauvre, Le Fils de Louis XVI,
Je m’accuse – qui n’est que la mise
en forme de ce Journal – L’Exégèse des
lieux communs première série), ses projets abandonnés ou réalisés
ultérieurement, ses lectures sacrées ou profanes, ce Journal offre surtout un
saisissant portrait psychologique de l’homme, beaucoup plus complexe dans
l’intimité que dans l’image monolithique accréditée par l’œuvre. On pénètre
mieux au cœur de la très singulière alliance d’économie domestique et
d’expérience religieuse qui constitue l’essentiel de son existence quotidienne.
Au fil des pages, on voit se perfectionner ce que l’on peut appeler le « système
Bloy ». La mendicité ne consiste pas ici simplement à « taper »
le premier venu. Bloy abandonne à Dieu la gestion de sa vie matérielle,
moyennant de longues oraisons nocturnes manibus
levatis, de véritables orgies de neuvaines – de messes, de communions,
de chapelets, de chemins de croix –, dont le Journal publié ne donne guère
l’idée, et qui implorent l’intercession des morts (ceux que l’Eglise a
canonisés, bien sûr, mais aussi ceux qu’il a connus, et l’on est surpris, à ce
propos, de voir l’importance que prennent son beau-père Molbech ou son ancien
éditeur Soirat). Les conversions faisant aussi partie de la monnaie d’échange,
à cette fin Bloy transporte volontiers dans ses bagages quelque jeune fille
danoise plus ou moins maniable, sans parler des projets concernant sa
belle-mère qui oppose une forte résistance. Le plus étonnant est que Dieu finit
effectivement toujours par éponger le plus gros des dettes en suscitant un
donateur, mais il le fait chaque fois après une longue et pénible attente, sans
jamais abolir la dette, ce terrible passif que Bloy traînera toute sa vie et
qui absorbe d’avance les dons les plus larges. L’alternance de ces épreuves où
la misère est côtoyée et des triomphes éphémères, toujours à renouveler, rythme
tout le Journal. Elle s’enracine dans une mystique de toute évidence
sincèrement vécue, bien que discutable sur le plan de la stricte
orthodoxie : « être sans un sou », c’est avoir le sentiment d’un
abandon complet puisque Dieu se retire, c’est vivre la déréliction de la kénose – et peu d’auteurs ont écrit des
pages aussi pathétiques sur le thème du silence de Dieu. Tandis que retrouver
quelque argent, c’est sentir de nouveau la présence de Dieu... Tout cela
n’excuse sans doute pas les mesquineries, les injustices ou le cynisme du
Mendiant ingrat, mais leur donne leur tonalité propre. Il serait vain, de toute
façon, de le juger selon les normes ordinaires, mais on ne peut qu’être frappé
finalement par la robuste santé de ce Périgourdin qui parvient malgré tout à
digérer les pires crises, triomphant de l’acharnement du sort et des mille
difficultés qu’il se crée lui-même. Une telle vie tient, en un sens, du
« miracle », ou du roman
– Bloy fait sien le mot de Napoléon, « ma vie est un
roman » –, avec les rebondissements et les coups de théâtre qui furent la
loi du genre. Mais il y a aussi les multiples romans dans le roman qui
s’inscrivent en contrepoint dans l’évolution de ses relations. L’économie
mystique pratiquée par Bloy ne facilite pas les amitiés sereines : tout personnage
nouveau qui entre dans son univers, riche ou pauvre, est d’abord perçu comme
donateur potentiel, instrument de Dieu et des morts. S’il ne donne rien, il
fait obstacle au flux (monétaire) de la grâce divine et doit être dénoncé comme
tel. S’exécute-t-il, il convient de le « féliciter » plutôt que de le remercier, puisqu’il
participe à l’œuvre de miséricorde – le bénéficiaire étant bien entendu seul
juge de l’usage des dons (les Martineau parfois tentés de parler de gaspillage
se voient attirer de féroces ripostes). Il y a ainsi le roman de De Groux, dont
nous avons la suite et la fin – toute provisoire, celui de Convart de Prolles,
le colonel escroc qui détourne les fonds nécessaires au voyage en Danemark,
celui de Bernaert, ce jeune poète belge imitateur maladroit de Bloy, hébergé
près de six mois à Lagny avec sa femme, son enfant et son chat, avant la
rupture retentissante, celui de Josef Florian, premier traducteur de Bloy en
tchèque, celui de Marie Krysinska, cette « ancienne » de Léon à l’époque
du Chat Noir, que Jeanne éprouve l’étrange besoin de connaître, ou encore celui
du lycéen Clovis Prat qui se fait d’abord passer pour une vieille fille prénommée
Clothilde, vend ses livres en cachette de ses parents pour expédier quelque
menue monnaie au Mendiant sublime, et tant d’autres histoires rocambolesques...
Avec Martineau toutefois, Bloy rencontre le premier ami riche sur lequel il
pourra toujours compter, malgré de terribles orages dont le Journal et la
correspondance publiés ne pouvaient jusqu’à présent donner le moindre aperçu.
D’autres généreux donateurs suivront et, dans ses dernières années, Bloy pourra
se définir « écrivain de génie entretenu », mais la fin de l’année
1902 le montre déjà au centre d’un cercle d’amis fidèles, parmi lesquels
figurent, consolation suprême, quelques membres intrépides du clergé. Malgré
les brouilles, cette présence constante et renouvelée de nombreux amis témoigne
du pouvoir de fascination qu’exerçait Bloy et qu’il ne pouvait manquer
d’exercer aussi sur de nombreux lecteurs d’aujourd’hui. De ce point de vue,
soulignons l’importance des lettres dans ce second tome du Journal inédit.
Elles n’y apparaissent pas avant janvier 1899, alors que le Journal publié en
présente un nombre important de décembre 1896 à décembre 1899. Mais à partir de
cette date, et notamment tout au long de l’exil danois, elles s’imposent comme
l’un des principaux intérêts du volume.
L’isolement
et l’ennui dont Bloy souffre à Kolding motivent une activité épistolaire
intense qui se déploie inévitablement aux dépens des œuvres. Faut-il le
regretter ? Partiellement ou totalement inédites à ce jour, elles peuvent
désormais compter parmi ses plus belles pages. Expédiées souvent à des
destinataires inconnus, qu’il n’aura parfois jamais l’occasion de connaître,
elles lui servent d’abord à « faire voyager son âme » (6 août 1899).
Ce sont des billets fulgurants ou des lettres-fleuves comme celle de douze
pages qu’il prend soin de coudre et de relier pour l’adresser à Louis Douzon (Mon Journal n’en donne que des extraits).
Avec ces lettres, qui se feront sensiblement moins nombreuses et moins longues
à partir de l’installation à Lagny, est inauguré un nouveau rituel, parmi les
nombreux rites dont Bloy aime s’entourer : à la fin de chaque mois, il
tiendra le compte des lettres qu’il a envoyées et reçues, avec le nom des correspondants,
tout comme il tient depuis longtemps celui des rentrées d’argent accompagnées
du nom des donateurs (il ne prend déjà plus la peine d’indiquer les sorties
dans ce volume). Présentées après la tenue de comptes à partir de janvier 1899,
elles seront placées avant dès janvier 1900, comme si Bloy voulait rendre
sensible leur apparentement à l’argent et leur valeur plus grande encore.
Presque toutes articulent puissamment, chacune à sa manière, la demande
– d’argent, sans doute, mais chez Bloy, on l’aura compris, l’argent n’est
jamais uniquement l’argent –, ce qui est probablement le meilleur moyen de
soumettre le correspondant à l’épreuve et de faire « jaillir sa belle
âme » (1er juillet 1901). Outre la volupté de savourer une
prose magnifique, elles nous procurent celle, non moindre, d’imaginer la tête
du destinataire à la lecture de pareilles missives – tâche au demeurant assez
facile, puisque Bloy ne se prive pas de consigner les réactions. Il faut donc
voir dans ce Journal inédit bien plus qu’un simple document, si riche soit-il,
mais une œuvre à part entière, certes très différente du Journal publié, cet
« ours mieux léché ».
Remercions
les héritiers de Bloy qui ont autorisé la publication de ce monument, rendons
hommage au travail de Michel Malicet et Pierre Glaudes, principaux responsables
de cette édition, et dont la vigilance n’a pas été toujours bien secondée car
de nombreuses fautes subsistent, parfois plaisantes (singes au lieu de signes
à la page 45), parfois plus gênantes (comme l’évidente solution de continuité
entre la page 478 et la page 479, qui laisse supposer l’omission d’une ou
plusieurs lignes). Pour terminer sur un subjonctif bloyesque : il serait
souhaitable qu’une prochaine édition les corrigeât.
Char. René
Char dix ans après, textes réunis par Paule Plouvier (L’Harmattan, 2000,
336 p., 170 F). Actes du colloque qui s’est tenu le 21 mars 1998 à
l’Université Paul Valéry de Montpellier III. Mort en 1988, Char avait eu le temps
de se voir accéder à l’immortalité de La Pléiade, suivant en cela l’exemple de
son rival Saint-John Perse – exemple qui, disent les mauvaises langues,
l’empêchait de dormir. Sur son œuvre, les commentateurs sont légion, et
l’éloge, presque unanime, en dépit de certain pamphlet intitulé Contre René Char. La lecture du Pléiade
montre cependant que le poète d’Artine
et de l’étonnant Tombeau des secrets
ne s’est pas privé ensuite de se pasticher lui-même, à force d’hermétisme et
d’ellipse. La dispersion aux enchères, en 1998, de la riche collection Char de
Jean Hugues avait également permis de faire diverses réflexions sur les si
nombreux manuscrits du poète, les dates, et surtout les variantes ou ratures
qu’il y portait – suivant en cela l’exemple de son ami Éluard. On ne trouvera
pas, cependant, de telles réflexions, ni même la moindre réticence, dans les
communications rassemblées ici. Michel Collot s’attache à étudier la
« présence de l’imparfait » chez le poète et à gloser « la
mobilisation des ressources aspectuelles » de ce temps. « Peut-on
expliquer Char par des anecdotes ? » s’interroge Christine
Dupouy à propos de certaines exégèses ou commentaires du poète lui-même.
Anecdote pour anecdote, on regrette de ne pouvoir raconter ici deux histoires
assez savoureuses concernant les dernières années du poète et qui circulaient
jadis chez Gallimard. L’amitié interrompue de Char et du peintre Roger Van
Rogger est retracée par Catherine Coquiot, qui cite des lettres inédites du
poète, dont celle-ci, plutôt abrupte : « Tu n’as rien compris, dans
la vie il y a le rapport putain-maquereau. Ta pureté, tu la gardes pour ton
œuvre. Tu es bien gentil mais un peu con, fous le camp ! ». Étude
intéressante, nourrie de documents, et qui montre surtout que « faire du
chemin avec René Char » n’était pas toujours de tout repos. À cet égard,
il y a beaucoup à glaner dans les neuf pages de notes précises et documentées
qui suivent le texte de la communication... Les deux dernières sections sont
consacrées à Char et les arts, et aux « problèmes de traduction ».
S’attachant à définir les relations Char-De Staël, Renée Ventresque cite
deux lettres du peintre à son marchand Jacques Dubourg, sans préciser en note
que ses Lettres à Jacques Dubourg ont
été publiées, en français, par l’éditeur londonien Taranman en 1981. Regrettons
surtout qu’elle ne cite que la première phrase de ce savoureux portrait de Char
face à ses peintres (lettre du 2 août 1951) : « Dans l’ensemble cet
homme est fait de dynamite dont les explosions seraient hâlées de douceur
calme. Tous les pontes lui cavalent au froc sans retenue, Braque seul a de la
discrétion. Il fait traîner Matisse qui lui envoie soixante aquarelles qui ne
lui plaisent pas, choisit dans une liasse de plus de deux cents dessins de
Miró, et ainsi de suite ». Un peu verbeuse et vagabonde, la communication
de György Somlyó, où nous découvrons cette perle : « Beau comme la
rencontre inattendue d’Héraclite et de Mallarmé au bord de la Sorgue ». D.
Delzard et M.-F. Bortot recensent, eux, les bourdes souvent réjouissantes de
traductions respectivement anglaises et espagnoles de Char.
Claudel. Dominique Millet-Gérard, Claudel : La beauté et l’arrière-beauté
(Sedes, 2000, 126 p., 110 F). Ambitieux projet que de rendre compte de
l’esthétique de Claudel en un mince ouvrage, d’autant que l’auteur de Connaissance de l’Est ne vouait guère de
respect à un tel terme, trop plein pour lui de scientificité austère. Sa
lectrice parvient pourtant à proposer un parcours respectable de son œuvre,
présentant successivement et avec un intérêt croissant les textes proprement
théoriques, la critique artistique, le rythme, le théâtre et enfin l’exégèse
biblique (elle a contribué à la réédition récente de ces textes et en suggère
bien la richesse). Elle aborde fidèlement des points essentiels :
l’anticonformisme et l’individualisme du poète, son rapport aux choses,
toujours objets (res) et causes (causa), l’importance du mouvement, la
substitution des échos internes aux rimes, une dramaturgie construite à la
double image d’un rite et du monde comme mise en scène divine, etc. On retient
particulièrement des pages très éclairantes sur le symbole et sur le refus de
toute distinction entre style haut et style bas – une pratique effectivement
caractéristique de Claudel, que l’essayiste creuse en s’appuyant, entre autres,
sur Auerbach. Mais elle se fonde surtout sur les textes mêmes de l’écrivain
diplomate, qu’elle laisse entendre judicieusement dans son essai, reprenant des
formules célèbres – son désir de « faire déboucher et déferler dans le
domaine de la poésie la longue houle de la prose française » – ou
convoquant des extraits moins connus (comme ce passage où le poète semble se
souvenir des déités hindoues aux bras démultipliés pour crier sa double
jubilation de croyant et de locuteur). Mais cette évidente proximité pose un
problème en ce qu’elle rapproche ici critique et apologétique. Certes, Claudel
s’est dit écrivain à défaut de prêtrise, mais cela n’oblige nullement à
déconsidérer toute lecture profane de son œuvre. Or, Merleau-Ponty a tort de
vouloir l’aborder « au-delà du catholicisme » ; telles
suggestions sont « intéressantes » mais « trop peu métaphysiques
à nos yeux » ; il serait « imprudent de qualifier de critique
d’art » un passage de L’Œil
écoute ; le titre même de l’étude ne suscite de commentaire que
thomiste, etc. On se permettra de douter que l’imagerie dévote populaire
témoigne d’un « goût modeste mais sûr » ou que la formule stoicienne
de « théâtre du monde » constitue une « bien significative
prémonition », assertion qui ne relève que de la foi. Cette pente
prosélyte gêne la lecture et l’on serait reconnaissant à l’auteur de gagner son
paradis autrement, d’autant que cette posture finit par entraîner des formules
pour le moins étonnantes dans le cadre même qu’elle met en place : parlant
de « miracle claudélien », l’étude semble bien près de traiter le dramaturge
en prophète, « Dieu tirant les ficelles des personnages à travers l’auteur
qui n’est qu’un instrument à son service ». Surtout, certaines approches
récentes sont à peu près passées sous silence, comme la passionnante lecture
des poèmes pour éventails proposée par Truffet, et l’on n’est pas bien persuadé
de la pertinence de l’opposition esthétique que l’essai entend mettre en place
entre Claudel et le post-modernisme, faute de trouver discutée la possibilité
de certains liens (ne serait-ce que sur les notions de trace ou d’indicible).
Pour en terminer avec ces critiques, on aimerait des notes un peu plus
étoffées – D. Millet-Gérard met en appétit mais informe rarement sur le
contenu des renvois très précis qu’elle donne – et peut-être moins
auto-référentielles : seize allusions à des ouvrages ou articles dans les
seules vingt premières pages, c’est un peu trop donner le sentiment d’un digest ; or, ce n’est pas le cas.
Crevel. Correspondance
de René Crevel à Gertrude Stein, traduction, présentation et annotation de
Jean-Michel Devésa (L’Harmattan, 2000, 270 p., 140 F). Une soixantaine de
lettres inédites s’échelonnant de 1926 à 1935. À vrai dire, ce ne sont pas de
longues lettres, et l’on y trouve guère de véritables confidences : ce
n’était pas le genre de Crevel. Des messages amicaux plutôt, et souvent, hélas,
des bulletins de santé, écrits d’un de ces sanatoriums dans lesquels Crevel
séjourna si souvent, rongé par ce qu’il appelait sa « poitrine de
poulet ». Pour inattendue qu’elle puisse paraître à première vue, l’amitié
de Crevel et de Gertrude Stein fut réelle. Peu commode, sinon tyrannique,
l’auteur de The Making of Americans
avait cependant une sympathie teintée d’indulgence pour le jeune et turbulent
Surréaliste, lequel, de son côté, cherchait à lui plaire. Détail significatif,
il prit soin de rédiger en anglais toutes les lettres qu’il lui adressa. Aussi
peut-on, comme le fait J.-M. Devésa, discerner un aspect mère-fils dans leurs
relations. Ils ne manquaient pas non plus d’amis communs, et, à travers ces
lettres, revit en filigrane tout un univers, à la fois mondain, artistique et
littéraire, du Paris cosmopolite de ces années 1925-1935. En fait, Crevel avait
plusieurs personnalités et savait les doser selon les milieux parfois fort
hétérogènes qu’il fréquentait. On ne trouvera donc ici que peu d’allusions aux
Surréalistes, qui ne se situaient pas exactement dans la même sphère que les
personnes dont Crevel entretenait régulièrement sa correspondante : Pavel
et Choura Tchelitchev, Tony Gandarillas, la princesse Murat, etc. C’est du
reste sans complexe que Crevel s’était mis à fréquenter le monde, et il s’en
justifiait en disant à son ami Jean Aron, qui nous rapporta un jour ce
propos : « Pascal allait bien dans le monde ! » Mais son
amitié avec Gertrude Stein n’était pas seulement dictée par des raisons
mondaines ou littéraires : il avait trouvé d’emblée une certaine
complicité avec elle, dont il jugeait par ailleurs les œuvres avec une grande
sûreté critique. En ce qui concerne cette édition, on doit signaler que les
lettres se trouvent reliées par un commentaire suivi, et que le texte anglais
se trouve accompagné de sa traduction française. Précaution nécessaire,
l’anglais de Crevel étant souvent fautif ou approximatif. Toutefois, cette
traduction est-elle toujours exacte ? Ce n’est pas sûr, le traducteur ne
se privant pas d’ajouter des fioritures au texte. Quelques exemples : You know I was ill = Vous n’êtes pas sans savoir que j’ai été malade ; And don’t forget yours for ever = Et s’il vous plaît, n’oubliez pas
votre ; Here life is always simple =
Ici, la vie suit son cours, toujours aussi simple ; Good wishes. All that you want for 1928 =
Je vous présente mes meilleurs vœux et vous souhaite d’obtenir, en 1928,
tout ce que vous désirez ; Now I
say bad words to illness, the most bad words, and I want a good year 1928 =
Je profère aussi de bien vilains mots
à l’encontre de la maladie, les plus vilains mots qui soient : je voudrais tant connaître une bonne année 1928.
Arrêtons là cette petite toilette, qui fait de Crevel un Vaugelas imprévu.
Autre surprise : le commentateur se croit obligé, chaque fois qu’il
mentionne un écrivain, de donner à tout hasard ses dates biographiques, ce qui
nous vaut des kyrielles de lassants « la rencontre de Tristan Tzara
(1896-1963) et d’André Breton (1896-1966) » ; « Arthur Rimbaud
(1854-1891) » ; « Paul Claudel (1868-1955) », « Corydon (1924) d’André Gide
(1869-1951) » ; « la lecture de Gustave Flaubert
(1812-1880) », etc., etc. Ces réserves faites, on doit souligner l’intérêt
d’une telle publication pour ceux qui s’intéressent à Crevel. Le commentaire de
J.-M. Devésa est assez riche, et nourri de nombreuses informations et références
biographiques. L’ensemble est complété par une biographie et une bibliographie.
À cette dernière, on peut ajouter une édition confidentielle, fort belle et peu
connue : Lettres à Valentine Hugo
suivies d’une Lettre à Paul et Gala Eluard et de documents inédits (Au
Moulin du Soleil, 2005, 65 p., tiré à 25 ex. sur papier feutré couleur de
brume).
Curiosa. Anonyme, Mémoires d’une puce (Flammarion, 2000, 192 p., 110 F). Excellente idée que cette réédition d’une sorte de classique de l’érotisme anglais du XIXe siècle et qui, dans le genre, est une réussite, aussi bien pour le style que pour la peinture des scènes. Texte d’ailleurs pas vraiment moderne dans son allure même, si légère, et qui se situerait plutôt dans le droit fil de certains récits anticléricaux du XVIIIe siècle français comme Le Portier des Chartreux. Aussi souvent réimprimés en Angleterre que Fanny Hill, ces Mémoires d’une puce sont demeurés peu connus en France, bien que, comme on va le voir, ils aient été traduits assez rapidement. Ils font d’ailleurs partie intégrante de ce puritanisme victorien qui fleurissait alors et à qui l’on doit, entre autres, The Whippingham Papers, The Pearl, Teleny et My Secret Life. Empruntons-en le résumé, un peu sommaire, à un catalogue clandestin de 1894 cité par Louis Perceau : « Elle en a vu des choses étonnantes, cette puce [qui nous raconte] les aventures de la jeune et ravissante Bella, une petite coquine que son chaud tempérament amène, sans difficulté, à satisfaire les désirs les plus bizarres et les plus lubriques caprices de son confesseur. Deux confrères du saint homme profitent également des dispositions ultra-complaisantes de la pénitente, et il faut laisser au lecteur le plaisir d’assister à ces scènes indescriptibles, d’un érotisme tout ecclésiastique ». Disons cependant que la notice d’Emmanuel Pierrat peut sembler parfois un peu floue. D’abord, il ne précise pas sur quelle édition française a été établi, ou plutôt reproduit, le texte. On aimerait le savoir, car ce roman anglais paru sous le manteau à Londres vers 1887 (?) fut traduit dès 1890, mais sous le titre de Les Souvenirs d’une puce. Il aurait surtout fallu préciser que le titre original anglais était The Autobiography of a Flea, told in a Hop, Skip, and Jump, and Recounting all his Experiences of the Human and Superhuman Kind, both Male and Female ; with his curious Connections, Backbitings and Tickling Touches ; the whole scratched together for the delectation of the Delicate, and for the Information of the Inquisitive, etc. etc. Published by the Authority of the Phlebotomical Society, Cytheria, 1789 [sic]. Traduire cela par Mémoires d’une puce peut sembler un peu court... Lorsqu’on publie une traduction, il n’est pas mauvais de jeter un coup d’œil sur l’original. En tout cas, fixer 1881 comme date de parution de l’original anglais, comme le fait E. Pierrat, est peu probable, le livre ne figurant point dans le Catena librorum tacendorum d’Ashbee paru en 1885, mais se trouvant en revanche – et en deux exemplaires, revêtus de reliures à décor érotique – dans le célèbre Catalogue du cabinet secret du prince Galitzine de 1887. Le préfacier aura donc lu un peu vite The Private Case de Kearney, qui indiquait expressément pour cette édition originale un filigrane daté 1885 : « The paper of this copy is watermarked with the date 1885 ». D’autre part, insinuer, comme il