En société
Amer. Amer. Revue finissante, 2006-2007 (Les Âmes d’Atala, 152 p.,
s.p.m.). « Le Code de la propriété
intellectuelle nous emmerde. Conséquemment nous emmerdons le Code de la
propriété intellectuelle. » Chez Amer,
« revue finissante » (sic) et logiquement consacrée aux littératures
« fin de siècle » et « décadente », on aime l’inattendu et
faire parler la poudre. Dès ce premier numéro, on broie du noir avec
délectation. D’un côté, des rééditions de textes rares : La Fin du monde, texte millénariste de
Camille Flammarion, des nouvelles de Mirbeau, Schwob, Richepin, un placard
anarchiste, une poésie érotique de Pierre Louÿs. De l’autre, de vastes
entretiens – avec les « Claude Izner » notamment – et des articles
fouillés et sans compromis. Alain Buisine sur Lorrain, « Byzance
copronyme » de Johan Grzelczyck sur « Nietzsche et la modernité
décadente » et l’étonnante étude de Ian Geay, « Irrumations
fin-de-siècle », qui aurait pu également s’intituler « Fellations
fin-de-siècle » pour appâter le chaland. Un ensemble alléchant pour cette
« revue finissante » à laquelle on ne sait s’il faut
souhaiter grande santé ou dégénérescence.
Bibliothèque nationale. Chroniques de la Bibliothèque nationale de France, n° 37, hiver 2006. Côté BnF, tout un programme : une exposition sur les livres d’Arménie, une autre sur Homère, et des conférences régulières. Dans la rubrique Collections, de nouvelles acquisitions, parfois spectaculaires, tel cet exemplaire complet et très corrigé des premières épreuves d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (Mallarméens, à vos plumes !). La présente livraison contient aussi un dossier sur le public fréquentant depuis dix ans les salles de lecture.
Claudel. Bulletin
de la Société Paul Claudel, n° 184, décembre 2006, La Bibliothèque de Paul Claudel (13 rue du Pont-Louis-Philippe,
75004 Paris ; 87 p., 7 €). Ces actes d’une journée
d’études consacrée à la bibliothèque de Claudel, conservée à Brangues, sont
frustrants pour les lecteurs d’Histoires
littéraires, car le fonds des xixe et xxe siècles n’est
pas étudié ici. On se console en lisant la présentation de ce qui concerne la
Grèce antique, les xvi-xviiie siècles et le fonds
extrême-oriental – c’est l’article le plus riche et le plus développé, dû à
Catherine Mayaux –, ainsi qu’une étude plus concrète de Pascal Lécroart,
« Les Sources de Jeanne au Bûcher d’après la bibliothèque de Paul Claudel ». En conclusion, Philippe
Marcerou propose d’utiles réflexions générales sur les bibliothèques
d’écrivains.
Desnos. L’Étoile
de mer. Cahiers Robert Desnos, n° 10, 2006 (Association des Amis de Robert
Desnos, 12 rue Dulac, 75015 Paris ; 96 p., 10 €). Ce
cahier est consacré essentiellement à un ami intime de Desnos, le docteur
Théodore Fraenkel (1896-1964), qui fut son légataire universel. Fraenkel fut un
des rares médecins, avec André Breton – mais ce dernier n’a existé qu’à
titre militaire –, à prendre part aux mouvements Dada et surréaliste à leurs
débuts, mais il s’écarta du Surréalisme avant 1929. Il a laissé peu d’œuvres
littéraires en dehors de quelques articles de revue et des carnets de 1914-1918
publiés il y a une quinzaine d’années. Il eut une activité très avant-gardiste,
rejoignant les républicains espagnols en 1936, l’Algérie et la France libre en
1943, la Russie en 1945. Ses opinions ne varieront guère et, quatre ans avant
sa mort, il signera le manifeste des 121. Fraenkel fut en relations avec de
nombreux peintres et écrivains comme Hélion, André Masson, Jacques Vaché,
Tristan Tzara, Philippe Soupault, Aragon, Georges Bataille, Robert Desnos et
même Breton, bien qu’avec ce dernier il y ait eu rapidement mésentente, du
moins sur le plan littéraire. Le présent cahier contient des lettres de guerre
de Fraenkel à sa future épouse Bianca Maklès, trois à sa mère (datées de
Russie, 1945), quelques proses, dont trois brèves
« expérimentations », l’une sur Soupault et deux autres intitulées Malléluarmé et André Breton le roi des cotons-caoutchoucs, enfin deux pages sur
son évasion de France, en 1943-1944. Mais la partie la plus importante du
recueil est constituée par ce qui subsiste des correspondances échangées avec
Masson jusqu’en 1953 et Desnos de 1920 à 1943. Desnos et Fraenkel s’étaient
également intéressés à Artaud et, en 1942, Desnos dit à son ami avoir écrit au
docteur Ferdière pour le faire changer d’asile.
Dumas. Cahiers
Alexandre Dumas, Jean-Pierre Moynet, Le
Volga et le Caucase avec Alexandre Dumas (Encrage, 2006, 234 p., 20 €).
L’ami Jean-Pierre Moynet avait fort bien effectué les cinquante dessins qui,
finement gravés ensuite par divers artistes, devaient illustrer le récit du
voyage en Russie d’Alexandre Dumas. Ce voyage, Moynet l’avait fait avec Dumas
et d’autres amis en 1852. Pour une raison que Claude Schopp vous dira, ce
mariage texte-dessins n’eut pas lieu : dûment chapitré, chartonisé,
Moynet, qui n’avait pas franchi le Volga pour des moineaux, donna alors, bien
différent de celui de Dumas, son propre récit lesté d’une illustration
homogène, la sienne. Voici ce rare document. En vérité, quelques amis de Dumas
pourront être déçus par ce cahier si peu dumasien ! Nulle phrase
d’Alexandre, qu’à peine nomme deux fois, en ces deux cents pages denses, le
pourtant loquace Moynet, lequel démarre la fleur aux dents, aussi sec que
d’ordinaire, on entame un chapitre 23 : « Deux mois de séjour nous
avaient permis de visiter et d’étudier dans leurs détails les monuments, les
musées, les monastères et les marchés de Moscou. Mais cette grande et
belle ville se civilise : la physionomie russe s’y efface de plus en
plus. » Il s’agit en fait de deux séries d’articles respectivement parus
en 1860 (Le Caucase) et en 1867 (Le Volga). Certes, Claude Schopp a
d’excellentes raisons d’estimer qu’« Édouard Charton, directeur du Tour du Monde, [qui] persuada Moynet de
publier son propre récit, illustré par ses dessins que Dumas n’avait pas
utilisés […] avait vu juste : le
récit de Moynet est passionnant, car il propose un autre point de vue,
différent de celui de l’écrivain ; c’est en quelque sorte un complément au
voyage de M. Dumas. » Oui, sans doute. Certes. Assurément. N’en
disconvenons pas. Mais le non moins sincère amateur de Dumas qu’est son lecteur
de base préfèrera peut-être réserver ses euros à des achats plus voluptueux,
car à coup sûr plus proches du foyer verbal où son imagination enfantine
flamba. Après 2005, an déjà riche en parutions rares, l’année 2006 n’a aucunement
démérité : tant en inédits (Isaac
Laquedem, les Mémoires d’Horace)
qu’en introuvables (Le Bâtard de
Mauléon, puis cette Comtesse de
Salisbury de laquelle Matthias Alaguillaume cite (Histoires littéraires n° 28, p. 121) une appréciation restrictive de
Dumas : « pas une de mes meilleures choses »), les Belles
Lettres ne cessent de nous gâter. Qu’elles nous fournissent, vite ! en
2007, un beau Comte
de Moret intégral (c’est-à-dire
enrichi des chapitres dont l’édition Marabout du Sphinx rouge tacitement nous priva, ainsi qu’elle fit, au tome premier du Vicomte de Bragelonne, en en
passant au bleu le chapitre 49, « Confession de Mazarin » – trou,
silence ou faux pas qu’alors, de bonne foi, nous pensâmes devoir imputer au
catholique secret de la confession celant en particulier celle des cardinaux),
et cette période sera digne de la Décennie, dorée à l’or fin des mousquetaires
courtois, qui amorça le Millénium III.
Enfance. Cahiers Robinson, n°20, 2006, Sylvie
Germain, Éclats d’enfance (Presses
de l’Université d’Artois, 178 p., 14 €). Rien à faire, on a
beau aimer cette revue exigeante et nécessaire, elle nous présente cette fois
ce que, très subjectivement, on déteste en critique littéraire, cette glose
doctorante qui prémâche la lecture, balise, découpe, étiquette. Soit un écrivain,
Sylvie Germain, particulièrement apprécié des adolescents ; un thème,
l’enfant ; et voilà une horde d’auteurs qui débroussaillent hardiment le
périmètre qui leur a été assigné, avec chacun sa binette (format
psychanalytique, anthropologique, philosophique), multipliant citations et
paraphrases, naïvetés parfois (la psychologie aurait grand intérêt à puiser
dans la littérature, apprend-on), érudition ponctuellement (Anne-Gaëlle Weber
sur les figures angéliques), mais au fond toujours la même bouillie sur les
fantasmes identitaires, les mondes enfantins, etc. Non que les analyses soient
mauvaises, absurdes ou téléphonées, loin de là. Simplement, leur concurrence
même les dessert en l’absence de direction ou d’organisation d’une recherche
vraiment collective. Surtout, on aurait aimé savoir pourquoi les jeunes, ceux
qui ne lisent plus, lisaient Germain. Cela ne regarde apparemment personne que
son éditeur. Seule Guillemette Tison sort du cercle pour interroger son propre
objet : en quoi un texte (L’Encre du
poulpe), le seul à être adressé aux enfants, est-il adéquat, en quoi se
trouve-t-il rencontrer des formats ou des thèmes typiques de la littérature
d’enfance ? La question est d’autant plus intéressante que la
caractérisation du récit pour enfant, la définition de ses marqueurs et de ses
formes, reste un point délicat et énigmatique de cette littérature de
transition. De là, il aurait été possible de revenir vers les autres textes,
ceux qui aux adultes adressés ont rencontré des lecteurs adolescents, dans une
approche plus pragmatique que thématique. On passe donc, et on se ruera, c’est
promis, sur la prochaine livraison, consacrée à la Bibliothèque Rouge et Or.
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 153, janvier 2007 (La Grange-Berthière, 69420
Tupin-et-Semons ; 200 p., abonnement : 28 €).
Après les actes de Philadelphie dans le n°151, ce numéro présente ceux d’un
colloque tenu à Sienne sur « Gide aujourd’hui ». Qu’attendre d’un
thème aussi vague ? Car il ne s’agit pas d’un état des lieux de la recherche,
mais d’une série de communications sans lien dont les titres ne sont guère stimulants :
« Le charme inépuisable d’une œuvre », « Demain, le
souvenir… », Gide aujourd’hui n’advient jamais. Curieux parallèle dans le double feuilleton que poursuit le
bulletin : dans son journal de 1946, Robert Levesque espère que le poète
sur qui il a écrit aura le Nobel : « Si le prix est attribué à
Sikelianos, toute l’Europe lira mes notices… » (mais Hermann Hesse sera
lauréat). Un an plus tard, dans son propre journal, Jean Lambert note avoir,
par hasard, appris chez Gallimard que le prix était décerné à Gide.
Lettres françaises. Les Lettres françaises, nouvelle série,
n° 29 (septembre 2006) à 35 (mars 2007). C’est en 1972 que fut interrompue la
publication des Lettres françaises hebdomadaires dirigées par Aragon. Qui a lu, semaine après semaine, ces épais
fascicules ne peut qu’avoir la nostalgie du brio et de la liberté critique qui
régnait entre ces pages, au moins dans les dernières années. Depuis, Jean
Ristat est parvenu par intermittences à garder vivants le titre et la
présentation. Depuis trois ans, Les
Lettres françaises sont devenues un supplément mensuel de L’Humanité, paraissant le premier samedi
du mois. On y retrouve des thèmes chers à Jean Ristat – le régicide, la
présence d’Aragon, l’écossais Ian Hamilton Finlay – mais aussi des dossiers
ouverts sur d’autres horizons, comme celui consacré à Gabriele D’Annunzio,
constitué en décembre 2006 par Gérard-Georges Lemaire, ou l’ensemble en hommage
à Valère Novarina en avril de la même année. L’ouverture est constante,
imprévisible. Quant à la partie critique, assurée par des tempéraments aussi
divers que Jean-Pierre Han, Claude Schopp ou Jean-Luc Chalumeau, le moins qu’on
puisse dire est qu’elle n’a pas d’équivalent dans la grande misère des pages « culturelles »
de la presse actuelle (ne pensons même pas à l’atroce misère, sur ce point, des
« grands » hebdomadaires). Parfois légèrement hystérique (la
chronique sur l’art à quatre mains de Gianni Burattoni et Franck Delorieux),
elle propose toujours une prise de position vive et singulière. Cette nouvelle
série n’est pas le fantôme de la publication d’autrefois, mais un lieu vivant
et nécessaire, sans égal aujourd’hui.
Matricule. Le
Matricule des anges n° 80, février 2007 (BP 20225, 34004 Montpellier ;
52 p., 5 €). Ce dandy marginal un peu froissé en
couverture, l’auriez-vous cru, c’est Blanchard, l’ermite rural des
carnets : mise en scène de photographe ou dévoilement d’une face cachée,
décidément on n’est pas sûrs d’aimer les formules l’homme et l’œuvre, ça brouille, et à la lecture du dernier opus du
susdit, on a la critique facile (nous aussi), peut-être l’aimait-on mieux
taiseux et invisible, l’ermite. Donc, André Blanchard : le dossier, sans
doute, fera vendre un peu de Carnets,
des anciens de préférence, car, avec le temps, ça vire à l’aigre, proverbe
laitier, et l’aphorisme va trop vite, n’attend plus de prendre le poids qui le
légitime sur la page. Regrets. Quitte à lire du crépusculaire, on préfèrera la
violence éblouissante (le mot est de Thierry Guichard) de Chaos, le testament poétique de Franck Venaille (Mercure de
France). Aérons-nous un peu l’esprit, dans le domaine étranger, avec Sándor
Márai, dont les immenses Mémoires de
Hongrie ressortent au Livre de Poche, ou encore avec Les Astres jumeaux, de Kenji Miyazawa (Serpent à Plumes), contes
lunaires pour forêt enchantée. Miyazawa est mort dans les années trente, et le
ravissement peut prendre aujourd'hui des formes plus acerbes : ainsi avec
une double livraison narrative (Chien
jaune) et critique (Guerre au cliché)
de Martin Amis. La mauvaise humeur peut donc être un sport de combat, et en
tout cas un principe de mouvement. En voici un dont le potage ne risque pas de
tourner. Et une fois de plus, la France respire par l’Angleterre.
Péguy (1). L’Amitié Charles Péguy, n° 114,
avril-mai 2006, Jaurès et Péguy :
questions de fond (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 108 p.,
abonnement annuel :
34 €).
Ce second numéro consacré au colloque Jaurès-Péguy semble avoir pâti d’une certaine précipitation à
l’imprimerie : points, virgules disparus, et jusqu’à des mots entiers –
tant que le lecteur devra se reporter au n° 115 pour lire la version
« intacte » de l’article conclusif de Géraldi Leroy,
« Péguy-Jaurès : bref essai de synthèse ». À prendre acte du compte rendu par Éric Thiers de la grande
anthologie Rallumer tous les soleils parue en janvier 2006, on ne reprochera plus aux auteurs de n’avoir pas lu
Jaurès. Dans son article « Péguy et Jaurès : le mythe de la
Révolution », Éric Thiers situe
très tôt (« peu avant 1900 ») la première distance entre les deux
hommes : lors d’une réunion organisée par Jaurès pour distribuer les
tâches d’écriture de la grande Histoire
socialiste de la Révolution française (la seule histoire marxiste de la Révolution, affirmait
Madeleine Rebérioux), ouvrage qui devait paraître en 1904. Dans « Marx
présent ou absent ? », Daniel Lindenberg ne découvre ni sa présence
(critique, mais très informée) chez l’anti-guesdiste Jaurès, ni son absence
chez Péguy, à qui Marx est si étranger qu’il paraît étrange même de poser la
question d’aller l’y chercher. Dans « Péguy, Jaurès et l’Allemagne »,
Édouard Husson voit en revanche chez Péguy plus d’affinité avec la germanité
que le poète n’était disposé à s’en trouver : ainsi son anti-modernisme
l’en rapprocherait. Page 189, saluant Robert Burac – le parfait éditeur de
Péguy en Pléiade est décédé à soixante-dix ans le 12 mai 2006 –, Jean Bastaire
annonce un numéro ultérieur qui lui sera dédié.
Péguy (2). L’Amitié Charles Péguy, n° 116,
octobre-décembre 2006, Hommage à Robert
Burac (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 72 p., abonnement
annuel :
34 €).
Eh ! Que voici ? Justement ce numéro ultérieur et funèbre. Il tombe
bien. Soixante-douze pages, c’est le plus maigrelet de l’an 2006, qui, grâce à
lui, en totalise tout de même 422. Ôtez votre chapeau et prêtez une attention
suffisante aux propos tenus au cimetière de Tours-Sud, à deux pas de la tombe
de cet érudit éminent, Robert Burac. Sa veuve Liliane est là, Françoise Gerbod
parle, puis Michel Leplay (qui lit un poème du défunt). Voici même, faut-il en
croire nos yeux mouillés ? un ministre en exercice, grandement ému lui
aussi, M. Renaud Donnedieu de Vabres ! Gît, page 380, sa signature
amollie. Si nous nous permettons ce ton léger, c’est en mémoire du fait rare,
trop souvent méconnu auquel Robert Burac a consacré un livre à lire ou relire –
ce sera le meilleur hommage à son travail et à sa vie : Le Sourire d’Hypatie, essai sur le comique de Charles Péguy. Livre « issu de
sa thèse et dédié à sa mère qui refusait de croire que le comique de Péguy soit
un sujet sérieux ». Quoi, Madame ? Quelque chose de plus sérieux que
le comique ? Vous rêvez, ô sceptique ! Les propos de nos amis réunis
concernant l’extraordinaire scrutateur du texte péguyen que fut Robert Burac ne
sont pas seulement d’hommage, ils éclairent avec justesse les sources d’un
attachement sans défaut. D’une
enfance salie par l’étoile jaune, le tardif petit dreyfusard a gardé la
trace. Celui qui n’a jamais cessé d’apprendre à lire avec l’auteur de Notre Jeunesse a voulu communiquer
cet amour, faire mentir un Jules Isaac annonçant, au lendemain de décevants
essais de publication posthume, « qu’il fallait renoncer à l’édition des
œuvres complètes de Charles Péguy ». Quelques pages de témoignages suivent
la cérémonie. Vient après, aux pages 381-398, en mémoire de cet ours bizarre
dansant vers Péguy au hasard et signant Hans Urs von Balthazar, une étude rien
moins que persuasive (ainsi l’avons-nous ressentie) de Jean-Baptiste Sèbe.
Quand cessera-t-on d’alourdir d’esthétique, de théologie au rabais, de
protestantisme abstrait ce vigoureux poète français ? Qu’on sourie au
boulet Heidegger fixé à la cheville de Frédéric Nietzsche, cela ne nous regarde
pas. Nous offusque en revanche une telle farce faite en France au seul patron
qu’ait salué le grand Charles, celui de Lille et de Londres. Péguy avait de
vrais amis dans les Laurens – une dynastie du pinceau –, amitié d’atelier que Pauline Bruley détaille en quatorze pages bien
moulées : puis elle en tire six encore d’un entretien avec Pierre Guyénot
(premier grand prix de Rome en 1945, élève de Pierre Laurens en 1931). L’année
se boucle ainsi sur la note picturale, disons mieux, graphique : tant il
est exact que Péguy trouve écho moins dans le coloriste que dans le
dessinateur, maître « du modelé et de la courbe souple » à la manière
d’Ingres. Honneur au dessin, n’est-ce pas, toujours, le choix du styliste ?
Ramuz. Fondation
Ramuz, bulletin 2006 (Case postale 181, CH-1009 Pully ; 47 p., 20 FS).
Ce bulletin de Société d’amis remplit sa fonction, avec un compte rendu des
activités de l’année qui précède. Sont ainsi présentés les comptes financiers,
la liste des adhérents et celle de toutes les activités, en Suisse, en France
et ailleurs, qui ont concerné l’auteur. Le seul élément distinctif ici est la
remise du « Grand Prix C.F. Ramuz », accordé au poète Pierre
Chappuis, pour l’ensemble de son œuvre publiée depuis les années 1950 ;
son allocution de réception interroge la relation entre les êtres et les mots.
Rimbaud. Rimbaud
vivant n° 45, septembre 2006 (Amis de Rimbaud, 50 rue de Charonne, 75011
Paris ; 128 p., abonnement : 30 €). Un
bulletin égal à lui-même, c’est-à-dire gentiment ronronnant, avec ses
« rappels » de la vie de l’association en 2005 et le récit de la
visite de la propriété Claudel de Brangues. On apprend que la présidence de
l’association est passée de Pierre Brunel à un M. Lawler. Court article du
regretté Jean-François Deniau, dont c’est sans doute un des tout derniers
textes : on lui pardonnera donc la distraction d’avoir fait faire à
Rimbaud, à dos de chameau, un trajet qu’il fut déjà à grand peine d’effectuer
sur une civière. Article de Pierre Brunel, qui semble avoir mal digéré le
reproche de prêchi-prêcha que lui lança un certain M. Coustaury dans un Aphinar qu’il est charitable de passer
sous silence. « Mauvaise pensée du matin » par Steve Murphy, étude
exigeante sur un poème qui n’est pas de ceux qui attirèrent de tout temps les
gloses et les commentaires. Quelques pages décoiffantes et un peu
d’iconographie feraient du bien aux prochaines livraisons.
Rocambole. Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 36, automne
2006, Dumas et le théâtre (BP 0119, 80001 Amiens ; 176 p., 14 €).
La concurrence autour d’Alexandre Dumas fait rage ces temps-ci, même la Revue d’histoire littéraire de la France semble s’y être mise. Précieux, bien sûr, l’« essai de
bibliographie » établi par François Rahier, mais on lui suggèrera, pour la
prochaine fois, d’ajouter, aux lieu et date des pièces, les noms des principaux
acteurs. Article fouillé de Jean-Claude Yon sur « Dumas vaudevilliste »,
et fin papier du coordinateur de cette livraison sur « La Jeunesse des
Mousquetaires ». En prime, un article ressorti des malles d’Yves
Olivier-Martin, sur l’écho dans « Le Roman populaire allemand » au
tournant du xix-xxe siècle de la vie
politique française.
Surréalisme. Pleine Marge (n°44, décembre 2006, 128 p., 22 €).
Deux ensembles intéressants dans ce numéro : des peintures et des lettres
de Jacqueline Lamba, la femme de Breton, et des textes de Georges Limbour
consacrés à André Masson, textes dans les deux cas superbement illustrés. Le
reste est du mauvais toc surréaliste.
Tra-jectoires. Tra-jectoires, n° 3, 2006 (4 rue des
Crosnières, 78200 Mantes-la-Jolie ; 240 p., 16 €). Le
sens du tiret placé au cœur du titre nous échappe, avouons-le, mais là se borne
l’extravagance de cette revue, encore que la juxtaposition de dossiers
consacrés, l’un à Annie Ernaux et l’autre à Albert Memmi, surprend (l’éditorial
tente, sans convaincre, d’expliquer la « tangente » censée les
rapprocher). Quelques études originales voisinent avec de nombreux textes déjà
publiés en revue. Sont joints des inédits, dont deux gentilles lettres
d’encouragement de Simone de Beauvoir à la débutante Annie Ernaux. Un bref
« cahier de création » (Lorand Gaspar, Henry Bauchau, Oscar Valréa)
clôt le volume. Pas enthousiasmant, mais indispensable si l’on intéresse à
Ernaux ou Memmi.
Valéry. Recherches valeryennes n° 17, 2006 (Romanisches Seminar der Universität Kiel ; 180 p., 15 €). Ce n’est pas l’Airbus 380 qui nous contredira, il reste aux postes Kiel-Paris beaucoup de progrès à faire : le présent fascicule des Forschungen zu Paul Valéry (publication annuelle) a volé deux ans durant avant d’atterrir sur notre table d’imparfait bilingue. C’est pourquoi – avouant qu’à notre allemand aussi, il reste beaucoup de progrès à faire – nous prions nos amis séminaristes romanisants de nous faire, à l’avenir, parvenir copie de leurs actes sous forme de fichiers-joints : ils s’en propageront plus vite et cela nous permettra, sans soucis et frais indus de scannage, d’en soumettre la partie germanique (environ le quart du présent volume) directement à notre logiciel traducteur, lequel raffole de prouver son efficience sur des objets aussi précieux. Avertissons déjà les amateurs (mais ces abonnés sont sûrement au parfum depuis 2005, si ce n’est 2003) que c’est de la conception valéryenne du temps (Zeit) que traitent les six articles – trois en allemand, trois en français, nombreuses citations de Valéry toutes en VO – groupés dans ce parallélépipède lisse et blanc.
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Armance. Georges
Kliebenstein, Enquête en Armancie (Ellug, 2005, 253 p., 22 €). Le lecteur sera
probablement, d’abord, déconcerté. Il foncera sur le Petit Robert mais comprendra vite l’ampleur du problème : ce
p’tit robert ne renferme pas le substantifique lait apte à étancher sa soif
lexicale. Nul pédantisme, pourtant. Plutôt une dextérité dans le déploiement de
néologismes et d’archéologismes qui nous sortent d’étranges vocables de
l’Antiquité grecque, tels des lépidoptères, de leur gangue ambrée. Ces envols,
qui ont leur lyrisme et leur onirisme, sont escortés d’un humour constant,
comme dans l’énumération sous forme d’« index de notions » dont le
dernier mot est… la zoophilie. Invitation au voyage, mais le lecteur aguiché
par ce mot stratégiquement placé ne trouvera ni fantasmes à la King-Kong ni
bottes en caoutchouc (pour que les fermiers puissent bien placer les pattes
arrière des moutons) – ce qui s’adapte bien à la logique d’un roman qui frustre
savamment les attentes romanesques du lecteur. Mais les termes mêmes apportent
leur dose de plaisir compensateur et, pour ceux que les codes herméneutiques et
proaïrétiques de Barthes n’avaient pas achevés et poussés dans les bras
surgélatoirement accueillants de Picard, Georges Kliebenstein ajoute un code
heimarménique ; dans un genre plus immédiatement consommable,
l’« écouteurisme » s’ajoute joliment au voyeurisme connu. Science et
patience, le délice est sûr, comme ne l’a pas dit l’Autre. L’index des notions,
d’une poilante longueur, est lui-même du reste assez incomplet, on doit ajouter diphasie et hémisémie, hypobole et taxilexie, cynophilie et angélisme,
l’éventail des pathologies et perversions étant encore plus extensible que ne
laissent supposer les quelque dizaines de notions énumérées. Cette exigence de
précision maniaco-jouissive va de pair avec un pullulement de points de
suspension et surtout de parenthèses (il y en a beaucoup… (nous ne dirons pas
trop… (quoique… (non, ne chipotons pas…)))) qui, avec parfois une sorte de
comique de la répétition ponctuationnelle, apportent des nuances, rectifient le
tir, mettent en cause ou invertissent des jugements et descriptions consacrés
au texte, dans un respect apocalyptique du texte stendhalien et une constante
irrévérence envers le métadiscours kliebensteinien. Ces irruptions mycologiques
– non sans affinité avec le discours critique ébouriffé et ébouriffant de
Philippe Hamon dont les pseudopodes semblent hisser le drapeau noir de
l’anarchie, tout en avançant avec une logique infernale – peuvent
déconcerter : ils ont cependant une fonction dialogique capitale et qui ne
fait que refléter l’ambition tout en humilité de l’auteur. Aux aguets face aux
imperfections de ses propres raisonnements et formulations, l’auteur dévoile
des contre-arguments possibles, les failles éventuelles de son propre discours
(« Cependant, ce distinguo même est à nuancer » : mais ces
précautions sont éthiques et non seulement rhétoriques). C’est l’une des
marques d’un discours qui cherche à rendre à l’écriture stendhalienne sa
complexité, sa mobilité, sans le figer par un discours simplificateur et sans
oublier les innombrables glosateurs de la critique stendhalienne qui se sont
déjà penchés avec opiniâtreté sur Armance.
Car Georges Kliebenstein connaît intimement, et dans tous ses replis, la critique stendhalienne, ce que
savent ceux qui ont lu son article consacré à la prédilection de Stendhal et de
Saint-Simon pour les épinards ou ses multiples contributions au récent Dictionnaire Stendhal publié chez
Champion. De sorte que si les regards portés sur Armance sont (diaboliquement) légion, les prises de position de Georges Kliebenstein,
approuvant, confirmant ou au besoin révisant, voire démontant les lectures
antérieures, sont avancées avec humour et sans hargne, ce qui explique qu’il se
dégage, de ce dialogue à bâtons rompus, une sorte d’idéal de convivialité
herméneutique, ce qui n’empêche pas l’auteur d’asséner en des parenthèses
lapidaires des sentences et constatations dignes de Confucius : « la
rigidité n’est pas la rigueur », « mais la médiocrité d’une hypothèse
n’est pas un gage de validité », « combien de fois la démission
critique n’est-elle pas retournée en marque du “sérieux”, voire de la
science ? » Nous applaudissons des quatre pattes. Inséparable
(pourtant c’est, éditorialement, chose faite) de l’autre livre de Georges Kliebenstein, Figures du destin stendhalien (2004)
– la dernière section de l’ultime chapitre s’intitule, significativement,
« Une figure du destin » –, ce volet de la thèse de l’auteur se lit
comme des fragments d’un discours critique amoureux. Georges Kliebenstein s’intéresse à l’arte di godere stendhalien
et son livre se déguste. S’agissant d’un roman qui, légendairement, tourne sur
un problème de motivation occulté volontairement par l’auteur, on comprend
l’extrême discrétion et, en même temps, les audaces extraordinaires de Georges Kliebenstein.
Comme on le sait, Octave, héros ambigu d’Armance (le livre) et d’Armance (le personnage), aurait un comportement si
incompréhensible, pour le personnage éponyme comme pour le lecteur, à cause
d’une impuissance que le texte ne révèle jamais clairement, mais que Stendhal a
indiquée dans des actes de communication qui, se trouvant en dehors du roman,
ont acquis un statut critique des plus scabreux : pour les tenants de la
clôture du texte, il s’agira souvent d’essayer de faire comme si l’on ignorait
ces indications de l’auteur ; pour les tenants d’une herméneutique,
disons, beuvienne, on débouchait parfois sur une réduction du texte en tant que
tel à une sorte de confession déguisée des fiascos érotiques d’un certain Henri Beyle. L’exégèse de Georges Kliebenstein est absolument textuelle, microlisant le roman en tenant compte de l’ensemble
des écrits de Stendhal : romans, textes autobiographiques, correspondance,
mais aussi, même, ses poèmes. L’ennui, avec la lecture autobiographique conventionnelle,
est double : d’une part, elle ne voit dans l’affaire qu’un « fin mot
de l’histoire », sans s’intéresser trop au discours textuel lui-même
(réduit au statut de prolégomènes érotiques à un coup dont le propre serait de
ne jamais être tiré) ; d’autre part, puisque, dans leurs préfaces et
introductions, d’érudits couillons disent ce mot de la fin avant même que le
lecteur ne commence le récit, on fait débander la logique narrative et
herméneutique de Stendhal. Bref, éloge appuyé des postfaces et merde aux
préfaces qui disent la fin de Madame
Bovary ou Le Rouge et le noir comme
si l’on ne s’adressait qu’à des relecteurs du même âge et de la même culture
que les introducteurs. La propension herméneutique de Georges Kliebenstein pourrait évidemment donner lieu à un chapitre supplémentaire du Assez décodé ! de l’inimitable
(heureusement) René Pommier, si ce n’était que : 1° cette propension ne
semble être que la prise en compte optimale de ce que le texte, exigeant,
requiert de la part de son lecteur ; 2° pour l’essentiel, Georges Kliebenstein ne décode pas. Nul n’ignore la prédilection de Stendhal pour l’anonymat et
surtout le pseudonymat et à la constante création de noms propres liés à des
endroits ou personnes importants de sa vie. C’est cet aspect stratégiquement
cryptographique de l’œuvre de Stendhal que l’auteur explore, mais il ne s’agit
que marginalement d’un décodage, dans la mesure même où le modèle du code est
sans doute moins central ici (tout en restant présent) qu’un modèle proprement
inférentiel. La difficulté, mais c’est aussi un aspect saillant de ce « plaisir
du texte » dont parlait Barthes, qui produit ce que Barthes appelle de
« faux leurres ». « Le texte peut très bien se contredire, ou
mettre sur une fausse piste » et la « manie interprétative » des
personnages eux-mêmes produit, à l’intérieur du récit, des protocoles de
lecture à la fois par connivence dupée (identification) et par recul (à la
seconde lecture ou dès la première grâce à des indications du narrateur).
Partant de ce qu’il appelle « l’énigme Dominique », le prologue de Georges Kliebenstein s’intéresse ensuite au « “Grand Cryptogramme” » et ses rapports avec Armance, en tenant compte des noms
propres du roman, de ce qu’il serait sans doute réducteur d’appeler le
symbolisme chromatique du texte, puis, plus largement, des grandes lignes de ce
qui peut être divinatoirement et rhétoriquement pervers dans le texte.
Procédant par exploration de cette perversité sur le plan du brouillage des
lieux (où, par exemple, la ressemblance bizarre entre deux salons est explorée
à la loupe), mais aussi au brouillage temporel non moins perplexifiant, Georges Kliebenstein revient sur le problème du « hors-texte » déjà mentionné (que
faire notamment de cette lettre à Mérimée qui parle de l’impuissance
d’Octave ?) et sur ce qu’il appelle l’« écriture mortelle », chapitre
où l’on trouve posés, avec une grande acuité, les problèmes fondamentaux
auxquels s’affronte le lecteur d’Armance :
« À la malice sémiotique de l’auteur, qui ferait tout entendre sans rien
dire, répondrait le malaise herméneutique du lecteur, qui pourrait tout
comprendre sans rien prouver. » Mais une grande partie du livre sera
affectée, on le conçoit, à ce que Georges Kliebenstein appelle
l’« indifférence sexuelle » d’Armance : un jeu extraordinaire de brouillages des caractérisations sexuelles et génériques
qui montre qu’il ne saurait être question de se limiter au versant
« impuissant » d’Octave. Chemin faisant, Georges Kliebenstein met en lumière une véritable compulsion de la répétition dans cet univers
stendhalien, compulsion qui, contrairement à celle théorisée par Freud, n’a que
deux moments, au lieu d’être indéfiniment relancée. Ce qui est surtout étonnant
pour la mort : « La mort est prête à tout pour frapper deux fois dans
les récits stendhaliens […] Et même la mort naturelle, chez Stendhal, tend à se
dérouler en deux temps ». D’où « la tendance aux “doubles
dénouements” bien repérée par Jean Prévost », mais aussi beaucoup d’autres
traits que la critique n’avait pas repérés, et surtout que l’on n’avait pas
replacés dans leur logique systématique et systémique. Lire ce livre, c’est
lire, comme le suggère le titre, une « enquête en Armancie » (et plus
généralement, selon l’autre toponyme souvent utilisé par l’auteur, en
« Stendhalie »), menée avec une patience et une rigueur dignes de
Dupin ; mais il s’agit aussi d’un voyage, d’une cartographie d’un univers
aux contours qui ne cessent de trembler, de se déplacer. À ce titre, celui qui
a déjà lu Armance pourra y revenir
pour mettre à l’épreuve les hypothèses de Georges Kliebenstein.
L’auteur de la présente recension s’est parfois, il est vrai, un peu
grattouillé la caboche. Il aurait fallu peut-être prendre avec de plus longues
pincettes épistémologiques les affirmations phénoménologiques de Sartre au
sujet de traits « spécifiquement féminin[s] » relevant de la mauvaise
foi (Michèle Le Doeuf a depuis longtemps proposé la déconstruction d’aspects
essentialistes de ces idées et images au cœur de L’Être et le Néant). Il a été parfois un peu dubitatif en matière
d’extrapolations macrotextuelles à partir de figures et de tropes, en
particulier il reste provisoirement sceptique quant à la pertinence de
« l’hendiadys “narratif” » (une description plus économique semble
possible). Pour l’hendiadys à titre de microfigure, il aurait été possible, dans
les exemples fournis à la page 221, de se pencher davantage sur la fonction des
adjectifs possessifs. Plus de relief aurait pu être accordé à la notion
d’association d’idées dont Georges Kliebenstein rappelle un
exemple saisissant : « Sa folie allait au point de ne pouvoir
apercevoir à la tête d’une affiche ou sur une enseigne de boutique un A ou un Z, sans être violemment
entraîné à penser à cette Armance de Zohiloff qu’il s’était juré
d’oublier. » L’idée suivant laquelle « deux anges exilés parmi les
hommes, et obligés de se cacher sous des formes mortelles, se regarderaient
entre eux pour se reconnaître » permet peut-être de (re)lire un trait
topique de la reconnaissance homosexuelle avec tout ce qu’elle comporte
d’exigences herméneutiques. Assez pinaillé. Comme l’écrit Georges Kliebenstein :
« Qu’est-ce qu’interpréter Armance ? C’est être confronté à deux risques majeurs : le silence et la
surinterprétation. » L’auteur encourt plutôt le second risque,
mais, comme Umberto Eco l’a montré, la sous-interprétation est, somme toute, un
danger plus grave pour le texte. Il s’agit, sans aucun doute, de l’une des
tentatives d’interprétation et d’exploration sémantique les plus poussées de
ces dernières décennies et, si le texte critique est ici fort exigeant, il
réserve au lecteur qui s’y aventure une expérience jubilatoire dont la lecture
de Stendhal sort enrichie. Aucun fiasco, pour tout dire.
Aron. Nicolas Baverez, Raymond Aron (Perrin, 2006, 698 p., 12 €). L’ouvrage peint avec clarté et sûreté dans l’expression – sans frisette aucune, ni pédantisme, ni trémolo – la figure intellectuelle singulière de Raymond Aron, depuis l’enfance et les années normaliennes jusqu’aux éditoriaux de L’Express (après la rupture avec Hersant, portraituré en prédateur du Figaro), depuis la lucidité implacable sur la montée de l’hitlérisme (et la résistance, exemplaire, militaire puis intellectuelle à Londres), jusqu’à la lucidité, tout aussi implacable, sur le scandale du totalitarisme soviétique. Tout se passe comme si le parcours d’Aron suggérait, in petto, du point de vue de la psyché de certains intellectuels français, une sorte de connivence secrète, faite de veulerie, de bourgeoisisme et de nihilisme, entre les deux collaborationnismes pacifistes de la guerre et de l’après-guerre, l’un avec Berlin, l’autre avec Moscou. À quand le troisième, se demande le lecteur averti et qui, bientôt peut-être, en vaudra deux ? Un indice : vers la fin, Aron pourfend presque d’un coup, d’une seule ligne de son fleuret précis, les deux lieux communs qui se chevauchent, se nourrissent l’un l’autre, avant que l’un n’élimine l’autre, en France, depuis plus de vingt ans. C’est d’abord les facilités et les excès de l’exploitation de la « Shoah » par certains qui devaient en être, précisément, les gardiens circonspects : il est ainsi plutôt rassurant de voir Aron outré par L’Idéologie française de Bernard-Henri Lévy, de son manque de rigueur patent, notamment, dont on imagine à quel point il devait révulser le pieux et précautionneux héritier de la Wissenschaft allemande que décrit Nicolas Baverez dans son tableau des années de thèse et de Sorbonne (magnifique « epos » du récit de soutenance, revers attendrissant de ce que Molière a vu comme un ballet farcesque). Face aux premiers frémissements de la deuxième bien-pensance, disons, pour faire bref, une complaisance envers une certaine forme néo-antisémite d’antisionisme (et ses intérêts bien compris sous-jacents), Aron réagit déjà, à l’occasion des attentats de la rue Copernic, dont il comprend l’aspect avant-coureur, près de vingt ans avant l’an 2000 : « Il ne faut pas compromettre nos relations avec les pays arabes ? J’y consens, mais il y a des limites à ne pas dépasser dans la complaisance à l’égard des producteurs de pétrole et des acheteurs de nos armes. Au-delà de cette limite, un pays risque de perdre son âme, et aussi de perdre sa vie », écrit-il dans L’Express. La contiguïté des deux bien-pensances contradictoires que révèle, si l’histoire a un sens, leur contemporanéité, leur concaténation dialectique, sans doute est-il trop tôt encore pour qu’Aron puisse les penser, mais ses réactions simultanées et encore parallèles indiquent sans doute, ici encore, un chemin. On aperçoit alors la cohérence (interne, du moins) de cette pensée de ce que l’on pourrait appeler l’honneur démocratique et antitotalitaire (ici, quelque écho de tel célèbre discours churchillien), bref la construction d’un ethos de la pensée démocratique fondée sur l’éthique scientifique, voie étroite et ardue, se dépouillant volontiers, à l’excès peut-être pour qui affectionne l’« histoire littéraire », des couleurs et du souffle du « grand style », surtout comparé au carnaval initial du surgissement de la liberté voltairienne. Si Voltaire a eu deux petits-fils, Sartre et Aron, les talents et l’honnêteté intellectuelle ne furent pas également partagés. Ce qui est peut-être le plus étonnant dans la lucidité solitaire d’Aron, c’est de comprendre, comme le suggère souvent Nicolas Baverez, qu’elle est le résultat sécularisé de l’entêtement à ne pas croire, de l’« endurcissement au péché », dirait le Commandeur à dom Juan, qui caractérise ceux qui n’ont pas voulu reconnaître l’« oint » en un certain Jésus de Nazareth (ceux qui n’ont pas voulu voir « l’oint », pourrait-on oser, comme une compensation à l’esprit de sérieux qui se dégage parfois de l’ouvrage). Ce qui frappe, c’est de voir surgir, au milieu des Panurge d’un jour, êtres purement contemporains, vrais éphémères ou qu’un hégélianisme inné et une démangeaison de l’action et de l’engagement ont rendu tels, un « type » intellectuel d’hier, sorte de Spinoza moderne, circonspect et méfiant, seul capable de poser l’un sur l’autre les verres de la lucidité ou d’estimer, le pesant de vérité – et de réalité – des idéologies, retrouvant, par le biais de cette tradition diagonale, la première métaphore de la pensée comme pesée. Ce que montre l’auteur, c’est bien le surgissement presque anachronique, au sein du flux irrépressible des engagements marxistes, d’une figure plus ancienne de l’intellectuel (Milner parlerait sans doute de « Juif de savoir », mais on avoue ne pas avoir lu son dernier opus), qui se sait légitimé par la « longue durée » d’une étude aussi « interminable » que la cure, et attend presque avec placidité la « persécution » accoutumée pour cette activité infinie, irritante. Ce qui surprend et à bien y réfléchir, inquiète, c’est de constater que seul un tel hapax, un tel « fragment d’antiquité » pour reprendre une expression nietzschéenne (relayé par le modèle moderne spinozien), a pu se tenir à l’écart, sinon au-dessus, de la mêlée, qu’il ne s’est trouvé quasi personne d’autre que les traditions ancestrales ou quelque autre argument de poids aient pu doter d’une telle capacité de résistance aux psittacismes du jour. A-t-on vraiment fait la sociologie de ces engagés pour comprendre leur erreur collective ? S’agissait-il d’un rituel initiatique d’intégration par étourdissement en commun autogéré par des intellectuels de la première génération ? Y avait-il déjà, dans ce délire, le pressentiment d’une déchéance sociale à venir, qui les poussait à la provocation ? Quel courant secret les emporte vers la même plage, comme les Galápagos pondeuses et les cétacés en fin de vie ? Il faudrait reprendre L’Opium des intellectuels et même pousser plus loin, en une analyse sociologique marxienne, les raisons de cette déraison. Parfois, cet ethos de l’honnêteté absolue, de la loyauté à la vérité comme transfert de l’obéissance à la Loi dont témoigne Aron, peut, on l’a dit, irriter, dans la mesure même où son inscription culturelle est elle-même parsemée de signes plus qu’ambivalents. Ce geste de la pesée du « pour » et du « contre », ces concessions, ces biffures et soustractions à ses propres livres en fonction des réactions (de Françoise Giroud, vers la fin, de Camus, qui s’y refusa, trente ans plus tôt), ces soustractions de soustractions (réserves apportées aux réserves) se perdent parfois, au moins du point de vue psychologique pour un observateur extérieur (on allait dire « un spectateur engagé »), dans une régression à l’infini de la nuance, harassante à terme, mais il ne faut pas oublier qu’elle est le chemin même de cet ethos dont on parlait. Il n’y a rien là d’un geste noble, comme ce Descartes « cavalier français qui partit d’un si bon pas » (Péguy), ou mille autres gestes – à commencer par celui de l’épée – qui signalent qu’on rencontre ailleurs un « grand seigneur de l’esprit » (mais attention que celui-ci ne soit pas le prétexte trop facile à des passions rien moins qu’aristocratiques). Certes, mais sur le théâtre d’ombres qui entoure Aron, dans cette caverne hystérique des années 1950-1960, il faut croire que seul un tel « type » intellectuel pouvait dire à peu près l’heure qu’il était au cadran solaire, au lieu (qu’on nous permette) de chercher midi à quatorze heures. Seul un type volontairement falot, effacé, consciencieux et sentencieux, pouvait-il encore tenir un tout petit coin de vérité ? À se demander si tous ces « philosophes » n’étaient pas plutôt des poètes, au sens où Nietzsche affirme que ceux-ci sont toujours les « valets de chambre d’une philosophie, d’une morale ou d’une religion », ou un peu moins que des poètes, des rhéteurs. Bien sûr, la biographie contemporaine et l’histoire du temps présent tournent parfois au journalisme, selon la définition de Gide : quelque chose qui sera moins intéressant demain, sans parler de l’aspect de commérage mondain plus tout à fait contemporain, ni utile, ni intéressant, que le parti pris d’une biographie linéaire entraîne parfois. Sans doute l’ouvrage fait-il encore la part trop belle à tant de noms que les flots de l’oubli emporteront, alors qu’une analyse plus serrée des apports d’Aron philosophe aurait constitué un morceau insubmersible. Non que Nicolas Baverez soit incapable, au gré de la chronologie, de nous gratifier de développements précis et rigoureux, mais la vue d’ensemble manque parfois, ainsi, bien sûr, que le geste de l’interprétation. Pour cela, il y faudrait sans doute un peu plus de malice et de réfutation.
Beauvoir-Sartre.
Hazel Rowley, Tête-à-tête : Beauvoir
et Sartre, une singulière histoire d’amour (Grasset, 2006, 480 p., 21,90 €).
« Les philosophes – écrit Friedrich-Heinrich Jacobi – en savent bien moins
que les hommes ordinaires : ils ont proprement en partage une ignorance
acquise ». Tout ignorer est pourtant une ambition chimérique, même pour un
philosophe. Le sexe, par exemple, est réputé chose plaisante et bonne à
connaître. C’est pourquoi, sans s’encombrer de mécanique quantique, de chimie
ou de mathématique, tant de bons penseurs français du siècle dernier ont
rejoint Sade au boudoir. Les diverses figures de la rencontre amoureuse
prolifèrent là sous l’indice de la multiplicité assumée. Quelque danger qu’ils
présentent du point de vue de la santé, de la survie, ces exercices pratiques
sont tout aussi nécessaires au développement de la science qu’aux progrès de la
chimie les expériences du laborantin, au raffinement de la psychanalyse les
risques encourus par celles et ceux qui s’en balisent. Toute l’histoire du duo
S.-B. est retracée ici avec brio. Leur existence est inséparable de celle des
principales compagnes de leur vie commune : Bianca Bienenfeld, Nathalie
Sorokine (spécialiste en vol de vélos), les sœurs Olga et Wanda Kosakiewicz
(sans lesquelles le théâtre de Sartre ne serait pas), la fidèle infidèle
Michelle Léglise ex-épouse Vian, Évelyne Lanzmann, sœur de Claude et Jacques,
la dangereuse Dolorès Vanetti (seule passion sartrienne que Beauvoir avoue
avoir crainte), la russophone Lena Zonina (interprète adjointe à Sartre chez
les Soviets) –, sans oublier les moins nombreux amants de Beauvoir : Bost,
Nelson Algren, Claude Lanzmann. Le goût sartrien de la totalisation se
manifeste en amour par la passion de cultiver, sans heurts trop vifs (c’est
tout un art) les relations parallèles. S’agissant d’écrivains, et des plus
fameux, cela ne va pas sans risque pour autrui. Publier en les censurant au
minimum des mémoires, des correspondances intimes, force à dévoiler des choses
pas toujours bonnes à lire pour des familiers mis au pilori de pages
indiscrètes. Pis : cela peut renverser des idées stables depuis des
décennies. Simone et Jean-Paul – Héloïse et Abélard de ce siècle gymnique, ou
bien Merteuil et Valmont de cet âge à la page ? – ont occasionné ainsi la
réaction pas toujours ravie de quelques partenaires. Lorsque Nelson Algren lut
dans La Force des choses :
« Quand vous passerez à Chicago, allez voir Algren de ma part, m’avait dit
une jeune intellectuelle chez qui j’avais dîné. […] Il se trouva qu’on me
parlait souvent de lui ; on le disait instable, ombrageux, et même
névrosé ; il me plaisait d’être seule à le connaître », piqué au vif,
il s’empara de sa Remington portative et tapa ce couplet vengeur :
« Quand vous passerez à Paris, allez voir Simone de Beauvoir, me conseilla
un jour un pseudo-intellectuel. On la disait étonnamment sentencieuse, sans
humour et tyrannique pour un écrivain : il me plut d’être seul à savoir
qu’elle n’était pas un bon écrivain.
Sitôt arrivé aux Deux-Magots, je passai un coup de téléphone au quartier des
indigènes. » Même aventure, en plus
dramatique, advint à Bianca Bienenfeld-Lamblin – écolière mise au lit dès 1939
par nos pacteurs – quand, cinquante ans après, la publication des lettres de
Beauvoir à Sartre lui divulgua la légèreté avec laquelle ses chers maîtres
parlaient d’elle. Elle n’était pas écrivain, elle le devint pour exposer, dans
ses Mémoires d’une jeune fille dérangée, sa version des faits. Antérieurement, Lacan l’avait aidée à saisir en quel jeu
de triangles mutables peut engager l’amour philosophique. Le cas le plus
tragique fut celui de la jolie Évelyne Lanzmann (à la scène Évelyne Rey),
comédienne malheureuse au point de se suicider en 1967. Michelle Vian eut,
quant à elle, la surprise d’apprendre d’un journaliste venu l’interroger le
maintien d’une relation Sartre-Wanda qu’elle croyait depuis longtemps
platonisée. Quelle philosophie tirer de tant de méandres et
d’interférences ? Le lecteur jugera. D’origine australienne, Mrs Hazel
Rowley, qui a passé deux années en France, vit aujourd’hui à New York. Tête-à-tête (titre universel) a
connu des sous-titrages variés depuis l’édition américaine chez Harper Collins,
qui y va d’un franc The Tumultuous Lives
and Loves of Simone de Beauvoir and Jean-Paul Sartre, jusqu’à cette édition
chez Grasset qui, après avoir annoncé : Beauvoir et Sartre, une singulière histoire d’amour s’en tient ici au
rappel du pacte. Il faut souligner que cette étude a bénéficié d’une
documentation exceptionnellement riche, due, semble-t-il, à la sympathie qu’a
su inspirer cette femme chaleureuse : aide et confidences des sartriens
historiques encore en vie ; nombreuses lettres inédites du fonds Sylvie Le
Bon de Beauvoir (fille adoptive de Simone) ; accès à l’intégralité des
quelque six cents pages de lettres adressées entre 1964 et 1969 par Sartre à
son interprète et amie russe Lena Zonina ; en prime, une originale photo
issue du dossier Algren. Seule résistante : Arlette Elkaïm, la fille
adoptive de Sartre : cette jeune septuagénaire a exigé des coupes, en
sorte que la version parue aux États-Unis, contrée libérale, diffère, pour
quelques paragraphes, des versions lisibles en Europe, où veillent des
législateurs plus sourcilleux. Sartre méprisait les puérils petits tas de
secrets, mais cette conception des lumières ne saurait être unanime. La
traduction de Pierre Demarty serait presque parfaite si ce traducteur ne semblait
vouloir imposer en français un solécisme étrange, que nous proposons de
baptiser « antisarrautisme ». Nathalie Sarraute abhorrait la tournure dit-il, disait-elle, mildiou des
dialogues de roman. Nul dialogue dans le présent essai, mais, référence oblige,
moult citations des auteurs campés. Or, chaque fois que M. Demarty signale une
citation (cela ne rate jamais – au moins quarante occurrences comptées !),
celle-ci s’afflige d’un innommable « Beauvoir écrit-elle », d’un
« Sartre confia-t-il à Beauvoir », « Cela ne dépend que de nous,
Zonina écrivait-elle à Sartre ». Cela hérisse. Soit dit en tête-à-tête,
Madame Hazel Rowley, à la chevelure abondante, n’avait pas mérité cette mise en
plis fâcheuse.
Connaissance. Être et se connaître au xixe siècle, textes recueillis par John E. Jackson, Juan Rigoli et Daniel Sangsue (Metropolis, 2006, 250 p., s.p.m.). Les études rassemblées dans ce volume se proposent de parcourir à grandes enjambées le champ extrêmement fécond et divers de l’auto-connaissance au xixe. L’objectif scientifique se resserre immédiatement cependant, pour se fixer presque exclusivement sur la littérature et les écritures du moi. Convaincus en effet que le xixe siècle – qui voit émerger les discursivités savantes en même temps qu’un nouveau mode de questionnement du sujet – est l’ère propice aux explorations de la psyché individuelle, les contributeurs de cet ensemble s’attachent à éclairer, chacun selon ses hypothèses et sa méthode, les enjeux, les formes et les bénéfices proprement épistémologiques de ce vaste programme d’auto-analyse qui trouve chez les écrivains un écho prolongé et patiemment entretenu. La préface, très remarquable, de l’historien Alain Corbin donne le ton et dessine le cadre de l’enquête. Rappelant que la période – des Idéologues du commencement aux écrivains et penseurs de la fin du xixe – est marquée du sceau d’une profonde libido sciendi, Alain Corbin énumère quelques-unes des pratiques par lesquelles les individus s’appliquent à se sonder, à fouiller en eux-mêmes : sillonner, par exemple, les territoires du corps, épouser les inflexions de son propre désir, guetter l’éveil et le cheminement obscur des pulsions dans l’attention nouvelle accordée à la sexualité notamment, voilà qui suffit à commander une démarche de chercheur curieux, entièrement tourné vers soi, vers l’intime et l’irrévélé, et dont les formes ou les modalités obéissent aux mécanismes de l’enregistrement écrit. Le journal (intime) apparaît ainsi comme un outil au service de l’entreprise d’auto-connaissance. Mais la fiction littéraire dans ses aspects les plus divers et souvent les moins directement rattachés à la sphère du moi, se fait également instrument d’enquête, occasion de collecte de faits et de phénomènes dont la description reflète les options dominantes d’une science du sujet en voie de formation. L’alliance de plus en plus nécessaire de la pensée scientifique et de la pensée littéraire, que Flaubert appelle de ses vœux dès 1852, légitime des approches qui tentent d’identifier et d’éclairer les points de croisement des savoirs, des écritures et des projets individuels de connaissance. C’est d’ailleurs à Flaubert que Juan Rigoli consacre son étude : il se penche sur Bouvard et Pécuchet, machine romanesque où les savoirs se prêtent à un permanent processus d’assimilation, d’expérimentation, de digestion et d’excrétion. L’analyse de cette « métaphysiologie » démontre que, loin de favoriser un quelconque progrès dans la connaissance de soi, l’entreprise d’ingestion débouche sur une « laborieuse chymification » qui révèle « ce qu’il y a d’indéfectiblement autre en soi ». Cette question centrale de l’identité, qui, dans le roman de Flaubert, se renverse en une série d’altérités déroutantes, occupe les philosophes comme les littérateurs. Antoine Charma, disciple de Victor Cousin, s’intéresse aux phénomènes du sommeil : de 1836 à 1849, il tient un « nocturnal » dans lequel il note ses rêves, suivant de la sorte les traces de Moreau de la Sarthe. Comme le montre Jacqueline Carroy dans l’article qu’elle consacre à cette étonnante figure d’explorateur, l’ambition est bien de parvenir, grâce à une espèce d’archivage de ses fictions nocturnes, à une authentique et profonde connaissance de soi. Daniel Sangsue revient sur Stendhal et observe la façon dont les chemins de l’auto-connaissance dans l’écriture autobiographique vise moins l’exploration du sujet que la fixation et la réactivation, par l’écriture, des émotions, des sensations, bref de la mémoire individuelle. Damien Zanone étudie la façon dont, dans la première moitié du xixe siècle, la vogue des « mémoires », encouragée par l’accélération de l’Histoire, de la Révolution à la geste napoléonienne, déplace sensiblement la problématique de l’auto-connaissance vers une connaissance de l’époque historique et de ses acteurs célèbres. Les Mémoires d’Outre-tombe, cependant, contribueront à recentrer la question du sujet et à redéfinir du même coup toute l’extension générique des mémoires. Maxime Georgen, qui réfléchit sur le Journal de Vigny, et Evelyn Ender, qui se penche sur celui d’Amiel, montrent, pour leur part, que le projet d’auto-connaissance ou d’affirmation identitaire passe par l’épreuve de l’autre, que celui-ci se présente sous les traits d’une doctrine sociale et philosophique (comme ce fut le cas du saint-simonisme pour Vigny) ou sous les espèces, bien problématiques, du « beau sexe » (Amiel). Il revient à John E. Jackson d’achever ce parcours en revenant sur les rapports de la littérature, du mythe et de la « psychologie des profondeurs ». Ou comment Œdipe et Hamlet ont servi la métapsychologie freudienne. Si l’on peut apprécier la grande diversité des approches et des discours qui caractérise ce volume, on s’interroge toutefois, et du fait même de cette variété, sur la façon dont il est construit, si d’ailleurs il est bien composé : on peut en douter. Sans doute le lecteur désireux d’y prélever une réflexion à son goût sera-t-il satisfait, mais combien frustré demeurera celui, plus exigeant, peut-être, qui espère retirer de cette lecture d’ensemble une vue synthétique, argumentée et solidement étayée. La préface d’Alain Corbin interdisait-elle le recours à un avant-propos permettant de justifier les options critiques de l’ouvrage, ses orientations scientifiques, sa méthodologie ? Ou alors pourquoi ne pas avoir rédigé une conclusion, récapitulant efficacement les propositions des contributeurs ? Ainsi, le titre même de l’ouvrage Être et se connaître au XIXe siècle, qui annonce une enquête de type historique, sociologique et rigoureusement réflexive, est quelque peu trompeur.
Doucet. François Chapon, C’était Jacques Doucet (Fayard, 2006,
547 p., 25 €). Sous ce titre tendance reparaît, « sans
modification notable », la biographie éditée en 1996 sous le titre plus
explicite Jacques Doucet ou l’art du
mécénat, elle-même version « revue et corrigée » du Mystère et splendeurs de Jacques Doucet dont on se rappelle la présentation chez Bernard Pivot en 1984, aux côtés d’un
Jean Hugo à la mine de grand-duc ébloui des lumières télévisuelles. Peut-être le chef-d’œuvre d’un genre,
ce livre, qui sait ? Narrer la vie d’un monsieur dont le nom appelle
à la rime facile la question « Qui c’est ? ». Genre
difficile, car si Doucet n’est pas un inconnu, il semble avoir tout fait pour
rester dans l’ombre et le devenir à jamais. Éminence grise du mécénat
avant et après la Grande Guerre, créateur de collections et de bibliothèques
sans pareilles, il a plu au « Magicien » de disparaître des
dictionnaires en organisateur de parades dont l’honneur est à rester hors des
éclats qu’il invente : juste l’inverse, en somme, du mot fameux :
« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être
l’organisateur. » Doit-on, suivant la prière d’insérer, parler (pour s’en
ébahir) d’une « sûreté instinctive, chez un homme sans culture » ?
Sans doute mais, flair esthétique mis à part, il semble que la richesse des
apports de Doucet, la pertinence de ses choix tiennent d’abord à son sens
social : à son génie de la délégation, finesse de jugement sur les hommes
qui lui fit élire comme spécialistes de la recherche des choses durables les
amateurs les mieux disposés, le jeune André Breton en étant l’exemple le plus
flagrant. À la suite de son voisin Worth du 7, rue de la Paix, Jacques Doucet a
d’abord été, dans l’histoire de l’élégance, la deuxième incarnation d’un
personnage de la scène parisienne appelé à retentir : le grand couturier
gentleman. Cette couronne de prince de l’éphémère, Doucet l’a pourtant toujours
refusée. Né en 1853 d’un chemisier déjà cossu, peu chaut à celui qui sera
comparé au Cousin Pons de Balzac le titre d’empereur de la lingerie fine.
Envie-t-il les artistes vrais, créateurs trans-générationnels ? Entend-il
faire son beurre de leur miel ? C’est possible. Allez savoir avec ce
silencieux. En attendant, il commence par collectionner les œuvres d’art et
d’abord celles du xviiie.
Après 1908, il agrandit son champ, envisage l’art ancien, s’intéresse à
l’archéologie, il en constitue une bibliothèque si remarquable qu’elle servira
de base au renouveau de l’ethnologie. Il ne s’arrête pas là. Les arts de tous
les temps, de tous les pays, ont bientôt droit à sa passion
documentaliste : plus de deux cent cinquante mille documents (livres,
catalogues, estampes, dessins, photos) vont faire craquer les planches médusées
de son radeau. Alors, las, il décide de s’en départir. À 59 ans, ayant vendu
pour une modeste quinzaine de millions de francs sa collection d’art ancien et
fait à l’Université de Paris don de sa Bibliothèque d’Art et d’Archéologie, le
fastueux curieux entame la phase proprement littéraire de sa carrière. Son
intérêt va vers l’art contemporain et la littérature qui l’accompagne au moins
depuis le couple Mallarmé-Manet. André Suarès, avec qui il fait dès lors
équipe, a d’emblée été séduit par ce bourgeois paradoxal en qui il voit l’homme
lucide, l’œil magique ayant « droit aux œuvres les plus
nouvelles » parce qu’il pose en principe que l’amateur idéal doit
« aimer ce qui vit et ce qui naît en sa présence, plutôt que ce qu’on lui
a légué. » Il faut manger le peyotl pendant
qu’il naît, dira bientôt Artaud. Comme les bananes sont meilleures sous le
bananier, Sartre jugera que les Lettres
persanes doivent être lues en 1719 : d’où l’essor de la SF qui étudie
comment concrétiser ces nécessaires voyages extra-temporels. Or le plus banal
des pères, le plus naturel, ne préfère-t-il pas, cuir et chair, l’enfant qu’il
vit naître à celui que la DASS expose ? Pensionné par Doucet, l’imaginatif
Suarès devra procurer à son protecteur au moins un rapport mensuel :
l’équivalent typographique d’un copieux article de critique d’art, mais
autrement payé ! Ce riche homme, ce couturier-Soleil, ce Zeus dont Suarès
se voit la Léda, n’est ni le directeur du Gil
Blas ni le pasteur du Figaro. La
qualité se paie, et si Jacques paie cher, peuchère, ce n’est pas le madré Suarès,
natif de Marseille, qui s’en plaindra. Bientôt le couple se donne du cher Caërdal et du cher Magicien… La lune de miel dure une douzaine d’années. Voyages,
dîners, cadeaux, visites, commandites, achats de livres et jusqu’à une active
complicité aux sueurs de cœur du vieil André quand il s’entiche d’un tendron
nommé Marie Dormoy. « Dore-moi », tout un programme, surtout visant
un émule mordoré à l’or Doucet. Là-dessus, Caërdal propose au Magicien promu
médiateur tout un code secret en vue d’échanger des informations sur Marie sans
que sa spy-girl d’épouse ait lieu de
s’alarmer si d’aventure son œil tombe sur un pli entre eux. Les Mary News ne regardent pas Madame
Suarès. D’icelle jouvencelle, bientôt bombardée directrice littéraire du lieu sacré, Léautaud tracera plus tard des croquis
moins éthérés. Dans cette « librairie » muséale se verront exposés
Symbolistes, Décadents, manuscrits fameux, éditions originales de Baudelaire,
de Stendhal, de Mallarmé, de Laforgue, puis du Gide, du Jammes, du
Claudel ! Que du beau linge ! Proust, auras-tu la langouste ? Un
peu plus tard, oui. Pour l’heure, le pompon reste à Suarès. Pourquoi douter de
Suarès, quand Suarès assure la suréminence de Suarès ? Suarès sait,
c’est lui qui, sous le bananier, prophétise. Piliers des lettres d’alors,
ce Parthénon a un nom : la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. On
pourrait l’appeler la Bibliothèque Suarès, pourquoi pas ? Le gros des
choix lui revient, non ? Doucet n’y songe pas. Des maîtres, des
géants, s’accumulent manuscrits, lettres, revues où se dispersa leur
chant : de Rimbaud une lettre à Banville ? Le pied ! Deux ?
Encore mieux ! Et des missives, authentiques, à sa mère, à Isabelle, à la
petite Vitalie ! Et en prime, son journal du Harrar ! Cessez, la
coupe déborde, nous allons céder. Pas Doucet, qui ne cède rien, jamais, et
engrange tout cela très calme. Un libraire-éditeur, Camille Bloch, vient
d’éveiller sa curiosité pour des auteurs – Jacob, Reverdy, la bande cubiste –
inconnus au bataillon Suarès. Il complétera désormais Suarès sous un pacte de
même espèce. Par lui, Doucet s’initie au cubisme, commandite la Revue Nord-Sud (Apollinaire, Max Jacob, Jean
Cocteau). Doucet prise modérément l’hermétisme de cette poésie, mais ce n’est
pas la question, il faut aller de l’avant, le nez dardé et les cheveux volants,
en bon Verseau. Ce portrait est plutôt celui du jeune André Breton, Verseau de
marque qui va succéder à Caërdal et à Bloch. Aragon sera bientôt de la fête,
pour qui Doucet semble avoir éprouvé, une fois n’est pas coutume, une affection
forte, pas loin de la fascination. Pour Aragon et ses amis, Doucet – le vieux, comme ils l’appellent – n’est
guère qu’un tiroir-caisse, un acheteur de textes plus généreux que tout éditeur
possible. Ses ridicules ne leur échappent pas, dont le tic « Charles
Roussel » montré aux chapitres LX à LXII d’Aurélien donne une idée. Selon François Chapon, Doucet est à
l’origine de la durable haine des surréalistes envers Cocteau. Suarès, lui, se
fait du souci : sa maison, son îlot, son musée de livres et paperasses,
délectable mélasse où il couve, rage et cogite depuis plus de vingt ans, risque
d’être mis en vente, lui à la rue. Nous sommes en 1926, il attrape la
soixantaine. Menacé d’expulsion, il croira pouvoir suggérer au royal Magicien
d’acheter son logis, qu’il lui louera ! – bonne affaire, non ? Doucet
fera le sourd et ils auront peu le temps de se revoir et réconcilier car, en
1929, Doucet décède ; soucieux de l’accord parfait jusqu’à la fin, il sera
enterré le jour des Morts. Ce lourd volume n’a qu’un vice : pâtir, en
titre, du dernier tic éditorial, la scie C’était…
Littérature.
Dominique Maingueneau, Contre Saint
Proust, ou la fin de la Littérature (Belin, 2006, 192 p., 15 €).
Pour évoquer cet ouvrage, on pourrait partir de son sous-titre, qui évoque la
fin de la Littérature, ou du moins d’une certaine conception de la Littérature.
Le titre lui-même a évidemment son importance : l’ouvrage est contre
« Saint Proust », c’est-à-dire contre Contre Sainte-Beuve, à l’opposé de ses conceptions, et à partir
d’elles. Il débute par un historique de la lecture que le second xxe siècle a faite du Contre Sainte-Beuve, ce qui permet à
l’auteur de dévoiler les présupposés, voire les « impensés », de la
critique récente. L’ouvrage de Proust a été utilisé comme une arme contre
l’histoire littéraire, pour permettre à la Nouvelle Critique de défendre à la
fois une critique thématique et des conceptions structuralistes mal dégagées de
celles du Romantisme. Ce mouvement avait-il à proprement parler des fondations
linguistiques, comme on le pense souvent ? Faisant du texte son objet, il est resté en marge des théories de
l’énonciation et des courants pragmatiques, dont l’objet est le discours.
Dominique Maingueneau propose précisément d’envisager la littérature comme
discours : il refuse la clôture d’un texte autarcique et souhaite le
situer dans son espace de production, d’échange et de diffusion.
Relisant Proust à son tour, il s’interroge sur les spécificités d’une
énonciation qui dépend des trois plans de l’espace littéraire :
l’institution, le champ, l’archive. Il analyse l’histoire littéraire à la
lumière de la prédominance successive de chacun de ces trois plans
interdépendants. Avant le Romantisme, c’est l’institution qui est première,
avec une production qui « est d’abord travail de mise en conformité avec
des normes collectives, d’ordre cosmique ou social […]. Le Romantisme, en
revanche, donne la primauté au champ,
organisant la production autour des conflits entre positionnements. »
Dominique Maingueneau tente de montrer que nous sommes entrés dans l’ère de
l’archive et donc sortis de l’âge de la Littérature (ou de l’âge du Style), âge
d’autonomie revendiquée du champ littéraire. Une autre manière de situer le
discours littéraire est de l’envisager comme un des discours constituants, avec
le discours religieux et le discours philosophique. À partir de Proust encore,
Dominique Maingueneau réfléchit à la paratopie du littéraire « appartenance paradoxale qui vit de l’impossibilité même de
définir une véritable appartenance », concept qui lui permet de dépasser
l’opposition entre moi social et moi profond, en envisageant le tiers de
l’institution. On peut être étonné que l’auteur juge faible la valeur
explicative de la distinction entre narrateur et écrivain : n’est-elle
vraiment que le prolongement de l’opposition proustienne ? On est
cependant d’accord avec Contre Saint
Proust pour trouver fondamental d’interroger ce qui lie les deux instances,
et l’on suit avec intérêt les analyses des modalités de l’énonciation
paratopique proustienne elle-même. Le chapitre III reprend l’histoire des
Études littéraires, sur le temps long, et montre la contradiction dans laquelle
elles sont prises aujourd’hui, entre pratique du commentaire et volonté
d’appartenance aux sciences humaines et sociales. Cette volonté de mettre au
jour les présupposés de ces « études » pose la question de leur
épistémologie. Dominique Maingueneau interroge leur statut de discipline de
recherche (par comparaison avec l’analyse de discours, dont il est lui-même un
représentant) : leur objet même est mal défini, puisqu’il est difficile de
distinguer littérature et « paralittérature » ; il est de plus
malaisé d’abstraire la littérature de ses conditions d’existence éditoriales,
juridiques, institutionnelles, etc. C’est ce que refuse de faire l’analyse de
discours, qui revendique une appartenance pleine et entière aux sciences
humaines et sociales. Cette crise des recherches littéraires accompagne une
crise de la littérature. « À partir du xixe siècle, c’est à travers la Littérature que se formule ce qui importe », et
ce rôle est perdu. Cette remarque met à mal la théorie de
l’« intransitivité » du littéraire : il y avait, lors de l’âge
du Style, une tension entre transitivité et intransitivité, dont témoigne
grossièrement le partage entre les genres poétique et romanesque. On peut
regretter que cette question complexe fasse l’objet de remarques moins
fouillées : la littérature a-t-elle été un modèle de comportement dominant
au même titre que le vidéo-clip (qui, selon l’auteur, l’aurait supplantée,
comme la publicité et le cinéma) ? Il semble que son public ait toujours
été plus restreint. Pourquoi l’appartenance à la société de l’information, et
la marginalisation qui en résulte, devrait-elle signer la fin de la
littérature, alors même qu’elle se définit selon Dominique Maingueneau par la
paratopie ? Pour réfléchir à la situation actuelle de la littérature, il
faut envisager les nouvelles technologies de l’information et les réflexions de
l’auteur sont à poursuivre : il aborde de manière synthétique les
bouleversements apportés par Internet, à partir de Régine Robin
essentiellement. On retient la généralisation de l’écriture, pratique désormais
partageable, et la prolifération de « textes pour lesquels on hésite à
parler de publications, des occurrences légères qui peuvent difficilement faire événement. » La valeur encore
accordée à la Littérature est-elle le signe de son déclin ? Dominique
Maingueneau compare la situation actuelle avec celle de la fin du xviiie siècle, où « le
monde industriel, urbain, rationnel qui émergeait s’empressait de recueillir
les traces de l’oralité populaire que son avènement tout à la fois détruisait
et chargeait de valeur. » Individualiste perdu au sein d’une société
individualiste, l’écrivain ne porte plus aucune transgression. La thèse est
stimulante : comme Dieu, « la Littérature est morte, mais l’immense
foule de ses fidèles semble l’ignorer. » La mort qu’envisage Contre Saint Proust n’est de toute façon
que la mort d’une certaine conception de la Littérature, conception datée
historiquement. Dès lors, faut-il regretter cette mort, si elle doit aboutir à
la généralisation de l’écriture que Barthes appelait de ses vœux au début de S/Z ? Par ailleurs, dans un monde
dominé par l’écrit tel que le monde actuel – et, plus encore, tel que le monde
de demain – n’y aura-t-il pas place pour un usage réflexif du texte ? Cet
ouvrage est celui d’un acteur du champ qu’il étudie, d’un linguiste qui a
choisi de ne plus s’intéresser qu’au littéraire mais, plus généralement, à
l’information et à la communication : on reconnaît certains de ses choix
dans ce qu’il préconise. Il présente d’ailleurs le bilan de plusieurs années de
recherche : articles parus dans Langages et même ouvrages antérieurs, parfois plus techniques. Il reste pourtant
accessible. Il est même d’une lecture plaisante, puisqu’il adopte un ton
souvent vif, si ce n’est polémique.
Proust-Nerval. Kuo-Yung Hong, Proust et Nerval. Essai sur les mystérieuses
lois de l’écriture (Champion, 2006, 336 p., 60 €).
L’auteur ouvre un chantier vaste et périlleux à la fois : car lire Proust
à la lumière de Nerval, la chose est possible, souhaitable et pertinente, et
une part de la critique s’est employée à ce jeu ; mais tenter de montrer
qu’au delà des rapprochements ou des effets de croisement (dont la
justification peut toujours sembler hasardeuse, voire arbitraire), il y a une
sorte de continuité souterraine de l’un à l’autre, comme un cheminement
nécessaire qui redéploie et réagence, en les transposant dans l’écriture
proustienne, les topiques fondatrices de l’imaginaire poétique de Nerval, c’est
évidemment une tout autre affaire. Nul doute cependant que Proust lui-même
invite à une telle recherche, et l’étude qu’il consacra à Nerval dans son Contre Sainte-Beuve constitue un premier
cahier des charges : la « lecture » qu’on y découvre de l’auteur
de Sylvie révèle les lignes possibles
d’une enquête raisonnée et approfondie de ce qui ressortit ni à la critique des
sources, ni même aux enjeux ordinaires de l’histoire littéraire, mais témoigne
de cette puissante interpénétration des univers imaginaires et poétiques, de
cette imprégnation dynamique des écritures et de leurs mécanismes internes.
L’ouvrage se place d’emblée sous le signe d’une discipline inspirée des travaux
de Hans Robert Jauss : une « esthétique de la réception », qui
entend réinscrire de facto la théorie
de l’intertextualité dans le tissu de l’histoire, dans l’historicité double des
textes et de leurs lectures. On ne peut que souscrire à un tel point de vue :
il présente le mérite premier de corriger les approximations et les écarts
qu’une étude des « rapprochements » ou des « convergences »
est toujours encline à favoriser. C’est pourquoi l’auteur se fait un devoir
d’éclairer, autant qu’il est possible, les conditions de réception de Nerval
par Proust – dans un contexte très précis, celui des années 1904-1905, qui voit
l’essor d’un mouvement de faveur et de regain critique à l’endroit du poète.
Mais si l’intérêt de Proust pour Nerval est, pour une part, déterminé par des
circonstances extérieures aux lois intimes de l’écriture, force est de
constater que, par ailleurs, le monde nervalien et plus particulièrement sa
composante antirationnelle, rêveuse et mémorielle, reverse ses valeurs au
compte du projet de la Recherche.
Telle est la justification de la thèse de Kuo-Yung Hong, qui prend appui, pour
étayer son affirmation, sur une note du Carnet
1, selon laquelle les considérations sur l’art dans le roman futur seront
fortement tributaires de l’« irrationnel nervalien ». De là découle
la démonstration générale de l’ouvrage qui, faisant valoir l’hypothèse
fortement accréditée de la réécriture, s’emploie à lui conférer une solidité
épistémologique en la systématisant. On apprend ainsi que la Recherche réécrit Sylvie tout en prenant appui sur la leçon (affective,
psychologique, symbolique) de deux sonnets majeurs des Chimères : El Desdichado et Artémis. De même, le personnage
d’Albertine apparaît, dans cette configuration intertextuelle extrêmement
contraignante, comme l’émanation des « filles » nervaliennes. Mais
c’est sans doute la « notion d’intermittence » qui, aux yeux de
l’auteur, atteste la capacité d’information décisive de l’univers nervalien sur
l’œuvre proustienne : les opérations de la mémoire dite « involontaire »,
les développements sur les « intermittences du cœur », l’invasion du
réel par les assauts répétés et sourds du passé, enfin l’insistante mesure de
la vie « rêvée » forment la base d’une argumentation serrée, qui utilise
très opportunément les inventions actuelles de la critique proustienne comme
les catégories les moins absconses de la théorie littéraire. Le parcours de
recherche s’achève par un détour obligé du côté de la « géographie
imaginaire » de nos deux écrivains, exploration thématique d’une
topographie qui associe errance subjective et contemplation esthétique. Enfin,
les moyens stylistiques sont abordés et examinés à l’aune d’une convergence
rhéto-poétique, qui fait la part belle à la métaphore et plus généralement au
régime de l’image, sans négliger pour autant les aspects plus directement liés
à la composition d’ensemble et à la question du livre, point qui sépare de fait
Nerval et Proust, comme on pouvait s’en douter. Kuo-Yung Hong a conduit cette
étude avec élégance, rigueur et un certain sens de la profondeur. L’ensemble
emporte l’adhésion, mais on continuera de regretter que la théorie de la
réception et l’intertextualité historique n’aient pas inspiré à l’auteur
d’inscrire l’héritage nervalien et sa réactualisation dans le cadre d’une
philosophie idéaliste de l’art qui, au moment où Proust réfléchit à son œuvre
et commence de la composer, s’offre comme une synthèse des propositions
romantiques alliant Hegel (pour simplifier) à Schopenhauer. À la lumière d’une
telle évidence, toutes les catégories estampillées Nerval dans le métadiscours
de Kuo-Yung Hong, et qui sans doute aucun attestent leur authenticité, auraient
pu avouer leur nouvelle appartenance, et leur extension conceptuelle, au champ
spéculatif d’une doctrine ayant, pour ainsi dire, valeur de paradigme
esthétique et métaphysique.
Scandale. Quel scandale ! sous la
direction de Marie Dollé (Presses universitaires de Vincennes, 2006, 204 p., 22€).
Avec la Révolution française, la tragédie était descendue des tréteaux dans la
rue. Trente ans après, la paix rétablie, vint pour les artistes et les gens de
lettres, l’heure de refaire en comédie héroïque la révolution rêvée sous les
guêtres du soldat de l’an Deux. Les poètes combatifs revendiquent une
fraternité d’armes à la Saint-Just, Desmoulins ou Danton, les plus ambitieux se
voient en Robespierre, en Napoléon. Des batailles de théâtre, la plus fameuse,
celle d’Hernani, n’est pas la moins
fabriquée. L’article liminaire d’Agnès Spiquel défait une légende à
laquelle Alexandre Dumas, Mes Mémoires, Théophile Gautier, Histoire du romantisme, et le
« témoin » de la vie de Victor Hugo ont chacun ajouté leur
note : vrai poisson de Marius, l’histoire grandit chaque fois qu’on la
narre. Le scandale fait dès lors partie de la mise en scène, il honore,
« choquer le bourgeois » devient un sport. Cinq générations de
carabins et de loustics s’y firent mollets et biceps. Depuis la chute du
Premier Empire, le mystique attend toujours l’an meilleur, l’an Un de cet âge
d’or qui tarde à poindre. Dépités, plusieurs soutiennent que le mal, désormais,
ne peut plus qu’empirer. Le sûr, c’est que les choses se sont bien compliquées.
Un petit bilan s’imposait au sortir des temps dits modernes où « faire
scandale » au moyen d’une œuvre intempestive, incendiaire, a paru, à Paris
comme à New York, le point de départ fondant à augurer un auteur pas trop
toc. Alain Schaffner rappelle et répercute un article oublié de Marcel
Aymé, Silhouette du scandale, où
s’esquisse une taxinomie contemporaine (1938) des premiers écarts verbaux de
son ami Céline. Comme il y a, en justice, des causes célèbres, il y a, en
culture française, les scandales fameux. Scandales picturaux (exposition au
Salon des Indépendants le 1er décembre 1884 ; surgissement des
« Fauves » à l’ouverture du salon d’automne le 18 octobre
1905) ; scandales musicaux (le drame lyrique de Debussy Pelléas et Mélisande, créé le 27 avril
1902) ; scandales chorégraphiques (le ballet Le Sacre du Printemps de Stravinsky-Nijinski le 29 mai 1913 ;
la représentation de Parade d’Éric
Satie le 18 mai 1917), scandales littéraires et culturels (Dada et les
surréalistes), enfin scandales cinématographiques (aux trois
« espaces » qu’il distingue : la fête, le jeu, le rêve, Francis
Vanoye aligne trois films à scandale : L’Âge
d’or de Buñuel-Dalí en 1930, Le
Dernier Tango à Paris de Bertolucci en 1972 et Salò de Pasolini en 1975). Tous ces scandales fournissent matière
au plus gros du livre. Signalons quatre articles aux titres suffisamment
éloquents : « Le Scandale de la signature : Manet et
Mallarmé » de Serge Bismuth, « L’Acte gratuit, un scandale en deux
temps trois mouvements », de Myriam Boucharenc, « Jean Cocteau ou la
preuve du génie par le scandale » de Jean Touzot, « le Carnaval des
impostures : le mythe de Tahiti selon Romain Gary » de Claude Leroy.
Malgré leur valeur documentaire et pittoresque, ce ne sont pas ces articles que
nous retiendrons. Le caractère un peu, voire essentiellement factice, de ces
« scandales » témoigne du fait qu’un scandale veut toujours deux
complices : un qui se complaît à scandaliser, l’autre qui jouit de se
faire mettre en colère. Si l’un ou l’autre des deux pôles faiblit, on n’a plus
affaire qu’à un scandale à rebours, un non-événement : comme lorsqu’on
s’indigne d’un silence, ou qu’on rêve d’une explosion qui ne vient jamais. Les
scandales de jadis opéraient en milieu restreint, atteignaient peu la foule.
Quand le public s’est accru, on est entré dans une période de transition avec,
d’une part, des procès visant des auteurs discrets, et, en face, le trompette
de montreurs d’ours à la foire, avec des « Lecteur, prends garde à
toi ! » dignes de ce « Argonautes de
l’idéal ! » que Nietzsche émet d’une nacelle à la Nadar, avant
que la menace devienne une farce : « Nous sommes capables d’arroser
ton gazon d’un poison d’une telle qualité que, pour t’en remettre, tu devras
t’abonner au Quotidien du
pharmacien ! » Petit à petit, à force d’abus, d’exagérations, de
chèques en bois, de soufflés retombés, de bidets promus œuvres-dards et de canassons invalidés au tiercé, le scandale a
tellement dévalué que, sans les va-et-vient du Clemenceau dans les mers
lointaines, il n’y aurait plus moyen de casser un sucre sur le dos des encalminés.
L’analyse de Pierre Jourde, article onzième, le plus critique, le plus actuel,
le plus engagé, marque sans ambages l’hypocrisie et les faux sens plombant
notre époque : « La censure est bien réelle, elle n’a sans doute
jamais été aussi vigoureuse, et elle s’avère d’autant plus redoutable qu’elle
est plus subtile qu’aux temps rudimentaires du mythique procureur Pinard. Elle
s’exerce en gros dans deux cas de figure : lorsqu’un auteur paraît
échapper à l’idéologie dominante du dérangeant correct, soit qu’il s’attaque frontalement à un lieu de pouvoir du système
médiatico-littéraire. » En revanche, le même cercle sanitaire devient muet
lorsqu’un livre est interdit d’affichage – tué dans l’œuf – pour atteinte à la
personne privée de quelque couple grand public, clair et filou. L’affaire
Renaud Camus (2000) a assez retenti pour que d’aucuns y voient une
« affaire Dreyfus », rien moins. Du sens – mise au point et
analyse de son aventure – Camus a évité l’Île du Diable. Pierre Jourde lui prête
trop de calcul lorsqu’il croit lire, sous la gaucherie d’un passage de son Journal, une façon d’assumer, en
l’exposant, sa « part maudite », courant risque de donner des verges
pour se faire battre.
Villiers.
Maria Giné-Janer, Villiers de
l’Isle-Adam. L’amour, le temps, la mort (L’Harmattan, 2007, 378 p., 31 €).
Villiers de l’Isle-Adam manque d’exégètes. Quand tant de livres paraissent sur
les mêmes auteurs canoniques, le « portier de l’idéal », dont l’œuvre
fascinante appelle pourtant le débat, suscite peu de travaux. Les chercheurs
ayant suivi les traces de Raitt se comptent sur les doigts d’une main. Un livre
de près de quatre cents pages sur l’auteur de L’Ève future attire donc l’attention, mais, dès le titre, démarqué
d’un ouvrage de Mario Praz, le lecteur est sur ses gardes. Maria Giné-Janer n’a
pas suivi les pistes laissées par Raitt, qu’elle remercie pourtant, en début
d’ouvrage, d’avoir accompagné vingt ans durant ses travaux. C’est Bachelard
qu’elle continue en réalité, découpant son objet d’étude selon une série de
thèmes de rêverie au contenu assez flou : la famille, la théâtralité du
monde, la science, la vision, l’amour et la mort, etc. Le temps, pourtant
annoncé dans le sous-titre, ne fait l’objet que du chapitre de conclusion. En
choisissant des thèmes d’une telle généralité, qu’elle se garde de définir, de
préciser ou d’analyser, l’auteur s’autorise évidemment tous les arrangements
avec la réalité des textes de Villiers qu’elle étudie. Le chapitre biographique
ouvrant son essai n’apporte aucune information neuve sur la vie de
l’écrivain : il n’est ici à sa place que pour justifier le choix de
certains thèmes. En insistant sur les déboires amoureux de Villiers, il s’agit
d’apporter une cause psychologique à son intérêt pour le thème de l’amour.
L’acharnement avec lequel Villiers chercha à se marier expliquerait la
récurrence du thème de la famille et de l’infidélité dans son œuvre.
L’hypothèse, simpliste, a le mérite de pousser l’auteur à proposer des lectures
originales, sinon pertinentes, de certaines œuvres. L’Ève future aurait ainsi pour nœud central le problème de
l’adultère de Mr. Anderson, lequel trompe son épouse avec Evelyn Habal,
incarnation de l’illusion féminine – hypothèse excessive que Maria Giné-Janer
renie d’ailleurs plus loin dans son livre, où elle fait, et à raison, de la
« communication affective » la grande problématique de ce roman. Elle
ne perçoit cependant que de l’ironie dans les propos d’Edison, qui ne verrait
dans son Andréide qu’une poupée mécanique perfectionnée, quand il s’agit en
réalité d’une grande tentative pour comprendre le statut de la parole entre les
hommes, tentative qui échoue lorsque Villiers recule devant les conclusions
nihilistes de son œuvre pour insérer dans son robot un être spirituel, qui lui
donne une âme et permet de nier l’horreur d’une voix détachée de toute
intention, comme celle du phonographe, et capable d’agir pourtant sur le cœur
des hommes. Les analyses des textes de Villiers ne prennent dans cet essai que
deux formes caractéristiques : la remarque psychologisante ou
l’interprétation symbolique (si l’on excepte le recours systématique à
Baudelaire, source unique de Villiers, semble-t-il, selon l’auteur, dans une
tentative d’étude génétique). Maria Giné-Janer lit les intentions de Villiers
dans les passions de ses personnages, et guette un message allégorique derrière
chaque élément du texte. Le ciel représente l’idéal ; un épicier, le monde
étroit de la boutique ; un voyageur, la quête de la vérité ; une
caverne, un abri fœtal ; et lorsque le rossignol est décrit comme le
symbole d’une voix parfaite d’avant la chute de l’homme, on touche au comble du
contresens, puisque L’Ève future montre au contraire que le naturel de son chant n’est qu’une illusion de
l’auditeur. Ces interprétations se suivent au cours de chapitres qui se
contentent de juxtaposer des études de contes ou de récits successifs, réunis
par la présence plus ou moins évidente d’une thématique commune, sans synthèse
ni problématique d’ensemble. L’auteur elle-même avoue fonctionner « par
bribes », mais le paradoxe est d’offrir ainsi au lecteur, dans une forme
relativement ouverte, des affirmations très sentencieuses. On sait pourtant
Villiers familier des retournements d’opinion : ses textes, pleins
d’ambiguïté, évoluent constamment. Les genèses de L’Ève future ou d’Axël sont là pour rappeler ses hésitations entre une forme mystique, philosophique
ou purement chrétienne d’idéalisme. Comment traiter d’une œuvre aussi dynamique
sans prendre pour fondement sa chronologie propre ? L’étude thématique
tend à aplanir les difficultés, en proposant une vision illusoirement stable de
certaines prises de position de l’écrivain. Les meilleurs passages de cette
étude sont au contraire ceux qui tentent de rendre compte de la progression des
idées de Villiers tout au long de la rédaction de L’Ève future : la thématique prend vie en évoluant.
Malheureusement, ces moments sont rares, et Maria Giné-Janer ne fait souvent
que réunir des textes très dispersés dans la chronologie de l’écriture de
Villiers pour défendre une position unique de cet écrivain tout au long de son
existence. On s’étonne un peu, pour finir, de voir l’auteur remercier la maison
L’Harmattan pour son travail d’édition et de mise en forme, qui est inexistant.
La table des matières, pour ne donner qu’un exemple, est indigeste, sans
hiérarchisation aucune, et aurait bénéficié d’un simple ajout d’alinéas, quand
le corps du texte souffre au contraire d’espaces trop importants.
Notes de lecture
Abbéma. Denise Gellini, Louise Abbéma, peintre dans la Belle Époque (Le
Jardin d’essai, 2006, 127 p., 17,50 €).
Louise Abbéma (1853-1927), femme-peintre qui eut son heure de gloire,
portraitiste mondaine qui trouva à se loger rue Laffitte – la fameuse rue des
marchands de tableaux sise à l’ombre de l’Hôtel Drouot –, qui prouva, comme
entend le montrer sa biographe, que « les femmes pouvaient être des
artistes professionnelles » en teintant une peinture globalement
académique d’une frêle touche de modernisme, et, sinon tombée dans l’oubli,
reléguée aujourd’hui parmi les « petits maîtres » de la peinture. Cette
« biographie » nous en apprend plus par ses appendices – à condition
d’y mettre un peu d’ordre, surtout dans la bibliographie – que dans le texte
princeps. « Très difficile d’établir une chronologie de la vie de Louise
Abbéma » : possible, et nous sommes loin d’une biographie rigoureuse.
Nous ne sommes pas pour autant dans une « vie romancée » et ne savons
pas à quel sein nous vouer. On est cependant prévenu dès l’ouverture :
« J’ai voulu faire revivre ici, avec quelques documents et une bonne part d’imagination, un peu [nous soulignons] du parcours de cette artiste. »
Alsace.
Gisèle Loth, L’Alsace : souvenirs
d’écrivains célèbres (Alan Sutton, 2006, 142 p., 36 €).
Montaigne, Voltaire, Goethe, Nerval, beaucoup d’autres ont passé par là :
l’Alsace. Fidèle à l’esprit de la collection Passé simple, le livre relate de façon anecdotique le séjour en
terre alsacienne d’une vingtaine d’écrivains célèbres et un peu moins célèbres.
Le matériel illustratif – photographies récentes et archives – est abondant et
flatte l’œil. Quelques poèmes inspirés de la région et des fragments de
mémoires rendent vivants les textes consacrés à chacun des auteurs. L’ouvrage
intéressera ceux qui ont avec l’Alsace des affinités particulières, et, avec un
peu de chance, les autres.
Avant-garde.
Isabelle Krzywkowski, Le Temps et
l’espace sont morts hier. Les années 1910-1920 : poésie et poétique de la
première avant-garde (L’Improviste, 2006, 278 p., 24 €). Le titre reprend une proclamation de Marinetti dans
son Manifeste du futurisme de février
1909. L’ouvrage porte sur une période occultée après coup par la mythisation
surréaliste : les avant-gardes des années 1910 et 1920, abordées selon une
échelle internationale. Chaque chapitre est un angle d’accès pour
comprendre ces mouvements, ce vortex de forces et de formes. Sont étudiés le
rôle de la machine, la pratique du manifeste et l’action de rupture
d’avant-garde, le rôle de l’espace, avec la poésie cosmique et la
tentation épique. La poésie spatiale et le simultanéisme (où est mise en valeur
ce personnage-carrefour que fut Henri Martin-Barzun) sont au cœur du livre. Le
poème plastique, le rôle de la voix, la notion de synthèse, le rythme, la
répétition (avec un passage éclairant sur Gertrude Stein) donnent lieu à des
analyses. De même, l’abstraction, le primitivisme (russe, allemand, italien, et
de langue française avec Cendrars et Tzara), d’ordinaire mieux étudié dans les
arts plastiques qu’en littérature, et l’oralité (la poésie sonore, de René
Ghil, autre personnage-source, et même du Mallarmé du Coup de dés, au zaoum et
à Kurt Schwitters). L’ouvrage se clôt sur la guerre, qui n’apporte rien de neuf
en matière de technique (du moins poétique), mais qui est réfractée selon
celles nouvellement acquises (Apollinaire, Marinetti, August Stramm). En
résumé, l’écriture porte sur le matériau et non plus sur le sujet, comme au
temps du Symbolisme, et comme le Surréalisme y retournera, de façon régressive,
en revisitant l’image à sa façon. Les néo-avant-gardes, à partir des années
1950, retrouveront toutes ces explorations et ces expérimentations sur le mot.
L’auteur, qui rassemble ici des travaux antérieurs, survole les pays et met en
correspondance les réseaux : l’unanimisme, le futurisme,
l’expressionnisme, la poésie spatiale et sonore. Un regret : la quasi
absence de textes cités, que le lecteur aurait aimé goûter après une telle mise
en appétit. Il s’apercevrait d’ailleurs que les réalisations ne sont parfois
pas à la hauteur des intentions proclamées, comme pour le Naturisme et
l’Intégralisme, ou les essais de poésie simultanée de Nicolas Beauduin et
Fernand Divoire. À la suite de La Crise
des valeurs symbolistes de Michel Décaudin, ce rassemblement d’études est
une initiation, claire et consciencieuse, à une période qui nous paraît
étonnamment « moderne », parce qu’elle fut à l’enseigne de la
surprise et de la trouvaille. Pour les étudiants et les spécialistes, les
références bibliographiques, en particulier celles qui s’étagent dans les notes
en bas de page, sont riches, en plusieurs langues et actualisées.
Balzac.
Honoré de Balzac, La Comédie des ténèbres,
textes choisis et présentés par Francis Lacassin (Omnibus, 2007, 1152 p., 28 €).
Balzac n’aura jamais été aussi présent ni aussi disponible ! Après les
deux premiers volumes de textes courts dans l’énorme édition Quarto, après les
débuts de la nouvelle Correspondance dans la Pléiade, voici maintenant un Omnibus qui promet une balade aux
nombreuses stations. Francis Lacassin, l’infatigable dénicheur de textes faits
pour séduire tous les publics (ainsi peut-on déchiffrer aussi l’étiquette Omnibus), est allé glaner un peu partout
dans l’œuvre ce qui relève chez Balzac, surtout dans les premières phases de sa
vie d’homme de plume, de ce qui est le plus étranger au « réalisme »
qu’on lui impute. L’anthologie présentée regroupe assez arbitrairement des
textes en version intégrale, à côté de fragments plus ou moins longs, sous quatre
grandes rubriques, aux titres explicites : « Le Diable et le Bon
Dieu », « Enchantements et désenchantements », « La Clé des
âmes », « La Clé des mondes », titres qui pourraient eux-mêmes
être ceux de ces romans populaires qu’affectionne Francis Lacassin. Certains de
ces textes sont des classiques (La Peau
de chagrin, Séraphîta) d’autres
ne sont guère connus des lecteurs (Histoire
véritable de la bossue courageuse, Aventures
administratives d’une idée heureuse). Il n’y a plus d’omnibus, mais les
ténèbres souterraines des galeries du Métropolitain peuvent en tenir lieu et
donner du même coup une petite – très petite – idée de ce que signifiaient
la lumière et la nuit pour l’imaginaire du premier XIXe siècle,
partagé et exploité par le Balzac présenté ici. Francis Lacassin donne une
introduction (« Sortie du diable et entrée du fantastique social »)
où il explique rapidement sa conception de l’évolution de Balzac, passé du
gothique anglais à l’analyse historique et sociale, sans abandonner tout à fait
en cours de route son goût et sa curiosité pour le trouble envers des choses.
Ramener ce goût à l’occultisme (théorisé d’ailleurs bien plus tard au XIXe)
est un peu simplificateur, et il aurait été utile de mieux contextualiser les
« croyances » de Balzac par rapport à une histoire du magnétisme
animal et de ses avatars, dont l’influence fut large et profonde à travers tout
le siècle et qui n’a rien d’un épiphénomène. Mais les textes sont là, sous un
format commode : au lecteur d’aller y chercher l’écho de frissons profondément
liés à la créativité balzacienne.
Bibliographie. Stéphanie
Dord-Crouslé, Dominique Pety, Philippe Régnier, Bibliographie du dix-neuvième siècle. Année 2004. Lettres, Arts,
Sciences, Histoire (Presses Sorbonne nouvelle, 2006, 355 p., 22,50 €).
Le nom de Claude Duchet ne figure plus au générique de cette bibliographie,
qu’il avait lancée. Philippe Régnier ne manque cependant pas de rappeler dans
sa présentation du volume 2004 que c’est lui qui a « appris à lire »
ce grand texte « en nous apprenant à le bibliographier ». L’ambition
affichée s’écarte beaucoup des stricts canons universitaires en faisant la promotion
de la flânerie, en réhabilitant « la foule distinguée des curieux, dans le
sens le plus élevé de ce mot tombé en désaffection ». Rigueur et fantaisie
sont revendiquées pour expliquer le classement des références collectées entre
édition savante, essai, collectif et périodique. Nous frôlons la subversion
quand est annoncée « la surprise volontaire de notices en apparence
indignes d’approcher l’autel de la science ». Voilà des principes et des
déclarations bien faits pour nous réjouir et nous mettre en appétit : Histoires littéraires ne s’est-elle pas
fondée sur des idées tout à fait voisines ? C’est donc avec enthousiasme
et confiance que nous avons cherché notre revue dans la section consacrée aux
dépouillements de « revues et publications périodiques ».
Hélas ! Il a fallu déchanter : aucune trace d’Histoires littéraires, alors que les Annales islamologiques du Caire sont bien présentes. N’avons-nous
donc rien publié sur le XIXe siècle en 2004 parmi les 800 pages
de nos quatre numéros ? Rien de plus facile à vérifier pourtant, puisque
le dernier numéro de chaque année contient un index complet. Voilà qui ne va
pas faire plaisir à nos actionnaires, dont les profits sont menacés ! Mais Histoires littéraires est bonne fille
et vous laisse, Messieurs les Bibliographes épris de fantaisie et de curiosité,
une dernière chance : nous vous attendons au tournant de 2005. Sinon,
comme disait Groucho offensé dans Duck
soup : « That means war ! » Et l’on sait comment cela
se traitait au XIXe siècle…
Brassens. Victor Laville,
Christian Mars, Brassens, le mauvais
sujet repenti (Archipel, 2006, 300 p., 18 €).
De la série d’ouvrages publiés à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de
la mort du chanteur, celui-ci n’est peut-être pas le plus indispensable :
on peut penser que les souvenirs de Pierre Onteniente, qui accompagna Brassens
tout au long de sa carrière en qualité de secrétaire-factotum, recueillis par
Jacques Vassal et sortis chez Fayard à la même période constituent un
témoignage plus précis et plus documenté. Du duo ici à l’œuvre, c’est Christian
Mars, « auteur de plusieurs livres dans le domaine maritime et dans ceux
de la chanson et de la danse » d’après le texte de couverture, qui tient
la plume, et c’est Victor Laville qui fournit les souvenirs. Laville fait en
effet partie du premier cercle des amis de Georges en sa qualité de Sétois
condisciple de Brassens dans les années d’enfance puis fidèle compagnon des
années parisiennes. « La femme d’Hector » de la chanson n’était
d’ailleurs autre que la femme de Victor. Les anecdotes qu’il confie ici, reprises
par Christian Mars, n’apportent rien de neuf à la connaissance de
l’homme : enfance sétoise, montée à Paris, STO, débuts dans la chanson (la
première entrevue avec Patachou est racontée selon deux témoignages différents,
celui de l’intéressée et celui de Victor Laville), célébrité, on connaît les
étapes. Mars puise sans hésiter dans les livres de ses prédécesseurs (Loïc
Richard, André Larue, Jacques Vassal, Émile Miramont, Jean-Paul Sermonte), les
cite d’ailleurs scrupuleusement, pour retracer les épisodes et retranscrire les
témoignages. C’est un récit honnête de la vie de Brassens qui reprend la
plupart des thèmes connus, la fausse mécréance, l’obsession de la mort, le goût
des femmes et des amis, mais qui sait aussi remettre en cause certains clichés
(le goût de l’amitié, certes, mais à condition d’être le chef de la bande)
utiliser de nouveaux angles, comme lorsqu’il fait état des rapports entre
Brassens et Patachou, lorsqu’il explique clairement ce qui se passait au sein
du trio de l’impasse Florimont Jeanne-Marcel-Georges (la première ayant bel et
bien chassé le second de son lit pour y installer le troisième) ou quand il
évoque les relations Brassens-Trenet : celui-là, entouré d’une véritable
cour, lui dont tout le monde rêvait d’être l’ami, ne put jamais devenir celui
de l’homme qu’il admirait le plus au monde. Le livre se conclut sur une rapide
visite thématique de l’œuvre et sur une évocation de chacune des chansons,
exercice inutile puisque réalisé d’excellente manière par René Fallet au fur et
à mesure de leur apparition sur les disques. On saura gré aux auteurs de
rappeler le cri du cœur d’Alain Bosquet dans Combat, lorsque
l’Académie Française attribua à Brassens son Grand Prix de poésie en
1967 : « Brassens ? Et pourquoi pas Fernandel ? »
Camps. Les Camps et la littérature. Une littérature
du xxe siècle (Presses
universitaires de Rennes, 2007, 310 p., 20 €).
A-t-il existé une littérature issue des camps (au-delà donc de « récits
des camps ») ? L’écriture de témoignage se tient-elle dans les
frontières de la littérature, ou en deçà, comme le document, ou au-delà, l’art
étant insuffisant à absorber, transmuer, résorber le poids de ce réel-là ?
Si l’art y parvient, quid alors de l’accès au sens ? Enfin, cette
littérature supposée a-t-elle laissé une empreinte sur ce qui s’est écrit
ensuite ? À ces questions répondait en 1999 un riche volume de La Licorne
aujourd'hui réédité et augmenté, notamment d’un texte un brin paraphrastique de
Catherine Coquio sur Jean Cayrol récemment disparu. D’autres ont profondément
remanié leur texte, comme Georges Molinié. On retrouve des réflexions sur
l’ambiguïté de la littérarisation, les risques d’institutionnalisation de la
mémoire, mais aussi d’intéressants aperçus sur l’expérience de lecture de ces
textes (Michèle Rosellini). Du fait de ces ajouts, et du passage d’un temps qui
a suscité des échanges autour de la première édition, ce recueil peut paraître
inégal, très myope par moment, lorsqu’on entre dans le détail d’une œuvre, mais
bien ferme sur ses bases théoriques, lorsque l’on considère, avec Michael Rinn,
la « poétique de la Shoah », à l’aune du concept de littérarité
(définie par un triple critère : complexité du registre sémiotique,
construction graduelle de son propre référent, rencontre dialogique de deux
actants dans l’émission/réception). Si tout n’est donc pas neuf dans ce
recueil, en revanche le contexte de publication peut soulever de nouvelles
questions. Nous sommes au xxie siècle, le Goncourt a été récemment attribué à un roman très lourdement
documenté basé sur le même drame historique, mais côté bourreaux (Dominique
Moncond’huy ne fait qu’amorcer une critique de cet ouvrage, avec la retenue
qu’impose le manque de recul historique). Que le fait des camps ne passe pas est fort compréhensible, et
rassurant, d’une certaine façon. En revanche, à présent que cette littérature
et les problèmes qu’elle pose ont été assez largement débroussaillés, par les
auteurs notamment de ce collectif, il serait temps d’inverser la focale, et de
mener quelque réflexion sur le sens et les modalités de cet enracinement de
notre littérature européenne dans cet indépassable drame. Ce n’est pas
seulement que tout commence en 45, mais que tout y revient, pour on ne sait
quel ambigu ressourcement. À cette question, Catherine Coquio propose un début
de réponse globale stimulante, celle d’une fréquentation des extrêmes pour
échapper à l’anomie, fonctionnant comme utopie négative d’où se ressaisir. On
espère que les études de la littérature des camps puissent échapper au
ressassement et à la banalisation en amorçant ainsi un retour critique sur
leurs propres enjeux. Avis donc aux chercheurs : écrire à la revue, qui
transmettra.
Céline. Louis-Ferdinand
Céline, À l’agité du bocal et autres
textes (Herne, 2006, 85 p., 9,50 €).
Il est des livres comme des bouteilles d’alcool : les plus forts ne sont
pas toujours proportionnels à leur taille. Ici, c’est un opuscule contenant
divers textes aussi décapants les uns que les autres : À l’agité du bocal, où Louis-Ferdinand
répondait à Jean-Paul (le récent colloque des Invalides nous a révélé qu’en
matière de diffamation, c’est Sartre, le demi-ténia, qui, juridiquement
parlant, risquait le plus) ; Bezons
à travers les âges, préface dont on se dit, dès les premières lignes, que
ni la Sorbonne ni l’Académie Française n’en produiront jamais de telle ; Des pays où personne ne va jamais,
transcription d’un entretien avec Jacques Darribehaude, dans lequel Céline évoque son enfance et les nouilles
dont, faute de mieux, sa famille se nourrissait (pas d’odeur de cuisine dans un
magasin de dentelles !) ; enfin, le contenu d’un carnet du cuirassé
Destouches, du Céline sans « musique » peut-être, mais vibrant et
révélateur. Le tout présenté sobrement et sans commentaire.
Cendrars. Doisneau rencontre Cendrars (Buchet-Chastel, 2006, 117 p., 35 €). Elle est
bien sympathique, la bouille de Cendrars qui s’étale en gros plan sur la
couverture ! Sans le réduire à la figure trop connue du
« bourlingueur » – car il fut aussi un vrai homme de lettres –,
il faut bien dire que l’auteur de la Prose
du Transsibérien n’avait rien d’un « intellectuel » ni d’un
littérateur habitué aux salons parisiens et aux petites combines du monde
littéraire. Ce bel album de photos nous offre, ponctuée par des textes du
poète, une double série de photographies de celui-ci (certaines inédites),
prises soit à Aix-en-Provence en 1945, soit, en 1948, à Saint-Segond, près de
Villefranche-sur-mer. Quelques-unes sont depuis longtemps comme légendaires,
tant le jeune Doisneau a su y capter un Cendrars quotidien et sans apprêt. Le
voici, dans un décor spartiate, penché sur sa table de travail, comme un simple
Remy de Gourmont. Ou bien on le surprend en promenade dans les vieilles rues
d’Aix, encore sinistrées par la guerre. À Saint-Segond, sa silhouette trapue se
dresse tel un menhir parmi des buissons d’agaves, puis l’objectif de Doisneau
le montre accoudé à une margelle surplombant la rade de Villefranche, où la
flotte américaine est au mouillage. L’ouvrage contient aussi des lettres et des
dédicaces inédites de Cendrars. Seul petit reproche à adresser à cet album si
évocateur : la préface de Miriam Cendrars, qui éprouve le besoin fâcheux
d’inventer des dialogues, est, en plus, inutilement répétitive par rapport au
texte qui suit, «Doisneau la malice » de Jérôme Camilly, qui sonne plus
juste.
Chalon. Jean Chalon, Journal d’un lecteur 2002-2004 (Plon,
2007, 229 p., 19,50 €). Paisible
retraité du Figaro, bien installé
dans son « ermitage des Batignolles », Jean Chalon aurait tout pour
être heureux ! Hélas, il manque de lecteurs, et ses derniers livres n'ont
pas eu le succès de ses biographies de Natalie Barney ou George Sand. D’où son
état déplorable : « Je crois que c'est l'échec de mon Journal d'un arbre qui m'a rendu
malade. » Nous craignons que les lecteurs n'affluent pas davantage cette
fois encore : le manque d’intérêt est immense.
Chansons. Guinguettes et caboulots 1934-1952,
direction artistique d’André Bernard (Frémeaux et associés, 2007, deux CD,
livrets de 48 p., s.p.m.). L’univers de Carco et de Mac Orlan en chansons.
Interprètes : de grandes dames comme Fréhel et Damia, de grands messieurs
comme Gabin, Chevalier, Trénet, Rossi (Tino), de plus oubliés comme Claude
Robin, José Rivera, Fernand Warms ou Réda Caire. Le dimanche, les flonflons des
bals populaires, le bord de l’eau, la guinguette, une friture et une bouteille
de vin blanc : nostalgie ou préhistoire ?
CNL.
Sophie Barluet, Un lieu pour les livres,
extraits d’une mémoire (Centre national des Livres, 2006). Depuis
1946, le Centre national des Livres se donne pour mission de « soutenir et
encourager l’activité littéraire des écrivains français, favoriser par des
subventions, avances de fonds ou tous autres moyens l’édition ou la réédition
par les entreprises françaises d’œuvres littéraires dont il importe d’assurer
la publication ». L’immeuble de la rue de Verneuil conserve près de 18 000
livres. Pour ses soixante ans, le CNL présente soixante ouvrages, un par an,
lus par des auteurs et critiques contemporains. Olivier Rolin lit ainsi le Cahier de l’Herne « Henri Michaux », Tanguy Viel L’Encyclopédie de Diderot et
d’Alembert dans sa réédition de 1985, Jean-Michel Maulpoix Entre mots et choses de Ponge, Pierre
Bouretz les Œuvres complètes de
Freud, etc.
Collectionneurs.
Éric Woerth, Le Duc d’Aumale. L’étonnant
destin d’un prince collectionneur, préface d’Alain Decaux, postface de S.A.
l’Aga Khan (L’Archipel, 2006, 288 p., 19,95 €).
Biographie doublement honnête. D’abord, parce que l’auteur associe sur la page
de titre, ce qui est peu fréquent, son nom à celui de l’historienne qui lui a
servi de collaboratrice. Ensuite, parce qu’il s’agit d’une biographie sans
trémolos ni dialogues inventés, chose également louable. Elle est due au maire
de Chantilly, qui s’est pris de passion pour celui qui fit rebâtir le château
et y déposa ses merveilleuses collections. Car ce n’est pas comme soldat ni
comme homme politique que le duc d’Aumale, cinquième fils de Louis-Philippe,
mérite de passer à la postérité, mais bien comme collectionneur. À coup sûr, il
fut l’un des premiers collectionneurs de son siècle, et il suffit de dire que
les peintures et dessins conservés à Chantilly en font la seconde pinacothèque
classique de France. Quant aux livres, ses 12 500 ouvrages anciens forment une
des plus belles bibliothèques jamais constituées. On connaît certes l’admirable
manuscrit des Très Riches Heures du duc de Berry, mais combien
d’extraordinaires raretés figurent-elles aussi sur les rayons de
Chantilly ! Cette évocation biographique précise, mais nullement pédante,
retrace le curieux destin de ce prince qui ne put réaliser qu’imparfaitement sa
vocation de soldat et dut, par suite des circonstances historiques, passer
vingt-deux ans en exil. Un exil certes doré, mais auquel il fut forcé par deux
fois (1848 et 1886), et qui fut particulièrement cruel pour un homme qui aima
par-dessus tout son pays. On connaît en effet sa réplique à Bazaine, qui s’excusait
de sa capitulation en 1870, en disant qu’alors il n’y avait plus rien de
debout : « Monsieur, il y avait la France. » On n’en admire donc
que davantage la noblesse et la générosité du prince qui, en 1886, fit don à
l’Institut de France, de Chantilly et de tous les trésors qu’il contenait.
Comme autre don de ce genre, on ne peut guère citer que celui que fera Jacques
Doucet de sa bibliothèque à l’Université de Paris. En tant qu’homme politique,
Aumale se conduisit avec dignité et réserve, manifestant sous le Second Empire
une opposition irréductible à Napoléon III, et se gardant bien, sous la
Troisième République, de céder à ceux qui auraient vu en lui un Président
idéal. L’homme privé, lui, n’était nullement austère et avait même un certain
penchant pour les actrices dotées de repartie : amant d’Alice Ozy durant
sa jeunesse, il fut plus tard celui de Léonide Leblanc, qui alternait à
Chantilly avec Berthe de Clinchamp. Peut-être aurait-on pu souligner davantage,
dans ce livre, les liens très étroits qui attachèrent toujours Aumale à son
ancien précepteur Cuvillier-Fleury, lequel eut sur lui une grande influence,
comme en témoigne leur abondante correspondance de 1840 à 1871. Mais ce n’est
qu’une vétille, car ce livre correctement documenté et agréablement écrit
évoque fort bien tous les divers aspects de la vie de ce prince atypique, à qui
on ne peut refuser son estime. Une certaine tristesse se fait jour dans les
divers portraits de lui âgé reproduits dans le cahier d’illustrations, et le
portrait de sa femme Marie-Caroline de Bourbon est assez spectral. Dernier
détail, et qui n’est pas indifférent : l’auteur a inclus, dans les
annexes, une « Chronologie du collectionneur » très bienvenue et des
plus utiles. On reste pantois devant cet extraordinaire tableau de chasse.
De Groux.
Henry de Groux, Journal, sous la
direction de Rodolphe Rapetti et Pierre Wat (Kimé, 2007, 326 p., 28 €).
Il ne s’agit que d’une sélection, d’ailleurs copieuse, d’extraits d’un Journal qui s’étend de 1892 à 1910. Tel
quel, ce volume donne une bonne idée de la richesse et de la variété du texte
intégral. Curieux personnage que ce De Groux, à la fois peintre, graveur,
sculpteur et écrivain, très lié avec Bloy et Gourmont, et dont le visage
tourmenté faisait, dans son âge mûr, penser à celui de Baudelaire. Même s’il
pouvait, en 1892, exhaler, à propos des expositions de la Rose+Croix, des
Indépendants et de l’Art Libre, son « horreur de cet insipide symbolisme
décadent », son art en est durablement imprégné, pour le meilleur comme le
pire. Sans doute sa meilleure composition reste-t-elle Le Christ aux outrages, les autres témoignant souvent d’une
certaine littérature, où les valeurs plastiques se perdent dans une espèce de
grouillement confus. Mais son Journal est
un vrai Journal, en ce qu’il abonde en réflexions, en notations de rencontres
et de lectures. Toutefois, le texte en est assez composite, car l’auteur y a
souvent ajouté des notations bien plus tardives, qu’il n’est pas toujours
facile de démêler. On est frappé de voir les anathèmes que De Groux distribue à
la peinture de son temps. Il n’aime guère Manet, Monet et Degas, encore moins
les « croûtes de Matisse et Picasso », et stigmatise
« l’histoire lamentable du pauvre Van Gogh » et sa « peinture
exaspérée et maladroite ». Une note rappelle à ce propos que « De
Groux fut exclu des XX en 1890 pour avoir refusé que ses œuvres soient
présentées dans la même salle que celles de Van Gogh ». Aménités à Cézanne
aussi : « l’impuissance du pauvre Cézanne », aux « balourdes
et très communes peintures » (sic). Quant aux écrivains, s’il apprécie
Bloy, Gourmont et Milosz, il assène des volées de bois vert à « cet
épouvantable imbécile, cette très subalterne canaille de Guillaume
Apollinaire », dont il moque le « gros rire ineffablement bête de nègre
triomphant ». Aussi serait-il assez imprudent de voir en De Groux un
moderne à tous crins. N’importe : son Journal n’est jamais ennuyeux et se lit avec intérêt en dépit, sinon à cause de ses
partis-pris. On y trouve des croquis assez prenants de gens comme Heredia,
Montesquiou, Zola, Bloy et surtout Huysmans. De ce dernier, cette réflexion
significative sur Gustave Moreau : « Oui ! Moreau ! Mais
c’est surtout bon pour écrire dessus. » On ne s’étonnera pas non plus de
voir De Groux très réservé sur les livres de Huysmans : « Des livres
comme L’Art moderne me font l’effet
et me firent toujours l’impression d’un amusement puéril et cruel, pareil à
celui d‘un homme adroit muni d‘une carabine au tir précis et s’exerçant devant
une galerie amusée de quelques tirs aux pigeons. » L’édition du texte est
précise et soignée, accompagnée d’une chronologie détaillée (trente pages),
d‘un Inventaire chronologique du Journal,
d’une bibliographie, d’un Index et d’un cahier d’illustrations en noir et en
couleurs. Mais pourquoi trois préfaces différentes ? Celle de Rodolphe
Rapetti, riche et substantielle, était suffisante. Une petite
rectification : le nom d’Edmond Bailly, l’éditeur de l’Art indépendant,
est orthographié Boilly par De Groux, ce qui eût pu justifier une note
rectificative. Terminons par cette notation : « “Bloy m’apprend qu’il
a commencé sa vie dans le plus inexorable athéisme, qu’il eût voulu calciner
des églises.” “C’est Barbey d’Aurevilly”, dit-il, “qui m’a retourné, mais comme
un gant.” » De quoi nous inviter à nous méfier de nos convictions les plus
farouches, qui ne sont pas en acier chromé et ne demandent au contraire qu’à
être retournées par tel ou tel, « comme un gant ».
Édition. L’Édition littéraire aujourd’hui,
sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy(Presses universitaires de Bordeaux, 2007, 234 p., 20 €).
Sous ce titre un peu mensonger, on trouve principalement des entretiens avec
des éditeurs (Jean-Jacques Pauvert, Maurice Nadeau, Gérard Bobillier) qui se
remémorent leur jeunesse épique et leurs déboires dans les années 60 et
70 ; « aujourd’hui » englobe ainsi un large spectre temporel, et
le lecteur désireux de s’informer de l’état de l’édition littéraire
contemporaine reste sur sa faim. Il est en effet difficile de saisir la cohérence
d’ensemble du recueil, dont le but affiché est de dévoiler l’envers du décor de
l’édition française. Deux questions viennent à l’esprit : la
« cuisine littéraire », dont il est principalement question ici – le
jeu des prix, la fièvre des chiffres, les piques contre les uns et les autres –
représente-t-elle vraiment l’essentiel du métier d’éditeur ? Et le choix
de n’interroger quasiment que des éditeurs, tout en accusant leur
« légendaire langue de bois », est-il pertinent dans l’optique envisagée,
d’autant que l’analyse est absente du volume, qui s’en trouve plus plaisant,
mais moins rigoureux ? Les entretiens n’offrent aucune prise à une
synthèse d’ensemble, chaque éditeur étant interrogé en fonction de traits
particuliers (Pauvert sur l’érotisme, Tournier sur les prix littéraires, Nadeau
sur Perec et Houellebecq, Monti sur l’imprimerie), livrant ses anecdotes et ses
coups de griffes habituels. Un protocole d’entretien plus précis aurait permis
de dégager de grandes tendances dans les réponses, ici presque inutilisables
pour une analyse sociologique. Aucun n’aborde ce qui fait le métier d’éditeur,
sinon Maurice Nadeau par moments, ainsi que Georges Monti. On préfère se
concentrer sur les ventes et les tirages (la plus longue réplique d’Irène
Lindon consiste en une liste des ventes de ses auteurs), tout en déplorant
l’état du secteur. Seule la dernière étude, « Le Cauchemar de
Diderot : la littérature en librairie aujourd’hui », par Jean-Pierre
Ohl, touche le fond du problème, critiquant le système de l’office, proposant
des solutions de diffusion et de distribution, soulignant le rôle sous-estimé
des représentants, tout en accusant en filigrane les grands éditeurs d’être
responsables de leur malheur, ce qui est peut-être exagéré, mais qu’il est
rafraîchissant de lire après bien des pages assez hypocrites.
Flaubert (1). Éric Le Calvez, Gustave Flaubert : un monde de livres (Textuel,
2006, 192 p., 49 €). Henri Mitterand dirige cette
« Collection Passion » avec la passion qu’on lui connaît et qu’il
sait communiquer à ceux qui ont la chance de pouvoir traiter, dans le somptueux
format mis à leur disposition, de Coluche, de Gainsbourg, de Proust ou de Zola.
Si les écrivains y font à peu près jeu égal avec les chanteurs, il faut s’en
réjouir : la passion souffle là où la braise est prête à faire des
flammes. Rien de tel pour donner de belles ou surprenantes choses à voir, même
quand le sujet, ici Flaubert, a presque tout fait passer par les livres – ceux
qu’ils a lus et ceux qu’il a écrits, sans parler de sa passionnante correspondance,
désormais intégrée au canon littéraire. Éric Le Calvez a voulu « montrer
l’itinéraire de Flaubert au travail » et le montrer en images. Cela nous
donne à chaque page une époustouflante quantité de documents de toute sorte,
avec presque à chaque page reproduction d’un texte de la main de Flaubert,
souvent du jamais vu, transcrit en fin de volume (et l’on sait à quel point
l’exercice est difficile). On comprend bien aujourd’hui à quel point le monde
du XIXe siècle, y compris chez les écrivains, était rempli de choses
à voir. Le travail de la langue, l’imaginaire de la fiction, tout cela est
hanté par de l’image. En nous en livrant avec une formidable générosité, ce
livre nous en met littéralement plein la vue : gravures, lithos, dessins,
caricatures, frontispices, imprimés divers, partitions, photographies, lettres
– des quantités de lettres ! – rythment une vie qui nous est
présentée par tranches serrées de quelques années à chaque fois. Le commentaire
de l’auteur se faufile entre les images pour dire l’essentiel de chaque
épisode, en rappelle l’histoire et ébauche une analyse. Le fil rouge de la
passion du livre tient le tout, comme il l’a fait pour Flaubert lui-même.
Flaubert (2).
Thanh-Vân Ton-That, Gustave
Flaubert : l’ermite voyageur (Portaparole, 2007, 96 p., 8 €).
Le projet éditorial est séduisant et le discours marketing bien au point : « Maison d’édition
italo-française, Portaparole publie des essais, des narrations et des poésies,
en garantissant leur qualité d’écriture et de documentation sans négliger leur présentation.
[…] Divisés en collections destinées à se développer, les livres de Portaparole
traitent de sujets de grand intérêt, fidèles à la mise en valeur du patrimoine
culturel européen. » Ce petit ouvrage est donc à situer dans le contexte
de cette ligne éditoriale originale qui ambitionne, en publiant simultanément
les textes en italien et en français, de contribuer au développement d’une
culture européenne véritable. Le volume réduit de l’ouvrage (96 pages),
soit beaucoup plus qu’un article d’encyclopédie de la littérature, mais
beaucoup moins qu’une biographie de taille habituelle, est censé favoriser la
lecture d’un public de non-spécialistes curieux d’en savoir un peu plus sur la
vie du célèbre « ermite voyageur » sans pour autant se perdre dans les
références érudites. Ceci étant, le louable souci de vulgarisation et le désir
d’accessibilité n’excusent pas tout. D’abord, la bibliographie de l’ouvrage est
curieusement obsolète : les titres critiques les plus récents datent de la
première moitié des années 1980, et l’édition de la correspondance de
l’écrivain dans la Bibliothèque de la Pléiade n’est même pas mentionnée.
Ensuite, l’information n’est pas toujours exacte : Flaubert n’a pas écrit
un conte intitulé Hérodiade mais Hérodias ; il rencontre une belle
inconnue à l’intérieur de l’église de Saint-Paul-hors-les-murs et ne la croise
pas « dans une rue de Rome » ; contrairement à La Tentation de saint Antoine, L’Éducation sentimentale n’a pas connu
plusieurs versions, dans la mesure où il n’existe aucun rapport génétique entre
celle de 1845 et celle de 1869 ; Flaubert s’adressait affectueusement à
George Sand en l’appelant « Chère Maître », et non « cher
maître », etc. Une bonne vingtaine de coquilles typographiques sont d’ailleurs
aussi à déplorer. Enfin, le récit biographique se construit sur une succession
d’oppositions et de contrastes si schématiquement tranchés qu’ils finissent par
occulter la complexité d’une vie et d’une œuvre, et laisser à nu les seules
ficelles de la narration. Conformément aux principes de la collection,
l’ouvrage se lit sans difficulté et répondra aux attentes des lecteurs pour peu
qu’ils ne soient pas arrêtés par des généralisations hâtives ou des
affirmations contestables.
Francophonie. Jean-Louis
Joubert, Les Voleurs de langue :
traversée de la francophonie littéraire (Philippe Rey, 2006, 129 p., 14 €).
Ce petit ouvrage ne s’adresse ni aux grands connaisseurs de la francophonie
littéraire, ni aux chercheurs. Il se veut à la fois une introduction aux
littératures francophones et une réflexion sur les enjeux, pour des écrivains
extra-européens essentiellement, de s’emparer du français. Enjeux idéologiques,
voire proprement politiques, succinctement mais clairement replacés dans leurs
contextes, y compris par rapport à la décolonisation. Enjeux littéraires, bien
sûr, mais au sens le plus large du terme : comment l’appropriation d’une
langue, qu’on enrichit dès lors de divers parlers, peut s’affirmer comme une
voie possible pour dire et même construire une identité, à la fois personnelle
et collective.
Fromentin.
Barbara Wright, Beaux-Arts et belles
lettres : la vie d’Eugène Fromentin (Champion, 2006, 528 p., 20 €).
L’art de rédiger un essai biographique n’est pas toujours facile. Il nécessite
une documentation solide pour rendre compte d’une existence, pour en baliser
les étapes, pour retrouver, par exemple, un paysage d’enfance, un souvenir
révélateur, des luttes formatrices. En suivant pas à pas et avec minutie
l’itinéraire de toute une vie, cet essai, s’il est l’élaboration d’une
entreprise menée depuis près de quarante ans, est surtout le résultat d’une
passion. Pour donner une image plus entière de Fromentin, d’une œuvre picturale
et littéraire encore mal connue,
Barbara Wright a cherché à établir les jalons d’une lecture qui ne se veut pas
spéculative, mais plutôt restitutive d’un sens, au risque de l’enfouissement
dans le détail quotidien. Effleurant l’anecdote, son approche est immédiate et
réfléchie. Il s’agit, comme dans un souci de fidélité, de rendre Fromentin à
lui-même, dans son siècle. Simplement érudites et éclairées d’une proximité que
l’on pourrait qualifier d’intime, les pages de cet ouvrage volumineux
témoignent à la fois d’une sensibilité à l’exaltation de l’explorateur de
l’Algérie et d’un respect pour la prudence de l’artiste attentif au moindre
signe d’une reconnaissance officielle. Dans la perspective d’une compréhension
du personnage qui apparaît dès le premier chapitre, l’auteur plante le décor
d’une enfance ouverte et poétique dans la propriété familiale de Saint-Maurice,
non loin de La Rochelle. Aussi, des descriptions exemplaires de l’avancée
courageuse de Fromentin sous le soleil accablant de Laghouat, dans le Sahara,
en 1853, feront oublier la tentative répétée d’associer à la poussée de
certains peintres impressionnistes, celui qui allait siéger aux côtés
d’Alexandre Cabanel à titre de vice-président du jury du Salon de 1876. En
forçant un peu le trait, pourtant, il est clair que Barbara Wright s’attache à
tout saisir pour faire partager les allers et les retours entre Saint-Maurice
et Paris, Saint-Maurice et Alger, Paris et le Sahel. Au fil des pages, surgit
le portrait d’un artiste et homme de lettres non dépourvu de contradictions.
Entre l’attraction de Fromentin pour Léocadie Chessé – le modèle de Madeleine
dans Dominique – et sa détermination
jusqu’à l’épuisement à terminer son œuvre finale, Les Maîtres d’autrefois, en 1876, l’auteur nous guide dans une
aventure humaine qu’il est difficile maintenant de réduire au seul roman Dominique.
Gary.
Mireille Sacotte commente La Promesse de
l’aube de Romain Gary (Foliothèque, 2006, 260 p., 10,90 €).
On ne lira pas ici le texte du roman de Gary : ses 370 pages existent en
Folio (n° 373), et c’est à ce volume que se réfère la présente étude, bornée,
comme une ursuline à son rosaire, à un commentaire scolaire de la meilleure
facture. Universitaire, spécialiste émérite d’Ajar et Gary, l’auteur est de
celles qui bataillèrent en première ligne à promouvoir la mise en thèse de cet
écrivain trop longtemps boudé des doctes : honneur dangereux, qu’un
disparu ne saurait refuser, vu qu’inhumé, l’artiste à vendre ne croît plus
qu’avec sa cote. Cette étude magistrale – et, ce qui ne gâte rien, très
joliment mise en page – démontre que La
Promesse de l’aube, le meilleur roman de Gary de l’avis de beaucoup, n’est
aucunement l’autobiographie trop souvent crue, mais bel et bien un roman-roman,
une imposture. Histoire fictive semée de pièges prompts à duper l’amateur de
faits sûrs. Certes, les éléments sont réels, mais la réalité toujours oscille
entre le mythe et le conte. Il est prouvé que Roman (vrai prénom de Gary) fut
enfant, et sûr aussi qu’il eut une mère, et probable encore que, Juif de
Pologne, le jeune Kacew (patronyme exact de Roman) quitta le sol natal avec
elle et qu’ils arpentèrent l’Europe, y menant une existence assez décousue.
Mère juive, père inconnu (sans doute cet acteur qui les venait visiter).
Partant de ces données quelconques, Gary construit sa légende. Il s’agit, on
s’en doute, d’abord d’embellir ce qui blessa, mais le plaisir de narrer,
d’inventer, domine tout. Les preuves abondent du caractère tout littéraire de
la confection : romancier-né, l’auteur de Pour Sganarelle ne s’est, du reste, jamais caché derrière des
principes contraires à ceux qu’on lui voit appliquer dans ses fictions. Qu’il
transpose habilement telle scène d’un classique français, qu’il passe du Bourgeois gentilhomme à un dialogue à la
Chaval ou à la Pierre Dac, qu’il mâtine ce cocktail d’une Marianne aux caprices
cristallins, celle qu’on voit se fier à la boule de la veille Mama Irma Lol
Alaviva, Gary ne craint rien.
Gavroche.
Bruno Demonsais, Gavroche. Un
hebdomadaire culturel socialiste (L’Harmattan, 2006, 280 p., 24,50 €). Sur la quatrième de couverture, le lecteur apprend qu’il
a entre les mains un mémoire de maîtrise d’histoire soutenu à Paris I. Bonne
surprise : clarté de l’exposé,
rigueur de la construction, style vif et précis, ajoutés
à une érudition de bon aloi sont les ingrédients de cet ouvrage sur cet
hebdomadaire qui avait laissé une
moindre trace dans les mémoires que ses contemporains mêmement disparus, qu’ils
se nomment Carrefour, La Nef ou Les Lettres françaises. Né dans la clandestinité en mai 1943, après dix numéros
péniblement ronéotés jusqu’en juillet 1944, Gavroche paraît au grand jour le 9 novembre 1944. Lancé par Daniel Mayer et Marcel
Bidoux (alias Jean Fresnoy), dirigé par René Lalou assisté d’un secrétaire de
rédaction nommé Louis Pauwels, Gavroche sera surtout marqué par la personnalité de Jean Texcier, journaliste de talent
dont Pascal Pia faisait grand cas. Durant sa brève existence cet
« hebdomadaire culturel de parti » – à savoir la SFIO – attirera de
grandes signatures de
l’époque : Guéhenno, Arcos, Fombeure, Paulhan, Mauriac, Roblès, Nadeau, etc. On lira avec intérêt les études sur des journalistes comme Georges Izard, Oreste Rosenfeld
et René Lalou, et, avec plaisir, le récit des élucubrations d’Yvan Audouard, suspendu de
la RTF pour avoir osé à l’antenne un magistral « Dans quelques auditeurs,
mes chers instants… » (on avait du mérite à vouloir dérider son prochain sous la Quatrième). Le passage sur l’Épuration est particulièrement bien vu. L’auteur ne se prive pas de rappeler que les « petits » furent plus durement punis que les « gros », les élites économiques et
administratives relativement épargnées, alors que les milieux politiques de la
collaboration, les artistes ou les journalistes trinquèrent davantage. Organe de la « troisième voie », Gavroche après avoir vainement trouvé la sienne, semant derrière
lui un chétif lectorat, mois après mois, fit taire définitivement sa voix avec
son numéro 191, daté du 26 mai 1948. Voluptueux index des noms cités, mais l’austérité de l’éditeur nous
prive des fac-similés souhaitables. Pour la chicane, François Mauriac
ne saurait avoir écrit Le Baiser des
lépreux : un seul lui aura suffi et c’est le maître de Malagar qui embrassait.
Gaxotte. Emmanuel
Ahounou-Thiriot, Pierre Gaxotte, un
itinéraire de Candide à l’Académie française (Publibook.com, 2006, 132 p.,
19 €). Un portrait de Pierre Gaxotte,
pourquoi pas ? Mais l’auteur a de curieux présupposés, et d’abord le point
de départ de la quatrième de couverture : « Le nom de Pierre Gaxotte
ne vous dit sûrement rien. » Désolé, cher monsieur, il nous souvient fort
bien, quand nous étions plus jeune, des chroniques de Gaxotte en première page
du Figaro (où il alternait avec Jean
Fayard et James de Coquet : pourquoi devrions-nous oublier ces lectures
d'enfance ?). Cela dit, Gaxotte n'est pas omniprésent dans la vie
intellectuelle d’aujourd'hui, et nous aurions beaucoup à apprendre. Mais
l’auteur de ce livre montre des sentiments si mêlés à l'égard de son sujet
qu’on ne saisit plus ses motivations. Il ne cherche aucunement à nous convaincre
qu’il s’agit d'un écrivain ou d’un personnage attachant, au-delà de son
affiliation à l'Action française de 1924 à 1940 ; il ne s’agit pas non
plus d'un point de vue critique ou d'un pamphlet. Emmanuel Ahounou-Thiriot
semble surtout estomaqué de « l’amnésie générale » dont Gaxotte
bénéficia à la Libération et trouve sans difficulté en conclusion « les
raisons d'un oubli ». Rien n'est fait pour donner envie de lire le
polémiste ou l’historien. L’information est parfois discutable : dès la
page 18, Jules Lemaitre dominé par « la haine des juifs, la défense de la
patrie humiliée, l'adulation de l'armée » est donné comme critique à… La Revue blanche. Curieux.
Giono.
Chantal Le Gall, La Puce de Giono (Éditions
de l’Astronome, 2007, 103 p., 18 €).
Tout cela se passe au Paraïs, la maison de Giono, à Manosque, « une des
rares maisons d’écrivain où l’auteur y a écrit toute son œuvre
littéraire », selon la préface de sa fille. « La puce », c’est
une référence à une saillie de l’écrivain (« les exégètes d’un grand
écrivain ne sont que des puces sur un lion »). On ne peut pas dire que la
dame ne soit pas sympathique, ni son histoire touchante, ni la Provence
charmante, mais l’ouvrage est, dans le fond, plutôt un témoignage personnel,
parfois anecdotique, qui n’apporte pas grand-chose à « l’histoire
littéraire » sur Giono. Il en sera peut-être autrement du travail de
thèse, en cours, de l’auteur.
Gourmont. Remy de
Gourmont, Chez les Lapons (Imaginaire
Nord, 2006, 146 p., s.p.m.). La collection « Jardin de Givre » de cet
éditeur, dans le cadre d’un « Laboratoire international d’étude
multidisciplinaire comparée des repré-sentations du Nord » (sic) prétend à
« la réédition, pour la recherche et l’enseignement, d’œuvres
significatives, mais épuisées, liées à l’imaginaire nordique québécois et
circumpolaire » (re-sic). Éric Trudel revient ainsi, dans sa préface, sur
l’imaginaire de la Laponie à travers les âges et signale les sources possibles
de Gourmont. Il soulève les questions que pose ce curieux ouvrage de
vulgarisation écrit en 1890, entre stéréotypes, clichés, compilation
alimentaire et œuvre originale. On est refroidi par la mauvaise tenue globale
de cette édition. Éric Trudel vante les mérites de Gourmont et son
« excellente connaissance des sources bibliographiques », mais Le Livre des Masques, placé en tête de
la rubrique « Principales études sur Remy de Gourmont » est
signalé comme écrit « en collaboration ». Le format a été divisé par
deux ou trois par rapport à l’édition originale, déjà in-12 : les légendes
sont devenues illisibles.
Guillaumin. Agnès Roche, Émile Guillaumin : un paysan en
littérature (CNRS éditions, 2006, 184 p., 22 €).
Quand un – une en l’occurrence – sociologue laboure… Étrange, cette
biographie consacrée à l’écrivain-paysan Émile Guillaumin (1873-1951), auteur
de La Vie d’un Simple qui manqua de
peu le Goncourt en 1904 mais lui valut les honneurs non négligeables et
renouvelés de l’Académie Française. Elle voudrait souligner la
« trajectoire originale » de cet homme à double casquette (bien
réelle !) pour conclure à un double échec. « Il cherche, paraît-il, à exister dans l’espace intellectuel en donnant à
croire [c’est nous qui soulignons] qu’il est pleinement
paysan » ! Le « douanier » Rousseau avait dû se faire
délivrer un certificat de peintre : l’écrivain Émile Guillaumin aurait-il
dû se faire délivrer un certificat de paysan ? Guillaumin a donc eu tort
de ne pas avoir lu Bourdieu pour comprendre sa place dans le
« champ » littéraire, et notre analyste, elle, s’embourbe, lui
demandant ainsi de choisir entre une « vision ethnocentriste » et une
« vision populiste » de sa condition. À quoi, of course, il ne risque plus de répondre. Bien enraciné dans sa
terre, Guillaumin n’a jamais souhaité venir prendre des petits fours dans les
cercles germano-pratins. Il souhaitait tout bonnement, notamment par
l’intermédiaire de Henry Poulaille, continuer à être publié. Une vraie
« tête de paysan » !
Histoire littéraire. Luc
Fraisse, L’Histoire littéraire, un art de
lire (Gallimard, 2006, 144 p., 4,30 €).
Petit précis modeste et pratique, cet ouvrage entend répondre à l’attente des
enseignants – et peut-être aussi des élèves – à qui l’on demande de recourir
aux lumières de l’histoire littéraire pour (faire) comprendre les enjeux, les
significations, et les soubassements des œuvres soumises à leur sagacité. Il
est vrai que la discipline a connu des hauts et des bas, au gré des politiques
d’éducation, des gouvernements et des ministres. On peut dire que l’époque est
plutôt à la hausse. Pour autant, il ne s’agit pas de revenir aux anciens, sans
autre forme de procès : les Sainte-Beuve, Lanson, Brunetière et autres ne
figurent, en annexe, qu’à titre de « fondateurs ». Pour le reste,
c’est affaire de lecture, de culture et de sensibilité. Les six rubriques qui
composent le présent livret sont sans surprise : elles visent certes à
offrir une définition dynamique de l’histoire littéraire, entre conscience
historique et discipline académique, mais on discerne très vite que tout le
propos de l’auteur réside, à juste raison d’ailleurs, dans l’approche raisonnée
des œuvres et des textes à la lumière du contexte, de l’histoire, et de la
mémoire, vivante et active, de la littérature.
Hugo.
Juliette Drouet, Souvenirs 1843-1844 (Des
femmes-Antoinette Fouque, 2006, 322 p., 13 €).
Qui ne connaît Juliette Drouet épistolière et ses milliers de lettres à son
bien aimé « Toto » ? Mais ces pages de souvenirs éparses,
rédigées au long d'une dizaine d'années, parfois à la demande de Hugo,
n'avaient jamais été rassemblées. Le premier texte est le plus connu, récit du
voyage des deux amants en 1843, qui culmine avec la scène bien connue du Café
de l'Europe à Rochefort, où Hugo apprend dans un journal la noyade de
Villequier. Mais Juliette a aussi tenu un journal à d’autres moments clé, en
1848 ou au 2 décembre. Elle rapporte aussi des épisodes pittoresques, comme la
« visite aux Chinois qu'on voyait à Bruxelles, Galerie Saint-Hubert, le
mardi 30 mars 1852 » – il s'agit d'une exhibition ethnologique assez
sinistre. L’annotation est abondante, mais le lecteur devra chercher ailleurs
la référence précise des manuscrits, car l’éditeur indique en tout et pour tout
« BNF ». Évidemment indispensable à tous les admirateurs de
l'attachante Juliette.
Kessel (1).
Olivier Weber, Kessel le nomade éternel (Arthaud, 2006, 189 p., 30 €). Argentine –
Nice – Orenbourg – New-York – Vladivostok – Shangaï – Dublin – Riga –
Montmartre – Tel-Aviv – Beyrouth – Damas – Cap Juby – Djibouti – Sanaa –
Barcelone – Londres – Jérusalem – Varsovie – Nairobi – Rangoon – Hong-Kong –
Kaboul – Calcutta : ce ne sont là que quelques étapes de la vie de Kessel,
journaliste et écrivain acharné à parcourir le monde. « La maison Kessel
est une auberge ouverte sur le monde », écrit Olivier Weber, qui s’est
attaché à reconstituer les grandes étapes d’une vie si aventureuse qu’on
s’étonnerait presque qu’elle se soit terminée, comme ce fut le cas, dans un
petit village de Seine-et-Oise. De tant de pays visités, Kessel aura gagné une
connaissance infiniment riche de l’humanité dans toute sa diversité, une
humanité parfois bien dangereuse, comme il a pu le constater dans certains pays
ou durant la guerre de 1914-1918, qu’il fit dans l’aviation. Mais, jusqu’à la
fin, il en aura gardé une insatiable curiosité. Cette évocation est rendue plus
prenante encore par une riche illustration en noir et blanc, provenant souvent
des papiers de l’écrivain lui-même.
Kessel (2).
Joseph Kessel, Ami, entends-tu… Propos recueillis par Jean-Marie Baron (La Table Ronde, 2006, 302 p., 19 €). Voici un
livre d’entretiens atypique, car les questions en ont été supprimées.
Suppression fort opportune, et qui donne au texte plus d’unité et de
continuité, plus de densité aussi. Disons-le tout de suite, ce livre est vivant
et intéressant. Kessel s’y raconte sans trémolos, mais avec beaucoup de
pittoresque, allié à une grande précision dans les détails. Sa vie, on le sait,
ne fut pas banale, mais ce qui frappe dans ses propos, c’est son sens de
l’humanité et du fantastique social. Par-delà l’évocation de ses reportages et
du monde du journalisme des années 1920-1930, par-delà même un certain exotisme
(dont il n’abuse d’ailleurs pas), on sent grouiller dans tout ce qu’il dit la
présence d’une humanité très diverse et terriblement vivante. Qu’il nous parle
de la pègre, des ténors du journalisme, de ses aventures en Éthiopie, ou des
boîtes de nuit russes de Paris dont il était l’habitué, tout ce qu’il dit est
profondément vu et senti. On songe même parfois, au passage, à Cendrars. Un
autre point remarquable est que, dans ce livre, on ne rencontre point de
figures d’écrivains, sauf de brèves mentions de Radiguet et de Cocteau. Kessel,
qui avait pourtant connu le Tout-Paris littéraire, artistique et mondain, n’a
pas cherché à se faire mousser en faisant parade de ses rencontres avec des
figures prestigieuses, ce qui le situe à l’opposé de ces faiseurs de mémoires
qui nous répètent complaisamment à chaque page : « Ensuite, ce grand
homme m’invita à dîner. » Il préfère s’attacher à des personnages obscurs,
mais dont le destin fut singulier ou aberrant, figures qui émergent un instant
de ce chaos qu’est toute vie. Pas de doute, il y a là, exprimée sans apprêt et
au fil d’innombrables histoires, une véritable connaissance de la vie, de la
fatalité des êtres et des choses, de la bizarrerie du destin. Ces histoires
elles-mêmes sont souvent étonnantes. Dans le chapitre final, où Kessel retrace
ses tribulations à Londres durant la Seconde Guerre mondiale, on trouve aussi
une phrase assez stupéfiante de De Gaulle. Elle en dit long sur le chef de la
France Libre. Kessel lui ayant demandé comment finirait le conflit, De Gaulle
lui répondit : « Mon cher, c’est fini, c’est gagné. Il n’y a plus que
quelques formalités à remplir. » Propos tenu, précisons-le, en janvier
1943.
Maitron. Le Maitron. Dictionnaire biographique :
Bel-Bz (volume 2) (Éditions de l’Atelier, 2006, 444 p., 65 €).
« Le Maitron », c’est maintenant 44 + 2. Soulagé d’avoir fini de
consulter les archives de la Police au moment où le président Giscard décidait
de fixer à cent ans le délai d’autorisation de consultation des archives
officielles, Jean Maitron avait de toutes façons décidé de passer la main pour
son entreprise – démarrée à la Révolution française avec le tome I en 1964
– et qu’il s’était fixé d’arrêter à 1939 pour « laisser la place aux
jeunes ». Claude Pennetier a ainsi pris la relève et poursuit en non moins
brillant chef d’orchestre ce travail de titan. Deuxième volume, donc, pour les
années qui repartent de la Deuxième Guerre mondiale, de Bel à Bz : 584
noms pour la copie papier, 2116 pour la copie cédérom, sortis d’un champ
élargi, compte tenu des nouvelles données socio-économiques, politiques et
culturelles, et des nouvelles raisons de s’engager dans l’action militante. Un
peu trop élargi peut-être, quand on y voit figurer un certain Jean-Paul
Belmondo, en passant rapidement déjà sur son père (fils du sculpteur, vous n’en
saurez pas plus), pour reconnaître que le président du Syndicat français des
acteurs (CGT) de 1963 à 1966 – trois petites années – n’en a pas foutu
une. Il n’est pas sûr non plus que tout le personnel politique élu sous
l’étiquette de gauche mérite d’être ici portraituré. Mais l’Histoire fera
elle-même le tri. Une suggestion : un récapitulatif par profession pour la
copie papier ne serait pas inutile et permettrait d’entrer mieux dans cette
vertigineuse nomenclature.
Mallarmé. Mallarmé et après ? Fortunes d’une
œuvre. Colloque de Tournon et Valence, 24-28 octobre 1998 (Agnès Viénot,
2006, 295 p., 25 €). Mallarmé longtemps après, tel pourrait être le titre de ce volume
qui reprend, quelque huit ans plus tard, les actes d’un des colloques du
centenaire du poète, celui qui se tint à Tournon et Valence du 24 au 27 octobre
1998. Ce colloque organisé dans un des lieux fondateurs de l’expérience
poétique de Mallarmé, celui dont il dirait, en 1868, « C’est là […] que
j’ai rêvé ma vie entière, et l’Absolu », ne fut cependant pas un
pèlerinage nostalgique aux sources du mallarmisme ; loin de célébrer
« un Mallarmé-tel-qu’en-lui-même-enfin », son originalité, comme le
souligne son maître d’œuvre Daniel Bilous fut de s’interroger sur
« Mallarmé tel qu’en les autres aussi », même si, comme dans tout
colloque qui se respecte, cette contrainte ou ce contrat de départ sont très
inégalement respectés par les divers intervenants, qui se partagent assez
équitablement entre universitaires et écrivains (certains cumulant les deux
casquettes). Trois grandes parties tentent donc de mieux structurer cette
diversité d’objets et de points de vue : « Perspectives
théoriques », « Résonances artistiques » et
« Récritures ». Après une ouverture panoramique de Vincent Kauffmann
sur les avant-gardes du xxe siècle face au livre total qui fut l’enseigne par excellence de Mallarmé et de
tout le xixe siècle,
l’auteur d’Hérodiade se trouve
successivement relu ou reconsidéré au miroir de TXT (Éric Clémens), de Wallace
Stevens (Didier Coste), des musiciens ayant illustré le mythe de Salomé –
Massenet, Richard Strauss, Hindemith (Nicole Biagioli), de Kandinsky et de
l’abstraction (Jany Berretti), de Duchamp (Pascal Durand), du peintre israélien
Ofer Lellouche (Thierry Alcoloumbre), avant d’être récrit, virtuellement ou
réellement, par le cinéma (Michel Beyrand), par les traducteurs (Léon Robel), par
les pasticheurs (Daniel Bilous), par les Oulipiens (Marcel Bénabou, tandis que
Mireille Ribière, elle, relève les traces mallarméennes chez Perec), par la
textique (Jean Ricardou). Deux contributions, enfin, délaissent cette approche
comparatiste ou spéculaire pour se concentrer sur un objet strictement mallarméen :
celle de Bernardo Schiavetta qui, prenant au mot les commentaires de Mallarmé
sur le sonnet en -ix, tente de théoriser la genèse « inverse » du
sens et de manifester une véritable méthode du « mirage » ; et
celle de Jean-Pierre Bobillot, qui s’attache aux apories de la théorie du vers
chez Mallarmé. Si intéressante que soit cette dernière étude, elle appelle un
petit correctif : à propos du vers et de la prose, Mallarmé n’a jamais
écrit, malheureusement pour la beauté du dépassement hégélien, et malgré la
caution (en l’occurrence fautive) de la Correspondance,
« une œuvre suprême à venir remplacera les deux formes », mais
« une œuvre suprême à venir emploiera les deux formes », ce qui n’est
pas tout à fait la même chose. Au total, ce Mallarmé globalement formaliste, et très largement tourné vers le xxe siècle, tout en faisant
ici ou là sa part au xixe et à l’histoire, n’a rien perdu de son intérêt à avoir dû attendre le xxie, et complète utilement
la bibliographie du centenaire.
Malraux (1).
Guillaume Belin, André Malraux. Un
écrivain au cœur du siècle. Les cinquante plus belles histoires (Timée,
2006, 141 p., 13,50 €). Derrière la couverture d’une rare
hétérogénéité – six polices différentes pour une seule et même composition –,
dont le bleu électrique semble peu convenir à son sujet, on trouve une mise en
page très aérée, où les illustrations peu pertinentes et les citations en gras
étouffent une quasi absence de texte – texte d’une rare indigence, d’ailleurs,
dans le style de L’Histoire de France
pour les Nuls : récits hachés, mises en scène sensationnalistes,
raccourcis, points d’exclamation destinés à rendre haletante la lecture. Le
choix des points marquants de l’existence de Malraux (« Du tournage de son
film Sierra de Teruel en pleine
guerre d’Espagne à sa rencontre avec Jackie Kennedy, de “l’Affaire Malraux” à
une étrange séance de spiritisme ») fait de ce livre une sorte de Paris-Match ou de Nouveau Détective dédié à la figure de l’auteur de la Condition humaine. Si l’on se rend sur
internet, poussé par l’injonction de la quatrième de couverture
(« Prolongez votre plaisir de lire sur internet ! À travers un espace
spécialement créé pour cet ouvrage, vous découvrirez des belles histoires
inédites et de nombreuses autres surprises. Rendez-vous sur
www.timee-editions.com ! »), on comprend que l’éditeur n’a pas agi
par amour de la littérature, ni même de l’Histoire : dans cette collection
des « 50 plus Belles Histoires », Malraux côtoie Jules Verne,
Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, mais aussi Marilyn Monroe, Johnny
Hallyday, James Bond, la Saga Star Wars,
et même « L’Esprit de la cuisine » (sic). L’introduction mettait déjà
la puce à l’oreille : l’homme Malraux intéresse peu Guillaume Belin :
« Sa renommée dépasse de très loin la simple connaissance de ses livres ou
de ses actions. […] Ce mythe Malraux est sa première, sa principale
œuvre. » Laissons donc de côté ses œuvres et ses actes, si peu
intéressants et qu’il est si simple de connaître, et intéressons-nous à la star
Malraux, seul objet digne de notre attention.
Malraux (2).
Curtis Cate, Malraux (Perrin, 2006,
828 p., 12 €). Quel roman que sa vie ! Telle
est la première réflexion que l’on fait en lisant cette biographie bien
documentée et assez nuancée. On y trouvera aussi une évocation précise des
livres de Malraux, tout comme de leur réception critique. Toutefois, ce roman
biographique est parfois un peu déconcertant, avec même quelques épisodes
singuliers, comme celui où l’on voit, en 1939, Malraux tenter de convaincre
André Beucler de l’accompagner à Moscou afin de persuader Staline qu’il était
« de l’intérêt de son pays de s’engager dans la guerre [contre Hitler] au
plus tôt ». Rien que cela… Il y avait chez Malraux un côté aventurier, qui
ferait penser à D’Annunzio, non le poète des Laudi, mais l’orateur de Fiume et du discours de Quarto. Au fond,
et plus largement, Malraux resta toujours un disciple de Barrès – il ne fut pas
le seul : il y eut aussi Aragon, Drieu La Rochelle et Montherlant, pour ne
citer qu’eux – et il serait trop facile de dire qu’il trouva son Boulanger en
De Gaulle. C’est donc très justement que Curtis Cate remarque que ses écrits sur
l’art trahissent souvent « une poésie néo-barrésienne ». Cette
empreinte était déjà visible dans les romans, qui sont assez inégaux, pour ne
pas parler de La Tentation de l’Occident,
si barrésienne elle aussi. À propos des écrits sur l’art, l’auteur remarque
précisément qu’ils ont de quoi, aujourd’hui, nous rendre perplexe :
« textes singulièrement désordonnés […], les incohérences, les nombreuses
répétitions et redites, […] un paysage hérissé de superlatifs étincelants mais
aussi fissuré de crevasses où une prose survoltée glisse vers des lapalissades
poudreuses quand elle ne s’engouffre pas dans un tourbillon
hyperbolique ». Jugement sévère ? C’est cependant un fait que ces
pages font souvent penser à de l’Élie Faure mal digéré, ou vomi par un
ordinateur pris de vertige. Notons une affirmation bien discutable de Malraux,
selon laquelle le véritable créateur serait nécessairement « un rebelle,
sinon un révolutionnaire ». C’est oublier que des civilisations peut-être
parmi les plus hautes comme la Chine, l’Égypte, l’Inde ou l’Europe des
cathédrales, ont été animées, dans leur art, par un conformisme ardent et
obstiné. Preuve qu’il y eut toujours, même chez le Malraux des écrits sur
l’art, un romantique invétéré, un disciple de Barrès et de D’Annunzio. Quant à
sa biographie elle-même, certaines parties en sont ici développées dans le
détail, comme la rencontre avec Clara, l’aventure indochinoise (il y avait
déjà, sur ce sujet, les travaux de Walter Langlois), et surtout la guerre et la
Résistance. Des pages intéressantes, aussi, sur les menées en France de
l’apparachtik soviétique Willi Müntzenberg, qui sut si bien manipuler Malraux
et tant d’autres. Ce souci biographique du détail se trouve également dans
certaines formules, qui caractérisent souvent bien tel personnage, comme :
« plutôt pantouflard, Gide, qui n’avait rien d’un homme d’action
[…] », ou « Gaston [Gallimard], qui s‘y connaissait en beauté
féminine », ou encore les scènes nous montrant l’écrivain vieilli lançant
à sa compagne Louise de Vilmorin, lorsqu’elle émettait quelque paradoxe ou
boutade : « Développez, Louise ! » À ce propos, Curtis Cate
cite aussi une remarque de Brigitte Friang, selon laquelle Malraux, en dépit de
ses antécédents « farfelus », était « dénué du moindre sens de
l’humour ». Un point de détail est à rectifier : non, Frédéric
Lachèvre n’était point, comme l’assure Curtis Cate, « un grand admirateur
des libertins ». Il ne pouvait au contraire les souffrir, et il suffit de
lire les anathèmes qu’il leur adresse dans la préface de sa Bibliographie des recueils collectifs de
poésies libres et satiriques, pour être édifié. Pascal Pia ne se privait
pas d’ironiser sur cette curieuse contradiction : consacrer sa vie à des
auteurs que l’on n’aime pas… Il en toucha même un mot à l’intéressé, et,
déclarait-il, « cela a failli nous brouiller ». Pour en revenir à
Malraux, il n’est pas sûr que celui-ci ne reste pas davantage pour sa vie que
pour son œuvre. Qui sait si son ami Max Jacob ne l’avait pas mal jugé, en
disant de lui, dès 1923 : « Il est fait pour les chaires. »
Médias. Corinne
Saminadayar-Perrin, Les Discours du
journal. Rhétorique et médias au XIXe siècle (Publications de
l’Université de Saint-Étienne, 2007, 270 p., 25 €).
Depuis quelques années, des travaux universitaires ont renouvelé l’approche des
liens qu’entretiennent écrivains et journalistes au xixe siècle. Ceux d’Alain Vaillant et de Marie-Ève
Thérenty suscitent à leur tour des émules dont on apprécie le propos décapant
et parfois paradoxal. « Les discours du journal » : l’expression
est ici prise au pied de la lettre. Elle désigne le ton général d’une presse
qui n’a, dans les années considérées, pas encore choisi d’être principalement
un outil d’information. Les journalistes écrivent comme parlent les orateurs à
la tribune du parlement ou les avocats dans le prétoire : ils haranguent
leurs lecteurs, digressent dans l’anecdote, miment les professeurs ou se font
écrivains. Ils ont la même formation scolaire, voire universitaire, que les
hommes politiques ou que nombre d’écrivains : leur rhétorique est donc
commune. Ils participent ainsi à un modèle général de la parole publique. Et
pourtant, le fait d’appartenir à un monde qui a ses nécessités propres, en
termes de lectorat ou de fidélisation d’un public, les amène progressivement à
prendre des distances avec ce que Vallès appelle « toutes ces harangues,
ces promesses et ces mensonges ».
Corinne Samindayar-Perrin construit de manière systématique sa démonstration en
s’attachant successivement aux scénographies du discours, à un portrait du
journaliste en orateur, puis à l’invention d’une éloquence plus démocratique.
De nombreux exemples rendent l’exposé vivant et même parfois savoureux.
Méthodologiquement, quelques affirmations peuvent surprendre. « Le
journaliste » apparaît comme une entité bien définie, avec un parcours
scolaire et une origine sociale qui seraient communs à beaucoup. Mais aucun
tableau, aucune prosopographie de la profession n’étaye cette analyse dont la
validité se borne peut-être aux principaux journaux dépouillés. Rien n’est dit
non plus sur les facteurs exogènes de l’évolution du discours journalistique,
qui semble modifier de lui-même les missions qu’il s’assigne. On regrettera
enfin l’absence d’index et de liste des journaux consultés. L’ouvrage s’impose à
qui s’intéresse à des journaux comme La
Presse et Le Figaro et des
auteurs comme Alphonse de Lamartine, Anatole Prévost-Paradol ou Jules Vallès
et, de manière plus générale, aux gens de lettres dans les années 1850.
Oulipo. Hervé Le
Tellier, Esthétique de l’Oulipo (Castor
astral, 2006, 256 p., 19 €). Le titre
annonce un ouvrage consacré à l’Oulipo, ce qu’il est, mais la perspective
adoptée n’est pas celle de vues étroites et exclusives sur l’oulipisme. Rédigé
d’une plume alerte et délibérément accessible, tourné vers le public le plus
large, le livre constitue à la fois une brève histoire de l’Oulipo et de ses
principes fondateurs, une promenade dans les contraintes oulipiennes
(présentées de façon systématique mais non rigide) dans les
« chefs-d’œuvre » (au sens artisanal,
c’est-à-dire « oulipien » du terme) et dans les expérimentations
les plus notoires et les plus abouties des membres de l’Oulipo – et encore un
essai sur la littérature. Le fil conducteur, qui assure la cohérence et la
tenue de l’ensemble, c’est la réflexion sur le lecteur et la lecture, l’invite,
pourrait-on dire, faite au lecteur : plus qu’un nouvel opus de l’Oulipo
présentant ses principes, l’ouvrage apparaît comme une défense et une
illustration de la littérature, dont la pratique oulipienne est donnée comme un
visage possible et qui fait du lecteur un véritable acteur de la littérature.
L’approche revendiquée est celle d’une écriture qui engage pleinement le
lecteur dans l’aventure du texte, qui en fait une manière de partenaire. Hervé
Le Tellier voit là une caractéristique de la littérature contemporaine, et
l’oulipisme est à ses yeux une mise en œuvre radicale, consciente d’elle-même,
rigoureuse et ludique tout à la fois, de ce principe. De ce point de vue, son
livre éclaire à sa façon la formule dont François Le Lionnais (dans un geste
très oulipien !) usait dans le Troisième
Manifeste de l’Oulipo : « L’oulipisme est un humanisme. » La
conclusion de l’ouvrage, intitulée « L’Oulipo, un désenchantement
optimiste », en synthétise l’enjeu : sans qu’on ait affaire à une
approche abstraite, purement théorique, « mécanique » de l’oulipisme,
il s’agit au contraire de réinscrire l’Oulipo dans la littérature, dans son
exigence et son sens même. Si les pages consacrées précisément à la
littérature, au langage et à la langue, constituent plus une synthèse bien
menée, qu’un ensemble de vues novatrices, on y vérifiera qu’un oulipien comme
Hervé Le Tellier est au fait de la critique littéraire contemporaine :
l’Oulipo n’est pas une entité détachée de l’évolution littéraire, au contraire.
Au passage, on note l’importance, dans ces pages théoriques, de la prise en
compte de Wittgenstein ou de Nelson Goodman, par exemple, ce qui doit inciter à
considérer que la réflexion oulipienne ne s’est pas figée avec ses fondateurs,
mais qu’elle sait s’enrichir en préservant l’essentiel de ce qui la fonde, se
renforcer de tels apports. L’histoire d’un Oulipo bientôt cinquantenaire, ce
livre le confirme sans l’expliciter directement, devra aussi être écrite, un
jour ou l’autre, en mesurant ce que les oulipiens successifs ont apporté à
l’oulipisme, du fait de leur personnalité propre comme des évolutions de la
pensée littéraire qu’ils ont su prendre en compte. Plus qu’une stricte
« Esthétique de l’Oulipo », cet ouvrage élabore une approche de la
littérature pensée comme partage, dialogue, plaisir du texte pour un lecteur
complice.
Papillon.
Vincent Didier, Papillon libéré (Fontaine
de Siloé, 2006, 317 p., 21 €). Une biographie
d’Henri Charrière, ancien bagnard devenu écrivain à succès, mort en 1973 et
passablement oublié depuis. Son livre de prétendus « souvenirs »,
paru sous le titre Papillon, connut,
de cela on se souvient, des ventes phénoménales. Charrière trouve aujourd’hui
son biographe, dont l’« enquête approfondie » a duré trois années. Le
récit satisfait une curiosité qui n’a guère pour elle que son ancienneté :
qui était l’homme sur lequel a été orchestrée la levée de ce best-seller légendaire ?
Le personnage avait péché dans beaucoup de domaines, sauf celui de la banalité.
Paulhan.
Marcel Parent, Paulhan citoyen (Gallimard,
2006, 230 p., 15 €). Jean Paulhan, militant aux côtés
des socialistes à Chatenay-Malabry de 1935 à 1940, voilà qui pourra étonner
quelques-uns, comme cela avait étonné l’auteur de ce dossier lui-même avant
qu’il ne se lance dans une enquête approfondie. On savait déjà que c’est à
Châtenay-Malabry, exactement dans la Maison de Chateaubriand de la
Vallée-aux-loups, devenue une maison de santé dirigée par le docteur Le
Savoureux, que Paulhan avait fait héberger Félix Fénéon sous l’Occupation, pour
que celui qui avait hissé le drapeau rouge à sa fenêtre sous le Front populaire
échappât aux « représailles ». On sait aussi qu’à quelques kilomètres
de là, à Sceaux, existait, dès avant la Première Guerre mondiale, une section
socialiste réunissant des personnalités aussi diverses que Charles Andler,
Louis Dispan de Floran, Jean Longuet, Élie Faure. Ainsi, l’élection de Paulhan
au conseil municipal en mai 1935 – en sixième position, s’il vous plaît –
sur la « liste d’entente républicaine et socialiste » dirigée par Jean
Longuet, ne devrait donc plus surprendre. Sans doute fut-il alors plus un
militant culturel que politique, et certainement pas enrégimenté, à travers la
mise sur pied, à son initiative, dès décembre 1935, du « Cercle
Voltaire » destiné à encourager la lecture publique. À l’instar du
« Musée du Soir » créé par Henry Poulaille, de la « Maison de la
Culture » de l’A.E.A.R., créées toutes deux en cette même année 1935, une
série de « causeries » fut organisée dans ce cadre, auxquelles furent
conviées des personnalités telles que Marc Bernard, Brice Parain, Ramon Fernandez,
Julien Benda, André Chamson. Cela n’empêcha nullement l’individu Paulhan de
prendre des positions contre le pacifisme d’un Giono, pour le soutien aux
Républicains espagnols, contre la non-intervention du gouvernement Blum, contre
les accords de Munich. Il fut ensuite parmi les fondateurs des Lettres françaises clandestines et des
Éditions de Minuit, et ce, comme le souligne notre enquêteur, malgré son
« éreintage en règle, par Étiemble, dans ses Lignes d’une vie ».
Peinture. Louis Marin, L’Opacité de la peinture. Essais sur la
représentation au Quattrocento, nouvelle édition revue par Cléo Pace
(Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, 2006, 263 p., 90
planches couleur, 33 €). Si nous
mentionnons cet ouvrage dans une revue consacrée à la littérature moderne,
c’est que Louis Marin, disparu en 1992, fut une des grandes figures de ce qui
ne s’appelait pas encore la French Theory et dont l’Université Johns Hopkins, où il enseignait, fut la tête de pont. À
côté des Foucault, Lyotard, etc., il représenta, aussi bien en France qu’à
l’exportation, une manière française typique des années 60-80, appliquée dans
son cas avant tout à la peinture classique, mais de façon personnelle et avec
des incidences théoriques qui débordaient largement des champs d’érudition
étroitement circonscrits. C’est chez Marin qu’il fallait aller pour trouver une
réflexion d’une grande profondeur sur les rapports entre le discours et le
signe visuel, situés dans une histoire qui savait être précise pour mieux
fonder ses assises théoriques. L’influence des essais de Marin, même lorsqu’ils
portaient sur des objets apparemment aussi éloignés de notre temps que les
médailles minutieusement mises au point par Louis XIV pour sa propagande, ont
ainsi influencé tous ceux qui ne s’abandonnaient pas au « mirage
linguistique » en réduisant tout à des schémas dogmatiques d’une
invraisemblable étroitesse. Des pouvoirs
de l’image ou Politiques de la
représentation ont gardé toute leur force, tout comme les essais repris ici
(près de vingt ans après la première publication), édités, annotés, illustrés
par Cléo Pace.
Péju.
Pierre Péju, La Petite Chartreuse,
dossier par Catherine Duffau (FolioPlus classiques, 2006, 234 p., s.p.m.). Déjà
dans l’histoire littéraire ? Peut-être. Paru chez Gallimard en 2002, ce
court roman, très pur, très émouvant, vrai petit chef-d’œuvre, mérite bien
d’être déjà promu classique. Sa facilité de lecture, sa force dramatique le
font lisible par tous. L’intrigue ? Une sortie d’école. Il est seize
heures. Une écolière, Éva, attend sa mère, qui tarde : jamais à l’heure.
Une grande distraite, une solitaire qui vit dans sa tête. Pas vraie mère pour
un sou. La gamine se décide à partir à sa rencontre, se hasarde au milieu du
flot de voitures, et la voilà renversée… Cet accident banal bouleverse trois
vies : celle d’Éva qui, colonne brisée, ne recouvrera pas la parole ;
celle de Thérèse, sa mère ; et surtout celle du conducteur, ce libraire
quinquagénaire, Étienne Vollard, géant doté d’une mémoire extraordinaire,
photographique, des millions de pages que son œil scanna. Comment ces trois
solitaires viennent, par la vertu de l’accident, à donner ce qu’ils ne
pensaient pas posséder, la fin le suggère. Le dossier qui suit est, si nous en
jugeons à l’aune de nos lointains souvenirs scolaires (plus qu’à présent, nous
prisions alors les délices des annexes documentaires), tout ce qu’une
intelligence progressive en espère. Aux inquiets du programme, il convient de
signaler que ce roman peut, en classe de seconde, servir à illustrer deux
thèmes d’étude établis : 1° le récit et 2° lire, écrire, publier. Dès
cette année, il pourra en outre être intégré au nouvel objet d’étude de la
première : le roman,
représentation de l’homme et du monde. En vérité, si vous n’êtes pas
contents, mes enfants, on en déduira que vous êtes exigeants. Quoi, vous
préférez MySpace ? Ce n’est pas
vous qu’on plaindra : vos dadas sont charmants encore que modestes, grâce
à votre art mutin d’accommoder les gestes.
Polar.
Benoît Mouchard, J.-P. Manchette :
le nouveau roman noir (Séguier et Archimbaud, 2006, 140 p., 10 €).
Une affaire rondement menée : une couverture qui reprend de façon élégante
la maquette Série noire de la belle époque, cent vingt pages plus une
bibliographie, trois chapitres (le genre, le style, la thématique) et trois
coquilles (Baccal, Pérec, Hammet), Mouchart fait mouche et offre une visite
guidée claire, nette et sans fioritures inutiles, de l’œuvre de Jean-Patrick
Manchette, initiateur puis figure tutélaire, grâce à une petite dizaine de
romans, du néo-polar cher aux années 1970. Que reste-t-il du néo-polar ?
Manchette. Que réédite-t-on du néo-polar ? Manchette (en Quarto Gallimard,
s’il vous plaît). Et pourquoi Manchette ? Parce que, selon l’auteur de
cette étude, à la différence de ses confrères de l’époque, il a su ne pas
s’enfermer dans le discours politique, faire passer l’écriture avant
l’idéologie, accommoder à sa manière les thèmes hérités du roman noir
anglo-saxon (enlèvement, cavale, privé, contrat), créer des personnages qui
sont les décalques négatifs des modèles de Chandler et Hammett et refuser la
sauce psychologique. Le fait est que, malgré l’ancrage idéologique dans
l’époque de leur écriture (influence du situationnisme, tentation nihiliste),
le contenu politique est dépourvu du militantisme qui aurait rendu la survie de
ces romans impossible. Le fait est là, indéniable, on a testé pour vous :
dans le genre, Manchette est un des rares auteurs du polar de cette époque qui
supporte la relecture.
Prolétariat.
Paul Aron, La Littérature prolétarienne
en Belgique francophone depuis 1900 (Espace Nord, 2006, 280 p., 9 €).
Heureuse réédition d’un essai paru en 1995 et qui vient compléter l’Histoire de la littérature prolétarienne de
langue française de Michel Ragon, publiée en 1974. Le mérite de cet ouvrage
petit mais dense est triple. Il redonne sa place à un pays dont on oublie
parfois qu’il fut une terre d’asile, tant littéraire que politique, quand la
censure ou la répression sévissait en France (ce fut à Bruxelles, par
exemple, que les frères Reclus finirent leur vie). Il réhabilite la littérature
toujours absente, parce que méprisée, des manuels officiels : un mépris
que les prolétariens rendent bien d’ailleurs aux « littératreux ».
Enfin, l’auteur n’hésite pas à casser les catégories des histoires littéraires
classiques, insufflant discrètement dans cette histoire, « sous
couvert » d’analyse littéraire, une analyse politique et sociologique de
la littérature (voir son tableau précisant, pour chaque auteur, la profession
du père, les études suivies et la profession exercée). Reste la question
d’apparence terminologique : ce qui est clair, c’est que les
« prolétariens » ont joué un beau sale tour aux
« orthodoxes » en leur piquant un terme qui servait de fer de lance
au marxisme. Et l’étonnant est bien que, malgré un mouvement quasi éteint depuis
la Deuxième Guerre mondiale, la littérature prolétarienne fasse encore l’objet
de vifs débats.
Proust (1). Marcel Proust, À la
recherche du temps perdu. L’intégrale. Version sonore (Thélème, 2006, 111
CD, 365 €). Ils ont osé !
Toute la Recherche en CD ! Les
lecteurs de ce livre en sept « romans » sont des comédiens, pour
la plupart connus : André Dussollier (Du
côté de chez Swann, La Prisonnière, Le Temps retrouvé), Lambert Wilson (Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes
filles en fleur), Robin Renucci (Le
Côté de Guermantes), Guillaume Gallienne (Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe), Denis Podalydès (Albertine disparue, Le Temps retrouvé),
Michaël Lonsdale (Le Temps retrouvé).
Pas de dame, donc. Jean-Yves Tadié, qui vulgarise bon train ces derniers temps,
a produit le texte du livret d’accompagnement. L’oreille prenant le relais de
l’œil pour découvrir la cathédrale de Marcel ? Oui, pourquoi pas, mais
plus encore, pour ceux qui la connaissent, et même qui la connaissent bien, une
visite nouvelle, car le texte dit n’est jamais l’équivalent du texte lu, chacun
en a fait l’expérience.
Proust (2).
Pierre-Édouard Lasnier, Pour en finir
avec Proust (Chez l’auteur, s.l., 2007, 184 p.). Dès la page de titre, le
lecteur se trouve prévenu : « Se trouve chez l’auteur et ne se vend
pas. » Un peu plus loin, l’auteur laisse entendre qu’il est universitaire
et a dû, pour plus de sûreté, prendre un pseudonyme pour son pamphlet,
« tant le culte de Proust est devenu moutonnier par les temps globalisés
qui courent ». Pourquoi avoir adressé son brûlot hors commerce à Histoires littéraires ? Pour les
futurs scholiastes, une piste possible : le paquet contenant l’exemplaire
adressé à la rédaction avait un cachet postal de Grenoble. Ce que dit le
pseudo-Lasnier n’est pas inintéressant, car c’est le résultat d’une longue
expérience de professeur et de pédagogue. Sans rabaisser Proust au degré zéro
de l’insignifiance, il trouve que nombre de passages de lui « n‘ont rien
de vraiment prodigieux » et que « le style fâcheusement symbolard »
d’autres les rend « plutôt indigestes ». La correspondance de Marcel
en prend également pour son grade. On trouve par ailleurs de curieuses pages
sur la cote actuelle des « reliques de Proust », d’après des
renseignements glanés sur Internet. L’auteur regrette qu’on n’ait pas gardé
« les pantoufles de l’écrivain » ou « une vieille
madeleine desséchée garantie made in
Combray » pour « leur faire subir le feu des enchères à l’Hôtel
Drouot ou sur e-bay ». Un détail amusant : Pierre-Édouard Lasnier
lance un appel aux divers candidats à l’élection présidentielle pour qu’ils
inscrivent dans leur programme « la création urgente d’un Musée Marcel
Proust à Paris, avec une annexe à Cabourg ». Il se montre en cela bien
téméraire, car il suppose que lesdits candidats ont lu Proust, ce qui reste à
voir…
Provençaux. Christian
Dubost, Lettres de Frédéric Mistral,
Joseph Roumanille et autres félibres à Antoine Blaise Crousillat (Lacour-Ollé,
2006, 295 p., 23 €). Cet ouvrage imprimé chez un
« éditeur libre, indépendant, non subventionné, à Nîmes, Gard
(Occitanie) » n’a guère la rigueur nécessaire à sa tâche. Évidemment, les
lettres reçues par Crousillat, l’auteur de l’Eissame (1893), par ses collègues et amis félibres, en particulier
Mistral, auraient pu constituer une publication intéressante. La lecture de
certaines lettres est toutefois instructive et émouvante. La patience, l’amour
et le sérieux avec lesquels Mistral reconstruit un idiome est notable. Ce qui
chagrine, c’est le manque de clarté de l’édition, rédigée dans un style négligé,
souvent même orthographiquement fautif. Le parti pris, laissé au hasard ou à la
nécessité, de présenter des lettres tantôt en provençal, tantôt en français,
est une maladresse. Il fallait tout présenter en provençal et tout traduire en
français, car le provençal est une langue magnifique que chacun aimera goûter.
On se lasse de chercher à reconstruire la langue de Mistral pour comprendre une
lettre où il est dit en substance : Mon cher félibre, je suis passé chez
toi, mais tu n’étais pas là. L’édition est si mal faite qu’il est difficile de
savoir si l’on a affaire à des documents inédits ou non. C’est, semble-t-il, un
mélange des deux. Bref, un manque flagrant de rigueur.
Rébus.
Philippe Honoré, Cent nouveaux rébus
littéraires (Arléa, 2006, 205 p., 26 €).
Suite d’un premier album, paru en 2002, de fientes de l’esprit publiées
mensuellement dans Lire. Au recto,
l’image et sa question-devinette, au verso la solution. L’échantillon
reproduit ici a cette légende : « Écrivain, anthropologue, il écrivit
sur les mythes sociaux. » Réponse : le nom de l’auteur d’Approches de l’imaginaire.
Rimbaud. Salah Stétié, Arthur
Rimbaud (Fata Morgana, 2006, 158 p., s.p.m.). Réécriture – ou simple
réédition, l’ouvrage n’est pas clair sur ce point, ce qui est regrettable – d’un
livre du même titre, à ceci près que Le
Huitième dormant, anciennement dans le titre, est devenu sous-titre. Paru
chez le même éditeur en 1993, cet essai part en quête d’un Rimbaud qui, écrit
l’auteur, lui « échappe ». La première phrase du livre en éclaire un
principe fondateur : « Du même puissant pas, Rimbaud fait son œuvre
et sa vie. » Plus qu’une analyse des poèmes de Rimbaud, l’ouvrage entend
interroger sa démarche, notamment en recourant à l’éclairage des Sept Dormants
d’Ephèse. De fait, Salah Stétié relit Rimbaud à la lumière de spiritualités
orientales, jouant de sa double culture, orientale et occidentale, pour saisir
autrement le parcours rimbaldien. Pour le reste, on va de l’agacement (face à
une forte pente métaphorique qui lit, sans trop de précautions, l’homme Rimbaud
en piochant çà et là dans ses textes) à la perplexité (les vues sur la
sexualité rimbaldienne). Les lecteurs de Salah Stétié
y verront une sorte d’autoportrait au miroir des Illuminations et de leur auteur. Il n’est pas sûr que les
rimbaldiens y voient autre chose qu’une promenade dans l’œuvre, avec de belles
formules, mais avec d’évidentes limites.
Roman. Henri Godard, Le Roman modes d’emploi (Folio Essais, 2006, 544 p., 9 €).
L’objectif de l’auteur était de faire, si ce n’est une histoire du roman au xxe siècle, du moins une
histoire du refus du roman « mimétique » ou réaliste. C’est donc à
une tendance qu’il s’est attaché, tendance qui traverse le siècle, et non à un
mouvement historiquement situé. Ce parti pris lui a permis de replacer les
revendications du Nouveau Roman au sein de du siècle littéraire dans son
ensemble. Il explique pourquoi ce mouvement est peu présent en tant que tel,
mais surtout à travers certains de ses représentants, Sarraute, Simon et,
beaucoup moins, le Robbe-Grillet autobiographe, lequel suscite cependant un
retour sur ses opinions de jeunesse, qu’il revendique encore. Ce sont donc
d’abord des romanciers qui sont présentés, à travers des expériences
emblématiques, des romans remarquables : l’Oulipo, de même, apparaît à
travers Queneau, puis Perec. On peut regretter l’absence de Pour un nouveau roman de Robbe-Grillet,
ou de Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre, qui auraient pu éclairer certains enjeux de la démonstration, mais
l’objectif de l’auteur était de rendre compte d’abord d’un certain nombre
d’œuvres. Ce n’est qu’en conclusion qu’il montre que le roman balzacien a été
un mythe pour ces rénovateurs : l’opposition vise une « réduction à
des formes déjà dépassées du roman ». Le livre débute donc avec Paludes, « coup d’envoi », et
s’achève avec Perec, dont La Vie mode
d’emploi marque le retour d’une fiction assumée, certes avec un recul
critique. Ce point d’aboutissement explique l’hommage rendu à Perec à travers
le titre. Les romanciers dont il est question ont mis à mal l’illusion
romanesque en insistant sur tout ce que la fiction laissait jusque là dans
l’ombre : son « reste ». À la suite de Flaubert, ce peut être le
langage qui est mis en avant. Ce peut être aussi le narrateur. Certains vont
même plus loin (par exemple Des Forêts, avec Le Bavard), ruinant le crédit qui lui est fait spontanément.
D’autres privilégient la relation de dialogue narrateur-narrataire, d’où une
dimension ludique qui caractérise aussi les romans oulipiens, voire tous les
jeux de reconnaissance, par exemple intertextuels. Les modalités
traditionnelles de la narration sont remises en question, avec, par exemple, un
accent mis sur l’espace, aux dépens du temps. Henri Godard rend compte
d’expériences diverses, de Céline à Aragon, de Dujardin à Genet, de Queneau à
Beckett, et son exténuation des personnages et de l’histoire. Cette variété
pose la question de la cohérence, des choix. On s’étonne de la présence du
roman « existentiel » (Malraux, Giono, Bernanos, Bataille, Sartre et
Camus) dans cet ensemble. On s’interroge aussi sur la place faite à
l’autobiographie, qui intervient parce qu’elle permet de sauver le récit, bien
qu’elle s’autorise également une contestation des modalités de la narration
(Leiris, Des Forêts). Le découpage lui-même pourrait être contesté. Cette
négativité débute-t-elle à l’aube du xxe siècle ? Henri Godard n’est-il pas d’ailleurs amené à citer Flaubert à
plusieurs reprises ? Ce choix a l’intérêt de faire percevoir l’influence
de l’Histoire, et la manière dont elle croise ces histoires. Déjà auteur d’un
ouvrage sur l’influence de la Première Guerre mondiale (Une grande génération), Henri Godard insiste ici sur l’importance
de la Seconde Guerre mondiale. Cette réflexion explique la présence du
témoignage de Robert Antelme, L’Espèce humaine,
qui pourrait sembler curieuse. Après les camps, la fiction ne va plus de soi.
La question qui guide l’ouvrage, considérable, conduit à embrasser des notions
diverses et diversement imbriquées, d’où l’intervention à plusieurs reprises du
récit, qui n’est pas entièrement superposable à la fiction : c’est ainsi
par rapport au récit que Proust prend des libertés. Mais ce qu’il s’agit de reconstituer,
c’est le « démontage pièce par pièce des mécanismes qui produisent
l’illusion romanesque » . En conclusion, Henri Godard se livre à un
plaidoyer en faveur de la fiction, pour finir par défendre l’autre plaisir que
procure ce roman « critique » : il « n’est pas la négation
du plaisir premier de la fiction. Il en est l’envers. » On salue les
tentatives d’approche de ce double plaisir, et de ce qu’il doit à
l’inconscient, par le double aspect de l’importance du langage et de
l’imaginaire. Il s’agit d’une synthèse qui introduit à des œuvres-clés du xxe siècle. Les index (index
des noms propres et index notionnel) aident bien la lecture.
Saint-John Perse. Saint-John Perse. Une lecture de
« Vents » par Henriette Levillain (Gallimard, 2006, 262 p., 15 €).
L’inscription des œuvres poétiques de Saint-John Perse au programme de
l’Agrégation de Lettres nous vaut une abondante provende annuelle d’études et
d’essais. L’ouvrage d’Henriette Levillain se distingue pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, il s’agit d’une étude proposée par une spécialiste incontestée de
Perse, qui a consacré la quasi-totalité de sa recherche à une œuvre
contemporaine de premier plan ; elle a publié deux essais qui ont
contribué à favoriser l’intelligence élargie, contextualisée, d’une poétique
souvent réputée difficile, pour ne pas dire obscure par bien de ses aspects
externes et internes : Le Rituel
poétique de Saint-John Perse (1977) et Sur
deux versants. La création poétique
chez Saint-John Perse (1987). On peut par conséquent s’attendre à lire un
essai mûri par une longue réflexion antérieure. Le lecteur n’est pas
déçu ; il se sait guidé et éclairé par une démarche maîtrisée, et
introduit, de façon toujours argumentée, aux différents strates de
l’interprétation du poème selon une méthode et un style de pensée sobres,
élégants et pertinents. Si le public prioritairement visé est celui des
agrégatifs, nul doute que cet ouvrage n’atteigne efficacement et presque
directement (sans détours superflus, sans effets d’érudition gratuite) le but
qu’il s’assigne. C’est qu’en l’occurrence, le genre critique choisi par
Henriette Levillain est présenté, humblement, comme une « lecture »,
une tentative d’analyse, de déchiffrement et d’explication de Vents. L’approche textuelle l’emporte
ainsi sur toute autre forme de commentaire ou de spéculation. Elle apparaît
fortement documentée et minutieuse dans sa conduite, n’abandonnant jamais
l’objet privilégié qui est le sien, à savoir le poème Vents, le texte de Perse qui a suscité sans doute le plus
d’incompréhensions lors de sa publication en 1946, dans un contexte qui, à
l’évidence, n’était guère favorable à l’œuvre d’un auteur exigeant, lequel,
depuis l’exil, avait nourri à l’égard des nouveaux directeurs spirituels du
temps, De Gaulle en tête, un soupçon sans concession. À ces mérites, il
convient d’ajouter l’utilité de l’introduction, qui met l’analyse en
perspective en rappelant les raisons qui ont soustrait d’emblée ce grand texte
de Perse à l’intelligence commune des contemporains. Contraint à l’exil en
1940, établi aux États-Unis, Perse revient à la poésie en 1945 avec un long
poème dans lequel, dit-il, il s’est attaché à donner l’essor à une
« conception nouvelle ». Cette conception favorise des articulations
inédites au sein du langage poétique et donne lieu à une transaction symbolique
de premier plan, par laquelle le dire du poème rejoint la vision politique.
Ainsi la respiration du poème, métaphorisée par la thématique météorologique et
cosmologique du vent violent, donne dans un premier temps à entendre et à lire
la mesure de l’humain, le souffle interne de la conscience universelle. Mais
dans un deuxième temps, cette nouvelle disposition soutient une conception de
l’homme-guide, qui soit donc « meneur d’hommes » : une
perpétuation, sans doute, de l’idéal romantique de 1830, mais puissamment
remotivé, car, comme le dit Henriette Levillain, « face au reflux gaulliste et aux faux directeurs spirituels », Perse
« revendique la propriété exclusive de cette
grande voix française cherchant le point d’écho de mille consciences éparses par
le monde, dont il avait attribué le mérite à Briand dans un discours de
commémoration prononcé à New-York en 1942 ». Vents déclare par là sa portée, peut-être même sa vocation
profondément politique, relayée par l’exemple de Briand, contre le modèle actuel
de De Gaulle. Forte de ces remarques liminaires, l’analyse du poème, menée pas
à pas, ligne à ligne, se lit véritablement comme une discussion vivante et
savante avec l’œuvre de Perse, sa pensée et son langage. On est loin, très
loin, du commentaire et de la description à plat. C’est le prix de cet ouvrage,
qu’on peut lire, bien sûr, en dehors des cadres de l’agrégation.
Sainte-Beuve.
Erwan Dalbine, Sainte-Beuve, ami
fidèle : d’après sa correspondance avec Victor et Théodore Pavie,
préface de Gérald Antoine (Christian,
2006, 359 p., 30 €). Le livre ne décide pas trop ce
qu’il est : une biographie de Sainte-Beuve relue du point de vue de son
amitié avec Victor Pavie (et Théodore, frère de celui-ci), ou une édition commentée
de sa correspondance avec Pavie (rencontré au Cénacle de Hugo en 1827 et
« ami fidèle » jusqu’à la fin). Le lecteur est maintenu tout le long
dans cette confusion méthodologique, l’ouvrage n’ayant manifestement eu aucun
éditeur pour le relire et le recadrer. Il arrive plusieurs fois qu’on ne sache
pas si on est dans une lettre de Sainte-Beuve, de Pavie ou dans le discours
d’Erwan Dalbine : ni l’écriture de celui-ci, ni la mise en page ne
permettent de s’y repérer. Heureusement ou malheureusement, quelques cuirs et
balourdises aident à s’y retrouver : quand on lit que la liaison de
Sainte-Beuve avec Adèle Hugo fut « toujours d’un romantisme
débordant », on comprend vite qui écrit. Mais ce petit jeu lasse vite. En
l’absence de discours ferme et d’aperçus stimulants sur la période littéraire
concernée, on se contentera de trouver ici, si vraiment l’on est affamé,
quelques miettes d’érudition à grappiller.
Sand. George Sand. Terroir et histoire (Presses universitaires de Rennes, 2006, 220 p., 20 €).
Parmi les nombreuses publications sur George Sand qui arrivent en librairie
deux ans après la foison de colloques suscités par le bicentenaire de sa
naissance, ce volume a l’originalité de faire entendre la voix des historiens,
qui signent la majorité des dix-sept contributions de colloque organisé par
l’Université d’Orléans. Leur discours suit une méthodologie assez
classique : l’œuvre de Sand y est moins saisie pour elle-même que comme
document et est approchée du point de vue de ces contextes. Dans certains cas,
elle est même prétexte à une étude qui n’a pas vraiment besoin d’elle, comme
celle, approfondie, sur le système politique de la France provinciale des
années 1820 et 1830 vue à travers le département de l’Indre. La plupart des
contributions apportent des éclairages dans une perspective de sociologie
historique. L’observation est conduite dans et hors les romans, par exemple sur
les contrats de travail dans le monde paysan ou sur la vie religieuse dans les
campagnes. L’inscription de la personne sociale de George Sand dans son temps
est également l’occasion d’études sur la manière dont elle a tenu le rôle de
propriétaire terrienne ou sur celle dont elle a fait le lien entre Paris et le
Berry en 1848. On retiendra la mise au point sur la réaction de Sand vis-à-vis
de la Commune et l’étonnant exemple donné, sur le roman Mauprat, du travail mené par la Congrégation de l’Index, à Rome,
pour condamner une œuvre littéraire.
Segalen. Jean Esponde, Une longue marche. Victor Segalen :
récit (Confluences, 2007, 221 p.,
18 €). Après avoir donné chez le même
éditeur un Rimbaud qui se voulait une « non biographie », l’auteur
s’attache à la trajectoire de Segalen. Par « non biographie » – car
c’en est encore une, semble-t-il, il faut sans doute entendre une tentative
pour approcher la singularité d’une destinée d’écrivain que les centaines de
pages d’une biographie plus traditionnelle ne permettraient pas, une autre
manière de cerner le secret supposé d’une vie et surtout de l’œuvre qui s’y est
inscrite. Partant du récit des quatre dernières journées de Segalen, le texte
remonte, saynète après saynète, le fil des mémoires qui recueillirent son
histoire, celle de son corps aussi bien que celle de ses inspirations et de ses
exténuations. Que s’est-il vraiment passé dans la forêt du Huelgoat en mai
1919 ? À quoi Segalen a-t-il bien pu penser dans les heures qui
précédèrent une mort en mal d’élucidation ? Mêlant de larges citations de
la correspondance avec des extraits, bien maigres pour le coup, des œuvres,
Jean Esponde pousse la ventriloquie jusqu’à reconstituer certains dialogues ou
formuler le témoignage apocryphe des intimes de l’écrivain : conversation
de Mirbeau, Renard et Rosny à propos des Immémoriaux (« Il n’est pas juif au moins ? »), cuistrerie du jury de thèse
de médecine, monologues intérieurs d’Yvonne Segalen ou d’Augusto Gilbert de
Voisins, l’art du docu-fiction est maintes fois poussé très loin. Le sérieux de
la documentation n’est pas en cause, ni la sincérité de la démarche – tout cela
donne envie de se replonger dans les écrits de Segalen, et ce n’est pas rien –,
mais il y manque parfois un peu de la justesse et de la poésie qui font
apprécier un Gérard Macé quand il évoque le même auteur.
Steiner. George Steiner, Maîtres et disciples (Folio essais,
2006, 204 p., s.p.m.). L’ouvrage, réédition en format de poche d’une traduction
de 2003, est inégal, disparate, parfois abscons, et frise souvent le truisme.
L’épilogue nous apprend que « le besoin de transmettre savoir et
compétences, le désir de les acquérir sont des constantes de la condition
humaine. Maîtrise et apprentissage, instruction et acquisition doivent
continuer aussi longtemps qu’il y aura des sociétés. ». L’ensemble hésite
entre érudition et survol, stimulation et somnifère. C’est un manteau d’Arlequin
qu’on devine constitué de petites fiches collées les unes aux autres, sans
parvenir à l’architecture vigoureuse d’un ouvrage. Certains morceaux sont de
bravoure, les passages sur la France sont bien sentis, la peinture des figures
d’Alain et de Nadia Boulanger, notamment. Certains se dissolvent comme du sucre
dans une brièveté qui fait peine à lire, ou se perdent dans des improvisations
furtives, des coq-à-l’âne maladroits. Voici, après une interrogation d’à peine
une page et demie sur Shakespeare, comment l’on en arrive à Dante :
« Arnold pourrait bien avoir raison. Mais la différence avec Dante ne
saurait être plus grande. » Le passage sur Dante, plutôt réussi quoique
elliptique, est suivi sans transition d’un dégagement sur Pessoa de deux pages,
d’où, toujours à l’aide d’une simple étoile typographique, on tombe sur
quelques généralités, pour atterrir dans un express régional
Flaubert-Maupassant d’une petite page. La fin des chapitres reprend souvent en
pirouette la citation du début ou du milieu, procédé qui ne trompe pas sur
l’absence de maîtrise du propos. Les autres chapitres concernent les Présocratiques,
Nietzsche, Socrate et Jésus, le « pays natal » américain, la
tradition juive de l’enseignement et de la transmission, avec, à chaque fois, à
prendre et à laisser. La typologie proposée des rapports de maîtres à disciples
n’est pas très originale : amour réciproque, destruction du disciple par
le maître, trahison du maître par le disciple. On apprend un peu au passage,
mais cet ouvrage qui se présentait comme une réflexion sur l’éducation et
l’enseignement n’est, tristement, qu’informatif en passant.
Thomas. Henri Thomas : l’écriture du secret,
sous la direction de Patrice Bougon et Marc Dambre (Champ Vallon, 2007, 284 p.,
22 €). Dix-huit études sur un auteur
d’emblée présenté comme un mal-aimé de l’Université, l’un de ces maudits dont
les textes appelleraient une exégèse attentive à l’énigme tapie en leur cœur.
Le présupposé qui a guidé les directeurs de ce recueil est en effet celui d’une
obscurité intrinsèque à l’œuvre de Thomas, derrière l’apparente simplicité de
sa prose. Les lectures et interprétations proposées se ressentent de ce
postulat, qu’elles tentent d’intégrer à toute force à leur problématique. Tout
devient secret, dérobade, mystère, double-sens. Aucun texte n’échappe à cette
qualité obscure que les commentateurs s’efforcent de leur attribuer :
dépense d’énergie d’autant plus absurde que peu d’études tentent de définir
cette notion de « secret » qui revient sous toutes les plumes. Si
certains annoncent, comme Karine Gros, une « poétique du secret », la
promesse reste sans suite : le lecteur n’aura pas d’analyse des procédés
par lesquels un écrivain peut obscurcir à dessein son texte. C’est que la
véritable unité du recueil est à chercher en réalité dans la figure tutélaire
de Jacques Derrida, dieu peu caché en l’occurrence : il n’est presque
aucun intervenant pour se passer d’une génuflexion déférente devant l’idole,
tour à tour « perspicace », « magistrale », « lumineuse »
ou « stimulante », et dont l’étude du Parjure, citée, encensée et mise en exergue, semble incarner le
sommet indépassable de la pensée critique pour les auteurs de ce recueil. Sous
l’autorité du maître, mais aussi de Georges Bataille et de Maurice Blanchot,
beaucoup se permettent des commentaires baignant dans le flou conceptuel le
plus complet sous prétexte de profondeur. Des termes comme
« impossible », « dépossession », « nécessaire »,
« indécidable », « puissance illimitée », dûment soulignés
pour mieux faire ressortir toute la force cachée derrière leur apparence
anodine, parsèment ces études et leur tiennent lieu de pensée. Après ces
plongées dans l’indicible, quelques lectures suivies, qui restent dans la
moyenne des commentaires littéraires traditionnels, tournent autour de vieux
paradoxes résumés par Pierre Lecœur : tension entre la fiction et
l’autobiographie, la clarté et l’inexprimable, la vérité et la littérature… Les
études des relations amicales de Thomas sont heureusement plus roboratives.
Philippe Met explore ainsi avec rigueur la relation, déjà bien documentée, de
Thomas avec Emmanuel Peillet, le fondateur du Collège de ’Pataphysique, et
l’article de Joanna Leary, résumé d’un livre consacré à la correspondance de
l’écrivain, promet un ouvrage riche et nuancé, remettant en cause la mythologie
qui entoure la vie de Thomas et corrigeant bien des approximations sur la
genèse de son œuvre, même si on peut lui reprocher de conclure son étude en
citant d’incitables vocables de Jean-Luc Nancy. Une solide bibliographie clôt
l’ouvrage, laissant les mécontents libres de faire leur propre étude d’Henri
Thomas.
Tintin.
Pol Vandromme, Le Monde de Tintin,
préface de Roger Nimier (La Table Ronde, 2006, 296 p., 8,50 €).
« Ce livre, le premier consacré à Tintin et à son monde, a paru en 1959
[chez Gallimard]. Depuis longtemps épuisé, il était l’objet de la recherche
inlassable et vaine des amateurs. Le voici de nouveau au grand jour. » Tel
était l’avertissement de la première réédition en 1994. Fallait-il resservir le
même plat, exactement à l’identique, douze ans après ? Fallait-il
absolument être présent pour l’entrée de Hergé au Centre Georges-Pompidou
– laquelle a dû amuser les mânes de l’auteur de l’« half-art ».
Pol Vandromme n’a pas connu le Hergé de la crise (Tintin au Tibet), ni la Castafiore (et ses joyeuses parodies), ni
surtout Tintin et l’alph’art, que les
studios Hergé ont tenu à maintenir inachevé. L’éditeur d’aujourd’hui n’a même
pas fait l’effort d’enrichir la bibliographie en fin de volume : deux
titres pour « en savoir plus »… Ah, si ! un changement :
avec le même code-barre, on passe de 45 F.F. de 1994 à 8,50 euros de 2006, soit
55,76 Francs anciens. Et le ministre de l’Économie prétend qu’il n’y a pas eu
d’inflation !
Tocqueville. Françoise
Mélonio, Alexis de Tocqueville (ADPF,
2006, 110 p., 17,50 €). Cet ouvrage
remplit son rôle d’initiation à l’œuvre de Tocqueville, dans une collection de
diffusion de la pensée française du ministère des Affaires étrangères. Les
ingrédients nécessaires sont là : biographie, bibliographie,
photographies, extraits, esquisses d’analyses. Du bon travail.
Trublions. Jean-Philippe Domecq, Éric Naulleau, La Situation des esprits : art, littérature, politique, vie (La Martinière, 2006, 239 p., 18 €). « Que ceux qui se trouvent bien de ce qui se passe dans les arts, en littérature et en politique en France referment aussitôt ce livre. » Cet avis comminatoire ne risque ni de disperser Landerneau ni d’envoyer au diable le chaland qui flâne : en littérature, en arts, en politique, qui d’entre nous, chère Élise, est à l’aise en culturo-francitude, sait vraiment quel vivant vanter, lire ou élire ? Choisir entre Nabe et Sarkozy, Houellebecq et Ségolène, Bruce Bégout et Dupont-Aignan, c’est dur. Rien que des pointures. Domecq et Naulleau – l’aîné Jean-Philippe plus loquace qu’Éric le puîné – entonnent ici, dans le style Rien-ne-va-plus des casinos de campagne, un chant contre chant qui manque, non de pertinence, mais, peut-être, de discordances. De sens dramatique, disons. Leur dialogue, à moins d’être vigoureusement réécrit, court peu chance, parions-le, de séduire un Arditi débauché de la Madeleine à Idée fixe ou un couple Weber-Balmer las de jouter en Mitterrand-Giscard. Entre nous soit dit, il semble évident que Jean-Philippe Domecq et Éric Naulleau peuvent, s’ils s’y mettent, se passer d’Éric-Emmanuel Schmitt pour transposer à la scène les meilleures répliques de leur dialogue un peu long. Ils ne sont pas encore morts, comme Paul Valéry. Pensez-y, Messieurs, le rideau se lève, il est temps de vivre. Relisez Le Neveu de Rameau. Ne cultivez pas un genre bâtard entre l’entretien radioscopique et l’essai rhapsodique. Donnez-nous, de vos phrases, une version théâtrale rubiconde apte à faire frémir d’aise même un Saint Luc inhibé en fa brisé par la passion de rire en pleurant nos travers. Pour une raison qui échappe, Jean-Philippe Domecq, essentiellement écrivain, paraît très intéressé par l’art contemporain : il ne se lasse pas d’en médire car, de cet « art », l’auteur d’Artistes sans art (10/18) a drôlement marre. Cela doit tenir à la vieille alliance peintre-écrivain, rompue depuis soixante ans au moins, depuis que, comme a dit Marcel Duchamp, « le peintre a fui avec la caisse », grosso modo depuis que le pauvre Max Jacob n’a trouvé nul Picasso pour l’expédier colissimo loin de Passy, lui épargner Drancy. Nous ne comprenons pas qu’un auteur de talent s’abaisse encore, en 2007, à rappeler les cubes minimalistes de Tony Smith, à rêver des raies de Buren. Parole d’honneur ! C’est un tic. Un cap. Une péninsule. Bref, une toquade géographique. Par ailleurs (pour revenir à la librairie), il est clair et nul ne nie que les inédits de Zidane ont plus de chance de paraître chez Gallimard que les meilleures pages d’un Nabe. Est-ce un si grand mal ? La plupart des gloires littéraires durables ne sont-elles pas posthumes ? Au fond, derrière le paragraphe (extrait de la préface à la récente réédition d’Au Régal des vermines qu’adresse Nabe à son ex-commensal Thomas alias Houellebecq) cité par Naulleau, n’y a-t-il pas ce trait vulgaire, l’envie du pèze issu des gros tirages – chose dont un homme d’esprit n’a que faire : la solitude d’une cellule de cloître ou de prison ayant été, de tout temps, son milieu naturel, son favorable terreau, sa favorite situation. Quoi qu’il en soit de ces dissensions ou dissentiments, lisez ce livre, pénétrant et plein d’analyses suggestives sur la culture aujourd’hui. Il convie à réfléchir : ce n’est pas un luxe. Jean-Philippe Domecq et Éric Naulleau dégomment pas mal, ce qui explique le silence relatif ou manteau de Nessus jeté sur cet ouvrage. Reconnaisse qui pourra, page 79, cette Jo. S. jugeant que leur « ami Pierre Jourde a une gueule de sidéen en phase terminale » avant de lui souhaiter de « crever le plus vite possible, avant la fin de l’année de préférence » : voilà de la critique claire et franche, comme on aimerait en lire dans toutes les colonnes du Monde ! Manque un index, mais la table complète des intertitres, nombreux, presque un par page, y supplée.