EN SOCIÉTÉ
Alain-Fournier. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier n° 94, 1er
trimestre 2000 (31, rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Le titre de ce bulletin
est Yvonne de Galais : la rencontre
de Rochefort. L’essentiel est consacré à la thèse de Michèle
Maitron-Jodogne soutenue en Sorbonne le 28 mai 1999, « Alain-Fournier et
Yvonne de Quiévrecourt : fécondité d’un renoncement », avec des
extraits de la thèse et les interventions des membres du jury, lesquels ont
décerné à ce travail la mention très
honorable et les félicitations d’usage.
Le bulletin signale l’existence d’un site internet sur Le Grand Meaulnes :
« http://www.legrandmeaulnes.com ». Lorsqu’il a composé la page 48 de
cette livraison du Bulletin des Amis de
Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, le metteur en pages ne devait pas être
tout à fait à jeun.
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin
international des études sur Guillaume Apollinaire n° 9, nouvelle série, janvier-mars
2000 (60, rue de Fécamp, 75012 Paris). Cette publication trimestrielle emprunte
son nom au titre d’un conte d’Apollinaire recueilli dans L’Hérésiarque et Cie. Wilhelm et Albert de Kostrowitzky,
on le sait, séjournèrent durant l’été 1899 à Stavelot, petite ville des
Ardennes belges d’où ils partirent à la cloche de bois à la demande de
« Madame Olga », leur mère. Cette indélicatesse a, depuis, fait la fortune – littéraire – du
lieu qui accueille à intervalles réguliers les réunions savantes des
Apollinariens. Le présent numéro du Bulletin
international des études sur Guillaume Apollinaire recueille les propos de
la journée du 2 septembre 1999 du XIXe colloque de Stavelot :
« Apollinaire et/à Stavelot ». Cent ans après donc : précisions
biographiques sur quelques Stavelotains (dont « Mareye »), sur le
cercle littéraire « La Fougère » ; hypothèses sur ce
qu’Apollinaire a pu entendre, voir, connaître à Stavelot, à partir de diverses
archives ; Apollinaire des rives de l’Amblève à celles du Rhin.
Audiberti. L’Ouvre-boîte : Cahiers Jacques Audiberti n° 21, 1999 (Association des amis de Jacques
Audiberti, 1 bis rue des Capucins, 92190 Meudon). Ses amis célèbrent le
centenaire de l’auteur du Mal court
(1899-1965), qui peut se féliciter de leur travail. Le numéro rassemble des
hommages et des articles sur ses dessins, sa poésie, ses romans et son théâtre,
et incite à le relire. Au fil des textes, les citations dessinent une
anthologie qui suggère la diversité des sujets et des formes abordés. Ces
fragments de l’écriture d’Audiberti, c’est un peu la cuisine de Maïté :
avec leurs torsions syntaxiques, leurs répétitions, leurs inventions lexicales,
ils tiennent en bouche comme des spécialités de terroir, on soupçonne
l’écœurement à haute dose, mais on savoure un refus si joyeux des parcimonies
diététiques. Du coup, on regrette qu’il n’y ait là que des amuse-gueules et nul
inédit de l’auteur lui-même. Ce constat vaut pour certaines
contributions : malgré leur intérêt, les dates des textes de Blanchot,
Ionesco, Giroud, Bouillier ou Dumur, déjà publiés ailleurs, risquent de renforcer
l’idée d’un Audiberti en manque de résonance actuelle (mais peut-être en est-ce
effectivement un symptôme ?). L’ensemble contient toutefois des études
nouvelles, comme celle de P. Lartigue, qui propose de parler du napoléonin au
lieu de l’alexandrin, ou les pages que M. Cottenet-Hage consacre à Monorail. Alors oui, vous m’en remettrez
bien une tranche.
Balzac. L’Année balzacienne 1998, nouvelle série n° 19 (Presses Universitaires de
France, 2000). « Qu’est-ce que la France [d’aujourd’hui] ? un pays
exclusivement occupé d’intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience,
où le pouvoir est sans force, où l’élection, fruit du libre arbitre et de la
liberté politique, n’élève que des médiocrités, où […] la discussion, étendue
aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l’argent
domine toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la
division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même
la nation, que l’égoïsme livrera quelque jour à l’invasion ». Qui dresse
ce constat alarmant de la France ? Denis Tillinac dans ses Masques de l’éphémère (1999), Alain
Finkelkraut dans « Réplique » (France-Culture) ? Non, c’est
Honoré de Balzac, ennemi acharné du « modérantisme » politique de la
Monarchie de Juillet (extrait de Sur
Catherine de Médicis), cité par Hervé Robert dans un article éclairant sur
l’image de Louis-Philippe dans l’œuvre de l’auteur de La Comédie Humaine. Hélas ! Qu’ils sont rares, les articles
simplement « éclairants » (on n’ose même pas dire
« importants ») dans ce gros pavé jaune, que les Balzacistes livrent en pâture chaque année aux universitaires de
France et de Navarre. Que Balzac lui-même eût été déçu de tant de médiocrité, lui qui s’en était fait
précisément l’ennemi ! Mais ne perdons pas de temps, et signalons dès
maintenant les articles surnageant dans cet océan de médiocrité : en
premier lieu, peut-être, cette analyse convaincante du personnage de Véronique
dans Le Curé de village. Patrick
Berthier, qui signe cet article, s’attache de manière subtile à étudier le lien
entre catholicisme et désir à travers les métamorphoses physiques successives
de Véronique (ses traces de petite vérole disparaissent comme par magie dans
l’acte de pénitence). Son étude se situe dans le prolongement des travaux les
plus neufs et les plus stimulants sur les romans de Balzac, dont L’Éros romantique (1997) de Pierre
Laforgue livre le meilleur exemple. Il faut signaler également l’article très
informé de Stéphane Vachon (prélude à une publication future), qui porte sur la
réception des romans de jeunesse de Balzac (publiés sous pseudonyme), œuvres
que l’auteur qualifiait lui-même de « cochonneries littéraires ». On
y apprend que, contrairement à ce qu’on (Barbéris) avait prétendu, ces romans
n’ont pas paru dans l’indifférence générale, mais ont suscité un nombre
important d’articles et de notices, que Stéphane Vachon met en relation avec la
problématique obsédante, durant les années 1822-1824, de la littérature frénétique (terme, rappelons-le, inventé
par Nodier). Dans la rubrique « Sources et documents », on lira
l’article de Mariolina Bongiovani-Bertini, qui, pour la première fois, met en
relation un fragment méconnu de La Femme
de trente ans intitulé « Rendez-vous » (publié dans La Revue des Deux-Mondes d’octobre
1831), avec le drame romantique d’Alexandre Dumas, Anthony, représenté pour la première fois le 3 mai 1831. Les
nombreux parallélismes relevés montrent que Balzac suit de très près (comme
Vigny d’ailleurs) ce qui se passe au théâtre et s’inspire de situations
dramatiques pour construire ses scènes de roman. Mariolina Bongiovani-Bertini
achève son article en livrant cette réflexion, qui bouscule la question (éculée
et écœurante) du « réalisme balzacien » : « Balzac semble
vouloir suggérer que l’univers du drame, et même du mélodrame, avec ses
tensions exaspérées, ses conflits insolubles, n’est pas aussi loin de la vie
réelle que veulent le croire les partisans d’une littérature idyllique et les
adeptes un peu bornés du sens commun ». Ces deux articles mis à part, pas
grand-chose à se mettre sous la dent dans cette Année balzacienne, si ce n’est, peut-être, le texte de Max Andréoli
(« Aristocratie et Médiocratie dans les “Scènes de la vie
politique” »), qui revient une nouvelle fois sur le délicat problème de la
pensée politique de Balzac, et « Le Boudoir balzacien » de Michel
Delon, qui établit une comparaison piquante entre l’architecture des boudoirs
du XVIIIe siècle et celui décrit par Balzac dans La Fille aux yeux d’or. Pour le reste,
il suffit de se reporter à la table des matières et d’apprécier son désir de
lecture d’articles dont les titres exsudent déjà l’ennui : « L’image
du médecin dans le “cycle Hubert” », « La vision de l’église
catholique dans “Une Ténébreuse affaire” », « L’élection en province
vue par Balzac dans les “Scènes de la vie politique” ». Un titre a bien
failli retenir notre attention : « Le
rouge et le noir dans “la Peau de chagrin” ». Nous étions pressé de
savoir ce qu’Anne-Marie Lefebvre dirait sur le rapport entre ces deux romans de
l’année 1830. Hélas ! les petites capitales sont trompeuses, car cet
article, loin d’évoquer Le Rouge et le
noir de Stendhal, ne parle que des couleurs – le
rouge et le noir – dans l’œuvre de Balzac ! « La symbolique
des couleurs dans La Peau de chagrin »
est un beau sujet pour un mémoire de maîtrise, mais ce thème a-t-il sa place
dans une revue comme L’Année balzacienne ?
Ne devrait pas non plus y figurer l’article d’Anne Besson-Morel, qui réussit
l’exploit de ne pratiquement jamais parler de Balzac (« Presse enfantine
et courrier des lecteurs à l’époque de Balzac »). La revue se termine sur
des bibliographies exhaustives (« Année 1996 », « Balzac à
l’étranger », « Balzac au Danemark ») et sur la rubrique des
comptes rendus.
Colette. Cahiers Colette n° 21, 1999, « Mes
compagnons, mes frères » (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520
Saint-Sauveur-en-Puisaye). Ce bulletin est davantage un petit livre, soigné,
aux pages douces, bleu pastel. Il est consacré aux « compagnons » de
Colette : ceux-là sont les enfants de la balle, les artistes qui lui
apprirent l’indépendance. Il fallait au moins, outre de nombreux inédits de
Colette critique de théâtre (lettres échangées avec Edouard Bourdet et
articles, réunis en table), un recueil de témoignages de ses
« frères » par-delà les années, de Jean Marais à Brigitte Bardot, en
passant par Violette Leduc. La dernière partie de ces Cahiers est constituée d’études stylistiques et narratologiques
plus traditionnelles (comme « Chéri
ou le “je” surmonté » d’Anne Poskin), de comptes rendus et d’éléments de
bibliographie (thèses et études américaines). L’année 1999 a remis Colette sous
les feux de la rampe, avec la parution de sa biographie par Claude Pichois et
Alain Brunet (compte rendu de Michel Mercier dans ces Cahiers Colette). Les Varia
présentent des textes de collégiens en visite en Puisaye, eux-mêmes nouveaux
artistes de music-hall :
Nous nous baladions à
Saint-Sauveur,
Le cœur ouvert à l’inconnu,
Quand tout à coup nous vîmes
Colette dans une robe blanche.
Elle écrivait dans un jardin
rempli de fleurs et de sapins,
Avec Maurice, son mari qui
l’aimait vraiment.
(chanson composée par
Christophe, David, Hamid, Ludovic, Nordine)
Dumas. Cahiers Alexandre Dumas, n° 26, 1999, Alexandre Dumas, de conférence en conférence (Société des Amis
d’Alexandre Dumas, Château de Monte-Cristo, 1 avenue du Président Kennedy,
78560 Le Port-Marly). Les conférences inédites données par Alexandre Dumas
entre décembre 1864 et avril 1866 sont rassemblées dans cette livraison,
précédées de leur calendrier précis et suivies de leurs échos dans la presse et
dans les correspondances officielles et privées. L’humeur de l’époque était à
l’instruction publique et populaire, prémices de l’idée d’une instruction
obligatoire, comme C. Schopp le montre dans son Avant-propos. À Paris comme en province, on se pressait pour
écouter l’illustre écrivain commémorer avec émotion une époque qui
s’émerveillait de son récent passé napoléonien. Le XIXe siècle fut
un « siècle d’appréciation », comme le prétend Dumas avec cette
« parole émue » et cet « entrain » qui frappèrent
unanimement les témoins. De conférence en
conférence… ou plutôt de causerie en confidence, Dumas détache des passages
entiers de ses Mémoires et de ses
récits de voyage pour coudre ensemble une série de « faits
personnels » criblés d’ellipses et de renvois aux textes sources, au point
parfois d’interrompre le plaisir et le fil de la lecture. Mais au souvenir de
son père, héros inconnu de la campagne d’Égypte – auquel le fils
donne rendez-vous avec l’Histoire comme pour en faire un personnage de ses
romans –, Dumas mêle des récits passionnants comme les répétitions d’Hernani, qui complètent les pages
célèbres de l’Histoire du Romantisme
de Gautier.
Gide. Bulletin des amis d’André Gide n° 125, janvier 2000, Gide et Marc à Cambridge, 1918 (La
Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Comme son titre l’indique, une
livraison largement consacrée à l’été que Gide et son « neveu » Marc
Allégret passèrent outre-Manche en 1918. Dans ce moment de bonheur, Gide
n’écrit guère, et c’est à partir des notes prises par son amant (cauchemar
orthographique) que D. Steel et D. Durosay s’attachent à retracer les moments
solaires et paisibles d’un séjour rythmé de promenades, de baignades dans la
Granta, de courts voyages à Londres ou en Écosse, et de multiples rencontres
humaines, où Gide est séduit autant qu’il séduit. Le couple rencontre, parmi
les universitaires, des cercles érudits et souvent favorables à
l’homosexualité, plusieurs membres de Bloomsbury, Joseph Conrad, la famille
Strachey, Roger Fry, etc. S’ils semblent parfois trop anecdotiques, ces
articles éclairent certaines pages du Journal.
Leurs auteurs proposent un recensement précis des contacts de Gide et essayent
d’évaluer, de part et d’autre, la portée de ces échanges. On mesure ainsi
l’influence du pacifisme de Fry sur la pensée politique du romancier et
l’importance des liens de traduction qui se mettent en place. Dans une mise au
point sur les rapports de Gide et Wilde autour de la question homosexuelle, D.
Durosay, encore, revient sur la « stratégie » d’aveu collectif
progressif que le Français prôna par opposition à l’expérience de l’Irlandais.
En coda, deux articles évoquent certains correspondants italiens et allemands
de Gide, rappelant ainsi la dimension plus largement européenne de l’écrivain.
Mallarmé. Bulletin des Amis de Stéphane Mallarmé n° 1, été 1999 (Musée
Mallarmé, 4 quai Mallarmé, 77870 Vulaines-sur-Seine). Ce bulletin, dont l’editor est Gordon Millan, contient
plusieurs rubriques informatives : les manifestations du centenaire, les
thèses en préparation ou récemment terminées, les éditions en cours et les
études à paraître ou en préparation, enfin les publications récentes. La
présentation est un peu rudimentaire : dix pages dactylographiées,
photocopiées et maintenues ensemble par une agrafe.
Mirbeau. Cahiers Octave Mirbeau n° 7, 2000 (10 bis rue André-Gautier, 49000
Angers). Tout n’avait donc pas été dit dans la grande biographie de Mirbeau que
l’on doit à Jean-François Nivet et P. Michel (Octave Mirbeau ou l’imprécateur au cœur fidèle, 1990) ? La
quatrième de couverture de la présente livraison des Cahiers Mirbeau annonce la réédition de quinze romans de Mirbeau,
« dont cinq inconnus ». Il s’agit de Guerre et paix, Les Misérables, Le
Grand Meaulnes, La Valise en carton et Vipère
au poing, tous titres que Mirbeau
publia sous pseudonyme.
Naturalisme. Les Cahiers naturalistes, fascicule hors
série, 1998 ; n° 73, 1999 (Société littéraire des Amis d’Émile Zola, BP 12, 77580
Villiers-sur-Morin). Bienheureux Zoliens qui disposent d’un pareil
organe, à la fois éclectique et savant, dévoué et ouvert, et bien représentatif
d’un vaste milieu de recherche où se côtoient
paisiblement – semble-t-il – les amateurs et les
professionnels, les théoriciens et les archivistes, les Français et les
autres ! La livraison de 1999 regroupe des correspondances inédites, un
dossier d’articles sur les « Figures du féminin », des varia, des comptes rendus et les
différentes chroniques habituelles. Alain Pagès dit sobrement des choses
importantes dans « Le Discours de la correspondance » qui ouvre le
volume, par exemple que « la meilleure façon d’écrire l’histoire
littéraire du mouvement naturaliste dans la seconde moitié du XIXe
siècle consiste sans doute à annoter une correspondance aussi riche que l’est
celle d’Émile Zola ». Intérêt esthétique et intérêt historique y marchent
de conserve, en permettant d’étudier simultanément la genèse de l’œuvre, sans
cesse discutée, mais aussi sa réception, car « elle recueille l’actualité
immédiate, la commente, promène un miroir sur l’agitation contemporaine ».
En bref : « la série ordonnée des faits quotidiens conduit à la
maîtrise d’un univers social ». Les correspondances inédites réunies dans
ce volume contribuent à asseoir cette perspective : lettres à Édouard
Montagne autour de la Société des Gens de Lettres, à Isaac Pavlovsky, à
Bourget, etc. Les lettres d’Alexandrine E.-Zola à Marcel Battiliat ne sont pas
inintéressantes, mais bien des lecteurs préféreront celles de Céard à Gabriel
Thyébault, parce qu’ils y trouveront un reportage assez poignant sur les
derniers jours et sur l’agonie de Huysmans. De leur côté, les articles
regroupés sous le titre de « Figures du féminin » offrent un peu de
tout, entre autres des élucubrations sur la relation (ou sur l’absence de)
entre Chateaubriand et Zola à partir du rapport René / Renée (« c’est a priori un dialogue de sourds que je
veux faire surgir » affirme l’auteur : on ne saurait mieux
dire) ; un essai post-derridien sur Le
Docteur Pascal, etc. Un article s’efforce de prouver que le modèle de
Manet, Victorine Meurent, figure parmi les sources de Nana – ce qui sera plus utile aux amateurs de Manet qu’à
ceux de Zola. Une note fait sursauter, qui situe Nina de Callias au rang des « cocottes
peintes ou dessinées par Manet » : on ne peut que conseiller à
l’auteur d’aller voir d’urgence l’exposition du Musée d’Orsay sur la dame aux
éventails. Autre article curieux, consacré cette fois, non à Zola, mais à la
« mystérieuse dame en gris de Guy de Maupassant » : l’auteur s’y
ingénie à évoquer la mère des trois enfants de Maupassant, qu’il identifie à
une nommée Joséphine Litzelmann, mais il n’est pas certain que tous les
lecteurs seront convaincus par l’argumentation probabiliste de N. Benhamou. À
noter aussi l’article d’I. Delamotte sur « La place de Charcot dans
la documentation médicale d’E. Zola » et celui de Y. Mortazavi sur Zola
dans La Chronique médicale de
Cabanès. On retiendra également l’inventaire étonnant des parodies du Naturalisme
dressé par Catherine Dousteyssier, de la prose aux chansons, en passant par les
« vaudevilles, guignolades, bouffonneries et autres rigolades ». Le
fascicule hors série sur le centenaire de J’accuse
sacrifie à un rituel en rassemblant divers discours officiels, avec
reproductions de photos. H. Mitterand a évidemment raison, dans sa
présentation, de souligner le sens de cet engagement des plus hauts personnages
de l’État au moment où la France « refait le procès du gouvernement et de
la haute administration de Vichy ». Il reste qu’on trouvera quelques
occasions de divertissement – en attendant que de futurs historiens
en fassent des thèses – à la lecture des allocutions officielles de
Chirac, Trautmann, Jospin, Fabius, etc., et l’on aimerait savoir qui a tenu la
plume des uns et des autres dans ces solennelles circonstances. Précisons que
les Cahiers naturalistes viennent de
s’installer sur le web où ils présentent les tables des matières des numéros
passés, une rubrique complète sur l’actualité zolienne, un « catalogue
raisonné » des œuvres, des « conseils bibliographiques » pour
les débutants, assortis de comptes rendus d’ouvrages récents, d’une biographie
succincte, ainsi que des renvois à différents sites d’études zoliennes.
’Pataphysique. Magazine littéraire n° 388, juin 2000, « La Pataphysique,
Histoire d’une société très secrète ». Livraison bien intéressante, et
bien gidouillée, avec ce dossier sur la ’Pataphysique et les contributions de
Paul Braffort, François Caradec, Jean-Paul Morel, Michel Décaudin, Claude
Rameil, Marc Lapprand, Pierre Bazantay. En fac-similé, le Calendrier perpétuel de la ’Pataphysique. Une question aux satrapes
et aux dataires du Collège de ’Pataphysique : est-il permis de considérer
le J moins … qui scintilla durant une année sur la tour Eiffel comme le plus
bel écrit pataphysique de l’année 1999 ? Dans le même numéro du Magazine : une chronique de
Maupassant inédite en volume, présentée par Jacques Bienvenu : « Sur
les nuages », parue dans La Lecture du
25 juillet 1888.
Philippe
(Charles-Louis).
Les Amis de Charles-Louis Philippe,
n° 55, 1999 (Association des Amis de Ch.-L. Philippe, La Tour, 03350 Cérilly).
Ce bulletin est essentiellement consacré à l’étude de deux manuscrits de
l’écrivain : La Mère et l’enfant
et Marie Donadieu (curieusement, les
deux articles en question ne sont pas signés : sans doute s’agit-il de
David Roe, rédacteur du bulletin). Pour le premier, se trouvent retracées, avec
une grande précision documentaire, toute la genèse et la composition du livre,
avec, en appendice, deux chapitres écartés par l’auteur. Le second article
analyse les variantes et corrections figurant dans le manuscrit de Marie Donadieu conservé à la Médiathèque
de Vichy. Signalons aussi un article reproduisant une lettre (non inédite) de
la mère de Philippe à Fargue, le remerciant pour sa préface à Charles Blanchard. Précisons à l’auteur
que l’autographe provient du Dr Ludo Van Bogaert (vente Simonson, Bruxelles, 16
mai 1998, n° 62), dont une petite partie de l’admirable collection fut ce
jour-là mise aux enchères, de nombreux lots en étant retirés sur-le-champ à la
demande de la Bibliothèque Royale qui en avait reçu le legs. La longue et belle
préface de Fargue à ce livre – posthume – écrit par
Philippe sur son propre père donne à penser que le poète, si lié d’amitié avec
le romancier, dut, en l’écrivant, se souvenir de la mort de son propre père,
Léon Fargue, qu’il avait tragiquement perdu quelques mois avant d’enterrer
Philippe.
Poulaille. Cahiers
Henry Poulaille n° 8-9, 2000, Découvrons
Louis Nazzi (Association des Amis d’Henry Poulaille, 85 rue de Reuilly,
75012 Paris). Ce Cahier rend un
hommage plus que mérité à un oublié, auteur de nombreux textes et articles
jamais réunis en volume : Louis Nazzi (1884-1913). Henry Poulaille avait formé
le projet d’éditer les oeuvres de « ce précurseur de la littérature prolétarienne »
qui disparut à l’âge de vingt-neuf ans. Après un numéro de Plein Chant en 1976, ce dossier, grâce aux soins d’Edmond Thomas,
Patrick Ramseyer et Jean Rière, est l’occasion d’une authentique découverte.
Critique littéraire plein de lucidité, revuiste (Montmartre, Sincérité), écrivain, Nazzi offre l’exemple d’un homme
guidé par l’amour de la littérature et gouverné par une éthique de la sincérité
dans un monde gendelettre pour lequel il n’avait que mépris. Le lecteur
découvrira dans ce numéro exceptionnel un éventail de ses œuvres de fiction, un
florilège d’articles critiques (Beaux-Arts, théâtre, littérature), un ensemble
de témoignages et une bibliographie très complète. « L’art, écrivait
Nazzi, ce n’est qu’une question de technique, avec beaucoup d’âme
autour » : cet écrivain n’en manqua jamais durant sa courte
existence.
Saint-John
Perse. Souffle de Perse. Revue de l’Association des
Amis de la Fondation Saint-John-Perse,
n° 9, janvier 2000 (Fondation Saint-John Perse, Cité du livre, 8/10 rue des
Allumettes, 13098 Aix-en-Provence Cedex 2). Deux bibliographies
précieuses : une liste des publications récentes liées à Perse et un
inventaire descriptif des ouvrages du fonds philosophique de la bibliothèque du
poète. Parmi une dizaine d’articles, on lira avec intérêt les pages de C.
Prinderre et J. Urian-Kopenhagen sur les intertextes ésotériques et bibliques
de l’œuvre, et surtout les commentaires d’Esa Hartmann sur la genèse de la
traduction anglaise d’Amers, dans
laquelle les corrections apportées par Perse, qui participa à l’entreprise,
sont analysées comme autant d’informations possibles sur une poétique à la fois
singulière et en quête d’universalité. La plupart des autres contributions
s’attachent à des points très précis de l’œuvre pour montrer, tantôt que Perse
a biaisé les données chronologiques et biographiques pour construire à sa guise
le récit de son aventure poétique (en particulier pour l’édition de la
Pléiade), tantôt qu’il a eu recours à des sources scientifiques (ici
ornithologiques) pour enrichir ou vérifier ses références au monde, dans un
rapport problématique au réel et au savoir. On regrette un manque d’allant dans
ces articles, car, bien qu’ils reprennent, au fond, une même démonstration, ni
individuellement ni dans leur ensemble ils ne semblent articuler leur érudition
à une réflexion qui aurait pu creuser ces constats assez attendus.
Heureusement, la fondation et sa revue sont actives et la liste des projets en
cours laisse espérer des livraisons plus enlevées de ce Souffle de Perse.
Soupault. Cahiers Philippe Soupault n°
3, 2000 (Association des Amis de Philippe Soupault, 11 rue Ledru-Rollin, 47000
Agen). Nelly Kaplan a accordé à François Martinet, directeur de publication de
ces Cahiers, quatre entretiens au
cours desquels elle s’est confiée sur sa jeunesse et sur ses relations avec
Soupault, Breton et Abel Gance. Dieu qu’elle est belle sur la photo de 1956
reproduite à la page
41 ! Les vieux Surréalistes
d’avant le viagra n’avaient pas tort de lui trouver des allures de panthère.
Également au sommaire de ces Cahiers :
le témoignage de Bernard Morlino, auteur de Philippe
Soupault, qui êtes vous ? (1987), la réédition de « L’Ombre de
l’Ombre », texte de Soupault paru dans La
Révolution surréaliste du 1er décembre 1924, des poèmes inédits
de Nelly Kaplan, deux études sur Le Nègre
de Soupault. À la fin de cette
troisième livraison des Cahiers Soupault,
une critique acerbe – le mot est faible – de l’édition
Gallimard de 1997 des Dernières nuits à
Paris et de la préface de Claude Leroy, « l’un des pires détracteurs
de Philippe Soupault […] M. Leroy méprise tout autant le texte que l’auteur.
[…] un exemple assez intéressant de cécité intellectuelle. Il mérite donc
l’attention de ceux qu’intéressent les phénomènes de vides spirituels.
[…] M. Leroy a trouvé là une recette infaillible pour écrire pour ne rien
dire. » Peu de chances que l’on surprenne Claude Leroy et l’auteur de ce
compte rendu caustique en train de trinquer fraternellement pendant une des
dernières nuits de Paris.
Verne. Bulletin de la Société Jules Verne n° 132, 4ème trimestre 1999 (29,
chemin de Saint-Prix, 95250 Beauchamp). Le capitaine Nemo contre Tintin ?
Selon les Actualités de Jules Verne de
ce bulletin, Hergé aurait utilisé des illustrations des Voyages extraordinaires dans certains de ses albums. L’article du
vernien Robert Pourvoyeur rapportant ce fait ayant été vaguement caviardé, sans
l’accord de son auteur, dans le numéro 29 de la Revue des Amis d’Hergé, voici le retour de bâton de Robur le Conquérant :
Tintin, selon Hergé, serait
né en 1929 « en cinq minutes ». Un amateur suisse a retrouvé un album
de Benjamin Rabier, le célèbre illustrateur, intitulé Tintin-Lupin (1898), dont le héros, le jeune Tintin, porteur, lui
aussi d’une houppette et de pantalons de golf, accompagné d’un petit chien,
pourrait bien être à l’origine de cette inspiration (Le Matin, quotidien romand, du dimanche 21 février 1999, p. 47).
Dans la même livraison : Jules Verne dans le
livre de Dominique Lejeune, Les Sociétés
de géographie en France au XIXe siècle, paru en 1993 :
« De la re-création vernienne au système rousselien » par Samuel
Sadaune ; étude sur le Paris au XXe
siècle de Verne par Michaël Lacroix ; « Jules Verne et
Casanova » ; « Les Souvenirs de Félix Duquesnel ». Un
message personnel aux rédacteurs de ce Bulletin
de la Société Jules Verne : l’un d’eux aurait-il une copie du film de
Karel Zelman, Une Invention diabolique (1958),
adapté de Face au drapeau, assurément
un des meilleurs tirés de l’œuvre de Verne ? S’il la glisse dans une
enveloppe libellée à l’adresse d’Histoires
littéraires, la revue transmettra.
[Notices de Jean-Pierre Goldenstein, Vincent Laisney, Jean-Jacques
Lefrère, Hugues Marchal, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, Jean-Didier
Wagneur, etc.]
LIVRES REÇUS
Bas-bleus. Rachel Sauvé, De l’Éloge à l’exclusion. Les femmes auteurs
et leurs préfaciers au XIXe siècle (Presses universitaires de
Vincennes, coll. « Culture et Société », 2000, 249 p., 150 F). L’Anthologie des préfaces de romans français
du XIXe siècle présentée par H. Gershman et K. Whitworth remonte
à trente-cinq ans pour sa première version américaine et à vingt-huit ans pour
sa deuxième version française. Depuis, une vaste archive
rassemblée par Claude Duchet s’était longuement promenée entre la rue d’Ulm et
l’Université de Toronto au gré de projets de recherche plus ou moins inaboutis.
Il était donc temps que quelqu’un se décide à y regarder d’un peu plus près.
Cependant, entre les années soixante et la fin du vingtième siècle,
inévitablement le regard a changé et les intérêts d’une génération pour les
questions d’esthétique romanesque ou de sociologie ont cédé la place à des
curiosités d’une autre nature : une certaine sociocritique et le
féminisme, entre autres, sont passés par là. De sorte que, lorsque Rachel Sauvé
a repris le dossier – encore élargi par ses soins – pour y
puiser la matière d’une thèse de doctorat, elle devait nécessairement y
découvrir des choses inaperçues avant elle. En premier lieu, un nouveau critère
est entré en jeu pour opérer la collecte du matériau primaire, car il ne
s’agissait plus seulement d’examiner des préfaces à des œuvres romanesques en
général. Ces œuvres : 1) devaient être des œuvres de femmes ; 2)
ces préfaces devaient être signées par un écrivain distinct de l’auteur des
œuvres elles-mêmes (« préfaces allographes » et non pas
« autographes »). C’est bien sûr ce qui fait tout l’intérêt de la démarche,
puisqu’elle greffe à une étude du « genre préfaciel » une analyse des
rapports plutôt compliqués, mais hautement significatifs, entre des préfaciers
généralement masculins et des auteurs tous traités en gros de la même façon,
car féminins. Les études de Christine Planté (La Petite sœur de Balzac) avaient balisé la problématique ;
celle de Rachel Sauvé permet d’aller très loin dans l’archéologie du cliché de
la « femme-auteur », si présent à travers tout le 19e
siècle. Les deux cent dix préfaces qu’elle a réunies constituent beaucoup plus
qu’un simple échantillonnage et permettent de fonder des observations
persuasives, souvent très techniques, fondées sur l’analyse du discours. Elles
permettent aussi (c’est peut-être l’objectif principal) de remettre avec force
l’accent sur la qualité d’auteur de
nombre de ces femmes, nullement réductibles au stéréotype méprisant qui les a
si longtemps étiquetées de manière indistincte pour mieux les disqualifier en
bloc. Comme l’observe Rachel Sauvé, la période est favorable : l’auteur qu’on avait tenu pour mort
pendant une génération est à nouveau plus vivant que jamais. Qu’il soit si
souvent une femme sera une surprise pour certains. Pour aller jusqu’au bout des
conséquences de ce travail de pionnier, il reste maintenant à produire une
nouvelle anthologie aussi complète que possible, afin que d’autres puissent
regarder de près, à leur tour, toute cette archive négligée. Souhaitons à
Rachel Sauvé de pouvoir y travailler, en espérant qu’elle se sentira libre de
ne pas trop insister sur des analyses rhétoriques comme celles de son cinquième
chapitre qui, à coups de lexis, taxis et dictum sans doute indispensables à la légitimité universitaire,
décourageront bien des lecteurs de ce livre qui en mériterait beaucoup.
L’ouvrage s’accompagne de la bibliographie complète des préfaces examinées,
ainsi que d’un index des noms propres et des notions mises en œuvre.
Cabinets de
lecture. Françoise
Parent-Lardeur, Lire à Paris. Les
cabinets de lecture à Paris au temps de Balzac (Éditions de l’École des
Hautes-Études en sciences sociales, 1999, 300 p., 190 F). En pleine polémique
du prêt bibliothèque payant
« pour respecter les droits des auteurs » (selon les termes mêmes de
Mathieu Lindon, inspirateur de cette querelle), il est amusant de lire sous la
plume de Balzac, puis d’Alphonse Karr, les mêmes revendications alarmistes,
mais à propos, cette fois, de la multiplication formidable des cabinets de
lecture en 1830 : « Le pauvre libraire français vend à grand peine à
un millier de misérables cabinets de lecture, qui tuent notre
littérature » ; « Qu’un ouvrage ait un grand succès auprès du
public, il s’en vendra à peine 300 exemplaires à Paris […]. Les cabinets de
lecture, qui, pour quelques sous, offrent à leurs abonnés la faculté de lire
chacune des publications qui paraissent, les dispensent d’acheter des
ouvrages. » Paradoxe de cette époque, et de la nôtre, que cette menace que
fait peser la croissance exponentielle des lecteurs de livres au livre
lui-même, et par voie de conséquence, à ses auteurs… Mais essayons de nous
souvenir : qu’est-ce donc que ces cabinets de lecture qui fleurissaient
sous la Restauration et qui disparurent ensuite complètement ? C’est ce
que nous ne savions guère, ou très vaguement, avant que F. Parent-Lardeur ne
s’emploie à faire le tour de cette question. Bel exploit, disons-le au passage,
à considérer l’absence presque complète d’études sur le sujet à l’époque où
elle commençait son enquête, et surtout la rareté des documents sources. Il
fallait avoir le temps illimité – ou presque – qu’offre une
étude doctorale pour se lancer dans une telle entreprise. Il fallait aussi
avoir le courage de collecter un par un les catalogues des cabinets de lecture,
d’éplucher les multiples journaux de l’époque et de fouiller dans les dossiers
des Archives nationales et de la police. Les cabinets de lecture, donc, sont
des établissements où le parisien (les provinciaux en sont pratiquement privés)
peut, à toute heure du jour et pour quelques sous, se plonger dans la lecture
des quotidiens ou emprunter le dernier roman à la mode. Il y a une grande table
ronde au centre, des banquettes confortables contre les murs et
surtout – explication un rien triviale mais solide – un
poêle qui chauffe à plein tube et dont les vapeurs se mêlent à celles des
fumeurs concentrés. Les jours de grand froid, les désœuvrés sont nombreux à
s’affaler sur la table et à guetter le moment où le bourgeois lâchera enfin son
Constitutionnel. Les femmes, clientes
assidues des cabinets, envoient leur cuisinière emprunter – car on
peut aussi louer les livres – Le
Solitaire, que cette dernière lira en
cachette avant de le remettre à sa patronne. C’est une véritable « rage de
lecture » qui s’empare de la capitale durant ces années. Des cabinets
s’ouvrent à tous les coins de rue : il en existe de toutes sortes, de très
luxueux, installés au premier étage des palais (on les appelle
« cercle » ou « salon littéraire » car on peut aussi y
boire, jouer et chanter), de très miséreux, installés en plein vent sous les
arcades de l’Odéon ou dans l’allée d’un jardin. On en trouve aussi dans les
boutiques des libraires, qui peuvent ainsi contrôler au jour le jour les titres
les plus prisés et réviser leur politique éditoriale. Tout cela, que Balzac
évoquait déjà dans Illusions perdues,
F. Parent-Lardeur le rend très bien au fil de ses pages, en définissant
exactement la place du cabinet de lecture dans la chaîne du livre
(production/diffusion), en établissant une typologie des lecteurs (majorité de
bourgeois, très peu d’ouvriers), en dessinant une carte des emplacements des
cabinets de lecture (grosse concentration au Palais-royal et dans le Quartier
latin), etc. Bien sûr, il ne faut pas s’attendre à trouver dans ce livre une
liberté d’approche équivalente à celle de la célèbre collection de la
« Vie quotidienne » : c’est un livre de sociologie, qui met exactement en application le principe des sciences humaines : il y a donc des
graphiques de répartition, des cartes avec des légendes, des diagrammes
compliqués, des tableaux à plusieurs colonnes, des schémas avec des flèches, et
surtout des chiffres, beaucoup de chiffres, en valeur absolue, en pourcentage,
en proportion, etc. L’exposé a des prétentions scientifiques qui agacent
légèrement, d’autant que l’auteur ne fait pas preuve de la plus grande élégance
quand elle expose ses méthodes : les prolégomènes où l’on dit ce que l’on
va faire et comment, etc., prennent quelquefois plus de place que l’étude
elle-même (le chapitre « Leçons d’un échec » explique en long et en
large pourquoi la méthode choisie et suivie dans les pages précédentes n’est
finalement pas satisfaisante et qu’il faut en changer !). Comme souvent
dans ce cas, le contraste est grand entre le discours théorique et l’exposé
simple des faits qui le suit. Nous préférons pour notre part cette seconde
phase, où tout un monde passionnant se déploie sous nos yeux : nous
pourrions citer, par exemple, l’histoire très balzacienne de cet ancien
capitaine de cavalerie en retraite, nommé Chabert, âgé de cinquante-deux ans,
qui ouvre avec sa femme un cabinet de lecture en 1829… En terme de
scientificité ou d’exactitude épistémologique, le livre n’est du reste pas
exempt de reproches. Bien que cela soit signalé en note à plusieurs reprises,
tous les calculs – pourcentages, répartitions, cartes, etc. – se
fondent sur des données fragiles et finalement très aléatoires : de l’aveu
même de l’auteur, quatre-vingt catalogues retrouvés,
étant entendu qu’il en existe beaucoup d’autres ignorés. Surtout, on ne
comprend pas pourquoi cette étude « revue et corrigée » (de l’édition
de 81) laisse intactes un certain nombre d’informations manifestement périmées
sans prendre le soin de les réactualiser. On lit ainsi dans une note
qu’« il y aurait actuellement
[nous soulignons] en France 24 000 magasins vendant des livres, dont 1000 à
1500 seulement considérés comme réellement des librairies (Le Monde, 18 novembre 1977). »
Il aurait aussi fallu profiter de cette révision pour enlever certaines
coquilles gênantes (romandière pour
romancière), corriger quelques fautes de syntaxe (le subjonctif après la
conjonction de subordination « après que » ; « tandis
que » en début de paragraphe), et surtout, grave lacune, joindre un index
en fin de volume. Mais cessons de chicaner, ce livre mérite sa place dans les
cabinets de lecture modernes.
Courbet. Christine Sagnier, Courbet. Un Émeutier au Salon (Séguier,
2000, 240 p., 125 F). Elle a bien raison, Christine Sagnier, de nous faire
savoir qu’elle désapprouve la préfacicule à gros sabots insérée à son insu par
son éditeur en tête de cet ouvrage ! Mais c’est aussi qu’il fallait bien
commencer d’une quelconque façon, puisque l’auteur n’a pas jugé bon
d’introduire son propos, projetant d’emblée le lecteur dans un « Courbet
face à la presse » non dénué d’intérêt mais aux objectifs des plus flous.
Le flou est d’ailleurs le trait principal de cet ouvrage, dépourvu de
problématique et mal conçu. La désorganisation de l’ensemble alimente une forte
impression de redites (le premier chapitre « Courbet et la presse »,
déjà chronologique, désamorce en partie l’intérêt du long chapitre
« Évolution critique de 1848 à 1870 »). L’approche très superficielle
déçoit, l’auteur croyant analyser la réception de l’œuvre en juxtaposant des
extraits de commentaires de journalistes par ailleurs répartis bien proprement
en deux groupes opposés – adjuvants et opposants –, le tout sans mise
en contexte ni réflexion ne fût-ce qu’historique (on voudra bien ne pas
accepter comme donnant un cadre historique une phrase comme « Esthétique
et politique sont intimement liées. Une réalité dont le XIXe siècle
n’est pas épargné [sic] »). Effet logique de cette absence de
méthode : l’inconséquence. En parvenant enfin au chapitre IV consacré au
« combat réaliste », on découvre des prises de position critiques
pro-réalistes soigneusement tenues en réserve jusqu’alors par l’auteur
soucieuse de se garder une poire pour la soif, quand elles auraient été les
bienvenues dans le chapitre précédent consacré à la presse… Et pourquoi,
d’ailleurs, s’intéresser au débat réaliste après le duel entre la critique et
Courbet, comme si ce dernier ne s’insérait pas justement dans ce cadre ?
On verse à partir de là dans le résumé pour manuels, avec leurs thèmes binaires
(idéalisme/réalisme, vérité/imagination, et plus loin le beau/le laid, le
général/le particulier, le tout en une page ou deux). Les choses sont si
simples dans ce texte, avec ses bons modernes d’un côté, ses rétrogrades à
œillères de l’autre ! Ne peut-on appréhender les opposants à Courbet que
sous l’angle du conservatisme, et les revirements de certains critiques que
comme des allers-retours entre lumières et ténèbres ? Et plus gravement,
est-il réellement possible et pertinent d’examiner le rapport entre art et
bourgeoisie en passant sous silence tout un débat déjà ancien, incluant le
salon de 1846 de Baudelaire ? On a compris qu’on ne trouvera pas dans cet
ouvrage de grandes synthèses ni de larges réflexions ; sa lecture n’est
cependant pas à dédaigner, tant pour la quantité d’informations brassée que
pour la qualité du portrait d’un peintre atypique, sûr de sa valeur et d’une
lucidité admirable quant aux ressorts de la notoriété artistique à son époque.
Critique. Sylvie Patron, Critique 1946-1996. Une Encyclopédie de
l’esprit moderne (Éditions de l’IMEC, 1999, 459 p., 250 F).
Quand on regardera les choses avec un peu de recul, quelles seront les revues
qui paraîtront avoir vraiment façonné la seconde moitié du 20e
siècle ? Posée il y a dix ou vingt ans, la question aurait conduit à des
réponses sans surprise : Les Temps
Modernes et Esprit dans le
domaine des idées, encore un peu la NRF
(déjà très mal en point) et Tel Quel
dans celui de la littérature – et voilà tout. Il n’est pas nécessaire
d’être prophète pour avancer qu’on dira bientôt : seules deux revues ont
su vraiment coller à ce qui se révélait de plus inventif et de plus libre dans
ce demi-siècle foisonnant : Les
Lettres Nouvelles en littérature, Critique
dans les idées. Comme par hasard, ce fut le fait de deux personnalités à part,
profondément différentes, mais dont les goûts, les amitiés, les curiosités et
les convictions ont leurs origines dans les combats de
l’entre-deux-guerres : Maurice Nadeau et Jean Piel. Les Lettres Nouvelles n’ont pas encore eu l’étude qu’elles
méritent, mais l’ouvrage remarquable que Sylvie Patron consacre à Critique montre la voie en abordant
simultanément sous divers angles l’étude d’un même objet : histoire au
sens et avec les méthodes des récents historiens du livre ; sociologie de
l’institution éditoriale ; analyse minutieuse de ce qui construit une
mécanique intellectuelle ; étude des stratégies personnelles des
principaux acteurs ; examen des problématiques mises en jeu, etc.
L’ensemble constitue un excellent dossier historiographique. Ce qui fut d’abord
une thèse – bravo à Francis Marmande pour l’avoir encouragée – est
devenu un monument d’histoire du temps présent. On y trouvera ce qu’on aimerait
trouver dans tous les ouvrages consacrés à des revues : une chronologie,
une histoire de sa formation et des modes de fonctionnement de groupe (sans
dissimuler des aspects comme la « fiction du comité »), un recensement
des problématiques centrales qui l’ont occupée, un examen de ses conditions
matérielles d’existence ainsi que de la réception qu’elle a obtenue. Le tout
complété par des documents, une liste des numéros spéciaux, une bibliographie
étendue (mais non exhaustive), un index des noms de personnes (un index des
titres de revues et de maisons d’édition aurait été utile). La seconde partie
tout entière peut être considérée comme une étude de la contribution de Critique à l’histoire intellectuelle de
notre époque, d’abord à propos de la critique, comme il se doit (on appréciera
de trouver ici le dossier des correspondances tournant autour de la
« nouvelle critique »), puis dans un engagement résolu dans le
« moment structuraliste », enfin dans la question de la
« théorisation » qui a dominé les années 70. L’ouvrage peut donc
prendre place à côté, entre autres, des travaux de François Dosse sur
l’histoire du Structuralisme (les pages consacrées au « structuralisme
ambigu » de Michel Serres sont excellentes). Mais l’aventure est-elle
finie et le dossier est-il bouclé ? Sylvie Patron ne se prononce pas sur
les changements intervenus depuis la mort de Jean Piel en 1996 et qui paraissent
commencer à porter fruit, mais il est clair que l’avenir de la revue dépendra
d’abord de la richesse de ce dont elle aura à rendre compte, comme l’a toujours
voulu sa vocation. L’épuisement collectif et la récession intellectuelle qui
ont suivi la période faste des années 60-70 n’ont bien sûr pas épargné Critique dans les années 80-90 –, mais
c’est la culture française en général qui a du mal à reprendre l’initiative,
comme en témoigne le vertigineux déclin de son influence dans le monde.
Peut-être aussi le temps des directeurs de revue incisifs et radicaux est-il
passé. C’est en tout cas l’un des principaux mérites du livre de Sylvie Patron
que de mettre en évidence le rôle crucial que Jean Piel, homme hors du commun,
a joué dans le destin de la revue pratiquement depuis le début. Bien qu’il
n’ait pas d’œuvre personnelle à la mesure de celle de Bataille, on comprend que
cet homme d’action – économiste et haut fonctionnaire
atypique – a été, plus que Bataille lui-même, celui qui aura vraiment
fait de Critique la revue dont
l’histoire se souviendra. Ceux qui l’ont connu ont pu apprécier sa totale
indépendance, l’acuité tranchante de son jugement, son ironie sans illusion sur
les petitesses de ceux qui peuvent avoir de grandes idées – et
savourer la liberté avec laquelle il a pu se permettre de traverser un milieu
qui n’était pas le sien mais qui l’amusait et dont il savait pourtant prendre
au sérieux les idées.
Cros. Charles
Cros, Antoine Cros, Derniers Textes savants
retrouvés, recueillis et présentés par Pierre E. Richard (1999, s.l. ni nom
d’éditeur, 97 p., tirage limité à 50 exemplaires, vraisemblablement hors
commerce, aucun prix n’étant indiqué). Ce volume, appelé à rester confidentiel,
est consacré exclusivement, comme l’indique son titre, à l’œuvre scientifique
de Charles Cros et fait donc suite aux Inédits
et documents publiés en 1992 par le même chercheur aux éditions Jacques
Brémond (Rémoulins, Gard) et à l’atelier du Gué à Villelongue d’Aude. Les
textes du poète sont au nombre de cinq, les autres étaient de son frère
Antoine, le médecin, et de collaborateurs de ce dernier, comme le baron de
Glavenas. Ils concernent, outre une notice biographique, les sourds-muets, le
télégraphe, ses recherches sur le phonographe, enfin la partie scientifique
d’un carnet de 1881-1882. La plupart de ces documents semblent provenir des
archives de l’Académie Charles Cros, encore que ce ne soit pas toujours précisé
(par exemple pour le carnet et le portrait). Bien qu’elles soient
indiscutablement à ajouter aux œuvres complètes, ces pages n’intéressent qu’une
partie des lecteurs de Charles Cros, même si elles sont souvent
« prophétiques », comme le souligne l’édition de la Pléiade. Cette
partie nécessiterait des notes techniques un peu développées qui ne figurent ni
dans les éditions Walzer-Forestier, ni dans celles de Pierre E. Richard. Mais,
à elles seules, elles n’auraient pas suffi à établir la notoriété posthume de
l’auteur du Coffret de Santal. Elles
ont en revanche un intérêt documentaire et complètent la connaissance
biographique de l’écrivain. La dernière partie, qui contient essentiellement
des textes d’Antoine Cros – lequel fut aussi
poète – apporte une précision étonnante : dans un contrat de
1888 et un brevet de 1892, il est mentionné qu’Antoine Cros, « avec la
coopération de son frère […] décédé […] est l’auteur de diverses
inventions relatives à la photographie des couleurs », même s’il s’agit
des « principes reconnus et révélés » par Charles Cros. Est-ce à dire
qu’Antoine ait cherché à s’en approprier le bénéfice ? On pourrait le
penser, car le contrat du 20 novembre 1888, qui lui alloue 32 % de droits, ne
fait pas mention des deux enfants de son frère : Guy-Charles, alors âgé de
neuf ans et mort en 1956, et René, mort à huit ans en 1898. Ajoutons que la
photographie de 1878 qui est reproduite dans le volume est certes inédite au
sens strict du terme, mais c’est pratiquement le même portrait (également par
Franck) que celui de la collection François Cros publié en 1992, le visage
étant ici tourné vers la gauche. Il reste à Pierre E. Richard à publier le
reste du « carnet de laboratoire », lequel, dit-il, renferme quelques
vers, de petits dessins – autres que ceux
reproduits ? – et surtout l’ébauche d’un drame sur lequel il ne
donne malheureusement aucune précision. S’agit-il de notes pour La Machine à changer le caractère des
femmes, Le Moine bleu ou une pièce encore inconnue ?
Flaubert. Gustave Flaubert, Carnet de voyage à Carthage, texte
établi par Claire-Marie Delavoye (Publications de l’Université de Rouen, 1999,
208 p., 120 F). On sait l’importance des voyages de Flaubert dans la
constitution d’une forme moderne de la Renaissance orientale. Le texte du Voyage en Égypte, tel qu’il a été édité,
d’après le manuscrit original, par Pierre-Marc de Biasi en 1991, le montrait
bien : précision du coup d’œil, attention aux mœurs loin de tout
« pittoresque », et surtout appréhension sensible d’un espace ouvert,
proximité imaginaire avec un lointain qui devient accueil de l’excès,
soumission à l’immensité, qui est comme le sentiment d’une profonde appartenance
au monde de l’altérité. On sait également l’importance des notes de travail, de
lecture comme de repérage, dans la constitution d’une esthétique qui voudrait
atteindre non tant l’exactitude que la densité du réel même. L’édition des Carnets de travail (par Pierre-Marc de
Biasi en 1988) a permis de comprendre les chemins d’une création vouée au
regard autant qu’à la lecture, à l’épreuve physique des trajets et des parcours
autant qu’à l’observation. Ce Carnet de
voyage à Carthage conjoint les deux dimensions : Flaubert entreprend
en effet un voyage à Carthage, après avoir passé un an à lire une centaine
d’ouvrages en préparation de son roman Salammbô
(qu’il appelle souvent et longtemps « Carthage »). Le voyage s’impose
à lui, comme le rappelle l’éditrice : « Il faut absolument que je
fasse un voyage en Afrique […]. J’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente
lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une
vingtaine de lieues pour connaître à fond les paysages que je prétends
décrire » (lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 23 janvier 1858). Il faut
que le réel réponde à l’imagination, qu’il prouve l’exactitude de celle-ci.
Claire-Marie Delavoye donne la transcription diplomatique intégrale de ce
carnet (« Carnet de voyage » n° 10, parmi les treize « Carnets
de voyage » conservés à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris),
en vis-à-vis des fac-similé des
pages, ce qui est assurément la meilleure façon de reproduire un tel texte de
notes, pour que sa vitesse, ses rythmes, ses variations, demeurent pleinement
sensibles. La relative brièveté du carnet (un « calepin en forme de
bloc » de 77 feuillets écrits recto et verso) permettait une telle formule.
L’effet est assurément plus saisissant – et plus
précis – que dans les éditions antérieures de ce texte :
extraits par Louis Bertrand dans La Revue
des deux Mondes en 1910, édition Conard de 1910, tome II des Notes de voyage, édition de René
Dumesnil, tome II des Voyages, Les
Belles Lettres, 1948, édition de Bernard Masson, Le Seuil, tome II de
« L’Intégrale », 1966, et tome XI des Œuvres complètes du Club de l’Honnête Homme, 1973. L’éditrice,
curieusement, ne cite ni Louis Bertrand, ni « l’Intégrale », dans sa
bibliographie des éditions antérieures : pourtant on peut lire ainsi
l’histoire continue de l’édition de ce texte, qui a très tôt et continûment
paru intéressant. L’édition est accompagnée de notes explicatives et d’annexes
sur les lieux, les noms, l’itinéraire (Algérie et Tunisie) et quelques
références au texte final de Salammbô.
Notes écrites au crayon et repassées à l’encre ensuite par Flaubert, à son
retour à Croisset, le texte de ces pages passe de l’indication de parcours à la
notation culinaire, du croquis (de statuette, de topographie ou de paysage) à
la simple notation spatiale, de l’étude de mœurs (brièvement, en particulier à
propos des fonctionnaires et de certaines cérémonies, mais aussi promenades
dans la Casbah à Tunis, représentations de théâtres d’ombre, etc.). Mais le
plus frappant est assurément l’effort intense dont ces notes témoignent pour
capter l’architecture des ruines (« ce devait être un palais en
terrasse ? » s’interroge Flaubert à propos des ruines près du fort de
la Marsa), mais surtout les « paysages », pour définir une position
dans l’espace, pour se placer au cœur de cet espace, comme si le sujet était à
chaque fois le centre précaire d’une disposition de l’infini : « au 1er
plan la mer que l’on surplombe, elle se continue, filant à gauche. en face le
mont Cobus … le rivage s’abaisse & la plaine un peu bosselée continue
jusqu’au Memenlif / J’ai sous mes pieds le cap de Qamart. La mer est en retrait
à droite & à gauche ». Les notes retiennent la violence du visible, et
l’intensité d’un regard qui saisit la géométrie du monde : « L’eau s’est
retirée – il reste de gdes flaques sèches couvertes de sel. Cela a
l’air de neige. / Entre les bancs de sable de Qamart apparaît avec une
brutalité inouïe comme une plaque d’indigo – le ciel bleu en paraît
pâle. Le sable est blanc Des mouettes volent magistralement ». C’est cette
précision du regard qui rend ainsi l’écriture des notes passionnante,
attachante. Elles sont l’apprentissage de la vue, qui alimentera l’écriture des
fictions.
Je. Genèses du « Je ». Manuscrits et
autobiographie, sous la direction de Philippe Lejeune et
Catherine Viollet (CNRS Éditions, coll. « Textes et Manuscrits »,
2000, 245 p., 180 F). Dans l’univers de la mode, cela s’appelle
« décliner » un produit : en long, en court, en différentes
couleurs, en variant les textures, les accessoires, etc. La griffe
« Philippe Lejeune » décline le même produit depuis une ou deux
générations avec un succès qui ne se dément pas. Dans un « paysage »
critique où les modes disparues ne se comptent plus, il est le Chanel de
l’industrie : son indémodable petit tailleur va à tout le monde. Comme
l’avait bien vu Gertrude Stein, chacun n’a plus depuis longtemps qu’une seule
envie : raconter sa vie. Nous voilà donc environnés de toute part par
l’autobiographie de tout le monde – « grantécrivain » ( Dominique
Noguez), homme du commun ou « demoiselle ». Partout, partout, y’a du
moi. Avec Brouillons de soi (Le
Seuil, 1998), Lejeune paraissait avoir atteint la dernière frontière, en
faisant main basse sur la génétique. Pourtant, un dernier carré d’irréductibles
résistait encore à cet expansionnisme critique : les journaux
intimes. En effet, voilà bien « un genre qui se définit constitutivement
par son absence de genèse ». Qu’à cela ne tienne ! L’obstacle épistémologique,
disait Bachelard, fait progresser la science : puisque la genèse du
journal intime n’existe pas, il fallait convaincre l’Institut des Textes et
Manuscrits Modernes (ITEM, CNRS) de lui consacrer un programme de recherche.
Objectif atteint, avec une trentaine de doctorants, post-doctorants et
chercheurs, qui livrent ici le fruit de leurs travaux. Ce qu’ils ont en commun,
ce n’est pas un auteur (comme les équipes Flaubert, Proust, etc.), mais
« une certaine curiosité gourmande pour les textes
autobiographiques », quels qu’ils soient. Cela nous vaut de solides études
sur des classiques, comme la Vie de Henry
Brulard ou les Mémoires d’une jeune
fille rangée, Mary MacCarthy, Delteil, Violette Leduc, etc. On pourra leur
préférer la réflexion de Philippe Artières sur l’autobiographie d’Émile
Nouguier, criminel exécuté en 1900, écrite sous la contrainte : Souvenirs d’un moineau. L’idée en
revenait à Émile Lacassagne, médecin redresseur d’âmes, dont l’énorme
collection, offerte à la ville de Lyon, a fait ou va faire l’objet de diverses
publications par le même critique. On lira de même avec intérêt « Comment
finissent les journaux », par Philippe Lejeune. Cet examen de la manière
de finir dans une trentaine de journaux renvoie à la question troublante de
l’au-delà de ces textes par définition sans avenir. Mais peut-être une autre
question rôde-t-elle aussi, non formulée : à ce rythme, combien
l’autobiographie a-t-elle encore de saisons devant elle ?
Loti.
Pierre Loti, André Antoine, « Les
deux chattes sont à leur poste, et les décors s’achèvent… » Correspondance
théâtrale en trois actes, deux intermèdes et un épilogue, mise en scène par Guy
Dugas (William Théry éditeur, Alluyes, 2000, 151 p., s.p.). Les temps forts
de cette correspondance croisée inédite se situent de 1896 à 1906, à une époque
où Loti, écrivain célèbre et académicien, avait déjà, en grande partie,
remplacé la création romanesque par les livres de voyage. Pour quelles raisons
décida-t-il soudain de se transformer en dramaturge ? D’abord parce que,
comme le souligne Guy Dugas, il avait toujours été fasciné par le théâtre. On
sait aussi qu’il était l’ami de Sarah Bernhardt, dont il admirait vivement le
talent. Il ne faut pas non plus oublier qu’à l’époque, le théâtre était à son
apogée et représentait un bon moyen de toucher un public étendu. Ne verra-t-on
pas un grand admirateur de Loti, Raymond Roussel, y sacrifier également, et
pour les mêmes raisons ? Mais Loti se souciait surtout, dans ses pièces,
de suivre sa fantaisie personnelle, parfois déroutante. Aussi le verra-t-on
tour à tour rechercher ses racines familiales et protestantes, puis se lancer,
avec Émile Vedel, dans une traduction du Roi
Lear de Shakespeare. Voilà qui ne
pouvait que déconcerter ses lecteurs, plus habitués à des évocations
exotiques ; de fait, ses pièces connaîtront, sauf une, des succès médiocres
ou des échecs. La première, Judith
Renaudin (1898), située à Saint-Pierre d’Oléron, explore son passé familial
et son hérédité protestante. Mais les racines de Loti étaient en vérité bien
diverses, et il se cherchera tour à tour en Saintonge, en Bretagne, au Pays
basque, et surtout en Turquie – car il était, dans l’âme, au moins
autant mahométan que protestant. Représentée au moment le plus aigu de
l’Affaire Dreyfus, Judith Renaudin ne
sera pas un immense succès, d’autant que ni l’armée ni l’Église n’y étaient
épargnées. Ensuite, la traduction du Roi
Lear, représentée en 1904, fut assez bien accueillie. Loti en profitera
pour confier à Antoine que son rêve le plus cher était de traduire Antoine et Cléopâtre de Shakespeare,
pièce se prêtant, assurait-il, à « de magnifiques étrangetés de mise en
scène » – projet resté sans lendemain. Curieusement, pour la
musique de scène du Roi Lear, Antoine avait songé à Debussy, qui
composa bien quelque chose, mais refusera ensuite de livrer sa partition au
directeur ! Au fil de cette correspondance, faite surtout de billets plus
que de véritables lettres, on voit ensuite Loti servir d’arbitre entre Antoine
et son ami Vedel, auteur des Filles
d’Ouessant, pièce que le directeur ne montera pas. En 1906, Loti se
tournera à nouveau vers Antoine, pour lui propo-
ser le drame qu’il avait tiré
de son roman Ramuntcho. « C’est
une merveille et le dernier acte une des plus belles choses qui aient été mises
au théâtre », n’hésitait pas à lui écrire Antoine après lecture du
manuscrit. Hélas, devant ce drame à l’action assez languissante, le public fut
d’un avis différent : représenté en 1908, Ramuntcho fut un four complet. Loti, lui, s’était surtout inquiété
des deux chattes qui devaient, il y tenait beaucoup, figurer dans la
pièce : « Elles me préoccupent tant... ». Antoine le
tranquillisa par une phrase qui sert justement de titre à cette édition de leur
correspondance. Après l’échec de Ramuntcho,
Loti renoncera définitivement à proposer des pièces à Antoine. En plus de la
préface, des commentaires de Guy Dugas ponctuent les divers moments
chronologiques de cette correspondance, par ailleurs ornée d’intéressantes
illustrations. Petite remarque, pour finir, sur la première phrase de
l’avertissement : « Il ne reste pratiquement plus d’inédits de Pierre
Loti ». C’est exact, à ceci près qu’une bonne partie du Journal intime – qui compte plus de 10 000 feuillets
manuscrits – reste encore inédite : il n’en a été publié, en
1997, qu’un gros volume d’extraits (Cette
éternelle nostalgie, La Table Ronde), suivi, on ne sait trop pourquoi, d’un
non moins copieux autre, celui-là sans
aucun intérêt, entièrement
consacré à la guerre de 1914-18. Il est
vrai que Loti lui-même avait pris soin, sur le tard, d’en censurer ou d’en
détruire de nombreux passages... Avis aux bibliophiles : il a été tiré de
la Correspondance Loti-Antoine 26 exemplaires sur grand papier, enrichi chacun
d’une lettre autographe de Loti.
Reverdy. Pierre Reverdy, Main d’œuvre 1913-1949, préface de
François Chapon (Poésie/Gallimard, 2000, 557 p., 66 F). « Je le revois rue
Cortot dans ces temps de misère et de violence, un hiver qu’il régnait chez lui
un froid terrible, sa femme malade, et dans le logement au-dessus ce diable
d’Utrillo qui faisait du boucan, c’était à tuer. Il y avait dans les yeux noirs de Reverdy un feu de colère comme
je n’en ai jamais vu nulle part, peut-être les sarments brûlés au milieu des
vignes à la nuit... » Cette évocation d’Aragon figurant à la fin du volume
ne donne-t-elle pas la vraie mesure de l’homme Reverdy et de sa poésie, que
certains ont prétendue sèche ou froide, sans doute parce qu’ils étaient
incapables d’en voir toute la pureté et l’exigeante noblesse ? Dans une préface d’une rare
justesse critique, François Chapon peut, au contraire, souligner que
« Reverdy n’a donné d’existence au verbe qu’au tranchant de sa rencontre
avec l’émotion ». On ne saurait cependant dire, malgré les efforts d’un
Maurice Saillet et d’un Étienne-Alain Hubert, que le soleil des morts se soit
totalement levé pour l’auteur de La Lucarne ovale. Que nous ne disposions
pas encore d’une véritable biographie de lui, voilà qui est proprement
inconcevable. Et quand sera enfin révélée son admirable correspondance ? On doit donc se féliciter de
voir paraître, dans une collection de poche, ce gros
volume – cependant fort aéré – qui rassemble des poèmes
composés entre 1925 et 1948, ainsi que les inédits de Cale sèche (1913-1915) et de Bois
vert (1946-1949). Poésie à la
fois nue et dense, qui s’épanouira plus particulièrement dans les tragiques harmonies du Chant
des morts :
À tous ceux qui ont pris la honte à son revers
À tous ceux qui n’ont pas de chambre sur la rue
À tous ceux qui se lavent les mains dans le malheur
Que la mort sonne à leurs oreilles
Un vent de feu souffle entre les lames du caisson
Carcasse à la mine rebelle
De ces visages nus ensoleillés par la douceur
Je n’ai pas démaillé les filets du mensonge...
On voit parfois se glisser comme une tendresse enfantine et
émue, ainsi dans Monsieur X, poème
inattendu, qui, signalait Pascal Pia, met en scène Louis de Gonzague-Frick,
chef de l’École du Lunain :
... Personne n’entend ce que disent ses lèvres
Mais moi j’ai vu battre son cœur et briller son œil
En revenant il avait l’air de compter les pavés de la rue
Et il ne voyait plus le ciel ruisselant de soleil
Ni celui qui montait sans l’avoir secouru
Mais, le plus souvent, Reverdy, ce Latin au sang
frémissant, aura exprimé sa solitude, sa détresse et son pessimisme en une
parole linéaire comme l’éclair, allant droit à l’essentiel. Et cet essentiel
inclut toujours ce qu’il sait voir et dont il ne veut pas se détacher : la
nature, les rues, la terre, les étoiles, le malheur, des voix, son « cœur
de verre »... Derrière la retenue de l’expression et le dépouillement
voulu de la parole persiste la flamme sourde de la sensibilité d’un poète qui
refusa toujours les facilités et les faux-semblants. Pour mesurer tout son
poids d’humanité, il n’est que de lire, dans Sources du vent, le poème intitulé Quai aux fleurs :
... La misère passe avec le vent
et balaie le boulevard
Elle avait de bien jolies jambes
Elle dansait elle riait
Et maintenant que va-t-elle devenir
Tournant la tête
elle demandait qu’on la laissât dormir.
Révolution. Marc Angenot, La Critique au service de la révolution (Peeters
Vrin, Leuven, Belgique, 2000, 438 p., sans prix marqué). Il
y a les adeptes de la micro-histoire,
qui tirent un monde d’un ou deux documents. Marc Angenot tient plutôt des
athlètes de la macro-, voire de la méga-histoire. Le monde, compressé comme
les objets en série dans les sculptures d’Arman, est fait pour aboutir à un
livre. Un monde, qui plus est, dont son pessimisme de plus en plus noir nous
dit qu’il ne reste pas grand chose à sauver. Tremblons ! Car, tranche par
tranche, sa machine à débiter l’histoire se rapproche de notre temps. Le XIXe
siècle y est passé dans plusieurs ouvrages, l’année 1889 en fut un très gros
morceau, avec toute la fin de siècle. Nous en sommes maintenant aux années
1930. Dans cette gigantesque entreprise qui fait défiler des dizaines d’acteurs
et une multitude de journaux, revues, livres, etc., qu’il a scrupuleusement
dépouillés, même les plus infimes, Angenot a un but : décrire et
comprendre la « formation du stalinisme littéraire en France ». Non
pas refaire l’histoire horrifiée d’une incompréhensible aberration, mais mettre
au jour ce qu’a eu de systématique, voire d’axiomatique, la logique de la
« critique ASDLR ». Non pas le pourquoi
« psycho-éthique », mais le comment
des agencements de discours, selon sa démarche habituelle. Romain Rolland,
Barbusse, Nizan, Aragon, Vaillant-Couturier, Sadoul, Unik, Richard-Bloch, etc.,
tous pris dans le même engrenage dont ils furent à la fois les rouages et les
opérateurs, d’autant plus aveugles qu’ils étaient plus convaincus de détenir la
lumière. Amère illustration de l’aphorisme de Rivarol, rappelé par
Angenot : « de certitude en certitude et d’idée claire en idée
claire, l’esprit peut n’aboutir qu’à l’erreur ». Comment cela a-t-il
conduit à promouvoir des écrivains nuls, à vilipender les plus novateurs, à
passer de l’éloge à la vitupération selon l’évolution de la ligne du Parti,
avec toujours la conscience pure et la conviction de contribuer à la
construction d’un avenir radieux ? Les 400 pages de l’ouvrage tentent de
répondre en faisant tournoyer un formidable kaléidoscope. Le lecteur y
apprendra tout sur la pensée littéraire formulée par les collaborateurs de L’Humanité, de Ce Soir, de Monde, de Clarté, d’Europe et de cent autres périodiques, confrontés à la littérature
bourgeoise et décadente et attelés à la tâche exaltante d’aider à advenir ce
qui la remplacera. Il regrettera en revanche de ne pas y trouver d’analyse de
la politique des maisons d’édition d’où sont sorties les œuvres en débat. Qu’il
ne s’attende pas non plus à trouver une analyse des œuvres elles-mêmes, malgré
la présence d’une section spéciale consacrée à ces dernières dans la
bibliographie. Comme toujours dans ces vastes passages en revue, les
spécialistes de tel auteur ou de telle revue trouveront-ils à redire en se
plaignant d’un schématisme excessif (c’est ainsi que Bifur, Le Grand Jeu, Le Minotaure et Acéphale « naissent dans la mouvance du mouvement »
surréaliste), mais le tableau d’ensemble est d’une puissance et d’une
homogénéité qui en imposent. Il passe en outre, dans le ton de l’ouvrage,
quelque chose du tragique de son objet, né du contraste effrayant entre
l’optimisme des acteurs et ce que nous savons, après coup, des désastres en
tous genres où ils furent entraînés, souvent avec enthousiasme. De là, parfois,
un air de doute assorti d’une échappée sur une vision assez crépusculaire de
l’histoire. Plus que dans d’autres ouvrages, Angenot se montre sensible ici à
ce qui résiste à l’espèce de colonie pénitentiaire qu’il décrit : il y a
des « dissidences » et des « marges » qu’il constate sobrement
sans les expliquer et la modernité fait enfin voir une bonne fois que « le
monde n’a pas de sens », dans un irréductible conflit avec la critique
ASDLR. Immense espoir déçu, sombre aliment d’une délectation morose bien
accordée à la littérature de notre temps, dont on a fini par comprendre qu’elle
est « injustifiable ». La chronologie et la bibliographie seront
d’utiles instruments de travail. On regrette l’absence d’index qui s’impose
pourtant dans ce genre d’ouvrage.
Rimbaud. Jean-Luc Steinmetz, Les Femmes de Rimbaud (Zulma, 2000, 140 p., 49 F). Couverture bleue
avec les titres en blanc. Deux yeux en rectangle noir et blanc qui scrutent la
manière dont Rimbaud regarde et conçoit les femmes (est-ce ainsi qu’une
effeuilleuse de peepshow voit le consommateur auquel elle s’exhibe ?). Les
yeux de l’auteur : J.-L. Steinmetz et non pas Rimbaud. Question de
focalisation : le regard porté sur la femme par Rimbaud est décrit, décrypté
ou déduit, et ce regard sur un regard entraîne des difficultés épistémologiques
que J.-L. Steinmetz reconnaît (il les perçoit et, sans doute, les avoue). Car
la biographie rimbaldienne était lacunaire pour Verlaine déjà :
« peut-être [...] une londonienne, rare sinon unique ». Et l’œuvre
exige aussi que l’on nuance. Verlaine indiquait à juste raison qu’Une saison
était, non pas une autobiographie, mais une « espèce de prodigieuse
autobiographie spirituelle », l’adjectif réduisant le champ d’application
de l’étiquette générique presque autant que la formule d’atténuation
« espèce de ». De sorte que « grande est la tentation »,
par exemple, « de se servir de la Saison
pour suppléer aux lacunes qui demeurent dans notre vision de Rimbaud de ces
années ». D’où des notations souvent dubitatives portant sur la qualité
des témoignages et l’expression d’inférences plus ou moins plausibles
(« Et l’on imagine la rage de Rimbaud [...] »), des aveux de
l’impossibilité de dépasser des intuitions personnelles (« Si l’on veut,
comme à mon avis il convient de le faire […] », « Peut-on
vraiment parler d’un Rimbaud misogyne ? Je ne crois pas »,
« Qu’est-ce à dire ? Gardant “cœur et beauté” selon moi »). Le
petit livre de J.-L. Steinmetz, découlant d’une lecture personnelle et fine de
l’œuvre de Rimbaud, se veut prudent, sans pour autant se borner au peu qui est
démontrable. À la bonne connaissance de la vie de Rimbaud de l’auteur de Arthur Rimbaud, une question de présence
(1991), on doit ajouter la connaissance textuelle de celui qui a fourni, outre
de nombreux articles, une édition en trois volumes de l’œuvre du poète (1989).
Évitant certaines suppositions habituelles (par exemple, la misogynie de
Rimbaud comme conséquence de son homosexualité), l’auteur analyse la vie de Rimbaud,
des documents le concernant et surtout ses poèmes. On appréciera la
perspicacité avec laquelle il étudie les contrats autobiographiques plus ou
moins équivoques des Déserts de l’amour,
d’Une saison en enfer ou de Vagabonds dans les Illuminations ; on lira aussi les gloses à tendance
délicatement psychanalytique de poèmes comme Les Poètes de sept ans et Les
remembrances du vieillard idiot. Supplément à un livre inexistant, sinon
éventuellement sous la forme diffus et anonyme d’un consensus tacite, et qui
serait intitulé Les Hommes de Rimbaud,
ce petit volume n’est en rien un effort pour disculper le poète de son
homosexualité. Il aurait été possible d’ailleurs de rappeler, comme le faisait
en 1948 Daniel de Graaf, une lettre fort éloquente de Verlaine du 12 décembre
1875 : « Où irait mon argent, à des filles, à des cabaretiers !
Leçons de piano ? Quelle “colle” ! » Rimbaud, donc, bisexuel...
Nous serions moins sûr que J.-L. Steinmetz que la liaison avec Verlaine a été,
pour Rimbaud, un pur fiasco sentimental et incapable d’affirmer que
« l’homosexualité verlainienne n’a pas fait avancer Rimbaud d’un pouce sur
le chemin de l’encrapulement vrai, je dirais ontologique, et de la réinvention
de l’amour ». Nous nous refuserions surtout à détecter un « étonnant
sens prémonitoire » dans l’énoncé d’Une
saison : « Les femmes
soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds » ou une
« programmation inconsciente » – version plus freudienne
d’un motif du rimbaldisme hagiographique. Mais il est impossible d’imaginer la
perception des femmes qui a pu être celle de Rimbaud de manière froidement
scientifique : à partir des textes, des évocations souvent intéressées de
ses amis, chacun est libre de brosser son propre portrait du poète. Même s’il
accorde une valeur à notre avis excessive aux témoignages (?) de Delahaye et de
Pierquin, le portrait proposé par J.-L. Steinmetz est jusqu’ici la tentative la
plus cohérente d’étudier à la loupe les échos chez Rimbaud de la
féminité – ou plutôt de féminités, au pluriel –, sans se limiter au
pittoresque et sans la facilité d’un rebrassage d’hypothèses connues. Il est à
ce titre un ajout significatif à la rimbaldothèque
(le terme est d’Alain Borer).
Segalen. Marc Gontard, La
Chine de Victor Segalen. Stèles, Équipée (PUF/Écrivains, 2000, 260 p., 162
F). La fascination exercée par des ouvrages comme Stèles et Équipée (pour
ne pas parler de René Leys) n’est
sans doute pas près de s’éteindre. En témoigne cette étude très documentée et
très fouillée (agrémentée d’un index fort utile), où Marc Gontard a tenté de
définir l’image de la Chine telle qu’elle se dégage de deux livres de Segalen.
En préambule, l’auteur souligne que celui-ci est devenu « aujourd’hui la
référence majeure du discours de l’altérité qui, de Todorov à Kristeva, traverse
le versant post-moderne de cette fin de siècle […] ». De tels patronages
sont peut-être un peu périlleux, car Segalen – mort en
1919 – demande aussi à être situé historiquement, tout comme sa
vision du monde et son « exotisme », qu’il définissait d’ailleurs,
rappelle opportunément Marc Gontard, comme « le sentiment que j’ai du Divers ». Il n’en demeure pas moins
que cette vision du Divers a une
valeur de contrepoison des plus salubres à l’heure de la globalisation de
l’information et du tourisme de masse. On lira donc avec profit les analyses
fort précises des textes de Segalen, dont la « conception de l’être
discontinu » est notamment mise en parallèle avec celle d’écrivains comme
Jules de Gaultier et Claudel. À propos de ce dernier – à qui sera
dédié Stèles –, l’auteur souligne
très justement que Segalen « se montre très réservé sur l’homme »,
prenant ainsi soin de faire la différence entre le grand poète et le prosélyte
en plein zèle convertisseur. On saura également gré à Marc Gontard de ses
remarques sur la présentation matérielle des deux éditions originales (si l’on
peut dire) chinoises de Stèles, dont
Segalen prit un si grand soin :
pour pouvoir mesurer toute la beauté et l’originalité extraordinaires d’une
telle conception, il faut avoir vu
ces deux livres uniques – qui défiaient les passants, voici quelques
mois, dans la vitrine d’un libraire parisien. Belle occasion, aussi, de rêver
sur la conjonction historique presque simultanée (1912 et 1913) des deux grands
textes – systole et diastole – où se fonde, peut-être mieux
qu’ailleurs, la modernité poétique, dans une conception radicalement nouvelle
du Livre : Stèles et Prose du Transsibérien. Nous passerons
sur l’emploi que fait parfois Marc Gontard d’un certain vocabulaire
« post-moderne », qui nous vaut notamment toute une cascade de
« métatextualité », « métanarratif »,
« métadiscursif », « métalinguistique » et autres
« allocutaire », « autoréférentiel », etc. L’essentiel
demeure la lecture critique, souvent perspicace, qui nous est livrée ici, lecture
qui s’étend aussi, à l’occasion, à Briques
et tuiles et aux Lettres de Chine. Tout
cela invite aussi à des réflexions sur la question de « l’identité »
et de « l’altérité », notions très à la mode actuellement et que
certains critiques contemporains se sont appliqués à gloser chez Segalen, aussi
bien à propos de son « exotisme » que de ses origines bretonnes.
Étant essentiellement poète, Segalen avait en fait, comme tous les poètes, la
faculté de pouvoir être, soit tour à tour, soit simultanément, à la fois
lui-même et un autre – et de se jouer de l’âme des autres...
Signalons au passage un lapsus : L’Homme
qui voulut être roi n’est pas de Conrad, mais de Kipling. Les amateurs de
petite histoire littéraire trouveront aussi à glaner dans l’étude de Marc
Gontard : p. 163, 165 et 166, il est question de Pierre Bons d’Anty,
dont Saint-John Perse, dans le « Pléiade » qu’il érigea à sa propre
gloire, précisait en note : « Consul de vieille carrière en
Chine ». Or, c’est à Bons d’Anty qu’était dédiée l’une des Cartes postales (parue en 1900 dans La Vogue) d’Henry-Jean-Marie Levet,
vice-consul à Manille et exote d’un
tout autre genre que Segalen, mais lui aussi poète.
Staël. Madame de Staël, Delphine, présentation et notes par Béatrice Didier, 2 vol. (GF Flammarion, 2000, 534 p. et 416 p., 56 F chaque volume). On dit souvent de celle qui a écrit De la Littérature que ses romans ne sont pas de la littérature. Faut-il sacrifier plusieurs heures à la lecture de ces deux caveaux d’ennui ? Nous venons de terminer Delphine. Quelques amis, avertis de notre expédition dans le détroit du Boring et dans les landes du Barbant, jettent sur nous un œil préoccupé et s’inquiètent déjà de notre santé mentale : « Alors ?… ». Alarmés par notre mine réjouie, ils se doutent que quelque chose de grave est arrivé : les dissertations morales, les discours politiques et les tartines de sentiment de ces huit cents pages ont eu raison de son esprit. Rassurons le lecteur d’Histoires littéraires : nous allons bien et même très bien, venant de passer quelques heures délicieuses à la lecture d’un roman épistolaire plein de rebondissements, de passions, de cruauté, de larmes amères, de rage retenue, de supplices désirés : « Mais de quoi diable parlez-vous ? Des Liaisons dangereuses de Laclos ? » Non, des liaisons dangereuses de Delphine dans le roman éponyme de Madame de Staël. « Vous exagérez ! » Certainement, oui, mais pas tant que ça. Il faut en convenir, lorsqu’on s’apprête à entrer dans un tel roman et que les premières pages confirment par ce qu’elles ont de convenu tout ce que vous pensiez sur Madame de Staël sans jamais l’avoir lue, on se met à rager contre ces maudits universitaires qui s’obstinent à rééditer des œuvres « classiques » au prétexte qu’elles représentent un épisode capital de l’histoire littéraire (c’est le cas de Delphine, qui eut beaucoup d’influence sur les romans suivants : le mythe de Delphine, etc.), ou qu’elles ont eu un succès considérable auprès du public de l’époque et qu’à ce titre elles doivent être prises en compte, au moins sociologiquement (c’est aussi le cas de Delphine qui, paru en décembre 1802, remporta un énorme succès, chez le public féminin notamment). Mais, passé le cap de l’ennui, dépassé le pic des préjugés, franchie la péninsule de la doxa, on se surprend à aimer les personnages – ce qui leur arrive commence à nous « préoccuper » –, à attendre avec impatience le dénouement des intrigues, et même à goûter cette langue simple et pleine de noblesse (vive le « bon goût » à l’heure de la muflerie généralisée). Les « jeunes » ne lisent plus, entend-on dire. Qu’on leur donne Delphine, plutôt que Le Horla, qui est trop court et qui ne permet pas de se faire une idée de ce que c’est que l’immersion littéraire, cette jouissance de sentir pénétrer goutte à goutte en soi-même tout un monde qui n’est pas nôtre, que nous faisons nôtre, et qui finit par compter plus que le nôtre. Mon café refroidit ? Tant pis : « Je veux savoir si Léonce renoue avec Delphine », le reste n’est que littérature… Certes, reconnaissons que la satisfaction n’est pas totale. En comparaison de La Chartreuse de Parme, l’écriture de Madame de Staël manque de fantaisie, ne réserve pas assez de surprises. Delphine n’est pas un roman très comique (à moins d’employer ce terme au sens de Corneille). Qui a apprécié La Muse du département peut regretter que Madame de Staël n’ait pas osé plus souvent le « mot propre » : un personnage – Louise d’Albémar – est frappée d’une « disgrâce », on ne saura jamais exactement laquelle... Cependant, à l’heure où la littérature des entrailles fait des ravages (montrons nos organes, nos boyaux, etc.), il n’est pas mauvais de se désaltérer à cette source pure, de voir le corps s’effacer pour laisser voir les marques discrètes de son trouble intérie