EN SOCIÉTÉ
Amer. Amer. Revue finissante, 2006-2007 (Les Âmes d’Atala, 152 p.,
s.p.m.). « Le Code de la propriété
intellectuelle nous emmerde. Conséquemment nous emmerdons le Code de la
propriété intellectuelle. » Chez Amer,
« revue finissante » (sic) et logiquement consacrée aux littératures
« fin de siècle » et « décadente », on aime l’inattendu et
faire parler la poudre. Dès ce premier numéro, on broie du noir avec
délectation. D’un côté, des rééditions de textes rares : La Fin du monde, texte millénariste de
Camille Flammarion, des nouvelles de Mirbeau, Schwob, Richepin, un placard
anarchiste, une poésie érotique de Pierre Louÿs. De l’autre, de vastes
entretiens – avec les « Claude Izner » notamment – et des articles
fouillés et sans compromis. Alain Buisine sur Lorrain, « Byzance
copronyme » de Johan Grzelczyck sur « Nietzsche et la modernité
décadente » et l’étonnante étude de Ian Geay, « Irrumations
fin-de-siècle », qui aurait pu également s’intituler « Fellations
fin-de-siècle » pour appâter le chaland. Un ensemble alléchant pour cette
« revue finissante » à laquelle on ne sait s’il faut
souhaiter grande santé ou dégénérescence.
Bibliothèque nationale. Chroniques de la Bibliothèque nationale de France, n° 37, hiver
2006. Côté BnF, tout un
programme : une exposition sur les livres d’Arménie, une autre sur Homère,
et des conférences régulières. Dans la rubrique Collections, de nouvelles acquisitions, parfois spectaculaires, tel
cet exemplaire complet et très corrigé des premières épreuves d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard
(Mallarméens, à vos plumes !). La présente livraison contient aussi un
dossier sur le public fréquentant depuis dix ans les salles de lecture.
Claudel. Bulletin
de la Société Paul Claudel, n° 184, décembre 2006, La Bibliothèque de Paul Claudel (13 rue du Pont-Louis-Philippe,
75004 Paris ; 87 p., 7 €). Ces actes d’une journée
d’études consacrée à la bibliothèque de Claudel, conservée à Brangues, sont
frustrants pour les lecteurs d’Histoires
littéraires, car le fonds des xixe
et xxe siècles n’est
pas étudié ici. On se console en lisant la présentation de ce qui concerne la
Grèce antique, les xvi-xviiie siècles et le fonds
extrême-oriental – c’est l’article le plus riche et le plus développé, dû à
Catherine Mayaux –, ainsi qu’une étude plus concrète de Pascal Lécroart,
« Les Sources de Jeanne au Bûcher
d’après la bibliothèque de Paul Claudel ». En conclusion, Philippe
Marcerou propose d’utiles réflexions générales sur les bibliothèques
d’écrivains.
Desnos. L’Étoile
de mer. Cahiers Robert Desnos, n° 10, 2006 (Association des Amis de Robert
Desnos, 12 rue Dulac, 75015 Paris ; 96 p., 10 €). Ce
cahier est consacré essentiellement à un ami intime de Desnos, le docteur
Théodore Fraenkel (1896-1964), qui fut son légataire universel. Fraenkel fut un
des rares médecins, avec André Breton – mais ce dernier n’a existé qu’à
titre militaire –, à prendre part aux mouvements Dada et surréaliste à leurs
débuts, mais il s’écarta du Surréalisme avant 1929. Il a laissé peu d’œuvres
littéraires en dehors de quelques articles de revue et des carnets de 1914-1918
publiés il y a une quinzaine d’années. Il eut une activité très avant-gardiste,
rejoignant les républicains espagnols en 1936, l’Algérie et la France libre en
1943, la Russie en 1945. Ses opinions ne varieront guère et, quatre ans avant
sa mort, il signera le manifeste des 121. Fraenkel fut en relations avec de
nombreux peintres et écrivains comme Hélion, André Masson, Jacques Vaché,
Tristan Tzara, Philippe Soupault, Aragon, Georges Bataille, Robert Desnos et
même Breton, bien qu’avec ce dernier il y ait eu rapidement mésentente, du
moins sur le plan littéraire. Le présent cahier contient des lettres de guerre
de Fraenkel à sa future épouse Bianca Maklès, trois à sa mère (datées de
Russie, 1945), quelques proses, dont trois brèves
« expérimentations », l’une sur Soupault et deux autres intitulées Malléluarmé et André Breton le roi des cotons-caoutchoucs, enfin deux pages sur
son évasion de France, en 1943-1944. Mais la partie la plus importante du
recueil est constituée par ce qui subsiste des correspondances échangées avec
Masson jusqu’en 1953 et Desnos de 1920 à 1943. Desnos et Fraenkel s’étaient
également intéressés à Artaud et, en 1942, Desnos dit à son ami avoir écrit au
docteur Ferdière pour le faire changer d’asile.
Dumas. Cahiers
Alexandre Dumas, Jean-Pierre Moynet, Le
Volga et le Caucase avec Alexandre Dumas (Encrage, 2006, 234 p., 20 €).
L’ami Jean-Pierre Moynet avait fort bien effectué les cinquante dessins qui,
finement gravés ensuite par divers artistes, devaient illustrer le récit du
voyage en Russie d’Alexandre Dumas. Ce voyage, Moynet l’avait fait avec Dumas
et d’autres amis en 1852. Pour une raison que Claude Schopp vous dira, ce
mariage texte-dessins n’eut pas lieu : dûment chapitré, chartonisé,
Moynet, qui n’avait pas franchi le Volga pour des moineaux, donna alors, bien
différent de celui de Dumas, son propre récit lesté d’une illustration
homogène, la sienne. Voici ce rare document. En vérité, quelques amis de Dumas
pourront être déçus par ce cahier si peu dumasien ! Nulle phrase
d’Alexandre, qu’à peine nomme deux fois, en ces deux cents pages denses, le
pourtant loquace Moynet, lequel démarre la fleur aux dents, aussi sec que
d’ordinaire, on entame un chapitre 23 : « Deux mois de séjour nous
avaient permis de visiter et d’étudier dans leurs détails les monuments, les
musées, les monastères et les marchés de Moscou. Mais cette grande et
belle ville se civilise : la physionomie russe s’y efface de plus en
plus. » Il s’agit en fait de deux séries d’articles respectivement parus
en 1860 (Le Caucase) et en 1867 (Le Volga). Certes, Claude Schopp a
d’excellentes raisons d’estimer qu’« Édouard Charton, directeur du Tour du Monde, [qui] persuada Moynet de
publier son propre récit, illustré par ses dessins que Dumas n’avait pas
utilisés […] avait vu juste : le
récit de Moynet est passionnant, car il propose un autre point de vue,
différent de celui de l’écrivain ; c’est en quelque sorte un complément au
voyage de M. Dumas. » Oui, sans doute. Certes. Assurément. N’en
disconvenons pas. Mais le non moins sincère amateur de Dumas qu’est son lecteur
de base préfèrera peut-être réserver ses euros à des achats plus voluptueux,
car à coup sûr plus proches du foyer verbal où son imagination enfantine
flamba. Après 2005, an déjà riche en parutions rares, l’année 2006 n’a aucunement
démérité : tant en inédits (Isaac
Laquedem, les Mémoires d’Horace)
qu’en introuvables (Le Bâtard de
Mauléon, puis cette Comtesse de
Salisbury de laquelle Matthias Alaguillaume cite (Histoires littéraires n° 28, p. 121) une appréciation restrictive de
Dumas : « pas une de mes meilleures choses »), les Belles
Lettres ne cessent de nous gâter. Qu’elles nous fournissent, vite ! en
2007, un beau Comte
de Moret intégral (c’est-à-dire
enrichi des chapitres dont l’édition Marabout du Sphinx rouge tacitement nous priva, ainsi qu’elle fit, au tome premier du Vicomte de Bragelonne, en en
passant au bleu le chapitre 49, « Confession de Mazarin » – trou,
silence ou faux pas qu’alors, de bonne foi, nous pensâmes devoir imputer au
catholique secret de la confession celant en particulier celle des cardinaux),
et cette période sera digne de la Décennie, dorée à l’or fin des mousquetaires
courtois, qui amorça le Millénium III.
Enfance. Cahiers Robinson, n°20, 2006, Sylvie
Germain, Éclats d’enfance (Presses
de l’Université d’Artois, 178 p., 14 €). Rien à faire, on a
beau aimer cette revue exigeante et nécessaire, elle nous présente cette fois
ce que, très subjectivement, on déteste en critique littéraire, cette glose
doctorante qui prémâche la lecture, balise, découpe, étiquette. Soit un écrivain,
Sylvie Germain, particulièrement apprécié des adolescents ; un thème,
l’enfant ; et voilà une horde d’auteurs qui débroussaillent hardiment le
périmètre qui leur a été assigné, avec chacun sa binette (format
psychanalytique, anthropologique, philosophique), multipliant citations et
paraphrases, naïvetés parfois (la psychologie aurait grand intérêt à puiser
dans la littérature, apprend-on), érudition ponctuellement (Anne-Gaëlle Weber
sur les figures angéliques), mais au fond toujours la même bouillie sur les
fantasmes identitaires, les mondes enfantins, etc. Non que les analyses soient
mauvaises, absurdes ou téléphonées, loin de là. Simplement, leur concurrence
même les dessert en l’absence de direction ou d’organisation d’une recherche
vraiment collective. Surtout, on aurait aimé savoir pourquoi les jeunes, ceux
qui ne lisent plus, lisaient Germain. Cela ne regarde apparemment personne que
son éditeur. Seule Guillemette Tison sort du cercle pour interroger son propre
objet : en quoi un texte (L’Encre du
poulpe), le seul à être adressé aux enfants, est-il adéquat, en quoi se
trouve-t-il rencontrer des formats ou des thèmes typiques de la littérature
d’enfance ? La question est d’autant plus intéressante que la
caractérisation du récit pour enfant, la définition de ses marqueurs et de ses
formes, reste un point délicat et énigmatique de cette littérature de
transition. De là, il aurait été possible de revenir vers les autres textes,
ceux qui aux adultes adressés ont rencontré des lecteurs adolescents, dans une
approche plus pragmatique que thématique. On passe donc, et on se ruera, c’est
promis, sur la prochaine livraison, consacrée à la Bibliothèque Rouge et Or.
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 153, janvier 2007 (La Grange-Berthière, 69420
Tupin-et-Semons ; 200 p., abonnement : 28 €).
Après les actes de Philadelphie dans le n°151, ce numéro présente ceux d’un
colloque tenu à Sienne sur « Gide aujourd’hui ». Qu’attendre d’un
thème aussi vague ? Car il ne s’agit pas d’un état des lieux de la recherche,
mais d’une série de communications sans lien dont les titres ne sont guère stimulants :
« Le charme inépuisable d’une œuvre », « Demain, le
souvenir… », Gide aujourd’hui
n’advient jamais. Curieux parallèle dans le double feuilleton que poursuit le
bulletin : dans son journal de 1946, Robert Levesque espère que le poète
sur qui il a écrit aura le Nobel : « Si le prix est attribué à
Sikelianos, toute l’Europe lira mes notices… » (mais Hermann Hesse sera
lauréat). Un an plus tard, dans son propre journal, Jean Lambert note avoir,
par hasard, appris chez Gallimard que le prix était décerné à Gide.
Lettres françaises. Les Lettres françaises, nouvelle série,
n° 29 (septembre 2006) à 35 (mars 2007). C’est en 1972 que fut interrompue la
publication des Lettres françaises
hebdomadaires dirigées par Aragon. Qui a lu, semaine après semaine, ces épais
fascicules ne peut qu’avoir la nostalgie du brio et de la liberté critique qui
régnait entre ces pages, au moins dans les dernières années. Depuis, Jean
Ristat est parvenu par intermittences à garder vivants le titre et la
présentation. Depuis trois ans, Les
Lettres françaises sont devenues un supplément mensuel de L’Humanité, paraissant le premier samedi
du mois. On y retrouve des thèmes chers à Jean Ristat – le régicide, la
présence d’Aragon, l’écossais Ian Hamilton Finlay – mais aussi des dossiers
ouverts sur d’autres horizons, comme celui consacré à Gabriele D’Annunzio,
constitué en décembre 2006 par Gérard-Georges Lemaire, ou l’ensemble en hommage
à Valère Novarina en avril de la même année. L’ouverture est constante,
imprévisible. Quant à la partie critique, assurée par des tempéraments aussi
divers que Jean-Pierre Han, Claude Schopp ou Jean-Luc Chalumeau, le moins qu’on
puisse dire est qu’elle n’a pas d’équivalent dans la grande misère des pages « culturelles »
de la presse actuelle (ne pensons même pas à l’atroce misère, sur ce point, des
« grands » hebdomadaires). Parfois légèrement hystérique (la
chronique sur l’art à quatre mains de Gianni Burattoni et Franck Delorieux),
elle propose toujours une prise de position vive et singulière. Cette nouvelle
série n’est pas le fantôme de la publication d’autrefois, mais un lieu vivant
et nécessaire, sans égal aujourd’hui.
Matricule. Le
Matricule des anges n° 80, février 2007 (BP 20225, 34004 Montpellier ;
52 p., 5 €). Ce dandy marginal un peu froissé en
couverture, l’auriez-vous cru, c’est Blanchard, l’ermite rural des
carnets : mise en scène de photographe ou dévoilement d’une face cachée,
décidément on n’est pas sûrs d’aimer les formules l’homme et l’œuvre, ça brouille, et à la lecture du dernier opus du
susdit, on a la critique facile (nous aussi), peut-être l’aimait-on mieux
taiseux et invisible, l’ermite. Donc, André Blanchard : le dossier, sans
doute, fera vendre un peu de Carnets,
des anciens de préférence, car, avec le temps, ça vire à l’aigre, proverbe
laitier, et l’aphorisme va trop vite, n’attend plus de prendre le poids qui le
légitime sur la page. Regrets. Quitte à lire du crépusculaire, on préfèrera la
violence éblouissante (le mot est de Thierry Guichard) de Chaos, le testament poétique de Franck Venaille (Mercure de
France). Aérons-nous un peu l’esprit, dans le domaine étranger, avec Sándor
Márai, dont les immenses Mémoires de
Hongrie ressortent au Livre de Poche, ou encore avec Les Astres jumeaux, de Kenji Miyazawa (Serpent à Plumes), contes
lunaires pour forêt enchantée. Miyazawa est mort dans les années trente, et le
ravissement peut prendre aujourd'hui des formes plus acerbes : ainsi avec
une double livraison narrative (Chien
jaune) et critique (Guerre au cliché)
de Martin Amis. La mauvaise humeur peut donc être un sport de combat, et en
tout cas un principe de mouvement. En voici un dont le potage ne risque pas de
tourner. Et une fois de plus, la France respire par l’Angleterre.
Péguy (1).
L’Amitié Charles Péguy, n° 114,
avril-mai 2006, Jaurès et Péguy :
questions de fond (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 108 p.,
abonnement annuel :
34 €).
Ce second numéro consacré au colloque Jaurès-Péguy semble avoir pâti d’une certaine précipitation à
l’imprimerie : points, virgules disparus, et jusqu’à des mots entiers –
tant que le lecteur devra se reporter au n° 115 pour lire la version
« intacte » de l’article conclusif de Géraldi Leroy,
« Péguy-Jaurès : bref essai de synthèse ». À prendre acte du compte rendu par Éric Thiers de la grande
anthologie Rallumer tous les soleils
parue en janvier 2006, on ne reprochera plus aux auteurs de n’avoir pas lu
Jaurès. Dans son article « Péguy et Jaurès : le mythe de la
Révolution », Éric Thiers situe
très tôt (« peu avant 1900 ») la première distance entre les deux
hommes : lors d’une réunion organisée par Jaurès pour distribuer les
tâches d’écriture de la grande Histoire
socialiste de la Révolution française (la seule histoire marxiste de la Révolution, affirmait
Madeleine Rebérioux), ouvrage qui devait paraître en 1904. Dans « Marx
présent ou absent ? », Daniel Lindenberg ne découvre ni sa présence
(critique, mais très informée) chez l’anti-guesdiste Jaurès, ni son absence
chez Péguy, à qui Marx est si étranger qu’il paraît étrange même de poser la
question d’aller l’y chercher. Dans « Péguy, Jaurès et l’Allemagne »,
Édouard Husson voit en revanche chez Péguy plus d’affinité avec la germanité
que le poète n’était disposé à s’en trouver : ainsi son anti-modernisme
l’en rapprocherait. Page 189, saluant Robert Burac – le parfait éditeur de
Péguy en Pléiade est décédé à soixante-dix ans le 12 mai 2006 –, Jean Bastaire
annonce un numéro ultérieur qui lui sera dédié.
Péguy (2).
L’Amitié Charles Péguy, n° 116,
octobre-décembre 2006, Hommage à Robert
Burac (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 72 p., abonnement
annuel :
34 €).
Eh ! Que voici ? Justement ce numéro ultérieur et funèbre. Il tombe
bien. Soixante-douze pages, c’est le plus maigrelet de l’an 2006, qui, grâce à
lui, en totalise tout de même 422. Ôtez votre chapeau et prêtez une attention
suffisante aux propos tenus au cimetière de Tours-Sud, à deux pas de la tombe
de cet érudit éminent, Robert Burac. Sa veuve Liliane est là, Françoise Gerbod
parle, puis Michel Leplay (qui lit un poème du défunt). Voici même, faut-il en
croire nos yeux mouillés ? un ministre en exercice, grandement ému lui
aussi, M. Renaud Donnedieu de Vabres ! Gît, page 380, sa signature
amollie. Si nous nous permettons ce ton léger, c’est en mémoire du fait rare,
trop souvent méconnu auquel Robert Burac a consacré un livre à lire ou relire –
ce sera le meilleur hommage à son travail et à sa vie : Le Sourire d’Hypatie, essai sur le comique de
Charles Péguy. Livre « issu de
sa thèse et dédié à sa mère qui refusait de croire que le comique de Péguy soit
un sujet sérieux ». Quoi, Madame ? Quelque chose de plus sérieux que
le comique ? Vous rêvez, ô sceptique ! Les propos de nos amis réunis
concernant l’extraordinaire scrutateur du texte péguyen que fut Robert Burac ne
sont pas seulement d’hommage, ils éclairent avec justesse les sources d’un
attachement sans défaut. D’une
enfance salie par l’étoile jaune, le tardif petit dreyfusard a gardé la
trace. Celui qui n’a jamais cessé d’apprendre à lire avec l’auteur de
Notre Jeunesse a voulu communiquer
cet amour, faire mentir un Jules Isaac annonçant, au lendemain de décevants
essais de publication posthume, « qu’il fallait renoncer à l’édition des
œuvres complètes de Charles Péguy ». Quelques pages de témoignages suivent
la cérémonie. Vient après, aux pages 381-398, en mémoire de cet ours bizarre
dansant vers Péguy au hasard et signant Hans Urs von Balthazar, une étude rien
moins que persuasive (ainsi l’avons-nous ressentie) de Jean-Baptiste Sèbe.
Quand cessera-t-on d’alourdir d’esthétique, de théologie au rabais, de
protestantisme abstrait ce vigoureux poète français ? Qu’on sourie au
boulet Heidegger fixé à la cheville de Frédéric Nietzsche, cela ne nous regarde
pas. Nous offusque en revanche une telle farce faite en France au seul patron
qu’ait salué le grand Charles, celui de Lille et de Londres. Péguy avait de
vrais amis dans les Laurens – une dynastie du pinceau –, amitié d’atelier que Pauline Bruley détaille en quatorze pages bien
moulées : puis elle en tire six encore d’un entretien avec Pierre Guyénot
(premier grand prix de Rome en 1945, élève de Pierre Laurens en 1931). L’année
se boucle ainsi sur la note picturale, disons mieux, graphique : tant il
est exact que Péguy trouve écho moins dans le coloriste que dans le
dessinateur, maître « du modelé et de la courbe souple » à la manière
d’Ingres. Honneur au dessin, n’est-ce pas, toujours, le choix du styliste ?
Ramuz. Fondation
Ramuz, bulletin 2006 (Case postale 181, CH-1009 Pully ; 47 p., 20 FS).
Ce bulletin de Société d’amis remplit sa fonction, avec un compte rendu des
activités de l’année qui précède. Sont ainsi présentés les comptes financiers,
la liste des adhérents et celle de toutes les activités, en Suisse, en France
et ailleurs, qui ont concerné l’auteur. Le seul élément distinctif ici est la
remise du « Grand Prix C.F. Ramuz », accordé au poète Pierre
Chappuis, pour l’ensemble de son œuvre publiée depuis les années 1950 ;
son allocution de réception interroge la relation entre les êtres et les mots.
Rimbaud. Rimbaud
vivant n° 45, septembre 2006 (Amis de Rimbaud, 50 rue de Charonne, 75011
Paris ; 128 p., abonnement : 30 €). Un
bulletin égal à lui-même, c’est-à-dire gentiment ronronnant, avec ses
« rappels » de la vie de l’association en 2005 et le récit de la
visite de la propriété Claudel de Brangues. On apprend que la présidence de
l’association est passée de Pierre Brunel à un M. Lawler. Court article du
regretté Jean-François Deniau, dont c’est sans doute un des tout derniers
textes : on lui pardonnera donc la distraction d’avoir fait faire à
Rimbaud, à dos de chameau, un trajet qu’il fut déjà à grand peine d’effectuer
sur une civière. Article de Pierre Brunel, qui semble avoir mal digéré le
reproche de prêchi-prêcha que lui lança un certain M. Coustaury dans un Aphinar qu’il est charitable de passer
sous silence. « Mauvaise pensée du matin » par Steve Murphy, étude
exigeante sur un poème qui n’est pas de ceux qui attirèrent de tout temps les
gloses et les commentaires. Quelques pages décoiffantes et un peu
d’iconographie feraient du bien aux prochaines livraisons.
Rocambole. Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 36, automne
2006, Dumas et le théâtre (BP 0119, 80001 Amiens ; 176 p., 14 €).
La concurrence autour d’Alexandre Dumas fait rage ces temps-ci, même la Revue d’histoire littéraire de la France
semble s’y être mise. Précieux, bien sûr, l’« essai de
bibliographie » établi par François Rahier, mais on lui suggèrera, pour la
prochaine fois, d’ajouter, aux lieu et date des pièces, les noms des principaux
acteurs. Article fouillé de Jean-Claude Yon sur « Dumas vaudevilliste »,
et fin papier du coordinateur de cette livraison sur « La Jeunesse des
Mousquetaires ». En prime, un article ressorti des malles d’Yves
Olivier-Martin, sur l’écho dans « Le Roman populaire allemand » au
tournant du xix-xxe siècle de la vie
politique française.
Surréalisme. Pleine Marge (n°44, décembre 2006, 128 p., 22 €).
Deux ensembles intéressants dans ce numéro : des peintures et des lettres
de Jacqueline Lamba, la femme de Breton, et des textes de Georges Limbour
consacrés à André Masson, textes dans les deux cas superbement illustrés. Le
reste est du mauvais toc surréaliste.
Tra-jectoires. Tra-jectoires, n° 3, 2006 (4 rue des
Crosnières, 78200 Mantes-la-Jolie ; 240 p., 16 €). Le
sens du tiret placé au cœur du titre nous échappe, avouons-le, mais là se borne
l’extravagance de cette revue, encore que la juxtaposition de dossiers
consacrés, l’un à Annie Ernaux et l’autre à Albert Memmi, surprend (l’éditorial
tente, sans convaincre, d’expliquer la « tangente » censée les
rapprocher). Quelques études originales voisinent avec de nombreux textes déjà
publiés en revue. Sont joints des inédits, dont deux gentilles lettres
d’encouragement de Simone de Beauvoir à la débutante Annie Ernaux. Un bref
« cahier de création » (Lorand Gaspar, Henry Bauchau, Oscar Valréa)
clôt le volume. Pas enthousiasmant, mais indispensable si l’on intéresse à
Ernaux ou Memmi.
Valéry. Recherches valeryennes n° 17, 2006 (Romanisches Seminar der
Universität Kiel ; 180 p., 15 €). Ce n’est pas l’Airbus
380 qui nous contredira, il reste aux postes Kiel-Paris beaucoup de progrès à
faire : le présent fascicule des Forschungen
zu Paul Valéry (publication annuelle) a volé deux ans durant avant
d’atterrir sur notre table d’imparfait bilingue. C’est pourquoi – avouant qu’à
notre allemand aussi, il reste beaucoup de progrès à faire – nous prions nos
amis séminaristes romanisants de nous faire, à l’avenir, parvenir copie de
leurs actes sous forme de fichiers-joints : ils s’en propageront plus vite
et cela nous permettra, sans soucis et frais indus de scannage, d’en soumettre
la partie germanique (environ le quart du présent volume) directement à notre
logiciel traducteur, lequel raffole de prouver son efficience sur des objets
aussi précieux. Avertissons déjà les amateurs (mais ces abonnés sont sûrement
au parfum depuis 2005, si ce n’est 2003) que c’est de la conception valéryenne
du temps (Zeit) que traitent les six
articles – trois en allemand, trois en français, nombreuses citations de Valéry
toutes en VO – groupés dans ce parallélépipède lisse et blanc.
[Patrick
Besnier, Jean-Louis Debauve, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Nicolas
Malais, Jean-Paul Morel, Jacques Noizet, Damien Zanone]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Armance. Georges Kliebenstein, Enquête en Armancie (Ellug, 2005, 253 p., 22 €). Le lecteur sera probablement, d’abord, déconcerté. Il foncera sur le Petit Robert mais comprendra vite l’ampleur du problème : ce p’tit robert ne renferme pas le substantifique lait apte à étancher sa soif lexicale. Nul pédantisme, pourtant. Plutôt une dextérité dans le déploiement de néologismes et d’archéologismes qui nous sortent d’étranges vocables de l’Antiquité grecque, tels des lépidoptères, de leur gangue ambrée. Ces envols, qui ont leur lyrisme et leur onirisme, sont escortés d’un humour constant, comme dans l’énumération sous forme d’« index de notions » dont le dernier mot est… la zoophilie. Invitation au voyage, mais le lecteur aguiché par ce mot stratégiquement placé ne trouvera ni fantasmes à la King-Kong ni bottes en caoutchouc (pour que les fermiers puissent bien placer les pattes arrière des moutons) – ce qui s’adapte bien à la logique d’un roman qui frustre savamment les attentes romanesques du lecteur. Mais les termes mêmes apportent leur dose de plaisir compensateur et, pour ceux que les codes herméneutiques et proaïrétiques de Barthes n’avaient pas achevés et poussés dans les bras surgélatoirement accueillants de Picard, Georges Kliebenstein ajoute un code heimarménique ; dans un genre plus immédiatement consommable, l’« écouteurisme » s’ajoute joliment au voyeurisme connu. Science et patience, le délice est sûr, comme ne l’a pas dit l’Autre. L’index des notions, d’une poilante longueur, est lui-même du reste assez incomplet, on doit ajouter diphasie et hémisémie, hypobole et taxilexie, cynophilie et angélisme, l’éventail des pathologies et perversions étant encore plus extensible que ne laissent supposer les quelque dizaines de notions énumérées. Cette exigence de précision maniaco-jouissive va de pair avec un pullulement de points de suspension et surtout de parenthèses (il y en a beaucoup… (nous ne dirons pas trop… (quoique… (non, ne chipotons pas…)))) qui, avec parfois une sorte de comique de la répétition ponctuationnelle, apportent des nuances, rectifient le tir, mettent en cause ou invertissent des jugements et descriptions consacrés au texte, dans un respect apocalyptique du texte stendhalien et une constante irrévérence envers le métadiscours kliebensteinien. Ces irruptions mycologiques – non sans affinité avec le discours critique ébouriffé et ébouriffant de Philippe Hamon dont les pseudopodes semblent hisser le drapeau noir de l’anarchie, tout en avançant avec une logique infernale – peuvent déconcerter : ils ont cependant une fonction dialogique capitale et qui ne fait que refléter l’ambition tout en humilité de l’auteur. Aux aguets face aux imperfections de ses propres raisonnements et formulations, l’auteur dévoile des contre-arguments possibles, les failles éventuelles de son propre discours (« Cependant, ce distinguo même est à nuancer » : mais ces précautions sont éthiques et non seulement rhétoriques). C’est l’une des marques d’un discours qui cherche à rendre à l’écriture stendhalienne sa complexité, sa mobilité, sans le figer par un discours simplificateur et sans oublier les innombrables glosateurs de la critique stendhalienne qui se sont déjà penchés avec opiniâtreté sur Armance. Car Georges Kliebenstein connaît intimement, et dans tous ses replis, la critique stendhalienne, ce que savent ceux qui ont lu son article consacré à la prédilection de Stendhal et de Saint-Simon pour les épinards ou ses multiples contributions au récent Dictionnaire Stendhal publié chez Champion. De sorte que si les regards portés sur Armance sont (diaboliquement) légion, les prises de position de Georges Kliebenstein, approuvant, confirmant ou au besoin révisant, voire démontant les lectures antérieures, sont avancées avec humour et sans hargne, ce qui explique qu’il se dégage, de ce dialogue à bâtons rompus, une sorte d’idéal de convivialité herméneutique, ce qui n’empêche pas l’auteur d’asséner en des parenthèses lapidaires des sentences et constatations dignes de Confucius : « la rigidité n’est pas la rigueur », « mais la médiocrité d’une hypothèse n’est pas un gage de validité », « combien de fois la démission critique n’est-elle pas retournée en marque du “sérieux”, voire de la science ? » Nous applaudissons des quatre pattes. Inséparable (pourtant c’est, éditorialement, chose faite) de l’autre livre de Georges Kliebenstein, Figures du destin stendhalien (2004) – la dernière section de l’ultime chapitre s’intitule, significativement, « Une figure du destin » –, ce volet de la thèse de l’auteur se lit comme des fragments d’un discours critique amoureux. Georges Kliebenstein s’intéresse à l’arte di godere stendhalien et son livre se déguste. S’agissant d’un roman qui, légendairement, tourne sur un problème de motivation occulté volontairement par l’auteur, on comprend l’extrême discrétion et, en même temps, les audaces extraordinaires de Georges Kliebenstein. Comme on le sait, Octave, héros ambigu d’Armance (le livre) et d’Armance (le personnage), aurait un comportement si incompréhensible, pour le personnage éponyme comme pour le lecteur, à cause d’une impuissance que le texte ne révèle jamais clairement, mais que Stendhal a indiquée dans des actes de communication qui, se trouvant en dehors du roman, ont acquis un statut critique des plus scabreux : pour les tenants de la clôture du texte, il s’agira souvent d’essayer de faire comme si l’on ignorait ces indications de l’auteur ; pour les tenants d’une herméneutique, disons, beuvienne, on débouchait parfois sur une réduction du texte en tant que tel à une sorte de confession déguisée des fiascos érotiques d’un certain Henri Beyle. L’exégèse de Georges Kliebenstein est absolument textuelle, microlisant le roman en tenant compte de l’ensemble des écrits de Stendhal : romans, textes autobiographiques, correspondance, mais aussi, même, ses poèmes. L’ennui, avec la lecture autobiographique conventionnelle, est double : d’une part, elle ne voit dans l’affaire qu’un « fin mot de l’histoire », sans s’intéresser trop au discours textuel lui-même (réduit au statut de prolégomènes érotiques à un coup dont le propre serait de ne jamais être tiré) ; d’autre part, puisque, dans leurs préfaces et introductions, d’érudits couillons disent ce mot de la fin avant même que le lecteur ne commence le récit, on fait débander la logique narrative et herméneutique de Stendhal. Bref, éloge appuyé des postfaces et merde aux préfaces qui disent la fin de Madame Bovary ou Le Rouge et le noir comme si l’on ne s’adressait qu’à des relecteurs du même âge et de la même culture que les introducteurs. La propension herméneutique de Georges Kliebenstein pourrait évidemment donner lieu à un chapitre supplémentaire du Assez décodé ! de l’inimitable (heureusement) René Pommier, si ce n’était que : 1° cette propension ne semble être que la prise en compte optimale de ce que le texte, exigeant, requiert de la part de son lecteur ; 2° pour l’essentiel, Georges Kliebenstein ne décode pas. Nul n’ignore la prédilection de Stendhal pour l’anonymat et surtout le pseudonymat et à la constante création de noms propres liés à des endroits ou personnes importants de sa vie. C’est cet aspect stratégiquement cryptographique de l’œuvre de Stendhal que l’auteur explore, mais il ne s’agit que marginalement d’un décodage, dans la mesure même où le modèle du code est sans doute moins central ici (tout en restant présent) qu’un modèle proprement inférentiel. La difficulté, mais c’est aussi un aspect saillant de ce « plaisir du texte » dont parlait Barthes, qui produit ce que Barthes appelle de « faux leurres ». « Le texte peut très bien se contredire, ou mettre sur une fausse piste » et la « manie interprétative » des personnages eux-mêmes produit, à l’intérieur du récit, des protocoles de lecture à la fois par connivence dupée (identification) et par recul (à la seconde lecture ou dès la première grâce à des indications du narrateur). Partant de ce qu’il appelle « l’énigme Dominique », le prologue de Georges Kliebenstein s’intéresse ensuite au « “Grand Cryptogramme” » et ses rapports avec Armance, en tenant compte des noms propres du roman, de ce qu’il serait sans doute réducteur d’appeler le symbolisme chromatique du texte, puis, plus largement, des grandes lignes de ce qui peut être divinatoirement et rhétoriquement pervers dans le texte. Procédant par exploration de cette perversité sur le plan du brouillage des lieux (où, par exemple, la ressemblance bizarre entre deux salons est explorée à la loupe), mais aussi au brouillage temporel non moins perplexifiant, Georges Kliebenstein revient sur le problème du « hors-texte » déjà mentionné (que faire notamment de cette lettre à Mérimée qui parle de l’impuissance d’Octave ?) et sur ce qu’il appelle l’« écriture mortelle », chapitre où l’on trouve posés, avec une grande acuité, les problèmes fondamentaux auxquels s’affronte le lecteur d’Armance : « À la malice sémiotique de l’auteur, qui ferait tout entendre sans rien dire, répondrait le malaise herméneutique du lecteur, qui pourrait tout comprendre sans rien prouver. » Mais une grande partie du livre sera affectée, on le conçoit, à ce que Georges Kliebenstein appelle l’« indifférence sexuelle » d’Armance : un jeu extraordinaire de brouillages des caractérisations sexuelles et génériques qui montre qu’il ne saurait être question de se limiter au versant « impuissant » d’Octave. Chemin faisant, Georges Kliebenstein met en lumière une véritable compulsion de la répétition dans cet univers stendhalien, compulsion qui, contrairement à celle théorisée par Freud, n’a que deux moments, au lieu d’être indéfiniment relancée. Ce qui est surtout étonnant pour la mort : « La mort est prête à tout pour frapper deux fois dans les récits stendhaliens […] Et même la mort naturelle, chez Stendhal, tend à se dérouler en deux temps ». D’où « la tendance aux “doubles dénouements” bien repérée par Jean Prévost », mais aussi beaucoup d’autres traits que la critique n’avait pas repérés, et surtout que l’on n’avait pas replacés dans leur logique systématique et systémique. Lire ce livre, c’est lire, comme le suggère le titre, une « enquête en Armancie » (et plus généralement, selon l’autre toponyme souvent utilisé par l’auteur, en « Stendhalie »), menée avec une patience et une rigueur dignes de Dupin ; mais il s’agit aussi d’un voyage, d’une cartographie d’un univers aux contours qui ne cessent de trembler, de se déplacer. À ce titre, celui qui a déjà lu Armance pourra y revenir pour mettre à l’épreuve les hypothèses de Georges Kliebenstein. L’auteur de la présente recension s’est parfois, il est vrai, un peu grattouillé la caboche. Il aurait fallu peut-être prendre avec de plus longues pincettes épistémologiques les affirmations phénoménologiques de Sartre au sujet de traits « spécifiquement féminin[s] » relevant de la mauvaise foi (Michèle Le Doeuf a depuis longtemps proposé la déconstruction d’aspects essentialistes de ces idées et images au cœur de L’Être et le Néant). Il a été parfois un peu dubitatif en matière d’extrapolations macrotextuelles à partir de figures et de tropes, en particulier il reste provisoirement sceptique quant à la pertinence de « l’hendiadys “narratif” » (une description plus économique semble possible). Pour l’hendiadys à titre de microfigure, il aurait été possible, dans les exemples fournis à la page 221, de se pencher davantage sur la fonction des adjectifs possessifs. Plus de relief aurait pu être accordé à la notion d’association d’idées dont Georges Kliebenstein rappelle un exemple saisissant : « Sa folie allait au point de ne pouvoir apercevoir à la tête d’une affiche ou sur une enseigne de boutique un A o