En société
Alain-Fournier. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier n° 94, 1er
trimestre 2000 (31, rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Le titre de ce bulletin
est Yvonne de Galais : la rencontre
de Rochefort. L’essentiel est consacré à la thèse de Michèle
Maitron-Jodogne soutenue en Sorbonne le 28 mai 1999, « Alain-Fournier et
Yvonne de Quiévrecourt : fécondité d’un renoncement », avec des
extraits de la thèse et les interventions des membres du jury, lesquels ont
décerné à ce travail la mention très
honorable et les félicitations d’usage.
Le bulletin signale l’existence d’un site internet sur Le Grand Meaulnes :
« http://www.legrandmeaulnes.com ». Lorsqu’il a composé la page 48 de
cette livraison du Bulletin des Amis de
Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, le metteur en pages ne devait pas être
tout à fait à jeun.
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin
international des études sur Guillaume Apollinaire n° 9, nouvelle série, janvier-mars
2000 (60, rue de Fécamp, 75012 Paris). Cette publication trimestrielle emprunte
son nom au titre d’un conte d’Apollinaire recueilli dans L’Hérésiarque et Cie. Wilhelm et Albert de Kostrowitzky,
on le sait, séjournèrent durant l’été 1899 à Stavelot, petite ville des
Ardennes belges d’où ils partirent à la cloche de bois à la demande de
« Madame Olga », leur mère. Cette indélicatesse a, depuis, fait la fortune – littéraire – du
lieu qui accueille à intervalles réguliers les réunions savantes des
Apollinariens. Le présent numéro du Bulletin
international des études sur Guillaume Apollinaire recueille les propos de
la journée du 2 septembre 1999 du XIXe colloque de Stavelot :
« Apollinaire et/à Stavelot ». Cent ans après donc : précisions
biographiques sur quelques Stavelotains (dont « Mareye »), sur le
cercle littéraire « La Fougère » ; hypothèses sur ce
qu’Apollinaire a pu entendre, voir, connaître à Stavelot, à partir de diverses
archives ; Apollinaire des rives de l’Amblève à celles du Rhin.
Audiberti. L’Ouvre-boîte : Cahiers Jacques Audiberti n° 21, 1999 (Association des amis de Jacques
Audiberti, 1 bis rue des Capucins, 92190 Meudon). Ses amis célèbrent le
centenaire de l’auteur du Mal court
(1899-1965), qui peut se féliciter de leur travail. Le numéro rassemble des
hommages et des articles sur ses dessins, sa poésie, ses romans et son théâtre,
et incite à le relire. Au fil des textes, les citations dessinent une
anthologie qui suggère la diversité des sujets et des formes abordés. Ces
fragments de l’écriture d’Audiberti, c’est un peu la cuisine de Maïté :
avec leurs torsions syntaxiques, leurs répétitions, leurs inventions lexicales,
ils tiennent en bouche comme des spécialités de terroir, on soupçonne
l’écœurement à haute dose, mais on savoure un refus si joyeux des parcimonies
diététiques. Du coup, on regrette qu’il n’y ait là que des amuse-gueules et nul
inédit de l’auteur lui-même. Ce constat vaut pour certaines
contributions : malgré leur intérêt, les dates des textes de Blanchot,
Ionesco, Giroud, Bouillier ou Dumur, déjà publiés ailleurs, risquent de renforcer
l’idée d’un Audiberti en manque de résonance actuelle (mais peut-être en est-ce
effectivement un symptôme ?). L’ensemble contient toutefois des études
nouvelles, comme celle de P. Lartigue, qui propose de parler du napoléonin au
lieu de l’alexandrin, ou les pages que M. Cottenet-Hage consacre à Monorail. Alors oui, vous m’en remettrez
bien une tranche.
Balzac. L’Année balzacienne 1998, nouvelle série n° 19 (Presses Universitaires de
France, 2000). « Qu’est-ce que la France [d’aujourd’hui] ? un pays
exclusivement occupé d’intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience,
où le pouvoir est sans force, où l’élection, fruit du libre arbitre et de la
liberté politique, n’élève que des médiocrités, où […] la discussion, étendue
aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l’argent
domine toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la
division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même
la nation, que l’égoïsme livrera quelque jour à l’invasion ». Qui dresse
ce constat alarmant de la France ? Denis Tillinac dans ses Masques de l’éphémère (1999), Alain
Finkelkraut dans « Réplique » (France-Culture) ? Non, c’est
Honoré de Balzac, ennemi acharné du « modérantisme » politique de la
Monarchie de Juillet (extrait de Sur
Catherine de Médicis), cité par Hervé Robert dans un article éclairant sur
l’image de Louis-Philippe dans l’œuvre de l’auteur de La Comédie Humaine. Hélas ! Qu’ils sont rares, les articles
simplement « éclairants » (on n’ose même pas dire
« importants ») dans ce gros pavé jaune, que les Balzacistes livrent en pâture chaque année aux universitaires de
France et de Navarre. Que Balzac lui-même eût été déçu de tant de médiocrité, lui qui s’en était fait
précisément l’ennemi ! Mais ne perdons pas de temps, et signalons dès
maintenant les articles surnageant dans cet océan de médiocrité : en
premier lieu, peut-être, cette analyse convaincante du personnage de Véronique
dans Le Curé de village. Patrick
Berthier, qui signe cet article, s’attache de manière subtile à étudier le lien
entre catholicisme et désir à travers les métamorphoses physiques successives
de Véronique (ses traces de petite vérole disparaissent comme par magie dans
l’acte de pénitence). Son étude se situe dans le prolongement des travaux les
plus neufs et les plus stimulants sur les romans de Balzac, dont L’Éros romantique (1997) de Pierre
Laforgue livre le meilleur exemple. Il faut signaler également l’article très
informé de Stéphane Vachon (prélude à une publication future), qui porte sur la
réception des romans de jeunesse de Balzac (publiés sous pseudonyme), œuvres
que l’auteur qualifiait lui-même de « cochonneries littéraires ». On
y apprend que, contrairement à ce qu’on (Barbéris) avait prétendu, ces romans
n’ont pas paru dans l’indifférence générale, mais ont suscité un nombre
important d’articles et de notices, que Stéphane Vachon met en relation avec la
problématique obsédante, durant les années 1822-1824, de la littérature frénétique (terme, rappelons-le, inventé
par Nodier). Dans la rubrique « Sources et documents », on lira
l’article de Mariolina Bongiovani-Bertini, qui, pour la première fois, met en
relation un fragment méconnu de La Femme
de trente ans intitulé « Rendez-vous » (publié dans La Revue des Deux-Mondes d’octobre
1831), avec le drame romantique d’Alexandre Dumas, Anthony, représenté pour la première fois le 3 mai 1831. Les
nombreux parallélismes relevés montrent que Balzac suit de très près (comme
Vigny d’ailleurs) ce qui se passe au théâtre et s’inspire de situations
dramatiques pour construire ses scènes de roman. Mariolina Bongiovani-Bertini
achève son article en livrant cette réflexion, qui bouscule la question (éculée
et écœurante) du « réalisme balzacien » : « Balzac semble
vouloir suggérer que l’univers du drame, et même du mélodrame, avec ses
tensions exaspérées, ses conflits insolubles, n’est pas aussi loin de la vie
réelle que veulent le croire les partisans d’une littérature idyllique et les
adeptes un peu bornés du sens commun ». Ces deux articles mis à part, pas
grand-chose à se mettre sous la dent dans cette Année balzacienne, si ce n’est, peut-être, le texte de Max Andréoli
(« Aristocratie et Médiocratie dans les “Scènes de la vie
politique” »), qui revient une nouvelle fois sur le délicat problème de la
pensée politique de Balzac, et « Le Boudoir balzacien » de Michel
Delon, qui établit une comparaison piquante entre l’architecture des boudoirs
du XVIIIe siècle et celui décrit par Balzac dans La Fille aux yeux d’or. Pour le reste,
il suffit de se reporter à la table des matières et d’apprécier son désir de
lecture d’articles dont les titres exsudent déjà l’ennui : « L’image
du médecin dans le “cycle Hubert” », « La vision de l’église
catholique dans “Une Ténébreuse affaire” », « L’élection en province
vue par Balzac dans les “Scènes de la vie politique” ». Un titre a bien
failli retenir notre attention : « Le
rouge et le noir dans “la Peau de chagrin” ». Nous étions pressé de
savoir ce qu’Anne-Marie Lefebvre dirait sur le rapport entre ces deux romans de
l’année 1830. Hélas ! les petites capitales sont trompeuses, car cet
article, loin d’évoquer Le Rouge et le
noir de Stendhal, ne parle que des couleurs – le
rouge et le noir – dans l’œuvre de Balzac ! « La symbolique
des couleurs dans La Peau de chagrin »
est un beau sujet pour un mémoire de maîtrise, mais ce thème a-t-il sa place
dans une revue comme L’Année balzacienne ?
Ne devrait pas non plus y figurer l’article d’Anne Besson-Morel, qui réussit
l’exploit de ne pratiquement jamais parler de Balzac (« Presse enfantine
et courrier des lecteurs à l’époque de Balzac »). La revue se termine sur
des bibliographies exhaustives (« Année 1996 », « Balzac à
l’étranger », « Balzac au Danemark ») et sur la rubrique des
comptes rendus.
Colette. Cahiers Colette n° 21, 1999, « Mes
compagnons, mes frères » (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520
Saint-Sauveur-en-Puisaye). Ce bulletin est davantage un petit livre, soigné,
aux pages douces, bleu pastel. Il est consacré aux « compagnons » de
Colette : ceux-là sont les enfants de la balle, les artistes qui lui
apprirent l’indépendance. Il fallait au moins, outre de nombreux inédits de
Colette critique de théâtre (lettres échangées avec Edouard Bourdet et
articles, réunis en table), un recueil de témoignages de ses
« frères » par-delà les années, de Jean Marais à Brigitte Bardot, en
passant par Violette Leduc. La dernière partie de ces Cahiers est constituée d’études stylistiques et narratologiques
plus traditionnelles (comme « Chéri
ou le “je” surmonté » d’Anne Poskin), de comptes rendus et d’éléments de
bibliographie (thèses et études américaines). L’année 1999 a remis Colette sous
les feux de la rampe, avec la parution de sa biographie par Claude Pichois et
Alain Brunet (compte rendu de Michel Mercier dans ces Cahiers Colette). Les Varia
présentent des textes de collégiens en visite en Puisaye, eux-mêmes nouveaux
artistes de music-hall :
Nous nous baladions à
Saint-Sauveur,
Le cœur ouvert à l’inconnu,
Quand tout à coup nous vîmes
Colette dans une robe blanche.
Elle écrivait dans un jardin
rempli de fleurs et de sapins,
Avec Maurice, son mari qui
l’aimait vraiment.
(chanson composée par
Christophe, David, Hamid, Ludovic, Nordine)
Dumas. Cahiers Alexandre Dumas, n° 26, 1999, Alexandre Dumas, de conférence en conférence (Société des Amis
d’Alexandre Dumas, Château de Monte-Cristo, 1 avenue du Président Kennedy,
78560 Le Port-Marly). Les conférences inédites données par Alexandre Dumas
entre décembre 1864 et avril 1866 sont rassemblées dans cette livraison,
précédées de leur calendrier précis et suivies de leurs échos dans la presse et
dans les correspondances officielles et privées. L’humeur de l’époque était à
l’instruction publique et populaire, prémices de l’idée d’une instruction
obligatoire, comme C. Schopp le montre dans son Avant-propos. À Paris comme en province, on se pressait pour
écouter l’illustre écrivain commémorer avec émotion une époque qui
s’émerveillait de son récent passé napoléonien. Le XIXe siècle fut
un « siècle d’appréciation », comme le prétend Dumas avec cette
« parole émue » et cet « entrain » qui frappèrent
unanimement les témoins. De conférence en
conférence… ou plutôt de causerie en confidence, Dumas détache des passages
entiers de ses Mémoires et de ses
récits de voyage pour coudre ensemble une série de « faits
personnels » criblés d’ellipses et de renvois aux textes sources, au point
parfois d’interrompre le plaisir et le fil de la lecture. Mais au souvenir de
son père, héros inconnu de la campagne d’Égypte – auquel le fils
donne rendez-vous avec l’Histoire comme pour en faire un personnage de ses
romans –, Dumas mêle des récits passionnants comme les répétitions d’Hernani, qui complètent les pages
célèbres de l’Histoire du Romantisme
de Gautier.
Gide. Bulletin des amis d’André Gide n° 125, janvier 2000, Gide et Marc à Cambridge, 1918 (La
Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Comme son titre l’indique, une
livraison largement consacrée à l’été que Gide et son « neveu » Marc
Allégret passèrent outre-Manche en 1918. Dans ce moment de bonheur, Gide
n’écrit guère, et c’est à partir des notes prises par son amant (cauchemar
orthographique) que D. Steel et D. Durosay s’attachent à retracer les moments
solaires et paisibles d’un séjour rythmé de promenades, de baignades dans la
Granta, de courts voyages à Londres ou en Écosse, et de multiples rencontres
humaines, où Gide est séduit autant qu’il séduit. Le couple rencontre, parmi
les universitaires, des cercles érudits et souvent favorables à
l’homosexualité, plusieurs membres de Bloomsbury, Joseph Conrad, la famille
Strachey, Roger Fry, etc. S’ils semblent parfois trop anecdotiques, ces
articles éclairent certaines pages du Journal.
Leurs auteurs proposent un recensement précis des contacts de Gide et essayent
d’évaluer, de part et d’autre, la portée de ces échanges. On mesure ainsi
l’influence du pacifisme de Fry sur la pensée politique du romancier et
l’importance des liens de traduction qui se mettent en place. Dans une mise au
point sur les rapports de Gide et Wilde autour de la question homosexuelle, D.
Durosay, encore, revient sur la « stratégie » d’aveu collectif
progressif que le Français prôna par opposition à l’expérience de l’Irlandais.
En coda, deux articles évoquent certains correspondants italiens et allemands
de Gide, rappelant ainsi la dimension plus largement européenne de l’écrivain.
Mallarmé. Bulletin des Amis de Stéphane Mallarmé n° 1, été 1999 (Musée
Mallarmé, 4 quai Mallarmé, 77870 Vulaines-sur-Seine). Ce bulletin, dont l’editor est Gordon Millan, contient
plusieurs rubriques informatives : les manifestations du centenaire, les
thèses en préparation ou récemment terminées, les éditions en cours et les
études à paraître ou en préparation, enfin les publications récentes. La
présentation est un peu rudimentaire : dix pages dactylographiées,
photocopiées et maintenues ensemble par une agrafe.
Mirbeau. Cahiers Octave Mirbeau n° 7, 2000 (10 bis rue André-Gautier, 49000
Angers). Tout n’avait donc pas été dit dans la grande biographie de Mirbeau que
l’on doit à Jean-François Nivet et P. Michel (Octave Mirbeau ou l’imprécateur au cœur fidèle, 1990) ? La
quatrième de couverture de la présente livraison des Cahiers Mirbeau annonce la réédition de quinze romans de Mirbeau,
« dont cinq inconnus ». Il s’agit de Guerre et paix, Les Misérables, Le
Grand Meaulnes, La Valise en carton et Vipère
au poing, tous titres que Mirbeau
publia sous pseudonyme.
Naturalisme. Les Cahiers naturalistes, fascicule hors
série, 1998 ; n° 73, 1999 (Société littéraire des Amis d’Émile Zola, BP 12, 77580
Villiers-sur-Morin). Bienheureux Zoliens qui disposent d’un pareil
organe, à la fois éclectique et savant, dévoué et ouvert, et bien représentatif
d’un vaste milieu de recherche où se côtoient
paisiblement – semble-t-il – les amateurs et les
professionnels, les théoriciens et les archivistes, les Français et les
autres ! La livraison de 1999 regroupe des correspondances inédites, un
dossier d’articles sur les « Figures du féminin », des varia, des comptes rendus et les
différentes chroniques habituelles. Alain Pagès dit sobrement des choses
importantes dans « Le Discours de la correspondance » qui ouvre le
volume, par exemple que « la meilleure façon d’écrire l’histoire
littéraire du mouvement naturaliste dans la seconde moitié du XIXe
siècle consiste sans doute à annoter une correspondance aussi riche que l’est
celle d’Émile Zola ». Intérêt esthétique et intérêt historique y marchent
de conserve, en permettant d’étudier simultanément la genèse de l’œuvre, sans
cesse discutée, mais aussi sa réception, car « elle recueille l’actualité
immédiate, la commente, promène un miroir sur l’agitation contemporaine ».
En bref : « la série ordonnée des faits quotidiens conduit à la
maîtrise d’un univers social ». Les correspondances inédites réunies dans
ce volume contribuent à asseoir cette perspective : lettres à Édouard
Montagne autour de la Société des Gens de Lettres, à Isaac Pavlovsky, à
Bourget, etc. Les lettres d’Alexandrine E.-Zola à Marcel Battiliat ne sont pas
inintéressantes, mais bien des lecteurs préféreront celles de Céard à Gabriel
Thyébault, parce qu’ils y trouveront un reportage assez poignant sur les
derniers jours et sur l’agonie de Huysmans. De leur côté, les articles
regroupés sous le titre de « Figures du féminin » offrent un peu de
tout, entre autres des élucubrations sur la relation (ou sur l’absence de)
entre Chateaubriand et Zola à partir du rapport René / Renée (« c’est a priori un dialogue de sourds que je
veux faire surgir » affirme l’auteur : on ne saurait mieux
dire) ; un essai post-derridien sur Le
Docteur Pascal, etc. Un article s’efforce de prouver que le modèle de
Manet, Victorine Meurent, figure parmi les sources de Nana – ce qui sera plus utile aux amateurs de Manet qu’à
ceux de Zola. Une note fait sursauter, qui situe Nina de Callias au rang des « cocottes
peintes ou dessinées par Manet » : on ne peut que conseiller à
l’auteur d’aller voir d’urgence l’exposition du Musée d’Orsay sur la dame aux
éventails. Autre article curieux, consacré cette fois, non à Zola, mais à la
« mystérieuse dame en gris de Guy de Maupassant » : l’auteur s’y
ingénie à évoquer la mère des trois enfants de Maupassant, qu’il identifie à
une nommée Joséphine Litzelmann, mais il n’est pas certain que tous les
lecteurs seront convaincus par l’argumentation probabiliste de N. Benhamou. À
noter aussi l’article d’I. Delamotte sur « La place de Charcot dans
la documentation médicale d’E. Zola » et celui de Y. Mortazavi sur Zola
dans La Chronique médicale de
Cabanès. On retiendra également l’inventaire étonnant des parodies du Naturalisme
dressé par Catherine Dousteyssier, de la prose aux chansons, en passant par les
« vaudevilles, guignolades, bouffonneries et autres rigolades ». Le
fascicule hors série sur le centenaire de J’accuse
sacrifie à un rituel en rassemblant divers discours officiels, avec
reproductions de photos. H. Mitterand a évidemment raison, dans sa
présentation, de souligner le sens de cet engagement des plus hauts personnages
de l’État au moment où la France « refait le procès du gouvernement et de
la haute administration de Vichy ». Il reste qu’on trouvera quelques
occasions de divertissement – en attendant que de futurs historiens
en fassent des thèses – à la lecture des allocutions officielles de
Chirac, Trautmann, Jospin, Fabius, etc., et l’on aimerait savoir qui a tenu la
plume des uns et des autres dans ces solennelles circonstances. Précisons que
les Cahiers naturalistes viennent de
s’installer sur le web où ils présentent les tables des matières des numéros
passés, une rubrique complète sur l’actualité zolienne, un « catalogue
raisonné » des œuvres, des « conseils bibliographiques » pour
les débutants, assortis de comptes rendus d’ouvrages récents, d’une biographie
succincte, ainsi que des renvois à différents sites d’études zoliennes.
’Pataphysique. Magazine littéraire n° 388, juin 2000, « La Pataphysique,
Histoire d’une société très secrète ». Livraison bien intéressante, et
bien gidouillée, avec ce dossier sur la ’Pataphysique et les contributions de
Paul Braffort, François Caradec, Jean-Paul Morel, Michel Décaudin, Claude
Rameil, Marc Lapprand, Pierre Bazantay. En fac-similé, le Calendrier perpétuel de la ’Pataphysique. Une question aux satrapes
et aux dataires du Collège de ’Pataphysique : est-il permis de considérer
le J moins … qui scintilla durant une année sur la tour Eiffel comme le plus
bel écrit pataphysique de l’année 1999 ? Dans le même numéro du Magazine : une chronique de
Maupassant inédite en volume, présentée par Jacques Bienvenu : « Sur
les nuages », parue dans La Lecture du
25 juillet 1888.
Philippe
(Charles-Louis).
Les Amis de Charles-Louis Philippe,
n° 55, 1999 (Association des Amis de Ch.-L. Philippe, La Tour, 03350 Cérilly).
Ce bulletin est essentiellement consacré à l’étude de deux manuscrits de
l’écrivain : La Mère et l’enfant
et Marie Donadieu (curieusement, les
deux articles en question ne sont pas signés : sans doute s’agit-il de
David Roe, rédacteur du bulletin). Pour le premier, se trouvent retracées, avec
une grande précision documentaire, toute la genèse et la composition du livre,
avec, en appendice, deux chapitres écartés par l’auteur. Le second article
analyse les variantes et corrections figurant dans le manuscrit de Marie Donadieu conservé à la Médiathèque
de Vichy. Signalons aussi un article reproduisant une lettre (non inédite) de
la mère de Philippe à Fargue, le remerciant pour sa préface à Charles Blanchard. Précisons à l’auteur
que l’autographe provient du Dr Ludo Van Bogaert (vente Simonson, Bruxelles, 16
mai 1998, n° 62), dont une petite partie de l’admirable collection fut ce
jour-là mise aux enchères, de nombreux lots en étant retirés sur-le-champ à la
demande de la Bibliothèque Royale qui en avait reçu le legs. La longue et belle
préface de Fargue à ce livre – posthume – écrit par
Philippe sur son propre père donne à penser que le poète, si lié d’amitié avec
le romancier, dut, en l’écrivant, se souvenir de la mort de son propre père,
Léon Fargue, qu’il avait tragiquement perdu quelques mois avant d’enterrer
Philippe.
Poulaille. Cahiers
Henry Poulaille n° 8-9, 2000, Découvrons
Louis Nazzi (Association des Amis d’Henry Poulaille, 85 rue de Reuilly,
75012 Paris). Ce Cahier rend un
hommage plus que mérité à un oublié, auteur de nombreux textes et articles
jamais réunis en volume : Louis Nazzi (1884-1913). Henry Poulaille avait formé
le projet d’éditer les oeuvres de « ce précurseur de la littérature prolétarienne »
qui disparut à l’âge de vingt-neuf ans. Après un numéro de Plein Chant en 1976, ce dossier, grâce aux soins d’Edmond Thomas,
Patrick Ramseyer et Jean Rière, est l’occasion d’une authentique découverte.
Critique littéraire plein de lucidité, revuiste (Montmartre, Sincérité), écrivain, Nazzi offre l’exemple d’un homme
guidé par l’amour de la littérature et gouverné par une éthique de la sincérité
dans un monde gendelettre pour lequel il n’avait que mépris. Le lecteur
découvrira dans ce numéro exceptionnel un éventail de ses œuvres de fiction, un
florilège d’articles critiques (Beaux-Arts, théâtre, littérature), un ensemble
de témoignages et une bibliographie très complète. « L’art, écrivait
Nazzi, ce n’est qu’une question de technique, avec beaucoup d’âme
autour » : cet écrivain n’en manqua jamais durant sa courte
existence.
Saint-John
Perse. Souffle de Perse. Revue de l’Association des
Amis de la Fondation Saint-John-Perse,
n° 9, janvier 2000 (Fondation Saint-John Perse, Cité du livre, 8/10 rue des
Allumettes, 13098 Aix-en-Provence Cedex 2). Deux bibliographies
précieuses : une liste des publications récentes liées à Perse et un
inventaire descriptif des ouvrages du fonds philosophique de la bibliothèque du
poète. Parmi une dizaine d’articles, on lira avec intérêt les pages de C.
Prinderre et J. Urian-Kopenhagen sur les intertextes ésotériques et bibliques
de l’œuvre, et surtout les commentaires d’Esa Hartmann sur la genèse de la
traduction anglaise d’Amers, dans
laquelle les corrections apportées par Perse, qui participa à l’entreprise,
sont analysées comme autant d’informations possibles sur une poétique à la fois
singulière et en quête d’universalité. La plupart des autres contributions
s’attachent à des points très précis de l’œuvre pour montrer, tantôt que Perse
a biaisé les données chronologiques et biographiques pour construire à sa guise
le récit de son aventure poétique (en particulier pour l’édition de la
Pléiade), tantôt qu’il a eu recours à des sources scientifiques (ici
ornithologiques) pour enrichir ou vérifier ses références au monde, dans un
rapport problématique au réel et au savoir. On regrette un manque d’allant dans
ces articles, car, bien qu’ils reprennent, au fond, une même démonstration, ni
individuellement ni dans leur ensemble ils ne semblent articuler leur érudition
à une réflexion qui aurait pu creuser ces constats assez attendus.
Heureusement, la fondation et sa revue sont actives et la liste des projets en
cours laisse espérer des livraisons plus enlevées de ce Souffle de Perse.
Soupault. Cahiers Philippe Soupault n°
3, 2000 (Association des Amis de Philippe Soupault, 11 rue Ledru-Rollin, 47000
Agen). Nelly Kaplan a accordé à François Martinet, directeur de publication de
ces Cahiers, quatre entretiens au
cours desquels elle s’est confiée sur sa jeunesse et sur ses relations avec
Soupault, Breton et Abel Gance. Dieu qu’elle est belle sur la photo de 1956
reproduite à la page
41 ! Les vieux Surréalistes
d’avant le viagra n’avaient pas tort de lui trouver des allures de panthère.
Également au sommaire de ces Cahiers :
le témoignage de Bernard Morlino, auteur de Philippe
Soupault, qui êtes vous ? (1987), la réédition de « L’Ombre de
l’Ombre », texte de Soupault paru dans La
Révolution surréaliste du 1er décembre 1924, des poèmes inédits
de Nelly Kaplan, deux études sur Le Nègre
de Soupault. À la fin de cette
troisième livraison des Cahiers Soupault,
une critique acerbe – le mot est faible – de l’édition
Gallimard de 1997 des Dernières nuits à
Paris et de la préface de Claude Leroy, « l’un des pires détracteurs
de Philippe Soupault […] M. Leroy méprise tout autant le texte que l’auteur.
[…] un exemple assez intéressant de cécité intellectuelle. Il mérite donc
l’attention de ceux qu’intéressent les phénomènes de vides spirituels.
[…] M. Leroy a trouvé là une recette infaillible pour écrire pour ne rien
dire. » Peu de chances que l’on surprenne Claude Leroy et l’auteur de ce
compte rendu caustique en train de trinquer fraternellement pendant une des
dernières nuits de Paris.
Verne. Bulletin de la Société Jules Verne n° 132, 4ème trimestre 1999 (29,
chemin de Saint-Prix, 95250 Beauchamp). Le capitaine Nemo contre Tintin ?
Selon les Actualités de Jules Verne de
ce bulletin, Hergé aurait utilisé des illustrations des Voyages extraordinaires dans certains de ses albums. L’article du
vernien Robert Pourvoyeur rapportant ce fait ayant été vaguement caviardé, sans
l’accord de son auteur, dans le numéro 29 de la Revue des Amis d’Hergé, voici le retour de bâton de Robur le Conquérant :
Tintin, selon Hergé, serait
né en 1929 « en cinq minutes ». Un amateur suisse a retrouvé un album
de Benjamin Rabier, le célèbre illustrateur, intitulé Tintin-Lupin (1898), dont le héros, le jeune Tintin, porteur, lui
aussi d’une houppette et de pantalons de golf, accompagné d’un petit chien,
pourrait bien être à l’origine de cette inspiration (Le Matin, quotidien romand, du dimanche 21 février 1999, p. 47).
Dans la même livraison : Jules Verne dans le
livre de Dominique Lejeune, Les Sociétés
de géographie en France au XIXe siècle, paru en 1993 :
« De la re-création vernienne au système rousselien » par Samuel
Sadaune ; étude sur le Paris au XXe
siècle de Verne par Michaël Lacroix ; « Jules Verne et
Casanova » ; « Les Souvenirs de Félix Duquesnel ». Un
message personnel aux rédacteurs de ce Bulletin
de la Société Jules Verne : l’un d’eux aurait-il une copie du film de
Karel Zelman, Une Invention diabolique (1958),
adapté de Face au drapeau, assurément
un des meilleurs tirés de l’œuvre de Verne ? S’il la glisse dans une
enveloppe libellée à l’adresse d’Histoires
littéraires, la revue transmettra.
[Notices de Jean-Pierre Goldenstein, Vincent Laisney, Jean-Jacques
Lefrère, Hugues Marchal, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, Jean-Didier
Wagneur, etc.]
Livres reçus
Bas-bleus. Rachel Sauvé, De l’Éloge à l’exclusion. Les femmes auteurs
et leurs préfaciers au XIXe siècle (Presses universitaires de
Vincennes, coll. « Culture et Société », 2000, 249 p., 150 F). L’Anthologie des préfaces de romans français
du XIXe siècle présentée par H. Gershman et K. Whitworth remonte
à trente-cinq ans pour sa première version américaine et à vingt-huit ans pour
sa deuxième version française. Depuis, une vaste archive
rassemblée par Claude Duchet s’était longuement promenée entre la rue d’Ulm et
l’Université de Toronto au gré de projets de recherche plus ou moins inaboutis.
Il était donc temps que quelqu’un se décide à y regarder d’un peu plus près.
Cependant, entre les années soixante et la fin du vingtième siècle,
inévitablement le regard a changé et les intérêts d’une génération pour les
questions d’esthétique romanesque ou de sociologie ont cédé la place à des
curiosités d’une autre nature : une certaine sociocritique et le
féminisme, entre autres, sont passés par là. De sorte que, lorsque Rachel Sauvé
a repris le dossier – encore élargi par ses soins – pour y
puiser la matière d’une thèse de doctorat, elle devait nécessairement y
découvrir des choses inaperçues avant elle. En premier lieu, un nouveau critère
est entré en jeu pour opérer la collecte du matériau primaire, car il ne
s’agissait plus seulement d’examiner des préfaces à des œuvres romanesques en
général. Ces œuvres : 1) devaient être des œuvres de femmes ; 2)
ces préfaces devaient être signées par un écrivain distinct de l’auteur des
œuvres elles-mêmes (« préfaces allographes » et non pas
« autographes »). C’est bien sûr ce qui fait tout l’intérêt de la démarche,
puisqu’elle greffe à une étude du « genre préfaciel » une analyse des
rapports plutôt compliqués, mais hautement significatifs, entre des préfaciers
généralement masculins et des auteurs tous traités en gros de la même façon,
car féminins. Les études de Christine Planté (La Petite sœur de Balzac) avaient balisé la problématique ;
celle de Rachel Sauvé permet d’aller très loin dans l’archéologie du cliché de
la « femme-auteur », si présent à travers tout le 19e
siècle. Les deux cent dix préfaces qu’elle a réunies constituent beaucoup plus
qu’un simple échantillonnage et permettent de fonder des observations
persuasives, souvent très techniques, fondées sur l’analyse du discours. Elles
permettent aussi (c’est peut-être l’objectif principal) de remettre avec force
l’accent sur la qualité d’auteur de
nombre de ces femmes, nullement réductibles au stéréotype méprisant qui les a
si longtemps étiquetées de manière indistincte pour mieux les disqualifier en
bloc. Comme l’observe Rachel Sauvé, la période est favorable : l’auteur qu’on avait tenu pour mort
pendant une génération est à nouveau plus vivant que jamais. Qu’il soit si
souvent une femme sera une surprise pour certains. Pour aller jusqu’au bout des
conséquences de ce travail de pionnier, il reste maintenant à produire une
nouvelle anthologie aussi complète que possible, afin que d’autres puissent
regarder de près, à leur tour, toute cette archive négligée. Souhaitons à
Rachel Sauvé de pouvoir y travailler, en espérant qu’elle se sentira libre de
ne pas trop insister sur des analyses rhétoriques comme celles de son cinquième
chapitre qui, à coups de lexis, taxis et dictum sans doute indispensables à la légitimité universitaire,
décourageront bien des lecteurs de ce livre qui en mériterait beaucoup.
L’ouvrage s’accompagne de la bibliographie complète des préfaces examinées,
ainsi que d’un index des noms propres et des notions mises en œuvre.
Cabinets de
lecture. Françoise
Parent-Lardeur, Lire à Paris. Les
cabinets de lecture à Paris au temps de Balzac (Éditions de l’École des
Hautes-Études en sciences sociales, 1999, 300 p., 190 F). En pleine polémique
du prêt bibliothèque payant
« pour respecter les droits des auteurs » (selon les termes mêmes de
Mathieu Lindon, inspirateur de cette querelle), il est amusant de lire sous la
plume de Balzac, puis d’Alphonse Karr, les mêmes revendications alarmistes,
mais à propos, cette fois, de la multiplication formidable des cabinets de
lecture en 1830 : « Le pauvre libraire français vend à grand peine à
un millier de misérables cabinets de lecture, qui tuent notre
littérature » ; « Qu’un ouvrage ait un grand succès auprès du
public, il s’en vendra à peine 300 exemplaires à Paris […]. Les cabinets de
lecture, qui, pour quelques sous, offrent à leurs abonnés la faculté de lire
chacune des publications qui paraissent, les dispensent d’acheter des
ouvrages. » Paradoxe de cette époque, et de la nôtre, que cette menace que
fait peser la croissance exponentielle des lecteurs de livres au livre
lui-même, et par voie de conséquence, à ses auteurs… Mais essayons de nous
souvenir : qu’est-ce donc que ces cabinets de lecture qui fleurissaient
sous la Restauration et qui disparurent ensuite complètement ? C’est ce
que nous ne savions guère, ou très vaguement, avant que F. Parent-Lardeur ne
s’emploie à faire le tour de cette question. Bel exploit, disons-le au passage,
à considérer l’absence presque complète d’études sur le sujet à l’époque où
elle commençait son enquête, et surtout la rareté des documents sources. Il
fallait avoir le temps illimité – ou presque – qu’offre une
étude doctorale pour se lancer dans une telle entreprise. Il fallait aussi
avoir le courage de collecter un par un les catalogues des cabinets de lecture,
d’éplucher les multiples journaux de l’époque et de fouiller dans les dossiers
des Archives nationales et de la police. Les cabinets de lecture, donc, sont
des établissements où le parisien (les provinciaux en sont pratiquement privés)
peut, à toute heure du jour et pour quelques sous, se plonger dans la lecture
des quotidiens ou emprunter le dernier roman à la mode. Il y a une grande table
ronde au centre, des banquettes confortables contre les murs et
surtout – explication un rien triviale mais solide – un
poêle qui chauffe à plein tube et dont les vapeurs se mêlent à celles des
fumeurs concentrés. Les jours de grand froid, les désœuvrés sont nombreux à
s’affaler sur la table et à guetter le moment où le bourgeois lâchera enfin son
Constitutionnel. Les femmes, clientes
assidues des cabinets, envoient leur cuisinière emprunter – car on
peut aussi louer les livres – Le
Solitaire, que cette dernière lira en
cachette avant de le remettre à sa patronne. C’est une véritable « rage de
lecture » qui s’empare de la capitale durant ces années. Des cabinets
s’ouvrent à tous les coins de rue : il en existe de toutes sortes, de très
luxueux, installés au premier étage des palais (on les appelle
« cercle » ou « salon littéraire » car on peut aussi y
boire, jouer et chanter), de très miséreux, installés en plein vent sous les
arcades de l’Odéon ou dans l’allée d’un jardin. On en trouve aussi dans les
boutiques des libraires, qui peuvent ainsi contrôler au jour le jour les titres
les plus prisés et réviser leur politique éditoriale. Tout cela, que Balzac
évoquait déjà dans Illusions perdues,
F. Parent-Lardeur le rend très bien au fil de ses pages, en définissant
exactement la place du cabinet de lecture dans la chaîne du livre
(production/diffusion), en établissant une typologie des lecteurs (majorité de
bourgeois, très peu d’ouvriers), en dessinant une carte des emplacements des
cabinets de lecture (grosse concentration au Palais-royal et dans le Quartier
latin), etc. Bien sûr, il ne faut pas s’attendre à trouver dans ce livre une
liberté d’approche équivalente à celle de la célèbre collection de la
« Vie quotidienne » : c’est un livre de sociologie, qui met exactement en application le principe des sciences humaines : il y a donc des
graphiques de répartition, des cartes avec des légendes, des diagrammes
compliqués, des tableaux à plusieurs colonnes, des schémas avec des flèches, et
surtout des chiffres, beaucoup de chiffres, en valeur absolue, en pourcentage,
en proportion, etc. L’exposé a des prétentions scientifiques qui agacent
légèrement, d’autant que l’auteur ne fait pas preuve de la plus grande élégance
quand elle expose ses méthodes : les prolégomènes où l’on dit ce que l’on
va faire et comment, etc., prennent quelquefois plus de place que l’étude
elle-même (le chapitre « Leçons d’un échec » explique en long et en
large pourquoi la méthode choisie et suivie dans les pages précédentes n’est
finalement pas satisfaisante et qu’il faut en changer !). Comme souvent
dans ce cas, le contraste est grand entre le discours théorique et l’exposé
simple des faits qui le suit. Nous préférons pour notre part cette seconde
phase, où tout un monde passionnant se déploie sous nos yeux : nous
pourrions citer, par exemple, l’histoire très balzacienne de cet ancien
capitaine de cavalerie en retraite, nommé Chabert, âgé de cinquante-deux ans,
qui ouvre avec sa femme un cabinet de lecture en 1829… En terme de
scientificité ou d’exactitude épistémologique, le livre n’est du reste pas
exempt de reproches. Bien que cela soit signalé en note à plusieurs reprises,
tous les calculs – pourcentages, répartitions, cartes, etc. – se
fondent sur des données fragiles et finalement très aléatoires : de l’aveu
même de l’auteur, quatre-vingt catalogues retrouvés,
étant entendu qu’il en existe beaucoup d’autres ignorés. Surtout, on ne
comprend pas pourquoi cette étude « revue et corrigée » (de l’édition
de 81) laisse intactes un certain nombre d’informations manifestement périmées
sans prendre le soin de les réactualiser. On lit ainsi dans une note
qu’« il y aurait actuellement
[nous soulignons] en France 24 000 magasins vendant des livres, dont 1000 à
1500 seulement considérés comme réellement des librairies (Le Monde, 18 novembre 1977). »
Il aurait aussi fallu profiter de cette révision pour enlever certaines
coquilles gênantes (romandière pour
romancière), corriger quelques fautes de syntaxe (le subjonctif après la
conjonction de subordination « après que » ; « tandis
que » en début de paragraphe), et surtout, grave lacune, joindre un index
en fin de volume. Mais cessons de chicaner, ce livre mérite sa place dans les
cabinets de lecture modernes.
Courbet. Christine Sagnier, Courbet. Un Émeutier au Salon (Séguier,
2000, 240 p., 125 F). Elle a bien raison, Christine Sagnier, de nous faire
savoir qu’elle désapprouve la préfacicule à gros sabots insérée à son insu par
son éditeur en tête de cet ouvrage ! Mais c’est aussi qu’il fallait bien
commencer d’une quelconque façon, puisque l’auteur n’a pas jugé bon
d’introduire son propos, projetant d’emblée le lecteur dans un « Courbet
face à la presse » non dénué d’intérêt mais aux objectifs des plus flous.
Le flou est d’ailleurs le trait principal de cet ouvrage, dépourvu de
problématique et mal conçu. La désorganisation de l’ensemble alimente une forte
impression de redites (le premier chapitre « Courbet et la presse »,
déjà chronologique, désamorce en partie l’intérêt du long chapitre
« Évolution critique de 1848 à 1870 »). L’approche très superficielle
déçoit, l’auteur croyant analyser la réception de l’œuvre en juxtaposant des
extraits de commentaires de journalistes par ailleurs répartis bien proprement
en deux groupes opposés – adjuvants et opposants –, le tout sans mise
en contexte ni réflexion ne fût-ce qu’historique (on voudra bien ne pas
accepter comme donnant un cadre historique une phrase comme « Esthétique
et politique sont intimement liées. Une réalité dont le XIXe siècle
n’est pas épargné [sic] »). Effet logique de cette absence de
méthode : l’inconséquence. En parvenant enfin au chapitre IV consacré au
« combat réaliste », on découvre des prises de position critiques
pro-réalistes soigneusement tenues en réserve jusqu’alors par l’auteur
soucieuse de se garder une poire pour la soif, quand elles auraient été les
bienvenues dans le chapitre précédent consacré à la presse… Et pourquoi,
d’ailleurs, s’intéresser au débat réaliste après le duel entre la critique et
Courbet, comme si ce dernier ne s’insérait pas justement dans ce cadre ?
On verse à partir de là dans le résumé pour manuels, avec leurs thèmes binaires
(idéalisme/réalisme, vérité/imagination, et plus loin le beau/le laid, le
général/le particulier, le tout en une page ou deux). Les choses sont si
simples dans ce texte, avec ses bons modernes d’un côté, ses rétrogrades à
œillères de l’autre ! Ne peut-on appréhender les opposants à Courbet que
sous l’angle du conservatisme, et les revirements de certains critiques que
comme des allers-retours entre lumières et ténèbres ? Et plus gravement,
est-il réellement possible et pertinent d’examiner le rapport entre art et
bourgeoisie en passant sous silence tout un débat déjà ancien, incluant le
salon de 1846 de Baudelaire ? On a compris qu’on ne trouvera pas dans cet
ouvrage de grandes synthèses ni de larges réflexions ; sa lecture n’est
cependant pas à dédaigner, tant pour la quantité d’informations brassée que
pour la qualité du portrait d’un peintre atypique, sûr de sa valeur et d’une
lucidité admirable quant aux ressorts de la notoriété artistique à son époque.
Critique. Sylvie Patron, Critique 1946-1996. Une Encyclopédie de
l’esprit moderne (Éditions de l’IMEC, 1999, 459 p., 250 F).
Quand on regardera les choses avec un peu de recul, quelles seront les revues
qui paraîtront avoir vraiment façonné la seconde moitié du 20e
siècle ? Posée il y a dix ou vingt ans, la question aurait conduit à des
réponses sans surprise : Les Temps
Modernes et Esprit dans le
domaine des idées, encore un peu la NRF
(déjà très mal en point) et Tel Quel
dans celui de la littérature – et voilà tout. Il n’est pas nécessaire
d’être prophète pour avancer qu’on dira bientôt : seules deux revues ont
su vraiment coller à ce qui se révélait de plus inventif et de plus libre dans
ce demi-siècle foisonnant : Les
Lettres Nouvelles en littérature, Critique
dans les idées. Comme par hasard, ce fut le fait de deux personnalités à part,
profondément différentes, mais dont les goûts, les amitiés, les curiosités et
les convictions ont leurs origines dans les combats de
l’entre-deux-guerres : Maurice Nadeau et Jean Piel. Les Lettres Nouvelles n’ont pas encore eu l’étude qu’elles
méritent, mais l’ouvrage remarquable que Sylvie Patron consacre à Critique montre la voie en abordant
simultanément sous divers angles l’étude d’un même objet : histoire au
sens et avec les méthodes des récents historiens du livre ; sociologie de
l’institution éditoriale ; analyse minutieuse de ce qui construit une
mécanique intellectuelle ; étude des stratégies personnelles des
principaux acteurs ; examen des problématiques mises en jeu, etc.
L’ensemble constitue un excellent dossier historiographique. Ce qui fut d’abord
une thèse – bravo à Francis Marmande pour l’avoir encouragée – est
devenu un monument d’histoire du temps présent. On y trouvera ce qu’on aimerait
trouver dans tous les ouvrages consacrés à des revues : une chronologie,
une histoire de sa formation et des modes de fonctionnement de groupe (sans
dissimuler des aspects comme la « fiction du comité »), un recensement
des problématiques centrales qui l’ont occupée, un examen de ses conditions
matérielles d’existence ainsi que de la réception qu’elle a obtenue. Le tout
complété par des documents, une liste des numéros spéciaux, une bibliographie
étendue (mais non exhaustive), un index des noms de personnes (un index des
titres de revues et de maisons d’édition aurait été utile). La seconde partie
tout entière peut être considérée comme une étude de la contribution de Critique à l’histoire intellectuelle de
notre époque, d’abord à propos de la critique, comme il se doit (on appréciera
de trouver ici le dossier des correspondances tournant autour de la
« nouvelle critique »), puis dans un engagement résolu dans le
« moment structuraliste », enfin dans la question de la
« théorisation » qui a dominé les années 70. L’ouvrage peut donc
prendre place à côté, entre autres, des travaux de François Dosse sur
l’histoire du Structuralisme (les pages consacrées au « structuralisme
ambigu » de Michel Serres sont excellentes). Mais l’aventure est-elle
finie et le dossier est-il bouclé ? Sylvie Patron ne se prononce pas sur
les changements intervenus depuis la mort de Jean Piel en 1996 et qui paraissent
commencer à porter fruit, mais il est clair que l’avenir de la revue dépendra
d’abord de la richesse de ce dont elle aura à rendre compte, comme l’a toujours
voulu sa vocation. L’épuisement collectif et la récession intellectuelle qui
ont suivi la période faste des années 60-70 n’ont bien sûr pas épargné Critique dans les années 80-90 –, mais
c’est la culture française en général qui a du mal à reprendre l’initiative,
comme en témoigne le vertigineux déclin de son influence dans le monde.
Peut-être aussi le temps des directeurs de revue incisifs et radicaux est-il
passé. C’est en tout cas l’un des principaux mérites du livre de Sylvie Patron
que de mettre en évidence le rôle crucial que Jean Piel, homme hors du commun,
a joué dans le destin de la revue pratiquement depuis le début. Bien qu’il
n’ait pas d’œuvre personnelle à la mesure de celle de Bataille, on comprend que
cet homme d’action – économiste et haut fonctionnaire
atypique – a été, plus que Bataille lui-même, celui qui aura vraiment
fait de Critique la revue dont
l’histoire se souviendra. Ceux qui l’ont connu ont pu apprécier sa totale
indépendance, l’acuité tranchante de son jugement, son ironie sans illusion sur
les petitesses de ceux qui peuvent avoir de grandes idées – et
savourer la liberté avec laquelle il a pu se permettre de traverser un milieu
qui n’était pas le sien mais qui l’amusait et dont il savait pourtant prendre
au sérieux les idées.
Cros. Charles
Cros, Antoine Cros, Derniers Textes savants
retrouvés, recueillis et présentés par Pierre E. Richard (1999, s.l. ni nom
d’éditeur, 97 p., tirage limité à 50 exemplaires, vraisemblablement hors
commerce, aucun prix n’étant indiqué). Ce volume, appelé à rester confidentiel,
est consacré exclusivement, comme l’indique son titre, à l’œuvre scientifique
de Charles Cros et fait donc suite aux Inédits
et documents publiés en 1992 par le même chercheur aux éditions Jacques
Brémond (Rémoulins, Gard) et à l’atelier du Gué à Villelongue d’Aude. Les
textes du poète sont au nombre de cinq, les autres étaient de son frère
Antoine, le médecin, et de collaborateurs de ce dernier, comme le baron de
Glavenas. Ils concernent, outre une notice biographique, les sourds-muets, le
télégraphe, ses recherches sur le phonographe, enfin la partie scientifique
d’un carnet de 1881-1882. La plupart de ces documents semblent provenir des
archives de l’Académie Charles Cros, encore que ce ne soit pas toujours précisé
(par exemple pour le carnet et le portrait). Bien qu’elles soient
indiscutablement à ajouter aux œuvres complètes, ces pages n’intéressent qu’une
partie des lecteurs de Charles Cros, même si elles sont souvent
« prophétiques », comme le souligne l’édition de la Pléiade. Cette
partie nécessiterait des notes techniques un peu développées qui ne figurent ni
dans les éditions Walzer-Forestier, ni dans celles de Pierre E. Richard. Mais,
à elles seules, elles n’auraient pas suffi à établir la notoriété posthume de
l’auteur du Coffret de Santal. Elles
ont en revanche un intérêt documentaire et complètent la connaissance
biographique de l’écrivain. La dernière partie, qui contient essentiellement
des textes d’Antoine Cros – lequel fut aussi
poète – apporte une précision étonnante : dans un contrat de
1888 et un brevet de 1892, il est mentionné qu’Antoine Cros, « avec la
coopération de son frère […] décédé […] est l’auteur de diverses
inventions relatives à la photographie des couleurs », même s’il s’agit
des « principes reconnus et révélés » par Charles Cros. Est-ce à dire
qu’Antoine ait cherché à s’en approprier le bénéfice ? On pourrait le
penser, car le contrat du 20 novembre 1888, qui lui alloue 32 % de droits, ne
fait pas mention des deux enfants de son frère : Guy-Charles, alors âgé de
neuf ans et mort en 1956, et René, mort à huit ans en 1898. Ajoutons que la
photographie de 1878 qui est reproduite dans le volume est certes inédite au
sens strict du terme, mais c’est pratiquement le même portrait (également par
Franck) que celui de la collection François Cros publié en 1992, le visage
étant ici tourné vers la gauche. Il reste à Pierre E. Richard à publier le
reste du « carnet de laboratoire », lequel, dit-il, renferme quelques
vers, de petits dessins – autres que ceux
reproduits ? – et surtout l’ébauche d’un drame sur lequel il ne
donne malheureusement aucune précision. S’agit-il de notes pour La Machine à changer le caractère des
femmes, Le Moine bleu ou une pièce encore inconnue ?
Flaubert. Gustave Flaubert, Carnet de voyage à Carthage, texte
établi par Claire-Marie Delavoye (Publications de l’Université de Rouen, 1999,
208 p., 120 F). On sait l’importance des voyages de Flaubert dans la
constitution d’une forme moderne de la Renaissance orientale. Le texte du Voyage en Égypte, tel qu’il a été édité,
d’après le manuscrit original, par Pierre-Marc de Biasi en 1991, le montrait
bien : précision du coup d’œil, attention aux mœurs loin de tout
« pittoresque », et surtout appréhension sensible d’un espace ouvert,
proximité imaginaire avec un lointain qui devient accueil de l’excès,
soumission à l’immensité, qui est comme le sentiment d’une profonde appartenance
au monde de l’altérité. On sait également l’importance des notes de travail, de
lecture comme de repérage, dans la constitution d’une esthétique qui voudrait
atteindre non tant l’exactitude que la densité du réel même. L’édition des Carnets de travail (par Pierre-Marc de
Biasi en 1988) a permis de comprendre les chemins d’une création vouée au
regard autant qu’à la lecture, à l’épreuve physique des trajets et des parcours
autant qu’à l’observation. Ce Carnet de
voyage à Carthage conjoint les deux dimensions : Flaubert entreprend
en effet un voyage à Carthage, après avoir passé un an à lire une centaine
d’ouvrages en préparation de son roman Salammbô
(qu’il appelle souvent et longtemps « Carthage »). Le voyage s’impose
à lui, comme le rappelle l’éditrice : « Il faut absolument que je
fasse un voyage en Afrique […]. J’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente
lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une
vingtaine de lieues pour connaître à fond les paysages que je prétends
décrire » (lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 23 janvier 1858). Il faut
que le réel réponde à l’imagination, qu’il prouve l’exactitude de celle-ci.
Claire-Marie Delavoye donne la transcription diplomatique intégrale de ce
carnet (« Carnet de voyage » n° 10, parmi les treize « Carnets
de voyage » conservés à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris),
en vis-à-vis des fac-similé des
pages, ce qui est assurément la meilleure façon de reproduire un tel texte de
notes, pour que sa vitesse, ses rythmes, ses variations, demeurent pleinement
sensibles. La relative brièveté du carnet (un « calepin en forme de
bloc » de 77 feuillets écrits recto et verso) permettait une telle formule.
L’effet est assurément plus saisissant – et plus
précis – que dans les éditions antérieures de ce texte :
extraits par Louis Bertrand dans La Revue
des deux Mondes en 1910, édition Conard de 1910, tome II des Notes de voyage, édition de René
Dumesnil, tome II des Voyages, Les
Belles Lettres, 1948, édition de Bernard Masson, Le Seuil, tome II de
« L’Intégrale », 1966, et tome XI des Œuvres complètes du Club de l’Honnête Homme, 1973. L’éditrice,
curieusement, ne cite ni Louis Bertrand, ni « l’Intégrale », dans sa
bibliographie des éditions antérieures : pourtant on peut lire ainsi
l’histoire continue de l’édition de ce texte, qui a très tôt et continûment
paru intéressant. L’édition est accompagnée de notes explicatives et d’annexes
sur les lieux, les noms, l’itinéraire (Algérie et Tunisie) et quelques
références au texte final de Salammbô.
Notes écrites au crayon et repassées à l’encre ensuite par Flaubert, à son
retour à Croisset, le texte de ces pages passe de l’indication de parcours à la
notation culinaire, du croquis (de statuette, de topographie ou de paysage) à
la simple notation spatiale, de l’étude de mœurs (brièvement, en particulier à
propos des fonctionnaires et de certaines cérémonies, mais aussi promenades
dans la Casbah à Tunis, représentations de théâtres d’ombre, etc.). Mais le
plus frappant est assurément l’effort intense dont ces notes témoignent pour
capter l’architecture des ruines (« ce devait être un palais en
terrasse ? » s’interroge Flaubert à propos des ruines près du fort de
la Marsa), mais surtout les « paysages », pour définir une position
dans l’espace, pour se placer au cœur de cet espace, comme si le sujet était à
chaque fois le centre précaire d’une disposition de l’infini : « au 1er
plan la mer que l’on surplombe, elle se continue, filant à gauche. en face le
mont Cobus … le rivage s’abaisse & la plaine un peu bosselée continue
jusqu’au Memenlif / J’ai sous mes pieds le cap de Qamart. La mer est en retrait
à droite & à gauche ». Les notes retiennent la violence du visible, et
l’intensité d’un regard qui saisit la géométrie du monde : « L’eau s’est
retirée – il reste de gdes flaques sèches couvertes de sel. Cela a
l’air de neige. / Entre les bancs de sable de Qamart apparaît avec une
brutalité inouïe comme une plaque d’indigo – le ciel bleu en paraît
pâle. Le sable est blanc Des mouettes volent magistralement ». C’est cette
précision du regard qui rend ainsi l’écriture des notes passionnante,
attachante. Elles sont l’apprentissage de la vue, qui alimentera l’écriture des
fictions.
Je. Genèses du « Je ». Manuscrits et
autobiographie, sous la direction de Philippe Lejeune et
Catherine Viollet (CNRS Éditions, coll. « Textes et Manuscrits »,
2000, 245 p., 180 F). Dans l’univers de la mode, cela s’appelle
« décliner » un produit : en long, en court, en différentes
couleurs, en variant les textures, les accessoires, etc. La griffe
« Philippe Lejeune » décline le même produit depuis une ou deux
générations avec un succès qui ne se dément pas. Dans un « paysage »
critique où les modes disparues ne se comptent plus, il est le Chanel de
l’industrie : son indémodable petit tailleur va à tout le monde. Comme
l’avait bien vu Gertrude Stein, chacun n’a plus depuis longtemps qu’une seule
envie : raconter sa vie. Nous voilà donc environnés de toute part par
l’autobiographie de tout le monde – « grantécrivain » ( Dominique
Noguez), homme du commun ou « demoiselle ». Partout, partout, y’a du
moi. Avec Brouillons de soi (Le
Seuil, 1998), Lejeune paraissait avoir atteint la dernière frontière, en
faisant main basse sur la génétique. Pourtant, un dernier carré d’irréductibles
résistait encore à cet expansionnisme critique : les journaux
intimes. En effet, voilà bien « un genre qui se définit constitutivement
par son absence de genèse ». Qu’à cela ne tienne ! L’obstacle épistémologique,
disait Bachelard, fait progresser la science : puisque la genèse du
journal intime n’existe pas, il fallait convaincre l’Institut des Textes et
Manuscrits Modernes (ITEM, CNRS) de lui consacrer un programme de recherche.
Objectif atteint, avec une trentaine de doctorants, post-doctorants et
chercheurs, qui livrent ici le fruit de leurs travaux. Ce qu’ils ont en commun,
ce n’est pas un auteur (comme les équipes Flaubert, Proust, etc.), mais
« une certaine curiosité gourmande pour les textes
autobiographiques », quels qu’ils soient. Cela nous vaut de solides études
sur des classiques, comme la Vie de Henry
Brulard ou les Mémoires d’une jeune
fille rangée, Mary MacCarthy, Delteil, Violette Leduc, etc. On pourra leur
préférer la réflexion de Philippe Artières sur l’autobiographie d’Émile
Nouguier, criminel exécuté en 1900, écrite sous la contrainte : Souvenirs d’un moineau. L’idée en
revenait à Émile Lacassagne, médecin redresseur d’âmes, dont l’énorme
collection, offerte à la ville de Lyon, a fait ou va faire l’objet de diverses
publications par le même critique. On lira de même avec intérêt « Comment
finissent les journaux », par Philippe Lejeune. Cet examen de la manière
de finir dans une trentaine de journaux renvoie à la question troublante de
l’au-delà de ces textes par définition sans avenir. Mais peut-être une autre
question rôde-t-elle aussi, non formulée : à ce rythme, combien
l’autobiographie a-t-elle encore de saisons devant elle ?
Loti.
Pierre Loti, André Antoine, « Les
deux chattes sont à leur poste, et les décors s’achèvent… » Correspondance
théâtrale en trois actes, deux intermèdes et un épilogue, mise en scène par Guy
Dugas (William Théry éditeur, Alluyes, 2000, 151 p., s.p.). Les temps forts
de cette correspondance croisée inédite se situent de 1896 à 1906, à une époque
où Loti, écrivain célèbre et académicien, avait déjà, en grande partie,
remplacé la création romanesque par les livres de voyage. Pour quelles raisons
décida-t-il soudain de se transformer en dramaturge ? D’abord parce que,
comme le souligne Guy Dugas, il avait toujours été fasciné par le théâtre. On
sait aussi qu’il était l’ami de Sarah Bernhardt, dont il admirait vivement le
talent. Il ne faut pas non plus oublier qu’à l’époque, le théâtre était à son
apogée et représentait un bon moyen de toucher un public étendu. Ne verra-t-on
pas un grand admirateur de Loti, Raymond Roussel, y sacrifier également, et
pour les mêmes raisons ? Mais Loti se souciait surtout, dans ses pièces,
de suivre sa fantaisie personnelle, parfois déroutante. Aussi le verra-t-on
tour à tour rechercher ses racines familiales et protestantes, puis se lancer,
avec Émile Vedel, dans une traduction du Roi
Lear de Shakespeare. Voilà qui ne
pouvait que déconcerter ses lecteurs, plus habitués à des évocations
exotiques ; de fait, ses pièces connaîtront, sauf une, des succès médiocres
ou des échecs. La première, Judith
Renaudin (1898), située à Saint-Pierre d’Oléron, explore son passé familial
et son hérédité protestante. Mais les racines de Loti étaient en vérité bien
diverses, et il se cherchera tour à tour en Saintonge, en Bretagne, au Pays
basque, et surtout en Turquie – car il était, dans l’âme, au moins
autant mahométan que protestant. Représentée au moment le plus aigu de
l’Affaire Dreyfus, Judith Renaudin ne
sera pas un immense succès, d’autant que ni l’armée ni l’Église n’y étaient
épargnées. Ensuite, la traduction du Roi
Lear, représentée en 1904, fut assez bien accueillie. Loti en profitera
pour confier à Antoine que son rêve le plus cher était de traduire Antoine et Cléopâtre de Shakespeare,
pièce se prêtant, assurait-il, à « de magnifiques étrangetés de mise en
scène » – projet resté sans lendemain. Curieusement, pour la
musique de scène du Roi Lear, Antoine avait songé à Debussy, qui
composa bien quelque chose, mais refusera ensuite de livrer sa partition au
directeur ! Au fil de cette correspondance, faite surtout de billets plus
que de véritables lettres, on voit ensuite Loti servir d’arbitre entre Antoine
et son ami Vedel, auteur des Filles
d’Ouessant, pièce que le directeur ne montera pas. En 1906, Loti se
tournera à nouveau vers Antoine, pour lui propo-
ser le drame qu’il avait tiré
de son roman Ramuntcho. « C’est
une merveille et le dernier acte une des plus belles choses qui aient été mises
au théâtre », n’hésitait pas à lui écrire Antoine après lecture du
manuscrit. Hélas, devant ce drame à l’action assez languissante, le public fut
d’un avis différent : représenté en 1908, Ramuntcho fut un four complet. Loti, lui, s’était surtout inquiété
des deux chattes qui devaient, il y tenait beaucoup, figurer dans la
pièce : « Elles me préoccupent tant... ». Antoine le
tranquillisa par une phrase qui sert justement de titre à cette édition de leur
correspondance. Après l’échec de Ramuntcho,
Loti renoncera définitivement à proposer des pièces à Antoine. En plus de la
préface, des commentaires de Guy Dugas ponctuent les divers moments
chronologiques de cette correspondance, par ailleurs ornée d’intéressantes
illustrations. Petite remarque, pour finir, sur la première phrase de
l’avertissement : « Il ne reste pratiquement plus d’inédits de Pierre
Loti ». C’est exact, à ceci près qu’une bonne partie du Journal intime – qui compte plus de 10 000 feuillets
manuscrits – reste encore inédite : il n’en a été publié, en
1997, qu’un gros volume d’extraits (Cette
éternelle nostalgie, La Table Ronde), suivi, on ne sait trop pourquoi, d’un
non moins copieux autre, celui-là sans
aucun intérêt, entièrement
consacré à la guerre de 1914-18. Il est
vrai que Loti lui-même avait pris soin, sur le tard, d’en censurer ou d’en
détruire de nombreux passages... Avis aux bibliophiles : il a été tiré de
la Correspondance Loti-Antoine 26 exemplaires sur grand papier, enrichi chacun
d’une lettre autographe de Loti.
Reverdy. Pierre Reverdy, Main d’œuvre 1913-1949, préface de
François Chapon (Poésie/Gallimard, 2000, 557 p., 66 F). « Je le revois rue
Cortot dans ces temps de misère et de violence, un hiver qu’il régnait chez lui
un froid terrible, sa femme malade, et dans le logement au-dessus ce diable
d’Utrillo qui faisait du boucan, c’était à tuer. Il y avait dans les yeux noirs de Reverdy un feu de colère comme
je n’en ai jamais vu nulle part, peut-être les sarments brûlés au milieu des
vignes à la nuit... » Cette évocation d’Aragon figurant à la fin du volume
ne donne-t-elle pas la vraie mesure de l’homme Reverdy et de sa poésie, que
certains ont prétendue sèche ou froide, sans doute parce qu’ils étaient
incapables d’en voir toute la pureté et l’exigeante noblesse ? Dans une préface d’une rare
justesse critique, François Chapon peut, au contraire, souligner que
« Reverdy n’a donné d’existence au verbe qu’au tranchant de sa rencontre
avec l’émotion ». On ne saurait cependant dire, malgré les efforts d’un
Maurice Saillet et d’un Étienne-Alain Hubert, que le soleil des morts se soit
totalement levé pour l’auteur de La Lucarne ovale. Que nous ne disposions
pas encore d’une véritable biographie de lui, voilà qui est proprement
inconcevable. Et quand sera enfin révélée son admirable correspondance ? On doit donc se féliciter de
voir paraître, dans une collection de poche, ce gros
volume – cependant fort aéré – qui rassemble des poèmes
composés entre 1925 et 1948, ainsi que les inédits de Cale sèche (1913-1915) et de Bois
vert (1946-1949). Poésie à la
fois nue et dense, qui s’épanouira plus particulièrement dans les tragiques harmonies du Chant
des morts :
À tous ceux qui ont pris la honte à son revers
À tous ceux qui n’ont pas de chambre sur la rue
À tous ceux qui se lavent les mains dans le malheur
Que la mort sonne à leurs oreilles
Un vent de feu souffle entre les lames du caisson
Carcasse à la mine rebelle
De ces visages nus ensoleillés par la douceur
Je n’ai pas démaillé les filets du mensonge...
On voit parfois se glisser comme une tendresse enfantine et
émue, ainsi dans Monsieur X, poème
inattendu, qui, signalait Pascal Pia, met en scène Louis de Gonzague-Frick,
chef de l’École du Lunain :
... Personne n’entend ce que disent ses lèvres
Mais moi j’ai vu battre son cœur et briller son œil
En revenant il avait l’air de compter les pavés de la rue
Et il ne voyait plus le ciel ruisselant de soleil
Ni celui qui montait sans l’avoir secouru
Mais, le plus souvent, Reverdy, ce Latin au sang
frémissant, aura exprimé sa solitude, sa détresse et son pessimisme en une
parole linéaire comme l’éclair, allant droit à l’essentiel. Et cet essentiel
inclut toujours ce qu’il sait voir et dont il ne veut pas se détacher : la
nature, les rues, la terre, les étoiles, le malheur, des voix, son « cœur
de verre »... Derrière la retenue de l’expression et le dépouillement
voulu de la parole persiste la flamme sourde de la sensibilité d’un poète qui
refusa toujours les facilités et les faux-semblants. Pour mesurer tout son
poids d’humanité, il n’est que de lire, dans Sources du vent, le poème intitulé Quai aux fleurs :
... La misère passe avec le vent
et balaie le boulevard
Elle avait de bien jolies jambes
Elle dansait elle riait
Et maintenant que va-t-elle devenir
Tournant la tête
elle demandait qu’on la laissât dormir.
Révolution. Marc Angenot, La Critique au service de la révolution (Peeters
Vrin, Leuven, Belgique, 2000, 438 p., sans prix marqué). Il
y a les adeptes de la micro-histoire,
qui tirent un monde d’un ou deux documents. Marc Angenot tient plutôt des
athlètes de la macro-, voire de la méga-histoire. Le monde, compressé comme
les objets en série dans les sculptures d’Arman, est fait pour aboutir à un
livre. Un monde, qui plus est, dont son pessimisme de plus en plus noir nous
dit qu’il ne reste pas grand chose à sauver. Tremblons ! Car, tranche par
tranche, sa machine à débiter l’histoire se rapproche de notre temps. Le XIXe
siècle y est passé dans plusieurs ouvrages, l’année 1889 en fut un très gros
morceau, avec toute la fin de siècle. Nous en sommes maintenant aux années
1930. Dans cette gigantesque entreprise qui fait défiler des dizaines d’acteurs
et une multitude de journaux, revues, livres, etc., qu’il a scrupuleusement
dépouillés, même les plus infimes, Angenot a un but : décrire et
comprendre la « formation du stalinisme littéraire en France ». Non
pas refaire l’histoire horrifiée d’une incompréhensible aberration, mais mettre
au jour ce qu’a eu de systématique, voire d’axiomatique, la logique de la
« critique ASDLR ». Non pas le pourquoi
« psycho-éthique », mais le comment
des agencements de discours, selon sa démarche habituelle. Romain Rolland,
Barbusse, Nizan, Aragon, Vaillant-Couturier, Sadoul, Unik, Richard-Bloch, etc.,
tous pris dans le même engrenage dont ils furent à la fois les rouages et les
opérateurs, d’autant plus aveugles qu’ils étaient plus convaincus de détenir la
lumière. Amère illustration de l’aphorisme de Rivarol, rappelé par
Angenot : « de certitude en certitude et d’idée claire en idée
claire, l’esprit peut n’aboutir qu’à l’erreur ». Comment cela a-t-il
conduit à promouvoir des écrivains nuls, à vilipender les plus novateurs, à
passer de l’éloge à la vitupération selon l’évolution de la ligne du Parti,
avec toujours la conscience pure et la conviction de contribuer à la
construction d’un avenir radieux ? Les 400 pages de l’ouvrage tentent de
répondre en faisant tournoyer un formidable kaléidoscope. Le lecteur y
apprendra tout sur la pensée littéraire formulée par les collaborateurs de L’Humanité, de Ce Soir, de Monde, de Clarté, d’Europe et de cent autres périodiques, confrontés à la littérature
bourgeoise et décadente et attelés à la tâche exaltante d’aider à advenir ce
qui la remplacera. Il regrettera en revanche de ne pas y trouver d’analyse de
la politique des maisons d’édition d’où sont sorties les œuvres en débat. Qu’il
ne s’attende pas non plus à trouver une analyse des œuvres elles-mêmes, malgré
la présence d’une section spéciale consacrée à ces dernières dans la
bibliographie. Comme toujours dans ces vastes passages en revue, les
spécialistes de tel auteur ou de telle revue trouveront-ils à redire en se
plaignant d’un schématisme excessif (c’est ainsi que Bifur, Le Grand Jeu, Le Minotaure et Acéphale « naissent dans la mouvance du mouvement »
surréaliste), mais le tableau d’ensemble est d’une puissance et d’une
homogénéité qui en imposent. Il passe en outre, dans le ton de l’ouvrage,
quelque chose du tragique de son objet, né du contraste effrayant entre
l’optimisme des acteurs et ce que nous savons, après coup, des désastres en
tous genres où ils furent entraînés, souvent avec enthousiasme. De là, parfois,
un air de doute assorti d’une échappée sur une vision assez crépusculaire de
l’histoire. Plus que dans d’autres ouvrages, Angenot se montre sensible ici à
ce qui résiste à l’espèce de colonie pénitentiaire qu’il décrit : il y a
des « dissidences » et des « marges » qu’il constate sobrement
sans les expliquer et la modernité fait enfin voir une bonne fois que « le
monde n’a pas de sens », dans un irréductible conflit avec la critique
ASDLR. Immense espoir déçu, sombre aliment d’une délectation morose bien
accordée à la littérature de notre temps, dont on a fini par comprendre qu’elle
est « injustifiable ». La chronologie et la bibliographie seront
d’utiles instruments de travail. On regrette l’absence d’index qui s’impose
pourtant dans ce genre d’ouvrage.
Rimbaud. Jean-Luc Steinmetz, Les Femmes de Rimbaud (Zulma, 2000, 140 p., 49 F). Couverture bleue
avec les titres en blanc. Deux yeux en rectangle noir et blanc qui scrutent la
manière dont Rimbaud regarde et conçoit les femmes (est-ce ainsi qu’une
effeuilleuse de peepshow voit le consommateur auquel elle s’exhibe ?). Les
yeux de l’auteur : J.-L. Steinmetz et non pas Rimbaud. Question de
focalisation : le regard porté sur la femme par Rimbaud est décrit, décrypté
ou déduit, et ce regard sur un regard entraîne des difficultés épistémologiques
que J.-L. Steinmetz reconnaît (il les perçoit et, sans doute, les avoue). Car
la biographie rimbaldienne était lacunaire pour Verlaine déjà :
« peut-être [...] une londonienne, rare sinon unique ». Et l’œuvre
exige aussi que l’on nuance. Verlaine indiquait à juste raison qu’Une saison
était, non pas une autobiographie, mais une « espèce de prodigieuse
autobiographie spirituelle », l’adjectif réduisant le champ d’application
de l’étiquette générique presque autant que la formule d’atténuation
« espèce de ». De sorte que « grande est la tentation »,
par exemple, « de se servir de la Saison
pour suppléer aux lacunes qui demeurent dans notre vision de Rimbaud de ces
années ». D’où des notations souvent dubitatives portant sur la qualité
des témoignages et l’expression d’inférences plus ou moins plausibles
(« Et l’on imagine la rage de Rimbaud [...] »), des aveux de
l’impossibilité de dépasser des intuitions personnelles (« Si l’on veut,
comme à mon avis il convient de le faire […] », « Peut-on
vraiment parler d’un Rimbaud misogyne ? Je ne crois pas »,
« Qu’est-ce à dire ? Gardant “cœur et beauté” selon moi »). Le
petit livre de J.-L. Steinmetz, découlant d’une lecture personnelle et fine de
l’œuvre de Rimbaud, se veut prudent, sans pour autant se borner au peu qui est
démontrable. À la bonne connaissance de la vie de Rimbaud de l’auteur de Arthur Rimbaud, une question de présence
(1991), on doit ajouter la connaissance textuelle de celui qui a fourni, outre
de nombreux articles, une édition en trois volumes de l’œuvre du poète (1989).
Évitant certaines suppositions habituelles (par exemple, la misogynie de
Rimbaud comme conséquence de son homosexualité), l’auteur analyse la vie de Rimbaud,
des documents le concernant et surtout ses poèmes. On appréciera la
perspicacité avec laquelle il étudie les contrats autobiographiques plus ou
moins équivoques des Déserts de l’amour,
d’Une saison en enfer ou de Vagabonds dans les Illuminations ; on lira aussi les gloses à tendance
délicatement psychanalytique de poèmes comme Les Poètes de sept ans et Les
remembrances du vieillard idiot. Supplément à un livre inexistant, sinon
éventuellement sous la forme diffus et anonyme d’un consensus tacite, et qui
serait intitulé Les Hommes de Rimbaud,
ce petit volume n’est en rien un effort pour disculper le poète de son
homosexualité. Il aurait été possible d’ailleurs de rappeler, comme le faisait
en 1948 Daniel de Graaf, une lettre fort éloquente de Verlaine du 12 décembre
1875 : « Où irait mon argent, à des filles, à des cabaretiers !
Leçons de piano ? Quelle “colle” ! » Rimbaud, donc, bisexuel...
Nous serions moins sûr que J.-L. Steinmetz que la liaison avec Verlaine a été,
pour Rimbaud, un pur fiasco sentimental et incapable d’affirmer que
« l’homosexualité verlainienne n’a pas fait avancer Rimbaud d’un pouce sur
le chemin de l’encrapulement vrai, je dirais ontologique, et de la réinvention
de l’amour ». Nous nous refuserions surtout à détecter un « étonnant
sens prémonitoire » dans l’énoncé d’Une
saison : « Les femmes
soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds » ou une
« programmation inconsciente » – version plus freudienne
d’un motif du rimbaldisme hagiographique. Mais il est impossible d’imaginer la
perception des femmes qui a pu être celle de Rimbaud de manière froidement
scientifique : à partir des textes, des évocations souvent intéressées de
ses amis, chacun est libre de brosser son propre portrait du poète. Même s’il
accorde une valeur à notre avis excessive aux témoignages (?) de Delahaye et de
Pierquin, le portrait proposé par J.-L. Steinmetz est jusqu’ici la tentative la
plus cohérente d’étudier à la loupe les échos chez Rimbaud de la
féminité – ou plutôt de féminités, au pluriel –, sans se limiter au
pittoresque et sans la facilité d’un rebrassage d’hypothèses connues. Il est à
ce titre un ajout significatif à la rimbaldothèque
(le terme est d’Alain Borer).
Segalen. Marc Gontard, La
Chine de Victor Segalen. Stèles, Équipée (PUF/Écrivains, 2000, 260 p., 162
F). La fascination exercée par des ouvrages comme Stèles et Équipée (pour
ne pas parler de René Leys) n’est
sans doute pas près de s’éteindre. En témoigne cette étude très documentée et
très fouillée (agrémentée d’un index fort utile), où Marc Gontard a tenté de
définir l’image de la Chine telle qu’elle se dégage de deux livres de Segalen.
En préambule, l’auteur souligne que celui-ci est devenu « aujourd’hui la
référence majeure du discours de l’altérité qui, de Todorov à Kristeva, traverse
le versant post-moderne de cette fin de siècle […] ». De tels patronages
sont peut-être un peu périlleux, car Segalen – mort en
1919 – demande aussi à être situé historiquement, tout comme sa
vision du monde et son « exotisme », qu’il définissait d’ailleurs,
rappelle opportunément Marc Gontard, comme « le sentiment que j’ai du Divers ». Il n’en demeure pas moins
que cette vision du Divers a une
valeur de contrepoison des plus salubres à l’heure de la globalisation de
l’information et du tourisme de masse. On lira donc avec profit les analyses
fort précises des textes de Segalen, dont la « conception de l’être
discontinu » est notamment mise en parallèle avec celle d’écrivains comme
Jules de Gaultier et Claudel. À propos de ce dernier – à qui sera
dédié Stèles –, l’auteur souligne
très justement que Segalen « se montre très réservé sur l’homme »,
prenant ainsi soin de faire la différence entre le grand poète et le prosélyte
en plein zèle convertisseur. On saura également gré à Marc Gontard de ses
remarques sur la présentation matérielle des deux éditions originales (si l’on
peut dire) chinoises de Stèles, dont
Segalen prit un si grand soin :
pour pouvoir mesurer toute la beauté et l’originalité extraordinaires d’une
telle conception, il faut avoir vu
ces deux livres uniques – qui défiaient les passants, voici quelques
mois, dans la vitrine d’un libraire parisien. Belle occasion, aussi, de rêver
sur la conjonction historique presque simultanée (1912 et 1913) des deux grands
textes – systole et diastole – où se fonde, peut-être mieux
qu’ailleurs, la modernité poétique, dans une conception radicalement nouvelle
du Livre : Stèles et Prose du Transsibérien. Nous passerons
sur l’emploi que fait parfois Marc Gontard d’un certain vocabulaire
« post-moderne », qui nous vaut notamment toute une cascade de
« métatextualité », « métanarratif »,
« métadiscursif », « métalinguistique » et autres
« allocutaire », « autoréférentiel », etc. L’essentiel
demeure la lecture critique, souvent perspicace, qui nous est livrée ici, lecture
qui s’étend aussi, à l’occasion, à Briques
et tuiles et aux Lettres de Chine. Tout
cela invite aussi à des réflexions sur la question de « l’identité »
et de « l’altérité », notions très à la mode actuellement et que
certains critiques contemporains se sont appliqués à gloser chez Segalen, aussi
bien à propos de son « exotisme » que de ses origines bretonnes.
Étant essentiellement poète, Segalen avait en fait, comme tous les poètes, la
faculté de pouvoir être, soit tour à tour, soit simultanément, à la fois
lui-même et un autre – et de se jouer de l’âme des autres...
Signalons au passage un lapsus : L’Homme
qui voulut être roi n’est pas de Conrad, mais de Kipling. Les amateurs de
petite histoire littéraire trouveront aussi à glaner dans l’étude de Marc
Gontard : p. 163, 165 et 166, il est question de Pierre Bons d’Anty,
dont Saint-John Perse, dans le « Pléiade » qu’il érigea à sa propre
gloire, précisait en note : « Consul de vieille carrière en
Chine ». Or, c’est à Bons d’Anty qu’était dédiée l’une des Cartes postales (parue en 1900 dans La Vogue) d’Henry-Jean-Marie Levet,
vice-consul à Manille et exote d’un
tout autre genre que Segalen, mais lui aussi poète.
Staël. Madame de Staël, Delphine, présentation et notes par
Béatrice Didier, 2 vol. (GF Flammarion, 2000, 534 p. et 416 p., 56 F chaque
volume). On dit souvent de celle qui a écrit De la Littérature que ses romans ne sont pas de la littérature.
Faut-il sacrifier plusieurs heures à la lecture de ces deux caveaux
d’ennui ? Nous venons de terminer Delphine.
Quelques amis, avertis de notre expédition dans le détroit du Boring et dans les landes du Barbant,
jettent sur nous un œil préoccupé et s’inquiètent déjà de notre santé
mentale : « Alors ?… ». Alarmés par notre mine réjouie, ils
se doutent que quelque chose de grave est arrivé : les dissertations
morales, les discours politiques et les tartines de sentiment de ces huit cents
pages ont eu raison de son esprit. Rassurons le lecteur d’Histoires littéraires : nous allons bien et même très bien,
venant de passer quelques heures délicieuses à la lecture d’un roman
épistolaire plein de rebondissements, de passions, de cruauté, de larmes
amères, de rage retenue, de supplices désirés : « Mais de quoi diable
parlez-vous ? Des Liaisons dangereuses
de Laclos ? » Non, des liaisons dangereuses de Delphine dans le roman
éponyme de Madame de Staël. « Vous exagérez ! » Certainement,
oui, mais pas tant que ça. Il faut en convenir, lorsqu’on s’apprête à entrer
dans un tel roman et que les premières pages confirment par ce qu’elles ont de
convenu tout ce que vous pensiez sur Madame de Staël sans jamais l’avoir lue,
on se met à rager contre ces maudits universitaires qui s’obstinent à rééditer
des œuvres « classiques » au prétexte qu’elles représentent un
épisode capital de l’histoire littéraire (c’est le cas de Delphine, qui eut beaucoup d’influence sur les romans
suivants : le mythe de Delphine, etc.), ou qu’elles ont eu un succès
considérable auprès du public de l’époque et qu’à ce titre elles doivent être
prises en compte, au moins sociologiquement
(c’est aussi le cas de Delphine qui,
paru en décembre 1802, remporta un énorme succès, chez le public féminin
notamment). Mais, passé le cap de l’ennui, dépassé le pic des préjugés,
franchie la péninsule de la doxa, on se surprend à aimer les
personnages – ce qui leur arrive commence à nous
« préoccuper » –, à attendre avec impatience le dénouement des
intrigues, et même à goûter cette langue simple et pleine de noblesse (vive le
« bon goût » à l’heure de la muflerie généralisée). Les
« jeunes » ne lisent plus, entend-on dire. Qu’on leur donne Delphine, plutôt que Le Horla, qui est trop court et qui ne
permet pas de se faire une idée de ce que c’est que l’immersion littéraire,
cette jouissance de sentir pénétrer goutte à goutte en soi-même tout un monde
qui n’est pas nôtre, que nous faisons nôtre, et qui finit par compter plus que
le nôtre. Mon café refroidit ? Tant pis : « Je veux savoir si
Léonce renoue avec Delphine », le reste n’est que littérature… Certes,
reconnaissons que la satisfaction n’est pas totale. En comparaison de La Chartreuse de Parme, l’écriture de
Madame de Staël manque de fantaisie, ne réserve pas assez de surprises. Delphine n’est pas un roman très comique
(à moins d’employer ce terme au sens de Corneille). Qui a apprécié La Muse du département peut regretter
que Madame de Staël n’ait pas osé plus souvent le « mot propre » :
un personnage – Louise d’Albémar – est frappée d’une « disgrâce », on
ne saura jamais exactement laquelle... Cependant, à l’heure où la littérature
des entrailles fait des ravages
(montrons nos organes, nos boyaux, etc.), il n’est pas mauvais de se désaltérer
à cette source pure, de voir le corps s’effacer pour laisser voir les marques
discrètes de son trouble intérieur : la déflagration pour le lecteur n’en
est que plus grande. Regrettons enfin, pour dire un mot de l’apparat critique
de Delphine, la disparition de ces
charmantes « préfaces d’écrivain » qui n’ont certes pas le sérieux
des « présentations » universitaires d’aujourd’hui, mais qui avaient
le mérite de prendre de la hauteur et de dire quelque chose d’inspiré sur
l’œuvre. La « présentation » (style « cours magistral ») de
Béatrice Didier aurait sa place à la fin du livre, car elle est utile pour
resituer le « contexte », parler de la « réception », etc.,
mais non au début, où elle coupe toute envie. Au fait, nous n’avons pas dit un
mot du sujet de Delphine. Staël le
résume idéalement dans l’épigraphe liminaire : « Un homme doit savoir
braver l’opinion, une femme s’y soumettre ».
Zola. Émile
Zola, Nana, présentation par
Marie-Ange Voisin-Fougère (GF Flammarion, 2000, 524 p. 35 F) ; L’Assommoir, présentation par Chantal
Pierre-Gnassounou (GF Flammarion, 2000, 544 p., 39 F). Sur les étals, le Zola
foisonne. Il faut reconnaître que la matière première est abondante et,
grâce au regain d’intérêt actuel pour la biographie et l’histoire culturelle,
l’homme des Rougon-Macquart a tout
pour plaire. L’immense chantier attire de jeunes chercheurs de toutes nuances,
armés de tout ce que les pionniers, Henri Mitterand en tête, ont mis à leur
disposition : édition en Pléiade, biographie monumentale, correspondance,
etc., sans parler de l’archive accumulée par les Cahiers naturalistes aujourd’hui dirigés par Alain Pagès. Tout cela
ne peut que percoler jusque dans l’édition scolaire et universitaire, pour le
meilleur et pour le pire, comme ici. Le meilleur l’emporte, disons-le tout
de suite : un texte établi avec soin, des dossiers corrects, une bibliographie
à jour. On sera plus sceptique, en revanche, sur les présentations et les
chronologies, et carrément agacé par la numérotation des lignes, utile sans
doute pour l’exploitation pédagogique mais gênante pour la lecture ordinaire.
Les chronologies ne sont pas de trop, mais on peut s’interroger sur les
principes qui les fondent. On constate que la partie « Vie et œuvre
d’Émile Zola » présente d’une édition à l’autre un curieux mélange de
ressemblances et de différences qui viennent manifestement d’efforts bien
intentionnés pour éviter la reproduction pure et simple, avec pour résultat des
variantes parfois divertissantes. Dans l’une de ses vies, Zola « lit Hugo,
Lamartine, Musset avec enthousiasme » ; dans l’autre, il ne lit pas.
Dans l’une, il vient à Paris et entre chez Hachette en 1858-1862 ; dans
l’autre, c’est en 1862-1865. Dans l’une, il relit La Comédie humaine, pas dans l’autre. Dans l’une, il
« n’approuve pas la Commune », dans l’autre il l’ignore. Dans l’une,
le krach de l’Union générale fait partie des « Repères historiques et
culturels », pas dans l’autre. Dans l’une, « il doit s’enfuir en
Angleterre » après J’accuse,
dans l’autre « il s’enfuit en Angleterre », simplement. Les mauvais
esprits ricaneront en lisant, dans l’une, que Zola « meurt asphyxié »,
tandis que, dans l’autre, il « meurt à Paris d’une
asphyxie » – probablement galopante. Il y aurait ainsi à méditer
sur l’hétérogénéité de cette vie, différente selon l’angle sous laquelle on
l’examine et où le contexte historique et culturel joue un rôle éminemment
variable. Puisqu’il s’agit de présenter des œuvres différentes, cela se comprend
jusqu’à un certain point, mais n’était-il pas nécessaire de s’en expliquer un
peu ? On note par ailleurs d’importantes différences d’une édition à
l’autre : la présentation de Nana
est plus thématique et plus sobre, celle de L’Assommoir
plus ambitieuse et un peu plus technique – différence qui se retrouve
dans les « dossiers ». Mais pourquoi l’une présente-t-elle un lexique
et l’autre plutôt des notes ? Chacun édite le texte comme il l’entend,
sans doute, mais on peut s’interroger : le lecteur scolaire qui est visé
ici sera-t-il mieux renseigné par de multiples notes en bas de page comme
celles de Nana qui lui apprennent par
exemple que des « persiennes » sont des « volets » ou par
un lexique placé en fin de volume et qui lui révèle que des
« craques » sont des « mensonges » ? On constate sur
ces exemples qu’il existe de sérieuses disparités entre le niveau de
connaissances linguistiques extrêmement bas que l’on suppose au lecteur dans
les deux cas et les capacités d’assimilation historique qu’on lui prête dans de
nombreuses notes en en rajoutant sur les précisions érudites (la date exacte de
deux articles sur Bismarck dans Le Figaro,
par exemple). Cela dit, on apprécie ce qu’apportent les parties des dossiers
consacrées au travail préparatoire de Zola, à la réception des œuvres et à la
bibliographie.
Angleterre. Jacques Gury, Le Voyage Outre-Manche. Anthologie de
voyageurs français de Voltaire à Mac Orlan du XVIIIe au XXe
siècles (Bouquins, Robert Laffont, 2000, 1216 p., 179 F). L’épigraphe est
empruntée à Voltaire : « Je crois qu’un Anglais qui a bien vu la
France, et un Français qui a bien vu l’Angleterre, en valent mieux l’un et
l’autre » (Lettre à l’abbé Le Blanc,
11 novembre 1738). L’ouvrage est remarquablement agencé, et c’est un vrai
plaisir, pour qui a une connaissance même modeste de l’Angleterre, de lire ce
que de beaux esprits ont écrit sur ce pays voisin avec lequel la France a
toujours entretenu des relations proches de celles que nouent généralement le
chien et le chat.
Anthologie. Anthologie de la poésie française, deux volumes (Bibliothèque de la Pléiade, 2000, 1616 p. et 1664 p., 370 F et
380 F). Le premier volume porte sur le Moyen Âge, le XVIe et le XVIIe
siècles, le second sur les XVIIIe, XIXe et XXe
siècles. Les textes des deux derniers siècles ont été cueillis par Martine Bercot (XIXe siècle) et par Michel
Collot (XXe siècle). Les poètes entrés de leur vivant dans cette
Pléiade sont ainsi Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Louis-René Des Forêts,
Julien Gracq, Jean Grosjean, Andrée Chédid, Henri Pichette, André du Bouchet,
Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Michel Butor, Bernard Heidsiek, Jean-Claude
Renard, Edouard Glissant, Pierre Oster, Jacques Réda, Jacques Dupin, Bernard
Noël, Michel Deguy, Marcelin Pleynet, Denis Roche, Lorand Gaspar, Jude Stéfan,
Jacques Roubaud, Claude Esteban, Dominique Fourcade, Roger Munier, Paul-Louis
Rossi, Lionel Ray, Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud, Franck Venaille,
James Sacré, Maire-Claire Bancquart, Jean Ristat, André Velter, Mathieu
Bénézet, Gérard Macé, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent, Guy Goffette,
Jean-Pierre Lemaire, Jean-Michel Maulpoix, Martine Broda, Yves Peyré, Esther
Tellermann, Jacques Darras et Jean-Louis Chrétien. C’est ce qui s’appelle un
gros pari sur l’avenir. Mais la plupart des notices ne sont pas compromettantes.
Arland-Paulhan.
Jean Paulhan
/ Marcel Arland, Correspondance 1936-1945,
édition établie et annotée par Jean-Jacques Didier (Gallimard, 2000, 405 p.,
140 F). Paulhan et Arland s’écrivent ; ils n’écrivent pas, ou peu. Leurs 276 lettres sont utiles, laconiques,
parfois inachevées. Les premiers échanges portent largement sur les comptes
rendus que l’auteur de Zélie dans le
désert signe dans la NRF :
délais, feuillets, etc., peu passionnant même si on cite Sartre (ce débutant),
Claudel ou Malraux. L’amitié est étroite, l’estime mutuelle, et il arrive que
le quotidien donne matière à des récits. Mais l’intérêt de ces pages est
d’abord historique. Comment la prestigieuse NRF
doit-elle vivre les événements ? Arland souhaite dès 1937 une revue plus
ouverte aux débats politiques mais « impartial[e] avec passion » et,
au printemps 40, il critique vertement son contenu : « Dans quelques
siècles, le lecteur qui reprendra les présents numéros [...] soupçonnera qu’il
a pu se passer quelque chose dans le monde. On peut choisir de l’ignorer, mais
que l’on offre en ce cas des œuvres assez belles pour justifier ce silence ».
Après la débâcle, l’incertitude est extrême. La correspondance montre que les
clivages ne se dessinent que progressivement : tous se consultent pour
fixer les limites éditoriales à ne pas franchir, via de multiples demandes de
cautions et conseils. Les deux épistoliers voient sans nostalgie la NRF de Drieu disparaître, mais Paulhan,
qui, on le sait, a joué un rôle actif dans la Résistance, dénonce les attaques
injustifiées dont sont victimes certains écrivains à l’heure de
l’épuration ; craignant pour Arland, il lui vient ce mot terrible :
« Rien ne me semble rassurant. Heureusement,
la guerre n’est pas finie ». J.-J. Didier a établi un répertoire des
personnes citées et de nombreuses notes, mais on regrette qu’il ne donne pas
ici plus de précisions : le lecteur peu familier avec cette période
aimerait savoir, par exemple, pourquoi Paulhan s’en prend avec tant de violence
à « ce salop de Montherlant » alors que la plupart des dictionnaires
biographiques le lavent de tout soupçon. Restent les réflexions esthétiques, où
domine la voix de Paulhan, qu’il s’agisse de méthodologie critique (« il
n’est pas d’observation qui n’altère l’objet observé […] loin que l’ensemble se
laisse expliquer par (sa décomposition en) parties, c’est bien plutôt les parties
qui se laissent expliquer par (une émanation ou une déformation de)
l’ensemble »), de peinture (Braque, Fautrier, Rouault) ou de son
questionnement tout d’intelligente actualité sur la rhétorique, foyer de
séduction comme de terreur dans le langage.
Balzac. Pour Balzac et pour les livres. Hommage à Roger Pierrot (Klincksieck,
1999, 147 p., 100 F). Intéressant de bout en bout. C’est un très bel ensemble
de textes qui a été réuni pour constituer ce volume en hommage au grand
spécialiste de Balzac, ancien directeur du département des imprimés de la
Bibliothèque nationale, puis de celui des manuscrits, aujourd’hui conservateur
honoraire. Le lecteur découvre l’histoire de plusieurs décennies de recherches
balzaciennes et parcourt les aspects connus et moins connus de deux de ses
temples : la collection Spoelberch de Lovenjoul, autrefois conservée à
Chantilly (elle est aujourd’hui à l’Institut), et le département des manuscrits
de la Bibliothèque nationale de France. L’édition de la correspondance de
l’auteur des Illusions perdues, dont
Roger Pierrot a été le maître d’œuvre, occupe
naturellement plusieurs pages du volume. Thierry Bodin, qui a regroupé les
textes de ce livre d’hommage, publie
onze lettres inédites de Balzac qui éclairent l’histoire des procès de l’écrivain.
Les Balzaciens liront avec délectation ces dix communications offertes à Roger
Pierrot lors d’un colloque qui s’est tenu le 8 juin 1996 sous le titre général Érudition et service public. À ceux qui
comprennent mal le plaisir qu’un chercheur peut éprouver à passer de longues
heures dans une bibliothèque en compulsant de vieux papiers, il faut conseiller
de lire la contribution d’Alain Bonnerot à ce Pour Balzac et pour les livres : « Au temps des sessions
Lovenjoul à Chantilly ». On est heureux pour l’auteur qu’il ait su se
forger des souvenirs de book-worm d’une
telle qualité.
Baudelaire. L’Année Baudelaire 4. Postérités de Baudelaire (Klincksieck, 2000,
110 p., s.p.m.). Pour son quatrième cahier annuel, réalisé avec
un graphisme de qualité, L’Année Baudelaire
présente six études destinées à répondre en partie à cette constatation :
« L’histoire de la postérité poétique de Baudelaire reste à faire, malgré
plusieurs ouvrages ou articles qui en ont entamé l’étude ». Claude Pichois
et John E. Jackson, en mettant en avant le pluriel de « postérités »,
soulignent l’ampleur du travail à accomplir : Baudelaire a touché tout le
monde, en Europe et au-delà. L’article de Laurent Schneider, qui ouvre le
cahier, ne paraît se rapporter que de loin à cette problématique, mais il la
situe en fait avec beaucoup de subtilité en allant chercher dans un récit de
rêve de Baudelaire, Symptôme de ruine,
des éléments qui permettent d’analyser le rapport du poète à l’avenir. De son
côté, Adam Vance reprend sur de nouvelles bases la question de la lecture de
Baudelaire par Nietzsche : ce dernier n’avait cessé de se rapprocher de la
littérature française, dit-il, au moins autant que celle-ci s’était rapprochée
de lui. C’est pourquoi il a pu, à travers les Journaux intimes plus que dans les Fleurs du Mal, éprouver sa conception de la modernité esthétique,
exprimée par la « décomposition » de la forme lyrique dans la prose.
La rapide étude de David Scott sur « Baudelaire, le sonnet et la poétique
symboliste » revient sur l’importance de la structure pour le poète,
particulièrement en ce qui concerne le sonnet, champ d’expérimentation crucial.
Stefan George, traducteur de plus de cent poèmes des Fleurs du Mal entre 1891 et 1900, écrivait dans le même temps la
première partie de son œuvre poétique. Bernard Böschenstein étudie ici
l’attitude ambiguë de George vis-à-vis de Baudelaire, faite de distance et
d’extrême attention à la fois, non sans conséquence sur sa propre maîtrise
linguistique. Adrian Wanner ouvre un intéressant chantier, celui de
l’influence, sur les poètes russes, de Baudelaire, devenu pour eux un mythe.
Robert Rehder s’attache enfin à montrer comment Baudelaire, après les premières
remarques de Henry James en 1876, est devenu, à partir de la fin du 19e
siècle, une « référence pour les poètes américains » : des
œuvres de Pound, Eliot et Stevens en portent témoignage.
Barrès. Jean-Michel Wittmann, Barrès Romancier. Une nosographie de la
décadence (Honoré Champion, 2000, 224 p., 240 F). C’est d’une entreprise de
réhabilitation qu’il s’agit, celle de l’imaginaire barrésien, traqué ici avec
opiniâtreté par Jean-Michel Wittmann. Un principe guide le critique :
montrer comment la capacité de Barrès à cristalliser un réseau de mots et
d’image autour de certaines notions instaure une inquiétude très fin-de-siècle
dans des romans à thèse plutôt réputés monolithiques. On peut cependant douter
que le rattachement de l’auteur des Déracinés
à une esthétique dite « décadente » soit réellement une promotion, et
que la méthode de l’inventaire soit en mesure de délivrer autre chose que de
pâles resucées de Palacio, Pierrot, etc. (le sous-titre donnait l’alerte :
« nosographie de la décadence », ça sonne un peu comme un inventaire
de poncifs). À se demander s’il est possible de lire la décadence autrement que
comme elle s’affiche et se met en scène elle-même. On lit donc patiemment les
bilans de santé des personnages barrésiens en rêvant un développement sur
l’articulation de ces pathologies littéraires à la science médicale de
l’époque, ou même une interrogation sur la signification des similitudes
enregistrées par l’auteur entre divers personnages fin-de-siècle, bref quelque
chose qui singularise les textes de Barrès dans l’abondante copie décadente.
Vaine attente. On se distraira à relever les coquilles et les affirmations
hasardeuses (« Il n’est guère que les Mosellans et les Alsaciens pour se
souvenir encore que l’Alsace et une partie de la Lorraine furent
allemandes »). Reste que l’auteur fait son boulot d’étiquetage
sérieusement, quitte à citer parfois hors de propos et à se tirer des
contradictions manifestes de son système par de judicieux paradoxes et
renversements bien rhétoriques. C’est donc sans déplaisir, mais avec quelque
ennui, qu’on arpente l’imaginaire de Barrès romancier, sans trop savoir à qui
en imputer la responsabilité, mais pas spécialement convaincu d’avoir rencontré
là des clefs neuves pour ouvrir ces textes.
Bonneff. Léon Bonneff, Aubervilliers (L’Esprit des Péninsules,
2000, 245 p., 128 F). Il y avait déjà eu les
« scènes de la vie de bohème » et les « scènes de la vie de
province ». Avec Aubervilliers,
le prolo Léon Bonneff (né à Gray, Haute-Saône, en 1882 ; mort, parmi les
premières victimes de la guerre, en décembre 1914) fait entrer les
« scènes de la vie de banlieue » dans les catégories littéraires.
Avec son frère Maurice (non moins prolo, de deux ans son cadet, porté,
lui, « disparu » dès le deuxième mois de la guerre) et avec le
soutien de Lucien Descaves (« La vie sort des pavés, leur avait-il dit.
Forgez vous-mêmes votre outil »), ils s’étaient engagés dans l’écriture avec une série d’enquêtes sur la classe
ouvrière à partir de 1905 (« Les métiers qui tuent », etc.). Pour la
forme, Henry Poulaille lui-même reconnaît (dans la préface à la première
édition intégrale, L’Amitié par le livre, 1949) que Bonneff « s’est
préoccupé davantage des conditions où vivaient ses héros que de l’agencement de
ses chapitres ». Pour le fond, devançant toute critique, Descaves avait
écrit : « Le temps qu’on perdrait à s’apitoyer, ils aiment mieux
l’employer à ce qu’on n’ait plus sujet de gémir ». Le film réalisé sur
ladite ville, un peu plus d’un demi-siècle après (par Éli Lotar, en 1945,
commentaire de Jacques Prévert, musique de Joseph Kosma), devait à son tour
susciter des commentaires fort embarrassés (cf. Jacques Prévert l’insoumis, 1997).
Brassaï. Brassaï, Lettres à mes parents (1920-1940), traduit du hongrois par Agnès
Járfás (Gallimard, 2000, 336 p., 160 F). À l’occasion de la rétrospective du
centre Pompidou consacrée à Brassaï –« l’œil de Paris », selon
Henry Miller – et d’expositions parallèles au Musée Picasso et à la
Galerie Françoise Paviot, les éditions Gallimard publient sa correspondance
privée, de Berlin où il arrive à vingt-et-un ans et reste dix-huit mois, puis
de Paris, Nice, des côtes bretonnes... Galerie de portraits ou portrait de
l’artiste en jeune homme ? L’épistolier, par les seules lettres qu’il
envoie à ses parents durant une vingtaine d’années, décrit sa transformation,
de Gyula Halász (c’est-à-dire Jules Pêcheur) en Brassaï (de Brasso, ville de
Transylvanie), ses doutes identitaires liés à la crise de l’art des années 30
et l’expérience de la pénurie dans le Montparnasse mythique. Après l’achat de
son premier Leica en 1930, il publie un album, Paris de nuit (1932, préface de Paul Morand). Tout s’accélère dès
lors, impression d’autant plus nette que les lettres s’espacent au moment où la
guerre éclate. Contrairement aux Conversations
avec Picasso qui décrivent des artistes célèbres, cette correspondance nous
introduit dans la colonie des peintres hongrois à Berlin et Paris par
l’intermédiaire d’un Brassaï dont on pressent la renommée (voir l’index nominum). Très exigeant envers lui-même
(« Je n’ai jamais douté de mon talent »), Brassaï était avant tout un
peintre qui, d’agent photographique, devint photographe presque malgré lui. Ce
n’est que trente ans plus tard qu’il considéra la photographie comme de l’art.
Celui qui écrivait pour de nombreux journaux étrangers ne méconnaissait pas la
valeur littéraire de sa propre correspondance, comparée en préface à l’œuvre de
Proust. L’artiste se présentait aussi
comme un écrivain. On a le droit de préférer ses photographies.
Chateaubriand.
Jean-Christophe Cavallin, Chateaubriand
et « L’homme aux songes ». L’initiation à la Poésie dans les Mémoires
d’Outre-Tombe (PUF écrivains, 2000,
246 p., 149 F). Une brillante explication de textes sur des thèmes à la
mode – en vrac, Chateaubriand, l’autobiographie, l’identité, la
traversée des genres – ou plus anciens : l’initiation poétique,
l’inscription cyclique du temps, la palingénésie… selon une méthode qui a fait
ses preuves : l’analogie. Que d’analoga !
Le jeune chevalier de Combourg s’incarne
en des représentations mythologico-poétiques qu’il construit : Achille,
Hercule, Attis ou Ulysse quand les mythes chrétiens et antiques comme les
structures historiques se rencontrent ; et l’auteur de citer des
palimpsestes de l’empereur Julien, de Lucrèce, d’Ovide, de Plutarque. Revenir
aux temps des Anciens pour comprendre : sommes-nous loin de l’Ouroboros – ce serpent qui se
mord la queue ? Décoder les représentations de l’auteur, saisir
précisément les étapes (cycles) de la construction de sa figure de poète et de
sa création, signifie ici rester dans ce monde clos de l’érudition, de l’auto-référence,
interne à l’œuvre, interne à la littérature. Cela fonctionne bien sans doute,
non sans plaisir, mais artificiellement. Et rassasie son homme mais ne le
nourrit pas… Plus ardu et moins cohérent, le besoin de l’auteur de rattacher la
création poétique, nécessairement féminine, à la dégénérescence, donc in fine à une catégorie éthique :
pour lui, Chateaubriand lance un défi éthique : « dire le moi sans
parler du moi. »
Colette. Hortense Dufour, Colette. La vagabonde assise (Éditions
du Rocher, 2000, 486 p., 139 F). Il faut conseiller à l’auteur de revenir à son
œuvre romanesque.
Commune. La Commune photographiée (Réunion des Musées nationaux, 2000, 128
p., 120 F). Cet ouvrage a été publié à l’occasion d’une exposition, qui était
froide et belle, présentée au musée d’Orsay de mars à juin 2000. Il apporte
d’intéressantes précisions sur les photographes de la Commune (Jules Andrieu,
Pierre Petit, Eugène Appert, etc.), sur le commerce de leurs clichés et sur les
aléas de l’imagerie du mouvement insurrectionnel le plus violent qui ait
soulevé Paris. Techniquement, l’album est impeccable, mais il n’innove guère.
Ce sont toujours les mêmes vues que reproduisent les études iconographiques sur
la Commune : colonne Vendôme écroulée, ruines de Paris incendié, cadavres
de communards dans leur cercueil, photomontages des fusillades d’otages et
groupes de fédérés posant devant une barricade. Ce fut cela certes, la Commune,
mais ce fut aussi autre chose, que nulle photographie ne saurait rendre, et qui
montre les limites de cet art. L’émotion des visiteurs de l’exposition n’en
était pas moins de qualité.
Corbin. Alain Corbin, Historien du sensible. Entretiens avec
Gilles Heuré (La Découverte, 2000, 201 p., 110 F). Après Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot
(1998), le monde expliqué d’Alain Corbin ? Gilles Heuré livre, avec ces
entretiens, une biographie, non d’un inconnu du siècle dernier, mais d’un des
représentants de la nouvelle histoire, l’histoire des sensibilités. Corbin
retrace son parcours universitaire et intellectuel en montrant la cohérence qui
a présidé à l’écriture de ses livres, née de choix personnels et de
questionnements épistémologiques de plus en plus précis, remettant en cause une
grande histoire à la Labrousse. Car Corbin est « historien » et
« sensible » : s’insurgeant contre une prétendue mission
militante de sa discipline, il prône une histoire plus émotionnelle prenant
pour objets des affects visuels, sonores ou olfactifs, selon la méthode de
« l’optique compréhensive » empruntée à Michelet. En histoire, tout
est question de représentations plus que de faits ou de mesures quantifiables.
Ce livre permet un accès direct – et instructif – à la
vision du monde, nécessairement sensible et subjective, d’Alain Corbin. Mais
sensible ne signifie pas irrationnel : jalonnant ses réponses de mises en
garde méthodologiques – se méfier de l’effet de sources, littéraires
ou non, et de l’anachronisme psychologique –, Corbin privilégie les
transversales plutôt que les catégories préétablies en définissant une nouvelle
histoire culturelle entre la microstoria
et l’histoire sociale. Mais rattacher cette histoire des sensibilités à
l’histoire sociale, comme le fait Pascal Ory, n’est-ce pas encore la légitimer
grâce à ce qui reste des grands modèles ?
Dali. Salvador Dali, Journal d’un génie adolescent, traduit
du catalan par Patrick Gifreu, préface et notes de Félix Fanès (Anatolia/Le
Rocher, 2000, 241 p., 125 F). Le titre qu’arbore sur sa jolie couverture
bleue – comme le ciel de Cadaqués – ce livre de Salvador
Dali, n’est pas, on s’en serait douté, celui qu’il avait choisi en 1919 :
par honnêteté éditoriale, Félix Fanès, dont le travail de présentation et
d’annotation est aussi scrupuleux que plat, rétablit les choses page 19 en
traduisant in extremis (sur une page
de titre « remords ») le titre original en catalan : « Mes
impressions et souvenirs intimes » (Les
Meves impressions i records intims). De fait, ce titre correspond mieux au
contenu du journal qui, loin de révéler le génie futur du peintre surréaliste,
ne fait que livrer les états d’âmes d’un jeune homme plongé dans un quotidien
des plus banals. Au lecteur, qui feuillettera avidement ces pages à la
recherche des germes profonds du génie, ce livre réserve la plus amère des
déceptions : Dali est un adolescent comme les autres, qui s’ennuie à
l’école, panique au moment des examens, adore faire du sport (« j’ai passé
l’après-midi à faire du foot »), s’enflamme pour la révolution (russe), se
masturbe en cachette dans les toilettes, recherche désespérément l’Amour (comme
Fabrice del Dongo, il doute sans cesse de l’avoir rencontré :
« serait-ce de l’amour ce que je ressens ? »), bref, le portrait
type de l’ado tel qu’on le connaît
aujourd’hui, tout à la fois irritant et touchant. Heureusement, pour nous soulager
de l’ennui profond de ces platitudes étalées à longueur de pages
(« dimanche 30 décembre : Il a encore plu ce matin. […] Je suis allé
chez le coiffeur. Le salon était bourré. » etc.), le jeune Dali nous
rappelle quelquefois qu’il fut un teenager
pas tout à fait comme les autres. Sa sensibilité artistique se révèle ici ou là
dans quelques notations subtiles et inattendues, préfigurations du regard
surréaliste : « Le soleil matinal entrait par les vitres pleines de
poussière et des lampes illuminaient d’une clarté rouge une réclame jaunie,
usée : “ne pas cracher” », ou « Penché sur mon bureau, j’ai
regardé fixement les murs dont la peinture écaillée et les fissures composaient
des figures allégoriques et des personnages »). À l’exception d’une belle
page sur les toiles du musée du palais des Beaux-Arts de Barcelone et d’une
autre où Dali caresse amoureusement ses tubes de peintures en confiant son
émotion devant toutes ces couleurs encore prisonnières, ce journal est d’un
intérêt modeste.
De Gaulle. Charles de Gaulle, Mémoires (Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, 2000, 1505 p., 445 F). Le volume, présenté et annoté par
Marius-François Guyard, contient les trois parties des Mémoires de guerre (L’Appel,
L’Unité et Le Salut) et les Mémoires d’espoir (Le Renouveau et L’Effort).
Les critiques qui ont rendu compte de cette édition se sont interrogés :
l’œuvre écrite de l’homme du 18 juin avait-elle sa place dans une collection
comme celle de la Pléiade ? Question oiseuse ! Churchill n’a-t-il pas
reçu un prix Nobel de littérature ? Les directeurs de la Pléiade
envisageront-ils un jour la réédition, dans leur prestigieuse collection, de
l’anthologie poétique de Georges Pompidou, du roman de Valéry Giscard
d’Estaing – dont nous avons oublié jusqu’au titre – et de L’Abeille et l’Architecte de François
Mitterand ? Il est en tout cas un domaine de l’esprit où le Général
dépasse de beaucoup ses successeurs au palais de l’Élysée : l’humour, dans
son versant vachard. Vive la Pléiade
libre !
Debray. François Dagognet, Robert
Damien, Robert Dumas, Faut-il brûler
Régis Debray ? (Champ Vallon, 1999, 206 p., 98
F). Lecteurs, accrochez-vous ! Tout n’est pas limpide dans ce recueil
d’essais, malgré le titre d’une grande banalité médiatique – sinon
médiologique – dont il se couvre. Mais ce n’est pas tous les jours
qu’on voit des gens sérieux prendre Régis Debray au sérieux. L’exécution
journalistique dont il est la victime coutumière subit ici un coup d’arrêt dont
on ne peut que se féliciter. Malgré l’irritation suscitée par le personnage et
ses poses, « marginal » toujours à l’avant-scène,
« incompris » très bien édité, « mouton noir » qui n’a rien
perdu de l’arrogance des héritiers, etc. – malgré tout cela donc, il faut
reconnaître que Debray produit une œuvre et construit une pensée. En rejoignant
le clan des Lyonnais, il s’est fait quelques amis sur place – que
l’on retrouve d’ailleurs dans sa revue –, bien décidés à le radiographier.
François Dagognet n’est pas n’importe qui, bien qu’il n’ait jamais paradé parmi
les intellocrates de la scène parisienne, et son œuvre philosophique est
considérable. C’est à ce titre qu’il s’efforce de mettre en évidence
l’existence d’une philosophie chez Debray, sans cacher certaines réticences. Ce
qui l’intéresse, dans la médiologie, c’est avant tout qu’elle peut aider à
penser le phénomène « sociophysique » qui fait qu’un message
« promis à la dégradation » peut « résister et même
s’augmenter » (le parallèle est à faire avec la théologie). Robert Dumas,
lui, traite du style de Debray et montre en détail qu’il existe bien, dans une
écriture faite de vitesse et de nervosité. Robert Damien cherche de son côté,
dans les essais, une pensée de l’histoire et des outils conceptuels nouveaux
pour l’analyse politique. Le tout forme un livre rugueux, parfois opaque, mais
attentif sans cesser d’être critique. C’est un exemple à suivre, sinon dans sa
réalisation quelque peu imparfaite, au moins dans son projet : il faut
parfois avoir l’honnêteté de lire sérieusement, en y mettant le temps, les
œuvres que l’on n’est pas sûr d’apprécier et même celles que l’on est tout à
fait sûr de détester cordialement.
Diariste. Bernard Delvaille, Journal. 1949-1962 (La Table Ronde,
2000, 423 p., 145 F). Ce journal débute le mardi 4 octobre 1949 par le récit
d’une visite à Paul Claudel et se clôt le samedi 29 décembre 1962 sur un
ferry-boat qui emporte l’auteur vers le Danemark. Entre les deux, ce n’est pas
toujours captivant (« Très mal dormi cette nuit, à cause sans doute de mon
rhume », « Coincé entre deux étages dans l’ascenseur du 252, faubourg
Saint-Honoré »), mais l’apparition de personnages de la vie littéraire de
l’époque rend plusieurs pages attrayantes. De fréquentes confidences intimes, à
travers lesquelles l’auteur n’a pas cherché à afficher une hétérosexualité à
tout crins : « Je rêve d’un petit pêcheur italien, un garçon de
dix-sept ans, grand, mince, brun, bronzé, souriant, aux fesses dures et qui
sentirait la marée ; nous ferions l’amour sur le sable chaud ; il
glisserait entre mes bras comme un poisson et s’enfuirait pour laver dans la
mer mon amour ». Le vendredi 7 mars 1958, Bernard Delvaille a dîné avec
l’ambassadeur Jean Chauvel au restaurait Sébillon, rue de Longchamp. Il prit ce
soir-là un artichaud, un gigot et une tarte aux pommes.
Diariste (bis). Marc-Édouard Nabe, Kamikaze. Journal intime 4 (Éditions du
Rocher, 2000, 1300 p., 275 F). De tome en tome, ce livre de bord perd les
allures d’un simple journal intime pour devenir l’œuvre d’un écrivain. Car
c’est de littérature dont il est question ici. Remarquables sont les pages
portraicturants des personnages rencontrés autrefois par
l’auteur – celles sur Maes, troufion à la caserne de Charleville sont
étonnantes, suscitant chez le lecteur, amusé au premier abord, une sorte de
griserie bizarre. On en apprend beaucoup sur les coulisses de L’Infini de Sollers, sur celles de L’Idiot international de Jean-Edern
Hallier, sur le jazz, sur les péripéties de la vie sentimentale et même de la
vie sexuelle de Marc-Édouard Nabe, sur la naissance de son fils, sur des amis
comme Patrick Besson ou Claude Nougaro, dont les confidences sont
implacablement couchées sur le papier. Couchées avec deux ou trois couches
d’encre ? C’est là le secret de l’auteur avec ses protagonistes. Le
personnage qui se détache le plus des quatre tomes parus, ce n’est pas
l’auteur, c’est le professeur Choron, philosophe prodigieux dont la figure
transperce toute la fresque. Les délires de l’homme d’Hara-Kiri enterrent bien des littératures et bien des idéologies.
Étonnantes, aussi, les rencontres avec Spaggiari. Ce qui rompt malheureusement
l’intérêt de la lecture de Kamikaze,
c’est la publication des lettres reçues par l’auteur et des articles,
favorables ou défavorables, qui lui sont consacrés.
Diariste (ter).
François
Sentein, Nouvelles minutes d’un libertin
(1942-1943) (Le Promeneur, 2000, 470 p., 195 F). L’auteur fut un familier
de Cocteau, de Genet, de Jouhandeau, de Roland Laudenbach, de Blondin. Ces Nouvelles minutes sont la suite des Minutes d’un libertin parues en 1977,
qui portait sur la période 1938-1941. C’est surtout pour son témoignage sur une
époque où la vie quotidienne n’était pas des plus faciles et pour ses
révélations sur l’auteur de Notre-Dame-des-Fleurs
que ce journal mérite la lecture. Citons, comme illustration, le passage du
19 juillet 1943 sur le procès Genet :
Quand, après
avoir erré dans le Palais, nous atteignons la 14e chambre, [Cocteau]
se retourne, dressant l’index : « Le juge, m’a dit Garçon, est
épouvantable, souvent entre deux vins… » La porte, justement, livre passage
à Garçon, qui nous introduit. Il demande à Cocteau de s’asseoir à côté de lui
au banc des avocats. […]
L’audience est
en cours. Ce président s’appelle Patouillard – nom que j’avais lu
dans les Détective dévorés à
Montpellier, chez le coiffeur, mais pensant qu’il était inventé par les
journalistes qui ne livraient pas les identités de leurs tribunaux comiques.
Marmonnées par Patouillard, les sentences expédient de pauvres bougres mal
défendus en prison pour de longs mois après des débats dépêchés avec brutalité,
presque grossièreté. « Affreux », me souffle Blondin. Au milieu
d’eux, Genet – que j’entends encore me dire l’importance de la
correction en correctionnelle : netteté dans la toilette, l’attitude et la
voix –, rasé de près, bien vêtu, le visage intelligent, très à son aise (sans
cesse il nous fait des signes), témoignant à la puissance le respect que lui
doit un Chinois, tranche aussitôt. Plus encore lorsque, après lecture d’un
rapport, favorable, du Dr Claude (on entend : « … débile de la volonté… intelligence fruste et
naïve…. Capable d’enthousiasmes inconsidérés… »), il est
interrogé :
« Reconnaissez-vous les
faits ?
– Oui.
– Ce livre que vous avez
volé, vous en connaissiez le prix ?
– J’en connaissais la valeur,
mais je n’en connaissais pas le prix. »
C’est un mot. Les termes
auraient pu être intervertis de part et d’autre. Mais cela fait son effet. Je
n’ai pas n’importe qui devant moi, se dit le juge. Le tribunal lève le nez.
« Il s’agit des Fêtes galantes »,
rappelle Garçon. « Le président ne connaît pas Verlaine », souffle à
Cocteau un des avocats.
« Vous dites que vous
écrivez des livres. Que diriez-vous si l’on volait un de vos livres ?
– J’en serais très fier,
monsieur le Président. »
Plaidoirie très courte de
Garçon. Il sollicite de l’indulgence du tribunal une peine inférieure ou égale
à trois mois qui ne conduise pas son client à la relégation et ne détruise pas
une œuvre à venir.
Dictionnaire. Le Robert des grands écrivains de langue française (Dictionnaires
Le Robert, 2000, 1521 p., 210 F). Cent cinquante auteurs, trois cent cinquante
œuvres, six mille citations. Les éditeurs ont retenu Éluard (!), Perec (!!),
Senghor (!!!) et Le Clézio (!!!!), et écarté Cendrars, Fargue, Laforgue, Leiris
et Roussel. Mais c’est à l’usage qu’on apprécie un tel livre : réservons
donc notre jugement.
Dictionnaire
(bis). Le Littré. Cédérom (Édition Redon, 26740
Marsanne, 2000, 395 F). Pour ceux qui ne possèdent pas l’édition originale de
1872 en cinq volumes, avec son supplément ajouté en 1876 par Émile Littré et
qu’il convient de consulter systématiquement pour vérifier que la définition
donnée dans les volumes de 1872 n’a pas été complétée. Le Cédérom permet de
lire les définitions sur l’écran, de les imprimer, de les insérer dans le
traitement de texte, et surtout de rechercher un mot, un auteur, une définition
avec toutes les ressources de l’informatique. Seule l’étymologie grecque n’a
pas été reprise dans le cédérom.
Gibault. François Gibault, Un Cheval, une alouette (La Table ronde,
2000, 201 p., 89 F). « Les souvenirs, ça vous remonte comme des
vomissements [...] comme des saucisses attachées par une ficelle » :
bon appétit. Au menu : autobiographie... mais le style, les
thèmes – Canada Dry : Céline !!!... C’est ça qui
dégueule ! C’est ça la saucisse ! Alors bordel, agacement programmé
du lecteur, tirs en tous sens, hallali, pas un qu’on froissera pas :
néopétainisme, antiracisme, trouille du Chinois, etc. Et cette petite
musique... mais vous copiez, glaïeul ! Le coup de l’interview, Maîîître,
on l’a déjà lu par exemple. Tenez, non, on arrête, pas plus loin qu’on vous
lira... Et pourtant... ça attache, cette cuisine. Roublard, le suiveur... Tout
est prévu : c’est du copié, même pas construit, même pas intéressant...
mais il le dit ! Autoportrait de l’avocat en « crétin de
village », un « vieillard » privé de prétoire en quête d’un
« moyen d’expression » nouveau... mais il le dit. Bref, il s’attaque
assez bien lui-même. On ajouterait bien une vacherie (les portraits sont nuls,
Sagan on s’en tape !), mais faut reconnaître, on a mordu. En résumé :
ça vous irrite, mais comme c’est conscient de vous irriter, c’est plutôt bien
fait.
Giono-Paulhan. Jean Giono, Jean Paulhan, Correspondance
1928-1963, édition établie et annotée par Pierre Citron (NRF Gallimard, 2000, 158 p., 140 F). Il vaut mieux quelquefois
lire une bonne correspondance entre deux écrivains que deux biographies
d’écrivain. C’est le cas pour ce livre où l’on entre en douceur, sans commentaire
psychologique superflu, dans l’histoire d’une amitié. « On peut
s’interroger, nous dit Pierre Citron dans sa préface, sur les fondements de
cette amitié ». Et de filer les oppositions : « Tout semble
séparer le Parisien et le Manosquin ; le fils d’intellectuel et le fils de
cordonnier ; celui qui a poussé loin ses études et a parfois enseigné, et
celui qui, s’étant arrêté avant le baccalauréat, s’est fait lui-même sa
culture ; l’essayiste et le romancier; l’analyste précis et le poète dans
son élan créateur ; le secrétaire puis directeur de la plus célèbre revue
littéraire de France, interlocuteur familier de tous les écrivains, et
l’individualiste solitaire de province ». Qui sait pourquoi les hommes
s’attachent l’un à l’autre ? Dans le cas de Giono et Paulhan, on est
surpris que ces deux figures soient parvenues à braver tant d’éléments
contraires (les intrigues au sein de la NRF,
les accrochages entre Grasset et Gallimard, la guerre, le CNÉ surtout). À la
lecture de cette correspondance, qui n’est pas seulement faite de lettres mais
aussi de cartes postales, de télégrammes, de faire-part, de pneumatiques, on
finit par comprendre les raisons de cette amitié qui fut sans nuage pendant
trente-cinq ans : la première, paradoxale, tient à la distance séparant
les deux hommes et, conséquemment, à leurs très rares entrevues. Les deux Jean
ne cessent de s’inviter, l’un à Paris, l’autre à Manosque : invitations
sans suite. Impossible de se voir. Or, cette frustration est le moteur même de
cette amitié qui n’en finit pas de rêver de son accomplissement. Alors, cela
donne des déclarations comme celles-ci : « Mais puis-je (et
devrais-je) vous dissimuler la joie que j’aie eue de revoir votre
écriture ? Comment allez-vous ? Nous sommes loin. Nous ne nous voyons
jamais. Moi, je ne pourrai jamais plus quitter ces lieux où j’ai involontairement
poussé de fortes racines, où désormais je suis planté. Vous, attaché à Paris,
des kilomètres nous séparent. Cependant je ne sais pas si j’aime quelqu’un
autant que vous ? C’est bête à dire. Excusez-moi » (Giono à Paulhan,
le 6 mars 1951). Réponse : « Bien cher Jean / Ah ! moi aussi et
si jamais j’ai le sentiment que votre amitié devient tiède ou négligente, je me
sens tout d’un coup très malheureux, tout abandonné ! Vous avez beau être
loin, vous êtes un rocher et nous autres des villes... enfin, vous êtes notre
rocher » (Paulhan à Giono, le 10 mars suivant). L’autre raison, plus
compréhensible, c’est que Paulhan fut, et ce dès le début (c’est-à-dire dès La Naissance de l’Odyssée), le lecteur
le plus éclairé, le plus sensible, le plus zélé – grâce à lui, Giono
fut régulièrement publié chez Gallimard – qu’il ait eu. En un mot, un
inconditionnel qui comprit rapidement que Giono était un grand écrivain, en
tout cas, sans conteste, un écrivain,
c’est-à-dire un homme à qui il faut passer ses caprices, ses colères, ses
fantaisies, tout pardonner comme à un enfant. Qui resterait insensible devant
l’écriture de Giono, qui ne céderait au charme d’un homme qui vous écrit, l’air
de rien, à la fin d’une lettre : « Ici, pas d’hiver. Soleil, azur,
vent vinaigre, et sur la terre le plus beau tapis persan qu’on puisse
imaginer » ? Paulhan, moins lyrique, et dont les lettres sont moins
belles, moins nombreuses – toujours ce problème du déséquilibre dans
l’édition des correspondances – et plus utilitaires (l’épistolier
écrit sur un papier à en-tête de la NRF),
est toujours « ravi » ou « bouleversé » des pages que lui
envoie par centaines son ami Jean. Son enthousiasme rappelle les cris
d’émerveillement de Vigny aux envois de Hugo : « J’ai dévoré vos Ballades, cher ami ; je les lis, je
les chante, je les crie à tout le monde, car j’en suis ravi » ((19
novembre 1826). Le 31 décembre 1935, Paulhan écrit à Giono : « Quant
à Resurrection, j’en suis fou. Je
voudrais le lire à haute voix et le relire, l’afficher, le faire distribuer
dans les rues ». Un mot, pour finir, sur l’édition. Elle est bonne. Pierre
Citron a fait un excellent travail. On ne peut pas en dire autant de Gallimard
(dont il est constamment question dans les lettres), qui n’a pas jugé utile de
joindre un portrait de chaque auteur, d’ajouter des documents annexes et de
choisir une police claire pour les notes (certaines sont quasi illisibles,
comme mal ronéotypées).
Hydropathie. Harry Alis, Hara-Kiri
(L’Esprit des péninsules, 2000, 332 p., 135 F) ; Émile Goudeau, Dix ans de Bohème, introduction, notes
et documents de Michel Golfier et Jean-Didier Wagneur, avec la collaboration de
Patrick Ramseyer (Champ Vallon, 2000,
574 p., 185 F). À la fin du XIXe siècle, on cherchait déjà à savoir
ce qu’était un hydropathe. La question est toujours d’actualité. La réédition
de Dix ans de bohème et celle du
roman à clefs Hara-Kiri viennent
satisfaire cette curiosité. Le roman singulier de Jules-Hippolyte Percher alias
Harry Alis est bien plus qu’un simple roman codé sur les Tripattes-Hydropathes.
On se détache rapidement d’une telle grille de lecture pour y voir surtout un
roman d’initiation, qui conte les pérégrinations bohèmes et mondaines d’un
jeune Japonais. Cependant, dans sa préface pleine de fraîcheur et
d’humour – à l’instar du roman lui-même – et où souffle un
certain esprit hydropathesque, Jean-Didier Wagneur, après avoir présenté Harry
Alis, met à jour les artistes qui se cachent sous les noms de Kopeck, Coton,
Houdart, Flora, etc. Pour un complément d’informations
concernant cette
dernière, alias Nina de Villard, le lecteur est naturellement invité à se
reporter à la préface de la réédition de La
Maison de la Vieille chez Champ Vallon. Pour Houdart, le lecteur consultera
la réédition de Dix ans de bohème
chez le même éditeur. Jean-Didier Wagneur, Michel Golfier et Patrick Ramseyer
offrent une véritable somme, promise à devenir l’ouvrage de référence sur Émile
Goudeau et sur les Hydropathes. Cette édition critique de Dix ans de bohème (et de la plaquette Les Hirsutes de Léo Trézenik)
constitue, pour les chercheurs s’intéressant à la fin-de-siècle, une mine
où l’on viendra piocher et extraire une multitude de renseignements précieux
sur une foule d’illustres inconnus. Comptons sur une réédition augmentée du
livre, moins pour l’ajout de quelques références et la révision de certaines
erreurs de l’index, que pour les informations et les documents nouveaux dont
cette réédition suscitera peut-être la découverte. Nous attendons également la
réédition annoncée des Voyages de
A’Kempis qui semble constituer le second volet de l’étude critique
consacrée à Goudeau. Nous devrions y trouver le récit de la seconde moitié de
l’existence de Goudeau, qui n’est pas contée dans la ré- édition de Dix ans de bohème.
Jarry.
Alfred Jarry, Ubu roi, préface,
notes et « Clés de l’œuvre » par Henri Béhar (Pocket Classiques,
2000, 259 p., 28 F). Henri Béhar connaît à fond son Ubu : origines, contexte, suites et conséquences. Il en
distille l’essentiel avec un discret humour et beaucoup d’érudition, dans les
formes nécessairement très balisées d’une édition à portée pédagogique mais où
ne manquent pas les clins d’œil. Au-delà de la rapide annotation distribuée au
fil des pages, les étudiants curieux rejoindront les amateurs plus informés
dans la lecture du riche « dossier historique et littéraire » de plus
de cent pages placé en annexe : chronologies, « dictionnaire
encyclopédique d’Ubu roi », documents
sur l’origine, la création, la réception de la pièce, l’état du théâtre, les
questions dramaturgiques mises en jeu, complétés par une rapide bibliographie.
Voilà de quoi faire patienter les connaisseurs en attendant la reparution
annoncée du Jarry dramaturge d’Henri
Béhar. Ils pourront aussi se replonger dans le numéro double par lequel L’Étoile-Absinthe avait célébré (en
1998 !) le cente- naire de la pièce.
Lire. Les Grands Entretiens de « Lire » (Omnibus, 2000, 1514 p., 169
F). Le volume reproduit des entretiens parus dans cette revue entre octobre
1975 et janvier 2000. Tout n’est pas inintéressant, surtout pour les
spécialistes en archéologie littéraire qui s’intéressent à la pensée et à
l’œuvre de Jean d’Ormesson, Françoise Sagan, Jean Lacouture, Jean Dutourd,
Simone Signoret, Paul Bocuse, etc. Bocuse ! Vous vous rappelez ?
Magre. Jean-Jacques Bedu, Maurice Magre, le lotus perdu (Éditions
Dire, Cahors, 2000, 348 pages, 149 F). La biographie est un art subtil. Dont
acte. Page 34 : « Lorsqu’il voit le jour, le 2 mars 1877, il [Magre]
est aussitôt habité par l’âme du troubadour Raimon de Miraval ». Page
201 : « Face à une telle hégémonie de Breton, digne du gourou d’une
secte, n’est-il pas normal que le mouvement surréaliste compte dans ses rangs
le nombre le plus important de suicidés ? » Page 314 :
« Maurice Magre souffre en silence, sans se plaindre, et lorsque la mort
vient le prendre, il classe les manuscrits à paraître… » Ad libitum. On
peut se procurer les cinq rééditions de Maurice Magre chez le même
éditeur : Le Roman de Confucius,
L’Ashram de Pondichéry, Pourquoi je suis
bouddhiste, La Tendre camarade et
Confessions sur les femmes, l’amour,
l’opium, l’idéal, etc.
1999. Édition 2000. Journal de l’année du 1er janvier au 31
décembre 1999 (Larousse, 2000, 399 p., 149 F). L’auteur du chapitre L’Année littéraire est Gérard-Henri
Durand, qui écrit : « La fin du XXe siècle consacre l’effacement
des grands écrivains, de même que des grands penseurs, ce qui ne va pas sans
quelque nostalgie, et du coup la critique, également multiple et dispersée,
n’ose plus trancher du bien et du mal. Elle se contente de se laisser prendre à
tel ou tel éclat d’un kaléidoscope, sans cesse secoué, où les particules
colorées n’auraient plus le temps de présenter l’ordonnance de figures
symétriques ». Parmi les noms cités dans ce chapitre : Alain
Sevestre, Patrick Bouvet, Clelia Aster, Pierre Sansot, Leslie Kaplan, Jean
Echenoz, Tiphaine Samoyault, Myriam Anissimov, Robert Bober, Nathalie Rheims,
Brigitte Giraud, Bertrand Leclair, Alain Veinstein, Jean-Marie Laclavetine,
etc. Les quais de demain ! N’oublions pas Amélie Nothomb, la jeune dame
qui aime manger des fruits moisis et arborer à la télévision les chapeaux de sa
grand-mère.
Mohrt. Pol
Vandromme, Michel Mohrt romancier (La
Table Ronde / Gallimard, 2000, 253 p., 130 F). « Les citations sont
indispensables pour faire entendre le ton de la voix d’un écrivain, ce que ni
la critique analytique, ni même la critique de paraphrase ne parviennent à
restituer », affirme le prudent Pol Vandromme dans sa tentative
d’exhausser son grand homme, conservateur « rebelle » et académicien
« d’avant-garde », jusqu’à quelque chose qui ressemble à de
l’importance, en louvoyant entre ses conformismes et ses médiocrités (aimer
Montherlant pour son style ! et ne l’aimer plus en découvrant qu’il ne
vivait pas comme il écrivait !… pire, que ses goûts en matière sexuelle
auraient fait frémir un Gide, borne indépassable, on le suppose, de la
perversité). Il faut donc citer Michel Mohrt pour prendre toute la
mesure de son talent : « La beauté et l’amour, l’amitié et le
rêve : y avait-il autre chose qui comptait dans la vie ? […] Vis-à-vis
de ses hommes, il se sent tenu d’accorder quelque importance aux problèmes
qu’il agite. Il ne peut pas leur dire que les seules choses qui tiennent sont
d’aimer et d’apprendre de beaux vers ! » Cet hommage rendu, on pourra
légitimement s’épargner la lecture de ce pensum filandreux, et avec une
conscience légère, puisqu’il est entendu que « même dans une littérature
encombrée d’idoles dérisoires, Dieu, au discernement infaillible, finit
toujours par reconnaître les siens ». Dommage que le juge littéraire en
dernier ressort ne publie pas ses comptes rendus de lecture.
Nerval. Gérard de Nerval, Aurélia, précédé des Illuminés et de Pandora (Le Livre de Poche classique, Librairie générale française,
1999, 511 p., 36 F) ; Les Filles du
feu, Les Chimères et autres textes (même éditeur, 1999, 476 p., 40 F). « L’actuel renouveau des études
nervaliennes, inspiré par les travaux de Jean Guillaume et de Claude Pichois,
est d’abord un retour aux textes originaux », écrit Michel Brix dans son
introduction des Filles du feu. M.
Brix, co-auteur d’une biographie de
Nerval et auteur d’un Manuel
bibliographique des œuvres de Gérard de Nerval, livre une nouvelle édition
« philologique » d’un auteur présenté comme moderne, dont les textes
ont été édités inachevés ou incomplets. Méthode d’humaniste appliquée à celui
qui réécrit la Renaissance dans ses sonnets, méthode érudite qui propose des
notes au fil des pages : une véritable exégèse de l’œuvre, accompagnée
pour les deux volumes d’une histoire des textes (des manuscrits aux éditions
les plus récentes) ou un lexique de Mysticisme
et des Chimères. La lecture, quand
elle est nouvelle, de l’œuvre de Nerval insiste sur la mise en écriture lucide du « moi » et la revendication
de la valeur de l’irrationnel et du rêve, dans un siècle cartésien, bien avant
Freud et Foucault, en un retour à la tradition sceptique des intellectuels
florentins, loin des délires ésotériques néo-platoniciens, source des maux
nervaliens : « La chair est triste, hélas !.. »
Nina.
Catulle Mendès, La Maison de la Vieille
(Champ Vallon, 2000, 609 p., 170 F) ; La
Dame aux Éventails, Nina de Callias, modèle de Manet (Réunion des musées
nationaux, 2000, 144 p., 120 F) ; Dixains
réalistes (Éditions des Cendres, 2000, 76 p., 120 F). La Maison de la Vieille, livre d’un cruauté rare et sans nom, parut
en 1894 chez Charpentier et Fasquelle. Le trio de préfaciers de la réédition
décrit ce roman indigeste, défilé de caricatures volontairement méchantes,
tracées à l’emporte-pièce, où « toute [l’]humanité de [Mendès] s’est
franchement épanouie, médiocre, sublime, hideuse, belle » (selon Mendès
lui-même dans son livre). Seulement, La
Maison de la Vieille ressemble à s’y méprendre aux Rancunes d’un vieux. La longue préface et l’apparat critique
sauvent de l’ennui provoqué par ce roman à clefs. C’est de façon minutieuse que
la légende créée autour de Nina par les Mendès, Moore et autres Bersaucourt est
dépouillée de ses oripeaux. Cette réédition est aussi l’occasion de présenter
l’un des plus fameux salons fin-de-siècle en donnant moult détails sur Nina et
son entourage, et de publier un des albums de la dame aux éventails. Deux
autres publications, le catalogue de l’exposition sur Nina au Musée d’Orsay et
la réédition des Dixains réalistes,
viennent tempérer l’impression désagréable d’odeur de bouge laissée par La Maison de la Vieille. Michaël
Pakenham et Jean-Didier Wagneur présentent le salon de Nina, aidés dans cette
tâche par Louis Forestier, Emmanuel Héran et Luce Abélès. À travers une
iconographie soignée, défile tout le panorama fin-de-siècle, avec sa cohorte
d’artistes passés plus ou moins à la postérité : Charles Cros, Auguste de
Chatillon, Maurice Rollinat... auteurs que l’on retrouve grâce à la réédition
des Dixains réalistes. Par le passé,
quelques publications souvent confidentielles avaient reproduit certains de ces
dixains. En 1977, ceux de Rollinat avaient été repris dans un bulletin de la
Société des Amis de cet auteur. Pierre-Olivier Walzer réédita ceux de Germain
Nouveau dans son édition de l’œuvre du poète dans la Pléiade. Outre qu’elle
rend accessible ce livre en passe de devenir aujourd’hui un merle blanc de la
bibliophilie, cette réédition a les caractéristiques du livre d’art, car elle
respecte la mise en page, les caractères et le format oblong de l’édition de
1876. Rien à voir avec un reprint Slatkine. Ce triptyque livresque est un bel
hommage à celle qui fut l’hôtesse de toute une génération d’artistes.
NRF.
Un siècle NRF (Album de la Pléiade,
Gallimard, 2000, 374 p., obtenu par l’achat de trois volumes de la Pléiade).
L’ico-nographie qui constitue cet album aux 459 illustrations a été choisie par
François-Nourissier-de-l’Académie-Goncourt, lequel en a également assuré le
commentaire. Commentaire prudent, l’auteur d’À défaut de talent – ou de génie ? –
expliquant en tête du volume qu’il a « volontairement évité de citer, en
particulier dans la fin de ce récit, des écrivains – mes
contemporains ou mes cadets –, leur présence ou leur absence risquant de
prendre un caractère de flatterie ou d’hostilité, voire d’apparaître comme un
“saupoudrage” d’amabilités jetées au petit bonheur ». Beaucoup de
documents inédits ou peu connus donnent leur intérêt à ce petit recueil iconographique
pour lequel les archi-ves – réputées dauphinement
inaccessibles – des éditions Gallimard se sont un instant
entr’ouvertes. Ô le regard du vieux Gaston à son bureau sur une photographie
des années cinquante ! Il ne faisait pas bon avoir cet homme-là pour
ennemi…
Old McDonald. François Nourissier, À défaut de génie (Gallimard, 2000, 670
p., 145 F). Le titre est trop modeste. Il fallait ajouter À défaut de correcteur : cela aurait pu éviter des cacophonies
comme « certain flou floconne » ou un barbarisme comme
« voulè-je », à moins que l’alternance de formules recherchées et de
grossièretés mal assumées ne signe le style de l’auteur (« leur foi n’est
pas partie “en couille”, dirais-je dans un langage un peu militaire »). À défaut d’intérêt : les
premières pages qui dissertent pour savoir si « Jean-Arthur Chollet né à
Avocourt (Meuse) le 8 avril 1862 » a pu jouer un rôle dans la vie du papa
de François feraient passer André Theuriet pour Jerry Lewis, et ce dernier pour
Jacques Le Goff. Si le texte cite nombre des célébrités que Nourissier a
connues ou croisées, il ne quitte pas le niveau d’assez plates anecdotes. À défaut de pudeur : le second
chapitre s’empresse d’annoncer que l’auteur souffre de la maladie de Parkinson,
« Miss P. » réapparaît régulièrement, jusqu’aux avant-derniers chapitres,
et, disons le franchement, on a le sentiment que ceci essaye de faire passer
cela. On peut s’attacher à quelques détails, telle une rêverie astucieuse sur
la fonction des couleurs des papiers que Paulhan utilisait dans sa correspondance.
Il arrive que l’on soit touché par la détresse de certains aveux. Mais le plus
souvent, le charme naît des bons mots des autres, voire de certaines
maladresses de l’auteur : on sourit quand il évoque ses « jeunes
lecteurs » (sûrement nombreux) qui ignorent les livres non massicotés (ça
existe encore, cher François, lisez Histoires
Littéraires), mais on rit jaune quand il note que « l’idée que je
puisse écrire sur ma vie sans respecter une chronologie trouble mes
interlocuteurs » (en effet, une telle originalité narrative…). Bref, le
titre a beau être glosé, Nourissier avouer qu’il sait que tout le monde oublie
ses livres après deux ans, cela ne fait pas passer le pensum. Vive sympathie,
donc, pour « Tototte », à qui sont dédiés « quarante ans de ce
livre » !
Pétomane. Jean Nohain, François
Caradec, Le Pétomane au Moulin-Rouge (Éditions
Mazarine, 2000, 206 p., 120 F). Nouvelle édition de cette étude de fond sur le
grand Joseph Pujol, poète plus doué que l’homme aux semelles de vent. Un chef
d’œuvre de poésie aérienne, et un second souffle pour ce livre proprement
magistral.
Ponge. Sydney Lévy, Francis Ponge. De la connaissance en poésie (Presses
universitaires de Vincennes, coll. Essais et savoirs, 1999, 160 p., 130 F).
L’essai, bref et élégant, réfléchit à la manière dont le créateur des figues et
autres crevettes verbales a pu proposer de substituer le texte à son objet. Sur
un terrain durablement marqué par les lectures de Derrida, Collot ou Gleize,
Lévy se distingue par les modèles mathématiques et logiques qu’il convoque en
prenant au mot les revendications épistémologiques de Ponge. Sans lourdeur, il
ménage à l’aide de ces « analogies » un éclairage nouveau sur les
« dispositifs » que le poète, entre constat de la nécessaire
généralité du langage et désir de dire une incommunicable « expérience-là »,
met en place pour parvenir à une « science du singulier ». Chaque
court chapitre s’appuie sur un texte qui lui sert de centre, avec un notable
souci de clarté et de pédagogie. On citera quelques étapes du raisonnement.
Ici, s’appuyant sur les formules célèbres de Bateson, Lévy montre que Ponge,
qui « décrit une chose autant que la description de la chose »,
franchit ainsi une étape essentielle dans le processus d’indistinction qu’il
cherche à initier, car il crée un niveau de lecture où le texte rejoint la
chose dans la condition d’objet du discours, comme si la carte devenait le
territoire d’une autre carte. Ailleurs, le critique suggère que Ponge a pu
s’inspirer des géométries non-euclidiennes pour concevoir une rhétorique aux
lois variables, capable de parcourir l’« espace courbé qu’elle même a
produit » afin de donner par telle ou telle figure spécifique et neuve la
formule « compacte » de tel ou tel objet. Sans toujours emporter
l’adhésion (quand en particulier il cherche à situer l’effet de tridimensionnalité
du poème dans des effets de tabularité dont il serait aisé de montrer qu’ils
valent pour tout texte), le propos frappe par la pertinence stimulante des
rapprochements transdisciplinaires et par la finesse des analyses. Sans fixer
de terme et sans nier l’échec programmé de tout projet de substitution des mots
aux choses, Lévy propose en conclusion sa propre formule pour subsumer la
générosité de la poétique pongienne : elle permet au lecteur de
« prendre conscience avec émerveillement de ce qui est fondamentalement
humain : ses propres facultés de connaissance ». On peut lui
retourner le compliment.
Portraits
d’écrivains. Patrice
Delbourg, Le Bateau livre. 99 portraits
d’écrivains (Le Castor Astral, 2000, 330 p., 130 F). N’ayant pas comme
Patrice Delbourg le goût de la métaphore filée – bateau naufrage,
bateau île déserte, équipage, mousses et radeaux médusés, ad. lib. –, on ira droit au but, en sautant par-dessus la très
dispensable préface : ce bateau est un livre sympathique, à l’instar de sa
couverture trombinoscope qui nous appâte avec quatre-vingt-dix-neuf bouilles
d’écrivains, quatre-vingt-dix-neuf regards d’écrivains, quelques belles mains
d’écrivains et les nombreuses lunettes assorties. On aurait tort, donc, de ne
pas tâter de cette palanquée de portraits, portraits d’univers et d’œuvres
plutôt que de leurs auteurs. Il y a là des classiques précoces et de bons
faiseurs, des besogneux pour magazines féminins, des gloires consacrées en
route vers l’oubli, mais peu importe, chacun a droit à son moment d’admiration,
et ce n’est pas la moindre des qualités de cet ouvrage qui, sans apporter
réellement d’éclairage critique, cherche à donner à son lecteur le goût de
l’œuvre. Alors, qu’importent les flottements du style et la pertinence douteuse
de certains choix (le calendrier imposait la pléthore : il sera plus
facile de faire d’ici quelque temps le sélectif portrait des dix écrivains de
2010), on fera dans ce livre des rencontres, et on ira approfondir la
connaissance ailleurs. La recette, au vrai, a déjà fait ses preuves :
entre promo et vraie curiosité, avec un brin de citations et deux zestes de
bio, Patrice Delbourg a inventé le Pivot portatif au format plage.
Provocation. François Boddaert, Olivier
Apert, Le Portatif de la provocation. De
Villon à Verdun en 333 entrées (Presses universitaires de Vincennes, 2000,
253 p., 135 F). La première entrée est l’Académie française, la dernière
l’Album zutique. Entre les deux, un bien attachant fourre-tout, de Jarry à
Ravachol, du boulevard du Crime à l’enragé Jacques Roux, d’Arthur Cravan à
Georges Darien, de Guignol au Neveu de
Rameau. Des auteurs on attend désormais un La Provocation aujourd’hui.
Psyché. Jean de Palacio, Les Métamorphoses de Psyché. Essai sur la
décadence d’un mythe (Séguier, 2000, 250 p., 140 F). L’esprit de décadence,
troisième volet : où l’on apprend que Psyché, mythe douteux dès l’origine,
fut l’objet d’un culte parmi les écrivains travaillant sous l’enseigne de la
Décadence. Psyché, mythe de la décadence car mythe en décadence ? La
proposition est tentante, ne serait-ce que par la richesse des éléments clefs
du mythe, la lampe et le miroir, ou par l’incongruité de ce personnage mièvre
en des lieux hantés par de plus fortes et plus cruelles natures. Décidément la
matière est riche, et Jean de Palacio magnifiquement placé pour l’exploiter. La
partie s’annonce donc érudite, mais intéressante, pendant 82 pages exactement,
car ces fortes réflexions posées, tout s’écroule ; l’analyse tourne au
catalogue irraisonné, où l’on brasse des Psyché sans nombre, sans lampe, avec
lampe, au miroir ou pas, ailées, plumées, muettes, comiques, victimes ou
séductrices, allemandes, anglaises, aimées d’Eros, de Jésus, de Satan, de…
Pierrot, et une fois au moins Virgo
fellatrix ! Tout cela est fort nourri et documenté, et polyglotte
même, mais creuse peu à peu l’appétit de sens du lecteur égaré, qui lorgne vers
la conclusion comme le gaulois de la fable vers le sanglier final. Hélas, il
faudra se contenter d’avoir été instruit sans avoir été éclairé ; on ne
saura pas à quoi rime ce frénétique clonage mythique, ni à quelle fin fut
rameutée par l’auteur cette harassante horde. Ah ! pardon ! Voilà
notre Psyché devenue, après tant d’autres, l’emblème de cette grande gueuse de
Modernité. C’est là un commerce qui ne manquera pas de représentants.
Saint-Exupéry. Consuelo de
Saint-Exupéry, Mémoires de la rose (Plon,
2000, 280 p., 118 F) ; Simone de Saint-Exupéry, Cinq enfants dans un parc (Gallimard, 2000, 170 p., 110 F). Dans la
famille Saint-Exupéry, je voudrais la sœur et l’épouse… En ces temps de
commémoration (on retrouve – en double ! – l’avion de
Saint-Ex, on rebaptise l’aéroport de Lyon–Satolas, on visite le château
familial dans le Bugey, etc.), l’édition découvre, immergés ou enfouis, les
souvenirs des femmes de Saint-Ex, la première retraçant l’enfance et contant la
légende du grand conquérant, la seconde se réservant l’époque de la maturité et
la vie à l’étranger. Le chaînon manquant ? Louise de Vilmorin et les
fiançailles rompues, évoquées en dernier lieu par Simone, oblitérées par
Consuelo. Ne nous attardons pas sur l’enfance, écrite de manière très
convenue – entre la Comtesse de Ségur et une Colette
affadie – et mettant en scène le futur écrivain à grand renfort de
photographies d’époque et de paragraphes formatés « Lagarde et Michard ».
Les mémoires de la seconde épouse se lisent comme un roman sud-américain où
pointerait un « réalisme magique » à la Marquez ou à la Carpentier.
On comprend mieux les conditions d’émergence du Petit Prince et, avant, de Vol
de nuit : l’auteur évoque les événements et les personnages à
l’origine des romans et se pose en élément essentiel de leur réalisation
matérielle, sinon en inspiratrice de l’écriture. « Femme fantasque,
volubile, grande séductrice d’hommes célèbres… » : cependant que Paul
Webster s’emploie à réhabiliter la figure de la « muse » de
Saint-Exupéry – de fait, à retracer l’histoire d’une liaison plutôt
orageuse (Consuelo de Saint-Exupéry, la
rose du Petit prince, Éd. du Félin, 2000), Christian Campiche, pour s’être
intéressé à un autre de ses amants – qui n’est autre que Denis de
Rougemont, l’auteur de L’Amour et
l’Occident – conteste la maternité de ses Mémoires aujourd’hui révélés. À l’instar d’une certaine
« O », c’est, selon Christian Campiche, Denis de Rougemont qui lui
aurait tenu la plume. L’éditeur desdits Mémoires,
Olivier Orban, parle de « connerie abyssale ». Le dossier est dans
les mains de divers experts en graphologie. Mais on voit mal ce qui pourra en
être tiré, puisque le texte d’origine est, dans sa continuité, tapuscrit. Seul
M. Underwood pourra nous sortir de l’impasse.
Saint-Exupéry
enfant. Caricature
de Scribe par Roubaud.
Scribe. Jean-Claude Yon, Eugène Scribe. La fortune et la liberté (Nizet, 2000, 390 p., 230
F). La fortune sûrement, la liberté peut-être, mais à coup sûr la
fécondité ! Quatre cent vingt-cinq pièces sont attribuées à ce Pierre-Jean
Rémy des planches. Fut-il victime de la prédestination de son nom, ce Scribe
dont Heine se moquait encore sur son lit de mort ? L’ouvrage de
Jean-Claude Yon est une étude fouillée et solide sur l’auteur des Vêpres siciliennes, sur sa vie et sur le
destin de son œuvre. Les annexes du livre se révéleront certainement utiles à
beaucoup de chercheurs : une liste générale des pièces de Scribe, liste de
ses collaborateurs, liste des pièces qu’il écrivit seul, liste des musiciens
qui travaillèrent avec lui, évolution du répertoire de Scribe à la
Comédie-Française. Il manque malheureusement un index des noms et des pièces
cités, qui eût été plus que jamais indispensable : flemmardise de
l’auteur ? Décision de l’éditeur ? Cette absence nuira fortement à la
fortune de ce livre. Pour tester vos connaissances scribologiques, laquelle de
ces cinq pièces n’est pas de notre auteur : Michel et Christine, Une Monomanie, Le Mauvais sujet, Vatel, Les
Plaines d’Alsace ? Est-il aujourd’hui plus de cinq personnes au monde
capables de répondre à cette question sans se référer au préalable à l’essai de
J.-C. Yon ?
Surréalisme. Georgiana Colvile, Scandaleusement d’elles. Trente-quatre
femmes surréalistes (Jean-Michel Place, 1999, 319 p., 290 F). Annie Le
Brun, Dora Maar, Joyce Mansour, Gisèle Prassinos, Elisa Breton, Leonara
Carrington, Leonor Fini, etc. Toutes ces dames au salon, pour des reproductions
de leurs œuvres picturales et des citations de leurs écrits. Avouons un faible
pour les collages de Valentine Penrose et pour les photo-montages de Stella
Snead. Iconographiquement parlant, le volume est splendide.
Théâtre. Geneviève Latour, Les Extravagants du théâtre de la Belle
époque à la Drôle de guerre (Paris-Bibliothèques, 2000, 350 p., 290 F). Il
s’agit du catalogue d’une exposition qui s’est tenu récemment à la Bibliothèque
historique de la Ville de Paris. Les extravagants choisis sont des personnages
de bonne compagnie et des auteurs de haute tenue : Jarry, Henri Rousseau,
le Sâr Péladan, Berthe d’Yd et Paul Castan, Apollinaire et André Salmon,
Cocteau, Radiguet, Satie, Max Jacob, Louise Lara et Edouard Autant, Paul Méral,
Marinetti, Gourmont, Ghil, Michel de Ghelderode, Yvan Goll, Pierre
Albert-Birot, Roussel, les Surréalistes, Michel Seuphor, Ribemont-Dessaignes,
Pierre Palau, Cami, Artaud, Vitrac, Savinio, Jean-Louis Barrault, Prévert, sans
oublier Picasso et son Désir attrapé par
la queue. Le catalogue est subdivisé en autant de chapitres que d’extravagants. Belle iconographie. Le
prix du catalogue aurait pu être revu à la baisse.
Trouille. Clovis Prévost, Parcours à travers l’œuvre de Clovis
Trouille 1889-1975 (Éditions Meliès, 1999, 288 p., 450 F). Trouille, Rops
épileptoïde, était un géant. Son œuvre, délires et rythmes lents, le souvenir
de ses rêves et la mémoire de nos cauchemars. L’album constitué par Clovis
Prévost – un autre Clovis – présente sans concession
l’univers de Trouille, avec ses panthères, ses vamps – ô Gina, ô Jane
–, ses religieuses, ses vampires, son mandrill, ses profanations, ses
lesbiennes, ses châteaux et ses inépuisables grains de beauté. Tous les
peintres de son époque se sont, à un moment ou à un autre, fixé des interdits.
Pas Trouille. Il ne serait pas raisonnable de laisser cette édition s’épuiser
sans avoir engrangé au moins un exemplaire dans sa bibliothèque. Le vingtième
siècle n’a-t-il vraiment eu aucun peintre littéraire ?
Si, Trouille. Avant de fermer le volume, un dernier coup d’œil à ce Confessionnal de 1959 qui donnerait la
vocation sacerdotale à n’importe quel mécréant. Clovis Trouille est mort le 24
septembre 1975, à 86 ans. Il a eu l’élégance d’emporter certains de ses
secrets.
Verlaine. Verlaine à la loupe. Colloque de Cerisy 11-18 juillet 1996 (Honoré
Champion, 2000, 500 p., 380 F). Sous ce titre un rien inquiétant, on découvre
les actes d’un symposium de Cerisy dirigé par Jean-Michel Gouvard et Steve
Murphy, et consacré à la redécouverte de Verlaine, relégué poète pour
universitaires en mal de colloques comme le dit non sans malice, dans son texte
d’ouverture, Salah Stétié. Le doux Verlaine, pauvre Lélian, ayant « raté
l’absolu » (la formule est du même), s’est vu délaissé et ignoré au profit
des audacieux, de ces noirs chevaliers que peuvent figurer Baudelaire,
Mallarmé, Nerval, Rimbaud et Lautréamont. Pour briser le sort, une vingtaine
d’études qui font la part belle à l’histoire littéraire au sens le plus
large – histoire, genèse, intertextualité, réception –, mais aussi à
la rhétorique et à la métrique, chaque méthode ayant ses moments de studieuse
application et ses franches réussites. On placera parmi ces dernières le texte
stimulant de Thierry Chaucheyras sur la « persuasion lyrique », qui
entreprend de réinterpréter la « musique » de Verlaine dans une
perspective rhétorique, la lecture que fait Jean-Luc Steinmetz de la
discontinuité chez Verlaine, celle de Jean-Michel Gouvard sur l’exploitation
littéraire du sémantisme des noms propres, le plaidoyer de Hun-Chil Nicolas en
faveur de Jadis et Naguère. Enfin,
Steve Murphy dresse l’état des lieux de l’édition verlainienne, avec ses
chantiers, ses Zones d’Édition Prioritaires (ZEP), ses recoins mystérieux. Le
tout fait un volume costaud, stimulant et d’utilité publique, pour un prix à la
page de 0,76 F seulement (la couverture en dur est offerte).
Verne.
Correspondance inédite de Jules Verne et
de Pierre-Jules Hetzel (1863-1886), tome I (Éditions Slatkine, 1999, 287
p., 260 F). L’édition de cette correspondance a été établie par Olivier Dumas,
président de la Société Jules Verne, avec l’aide de Piero Gondolo della Riva et
de Volker Dehs. Ce premier tome contient 231 lettres échangées par le romancier
et son éditeur entre le 26 juin 1863 et le 20 novembre 1874. Cette
correspondance n’avait pas disparu après la vente de la maison Hetzel à
Hachette : Mme Bonnier de la Chapelle, descendante de l’éditeur, remit un
jour les lettres de Verne à la Bibliothèque nationale. De son côté, Verne
n’avait pas conservé les lettres d’Hetzel, qu’il avait peut-être détruites,
avec beaucoup d’autres, vers la fin de sa vie, mais Hetzel avait l’habitude de
garder un double de ses propres missives : c’est cette copie qui a été
utilisée par les éditeurs du présent volume. Rien de plus révélateur que cette
correspondance pour comprendre le type de relations que Verne avait établies
avec Hetzel, qui ne fut pas pour lui un simple éditeur, mais un conseiller, et
parfois un censeur. Citons ce passage significatif d’une lettre de Verne
travaillant à Vingt mille lieues sous les
mers, adressée à Hetzel en avril 1869 :
Avant tout, de
même que je ferai disparaître l’horreur que Nemo inspire à la fin à Arronax, de
même j’enlèverai cette attitude de haine que prend Nemo en voyant couler le
navire. Je ne le ferai même pas assister à ce coulage.
Ce que vous dites d’acculer
le Nautilus dans un fond d’où il ne
puisse s’échapper qu’en coulant le navire qui lui barre le passage, est bon.
Mais il y aura deux difficultés à tourner :
1° Si le Nautilus s’est laissé acculer dans un fond, ce n’est donc plus le
navire incomparable, supérieur à tous, plus rapide et plus fort que tous.
2° S’il est acculé, et ne
peut sortir en passant dessous, c’est qu’il n’y a pas de profondeur d’eau. Et
sans profondeur d’eau, que devient la scène du coulage ? Elle est
impossible.
Néanmoins, je
vais réfléchir à cela.
Maintenant, mon
cher Hetzel, en continuant de lire, ne perdez pas de vue que la provocation
vient du navire étranger, que celui-ci cherche à détruire le Nautilus, et qu’il appartient à une
nation détestée de Nemo, qui venge la mort des siens, de ses amis !
L’annotation de cette
correspondance est parfaite : juste les précisions qu’il fallait. Une
suggestion pour le tome suivant (deux volumes sont encore à paraître) :
quelques fac-similés de lettres des deux correspondants, pour le plaisir de
l’œil. Si des lecteurs d’Histoires
littéraires possèdent des lettres inédites de Verne à Hetzel, ou d’Hetzel à
Verne, ils peuvent les communiquer, ou faire part de leur existence, à la
Société Jules Verne, 4, rue Jean Goujon, 75008 Paris. Il ne leur sera sans
doute pas fait mauvais accueil. Signalons par ailleurs la publication, aux
éditions du Félin, de Jules Verne
l’enchanteur de Jean-Paul Dekiss (1999, 430 p., 149 F). L’auteur, qui est
le président du Centre de documentation Jules Verne et de la maison Jules Verne
d’Amiens, a mis à profit les archives accumulées par des chercheurs pour écrire
cette biographie qui fait une large place aux livres du romancier. Son essai se
lit agréablement. Ceux qui ne connaissent pas l’univers vernien le découvriront
avec agrément. Ceux auquel il est familier apprendront certainement beaucoup à
la lecture de ses vingt-et-un chapitres. L’iconographie ne manque pas
d’originalité : on ne contemple pas tous les jours l’affiche d’une tournée
italienne du Tour du monde en
quatre-vingt jours en 1906, une page de Michel
Strogoff en bande dessinée de 1961, un cartonnage allemand pour Nord contre Sud de 1904, l’affiche
suédoise du film tiré de L’Ile
mystérieurse, le cartonnage tchèque du Château
des Carpathes, etc.
Vian. Œuvres de Boris Vian, tomes 4 et 7 (Fayard, 2000, 515 p. et 180
F ; 436 p. et 175 F). L’édition des œuvres complètes de Vian se poursuit.
Le quatrième tome contient les deux romans majeurs de l’écrivain, L’Herbe rouge et L’Arrache-cœur, ainsi qu’un Vernon Sullivan (Elles se rendent pas compte) et une Chronique de Pierremont, roman resté à l’état de projet, que
présente une notice de Gilbert Pestureau. S’il avait vécu, Vian serait-il
revenu au roman, malgré les échecs rencontrés par les livres qu’il n’avait pas
signés du nom de son alter negro Sullivan ?
On l’a dit, et cette idée rend mélancolique. Le septième tome de la présente
édition regroupe tous les écrits sur le jazz. Sept tomes sont encore à
paraître : théâtre, opéra, chansons, musique, cinéma, chroniques,
critiques et traités. Peut-on espérer un jour un volume de
correspondance ? Car Vian n’était pas un épistolier ordinaire, loin de là.
Villiers de
l’Isle-Adam. Gwenhaël Ponnau, L’Ève future ou l’œuvre en question (PUF, « écriture »,
2000, 168 p., 128 F). Voilà un ouvrage qui ne fera pas beaucoup pour rétablir
la confiance dans la politique et les produits des PUF, à juste titre durement
critiqués l’an dernier. Il s’agit ici d’opportunisme universitaire flagrant, L’Ève future étant « au
programme » cette année. G. Ponnau a mis bout à bout, un peu
laborieusement, quatre chapitres qui ont été, ou auraient pu être des articles
disparates ou des notes de cours. Le recours à des variations sans éclat sur
l’ouvrage « superbe », « magnifique », « profondément
original » de Villiers, etc., n’a rien pour rassurer : le style de
l’ensemble est du même niveau de rhétorique morne, heureusement rompu par des
citations. Sur « l’œuvre dans ses différents états » (titre du
premier chapitre), on s’attendait à une étude génétique approfondie : il
n’en est rien, puisque toutes les références sont à l’édition des Œuvres complètes de la Pléiade. Le
lecteur n’a droit qu’à un cours d’introduction rédigé consciencieusement dans
le style classique des polycopiés (avantage pour les agrégatifs
paresseux : il raconte l’histoire). Le second chapitre, sur les
« paradoxes expressifs », est plus intéressant, en particulier quand
il traite de la typographie bien spéciale employée par Villiers. Mais, sur les
épigraphes, on avait déjà pu lire un article de l’auteur sur le même sujet,
largement repris ici. En troisième position, le chapitre intitulé « Le
nouveau livre de la “Genèse” ? » examine à toute vitesse les rapports
de L’Ève future avec une série de
mythes, de Prométhée à Pygmalion, autour de la question des origines. Tout
compte fait, on préférera le dernier chapitre, plus original, sur « Les
voix et le silence ou l’œuvre en question », où figurent quelques fines
observations, ainsi sur le « tressaillement » d’Edison. Mais tout
cela devait-il vraiment aboutir à un livre ?
Zola. Denise Le Blond-Zola, Émile Zola raconté par sa fille (Grasset,
2000, 282 p., 115 F). Convenons que le titre est ridicule et donne envie de
fuir. Mais il n’y a que le titre qui soit ridicule, car le livre ne l’est pas
du tout et pourrait faire rougir nombre de biographes contemporains. Cette
biographie a paru pour la première fois en 1931 et a maintes fois été rééditée.
Comme l’indique son nom, Denise Le Blond-Zola, était la fille – illégitime – de
l’inventeur des Rougon-Macquart. Dès
les premières pages, on est toutefois frappé par la discrétion de la
narratrice : le moins que l’on puisse dire, c’est que Denise n’abuse pas
de sa position privilégiée auprès du maître du Naturalisme : la première
occurrence du « je » n’apparaît qu’au septième chapitre du livre, qui
en comporte dix-huit. En fait – et c’est ce qui explique fondamentalement le
succès du livre et sa valeur « scientifique » encore aujourd’hui –,
Denise Le Blond-Zola écrit avant tout en chercheuse,
soucieuse d’établir la vérité (cette fameuse Vérité pour laquelle son père
s’est battu toute sa vie) sur l’homme public et privé dont, enfant, elle a
partagé l’intimité. Au total, les témoignages personnels sont minoritaires, et,
si l’on veut bien passer sur le lyrisme naïf de quelques phrases (« S’il
parvint à la gloire, un dur et long calvaire ne lui fut pas épargné,
etc. »), ce récit biographique est remarquable par l’équilibre toujours
maîtrisé entre les citations et les analyses, par l’attention accordée à toutes les phases de la vie de Zola
(l’exil en Angleterre est aussi bien traité que le reste). Si le but d’une
biographie est de nous faire toucher
l’homme, celle-ci remplit sa mission. Du reste, Denise Le Blond-Zola fait mieux
que toucher Zola, elle le rend touchant :
qui resterait insensible à un homme qui relit La Chartreuse de Parme à soixante ans, après avoir achevé son
monument des Rougon-Macquart, et qui
trouve cela « bien extraordinaire » ? « Vous êtes un joli
romantique, lui aurait dit un jour Flaubert, c’est même à cause de cela que je
vous admire et que je vous aime ». Ce n’est pas le moindre des paradoxes
de cet ouvrage que de rendre le côté romantique,
c’est-à-dire sensible et humain, de Zola, loin de l’image brutale et orgueilleuse
que l’on a du rédacteur de « J’accuse… ». Lacune regrettable, nulle
préface ne prépare le lecteur à cette réédition du Zola de Denise Le Blond-Zola. Un préfacier n’aurait pas eu la tache
difficile, par exemple, en relevant le parallèle des vies de Hugo et de
Zola : Zola, comme Hugo, a eu ses Misérables
(Germinal), son école en -isme (le Naturalisme), son exil (le séjour en
Angleterre), sa Juliette (Jeanne Rozerot, mère de Denise) et, avec ce livre de
Denise Le Blond-Zola dont nous avons souligné le titre maladroit, son Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
[notices de Jean-Louis Debauve, Éric Dussert,
Jean-Paul Goujon,
Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Claire Le Guillou,
Muriel
Louâpre, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Steve Murphy,
Jacques Neefs, Michel
Pierssens, Sandrine Raffin, etc.]