EN SOCIÉTÉ

Alain-Fournier. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier n° 94, 1er trimestre 2000 (31, rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay). Le titre de ce bulletin est Yvonne de Galais : la rencontre de Rochefort. L’essentiel est consacré à la thèse de Michèle Maitron-Jodogne soutenue en Sorbonne le 28 mai 1999, « Alain-Fournier et Yvonne de Quiévrecourt : fécondité d’un renoncement », avec des extraits de la thèse et les interventions des membres du jury, lesquels ont décerné à ce travail la mention très honorable et les félicitations d’usage. Le bulletin signale l’existence d’un site internet sur Le Grand Meaulnes : « http://www.legrandmeaulnes.com ». Lorsqu’il a composé la page 48 de cette livraison du Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, le metteur en pages ne devait pas être tout à fait à jeun.

 

Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire n° 9, nouvelle série, janvier-mars 2000 (60, rue de Fécamp, 75012 Paris). Cette publication trimestrielle emprunte son nom au titre d’un conte d’Apollinaire recueilli dans L’Hérésiarque et Cie. Wilhelm et Albert de Kostrowitzky, on le sait, séjournèrent durant l’été 1899 à Stavelot, petite ville des Ardennes belges d’où ils partirent à la cloche de bois à la demande de « Madame Olga », leur mère. Cette indélicatesse a, depuis, fait la fortune – littéraire – du lieu qui accueille à intervalles réguliers les réunions savantes des Apollinariens. Le présent numéro du Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire recueille les propos de la journée du 2 septembre 1999 du XIXe colloque de Stavelot : « Apollinaire et/à Stavelot ». Cent ans après donc : précisions biographiques sur quelques Stavelotains (dont « Mareye »), sur le cercle littéraire « La Fougère » ; hypothèses sur ce qu’Apollinaire a pu entendre, voir, connaître à Stavelot, à partir de diverses archives ; Apollinaire des rives de l’Amblève à celles du Rhin.

 

Audiberti. L’Ouvre-boîte : Cahiers Jacques Audiberti n° 21, 1999 (Association des amis de Jacques Audiberti, 1 bis rue des Capucins, 92190 Meudon). Ses amis célèbrent le centenaire de l’auteur du Mal court (1899-1965), qui peut se féliciter de leur travail. Le numéro rassemble des hommages et des articles sur ses dessins, sa poésie, ses romans et son théâtre, et incite à le relire. Au fil des textes, les citations dessinent une anthologie qui suggère la diversité des sujets et des formes abordés. Ces fragments de l’écriture d’Audiberti, c’est un peu la cuisine de Maïté : avec leurs torsions syntaxiques, leurs répétitions, leurs inventions lexicales, ils tiennent en bouche comme des spécialités de terroir, on soupçonne l’écœurement à haute dose, mais on savoure un refus si joyeux des parcimonies diététiques. Du coup, on regrette qu’il n’y ait là que des amuse-gueules et nul inédit de l’auteur lui-même. Ce constat vaut pour certaines contributions : malgré leur intérêt, les dates des textes de Blanchot, Ionesco, Giroud, Bouillier ou Dumur, déjà publiés ailleurs, risquent de renforcer l’idée d’un Audiberti en manque de résonance actuelle (mais peut-être en est-ce effectivement un symptôme ?). L’ensemble contient toutefois des études nouvelles, comme celle de P. Lartigue, qui propose de parler du napoléonin au lieu de l’alexandrin, ou les pages que M. Cottenet-Hage consacre à Monorail. Alors oui, vous m’en remettrez bien une tranche.

 

Balzac. L’Année balzacienne 1998, nouvelle série n° 19 (Presses Universitaires de France, 2000). « Qu’est-ce que la France [d’aujourd’hui] ? un pays exclusivement occupé d’intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l’élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n’élève que des médiocrités, où […] la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l’argent domine toutes les questions, et où l’individualisme, produit horrible de la division à l’infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l’égoïsme livrera quelque jour à l’invasion ». Qui dresse ce constat alarmant de la France ? Denis Tillinac dans ses Masques de l’éphémère (1999), Alain Finkelkraut dans « Réplique » (France-Culture) ? Non, c’est Honoré de Balzac, ennemi acharné du « modérantisme » politique de la Monarchie de Juillet (extrait de Sur Catherine de Médicis), cité par Hervé Robert dans un article éclairant sur l’image de Louis-Philippe dans l’œuvre de l’auteur de La Comédie Humaine. Hélas ! Qu’ils sont rares, les articles simplement « éclairants » (on n’ose même pas dire « importants ») dans ce gros pavé jaune, que les Balzacistes livrent en pâture chaque année aux universitaires de France et de Navarre. Que Balzac lui-même eût été déçu de tant de médiocrité, lui qui s’en était fait précisément l’ennemi ! Mais ne perdons pas de temps, et signalons dès maintenant les articles surnageant dans cet océan de médiocrité : en premier lieu, peut-être, cette analyse convaincante du personnage de Véronique dans Le Curé de village. Patrick Berthier, qui signe cet article, s’attache de manière subtile à étudier le lien entre catholicisme et désir à travers les métamorphoses physiques successives de Véronique (ses traces de petite vérole disparaissent comme par magie dans l’acte de pénitence). Son étude se situe dans le prolongement des travaux les plus neufs et les plus stimulants sur les romans de Balzac, dont L’Éros romantique (1997) de Pierre Laforgue livre le meilleur exemple. Il faut signaler également l’article très informé de Stéphane Vachon (prélude à une publication future), qui porte sur la réception des romans de jeunesse de Balzac (publiés sous pseudonyme), œuvres que l’auteur qualifiait lui-même de « cochonneries littéraires ». On y apprend que, contrairement à ce qu’on (Barbéris) avait prétendu, ces romans n’ont pas paru dans l’indifférence générale, mais ont suscité un nombre important d’articles et de notices, que Stéphane Vachon met en relation avec la problématique obsédante, durant les années 1822-1824, de la littérature frénétique (terme, rappelons-le, inventé par Nodier). Dans la rubrique « Sources et documents », on lira l’article de Mariolina Bongiovani-Bertini, qui, pour la première fois, met en relation un fragment méconnu de La Femme de trente ans intitulé « Rendez-vous » (publié dans La Revue des Deux-Mondes d’octobre 1831), avec le drame romantique d’Alexandre Dumas, Anthony, représenté pour la première fois le 3 mai 1831. Les nombreux parallélismes relevés montrent que Balzac suit de très près (comme Vigny d’ailleurs) ce qui se passe au théâtre et s’inspire de situations dramatiques pour construire ses scènes de roman. Mariolina Bongiovani-Bertini achève son article en livrant cette réflexion, qui bouscule la question (éculée et écœurante) du « réalisme balzacien » : « Balzac semble vouloir suggérer que l’univers du drame, et même du mélodrame, avec ses tensions exaspérées, ses conflits insolubles, n’est pas aussi loin de la vie réelle que veulent le croire les partisans d’une littérature idyllique et les adeptes un peu bornés du sens commun ». Ces deux articles mis à part, pas grand-chose à se mettre sous la dent dans cette Année balzacienne, si ce n’est, peut-être, le texte de Max Andréoli (« Aristocratie et Médiocratie dans les “Scènes de la vie politique” »), qui revient une nouvelle fois sur le délicat problème de la pensée politique de Balzac, et « Le Boudoir balzacien » de Michel Delon, qui établit une comparaison piquante entre l’architecture des boudoirs du XVIIIe siècle et celui décrit par Balzac dans La Fille aux yeux d’or. Pour le reste, il suffit de se reporter à la table des matières et d’apprécier son désir de lecture d’articles dont les titres exsudent déjà l’ennui : « L’image du médecin dans le “cycle Hubert” », « La vision de l’église catholique dans “Une Ténébreuse affaire” », « L’élection en province vue par Balzac dans les “Scènes de la vie politique” ». Un titre a bien failli retenir notre attention : « Le rouge et le noir dans “la Peau de chagrin” ». Nous étions pressé de savoir ce qu’Anne-Marie Lefebvre dirait sur le rapport entre ces deux romans de l’année 1830. Hélas ! les petites capitales sont trompeuses, car cet article, loin d’évoquer Le Rouge et le noir de Stendhal, ne parle que des couleurs – le rouge et le noir – dans l’œuvre de Balzac ! « La symbolique des couleurs dans La Peau de chagrin » est un beau sujet pour un mémoire de maîtrise, mais ce thème a-t-il sa place dans une revue comme L’Année balzacienne ? Ne devrait pas non plus y figurer l’article d’Anne Besson-Morel, qui réussit l’exploit de ne pratiquement jamais parler de Balzac (« Presse enfantine et courrier des lecteurs à l’époque de Balzac »). La revue se termine sur des bibliographies exhaustives (« Année 1996 », « Balzac à l’étranger », « Balzac au Danemark ») et sur la rubrique des comptes rendus.

 

Colette. Cahiers Colette n° 21, 1999, « Mes compagnons, mes frères » (Société des Amis de Colette, Mairie, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye). Ce bulletin est davantage un petit livre, soigné, aux pages douces, bleu pastel. Il est consacré aux « compagnons » de Colette : ceux-là sont les enfants de la balle, les artistes qui lui apprirent l’indépendance. Il fallait au moins, outre de nombreux inédits de Colette critique de théâtre (lettres échangées avec Edouard Bourdet et articles, réunis en table), un recueil de témoignages de ses « frères » par-delà les années, de Jean Marais à Brigitte Bardot, en passant par Violette Leduc. La dernière partie de ces Cahiers est constituée d’études stylistiques et narratologiques plus traditionnelles (comme « Chéri ou le “je” surmonté » d’Anne Poskin), de comptes rendus et d’éléments de bibliographie (thèses et études américaines). L’année 1999 a remis Colette sous les feux de la rampe, avec la parution de sa biographie par Claude Pichois et Alain Brunet (compte rendu de Michel Mercier dans ces Cahiers Colette). Les Varia présentent des textes de collégiens en visite en Puisaye, eux-mêmes nouveaux artistes de music-hall :

 

Nous nous baladions à Saint-Sauveur,

Le cœur ouvert à l’inconnu,

Quand tout à coup nous vîmes Colette dans une robe blanche.

Elle écrivait dans un jardin rempli de fleurs et de sapins,

Avec Maurice, son mari qui l’aimait vraiment.

(chanson composée par Christophe, David, Hamid, Ludovic, Nordine)

 

Dumas. Cahiers Alexandre Dumas, n° 26, 1999, Alexandre Dumas, de conférence en conférence (Société des Amis d’Alexandre Dumas, Château de Monte-Cristo, 1 avenue du Président Kennedy, 78560 Le Port-Marly). Les conférences inédites données par Alexandre Dumas entre décembre 1864 et avril 1866 sont rassemblées dans cette livraison, précédées de leur calendrier précis et suivies de leurs échos dans la presse et dans les correspondances officielles et privées. L’humeur de l’époque était à l’instruction publique et populaire, prémices de l’idée d’une instruction obligatoire, comme C. Schopp le montre dans son Avant-propos. À Paris comme en province, on se pressait pour écouter l’illustre écrivain commémorer avec émotion une époque qui s’émerveillait de son récent passé napoléonien. Le XIXe siècle fut un « siècle d’appréciation », comme le prétend Dumas avec cette « parole émue » et cet « entrain » qui frappèrent unanimement les témoins. De conférence en conférence… ou plutôt de causerie en confidence, Dumas détache des passages entiers de ses Mémoires et de ses récits de voyage pour coudre ensemble une série de « faits personnels » criblés d’ellipses et de renvois aux textes sources, au point parfois d’interrompre le plaisir et le fil de la lecture. Mais au souvenir de son père, héros inconnu de la campagne d’Égypte – auquel le fils donne rendez-vous avec l’Histoire comme pour en faire un personnage de ses romans –, Dumas mêle des récits passionnants comme les répétitions d’Hernani, qui complètent les pages célèbres de l’Histoire du Romantisme de Gautier.

 

Gide. Bulletin des amis d’André Gide n° 125, janvier 2000, Gide et Marc à Cambridge, 1918 (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons). Comme son titre l’indique, une livraison largement consacrée à l’été que Gide et son « neveu » Marc Allégret passèrent outre-Manche en 1918. Dans ce moment de bonheur, Gide n’écrit guère, et c’est à partir des notes prises par son amant (cauchemar orthographique) que D. Steel et D. Durosay s’attachent à retracer les moments solaires et paisibles d’un séjour rythmé de promenades, de baignades dans la Granta, de courts voyages à Londres ou en Écosse, et de multiples rencontres humaines, où Gide est séduit autant qu’il séduit. Le couple rencontre, parmi les universitaires, des cercles érudits et souvent favorables à l’homosexualité, plusieurs membres de Bloomsbury, Joseph Conrad, la famille Strachey, Roger Fry, etc. S’ils semblent parfois trop anecdotiques, ces articles éclairent certaines pages du Journal. Leurs auteurs proposent un recensement précis des contacts de Gide et essayent d’évaluer, de part et d’autre, la portée de ces échanges. On mesure ainsi l’influence du pacifisme de Fry sur la pensée politique du romancier et l’importance des liens de traduction qui se mettent en place. Dans une mise au point sur les rapports de Gide et Wilde autour de la question homosexuelle, D. Durosay, encore, revient sur la « stratégie » d’aveu collectif progressif que le Français prôna par opposition à l’expérience de l’Irlandais. En coda, deux articles évoquent certains correspondants italiens et allemands de Gide, rappelant ainsi la dimension plus largement européenne de l’écrivain.

 

Mallarmé. Bulletin des Amis de Stéphane Mallarmé n° 1, été 1999 (Musée Mallarmé, 4 quai Mallarmé, 77870 Vulaines-sur-Seine). Ce bulletin, dont l’editor est Gordon Millan, contient plusieurs rubriques informatives : les manifestations du centenaire, les thèses en préparation ou récemment terminées, les éditions en cours et les études à paraître ou en préparation, enfin les publications récentes. La présentation est un peu rudimentaire : dix pages dactylographiées, photocopiées et maintenues ensemble par une agrafe.

 

Mirbeau. Cahiers Octave Mirbeau n° 7, 2000 (10 bis rue André-Gautier, 49000 Angers). Tout n’avait donc pas été dit dans la grande biographie de Mirbeau que l’on doit à Jean-François Nivet et P. Michel (Octave Mirbeau ou l’imprécateur au cœur fidèle, 1990) ? La quatrième de couverture de la présente livraison des Cahiers Mirbeau annonce la réédition de quinze romans de Mirbeau, « dont cinq inconnus ». Il s’agit de Guerre et paix, Les Misérables, Le Grand Meaulnes, La Valise en carton et Vipère au poing, tous titres que Mirbeau publia sous pseudonyme.

 

Naturalisme. Les Cahiers naturalistes, fascicule hors série, 1998 ; n° 73, 1999 (Société littéraire des Amis d’Émile Zola, BP 12, 77580 Villiers-sur-Morin). Bienheureux Zoliens qui disposent d’un pareil organe, à la fois éclectique et savant, dévoué et ouvert, et bien représentatif d’un vaste milieu de recherche où se côtoient paisiblement – semble-t-il – les amateurs et les professionnels, les théoriciens et les archivistes, les Français et les autres ! La livraison de 1999 regroupe des correspondances inédites, un dossier d’articles sur les « Figures du féminin », des varia, des comptes rendus et les différentes chroniques habituelles. Alain Pagès dit sobrement des choses importantes dans « Le Discours de la correspondance » qui ouvre le volume, par exemple que « la meilleure façon d’écrire l’histoire littéraire du mouvement naturaliste dans la seconde moitié du XIXe siècle consiste sans doute à annoter une correspondance aussi riche que l’est celle d’Émile Zola ». Intérêt esthétique et intérêt historique y marchent de conserve, en permettant d’étudier simultanément la genèse de l’œuvre, sans cesse discutée, mais aussi sa réception, car « elle recueille l’actualité immédiate, la commente, promène un miroir sur l’agitation contemporaine ». En bref : « la série ordonnée des faits quotidiens conduit à la maîtrise d’un univers social ». Les correspondances inédites réunies dans ce volume contribuent à asseoir cette perspective : lettres à Édouard Montagne autour de la Société des Gens de Lettres, à Isaac Pavlovsky, à Bourget, etc. Les lettres d’Alexandrine E.-Zola à Marcel Battiliat ne sont pas inintéressantes, mais bien des lecteurs préféreront celles de Céard à Gabriel Thyébault, parce qu’ils y trouveront un reportage assez poignant sur les derniers jours et sur l’agonie de Huysmans. De leur côté, les articles regroupés sous le titre de « Figures du féminin » offrent un peu de tout, entre autres des élucubrations sur la relation (ou sur l’absence de) entre Chateaubriand et Zola à partir du rapport René / Renée (« c’est a priori un dialogue de sourds que je veux faire surgir » affirme l’auteur : on ne saurait mieux dire) ; un essai post-derridien sur Le Docteur Pascal, etc. Un article s’efforce de prouver que le modèle de Manet, Victorine Meurent, figure parmi les sources de Nana – ce qui sera plus utile aux amateurs de Manet qu’à ceux de Zola. Une note fait sursauter, qui situe Nina de Callias au rang des « cocottes peintes ou dessinées par Manet » : on ne peut que conseiller à l’auteur d’aller voir d’urgence l’exposition du Musée d’Orsay sur la dame aux éventails. Autre article curieux, consacré cette fois, non à Zola, mais à la « mystérieuse dame en gris de Guy de Maupassant » : l’auteur s’y ingénie à évoquer la mère des trois enfants de Maupassant, qu’il identifie à une nommée Joséphine Litzelmann, mais il n’est pas certain que tous les lecteurs seront convaincus par l’argumentation probabiliste de N. Benhamou. À noter aussi l’article d’I. Delamotte sur « La place de Charcot dans la documentation médicale d’E. Zola » et celui de Y. Mortazavi sur Zola dans La Chronique médicale de Cabanès. On retiendra également l’inventaire étonnant des parodies du Naturalisme dressé par Catherine Dousteyssier, de la prose aux chansons, en passant par les « vaudevilles, guignolades, bouffonneries et autres rigolades ». Le fascicule hors série sur le centenaire de J’accuse sacrifie à un rituel en rassemblant divers discours officiels, avec reproductions de photos. H. Mitterand a évidemment raison, dans sa présentation, de souligner le sens de cet engagement des plus hauts personnages de l’État au moment où la France « refait le procès du gouvernement et de la haute administration de Vichy ». Il reste qu’on trouvera quelques occasions de divertissement – en attendant que de futurs historiens en fassent des thèses – à la lecture des allocutions officielles de Chirac, Trautmann, Jospin, Fabius, etc., et l’on aimerait savoir qui a tenu la plume des uns et des autres dans ces solennelles circonstances. Précisons que les Cahiers naturalistes viennent de s’installer sur le web où ils présentent les tables des matières des numéros passés, une rubrique complète sur l’actualité zolienne, un « catalogue raisonné » des œuvres, des « conseils bibliographiques » pour les débutants, assortis de comptes rendus d’ouvrages récents, d’une biographie succincte, ainsi que des renvois à différents sites d’études zoliennes.

 

’Pataphysique. Magazine littéraire n° 388, juin 2000, « La Pataphysique, Histoire d’une société très secrète ». Livraison bien intéressante, et bien gidouillée, avec ce dossier sur la ’Pataphysique et les contributions de Paul Braffort, François Caradec, Jean-Paul Morel, Michel Décaudin, Claude Rameil, Marc Lapprand, Pierre Bazantay. En fac-similé, le Calendrier perpétuel de la ’Pataphysique. Une question aux satrapes et aux dataires du Collège de ’Pataphysique : est-il permis de considérer le J moins … qui scintilla durant une année sur la tour Eiffel comme le plus bel écrit pataphysique de l’année 1999 ? Dans le même numéro du Magazine : une chronique de Maupassant inédite en volume, présentée par Jacques Bienvenu : « Sur les nuages », parue dans La Lecture du 25 juillet 1888.

 

Philippe (Charles-Louis). Les Amis de Charles-Louis Philippe, n° 55, 1999 (Association des Amis de Ch.-L. Philippe, La Tour, 03350 Cérilly). Ce bulletin est essentiellement consacré à l’étude de deux manuscrits de l’écrivain : La Mère et l’enfant et Marie Donadieu (curieusement, les deux articles en question ne sont pas signés : sans doute s’agit-il de David Roe, rédacteur du bulletin). Pour le premier, se trouvent retracées, avec une grande précision documentaire, toute la genèse et la composition du livre, avec, en appendice, deux chapitres écartés par l’auteur. Le second article analyse les variantes et corrections figurant dans le manuscrit de Marie Donadieu conservé à la Médiathèque de Vichy. Signalons aussi un article reproduisant une lettre (non inédite) de la mère de Philippe à Fargue, le remerciant pour sa préface à Charles Blanchard. Précisons à l’auteur que l’autographe provient du Dr Ludo Van Bogaert (vente Simonson, Bruxelles, 16 mai 1998, n° 62), dont une petite partie de l’admirable collection fut ce jour-là mise aux enchères, de nombreux lots en étant retirés sur-le-champ à la demande de la Bibliothèque Royale qui en avait reçu le legs. La longue et belle préface de Fargue à ce livre – posthume – écrit par Philippe sur son propre père donne à penser que le poète, si lié d’amitié avec le romancier, dut, en l’écrivant, se souvenir de la mort de son propre père, Léon Fargue, qu’il avait tragiquement perdu quelques mois avant d’enterrer Philippe.

 

Poulaille. Cahiers Henry Poulaille n° 8-9, 2000, Découvrons Louis Nazzi (Association des Amis d’Henry Poulaille, 85 rue de Reuilly, 75012 Paris). Ce Cahier rend un hommage plus que mérité à un oublié, auteur de nombreux textes et articles jamais réunis en volume : Louis Nazzi (1884-1913). Henry Poulaille avait formé le projet d’éditer les oeuvres de « ce précurseur de la littérature prolétarienne » qui disparut à l’âge de vingt-neuf ans. Après un numéro de Plein Chant en 1976, ce dossier, grâce aux soins d’Edmond Thomas, Patrick Ramseyer et Jean Rière, est l’occasion d’une authentique découverte. Critique littéraire plein de lucidité, revuiste (Montmartre, Sincérité), écrivain, Nazzi offre l’exemple d’un homme guidé par l’amour de la littérature et gouverné par une éthique de la sincérité dans un monde gendelettre pour lequel il n’avait que mépris. Le lecteur découvrira dans ce numéro exceptionnel un éventail de ses œuvres de fiction, un florilège d’articles critiques (Beaux-Arts, théâtre, littérature), un ensemble de témoignages et une bibliographie très complète. « L’art, écrivait Nazzi, ce n’est qu’une question de technique, avec beaucoup d’âme autour » : cet écrivain n’en manqua jamais durant sa courte existence.

 

Saint-John Perse. Souffle de Perse. Revue de l’Association des Amis de la Fondation Saint-John-Perse,
n° 9, janvier 2000 (Fondation Saint-John Perse, Cité du livre, 8/10 rue des Allumettes, 13098 Aix-en-Provence Cedex 2). Deux bibliographies précieuses : une liste des publications récentes liées à Perse et un inventaire descriptif des ouvrages du fonds philosophique de la bibliothèque du poète. Parmi une dizaine d’articles, on lira avec intérêt les pages de C. Prinderre et J. Urian-Kopenhagen sur les intertextes ésotériques et bibliques de l’œuvre, et surtout les commentaires d’Esa Hartmann sur la genèse de la traduction anglaise d’Amers, dans laquelle les corrections apportées par Perse, qui participa à l’entreprise, sont analysées comme autant d’informations possibles sur une poétique à la fois singulière et en quête d’universalité. La plupart des autres contributions s’attachent à des points très précis de l’œuvre pour montrer, tantôt que Perse a biaisé les données chronologiques et biographiques pour construire à sa guise le récit de son aventure poétique (en particulier pour l’édition de la Pléiade), tantôt qu’il a eu recours à des sources scientifiques (ici ornithologiques) pour enrichir ou vérifier ses références au monde, dans un rapport problématique au réel et au savoir. On regrette un manque d’allant dans ces articles, car, bien qu’ils reprennent, au fond, une même démonstration, ni individuellement ni dans leur ensemble ils ne semblent articuler leur érudition à une réflexion qui aurait pu creuser ces constats assez attendus. Heureusement, la fondation et sa revue sont actives et la liste des projets en cours laisse espérer des livraisons plus enlevées de ce Souffle de Perse.

 

Soupault. Cahiers Philippe Soupault n° 3, 2000 (Association des Amis de Philippe Soupault, 11 rue Ledru-Rollin, 47000 Agen). Nelly Kaplan a accordé à François Martinet, directeur de publication de ces Cahiers, quatre entretiens au cours desquels elle s’est confiée sur sa jeunesse et sur ses relations avec Soupault, Breton et Abel Gance. Dieu qu’elle est belle sur la photo de 1956 reproduite à la page


41 ! Les vieux Surréalistes d’avant le viagra n’avaient pas tort de lui trouver des allures de panthère. Également au sommaire de ces Cahiers : le témoignage de Bernard Morlino, auteur de Philippe Soupault, qui êtes vous ? (1987), la réédition de « L’Ombre de l’Ombre », texte de Soupault paru dans La Révolution surréaliste du 1er décembre 1924, des poèmes inédits de Nelly Kaplan, deux études sur Le Nègre de Soupault. À la fin de cette troisième livraison des Cahiers Soupault, une critique acerbe – le mot est faible – de l’édition Gallimard de 1997 des Dernières nuits à Paris et de la préface de Claude Leroy, « l’un des pires détracteurs de Philippe Soupault […] M. Leroy méprise tout autant le texte que l’auteur. […] un exemple assez intéressant de cécité intellectuelle. Il mérite donc l’attention de ceux qu’intéressent les phénomènes de vides spirituels. […] M. Leroy a trouvé là une recette infaillible pour écrire pour ne rien dire. » Peu de chances que l’on surprenne Claude Leroy et l’auteur de ce compte rendu caustique en train de trinquer fraternellement pendant une des dernières nuits de Paris.


 

Verne. Bulletin de la Société Jules Verne n° 132, 4ème trimestre 1999 (29, chemin de Saint-Prix, 95250 Beauchamp). Le capitaine Nemo contre Tintin ? Selon les Actualités de Jules Verne de ce bulletin, Hergé aurait utilisé des illustrations des Voyages extraordinaires dans certains de ses albums. L’article du vernien Robert Pourvoyeur rapportant ce fait ayant été vaguement caviardé, sans l’accord de son auteur, dans le numéro 29 de la Revue des Amis d’Hergé, voici le retour de bâton de Robur le Conquérant :

 

Tintin, selon Hergé, serait né en 1929 « en cinq minutes ». Un amateur suisse a retrouvé un album de Benjamin Rabier, le célèbre illustrateur, intitulé Tintin-Lupin (1898), dont le héros, le jeune Tintin, porteur, lui aussi d’une houppette et de pantalons de golf, accompagné d’un petit chien, pourrait bien être à l’origine de cette inspiration (Le Matin, quotidien romand, du dimanche 21 février 1999, p. 47).

 

Dans la même livraison : Jules Verne dans le livre de Dominique Lejeune, Les Sociétés de géographie en France au XIXe siècle, paru en 1993 : « De la re-création vernienne au système rousselien » par Samuel Sadaune ; étude sur le Paris au XXe siècle de Verne par Michaël Lacroix ; « Jules Verne et Casanova » ; « Les Souvenirs de Félix Duquesnel ». Un message personnel aux rédacteurs de ce Bulletin de la Société Jules Verne : l’un d’eux aurait-il une copie du film de Karel Zelman, Une Invention diabolique (1958), adapté de Face au drapeau, assurément un des meilleurs tirés de l’œuvre de Verne ? S’il la glisse dans une enveloppe libellée à l’adresse d’Histoires littéraires, la revue transmettra.

 

 

[Notices de Jean-Pierre Goldenstein, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Hugues Marchal, Michel Pierssens, Sandrine Raffin, Jean-Didier Wagneur, etc.]

 




LIVRES REÇUS

Comptes rendus

 

 

Bas-bleus. Rachel Sauvé, De l’Éloge à l’exclusion. Les femmes auteurs et leurs préfaciers au XIXe siècle (Presses universitaires de Vincennes, coll. « Culture et Société », 2000, 249 p., 150 F). L’Anthologie des préfaces de romans français du XIXe siècle présentée par H. Gershman et K. Whitworth remonte à trente-cinq ans pour sa première version américaine et à vingt-huit ans pour sa deuxième version française. Depuis, une vaste archive rassemblée par Claude Duchet s’était longuement promenée entre la rue d’Ulm et l’Université de Toronto au gré de projets de recherche plus ou moins inaboutis. Il était donc temps que quelqu’un se décide à y regarder d’un peu plus près. Cependant, entre les années soixante et la fin du vingtième siècle, inévitablement le regard a changé et les intérêts d’une génération pour les questions d’esthétique romanesque ou de sociologie ont cédé la place à des curiosités d’une autre nature : une certaine sociocritique et le féminisme, entre autres, sont passés par là. De sorte que, lorsque Rachel Sauvé a repris le dossier – encore élargi par ses soins – pour y puiser la matière d’une thèse de doctorat, elle devait nécessairement y découvrir des choses inaperçues avant elle. En premier lieu, un nouveau critère est entré en jeu pour opérer la collecte du matériau primaire, car il ne s’agissait plus seulement d’examiner des préfaces à des œuvres romanesques en général. Ces œuvres : 1) devaient être des œuvres de femmes ; 2) ces préfaces devaient être signées par un écrivain distinct de l’auteur des œuvres elles-mêmes (« préfaces allographes » et non pas « autographes »). C’est bien sûr ce qui fait tout l’intérêt de la démarche, puisqu’elle greffe à une étude du « genre préfaciel » une analyse des rapports plutôt compliqués, mais hautement significatifs, entre des préfaciers généralement masculins et des auteurs tous traités en gros de la même façon, car féminins. Les études de Christine Planté (La Petite sœur de Balzac) avaient balisé la problématique ; celle de Rachel Sauvé permet d’aller très loin dans l’archéologie du cliché de la « femme-auteur », si présent à travers tout le 19e siècle. Les deux cent dix préfaces qu’elle a réunies constituent beaucoup plus qu’un simple échantillonnage et permettent de fonder des observations persuasives, souvent très techniques, fondées sur l’analyse du discours. Elles permettent aussi (c’est peut-être l’objectif principal) de remettre avec force l’accent sur la qualité d’auteur de nombre de ces femmes, nullement réductibles au stéréotype méprisant qui les a si longtemps étiquetées de manière indistincte pour mieux les disqualifier en bloc. Comme l’observe Rachel Sauvé, la période est favorable : l’auteur qu’on avait tenu pour mort pendant une génération est à nouveau plus vivant que jamais. Qu’il soit si souvent une femme sera une surprise pour certains. Pour aller jusqu’au bout des conséquences de ce travail de pionnier, il reste maintenant à produire une nouvelle anthologie aussi complète que possible, afin que d’autres puissent regarder de près, à leur tour, toute cette archive négligée. Souhaitons à Rachel Sauvé de pouvoir y travailler, en espérant qu’elle se sentira libre de ne pas trop insister sur des analyses rhétoriques comme celles de son cinquième chapitre qui, à coups de lexis, taxis et dictum sans doute indispensables à la légitimité universitaire, décourageront bien des lecteurs de ce livre qui en mériterait beaucoup. L’ouvrage s’accompagne de la bibliographie complète des préfaces examinées, ainsi que d’un index des noms propres et des notions mises en œuvre.

 

Cabinets de lecture. Françoise Parent-Lardeur, Lire à Paris. Les cabinets de lecture à Paris au temps de Balzac (Éditions de l’École des Hautes-Études en sciences sociales, 1999, 300 p., 190 F). En pleine polémique du prêt bibliothèque payant « pour respecter les droits des auteurs » (selon les termes mêmes de Mathieu Lindon, inspirateur de cette querelle), il est amusant de lire sous la plume de Balzac, puis d’Alphonse Karr, les mêmes revendications alarmistes, mais à propos, cette fois, de la multiplication formidable des cabinets de lecture en 1830 : « Le pauvre libraire français vend à grand peine à un millier de misérables cabinets de lecture, qui tuent notre littérature » ; « Qu’un ouvrage ait un grand succès auprès du public, il s’en vendra à peine 300 exemplaires à Paris […]. Les cabinets de lecture, qui, pour quelques sous, offrent à leurs abonnés la faculté de lire chacune des publications qui paraissent, les dispensent d’acheter des ouvrages. » Paradoxe de cette époque, et de la nôtre, que cette menace que fait peser la croissance exponentielle des lecteurs de livres au livre lui-même, et par voie de conséquence, à ses auteurs… Mais essayons de nous souvenir : qu’est-ce donc que ces cabinets de lecture qui fleurissaient sous la Restauration et qui disparurent ensuite complètement ? C’est ce que nous ne savions guère, ou très vaguement, avant que F. Parent-Lardeur ne s’emploie à faire le tour de cette question. Bel exploit, disons-le au passage, à considérer l’absence presque complète d’études sur le sujet à l’époque où elle commençait son enquête, et surtout la rareté des documents sources. Il fallait avoir le temps illimité – ou presque – qu’offre une étude doctorale pour se lancer dans une telle entreprise. Il fallait aussi avoir le courage de collecter un par un les catalogues des cabinets de lecture, d’éplucher les multiples journaux de l’époque et de fouiller dans les dossiers des Archives nationales et de la police. Les cabinets de lecture, donc, sont des établissements où le parisien (les provinciaux en sont pratiquement privés) peut, à toute heure du jour et pour quelques sous, se plonger dans la lecture des quotidiens ou emprunter le dernier roman à la mode. Il y a une grande table ronde au centre, des banquettes confortables contre les murs et surtout – explication un rien triviale mais solide – un poêle qui chauffe à plein tube et dont les vapeurs se mêlent à celles des fumeurs concentrés. Les jours de grand froid, les désœuvrés sont nombreux à s’affaler sur la table et à guetter le moment où le bourgeois lâchera enfin son Constitutionnel. Les femmes, clientes assidues des cabinets, envoient leur cuisinière emprunter – car on peut aussi louer les livres – Le Solitaire, que cette dernière lira en cachette avant de le remettre à sa patronne. C’est une véritable « rage de lecture » qui s’empare de la capitale durant ces années. Des cabinets s’ouvrent à tous les coins de rue : il en existe de toutes sortes, de très luxueux, installés au premier étage des palais (on les appelle « cercle » ou « salon littéraire » car on peut aussi y boire, jouer et chanter), de très miséreux, installés en plein vent sous les arcades de l’Odéon ou dans l’allée d’un jardin. On en trouve aussi dans les boutiques des libraires, qui peuvent ainsi contrôler au jour le jour les titres les plus prisés et réviser leur politique éditoriale. Tout cela, que Balzac évoquait déjà dans Illusions perdues, F. Parent-Lardeur le rend très bien au fil de ses pages, en définissant exactement la place du cabinet de lecture dans la chaîne du livre (production/diffusion), en établissant une typologie des lecteurs (majorité de bourgeois, très peu d’ouvriers), en dessinant une carte des emplacements des cabinets de lecture (grosse concentration au Palais-royal et dans le Quartier latin), etc. Bien sûr, il ne faut pas s’attendre à trouver dans ce livre une liberté d’approche équivalente à celle de la célèbre collection de la « Vie quotidienne » : c’est un livre de sociologie, qui met exactement en application le principe des sciences humaines : il y a donc des graphiques de répartition, des cartes avec des légendes, des diagrammes compliqués, des tableaux à plusieurs colonnes, des schémas avec des flèches, et surtout des chiffres, beaucoup de chiffres, en valeur absolue, en pourcentage, en proportion, etc. L’exposé a des prétentions scientifiques qui agacent légèrement, d’autant que l’auteur ne fait pas preuve de la plus grande élégance quand elle expose ses méthodes : les prolégomènes où l’on dit ce que l’on va faire et comment, etc., prennent quelquefois plus de place que l’étude elle-même (le chapitre « Leçons d’un échec » explique en long et en large pourquoi la méthode choisie et suivie dans les pages précédentes n’est finalement pas satisfaisante et qu’il faut en changer !). Comme souvent dans ce cas, le contraste est grand entre le discours théorique et l’exposé simple des faits qui le suit. Nous préférons pour notre part cette seconde phase, où tout un monde passionnant se déploie sous nos yeux : nous pourrions citer, par exemple, l’histoire très balzacienne de cet ancien capitaine de cavalerie en retraite, nommé Chabert, âgé de cinquante-deux ans, qui ouvre avec sa femme un cabinet de lecture en 1829… En terme de scientificité ou d’exactitude épistémologique, le livre n’est du reste pas exempt de reproches. Bien que cela soit signalé en note à plusieurs reprises, tous les calculs – pourcentages, répartitions, cartes, etc. – se fondent sur des données fragiles et finalement très aléatoires : de l’aveu même de l’auteur, quatre-vingt catalogues retrouvés, étant entendu qu’il en existe beaucoup d’autres ignorés. Surtout, on ne comprend pas pourquoi cette étude « revue et corrigée » (de l’édition de 81) laisse intactes un certain nombre d’informations manifestement périmées sans prendre le soin de les réactualiser. On lit ainsi dans une note qu’« il y aurait actuellement [nous soulignons] en France 24 000 magasins vendant des livres, dont 1000 à 1500 seulement considérés comme réellement des librairies (Le Monde, 18 novembre 1977). » Il aurait aussi fallu profiter de cette révision pour enlever certaines coquilles gênantes (romandière pour romancière), corriger quelques fautes de syntaxe (le subjonctif après la conjonction de subordination « après que » ; « tandis que » en début de paragraphe), et surtout, grave lacune, joindre un index en fin de volume. Mais cessons de chicaner, ce livre mérite sa place dans les cabinets de lecture modernes.

 

Courbet. Christine Sagnier, Courbet. Un Émeutier au Salon (Séguier, 2000, 240 p., 125 F). Elle a bien raison, Christine Sagnier, de nous faire savoir qu’elle désapprouve la préfacicule à gros sabots insérée à son insu par son éditeur en tête de cet ouvrage ! Mais c’est aussi qu’il fallait bien commencer d’une quelconque façon, puisque l’auteur n’a pas jugé bon d’introduire son propos, projetant d’emblée le lecteur dans un « Courbet face à la presse » non dénué d’intérêt mais aux objectifs des plus flous. Le flou est d’ailleurs le trait principal de cet ouvrage, dépourvu de problématique et mal conçu. La désorganisation de l’ensemble alimente une forte impression de redites (le premier chapitre « Courbet et la presse », déjà chronologique, désamorce en partie l’intérêt du long chapitre « Évolution critique de 1848 à 1870 »). L’approche très superficielle déçoit, l’auteur croyant analyser la réception de l’œuvre en juxtaposant des extraits de commentaires de journalistes par ailleurs répartis bien proprement en deux groupes opposés – adjuvants et opposants –, le tout sans mise en contexte ni réflexion ne fût-ce qu’historique (on voudra bien ne pas accepter comme donnant un cadre historique une phrase comme « Esthétique et politique sont intimement liées. Une réalité dont le XIXe siècle n’est pas épargné [sic] »). Effet logique de cette absence de méthode : l’inconséquence. En parvenant enfin au chapitre IV consacré au « combat réaliste », on découvre des prises de position critiques pro-réalistes soigneusement tenues en réserve jusqu’alors par l’auteur soucieuse de se garder une poire pour la soif, quand elles auraient été les bienvenues dans le chapitre précédent consacré à la presse… Et pourquoi, d’ailleurs, s’intéresser au débat réaliste après le duel entre la critique et Courbet, comme si ce dernier ne s’insérait pas justement dans ce cadre ? On verse à partir de là dans le résumé pour manuels, avec leurs thèmes binaires (idéalisme/réalisme, vérité/imagination, et plus loin le beau/le laid, le général/le particulier, le tout en une page ou deux). Les choses sont si simples dans ce texte, avec ses bons modernes d’un côté, ses rétrogrades à œillères de l’autre ! Ne peut-on appréhender les opposants à Courbet que sous l’angle du conservatisme, et les revirements de certains critiques que comme des allers-retours entre lumières et ténèbres ? Et plus gravement, est-il réellement possible et pertinent d’examiner le rapport entre art et bourgeoisie en passant sous silence tout un débat déjà ancien, incluant le salon de 1846 de Baudelaire ? On a compris qu’on ne trouvera pas dans cet ouvrage de grandes synthèses ni de larges réflexions ; sa lecture n’est cependant pas à dédaigner, tant pour la quantité d’informations brassée que pour la qualité du portrait d’un peintre atypique, sûr de sa valeur et d’une lucidité admirable quant aux ressorts de la notoriété artistique à son époque.

 

Critique. Sylvie Patron, Critique 1946-1996. Une Encyclopédie de l’esprit moderne (Éditions de l’IMEC, 1999, 459 p., 250 F). Quand on regardera les choses avec un peu de recul, quelles seront les revues qui paraîtront avoir vraiment façonné la seconde moitié du 20e siècle ? Posée il y a dix ou vingt ans, la question aurait conduit à des réponses sans surprise : Les Temps Modernes et Esprit dans le domaine des idées, encore un peu la NRF (déjà très mal en point) et Tel Quel dans celui de la littérature – et voilà tout. Il n’est pas nécessaire d’être prophète pour avancer qu’on dira bientôt : seules deux revues ont su vraiment coller à ce qui se révélait de plus inventif et de plus libre dans ce demi-siècle foisonnant : Les Lettres Nouvelles en littérature, Critique dans les idées. Comme par hasard, ce fut le fait de deux personnalités à part, profondément différentes, mais dont les goûts, les amitiés, les curiosités et les convictions ont leurs origines dans les combats de l’entre-deux-guerres : Maurice Nadeau et Jean Piel. Les Lettres Nouvelles n’ont pas encore eu l’étude qu’elles méritent, mais l’ouvrage remarquable que Sylvie Patron consacre à Critique montre la voie en abordant simultanément sous divers angles l’étude d’un même objet : histoire au sens et avec les méthodes des récents historiens du livre ; sociologie de l’institution éditoriale ; analyse minutieuse de ce qui construit une mécanique intellectuelle ; étude des stratégies personnelles des principaux acteurs ; examen des problématiques mises en jeu, etc. L’ensemble constitue un excellent dossier historiographique. Ce qui fut d’abord une thèse – bravo à Francis Marmande pour l’avoir encouragée – est devenu un monument d’histoire du temps présent. On y trouvera ce qu’on aimerait trouver dans tous les ouvrages consacrés à des revues : une chronologie, une histoire de sa formation et des modes de fonctionnement de groupe (sans dissimuler des aspects comme la « fiction du comité »), un recensement des problématiques centrales qui l’ont occupée, un examen de ses conditions matérielles d’existence ainsi que de la réception qu’elle a obtenue. Le tout complété par des documents, une liste des numéros spéciaux, une bibliographie étendue (mais non exhaustive), un index des noms de personnes (un index des titres de revues et de maisons d’édition aurait été utile). La seconde partie tout entière peut être considérée comme une étude de la contribution de Critique à l’histoire intellectuelle de notre époque, d’abord à propos de la critique, comme il se doit (on appréciera de trouver ici le dossier des correspondances tournant autour de la « nouvelle critique »), puis dans un engagement résolu dans le « moment structuraliste », enfin dans la question de la « théorisation » qui a dominé les années 70. L’ouvrage peut donc prendre place à côté, entre autres, des travaux de François Dosse sur l’histoire du Structuralisme (les pages consacrées au « structuralisme ambigu » de Michel Serres sont excellentes). Mais l’aventure est-elle finie et le dossier est-il bouclé ? Sylvie Patron ne se prononce pas sur les changements intervenus depuis la mort de Jean Piel en 1996 et qui paraissent commencer à porter fruit, mais il est clair que l’avenir de la revue dépendra d’abord de la richesse de ce dont elle aura à rendre compte, comme l’a toujours voulu sa vocation. L’épuisement collectif et la récession intellectuelle qui ont suivi la période faste des années 60-70 n’ont bien sûr pas épargné Critique dans les années 80-90 –, mais c’est la culture française en général qui a du mal à reprendre l’initiative, comme en témoigne le vertigineux déclin de son influence dans le monde. Peut-être aussi le temps des directeurs de revue incisifs et radicaux est-il passé. C’est en tout cas l’un des principaux mérites du livre de Sylvie Patron que de mettre en évidence le rôle crucial que Jean Piel, homme hors du commun, a joué dans le destin de la revue pratiquement depuis le début. Bien qu’il n’ait pas d’œuvre personnelle à la mesure de celle de Bataille, on comprend que cet homme d’action – économiste et haut fonctionnaire atypique – a été, plus que Bataille lui-même, celui qui aura vraiment fait de Critique la revue dont l’histoire se souviendra. Ceux qui l’ont connu ont pu apprécier sa totale indépendance, l’acuité tranchante de son jugement, son ironie sans illusion sur les petitesses de ceux qui peuvent avoir de grandes idées – et savourer la liberté avec laquelle il a pu se permettre de traverser un milieu qui n’était pas le sien mais qui l’amusait et dont il savait pourtant prendre au sérieux les idées.

 

Cros. Charles Cros, Antoine Cros, Derniers Textes savants retrouvés, recueillis et présentés par Pierre E. Richard (1999, s.l. ni nom d’éditeur, 97 p., tirage limité à 50 exemplaires, vraisemblablement hors commerce, aucun prix n’étant indiqué). Ce volume, appelé à rester confidentiel, est consacré exclusivement, comme l’indique son titre, à l’œuvre scientifique de Charles Cros et fait donc suite aux Inédits et documents publiés en 1992 par le même chercheur aux éditions Jacques Brémond (Rémoulins, Gard) et à l’atelier du Gué à Villelongue d’Aude. Les textes du poète sont au nombre de cinq, les autres étaient de son frère Antoine, le médecin, et de collaborateurs de ce dernier, comme le baron de Glavenas. Ils concernent, outre une notice biographique, les sourds-muets, le télégraphe, ses recherches sur le phonographe, enfin la partie scientifique d’un carnet de 1881-1882. La plupart de ces documents semblent provenir des archives de l’Académie Charles Cros, encore que ce ne soit pas toujours précisé (par exemple pour le carnet et le portrait). Bien qu’elles soient indiscutablement à ajouter aux œuvres complètes, ces pages n’intéressent qu’une partie des lecteurs de Charles Cros, même si elles sont souvent « prophétiques », comme le souligne l’édition de la Pléiade. Cette partie nécessiterait des notes techniques un peu développées qui ne figurent ni dans les éditions Walzer-Forestier, ni dans celles de Pierre E. Richard. Mais, à elles seules, elles n’auraient pas suffi à établir la notoriété posthume de l’auteur du Coffret de Santal. Elles ont en revanche un intérêt documentaire et complètent la connaissance biographique de l’écrivain. La dernière partie, qui contient essentiellement des textes d’Antoine Cros – lequel fut aussi poète – apporte une précision étonnante : dans un contrat de 1888 et un brevet de 1892, il est mentionné qu’Antoine Cros, « avec la coopération de son frère […] décédé […] est l’auteur de diverses inventions relatives à la photographie des couleurs », même s’il s’agit des « principes reconnus et révélés » par Charles Cros. Est-ce à dire qu’Antoine ait cherché à s’en approprier le bénéfice ? On pourrait le penser, car le contrat du 20 novembre 1888, qui lui alloue 32 % de droits, ne fait pas mention des deux enfants de son frère : Guy-Charles, alors âgé de neuf ans et mort en 1956, et René, mort à huit ans en 1898. Ajoutons que la photographie de 1878 qui est reproduite dans le volume est certes inédite au sens strict du terme, mais c’est pratiquement le même portrait (également par Franck) que celui de la collection François Cros publié en 1992, le visage étant ici tourné vers la gauche. Il reste à Pierre E. Richard à publier le reste du « carnet de laboratoire », lequel, dit-il, renferme quelques vers, de petits dessins – autres que ceux reproduits ? – et surtout l’ébauche d’un drame sur lequel il ne donne malheureusement aucune précision. S’agit-il de notes pour La Machine à changer le caractère des femmes, Le Moine bleu ou une pièce encore inconnue ?

 

Flaubert. Gustave Flaubert, Carnet de voyage à Carthage, texte établi par Claire-Marie Delavoye (Publications de l’Université de Rouen, 1999, 208 p., 120 F). On sait l’importance des voyages de Flaubert dans la constitution d’une forme moderne de la Renaissance orientale. Le texte du Voyage en Égypte, tel qu’il a été édité, d’après le manuscrit original, par Pierre-Marc de Biasi en 1991, le montrait bien : précision du coup d’œil, attention aux mœurs loin de tout « pittoresque », et surtout appréhension sensible d’un espace ouvert, proximité imaginaire avec un lointain qui devient accueil de l’excès, soumission à l’immensité, qui est comme le sentiment d’une profonde appartenance au monde de l’altérité. On sait également l’importance des notes de travail, de lecture comme de repérage, dans la constitution d’une esthétique qui voudrait atteindre non tant l’exactitude que la densité du réel même. L’édition des Carnets de travail (par Pierre-Marc de Biasi en 1988) a permis de comprendre les chemins d’une création vouée au regard autant qu’à la lecture, à l’épreuve physique des trajets et des parcours autant qu’à l’observation. Ce Carnet de voyage à Carthage conjoint les deux dimensions : Flaubert entreprend en effet un voyage à Carthage, après avoir passé un an à lire une centaine d’ouvrages en préparation de son roman Salammbô (qu’il appelle souvent et longtemps « Carthage »). Le voyage s’impose à lui, comme le rappelle l’éditrice : « Il faut absolument que je fasse un voyage en Afrique […]. J’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues pour connaître à fond les paysages que je prétends décrire » (lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 23 janvier 1858). Il faut que le réel réponde à l’imagination, qu’il prouve l’exactitude de celle-ci. Claire-Marie Delavoye donne la transcription diplomatique intégrale de ce carnet (« Carnet de voyage » n° 10, parmi les treize « Carnets de voyage » conservés à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris), en vis-à-vis des fac-similé des pages, ce qui est assurément la meilleure façon de reproduire un tel texte de notes, pour que sa vitesse, ses rythmes, ses variations, demeurent pleinement sensibles. La relative brièveté du carnet (un « calepin en forme de bloc » de 77 feuillets écrits recto et verso) permettait une telle formule. L’effet est assurément plus saisissant – et plus précis – que dans les éditions antérieures de ce texte : extraits par Louis Bertrand dans La Revue des deux Mondes en 1910, édition Conard de 1910, tome II des Notes de voyage, édition de René Dumesnil, tome II des Voyages, Les Belles Lettres, 1948, édition de Bernard Masson, Le Seuil, tome II de « L’Intégrale », 1966, et tome XI des Œuvres complètes du Club de l’Honnête Homme, 1973. L’éditrice, curieusement, ne cite ni Louis Bertrand, ni « l’Intégrale », dans sa bibliographie des éditions antérieures : pourtant on peut lire ainsi l’histoire continue de l’édition de ce texte, qui a très tôt et continûment paru intéressant. L’édition est accompagnée de notes explicatives et d’annexes sur les lieux, les noms, l’itinéraire (Algérie et Tunisie) et quelques références au texte final de Salammbô. Notes écrites au crayon et repassées à l’encre ensuite par Flaubert, à son retour à Croisset, le texte de ces pages passe de l’indication de parcours à la notation culinaire, du croquis (de statuette, de topographie ou de paysage) à la simple notation spatiale, de l’étude de mœurs (brièvement, en particulier à propos des fonctionnaires et de certaines cérémonies, mais aussi promenades dans la Casbah à Tunis, représentations de théâtres d’ombre, etc.). Mais le plus frappant est assurément l’effort intense dont ces notes témoignent pour capter l’architecture des ruines (« ce devait être un palais en terrasse ? » s’interroge Flaubert à propos des ruines près du fort de la Marsa), mais surtout les « paysages », pour définir une position dans l’espace, pour se placer au cœur de cet espace, comme si le sujet était à chaque fois le centre précaire d’une disposition de l’infini : « au 1er plan la mer que l’on surplombe, elle se continue, filant à gauche. en face le mont Cobus … le rivage s’abaisse & la plaine un peu bosselée continue jusqu’au Memenlif / J’ai sous mes pieds le cap de Qamart. La mer est en retrait à droite & à gauche ». Les notes retiennent la violence du visible, et l’intensité d’un regard qui saisit la géométrie du monde : « L’eau s’est retirée – il reste de gdes flaques sèches couvertes de sel. Cela a l’air de neige. / Entre les bancs de sable de Qamart apparaît avec une brutalité inouïe comme une plaque d’indigo – le ciel bleu en paraît pâle. Le sable est blanc Des mouettes volent magistralement ». C’est cette précision du regard qui rend ainsi l’écriture des notes passionnante, attachante. Elles sont l’apprentissage de la vue, qui alimentera l’écriture des fictions.

 

Je. Genèses du « Je ». Manuscrits et autobiographie, sous la direction de Philippe Lejeune et Catherine Viollet (CNRS Éditions, coll. « Textes et Manuscrits », 2000, 245 p., 180 F). Dans l’univers de la mode, cela s’appelle « décliner » un produit : en long, en court, en différentes couleurs, en variant les textures, les accessoires, etc. La griffe « Philippe Lejeune » décline le même produit depuis une ou deux générations avec un succès qui ne se dément pas. Dans un « paysage » critique où les modes disparues ne se comptent plus, il est le Chanel de l’industrie : son indémodable petit tailleur va à tout le monde. Comme l’avait bien vu Gertrude Stein, chacun n’a plus depuis longtemps qu’une seule envie : raconter sa vie. Nous voilà donc environnés de toute part par l’autobiographie de tout le monde – « grantécrivain » ( Dominique Noguez), homme du commun ou « demoiselle ». Partout, partout, y’a du moi. Avec Brouillons de soi (Le Seuil, 1998), Lejeune paraissait avoir atteint la dernière frontière, en faisant main basse sur la génétique. Pourtant, un dernier carré d’irréductibles résistait encore à cet expansionnisme critique : les journaux intimes. En effet, voilà bien « un genre qui se définit constitutivement par son absence de genèse ». Qu’à cela ne tienne ! L’obstacle épistémologique, disait Bachelard, fait progresser la science : puisque la genèse du journal intime n’existe pas, il fallait convaincre l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM, CNRS) de lui consacrer un programme de recherche. Objectif atteint, avec une trentaine de doctorants, post-doctorants et chercheurs, qui livrent ici le fruit de leurs travaux. Ce qu’ils ont en commun, ce n’est pas un auteur (comme les équipes Flaubert, Proust, etc.), mais « une certaine curiosité gourmande pour les textes autobiographiques », quels qu’ils soient. Cela nous vaut de solides études sur des classiques, comme la Vie de Henry Brulard ou les Mémoires d’une jeune fille rangée, Mary MacCarthy, Delteil, Violette Leduc, etc. On pourra leur préférer la réflexion de Philippe Artières sur l’autobiographie d’Émile Nouguier, criminel exécuté en 1900, écrite sous la contrainte : Souvenirs d’un moineau. L’idée en revenait à Émile Lacassagne, médecin redresseur d’âmes, dont l’énorme collection, offerte à la ville de Lyon, a fait ou va faire l’objet de diverses publications par le même critique. On lira de même avec intérêt « Comment finissent les journaux », par Philippe Lejeune. Cet examen de la manière de finir dans une trentaine de journaux renvoie à la question troublante de l’au-delà de ces textes par définition sans avenir. Mais peut-être une autre question rôde-t-elle aussi, non formulée : à ce rythme, combien l’autobiographie a-t-elle encore de saisons devant elle ?

 

Loti. Pierre Loti, André Antoine, « Les deux chattes sont à leur poste, et les décors s’achèvent… » Correspondance théâtrale en trois actes, deux intermèdes et un épilogue, mise en scène par Guy Dugas (William Théry éditeur, Alluyes, 2000, 151 p., s.p.). Les temps forts de cette correspondance croisée inédite se situent de 1896 à 1906, à une époque où Loti, écrivain célèbre et académicien, avait déjà, en grande partie, remplacé la création romanesque par les livres de voyage. Pour quelles raisons décida-t-il soudain de se transformer en dramaturge ? D’abord parce que, comme le souligne Guy Dugas, il avait toujours été fasciné par le théâtre. On sait aussi qu’il était l’ami de Sarah Bernhardt, dont il admirait vivement le talent. Il ne faut pas non plus oublier qu’à l’époque, le théâtre était à son apogée et représentait un bon moyen de toucher un public étendu. Ne verra-t-on pas un grand admirateur de Loti, Raymond Roussel, y sacrifier également, et pour les mêmes raisons ? Mais Loti se souciait surtout, dans ses pièces, de suivre sa fantaisie personnelle, parfois déroutante. Aussi le verra-t-on tour à tour rechercher ses racines familiales et protestantes, puis se lancer, avec Émile Vedel, dans une traduction du Roi Lear de Shakespeare. Voilà qui ne pouvait que déconcerter ses lecteurs, plus habitués à des évocations exotiques ; de fait, ses pièces connaîtront, sauf une, des succès médiocres ou des échecs. La première, Judith Renaudin (1898), située à Saint-Pierre d’Oléron, explore son passé familial et son hérédité protestante. Mais les racines de Loti étaient en vérité bien diverses, et il se cherchera tour à tour en Saintonge, en Bretagne, au Pays basque, et surtout en Turquie – car il était, dans l’âme, au moins autant mahométan que protestant. Représentée au moment le plus aigu de l’Affaire Dreyfus, Judith Renaudin ne sera pas un immense succès, d’autant que ni l’armée ni l’Église n’y étaient épargnées. Ensuite, la traduction du Roi Lear, représentée en 1904, fut assez bien accueillie. Loti en profitera pour confier à Antoine que son rêve le plus cher était de traduire Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, pièce se prêtant, assurait-il, à « de magnifiques étrangetés de mise en scène » – projet resté sans lendemain. Curieusement, pour la musique de scène du Roi Lear, Antoine avait songé à Debussy, qui composa bien quelque chose, mais refusera ensuite de livrer sa partition au directeur ! Au fil de cette correspondance, faite surtout de billets plus que de véritables lettres, on voit ensuite Loti servir d’arbitre entre Antoine et son ami Vedel, auteur des Filles d’Ouessant, pièce que le directeur ne montera pas. En 1906, Loti se tournera à nouveau vers Antoine, pour lui propo-


ser le drame qu’il avait tiré de son roman Ramuntcho. « C’est une merveille et le dernier acte une des plus belles choses qui aient été mises au théâtre », n’hésitait pas à lui écrire Antoine après lecture du manuscrit. Hélas, devant ce drame à l’action assez languissante, le public fut d’un avis différent : représenté en 1908, Ramuntcho fut un four complet. Loti, lui, s’était surtout inquiété des deux chattes qui devaient, il y tenait beaucoup, figurer dans la pièce : « Elles me préoccupent tant... ». Antoine le tranquillisa par une phrase qui sert justement de titre à cette édition de leur correspondance. Après l’échec de Ramuntcho, Loti renoncera définitivement à proposer des pièces à Antoine. En plus de la préface, des commentaires de Guy Dugas ponctuent les divers moments chronologiques de cette correspondance, par ailleurs ornée d’intéressantes illustrations. Petite remarque, pour finir, sur la première phrase de l’avertissement : « Il ne reste pratiquement plus d’inédits de Pierre Loti ». C’est exact, à ceci près qu’une bonne partie du Journal intime – qui compte plus de 10 000 feuillets manuscrits – reste encore inédite : il n’en a été publié, en 1997, qu’un gros volume d’extraits (Cette éternelle nostalgie, La Table Ronde), suivi, on ne sait trop pourquoi, d’un non moins copieux autre, celui-là sans


aucun intérêt, entièrement consacré à la guerre de  1914-18. Il est vrai que Loti lui-même avait pris soin, sur le tard, d’en censurer ou d’en détruire de nombreux passages... Avis aux bibliophiles : il a été tiré de la Correspondance Loti-Antoine 26 exemplaires sur grand papier, enrichi chacun d’une lettre autographe de Loti.

 

Reverdy. Pierre Reverdy, Main d’œuvre 1913-1949, préface de François Chapon (Poésie/Gallimard, 2000, 557 p., 66 F). « Je le revois rue Cortot dans ces temps de misère et de violence, un hiver qu’il régnait chez lui un froid terrible, sa femme malade, et dans le logement au-dessus ce diable d’Utrillo qui faisait du boucan, c’était à tuer. Il y avait dans les yeux noirs de Reverdy un feu de colère comme je n’en ai jamais vu nulle part, peut-être les sarments brûlés au milieu des vignes à la nuit... » Cette évocation d’Aragon figurant à la fin du volume ne donne-t-elle pas la vraie mesure de l’homme Reverdy et de sa poésie, que certains ont prétendue sèche ou froide, sans doute parce qu’ils étaient incapables d’en voir toute la pureté et l’exigeante noblesse ? Dans une préface d’une rare justesse critique, François Chapon peut, au contraire, souligner que « Reverdy n’a donné d’existence au verbe qu’au tranchant de sa rencontre avec l’émotion ». On ne saurait cependant dire, malgré les efforts d’un Maurice Saillet et d’un Étienne-Alain Hubert, que le soleil des morts se soit totalement levé pour l’auteur de La Lucarne ovale. Que nous ne disposions pas encore d’une véritable biographie de lui, voilà qui est proprement inconcevable. Et quand sera enfin révélée son admirable correspondance ? On doit donc se féliciter de voir paraître, dans une collection de poche, ce gros volume – cependant fort aéré – qui rassemble des poèmes composés entre 1925 et 1948, ainsi que les inédits de Cale sèche (1913-1915) et de Bois vert (1946-1949). Poésie à la fois nue et dense, qui s’épanouira plus particulièrement dans les tragiques harmonies du Chant des morts :

 

À tous ceux qui ont pris la honte à son revers

À tous ceux qui n’ont pas de chambre sur la rue

À tous ceux qui se lavent les mains dans le malheur

Que la mort sonne à leurs oreilles

Un vent de feu souffle entre les lames du caisson

Carcasse à la mine rebelle

De ces visages nus ensoleillés par la douceur

Je n’ai pas démaillé les filets du mensonge...

 

On voit parfois se glisser comme une tendresse enfantine et émue, ainsi dans Monsieur X, poème inattendu, qui, signalait Pascal Pia, met en scène Louis de Gonzague-Frick, chef de l’École du Lunain :

 

... Personne n’entend ce que disent ses lèvres

Mais moi j’ai vu battre son cœur et briller son œil

En revenant il avait l’air de compter les pavés de la rue

Et il ne voyait plus le ciel ruisselant de soleil

Ni celui qui montait sans l’avoir secouru

 

Mais, le plus souvent, Reverdy, ce Latin au sang frémissant, aura exprimé sa solitude, sa détresse et son pessimisme en une parole linéaire comme l’éclair, allant droit à l’essentiel. Et cet essentiel inclut toujours ce qu’il sait voir et dont il ne veut pas se détacher : la nature, les rues, la terre, les étoiles, le malheur, des voix, son « cœur de verre »... Derrière la retenue de l’expression et le dépouillement voulu de la parole persiste la flamme sourde de la sensibilité d’un poète qui refusa toujours les facilités et les faux-semblants. Pour mesurer tout son poids d’humanité, il n’est que de lire, dans Sources du vent, le poème intitulé Quai aux fleurs :

 

... La misère passe avec le vent

et balaie le boulevard

Elle avait de bien jolies jambes

Elle dansait elle riait

Et maintenant que va-t-elle devenir

Tournant la tête

elle demandait qu’on la laissât dormir.

 

Révolution. Marc Angenot, La Critique au service de la révolution (Peeters Vrin, Leuven, Belgique, 2000, 438 p., sans prix marqué). Il y a les adeptes de la micro-histoire, qui tirent un monde d’un ou deux documents. Marc Angenot tient plutôt des athlètes de la macro-, voire de la méga-histoire. Le monde, compressé comme les objets en série dans les sculptures d’Arman, est fait pour aboutir à un livre. Un monde, qui plus est, dont son pessimisme de plus en plus noir nous dit qu’il ne reste pas grand chose à sauver. Tremblons ! Car, tranche par tranche, sa machine à débiter l’histoire se rapproche de notre temps. Le XIXe siècle y est passé dans plusieurs ouvrages, l’année 1889 en fut un très gros morceau, avec toute la fin de siècle. Nous en sommes maintenant aux années 1930. Dans cette gigantesque entreprise qui fait défiler des dizaines d’acteurs et une multitude de journaux, revues, livres, etc., qu’il a scrupuleusement dépouillés, même les plus infimes, Angenot a un but : décrire et comprendre la « formation du stalinisme littéraire en France ». Non pas refaire l’histoire horrifiée d’une incompréhensible aberration, mais mettre au jour ce qu’a eu de systématique, voire d’axiomatique, la logique de la « critique ASDLR ». Non pas le pourquoi « psycho-éthique », mais le comment des agencements de discours, selon sa démarche habituelle. Romain Rolland, Barbusse, Nizan, Aragon, Vaillant-Couturier, Sadoul, Unik, Richard-Bloch, etc., tous pris dans le même engrenage dont ils furent à la fois les rouages et les opérateurs, d’autant plus aveugles qu’ils étaient plus convaincus de détenir la lumière. Amère illustration de l’aphorisme de Rivarol, rappelé par Angenot : « de certitude en certitude et d’idée claire en idée claire, l’esprit peut n’aboutir qu’à l’erreur ». Comment cela a-t-il conduit à promouvoir des écrivains nuls, à vilipender les plus novateurs, à passer de l’éloge à la vitupération selon l’évolution de la ligne du Parti, avec toujours la conscience pure et la conviction de contribuer à la construction d’un avenir radieux ? Les 400 pages de l’ouvrage tentent de répondre en faisant tournoyer un formidable kaléidoscope. Le lecteur y apprendra tout sur la pensée littéraire formulée par les collaborateurs de L’Humanité, de Ce Soir, de Monde, de Clarté, d’Europe et de cent autres périodiques, confrontés à la littérature bourgeoise et décadente et attelés à la tâche exaltante d’aider à advenir ce qui la remplacera. Il regrettera en revanche de ne pas y trouver d’analyse de la politique des maisons d’édition d’où sont sorties les œuvres en débat. Qu’il ne s’attende pas non plus à trouver une analyse des œuvres elles-mêmes, malgré la présence d’une section spéciale consacrée à ces dernières dans la bibliographie. Comme toujours dans ces vastes passages en revue, les spécialistes de tel auteur ou de telle revue trouveront-ils à redire en se plaignant d’un schématisme excessif (c’est ainsi que Bifur, Le Grand Jeu, Le Minotaure et Acéphale « naissent dans la mouvance du mouvement » surréaliste), mais le tableau d’ensemble est d’une puissance et d’une homogénéité qui en imposent. Il passe en outre, dans le ton de l’ouvrage, quelque chose du tragique de son objet, né du contraste effrayant entre l’optimisme des acteurs et ce que nous savons, après coup, des désastres en tous genres où ils furent entraînés, souvent avec enthousiasme. De là, parfois, un air de doute assorti d’une échappée sur une vision assez crépusculaire de l’histoire. Plus que dans d’autres ouvrages, Angenot se montre sensible ici à ce qui résiste à l’espèce de colonie pénitentiaire qu’il décrit : il y a des « dissidences » et des « marges » qu’il constate sobrement sans les expliquer et la modernité fait enfin voir une bonne fois que « le monde n’a pas de sens », dans un irréductible conflit avec la critique ASDLR. Immense espoir déçu, sombre aliment d’une délectation morose bien accordée à la littérature de notre temps, dont on a fini par comprendre qu’elle est « injustifiable ». La chronologie et la bibliographie seront d’utiles instruments de travail. On regrette l’absence d’index qui s’impose pourtant dans ce genre d’ouvrage.

 

Rimbaud. Jean-Luc Steinmetz, Les Femmes de Rimbaud (Zulma, 2000, 140 p., 49 F). Couverture bleue avec les titres en blanc. Deux yeux en rectangle noir et blanc qui scrutent la manière dont Rimbaud regarde et conçoit les femmes (est-ce ainsi qu’une effeuilleuse de peepshow voit le consommateur auquel elle s’exhibe ?). Les yeux de l’auteur : J.-L. Steinmetz et non pas Rimbaud. Question de focalisation : le regard porté sur la femme par Rimbaud est décrit, décrypté ou déduit, et ce regard sur un regard entraîne des difficultés épistémologiques que J.-L. Steinmetz reconnaît (il les perçoit et, sans doute, les avoue). Car la biographie rimbaldienne était lacunaire pour Verlaine déjà : « peut-être [...] une londonienne, rare sinon unique ». Et l’œuvre exige aussi que l’on nuance. Verlaine indiquait à juste raison qu’Une saison était, non pas une autobiographie, mais une « espèce de prodigieuse autobiographie spirituelle », l’adjectif réduisant le champ d’application de l’étiquette générique presque autant que la formule d’atténuation « espèce de ». De sorte que « grande est la tentation », par exemple, « de se servir de la Saison pour suppléer aux lacunes qui demeurent dans notre vision de Rimbaud de ces années ». D’où des notations souvent dubitatives portant sur la qualité des témoignages et l’expression d’inférences plus ou moins plausibles (« Et l’on imagine la rage de Rimbaud [...] »), des aveux de l’impossibilité de dépasser des intuitions personnelles (« Si l’on veut, comme à mon avis il convient de le faire […] », « Peut-on vraiment parler d’un Rimbaud misogyne ? Je ne crois pas », « Qu’est-ce à dire ? Gardant “cœur et beauté” selon moi »). Le petit livre de J.-L. Steinmetz, découlant d’une lecture personnelle et fine de l’œuvre de Rimbaud, se veut prudent, sans pour autant se borner au peu qui est démontrable. À la bonne connaissance de la vie de Rimbaud de l’auteur de Arthur Rimbaud, une question de présence (1991), on doit ajouter la connaissance textuelle de celui qui a fourni, outre de nombreux articles, une édition en trois volumes de l’œuvre du poète (1989). Évitant certaines suppositions habituelles (par exemple, la misogynie de Rimbaud comme conséquence de son homosexualité), l’auteur analyse la vie de Rimbaud, des documents le concernant et surtout ses poèmes. On appréciera la perspicacité avec laquelle il étudie les contrats autobiographiques plus ou moins équivoques des Déserts de l’amour, d’Une saison en enfer ou de Vagabonds dans les Illuminations ; on lira aussi les gloses à tendance délicatement psychanalytique de poèmes comme Les Poètes de sept ans et Les remembrances du vieillard idiot. Supplément à un livre inexistant, sinon éventuellement sous la forme diffus et anonyme d’un consensus tacite, et qui serait intitulé Les Hommes de Rimbaud, ce petit volume n’est en rien un effort pour disculper le poète de son homosexualité. Il aurait été possible d’ailleurs de rappeler, comme le faisait en 1948 Daniel de Graaf, une lettre fort éloquente de Verlaine du 12 décembre 1875 : « Où irait mon argent, à des filles, à des cabaretiers ! Leçons de piano ? Quelle “colle” ! » Rimbaud, donc, bisexuel... Nous serions moins sûr que J.-L. Steinmetz que la liaison avec Verlaine a été, pour Rimbaud, un pur fiasco sentimental et incapable d’affirmer que « l’homosexualité verlainienne n’a pas fait avancer Rimbaud d’un pouce sur le chemin de l’encrapulement vrai, je dirais ontologique, et de la réinvention de l’amour ». Nous nous refuserions surtout à détecter un « étonnant sens prémonitoire » dans l’énoncé d’Une saison : « Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds » ou une « programmation inconsciente » – version plus freudienne d’un motif du rimbaldisme hagiographique. Mais il est impossible d’imaginer la perception des femmes qui a pu être celle de Rimbaud de manière froidement scientifique : à partir des textes, des évocations souvent intéressées de ses amis, chacun est libre de brosser son propre portrait du poète. Même s’il accorde une valeur à notre avis excessive aux témoignages (?) de Delahaye et de Pierquin, le portrait proposé par J.-L. Steinmetz est jusqu’ici la tentative la plus cohérente d’étudier à la loupe les échos chez Rimbaud de la féminité – ou plutôt de féminités, au pluriel –, sans se limiter au pittoresque et sans la facilité d’un rebrassage d’hypothèses connues. Il est à ce titre un ajout significatif à la rimbaldothèque (le terme est d’Alain Borer).

 

Segalen. Marc Gontard, La Chine de Victor Segalen. Stèles, Équipée (PUF/Écrivains, 2000, 260 p., 162 F). La fascination exercée par des ouvrages comme Stèles et Équipée (pour ne pas parler de René Leys) n’est sans doute pas près de s’éteindre. En témoigne cette étude très documentée et très fouillée (agrémentée d’un index fort utile), où Marc Gontard a tenté de définir l’image de la Chine telle qu’elle se dégage de deux livres de Segalen. En préambule, l’auteur souligne que celui-ci est devenu « aujourd’hui la référence majeure du discours de l’altérité qui, de Todorov à Kristeva, traverse le versant post-moderne de cette fin de siècle […] ». De tels patronages sont peut-être un peu périlleux, car Segalen – mort en 1919 – demande aussi à être situé historiquement, tout comme sa vision du monde et son « exotisme », qu’il définissait d’ailleurs, rappelle opportunément Marc Gontard, comme « le sentiment que j’ai du Divers ». Il n’en demeure pas moins que cette vision du Divers a une valeur de contrepoison des plus salubres à l’heure de la globalisation de l’information et du tourisme de masse. On lira donc avec profit les analyses fort précises des textes de Segalen, dont la « conception de l’être discontinu » est notamment mise en parallèle avec celle d’écrivains comme Jules de Gaultier et Claudel. À propos de ce dernier – à qui sera dédié Stèles –, l’auteur souligne très justement que Segalen « se montre très réservé sur l’homme », prenant ainsi soin de faire la différence entre le grand poète et le prosélyte en plein zèle convertisseur. On saura également gré à Marc Gontard de ses remarques sur la présentation matérielle des deux éditions originales (si l’on peut dire) chinoises de Stèles, dont Segalen prit un si grand soin : pour pouvoir mesurer toute la beauté et l’originalité extraordinaires d’une telle conception, il faut avoir vu ces deux livres uniques – qui défiaient les passants, voici quelques mois, dans la vitrine d’un libraire parisien. Belle occasion, aussi, de rêver sur la conjonction historique presque simultanée (1912 et 1913) des deux grands textes – systole et diastole – où se fonde, peut-être mieux qu’ailleurs, la modernité poétique, dans une conception radicalement nouvelle du Livre : Stèles et Prose du Transsibérien. Nous passerons sur l’emploi que fait parfois Marc Gontard d’un certain vocabulaire « post-moderne », qui nous vaut notamment toute une cascade de « métatextualité », « métanarratif », « métadiscursif », « métalinguistique » et autres « allocutaire », « autoréférentiel », etc. L’essentiel demeure la lecture critique, souvent perspicace, qui nous est livrée ici, lecture qui s’étend aussi, à l’occasion, à Briques et tuiles et aux Lettres de Chine. Tout cela invite aussi à des réflexions sur la question de « l’identité » et de « l’altérité », notions très à la mode actuellement et que certains critiques contemporains se sont appliqués à gloser chez Segalen, aussi bien à propos de son « exotisme » que de ses origines bretonnes. Étant essentiellement poète, Segalen avait en fait, comme tous les poètes, la faculté de pouvoir être, soit tour à tour, soit simultanément, à la fois lui-même et un autre – et de se jouer de l’âme des autres... Signalons au passage un lapsus : L’Homme qui voulut être roi n’est pas de Conrad, mais de Kipling. Les amateurs de petite histoire littéraire trouveront aussi à glaner dans l’étude de Marc Gontard : p. 163, 165 et 166, il est question de Pierre Bons d’Anty, dont Saint-John Perse, dans le « Pléiade » qu’il érigea à sa propre gloire, précisait en note : « Consul de vieille carrière en Chine ». Or, c’est à Bons d’Anty qu’était dédiée l’une des Cartes postales (parue en 1900 dans La Vogue) d’Henry-Jean-Marie Levet, vice-consul à Manille et exote d’un tout autre genre que Segalen, mais lui aussi poète.

 

 

Staël. Madame de Staël, Delphine, présentation et notes par Béatrice Didier, 2 vol. (GF Flammarion, 2000, 534 p. et 416 p., 56 F chaque volume). On dit souvent de celle qui a écrit De la Littérature que ses romans ne sont pas de la littérature. Faut-il sacrifier plusieurs heures à la lecture de ces deux caveaux d’ennui ? Nous venons de terminer Delphine. Quelques amis, avertis de notre expédition dans le détroit du Boring et dans les landes du Barbant, jettent sur nous un œil préoccupé et s’inquiètent déjà de notre santé mentale : « Alors ?… ». Alarmés par notre mine réjouie, ils se doutent que quelque chose de grave est arrivé : les dissertations morales, les discours politiques et les tartines de sentiment de ces huit cents pages ont eu raison de son esprit. Rassurons le lecteur d’Histoires littéraires : nous allons bien et même très bien, venant de passer quelques heures délicieuses à la lecture d’un roman épistolaire plein de rebondissements, de passions, de cruauté, de larmes amères, de rage retenue, de supplices désirés : « Mais de quoi diable parlez-vous ? Des Liaisons dangereuses de Laclos ? » Non, des liaisons dangereuses de Delphine dans le roman éponyme de Madame de Staël. « Vous exagérez ! » Certainement, oui, mais pas tant que ça. Il faut en convenir, lorsqu’on s’apprête à entrer dans un tel roman et que les premières pages confirment par ce qu’elles ont de convenu tout ce que vous pensiez sur Madame de Staël sans jamais l’avoir lue, on se met à rager contre ces maudits universitaires qui s’obstinent à rééditer des œuvres « classiques » au prétexte qu’elles représentent un épisode capital de l’histoire littéraire (c’est le cas de Delphine, qui eut beaucoup d’influence sur les romans suivants : le mythe de Delphine, etc.), ou qu’elles ont eu un succès considérable auprès du public de l’époque et qu’à ce titre elles doivent être prises en compte, au moins sociologiquement (c’est aussi le cas de Delphine qui, paru en décembre 1802, remporta un énorme succès, chez le public féminin notamment). Mais, passé le cap de l’ennui, dépassé le pic des préjugés, franchie la péninsule de la doxa, on se surprend à aimer les personnages – ce qui leur arrive commence à nous « préoccuper » –, à attendre avec impatience le dénouement des intrigues, et même à goûter cette langue simple et pleine de noblesse (vive le « bon goût » à l’heure de la muflerie généralisée). Les « jeunes » ne lisent plus, entend-on dire. Qu’on leur donne Delphine, plutôt que Le Horla, qui est trop court et qui ne permet pas de se faire une idée de ce que c’est que l’immersion littéraire, cette jouissance de sentir pénétrer goutte à goutte en soi-même tout un monde qui n’est pas nôtre, que nous faisons nôtre, et qui finit par compter plus que le nôtre. Mon café refroidit ? Tant pis : « Je veux savoir si Léonce renoue avec Delphine », le reste n’est que littérature… Certes, reconnaissons que la satisfaction n’est pas totale. En comparaison de La Chartreuse de Parme, l’écriture de Madame de Staël manque de fantaisie, ne réserve pas assez de surprises. Delphine n’est pas un roman très comique (à moins d’employer ce terme au sens de Corneille). Qui a apprécié La Muse du département peut regretter que Madame de Staël n’ait pas osé plus souvent le « mot propre » : un personnage – Louise d’Albémar – est frappée d’une « disgrâce », on ne saura jamais exactement laquelle... Cependant, à l’heure où la littérature des entrailles fait des ravages (montrons nos organes, nos boyaux, etc.), il n’est pas mauvais de se désaltérer à cette source pure, de voir le corps s’effacer pour laisser voir les marques discrètes de son trouble intérie