En société
Bibliographie. Revue d’histoire littéraire de la France,
hors série 2006, Bibliographie de la
littérature française xvi-xxe siècles (PUF, 802
p., 28 €).
À l’âge de l’Internet et du tout informatique, on peut se demander pourquoi
produire encore des bibliographies imprimées. Ce volume de la bibliographie de
2005 produit par Éric Férey apporte une excellente réponse à cette
interrogation. On a là sous la main, parfaitement manipulable malgré les huit
cent pages de l’ouvrage, une information accessible en quelques secondes. Les
conventions de classement sont claires et peu nombreuses, et les index d’une
parfaite lisibilité : index des noms, des titres et, cerise sur le gâteau,
index des sujets distribué par siècle. Bien sûr, cela ne permet pas d’établir
rapidement des statistiques complètes mais, pour qui voudrait extraire de cette
compilation un tableau de l’évolution de la recherche, tout y est. On peut ainsi
établir d’un coup d’œil le hit-parade des auteurs les plus fréquentés et
mesurer approximativement les hauts et les bas des curiosités. Pour le xixe siècle, Balzac,
Flaubert et Zola sont ex aequo, mais
largement battus par Baudelaire, qui distance sans peine Verlaine et Rimbaud et
même Victor Hugo, pourtant bien présent. Nombreux sont en revanche les négligés
dont le nom n’apparaît qu’une fois. Pour le xxe siècle, Aragon fait un peu mieux qu’Angot, mais beaucoup moins que Proust, dont
la cote semble cependant fléchir. Sollers est en petite forme et fait à peine
plus que Catherine Millet. Ces remarques valent ce qu’elles valent, bien
entendu, et il faudrait distinguer les collectifs (indiqués en gras) des
articles isolés, ce qui modifierait sans doute le classement. Il reste qu’on
peut observer deux tendances, nous semble-t-il : la croissance des
collectifs, évidemment liée à la prolifération insensée des colloques, et la
multiplication (fort bienvenue) des travaux sur des auteurs mineurs ou oubliés,
souvent présents par un seul article. Il pourrait y avoir là un indice de la
diversification des curiosités, ce qui n’est pas sans rapport sans doute avec
la croissance des éditions et des rééditions de textes, très utilement
répertoriées dans l’index des sujets. Le canon n’est plus ce qu’il était et les
chercheurs s’affranchissent largement des listes verrouillées des auteurs mis
au concours. L’index des titres répertoriés est éloquent à cet égard : les
chineurs et les curieux y trouveront de quoi fouetter leur appétit. Dommage
cependant qu’on ne puisse distinguer les genres : où est le théâtre ?
La poésie existe-t-elle encore ? Toujours grâce à l’index, on note la très
forte attention portée aux relations entre auteurs (plusieurs colonnes sous la
rubrique « influences et relations »), ce qui pourrait confirmer un
renouveau de la recherche biographique et plus généralement historique. Bel
outil de travail, par conséquent, même si l’on aurait souhaité que l’index
distingue les noms des écrivains de ceux de leurs critiques. Il serait ainsi
plus facile de stigmatiser les hyperactifs présents dans tous les colloques et
sur tous les terrains, comme Michel Brix, Pierre Brunel, Antoine Compagnon,
Béatrice Didier, dont on se demande s’il leur arrive de dormir. Quelle humiliation
pour ceux, l’immense majorité, dont le nom n’apparaît qu’une fois ! On
aurait apprécié également de disposer d’une liste des revues dépouillées, ce
qui permettrait de se faire une plus juste idée de la mondialisation de la
recherche en littérature française, puisque la bibliographie accorde maintenant
une plus grande attention qu’autrefois à ce qui se publie ailleurs qu’à Paris,
voire ailleurs qu’en France. Ce qui nous ramène à notre mention initiale
d’Internet. Aussi bien diffusées que soient les productions des PUF, il est
douteux que cette bibliographie soit disponible universellement. Il est même
probable qu’elle le sera de moins en moins puisque, désormais, bibliothèques et
centres de recherche, partout dans le monde, investissent dans les ressources
informatisées et suppriment en masse les abonnements traditionnels. Il nous
semble donc que la SHLF aurait tout intérêt à mettre en ligne cette
bibliographie, et vite. Le web de recherche francophone est éminemment
cacophonique et les initiatives et les moyens restent très dispersés mais une
institution aussi vénérable (maintenant dans sa 106e année) devrait
pouvoir mobiliser sur son nom les soutiens nécessaires. Il serait grand temps,
alors que Google, Microsoft, Elsevier et tant d’autres sont prêts à ne faire
qu’une bouchée de toute l’information porteuse de plus-value, même celle – qui
l’eût cru ? – qui concerne la littérature.
Claudel. Bulletin
de la Société Paul Claudel, n° 183, septembre 2006 (13 rue du
Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 82 p., 7 €).
Voici un remarquable numéro… où la référence à Claudel est presque
absente : ce sont les actes des Rencontres de Brangues 2006 qui, sous
l’intitulé « Une scène pour dire », examinent la fonction de la
parole poétique dans le théâtre français d’aujourd’hui, à travers quelques
figures marquantes : André Marcon, Claude Buchvald, Alain Ollivier, Valère
Novarina, Jean Ristat et quelques autres. Acteurs, metteurs en scène ou poètes,
ils font également partager l’intensité du verbe poétique mis en théâtre. Si le
nom de Claudel n’est guère cité, son modèle et son souffle sont pourtant
omniprésents. Dans les notes de lecture, une curieuse contribution d’Antoinette
Weber-Caflisch explique la présence de la bière dans la cinquième journée du Soulier de satin et que c’est
indubitablement de la Carlsberg.
Colette. Cahiers
Colette 28. Des amis (Presses universitaires de Rennes, 2006, 178 p.,
18 €). La Société des Amis de Colette fête ses
cinquante ans. Occasion à ne pas manquer pour jubiler, présenter une chronologie
des dates marquantes de l’association de 1956 à nos jours, dresser une petite
galerie de portraits de quelques-uns des membres marquants, rappeler trente ans
de publications des Cahiers Colette et dresser le bilan sur les adhérents aujourd’hui. À part cela, le numéro
rassemble des documents inédits – lettres de condoléances, billets divers,
texticules de Colette pour le Bal des Petits Lits blancs de 1934 et 1935, ou
sur les fêtes de fin d’année – et offre un dossier music-hall. Beaucoup de
traces conjoncturelles et anecdotiques pour le plus grand plaisir des amateurs.
Une étude historique d’Alain Virmaux sur « Une sœur allemand de
Colette » (Christa Winsloe) et un article de Simone Delesalle qui utilise
les ressources du fonds Colette pour mener à bien une analyse génétique de
certains aspects du style de Colette.
Contraintes. Elseneur n° 21, Contraintes
formelles et imaginaire du vivant, sous la direction de Laure Himy-Piéri
(Presses universitaires de Caen, 2006, 283 p., 21 €).
Après des études sur Ronsard, sur les règles du théâtre classique, on retiendra
de ce colloque « L’Imaginaire du vivant dans le Discours sur le style de
Buffon » par Sylvain Prudhomme, le « change de forme » chez
Jacques Roubaud par Jean-François Puff, l’embryologie du poème selon Whitman et
Prigent par Hugues Marchal, et « Contraintes formelles et vitalisme dans
le discours théorique oulipien » par Christelle Reggiani. Il est traité
aussi du corps chez Sade et dans Histoire
d’O (Nicolas Guillen), de la poétique de la chair chez Lorand Gaspar
(Michel Collot), ceci dans une perspective phénoménologique aux antipodes de
cette notion structuraliste au possible qu’est la contrainte. Colloque très
hétérogène sur un thème et une problématique qui mériteraient un traitement
plus rigoureux et informé, et pour lequel une réelle confrontation
interdisciplinaire serait intéressante. La bibliographie concernant la notion
de « contrainte littéraire » fait preuve d’une ignorance qu’on
s’étonne de trouver dans ce type de publications. Quant à la thématique du
corps, qui faisait florès chez les historiens il y a trente ans, on s’amuse
d’en voir les lieux communs remâchés dans les études littéraires.
Fantastique. Le
Boudoir des Gorgones. Revue de littérature étrange et fantastique, n° 15,
juin 2006 ; n° 16, octobre 2006 (25 boulevard Albert Einstein, Impasse
Jean Anouilh, 21000 Dijon ; 55 p., 6 €). Avec
son format cahier d’écolier sous couverture plastifiée, cette revue de
littérature étrange et fantastique est une surprise : originale d’aspect,
elle est également soignée dans sa mise en page (et en couleurs, s’il vous
plaît) comme dans sa conception. Les textes exhumés ici (Jules Lermina, Gustave
Toudouze, Jean Lorrain, Viviane Etrivert) sont accompagnés d’un éclairage critique
qui, sans être un commentaire, permet de les resituer dans leur environnement
d’époque : ainsi Marie-France David-de Palacio donne-t-elle, après une
nouvelle de Toudouze proche de Arria Marcella, un aperçu sur Pompéi dans la
littérature fantastique du second xixe siècle. L’illustration n’est pas en reste avec de belles planches du Gavarni
anglais, Alfred Crowquill (The Giant
Hands, 1856). Ce petit objet est également une vraie revue vivante, avec
des rubriques courtes mais pertinentes : quelques notes de lecture très
ciblées, et l’inénarrable « Chercheur de merveilleux » qui reproduit
les faits-divers étranges de la presse contemporaine. Anciens numéros et
abonnement sur le site des gorgones : boudoirdesgorgones.free.fr.
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 151, juillet 2006 ; n° 152, octobre 2006 (92 rue
du Grand-Douzillé, 49000 Angers ; 192 et 152 p., 13 €
chaque). Toujours ponctuels, toujours copieux, toujours hélas ! lestés du
« Journal inédit » de Robert Levesque, les bulletins Gide savent varier
leur approche du grand homme. Le n° 151 publie les actes d’une journée
consacrée en 2004 à « Gide et Proust – lectures croisées ». Tout cela
est un peu répétitif, mais pas toujours ennuyeux. Le n° 152 s’ouvre sur
l’histoire de la préface écrite par Gide pour Armance – article curieusement non signé. Cette préface, Gide la
craignait scandaleuse, mais au dire de Jean Schlumberger, même le chatouilleux
René Boysleve ne s’en émut point. L’idée de Gide était qu’Octave, plutôt qu’un
babylan, était un homosexuel refoulé. Nous autres modernes ne nous
laissons plus étonner par ce genre de choses ! Dans les toujours
intéressants « dossiers de presse », on relève spécialement la longue
recension par Mécislas Golberg du Voyage
d’Urien et de Paludes paru dans La Revue sentimentale de janvier 1897.
Pour le cas de M. Gide, conclut-il, « l’idéologie est fatalement émotive,
contradictoire et inhibitoire ». Qu’on se le tienne pour dit.
Hyvernaud. Cahiers
Georges Hyvernaud, n° 6, 2006 (39 avenue du Général-Leclerc, 91370
Verrières-le-Buisson ; 115 p., 15 €). Jean
José Marchand, Paul Fournel, etc., rendent hommage à Andrée Hyvernaud, décédée
le 8 mars 2005, à l’âge de 95 ans. Depuis la disparition, en 1983, de l’auteur
de La Peau sur les os, elle s’était
consacrée à sa mémoire, évitant, semble-t-il, ces abus textuels post mortem qui ont fait redouter tant
de veuves d’écrivains. On lira ici une quarantaine de pages de
« reliquats » inédits, textes d’intérêt inégal, mais tous marqués de
la verve corrosive de l’anti-belliciste ironique que demeura jusqu’au bout cet
élève d’Alain.
Matricule (1). Le
Matricule des anges n° 75, juillet-août 2006 (BP 20225, 34004 Montpellier ;
52 p., 5 €). C’est à l’enseigne d’un jeu de mot un peu
faible que se plaçait ce numéro estival de LMDA,
« James Sacré, la poésie au cœur », passons. En fait, nous sommes
passés si vite que c’est la dernière page que nous recommandons, celle de la
chronique de Gilles Magniont, intitulée « Les Aphasiques », en
hommage au discours politique pré-présidentiel : un bijou. Ah ! oui,
au cœur, donc, un dossier Sacré, pour les amateurs, avec toujours trop
d’interview et pas assez d’extraits et de lectures (mais là on se répète). Voir
l’excellent article de Marta Krol sur Zanzotto pour qui voudrait connaître nos
goûts en matière critique. Parmi les notes de lecture, matière première du Matricule, nous avons pêché quelques
titres qui font envie : Les
Écrivains contre l’écriture de Laurent Nunez (Corti), Rome ou le firmament de Gérard Macé (Le Temps qu’il fait), La Compagnie des célestins, roman
italien déjanté de Stefano Benni (Actes Sud), trop tard pour la plage mais à
pic pour le camping sur le canal Saint-Martin : en l’improbable Gladonie,
la dernière gageure politico-médiatique est en effet de convaincre la
population qu’être pauvre, marginal ou crève-la-faim relève de l’idéal éthique.
Sortez de la masse, devenez pauvre !
Matricule (2). Le Matricule des anges n° 76, septembre
2006 (BP 20225, 34004 Montpellier ; 52 p., 5 €). Respect. Les vert-de-gris, les
poivre-et-sel mousseux du portrait de Salvaing en couverture, sont plus que
réussis, de la belle image, intègre. Certes, l’homme a une gueule, qu’on
découvre dans le dossier qui lui est consacré, notamment de profil, le chef
posé comme coupé par le col de chemise : quelque part entre Bilal et Corto
Maltese, c’est du brut : Casablanca, le PC, l’Huma, puis le retour au
roman, un parcours d’écrivain du siècle qui aspire à « féconder le
réel » et non le reproduire. Est-ce voulu ? Les photos prises par
Olivier Roller dans la demeure Salvaing ne montrent ni bibelots ni livres, mais
des représentations souvent problématiques (puzzle inachevé, portrait sérieux
contrebalancé par l’énorme lézarde d’un mur, tapuscrit in progress). Autre entretien, celui avec l’écrivain mallorquais
José Carlos Llop. L’espagnol est d’ailleurs à l’honneur dans ce numéro, qui
évoque aussi Javier Cercas, Jordi Pere Cerdà. Nous resterons pour notre part
hexagonaux, en allant quérir le tandem poétique du mois, Jean-Luc Parant
(Corti) et Pierre Parlant (L’Attente). La poésie française, on dirait, rime.
Matricule (3). Le Matricule des anges n° 77, octobre
2006 (BP 20225, 34004 Montpellier ; 52 p., 5 €). Ce n’est pas d’un livre qu’on a envie
de parler après la lecture de ce LMDA, mais d’un lieu, sis dans le chaudron du
XIeme arrondissement, 49 rue Jean-Pierre Timbaud : à L’Ogre à
plumes, café-littéraire bibliothèque, chacun pourra lire ou écouter des comédiens
lire, des éditeurs causer, des auteurs faire ce qu’il leur plaira. Séduisant.
Passons aux livres : Après le Rouergue (n° 75) et La Part commune (n° 76), LMDA braque le projecteur sur
L’Atelier du Gué, trois cents titres, trente ans d’une aventure pas commune,
lutte à contre-courant face à la montée en puissance de la diffusion dans la
chaîne du livre. Et nous, que lirons-nous cet hiver ? Chevillard, bien sûr
(Minuit), n’en déplaise aux thuriféraires de Nisard. Hélène Bessette, avec un
roman inédit postfacé par Bernard Noël chez Laureli/Leo Scheer. Et l’intrigante
Héléna Marienské dont le Rhésus (POL)
carambole le glauque des maisons de retraite et la sexualité du troisième âge.
Documenté et branquignol, un mélange rare. Oserons-nous ajouter Mantra (Rodrigo Frésan, Passage du
Nord-Ouest), ce roman argentin qui science-fictionnalise Mexico, sans passer
pour un dangereux désaxé ? Osons. Et en prime ce haïku de Kobayashi
Issa : « Ce monde de rosée / est un monde de rosée / et pourtant pourtant… »
Post-scriptum : HL a tant lancé
de piques aux photos du Matricule qu’il faut finir par avouer qu’en Une comme dans les pages intérieures, celles
consacrées à Laurent Mauvignier sont fort belles, sans doute par leur appui sur
la texture des fonds, et qu’il est bien réjouissant de ne plus avoir à tonner
contre.
Mutants. Critique n° 7, juin-juillet 2006 (7 rue Bernard-Palissy, 75006
Paris ; 636 p.,
15 €).
Rassemblés par Thierry Hoquet, les articles qui figurent dans ce numéro double
d’une revue qui paraît revivre, depuis quelque temps, ne semblent pas à
première vue concerner la littérature. Pourtant, le mutant étant « la
forme contemporaine de la métamorphose et de la monstruosité », on se
doute bien qu’il y a là un matériau de choix pour les écrivains et pour les
créateurs en général, en lien plus ou moins direct avec la fiction :
roman, cinéma, bande dessinée, jeux vidéos, etc. Mais ce qui intéresse avant
tout Thierry Hoquet, c’est le passage du monstre,
bien identifié dans la culture d’autrefois, au mutant, figure d’une métamorphose générale de l’humanité, encore en
cours. Il est donc beaucoup question dans le volume des biotechnologies et
autres sciences héritières aujourd’hui d’un reste d’aura à la Frankenstein.
C’est sur cet arrière-plan qu’il faut lire l’article de Hugues Marchal,
« Mutation biologique et avant-gardes littéraires » : le
discours de l’histoire littéraire n’a-t-il pas commencé par parler au xixe siècle
d’« évolution », comme un certain Darwin? Il ne faut donc pas
s’étonner de la fortune d’une notion comme celle d’« écritures
mutantes » plus récemment. La « logique de dépassement esthétique qui
aura structuré la modernité » s’éclaire ainsi d’une manière tout à fait
neuve. Où l’on voit que parler des « évolutions » de la littérature
n’est peut-être pas un vain usage de métaphores venues des sciences mais, plus
mystérieusement, l’indice d’une solidarité réelle et profonde de toutes les formes
du savoir et de la création, embarquées ensemble dans la périlleuse exploration
de l’inconnu.
Œil bleu. L’Œil bleu. Revue de littérature xix-xxe,
n° 2, octobre 2006 (59 rue de la Chine, 75020 Paris, 63 p., 10 €).
Tirée à seulement cent-cinquante exemplaires, ce périodique contient des
rééditions d’écrits en vers ou en prose de quelques dédaignés et oubliés (pas par tous) – Aurier, Boisson, Le Rouge,
Muselli, Rebell – et parfois d’une célébrité (Cendrars, dans cette
livraison). Pour le plaisir, citons la première et la dernière strophe du poème
inaugural de ce numéro, L’Orgie, qui
est d’Aurier, le fameux « découvreur » de Van Gogh :
Abusons !
abusons ! Enfants, apportez-nous
Les
vases ciselés, et le lierre des roses…
L’important,
c’est que les noirs pleurs des nuits moroses
Soient
séchés, Fellatrix, au feu de tes genoux…
[…]
Bien
travaillé ! Mais c’est assez, ma belle pieuvre !
–
Esclaves, remplissez ces coupes et ces pots…
Cette
nuit, je boirais et le Tibre et le Pô !…
– Quand
aurons-nous le temps d’écrire des chefs-d’œuvre ?
Annoncés dans la
troisième livraison : Maurice Shilt de Monclar, Jean de Villiot, Auguste
Linert, encore Rebell, Le Rouge et Cendrars. On est un peu surpris, mais pas
mécontent du tout, qu’une telle revue puisse encore exister en ces années
matérialistes et faisandées.
Péguy (1). L’Amitié Charles Péguy, n° 114,
avril-juin 2006, Jaurès et Péguy :
questions de fond II (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 94
p., abonnement annuel :
34 €).
Ce second numéro consacré au colloque Jaurès-Péguy semble avoir pâti d’une certaine précipitation côté imprimerie :
points, virgules disparus, et jusqu’à des mots entiers. Tellement que le
lecteur devra se reporter au n° 115 pour lire la version intacte de l’article
terminal de Géraldi Leroi, Péguy
Jaurès : bref essai de synthèse. On ne reprochera plus aux auteurs de
n’avoir pas lu Jaurès, du moins si l’on se fie au compte rendu laudatif de la
grande anthologie (938 pages), Rallumer
tous les soleils, récemment parue chez Omnibus. On situe très tôt (vers
1898) la première distance entre les deux hommes : d’une réunion organisée
par Jaurès pour distribuer les tâches d’écriture de la grande Histoire socialiste de la Révolution
française (seule histoire marxiste de la Révolution selon Madeleine Rebérioux), ouvrage qui devait paraître en
1904. Dans Marx présent ou absent ?,
Daniel Lindenberg ne découvre ni sa présence (critique) chez l’anti-guesdiste
Jaurès ni son absence chez Péguy, auquel Marx est si étranger qu’il paraît
étrange de penser à l’y chercher. Dans Péguy,
Jaurès et l’Allemagne Édouard Husson, en revanche, voit chez Péguy plus
d’affinité avec la germanité que le poète n’était disposé à s’en trouver :
ainsi son anti-modernisme l’en rapproche. Hommage à Robert Burac, parfait
éditeur de Péguy en Pléiade, décédé le 12 mai 2006.
Péguy (2). L’Amitié
Charles Péguy n° 115, juillet-septembre 2006, 1905, un tournant historique ? (12 rue Notre-Dame-des-Champs,
75006 Paris ; 138 p., abonnement annuel : 34 €). En tout universitaire sommeille un oulipien. Lisant,
dans Marianne de mai-juin 2006, le
titre « 1956 le grand tournant du xxe siècle », une question s’imposera à lui : Y a-t-il des tournants historiques ? Il imaginera alors un
jeu : tirer dans un chapeau une date du siècle, décider qu’elle en est le
tournant et le prouver par des arguments historiques dirimants : thème de
colloque tout trouvé (cent intervenants au plus). Cette idée a récemment
traversé un lecteur de Péguy. 1905 fut son choix. Pourquoi ? Parce que, le
16 juin 1905, Péguy visita le Bon Marché et y compléta sa panoplie du parfait
soldat. La veille, Paris s’était mis à vibrer de l’affaire de Tanger : une
guerre avec Guillaume au prétexte de la colonie du Maroc était à envisager, et
c’est ce que l’auteur de Notre Patrie fit sans délai. Des raisons plus personnelles lui faisaient du reste envisager
un retournement de situation : il pense depuis fin 1904 à abandonner ses Cahiers de la Quinzaine, Jeanne d’Arc en
mystère et en armure ayant paru effrayer maint abonné : témoin le chiffre
1129 atteint par une revue qui avait autrefois compté jusqu’à 3000 fidèles. Il
pense à aller professer en province. Éric Thiers écrit, sans y souscrire, qu’on
a « pu soutenir que Péguy à quasiment inventé la révélation de juin 1905
[celle décrite dans Notre Patrie],
tant sa colère avait intimement besoin de cet aliment ». Finalement, après
un procès gagné contre la S.N.L.É., la revue reparaîtra. Au nom
des Provinciales, Jacques Birnberg
rapproche Paul-Louis Courier et Charles Péguy, « polémistes
pascaliens ». Autre rapprochement passablement oiseux : celui que X
trace au nom de l’amitié Péguy-Fournier. S’il nous est permis de prendre un peu
de recul, observons que L’Amitié Charles
Péguy compte quatre numéros l’an, lesquels font en pagination courante
quelque 400 pages, soit, bon an mal an, une page de péguysme par jour. Ne
serait-il pas opportun de rendre à la densité ce qui risque de s’édulcorer via
une constance excessive en quantité ? Bref, une année sabbatique de l’amitié
ne serait-elle pas à envisager ? Les quatre volumes de la Pléiade
capitalisant Péguy font, quant à eux, déduction faite des notes abondantes
encore que concises de Robert Burac, 1500 x 4 = 6000 pages. Relu à loisir,
Péguy pourrait donner lieu à un travail d’un autre type que celui, classique,
du commentaire historico-philosophique virant à l’exégèse, mot dont l’auteur du Mystère
de la Charité de Jeanne d’Arc raillait déjà chez Fernand Laudet
l’extension, abusive à son sens, de l’acception à des textes nullement
théologiques. Or s’il est un texte que Péguy n’invite pas son lecteur à tenir
sacré, c’est le sien. Sa prose se donne ouvertement comme un atelier de
l’écriture française. Prenant alors à la lettre la critique la plus communément
émise (Gide, Proust, puis bien d’autres) et sans du tout prétendre suppléer à
la lecture directe du poète, nous pensons qu’il serait passionnant de produire
en classe, non à proprement parler une « translation » du texte de
Péguy à l’instar de celle que le professeur Guy Demerson a conduit à opérer sur
Rabelais ses élèves de la faculté des lettres de Clermont, mais un abrégé, un
condensé, un comprimé absorbable avec le café du matin : à prendre le mot classique au ras de l’étymologie, Péguy
après Corneille est peut-être le plus indubitable de nos classiques. Le suivre
à la lettre pour en faire autre chose ne serait pas le trahir, mais tendre, d’abord, par la pratique, à l’extraire de
ce statut un peu pitoyable de mécontemporain,
ainsi qu’un Finkielkraut à bon droit le nomma.
Rimbaud. Rimbaud
vivant n° 45, septembre 2006 (20 rue de Charonne, 75011 Paris ; 125
p., abonnement : 30 €). Après un numéro 44 qui
a marqué à la fois les manifestations du 150e anniversaire de la
naissance du poète et la fin de la présidence de Pierre Brunel, les lecteurs du
numéro 45 trouveront une association des Amis de Rimbaud en transition,
désormais sous la direction de James Lawler. Jean-François Deniau ouvre ce
numéro avec « Rimbaud l’explorateur », un petit texte qui suggère deux
champs de lecture (évidences déjà bien connues et explorées) sans vouloir le
faire lui-même. L’idée que personne n’aurait comparé les lettres africaines de
Rimbaud (ses écrits et ce qu’il a lu) aux « grands voyageurs de son
siècle » est plutôt cocasse, surtout après un colloque récent intitulé
« Rimbaud géographe ». Au lieu d’insister sur le fait « que
cette dimension ne soit pas oubliée », peut-être l’auteur aurait-il pu
offrir une nouvelle approche qui stimule une éventuelle discussion. Dans le
petit article qui suit, Pierre Brunel aborde la notion de modernité
rimbaldienne, ses déplacements le conduisant à parler des Poètes maudits et d’Une
saison en enfer ; des écrits de Verlaine sur Baudelaire ; de la
symbolique à la fin du poème Adieu ;
et d’une inspiration qui lui est venue suite à une visite des hospices de
Beaune, concluant le tout en disant que Rimbaud est « un poète de
l’absolu, de cet absolu de l’absolument moderne ». Sylvain Détoc propose
une discussion autour de la Cimmérie, intéressante pour les détails qui situent
le pays des Cimmériens même s’il faut prendre avec un grain de sel des
indications géographiques venant d’un poète qui s’en sert plus pour leur effet
poétique que leur précision cartographique. Le seul texte qui offre une lecture
approfondie d’un poème est celui de Steve Murphy, qui tente d’élucider quelques
aspects du « brouillage référentiel » de Bonne pensée du matin. Poème difficile à interpréter tant au niveau
de sa forme, source d’une « si prodigieuse anarchie métrique », que
pour les thèmes qui y sont, sinon présentés de manière explicite, au moins
suggérés. Steve Murphy insiste non seulement sur les nombreux liens qui
rattachent ce poème à l’œuvre de Verlaine ; selon lui, Babylone ne renvoie
pas forcément à La Tentation de Saint Antoine de Flaubert, et Rimbaud a gardé son intérêt pour la politique, même aux moments
de création poétique les plus intenses. Steve Murphy montre à travers cette
discussion provocante que la critique est loin de tout comprendre quant à cette Bonne pensée. Alain Sager présente
Julien Gracq lisant Rimbaud, où plutôt les diverses références au poète maudit
dans les écrits de Gracq. Ce « panorama systématique » ne semble
aboutir nulle part, sauf pour dire que « les commentaires de Julien Gracq
continueront longtemps encore ». Le nouveau président de l’association
fait insérer le texte d’une communication qu’il a prononcée au colloque
« Rimbaud et les poètes contemporains », où il est question des cinq
études sur Rimbaud qu’a écrites Yves Bonnefoy. Daniel Remillieux commente des
représentations théâtrales de l’œuvre de Rimbaud, notamment trois mises en
scène récentes. Chaque mise en scène étant une lecture d’un texte, il y a
autant de possibilités théâtrales qu’il existe de lectures des poèmes choisis.
Suit le résumé des activités récentes : les principaux événements de
l’association en 2005 ; une visite au château de Brangues où les membres
furent accueillis par François Claudel ; le bilan de la vente de juin 2006
des manuscrits Berès. On voit dans ces dernières pages un microcosme de tout le
numéro : beaucoup plus d’encre versée sur l’hagiographie qu’une discussion
intéressante sur l’œuvre poétique.
Rivière. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n° 116,
second semestre 2006, Jacques Rivière,
lecteur fraternel du « Grand Meaulnes » (AJRAF, 31 rue
Arthur-Petit, 78220 Viroflay ; 118 p., 19 €).
L’essentiel de ce numéro est constitué par la transcription d’une conférence
sur Le Grand Meaulnes donnée par
Jacques Rivière, en février 1918, à Genève. Comme le remarque Michèle
Mautron-Jodogne dans sa présentation, lorsque Rivière prononça sa conférence,
la mort de son beau-frère n’était point encore tenue pour certaine, ce qui
donne quelque chose de pathétique à ses propos, surtout à ses dernières phrases
exprimant l’espoir de voir ressurgir le disparu. Lecteur privilégié du roman,
Rivière entreprend d’abord d’en situer l’auteur et souligne certaines
influences majeures subies par Alain-Fournier : Laforgue, mais surtout
trois romans anglais : Robinson
Crusoé, L’Ile au Trésor et La Guerre des mondes. De là, que Le Grand Meaulnes fut d’abord conçu
comme un roman d’aventures, aspect qui est fondamental. Mais Rivière insiste
aussi sur le fait qu’Alain-Fournier y a introduit quelque chose de bien
personnel : « cette plainte d’une mélancolie puérile et
atroce ». Mélancolie qui lui donne son vrai sens, celui du passage de
l’enfance et de l’adolescence à l’âge d’homme. « Le Grand Meaulnes ou la fin de l’adolescence », précise
justement Rivière. Dans le même ordre d’idées, Jamila Ben Mustapha s’attache,
dans un article, à préciser les points de convergence entre le roman
d’Alain-Fournier et À la Recherche du
temps perdu. Ces points existent,
comme l’avait montré Pauline Newmann-Gordon, citée par l’auteur, mais il ne
faudrait pas les pousser trop loin, car la conception de la société et surtout
celle de l’amour sont nettement différentes chez les deux écrivains.
Rocambole. Le Rocambole, n° 34/35, printemps-été
2006 (Encrage ; 352 p.,
25 €).
Ce volumineux numéro est consacré pour l’essentiel à l’histoire du magazine L’Intrépide publié de 1910 à 1937. Les
1400 numéros ont été passés au crible par Jean-Louis Touchant qui en analyse
ici le contenu (sinon de tous, au moins de la majorité). Travail impressionnant
à la gloire de l’auteur fétiche de L’Intrépide,
José Moselli. Un sursaut nous saisit tout de même devant l’attachement à ces
stupidités manifesté par un contributeur qui se présente comme un
« survivant des générations-Moselli » – article pathétiquement mal
écrit : un peu de tenue intellectuelle, tout de même, messieurs du Rocambole ! Parmi les autres
études, un long hommage à Yves-Olivier Martin, mort en 2003, et qui a tant fait
pour la littérature populaire. Quelques comptes rendus bien utiles. Les numéros
en préparation annoncés dans l’éditorial du nouveau président, Daniel Compère,
promettent davantage, entre autres ceux consacrés aux « coupes
éditoriales » et à Erkmann-Chatrian.
Sand. Les Amis de
George Sand, n° 28, 2006 (12 rue George Sand, BP 83, 91123 Palaiseau ;
132 p., abonnement : 22 €). George Sand ne manque pas
d’amis et cela est heureux. Une femme qui déplut à Baudelaire, à Goncourt, à
Nietzsche, à Henri Guillemin, mais qu’aimèrent Flaubert, Balzac, Hugo, Dumas,
Proust, est assurément bonne, cela se sait de Nohan à Tusson, et au-delà.
Glanons ce qui nous a frappé dans ce numéro qui s’ouvre sur une lettre
retrouvée à Hydrogène (sobriquet d’Adolphe Duplomb, un ami berrichon). Nous
avons pris plaisir à suivre l’argumentation de Claude Moins qui s’applique,
illustrations à l’appui, à rétablir l’ordonnance probable du couple Sand-Chopin
sur le tableau inachevé de Delacroix dont furent extraits, au ciseau, puis
séparés pour longtemps un portrait de George Sand et la plus célèbre image de
Frédéric Chopin : un puzzle à deux éléments est facile, dira-t-on ;
vu la disparition du reste, pas tant que ça. Bernard Hamon rapporte les
relations de Sand avec Lamartine entre 1939 et 1843 (c’est la plus jeune qui
fait la leçon à l’aîné). Simone Balazard et Michèle Hecquet évoquent Sand en
Algérie (six jolies illustrations, deux de Fromentin, deux de Maurice Sand et
deux de Delacroix). Françoise Genevray parle de Sand en Russie, aujourd’hui que
ce pays n’est plus celui des Soviets. Martine Beaufils, créatrice de
l’association, évoque la personnalité fantasque d’Aurore Lauth-Sand,
petite-fille de la romancière. Dans l’édition récente sont pointés la
Correspondance Sand-Delacroix et une réédition du roman Flavie. En finale de ce numéro, une réclame annonce la parution des Écrits critiques de Sand, où l’on pourra
relire, enfin ! son remarquable Essai
sur le drame fantastique (Revue des
Deux Mondes du 1er décembre 1839 – une collection de cette Revue figurait dans la bibliothèque du chancelier Ducasse, père
d’Isidore). Les
abondantes citations des Dziady illustrant cette étude en trois volets (Goethe, Byron, Mickiewicz) sont, de
toute évidence – le style pré-maldororien de la traduction de ce morceau
théâtral le prouve – au départ de la prédilection de Lautréamont pour le Konrad
qui, frère fantastique du Manfred de Byron, rugit dans ces
pages : en mémoire de quoi, Ducasse les salua tous deux, le 12 mars 1870,
personnellement, d’un même coup de chapeau intellectuel. De cette Sand
méconnue, on a souvent attribué les mérites à son ami Gustave Planche.
N’importe : le simple détail ici pointé suffit à promouvoir ce texte, sa
signataire au firmament de l’Histoire littéraire. Dans l’article signalé de
Bernard Hamon, il fait un bref compte rendu de cet Essai. Détail intéressant, il signale qu’à l’adjectif fantastique, Sand eût préféré métaphysique.
Tangence. Tangence, hiver 2006, n° 80, Sociabilités
imaginées : représentations et enjeux sociaux (Presses de l’Université
du Québec, 152 p., 12 dollars canadiens). Intellectuels, écrivains et artistes
évoluent, on le sait suffisamment, dans l’espace public. Ils fréquentent les
cafés, dissertent dans les médias et les salons, confient cancans et coups de
cœur à la presse. Cette activité frénétique s’appelle la sociabilité. Elle est
étudiée depuis plus d’une décennie par l’histoire culturelle, dont elle forme
un des objets privilégiés. Mais elle est rarement analysée sous l’angle de la
perception qu’en ont les acteurs eux-mêmes. Comment les écrivains ont-ils
représenté les lieux où ils sont en représentation ? Comment ont-ils mis en
scène l’espace social de leur sociabilité spécifique. Telles sont les questions
qui nourrissent les substantielles contributions de ce numéro de la revue
québécoise Tangence. Dans « Le
cénacle à l’épreuve du roman », Anthony Glinoer et Vincent Laisney comparent
deux « portraits de cénacles », celui d’Illusions perdues (1839) et celui du Soleil des morts (1898) de Camille Mauclair. De l’un à l’autre, on
passe du « cénacle élitaire à l’élite cénaculaire », la camaraderie
littéraire encore joyeuse et pleine d’illusions de Balzac cédant le pas à un
salon décadent dont le seul avenir semble être le terrorisme anarchiste. Ces
deux formes d’organisation de la vie littéraire sont évidemment liées à des
effets de contexte mais aussi – et c’est en cela que l’article innove – aux
mises en texte différentes qu’elles suscitent. Marie-Eve Thérenthy aborde
quelques manifestations de la sociabilité des journalistes écrivains au milieu
du xixe siècle. En
racontant leurs souvenirs, ceux-ci ont largement contribué à inscrire leur vie
quotidienne dans le mythe de la Bohème. Le même genre d’anecdotes se retrouve
dans les échos et dans les « nouvelles à la main » de la petite
presse, source importante et peu exploitée des mœurs littéraires. Björn-Olaf
Dozo aborde les débats et les enjeux qui ont présidé à la création de
l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pendant
les deux premières décennies du xxe siècle. Il propose un « modèle discursif » original, où se croisent
les souhaits d’institutionnaliser plus ou moins fortement la littérature belge,
et le souhait de la rendre plus ou moins indépendante de la littérature
produite en France. Les interventions des écrivains dans le débat long et
souvent confus de l’époque peuvent ainsi être organisées en sous-ensembles
cohérents. Les positions qu’ils défendent ne semblent pas pouvoir être
corrélées avec la place que les auteurs occupent dans le champ local, mais
elles éclairent la singularité du discours de l’ARLLF dès sa création :
celle d’une institution locale forte qui serait totalement soumise aux règles
du champ français. On jugera sans doute à bon droit cette position paradoxale.
C’est peut-être ce qui lui a permis de se maintenir dans ce pays paradoxal
qu’est la Belgique. Dans « Rumeurs et anecdotes : imaginer la
mondanité dans la presse, vers 1900 », Guillaume Pinson évoque le salon de
Mme Aubernon, dont la légendaire sonnette, censée diriger les conversations,
est un bel exemple de « petit fait vrai » sans doute inventé de
toutes pièces. En se glissant dans l’intimité des salons mondains, la presse
noue alors une sorte de pacte avec son lectorat autant qu’avec les personnages
dont elle rapporte les faits et gestes : elle installe entre les uns et
les autres une médiatisation généralisée, qui concentre sur elle-même
l’essentiel de la valeur sociale. Avis aux « debordiens » : la
société du spectacle prendrait sa source dans La Vie parisienne ! Michel Lacroix étudie « Jean Paulhan
et le pouvoir dans les lettres » en montrant comment la force du mythe de
l’éminence grise est une des composantes du rôle de cet auteur. À l’instar du
célèbre « comité de lecture » de la maison Gallimard, la discrétion
et l’opacité de Paulhan sont devenues des manières de gérer le monde bruissant
de rumeurs et de désirs qu’est la vie littéraire. Selon la formule de Lacroix,
la force de Paulhan est ainsi d’être « l’homme qui fréquente des gens qui
ne se fréquentent pas », une sorte d’électron libre en de multiples
réseaux généralement étanches. Enfin, Chantal Savoie s’intéresse à « La
page féminine des grands quotidiens montréalais comme lieu de sociabilité
littéraire au tournant du xxe siècle ». Selon une perspective encore peu usitée en France, elle analyse
les références littéraires des chroniqueuses et du courrier des lecteurs et
lectrices de la presse populaire. Se révèle ainsi une « sociabilité au
féminin », faite de lectures, de conseils, et de pratiques d’écriture qui
contribue à expliquer le succès de certains auteurs, et les attentes
littéraires d’une part du public. Ces pages sont une sorte de « salon
littéraire » de l’âge médiatique. Renouvelant l’étude des médias
littéraires en les abordant sous l’angle de la sociabilité, cette livraison de Tangence devrait susciter l’intérêt des
sociologues de la littérature.
Valéry. Bulletin des études valéryennes, n° 100, Faut-il oublier Valéry ? (L’Harmattan, 2006, 298 p., 25,50 €). Il n’y a pas de vrai suspense, la réponse à la question jadis posée par Yves Bonnefoy ne fait aucun doute pour les rédacteurs : non, il ne faut pas oublier Valéry, et ce centième numéro ne sera pas le dernier (ce qu’un oui aurait imposé, espérons-nous). Ne faudrait-il en revanche oublier ce numéro? Il ressemble à un gâteau d’anniversaire trop riche et trop gros, à la fois anthologie (ce qu’ont dit Barthes, Blanchot, Gracq, Derrida etc.) et enquête (ce que pensent de Valéry écrivains et poètes d’aujourd’hui : Deguy, Benoît Peeters, Jude Stéfan, etc.). Il y en a donc pour tous les goûts, mais il n’est pas sûr que le bénéfice soit très grand pour les « études valéryennes ». Le plus intéressant est l’entretien avec Yves Bonnefoy qui revient sur sa condamnation du poète, près de cinquante ans après : sans se renier, il est aujourd’hui plus nuancé.
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Artaud.
Florence de Mèredieu, C’était Antonin
Artaud (Fayard, 2006, 1100 p., 35 €).
Nous venons d’en faire l’expérience : la lecture simultanée des Bienveillantes et de cette biographie
d’Artaud incite souvent à délaisser le premier livre, bavard et répétitif, pour
se plonger dans le second. Et c’est bien d’une plongée qu’il s’agit. Plus de
mille pages pour tâcher de restituer une vie et une œuvre qui prennent figure
de destin. Depuis vingt ou trente ans, les travaux sur Artaud (ne parlons pas
des thèses !) se sont assurément multipliés à l’infini. Certains peuvent
nous retenir, par les documents ou les analyses qu’ils contiennent. Mais
beaucoup d’autres semblent nous ramener du côté des Bienveillantes, profitant comme ils le font du
« prestige » du sujet même, modèle avec lequel certains ont parfois
la fantaisie de s’identifier, en toute subjectivité. Tout en s’employant à
faire la synthèse de la littérature existant sur Artaud, Florence de Mèredieu a
voulu, par ses recherches et ses réflexions, retracer une vie dont elle ne se
dissimule pas qu’elle nous échappera toujours, à cause de sa complexité même,
et aussi de son originalité radicale. Tel est un des grandes mérites du
livre : montrer cette complexité, sans plaquer sur la vie d’Artaud toutes
ces grilles que les uns et les autres lui ont allègrement appliquées – comme si
le Mômo n’avait pas, à Rodez, subi assez d’électrochocs ! L’auteur s’est
donc astreinte à noter les faits attestés, sans s’égarer dans les commentaires
ou les considérations critiques excessives (peut-être aurait-elle pu cependant
analyser davantage des œuvres comme Héliogabale et Les Cenci). Une biographie à
l’anglo-saxonne, alors ? Absolument pas, car l’auteur s’est bien gardée de
nous présenter la vie d’Artaud sous une forme littéraire lisse et continue. De
là, l’allure presque saccadée de ces petits chapitres qui égrènent une kyrielle
de faits ou de paroles, d’extraits de textes, fixant ainsi la trame désordonnée
des jours et des nuits d’Artaud. En outre, ce livre atteste, encore plus que de
vastes connaissances biographiques, une véritable imprégnation de la vie et de
l’œuvre, et qui ne date pas d’hier, comme le montre la liste des publications
de l’auteur. Certains se souviennent encore du choc que fut pour eux, en 1984,
son très remarquable album Portraits et
gris-gris, consacré aux dessins d’Artaud. Sont ainsi définies et montrées
les « logiques internes » de cette vie brisée, où bien des choses se
jouèrent dès l’enfance et l’adolescence : des lieux mythiques comme
Marseille et Smyrne (à la fin, ce sera le Tibet), de fréquents séjours en
maison de santé, etc. Puis la carrière d’acteur et l’entrée dans la vie
littéraire, le passage dans le Surréalisme, la fréquentation des docteurs
Toulouse et Allendy, l’accoutumance aux drogues. On voit aussi que, sa vie
durant, Artaud fut un comédien, à
tous les sens du mot. C’est donc à juste titre que Florence de Mèredieu
souligne que sa vie obéit à « une dramatisation constante », et peut
même écrire : « Artaud joue en permanence un rôle. » À propos du
théâtre, cette biographie montre qu’il fut plus important que le cinéma pour
Artaud, lequel ne sera pas insensible, notamment, au Grand-Guignol d’André de
Lorde. Bien d’autres points sont éclairés, comme les relations d’Artaud avec la
communauté sud-américaine de Paris ; son espèce de « rivalité »
avec Breton, qui durera jusqu’à la fin ; le travail de
« resocialisation » d’Artaud effectué par Ferdière à Rodez. À ce
sujet, on a souvent critiqué l’action de ce dernier ; mais que penser de
l’attitude de Lacan, qui, à Sainte-Anne, en 1938, portera sur le malade un
jugement d’une totale incompréhension ? On ne sait pas encore tout,
d’ailleurs, sur les séjours d’Artaud à l’asile, et l’auteur remarque que ses
dossiers médicaux à Sotteville et à Sainte-Anne existeraient encore, mais ne
sont pas « consultables »… Un autre point important, et qui court en
filigrane de toute la seconde moitié de la biographie, est le fait que le
soutien constant de Jean Paulhan fut, pour Artaud comme pour son œuvre,
absolument capital. On mentionnera également l’importance de certaines lectures
(Rollinat, Poe, Schwob, et peut-être Toulet). Au reste, les lectures d’Artaud
furent bien plus variées et plus vastes qu’on ne le croit parfois, et Florence
de Mèredieu remarque à ce sujet qu’il éprouvait un vif penchant pour les romans
d’aventures et de science-fiction. Certains épisodes sont particulièrement
traités en détail, comme le voyage au Mexique et celui en Irlande, au cours
duquel, en 1937, tout bascula. Même souci du détail pour les années d’asile,
qui sembleraient monotones, mais qui, note Florence de Mèredieu, sont la
période d’écriture la plus intense, la plus fournie, de la vie d’Artaud. La
même s’étonne par ailleurs que les 406 cahiers noircis durant les dernières
années (« un gigantesque bazar, un carnaval de formes ») n’aient pas
été suffisamment valorisés, et, chose bien plus étrange, ne soient encore
aujourd’hui que partiellement publiés. Or, ils se trouvent à la BnF : on
se demande un peu ce qu’attendent tous ceux qui font des thèses sur l’auteur de L’Arve et l’Aume ! L’un des
chapitres les plus curieux de la vie d’Artaud concerne ses rapports avec les
femmes, en qui il voyait tour à tour des sœurs élues et des créatures
diabolisées. Dans son existence, les femmes furent assez nombreuses :
Alexandra Pecker, Génica Athanasiou, Janine Kahn, Sonia Mossé, Anaïs Nin, Anie
Besnard, Cécile Schramme (qu’il voudra épouser), Jacqueline Lamba, Colette
Thomas, Marthe Robert, Paule Thévenin, d’autres encore. Mais de telles
relations furent toujours marquées pour lui par son horreur constante pour la
sexualité, horreur qui tire très probablement son origine, observe l’auteur,
d’un traumatisme de jeunesse vécu en 1915 et sur lequel on ne sait pas
grand’chose. Il est vrai que les obsessions d’Artaud à partir de 1935 sont
légion et redoublent d’intensité avec le temps. Il se crut de plus en plus en
butte à des persécutions et des envoûtements, de la part d’Initiés qui, des
quatre coins du monde, s’acharnaient sur lui. Il y eut également une crise
religieuse à Rodez, puis anti-religieuse, des hantises scatologiques, et bien d’autres
fantasmes : de tout cela témoignent amplement ses lettres de Rodez.
Précisément, si l’auteur cite nombre de lettres d’Artaud, peut-être eût-il été
opportun d’en donner au moins une ou deux intégralement. Une lettre,
croyons-nous, doit, pour être comprise, être lue d’un bout à l’autre. On aurait
ainsi mieux perçu l’originalité irréductible de la plupart des lettres
d’Artaud, qui sont de véritables messages, aux intentions d’ailleurs variables,
oscillant de la menace et de la sommation à la prière. Mais c’est bien là la
seule remarque qu’on pourrait sans doute faire à ce travail considérable,
tellement suggestif par-delà son énorme documentation. Nous n’y avons trouvé
que deux bévues : « catarrhe » pour « cathare » (mais
Artaud orthographiait ainsi, c’est vrai), et « Jules Laforgue » au
lieu de « Dr René Laforgue ». On ne s’étonnera pas, enfin, qu’un tel
livre n’ait obtenu qu’un nombre infiniment réduit d’échos et de comptes rendus
dans la presse. Artaud semble une chasse gardée pour certains ; d’autres
ne jurent que par des gourous ou par
des théories abstraites. Mais cette biographie si pénétrante, si détaillée et
si nuancée fera son chemin, on peut en être assuré, et deviendra, non pas une
biographie parmi d’autres, mais un indispensable ouvrage de référence. Pour le
reste, il est dommage que le Mômo ne soit plus là, pour tympaniser, en tapant
sur son billot, quelque âpre et bien méritée Xylophonie contre la grande critique et son petit public.
Impostures.
Philippe Di Folco, Les Grandes Impostures
littéraires (Écriture, 2006, 355 p., 21 €).
La présence de l’adjectif « grande » dans le titre du livre de
Philippe Di Folco nous faisait craindre une accumulation d’anecdotes resucées
destinées aux innocents et aux béats ; nous ne fûmes pas déçu. Philippe Di
Folco a soigneusement découpé des articles de presse, établi un joli système de
fiches, recopié des paragraphes de bouquins concernant son sujet et, la fatigue
venant, a mis tout ça bout à bout avec, signalons-le, le soin d’user d’un
classement alphabétique. C’est pratique, l’alphabétique. Philippe Di Folco a
donc pondu un livre. Si cela conserve encore en sens dans le monde éditorial,
en termes d’histoire littéraire, l’effort – un « grand » mot – fut
tout à fait inutile. Faute de pouvoir détailler chacun des défauts manifestes
du volume, voici l’ébauche de l’analyse générale d’un livre bien vain que le
seul feuilletage de l’Encyclopédie des
farces et attrapes d’Arnaud et Caradec remplace aisément : 1) Manque
de cohérence du propos général : sitôt lue une indigente introduction et
avant de découvrir un ridicule et pâteux « Petit Guide à l’usage des
futurs imposteurs », le corps de l’ouvrage additionne des notices sans
avoir jamais cherché à expliciter les ressorts et grandes lignes du sujet, de
même qu’aucune distinction n’est établie entre supercherie et manipulation,
potacherie et usage de faux, création d’auteur imaginaire et usage de
pseudonyme, intention plaisante ou escroquerie, toutes questions cardinales
lorsqu’on approche le sujet de la supercherie et de l’imposture ; 2)
Confusionnisme : Di Folco en arrive donc à mettre au même niveau Traven et
Torma, Vrain-Lucas et les journalistes marrons James Frey ou Michael Finkel,
les écrits de Nicolas Chorier et les écrits de Sullivan-Vian, un exercice de
style très banal d’Arno Bertina et le destin d’un malheureux manuscrit posthume
de Jules Verne – no comment ; 3)
Déséquilibre : Des cas anglo-saxons sans grande originalité prennent une
place indue ; 4) Sources mal digérées : les notices concernant
l’affaire Molière-Corneille (traitée avec parti-pris), La Chasse spirituelle (dont l’histoire est pourtant plus que
notoire) ou encore Les Protocoles des
sages de Sion (le nom Umberto Eco occultant celui de Pierre-André Taguieff)
réclament plusieurs corrections, parmi d’autres, etc. ; 5) Défaut de
sources et sources ineptes : on ne peut pas décemment citer les
considérations vaseuses d’un Jean-Yves Jouannais parmi les références et
oublier Dewaelhem, « Les Mystifications à travers les âges » (Pensée et action, n° 10, avril-juin
1959), ou bien encore l’article « Mystifications »
de Problèmes (Revue de l’association générale des étudiants en médecine de Paris,
n° 19, janvier-février 1955). Aublet de Maubuy aurait été lui aussi d’une
grande utilité ; 6) Connaissances confuses : Poulaille est-il
vraiment un « écrivain anarchiste » ? Birault n’était-il pas
aussi l’imprimeur d’Apollinaire ? Les longues pages de bibliographie ont
probablement été dactylographiées pour la forme car tous les titres de base sur
ces questions n’ont à l’évidence pas été lus. 7) Lacunes (la liste est
trop longue pour être reprise ici, donnons les premiers cas qui nous viennent à
l’esprit) : les multirécidivistes Fernando Pessoa, Pierre Bettencourt,
Paul Masson et Jacques Yonnet, les faux Walter Scott, Camille Chabert, l’âne
Boronali, Ernestine Chasseboeuf, Daniel Defoe et Jonathan Swift, Pierre Rainey,
Eugène Vivier, Pierre Herbart, Théodore Fraenkel, Patrick Reumaux, Auguste
Romieu, La Roumat et son faux Montaigne, Jules Romains, Staline, la nouvelle
traduction d’Ulysse de Joyce, Fernand
Fleuret, Philippe Sollers, Malraux, etc. Le constat est un peu accablant. Au
lecteur, Philippe Di Folco sert ce genre de propos : « À quoi sert
une imposture ? À quoi sert-il de lire des “bêtises” et autres
idioties » ? « Je crois que tromper son monde, écrire des faux,
se cacher derrière un anonymat ou un pseudonyme (“un nom qui ment”), avant
d’être un travail de création, c’est simultanément mettre les autres face à
leurs vanités et un peu chercher à se fuir soi-même […] » Apôtre des idées
reçues, Di Folco en rajoute encore et conclut sur le zinc du Café du Commerce : « Il faut,
en effet, être fou, pour se cacher derrière des ombres et des masques quand
tout concourt – notamment au travers du journal du matin (sic), avec ses faits
divers, ses scandales financiers, ses crimes sordides, ses guerres, sa
pollution, ses déchets – au dévoilement, à la chasse aux fantômes, à
l’incarnation. » On comprend que Philippe Di Folco n’était assurément pas
équipé pour le travail qu’il a prétendu mener. Dans le cas contraire, il se
serait aperçu qu’il n’avait pas saisi les mobiles et ressorts des fantaisistes,
ceux des faussaires, des mystificateurs, des escrocs et des mauvais sujets, la
variété de leurs positions et de leurs objectifs, les différences de leurs
méthodes, leurs malices à rebonds. Pour autant,
soyons un peu chrétiens et conseillons à notre auteur, qui n’appréciera sans
doute pas, d’éviter la réimpression à son agglomérat. Il aura rempli son office
en occupant un peu d’espace plane de librairie pour le compte de son éditeur,
comme il se doit. S’il a quelque temps libre, conseillons-lui de s’imprégner
d’un maître-ouvrage, Le Livre fait par
force ou le mystificateur mystifié et corrigé (à Mystificatopolis, chez
Momus à la marotte). À cette éminente source, Philippe Di Folco concevra qu’il
s’est lui-même mystifié en prenant pour modèle Pierre Bellemare, le
« grand » historien.
Maurras.
Stéphane Giocanti, Charles Maurras. Le
chaos et l’ordre (Flammarion, 2006, 575 p.,
27 €).
Qu’on le veuille ou non (et pourquoi ne le voudrait-on pas ?), Maurras,
son œuvre et son action ont marqué en profondeur le xxe siècle. Faut-il donc rappeler qu’en 1923
Malraux préfacera, et sans réticences, sa Mademoiselle
Monk ? De là que cette volumineuse biographie est bienvenue, tant elle
parvient à faire la synthèse détaillée de la vie de l’auteur d’Anthinéa, en étudiant avec la même
précision son œuvre et sa pensée, et en montrant toute l’importance que l’une
et l’autre ont tenue de 1890 à 1950. De ce triple point de vue, il s’agit d’un
livre remarquable, qui frappe à la fois par sa documentation, sa précision et
son ampleur de vues. D’un livre nécessaire, également, car il restitue et
permet de comprendre en profondeur non pas un, mais plusieurs pans essentiels
de l’histoire politique, intellectuelle et littéraire du xxe siècle. Enfant du Midi,
le jeune Maurras fut tout naturellement conduit vers le Félibrisme, ne
serait-ce qu’en protestation contre la centralisation républicaine. À cela
s’ajouteront plus tard l’influence de Renan et celle de Fustel de Coulanges.
Stéphane Giocanti souligne, non sans pertinence, que Maurras fut toujours un
admirateur de la monarchie anglaise, et un adversaire déclaré, un ennemi
irréductible de l’Allemagne : dès 1933, il dénoncera vigoureusement les menées
d’Hitler. En 1919, lors du Traité de Versailles, et tout en préconisant à
l’égard de l’Allemagne une partition qui serait un retour au traité de
Westphalie, il était resté assez lucide pour recommander la conservation de
l’empire austro-hongrois, indispensable rempart contre les nationalismes :
preuve qu’il comprenait mieux que d’autres la vraie nature de l’Europe. Mais la
période de Vichy lui fut fatale. Très âgé, déclinant, coupé du monde extérieur,
et surtout très mal informé, voyant par ailleurs ses articles soumis à la
censure, il se figea dans sa fidélité à Pétain, son hostilité à la France Libre
et ses vitupérations contre la Résistance, sans cesser cependant de considérer
l’Allemagne comme « l’ennemi numéro un ». Lui propose-t-on d’annoncer
dans L’Action française une
exposition antisoviétique, qu’il réplique : « Ce ne sont pas les
Russes qui occupent la France. Si vous organisez une exposition antiallemande,
je ne manquerais pas d’en rendre compte. » Il n’en reste pas moins que
certains de ses articles d’alors sont « un délire verbal qui encourage des
sanctions » contre ses bêtes noires. Aussi son procès, en 1945, sera-t-il
évidemment un procès politique, car on ne saurait dire que Maurras se soit
rendu coupable d’« intelligence avec l’ennemi », ni qu’il ait été
partisan de la collaboration, ce qui fut pourtant les principaux chefs
d’accusation brandis contre lui. En revanche, son antisémitisme, son
anticommunisme et son antiparlementarisme le désignaient à la vindicte des
vainqueurs. Au milieu du xxe siècle, il apparaissait surtout comme un contemporain de l’Affaire Dreyfus et
du Barrès de Leurs Figures, égaré
dans un monde nouveau, dont il ne comprenait plus les enjeux réels. Mais, par
un curieux renversement, on fit de lui l’inspirateur même du régime de Vichy et
le responsable de ses excès et horreurs, alors que, note Stéphane Giocanti,
« Doriot et Déat en étaient pourtant les acteurs principaux au sommet de
l’État ». Mais c’est là, répétons-le, la période la plus affligeante de la
vie du journaliste-écrivain et où il lui arriva souvent de dérailler. Il
convient toutefois d’ajouter que, fait extrêmement rare et digne d’être
remarqué, Maurras ne profita jamais de son énorme influence, de la force de son
journal et de l’Action Française, pour exercer lui-même un pouvoir quelconque.
C’est là tout à son honneur, car, à sa place, combien de politiciens et surtout
d’écrivains en eussent fait autant ? Il suffit de voir le comportement de
certains de nos contemporains lorsqu’ils disposent d’une tribune, d’un micro ou
d’une caméra de télévision. Quant à la religion, c’est un fait que Maurras,
plutôt agnostique (ce qui le séparait de Barrès, de Bourget et de Mistral),
considérait l’esprit chrétien comme une source de décadence de la France. À
l’égal de certains de ses contemporains (Rebell, Louÿs, Tailhade, Gourmont), il
voyait dans le protestantisme – alors si puissant en France – une force
néfaste. Nulle contradiction, donc, entre cette conviction antichrétienne et le
monarchisme même de Maurras. Comme l’avait fort bien remarqué Gourmont,
« monarchiste et athée, cela va merveilleusement ensemble… Il y a de la
naïveté à penser qu’un incrédule doive être républicain : on se demande
pourquoi ? » Et le fameux « politique d’abord » de Maurras
signifiait surtout : séparer la morale et la politique (que dirait-il
aujourd’hui, n’est-ce pas ?). De là que l’Action Française n’hésitera pas,
comme l’observe l’auteur, à soutenir un certain catholicisme réactionnaire,
« comme un recours face à l’anticléricalisme de la République ». Mais
le Vatican ne s’y trompera pas, qui, en 1926, condamnera L’Action française et certains livres de Maurras. À ce sujet, on ne
peut que remarquer, avec Stéphane Giocanti : « Étrangement, les
auteurs de la Loi de séparation de l’Église et de l’État ne seraient pas aussi
durement frappés, ni même les communistes et les nazis, comme si la proximité
avec Rome fût aggravante. » Autre indication intéressante contenue dans ce
livre : « Edgar Poe, le maître américain de Maurras ». Nul
doute, en effet, que, tout comme Baudelaire, l’enfant de Martigues ait puisé
certains arguments politiques chez l’auteur du Colloque de Monos et Una. On trouvera par ailleurs dans cette
biographie des remarques sur l’empreinte maurassienne, assez profonde, reçue
par un T.S. Eliot. Mieux encore, au détour d’une page, nous tombons sur Jacques
Lacan, qui rencontra Maurras et semble n’avoir pas été insensible à certains
aspects de sa pensée… On croise bien d’autres figures dans ce livre : De
Gaulle évidemment, mais aussi Bernanos et Maritain, qui rompront chacun avec
Maurras, son disciple Pierre Boutang, etc. On ne saurait oublier le Maurras
écrivain. Ses grands débuts furent ses années de critique à la Gazette de France et à la Revue encyclopédique, où il multiplia
les articles. Sans abandonner ses partis pris, voire ses préjugés, il restait
assez libre et perspicace pour saluer les débuts de Proust et de Valéry, faire
l’éloge des poèmes saphiques de Renée Vivien, ou écrire : « Nous
lirons Verlaine qui est soûlard comme quatre Polonais mais génial comme
quarante académiciens. » Puis il y eut son œuvre politique proprement
dite, qui, note l’auteur, se développa essentiellement de 1897 à 1924, et se
doublait d’une œuvre littéraire, où la poésie jouait un rôle important.
Aujourd’hui, la poésie de Maurras semble bien oubliée, ce qui ne veut pas dire
pour autant qu’elle soit absolument négligeable. Certaines strophes citées dans
ce livre font penser à Valéry. Justement, avec son « pays » Valéry,
Maurras eut en commun, nous apprend cette biographie, une vie amoureuse à la
fois extrêmement ardente et multiple. Diverses aristocrates, notamment, et
même, apprend-on, « la bouillonnante Mme Paul Souday » ! Voilà
qui nous fait saisir un Maurras intime, bien éloigné du doctrinaire de l’Action
française. Un minuscule détail d’histoire littéraire, pour finir :
« Mme Bulteau, la maîtresse de Toulet ». Fut-elle vraiment sa
maîtresse ? Cette dame autoritaire, il est vrai si encline à goûter et
même susciter les confidences masculines, semble avoir réservé ses hommages aux
dames, et plus particulièrement à la comtesse Isabelle de La Baume-Pluvinel.
Peut-être eût-elle apprécié cette phrase de Maurras citée par Stéphane
Giocanti : « Le plus étonnant dans la vie, ce n’est pas le désordre,
c’est l’ordre ! »
Notes de lecture
Alain-Fournier (1). Robert
Baudry, Le Grand Meaulnes : un roman
initiatique (Nizet, 2006, 140 p., 19 €). Le Grand Meaulnes, contrairement à ce
que tout le monde croit, n’est ni le « conte bleu » voulu par Lanson,
ni un roman réaliste du pays solognot. D’ailleurs, en utilisant une
« méthode novatrice » qui consiste à appliquer ce qu’on appelle une
grille de lecture, on parvient à démontrer que la première partie de l’œuvre
d’Alain-Fournier reproduit la structure des récits initiatiques dont le modèle
est fourni par La Queste del Saint Graal, Le Roman de Perceval ou Le Roi pécheur (sic). Chose curieuse,
en comparant Le Grand Meaulnes à
d’autres récits du même genre, on découvre qu’il en reproduit certains éléments
qu’on pourra appeler des motifs et qu’à ce titre, il s’inscrit dans une
tradition littéraire très ancienne. Le plus étonnant, c’est qu’Alain-Fournier
n’a sans doute pas eu conscience de la haute valeur symbolique de tout ce qu’il
écrivait. Si cela avait été le cas, il aurait sans doute fait l’économie des
deux dernières parties de son livre auxquelles la grille susdite ne peut plus
s’appliquer. Pour cette raison, on peut même se prendre à regretter qu’il ne
l’ait pas fait.
Alain-Fournier (2). Isabelle
Papieau, Art et société dans l’œuvre d’Alain-Fournier (L’Harmattan, 2006, 164 p., 15 €).
Suivant un récent sondage, le roman le plus détesté des lycéens français en
2006 est Madame Bovary. Curieux,
non ? Tout s’éclaire quand on apprend que c’est justement celui dont la
lecture leur fut ordonnée. Il importe donc de soustraire au plus vite Flaubert
à ce lynchage. Quelle victime prescrire à la place ? L’alternative Grand Meaulnes est envisageable, car 1°
ce roman est sensiblement plus bref ; 2° il est plus moderne ; 3° il
est déjà des plus répandus ; 4° son héros a l’âge d’un étudiant. On peut
obtenir ainsi ce progrès artistique et social : détourner vers un livre
mineur surfait le courroux maladroitement orienté vers un classique de qualité.
L’Harmattan et Isabelle Papieau semblent avoir résolu d’œuvrer en ce
sens en proposant aux professeurs une étude très ennuyeuse, imprimée sur
papier recyclé en un uniforme caractère gras qui, d’emblée, décourage.
Alain-Fournier s’en trouve matériellement ravalé au niveau des terres grasses.
Alain-Fournier (3). Frédéric
Adam, Alain-Fournier et ses compagnons
d’arme : une archéologie de la Grande Guerre (Serpenoise, 2006, 219
p., 20 €). En 1924, Jacques Rivière,
beau-frère du romancier du Grand Meaulnes,
publiait le témoignage d’un survivant du 288e R.I. qu’il avait
rencontré juste après la Guerre : ce dernier affirmait que le lieutenant
Henri-Alban Fournier était tombé, un jour de septembre 1914, frappé au front
par une balle. Mais d’autres hommes du régiment de Fournier rapportèrent
l’avoir vu gravement blessé à la poitrine, se mettant à l’abri derrière un
arbre. En 1991, l’exhumation et l’identification des restes d’une vingtaine de
soldats enterrés à la va-vite dans une fosse commune révéla que la seconde
version était la bonne. Fournier avait bien reçu une balle dans la poitrine.
Telle est une des conclusions de cette fascinante enquête archéologique. Elle
est exposée avec l’acuité qu’exige cette science, et son auteur a su conduire
son exposé sans le charger du pathos qui englue souvent le mythe
d’Alain-Fournier. Irréprochable.
Alpes. Claire-Eliane Engel, Charles
Vallot, Les Écrivains à la montagne.
« Ces monts sublimes… » Anthologie de la littérature alpestre
(1803-1895) (PyréMonde, 2006, 241 p., 27 €).
Simple réédition d’une anthologie publiée en 1936 chez Delagrave par deux
historiens des lettres qui avaient su réunir avec goût des témoignages
d’écrivains, de scientifiques et de « sportifs », de Byron à Lord
Conway of Allington. Pour la bonne bouche, un résumé de l’action du livre
d’Adolphe Pictet précédant sa citation qui ne manque décidément pas
d’allure : « George Sand s’empare et joue de l’instrument du petit
Savoyard »… Il est vrai que la froidure extrême impose des remèdes
sévères. Signalons tant que nous y sommes qu’avait également paru « Ces monts affreux » (1650-1810) par les deux mêmes, à la même enseigne, deux ans plus tôt (1834). Disons le
tout de go, l’actuel volume n’apporte rien de nouveau. Par ailleurs, la
maquette n’est pas très lisible, la table des matières tout à fait indigente.
Le livre n’étant qu’une médiocre réédition (sans les illustrations de Samivel),
on peut juger son prix de vente excessif. Il faudrait voir à ne pas prendre les
lecteurs pour des enfants de dahu.
Apollinaire (1).
Guillaume Apollinaire, Si je mourais
là-bas. Poèmes de la Grande Guerre (Complexe, 2006, 112 p., s.p.m.).
Édition de dix-neuf textes d’Apollinaire écrits au front. L’histoire de la
passion de Guillaume pour Lou – alias Louise de Coligny-Châtillon – est contée
en fin de volume par Nathalie Skowronek. Avant-propos de Jean Rouaud et
illustrations (une quarantaine, étonnantes) d’Olivier Charpentier sur ces
poèmes d’un éconduit.
Apollinaire (2). L’Écriture en guerre de Guillaume
Apollinaire, édition établie par Claude Debon (Calliopées, 2006, 238 p.,
s.p.m.). Claude Debon avait consacré sa thèse (dont malheureusement seule une
partie a été publiée : Guillaume
Apollinaire après Alcools – I : Calligrammes le poète et la guerre, Minard, 1981) à
la question. C’est dire si elle connaît le sujet. Elle publie dans le présent
volume les Actes du xixe colloque international de Stavelot qui s’est tenu sous sa direction du 1er au 3 septembre 2005. La première section est placée sous le signe du temps
béni du vaguemestre (« Les Saisons », Calligrammes). Trois recueils de correspondance d’Apollinaire sont
examinés : la nouvelle édition des Lettres
à Madeleine procurée par Laurence Campa (Peter Read), les Lettres à sa marraine (Patrice
Lefebvre), les Lettres à Lou (Catherine
Moore). Rien de bien décisif dans tout cela : autant lire les lettres
d’Apollinaire directement. La seconde section regroupe quatre études. Serena
Rampazzo s’intéresse à l’influence de différents écrits consacrés à l’épopée
arctique et antarctique sur Couleur du
temps. Daniel Delbreil évoque divers aspects de la représentation de la
guerre dans les récits fictionnels d’Apollinaire. Gérald Purnelle passe en
revue les motifs concrets du front dans la poésie d’Apollinaire : l’obus,
le canon, la tranchée, etc., et Samir Marzouki le bestiaire de la guerre dans Lettres à Lou. La troisième section
propose des études plus ciblées sur les textes d’Apollinaire. Mario Richter
consacre toute sa contribution à une analyse minutieuse de « La nuit
d’avril 1915 », dernier poème de Case
d’armons dans Calligrammes.
Pénélope Sacks-Galey offre une lecture contrastive de deux poèmes de Calligrammes : Lettre-Océan et 1915.
Anna Saint-Leger Lucas centre son attention sur le phénomène de
« gourmandise lexicale » d’Apollinaire déjà évoqué par Michel
Décaudin et la façon dont le poète s’approprie le vocabulaire spécialisé de
l’artillerie ou plus généralement de la guerre. On trouvera dans la
contribution de Bernard Magné une approche résolument différente de la majorité
des textes ici réunis en ce qu’il aborde les Calligrammes moins comme une écriture de la guerre que comme une
écriture en guerre : comprendre en conflit textuel. La dernière section
élargit le champ d’investigation à l’espace européen : Daniel Meyer
fournit ainsi d’intéressants renseignements sur les calligrammes de différents
auteurs catalans sans proposer malheureusement l’ombre d’une analyse. Isabelle
Krzywkowski signe un travail de qualité sur « la poésie expérimentale à
l’épreuve de la guerre », travail qui met en perspective la production
apollinarienne par rapport au futurisme et à l’expressionnisme. Retour aux
correspondances avec Lou et Madeleine mises en parallèle avec le journal tenu
par Marinetti pour Barbara Meazzi qui s’intéresse à l’image de la femme qui se
dégage de ces écrits. Un article enfin, comme toujours très documenté,
d’Étienne-Alain Hubert traite des rapports, souvent conflictuels, d’Apollinaire
et de l’avant-garde pendant la guerre. L’Écriture
en guerre de Guillaume Apollinaire présente les qualités et les défauts
communs à toute publication collective : diversité des centres d’intérêt,
disparité des niveaux d’analyse (quand analyse il y a). Le lecteur, selon ses
propres préoccupations et son degré d’information personnelle, trouvera ou non
du grain à moudre dans un ensemble fédéré par une problématique générale dont
l’intérêt est indiscutable.
Apollinaire (3). Guillaume Apollinaire, Lettres à Madeleine, édition revue et augmentée par Laurence Campa
(Folio, 2006, 520 p., s.p.m.). Cette édition avait été signalée en son
temps dans Histoires littéraires n°
23, p. 178-179. Elle vient de faire l’objet d’une reprise au format de poche,
avec, en couverture, une reproduction de Gino Severini particulièrement bien
choisie, ce qui met ce volume de correspondance – toujours sans index ! –
à la portée de toutes les bourses. On s’en réjouira, tout en constatant que,
décidément, le « mal-aimé » ne l’est plus guère.
Artaud.
Antonin Artaud, Cahier d’Ivry, janvier
1948. fac-similé (Gallimard, 2006, deux volumes, 44 et 48 p., 39 €).
Édition diplomatique et fac-similé spectaculairement réussi d’un des
innombrables cahiers d’écolier (conservés à la Bibliothèque nationale) sur
lesquels griffonna Antonin à partir de 1945. Celui-ci, indique Évelyne
Grossman, date de janvier 1948. L’encre verte y alterne avec la mine graphite.
Extrait : « Il y a dans le mal / quelque chose de bon / qu’il ne faut
pas avoir peur de prendre / ce quelque chose est le repos éternel. » Une
bonne partie de ces cahiers demeure encore inédite. Des grattures d’infini en
attente, dont les démons d’Artaud furent les greffiers.
Balzac (1).
Balzac, Nouvelles et contes II, 1832-1850,
édition établie, présentée et annotée par Isabelle Tournier (Quarto Gallimard, 2006, 1866 p., 28 €).
En France, on n’a pas de Shakespeare, mais on a Balzac. Du point de vue de
l’industrie éditoriale et académique, c’est presque la même chose. Nous
disposons d’une pléthore de spécialistes remarquables et dévoués qui alimentent
sans discontinuer un marché toujours demandeur de formats nouveaux, agrémentés
de commentaires toujours plus érudits et constamment modernisés, grâce au
travail d’équipes parfaitement rodées. L’originalité de l’édition Quarto des
nouvelles et contes de Balzac n’en est que plus frappante. D’abord parce que ce
que nous découvrons, c’est un Balzac des formes brèves, avant ou à côté de
l’immense entreprise devenue la Comédie
humaine que tout le monde connaît, un fabricateur de fictions (un
« contier », comme il le dit) replongé dans le chaudron
journalistique de son temps, luttant pour s’assurer une place au soleil de la
notoriété périssable. Originale aussi est la manière dont l’éditrice de cette
série de contes et nouvelles, Isabelle Tournier, présente et commente les
textes qu’elle a rassemblés – rassemblement qui n’allait pas de soi : à
partir de quel point un texte court devient-il long, un conte une nouvelle, une
nouvelle un roman ? Et comment en parler dans une collection plutôt grand
public que l’énormité du volume (près de 1900 pages) pourrait décourager ?
Comment, de surcroît, faire entendre sa voix au milieu du chœur des balzaciens
établis ? Pour répondre à tous ces défis, Isabelle Tournier a fait le
choix d’un ton très personnel, plein de fraîcheur, sans pédantisme, ainsi que d’une
langue qui parle volontiers avec l’accent et les mots d’aujourd’hui. Tout cela
sans rien sacrifier des acquis de la recherche balzacienne de ces dernières
décennies, en particulier celle qui a permis de préciser la chronologie de la
création, directement liée à une histoire de la presse et de l’imprimé
(laquelle apparaît décidément de plus en plus comme la grande conquête de
l’historiographie littéraire renaissante depuis l’épuisement du
structuralisme). Ce second volume couvre la période qui va de 1832 à 1850, une
large décennie qui voit s’épanouir le génie de Balzac en même temps que ses
ambitions se transforment et s’affirment. C’est ce qui justifie le choix de
répartir les textes entre trois sections répondant chacune à des dominantes
différentes : la première accompagne tout ce qui relève des Études, la seconde dirige l’attention
sur une « nouvelle jeunesse » (1839-1841) et la troisième
naturellement, renvoie à la Comédie
humaine elle-même, mais sans téléologie. Mis à part les textes que les
lecteurs connaissent souvent déjà bien comme La Grenadière, Une fausse
maîtresse, Honorine et beaucoup
d’autres, il semble que la principale découverte à faire dans ce volume est
celle des Contes drolatiques, dont on
comprend mieux, ainsi remis en contexte, pourquoi Balzac a pu tant s’y
attacher : c’est qu’ils sont en effet attachants, d’une vigoureuse
gauloiserie, d’une constante bonne humeur et d’une formidable créativité
langagière qui est bien loin de se réduire à un pastiche faussement archaïsant.
Ajoutons que le volume ne se contente pas de proposer les textes : les
trois cent dernières pages, ouvertes par une postface de Dai Sijie, offrent des
outils remarquables, entre autres grâce à une iconographie souvent originale et
correctement reproduite, compte tenu du format de cette édition. Les curieux de
détails biographiques trouveront tout ce qu’ils souhaitent dans la section
« vie et œuvre » qui couvre dans ce volume la période 1833-1850,
donnant en marge toutes les références souhaitables aux sources utilisées, en
particulier la correspondance (mais pas celle de la Pléiade), en y ajoutant
citations et commentaires. Les spécialistes apprécieront la section qui offre,
titre par titre, une très précise « histoire des textes » qui
condense tout l’acquis récent. Un choix bibliographique permettra aux autres
d’aller plus loin et d’explorer sur pièces, solidement accompagnés, le
va-et-vient vertigineux auquel Balzac soumet ses créations toujours évolutives.
En bref, cette édition pourrait servir de modèle à tous ceux qui souhaitent
mettre à la portée d’un vaste public des œuvres dont il est possible de montrer
concrètement la valeur au lecteur d’aujourd’hui, avec savoir et enthousiasme
mais également avec un air de jeunesse et une touche d’impertinence :
voilà de bien meilleures armes pour lutter contre l’inculture des jeunes
générations que la déploration répétitive des Classiques prétendument oubliés.
Balzac a dû se battre contre les momies de son temps. Contre celles du nôtre,
il reste un allié inentamable.
Balzac (2).
Judith Lyon-Caen, La Lecture et la
vie : les usages du roman au temps de Balzac (Tallandier, 2006, 383
p., 21 €).
Disons, à notre tour, tout le bien qu’il faut penser de cet essai, original et
plein d’un charme attachant. Livre original avant tout parce qu’il donne la
parole à ceux qui ne l’ont jamais : les lecteurs ou plutôt, en
l’occurrence, les lectrices. Plein de charme souvent pathétique, précisément à
cause de ces voix inattendues qui nous parlent sur un ton qui n’a rien à voir
avec l’ordinaire critique littéraire. Mais cet ouvrage ne se réduit pas à une
version savante du courrier du cœur : avant d’être un livre, ce fut une
thèse et sa structure le rappelle, avec un sous-titre un peu trompeur puisqu’il
y est bien plus question de Sue que de Balzac. Un premier chapitre présente un
utile tour d’horizon de la situation du roman dans les années 1830 à 1840, en insistant
particulièrement sur les débats des années 1840 sur la dangerosité du genre. Un
second chapitre reprend la question de la lettre à l’écrivain, de Rousseau à
Balzac, suivi d’un chapitre un peu plus théorique sur « vérité romanesque
et réalité sociale », confrontant les réactions des lecteurs aux
conceptions préformées de la critique. Les deux derniers chapitres sont ceux
qui nous laissent entendre de façon plus directe ce que les lecteurs et les
lectrices révèlent d’eux-mêmes dans les lettres adressées à Eugène Sue,
permettant à Judith Lyon-Caen de traiter plus précisément d’une « écriture
de la souffrance sociale », des « frustrations et
déclassements », de l’espoir de « sortir de l’obscurité ». Elle
peut ainsi écrire dans sa conclusion que ces « usages du roman »
(l’expression dit bien ce qui est visé dans cette étude) « suggèrent une
société traversée par de profondes aspirations à la transparence et à la
représentation démocratique ». Ce dont elle nous donne à juger à travers
un choix de lettres inédites qui complètent notre connaissance d’un dossier
qu’avaient déjà rendu disponible Jean-Pierre Galvan, éditeur du courrier des Mystères de Paris, tout comme Roger
Pierrot et Marcel Bouteron pour la correspondance de Balzac. Alain Corbin,
directeur de cette thèse, lui fournit une préface qui s’ouvre par une
déclaration un peu surprenante : « La première moitié du xixe siècle a sombré dans
l’oubli », mais c’est pour préciser ensuite que, de cette période, ne
surnage que le roman, ce qui donne à ce dernier, ainsi qu’aux auteurs, un
statut tout à fait particulier grâce à l’immense désir de lecture et de
compréhension de la société auquel la fiction répond donc à sa façon. Une
réponse qui modèle en retour très largement les représentations de la réalité
chez les lecteurs, ce qui n’a pas échappé à ceux qui s’emparèrent du pouvoir
politique après l’échec de 1848. Judith Lyon-Caen peut ainsi écrire :
« Les autorités du Second Empire tirèrent les leçons de cette histoire […]
et mirent en place une surveillance sévère du contenu des textes littéraires,
encadrèrent leur diffusion et favorisèrent le développement d’une littérature
de divertissements destinée au lectorat jeune, féminin et populaire. »
L’histoire qui commençait alors est celle « de la méfiance à l’égard de la
culture de masse » – une histoire qui se poursuit, certes moins palpitante
que les romans feuilletons de la haute époque.
Balzac (3).
Balzac, Correspondance, tome I (mai
1809-1835), édition établie par Roger Pierrot et Hervé Yon (Gallimard,
Pléiade, 2006, 1604 p., 69 €). Les admirateurs
de Balzac vont devoir rajouter des étagères à leur bibliothèque, déjà
débordante avec l’ancienne Pléiade de la Comédie
humaine, la nouvelle, les œuvres diverses, l’édition Garnier de la
correspondance, sans parler de L’Année
balzacienne et du Courrier balzacien,
avec leur apport constant de nouvelles pièces. Il est vrai que cette nouvelle
édition ne fera, une fois terminée, que trois volumes, contre cinq pour
l’ancienne, mais avec un nombre de documents cependant beaucoup plus important
(1282), dont tous ne sont pas des lettres au sens étroit du terme. Parmi ces
dernières, la répartition est à peu près égale entre les lettres envoyées et
les lettres reçues. Notons que la correspondance avec Mme Hanska n’y figure pas,
ce qui est quand même bien dommage, mais Roger Pierrot s’en explique dans sa
note d’introduction. Il faut ici lui rendre hommage pour l’immense labeur
accompli sur un demi-siècle pour aboutir à ce monument restitué, contre les
aléas du Temps et parfois contre Balzac lui-même. Roger Pierrot dit d’ailleurs
avec une grande modestie, à travers laquelle transparaît une vraie émotion,
tout ce que son travail doit à ses collègues passés et présents. Il fallait
bien s’y mettre à beaucoup et pendant longtemps pour parvenir à embrasser
l’énorme activité de Balzac – lequel continue à écrire puisque les
redécouvertes se poursuivent encore. Sans avoir à attendre le troisième volume
qui donnera des index développés, on appréciera de trouver ici beaucoup mieux
qu’une simple table des correspondants : chacun a droit à une notule
parfois importante. Ce n’est pas rien, étant donné l’implication de Balzac dans
un réseau formidablement étendu d’acteurs de toute sorte, parmi lesquels
l’intérêt actuel pour l’histoire de la presse et de l’édition distinguera les
éditeurs et les journalistes. Tout est-il pour autant passionnant dans cette
correspondance ? Oui et non, tout dépendant de ce que l’on y cherche.
Balzac y est assez souvent personnel et livre des aperçus éclairants sur ses ambitions
et sur le développement de son œuvre. Il y est souvent aussi un épistolier très
utilitaire, négociant des détails techniques ou financiers. Ces derniers sont
évidemment indissociables de la genèse extraordinairement mouvante et complexe
de ses œuvres, même si ce volume s’arrête en 1835, c’est-à-dire avant que
Balzac ne devienne vraiment Balzac. Tout cela passionnera les spécialistes mais
ce qui retiendra peut-être le plus le lecteur moins féru de sociologie de la
Restauration et de la Monarchie de Juillet, ce sera les femmes. Leurs voix sont
ici très présentes, pour avoir eu la chance de rencontrer quelqu’un qui les
aimait. Quand Balzac leur écrit (y compris à sa mère) et quand elles lui
écrivent, quelque chose de beaucoup plus vibrant nous en parvient encore et
peut nous faire deviner de loin les forces affectives qui soutenaient la
machine en train de prendre son élan. Madame de Berny (fin juillet 1832) :
« Quel lourd et pesant fardeau tu me donnes à porter, ami
chéri ! » ; Zulma Carraud (8 avril 1833) : « Ô,
Honoré ! venez donc… » Olympe Pélissier (26 janvier 1835) :
« N’avez-vous donc jamais un petit moment pour venir me donner de vos
nouvelles. » Quant à Balzac, il ne dira plus très longtemps, comme il le
fait à Sophie Gay dans l’une des dernières lettres de ce volume :
« Agréez, je vous prie, les hommages non d’un conteur, mais d’un très
médiocre auteur qui ne peut se recommander à vous que par son admiration
sincère. » À suivre…
Barbusse. Henri Barbusse, Lettres à sa femme 1914-1917. Précédé de
son Carnet de notes du front, suivi
d’un choix de poèmes extraits de son recueil Pleureuses (Buchet-Chastel, 2006, 373 p., 19 €).
Réédition d’un livre fort peu courant, paru en 1937. Ces lettres de guerre
adressées par l’auteur du Feu à sa
femme ont un grand intérêt documentaire. Maintenant, faut-il les considérer
comme un témoignage de premier ordre ? On ne sait, car, comme le disent
les habitués des cours de justice : « Il n’y a pas de vrai témoignage. » En fait, ce que
Barbusse évoque le plus souvent, c’est le quotidien de la guerre, une attente
pleine de monotonie, les petits incidents de la journée, etc., bref, « les
longs loisirs » dont parlera Apollinaire. Aspect très important des
guerres, il est vrai, mais assez éloigné des effrayants, des saisissants
premiers chapitres du Voyage au bout de
la nuit : ce qui tendrait à prouver que le mensonge romanesque peut
être plus vrai que le témoignage immédiat (une exception serait peut-être, pour
la guerre de 1914-1918, La Sainte Face d’Élie Faure). Barbusse, qui voyait dans cette guerre « une guerre de
libération sociale, comme celle de 1792 », ne semble pas avoir été
rapidement déçu, ce qui peut surprendre. Au surplus, il ne resta au front que
d’août 1914 à fin 1915, et la seconde partie de ces lettres est surtout occupée
par la littérature, entendez la mise au point et la publication de son
roman Le Feu, qui décrochera le
prix Goncourt 1916. Il serait trop facile de dire que la stratégie militaire y
cède le pas à la stratégie littéraire. Le volume se clôt par un choix de poèmes
des Pleureuses, recueil publié en
1895. Ce n’est pas rendre un service à Barbusse que de ressortir ainsi ces
poèmes de jeunesse souvent mièvres et dépourvus d’originalité. Pluie
d’adjectifs convenus, mélancolie s’éternisant, lyrisme balbutiant, faussement
ingénu, et qui fait parfois sourire : « Ses pieds mignons foulent les
mousses, / Les oiseaux ont de petits cris, / Et ses amours et ses yeux gris /
Sont de vieilles histoires douces. » Tout cela est terriblement symbolard,
avouons-le, et peut-être même un peu roublard. Pour en revenir aux lettres, on
avouera aussi que ces lettres à sa femme sont bien guindées. Il faut toute la
bonne volonté du préfacier pour assurer que « la guerre a retrempé leur
amour ». Leur amour ? Barbusse et sa femme se vouvoient, comme de
bons bourgeois d’Auteuil ou de Passy, et on ne sent vraiment guère, dans les
lettres du premier, de vraie passion, ni même de sentiment profond pour la
seconde, qu’il avait sans doute épousée surtout par amour pour son père, le
flamboyant Catulle Mendès. Tout cela est assez convenu, et va peut-être encore
moins loin que ce que pouvait éprouver un soldat du front en pensant ne disons
pas à sa payse, mais à une simple amie ou parente. Le moindre troubade, le plus
insensible conscrit eût été plus enflammé. Ces lettres sont même d’une chasteté
absolue, désespérante, ce qui ne laisse pas d’être assez piquant, s’agissant de
l’auteur de L’Enfer.
Baudelaire. Jean-Baptiste
Baronian, Baudelaire (Folio
Biographies, 2006, 272 p., 6,40 €). « Parce
qu’il n’est pas envisageable qu’il en soit autrement » – « Comme s’il
tenait à se fabriquer un personnage, à se construire une légende » –
« Au fond, elle est ravie » – « Oui, Baudelaire peut réellement
compter sur Auguste Poulet », etc., etc. Comme il est facile d’écrire une
biographie de Baudelaire ! Comme il est facile, au fond, d’écrire d’une
plume facile et superficielle toutes sortes de choses sans importance. Le
lecteur s’en trouve ravi.
Bourget. Paul Bourget, Voyageuses (Buchet et Chastel, 2006, 309
p., 16 €). Voici le psychologue de service,
qui fonctionne dans ce recueil de six nouvelles, primitivement publié en 1897
et qu’on vient de rééditer. Disons-le tout net, c’est assez pauvrement écrit.
Bourget n’était certes pas le premier venu, mais ses dons étaient sans doute
beaucoup plus ceux d’un critique que d’un romancier, même à thèse (mais La Peste de Camus n’est-elle pas également
un roman à thèse, et tout aussi assommant ?). Il n’était pas davantage un
nouvelliste, car dans tous ces textes, il parle, il parle, il parle à l’infini,
sans trêve. Or, la nouvelle est un genre littéraire qui exige la brièveté, la
prestesse, la concision, et qui doit tendre tout entier vers le dénouement,
sous peine d’ennuyer le lecteur. Rien de pareil ici. Une de ces nouvelles, Neptunevale, se traîne même péniblement
durant soixante pages, jusqu’à ce que le dénouement nous tombe brusquement
dessus, après tant de bavardages oiseux. C’est aussi le monde de Bourget :
un psychologue évoluant parmi des mondains, et s’exerçant à réfléchir et à
comprendre. Vaste tâche. Le narrateur est ainsi toujours en villégiature dans
des sites « prestigieux » à la mode (Toscane, Haute-Engadine, Côte
d’Azur, Corfou), où il croise des femmes enveloppées dans quelque drame. Et
dans ces nouvelles, l’homme est invariablement une force de la nature, sinon
une brute ; la femme, une créature silencieuse et passive, mais sensible.
Manichéisme un peu simpliste, et qui fait que l’auteur éprouve une pitié mêlée
de respect pour ces femmes aussi bien que pour l’atmosphère de luxe cosmopolite
où elles vivent. Mélancolie de bon ton, tout comme celle que l’on éprouve
devant certains paysages. Au reste, tout cela se lit sans difficulté, car
Bourget avait du métier. Simplement, il met vraiment beaucoup trop de temps à boire
sa tasse de thé.
Brenner.
Jacques Brenner, Journal, tome V, La Cuisine des prix (1980-1993) (Pauvert, 2006, 748 p., 35 €). Deux livres en
un. Le premier est le Nous deux mon chien d’un vieux bonhomme ranci et vindicatif, qui note le moindre pet de travers de
son compagnon-à-quatre-pattes appelé Falco (au bout de quelques pages, on finit
par sauter ces passages, qui n’ont aucun intérêt littéraire et sont à peine un
« document humain »). Le second est une suite d’annotations sur la
vie littéraire dans le sixième arrondissement, qui est, comme on sait, le
quartier de Paris contenant le plus d’éditeurs au mètre carré. Quelques liens
entre les deux, parfois, qui ne sont pas toujours passionnants : « Si
[Jérôme] Garcin entend venir régulièrement avec son chien, Falco ne pourra plus
être en liberté dans les couloirs. S’il l’amène au comité de lecture, fin du
comité pour Falco ! Bref, je peux même me trouver contraint de prendre ma
retraite alors que je comptais rester trois ans encore chez Grasset. » Si
l’on a surtout parlé de ce livre ces derniers temps, c’est pour ses nombreuses
allusions à la cuisine des prix, qui donne son titre au volume. En
septembre-octobre 1984 : « Christian [Giudicelli] me raconte qu’un
accord interviendrait entre le Seuil et Grasset. Les dames du Seuil qui font
partie du Fémina voteraient pour B.-H.L. au Fémina si les jurés Grasset du
Renaudot se déclaraient pour lui, Christian » – « L’article de Rouart
sur B.-H.L. : celui-ci lui avait demandé un livre pour sa collection »
– « Berger déclare que J.-C. et lui ont eu beaucoup de peine à persuader
Rouart de donner son essai à Grasset, car il voulait le donner à Orban. C’est
drôle, parce que ni Berger ni
J.-C. ne trouvent cet essai très bon. Mais Rouart est une personnalité des
lettres (directeur littéraire au Quotidien,
membre du jury Interallié). » D’innombrables noms sont censurés sous forme
d’initiales, mais on devine presque chaque fois de qui il s’agit, car ils
apparaissent sans cesse dans le Journal. Ainsi cet homme de radio et éditeur,
ou ce romancier et diariste, qui se rendent régulièrement à Manille pour frayer
avec de petits garçons. Les initiales G et M s’imposaient-elles ? De
même quand on lit, à la date du 19 janvier 1990 : « Je passe chez
Grasset où Berger m’annonce : "Cl.G. est tombée folle amoureuse de
W.P.! » Il suffit de tourner peu de pages pour découvrir les noms de
Claire Gallois et de Walter Prévost associés, « en clair », dans une
nouvelle anecdote. Passons, bien qu’il y en ait autant qu’à marée basse, sur
les coquilles : Charlotte Rempling,
Sofia Lauren, Cusson (pour Cassou !), Vigny (pour Vrigny – ne pas
confondre !), Gisebert (pour le journaliste Franz-Olivier Giesbert), René Grenier (pour Roger Grenier), etc.
Une foule de notes inutiles « apprend » au lecteur qui étaient
Vittorio de Sica, Jean Lecanuet ou Charles Cros, lesdites notes n’en étant pas
moins souvent lapidaires (l’acteur Jacques François se voit gratifié d’un
assassin « Bon acteur des seconds rôles »). Une dernière citation
avant de refermer ce livre qu’on sera peu tenté de relire : « Quand
on voit ces millions de jeunes Chinois manifester à Pékin, notamment sur
l’immense place Tien Anmen, on se demande où ils peuvent bien pisser et chier
quand l’envie les en prend. » Aurait-ce été un malheur si grand que de ne
pas publier cela ?
Breton. Gérard Gasarian, André Breton. Une histoire d’eau (Presses universitaires du Septentrion, 2006, 230 p., 18 €).
La réflexion débute sur une sorte d’hommage à Jean Paulhan qui explique sans
doute le titre un brin scabreux retenu par l’auteur. Ce titre appelle cependant
un autre patronage qui, passé le questionnement des premières pages, rend mieux
compte de la démarche et des intentions poursuivies à travers l’ouvrage ;
suivant le fil d’une inspiration bachelardienne, Gérard Gasarian choisit de
revisiter l’œuvre de Breton, Nadja et L’Amour fou tout spécialement, en
s’intéressant de manière à la fois tenace et précise au thème de l’eau. Tout
part, semble-t-il, des réflexions formées par Nadja le 6 octobre 1926 devant un
jet d’eau des Tuileries : « Ce sont tes pensées et les
miennes », dit-elle au poète. « Vois d’où elles partent toutes,
jusqu’où elles s’élèvent et comme c’est encore plus joli quand elles retombent.
Et puis aussitôt elles se fondent, elles sont reprises avec la même force, de
nouveau c’est cet élancement brisé, cette chute… et comme cela
indéfiniment. » Pour Gérard Gasarian, le mouvement constamment renouvelé
qui anime l’eau jaillissant des bassins est celui-là même qu’empruntent la
poésie et la pensée chez Breton. Puissante poussée unificatrice, puis
suspension extatique et chute séparatrice constituent les trois moments dont la
succession reproduit le dynamisme interne de la métaphore surréaliste et rythme
les efforts soutenus par André Breton pour dépasser les grandes antinomies qui
structurent la pensée occidentale. À la crête du jet d’eau, le point sublime du
pseudo Longin, suspendu dans une trépidante immobilité, figure la
réconciliation effective des contraires, la vaporisation des antinomies, la
possibilité d’un non-choix obstinément refusée par l’Occident. Dès lors, le jet
d’eau n’apparaît plus seulement comme une image insistant parmi tant d’autres
dans la poésie de Breton, mais comme l’allégorie du discours qui l’accompagne,
une allégorie qui permet de relire et relier avec efficacité les questions qui
traversent le Surréalisme sur les relations paradoxales qu’entretiennent le
rêve et la réalité, les mots et les pensées, l’art et la révolution, l’écriture
et la vie. Avec cette Histoire d’eau,
le locataire de la rue Fontaine est finalement bien servi.
Cabinet.
Sabine Bourgey, Alain Schneider, Le Grand
Livre du petit coin (Horay, 2006, 420 p.,
22 €).
Pour les curieux du cabinet, dans cette collection du Cabinet des curiosités des éditions Horay, une revue générale des lieux, sous forme d’abécédaire. La
poésie, on le sait, souffle dans bien des endroits. Alphonse Allais n’avait-il
pas, comme le rapporte Curnonsky, calligraphié en belles lettres cette
inscription sur la porte de la pièce de la maison où l’on se rend généralement
seul : « Les personnes qui se servent habituellement de papier sont
priées de bien vouloir le rouler en boulettes du plus mince format possible
afin de ménager la susceptibilité du tuyau de chasse qui s’engorge avec une déplorable
facilité où il semble même entrer je ne sais quelle hostilité, comme nous en
montrent trop souvent les objets inanimés. À tous les visiteurs, simplement et
en cinq lettres : merci. » L’ouvrage mérite de faire le siège des
toilettes s’il y a été remisé. Il est aussi à ne pas lire d’un derrière
distrait, car les hommes de ce siècle passeront certainement beaucoup plus de
temps dans le lieu dont traite cet ouvrage que dans des bibliothèques.
Céline.
David Alliot, Céline. La légende du
siècle (Infolio, 2006, 190 p., 11 €). Après
Sartre, Mahomet et Pessoa, voici, avec Céline, le quatrième titre nominalement
dédié de la collection Illico. Visant
une introduction expéditive à différents sujets archéologiques ou littéraires,
disons d’emblée qu’elle y réussit admirablement, au moins dans ce cas-ci.
L’auteur se place sous le patronage érudit d’Éric Mazet, garantie du sérieux de
ses données. La synthèse biographique qu’il donne est un résumé avenant de
l’odyssée de Louis-Ferdinand Destouches. M. Sarkozy, amateur déclaré de Céline,
relira avec agrément ce passage des Beaux
draps sur la durée du travail : « S’il m’est permis de
risquer un mot d’expérience, sur le tas, et puis comme médecin, des années un
peu partout sous les latitudes, il me semble à bien peser que 35 heures c’est
le maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner
complètement bourrique. Y a pas que le vacarme des usines, partout où sévit la
contrainte c’est du kif au même, entreprise, bureau, magasins, la jacasserie
des clientes c’est aussi casse-crâne écœurant qu’une essoreuse-broyeuse à
bennes, partout où on obnubile l’homme pour en faire un aide-matériel, un
pompeur à bénéfice, c’est tout de suite l’Enfer qui commence, 35 heures c’est
déjà joli. »
Cendrars. Blaise Cendrars, Du
monde entier au cœur du monde. Poésies complètes, édition établie par
Claude Leroy (NRf, Poésie/Gallimard, 2006, 432 p., 8,50 €). Établie par un spécialiste de
Cendrars, cette édition reprend et complète deux volumes autrefois publiés dans
la même collection, et elle s’y substitue heureusement. Elle reprend la préface
de Paul Morand qui ouvrait le premier volume mais l’accompagne d’une
introduction, juste et enlevée, de Claude Leroy, qui donne également en fin de
volume un apparat critique certes limité, format de la collection oblige, mais
nécessaire et précis. Enfin, le volume offre des extraits de poèmes de jeunesse
et, surtout, La Légende de Novgorode,
dans la version du texte retrouvée en 1995. Une telle édition permet donc de
renouer avec le plaisir, toujours intact, de retraverser cette œuvre à la fois
marginale et indispensable, sûre de son lyrisme ici (Les Pâques), forte de ses audaces là (les Poèmes élastiques ou les Sonnets
dénaturés), inventant ailleurs (Documentaires, Feuilles de route) une manière propre
de dire le monde – et de se dire à travers lui. Bref, une heureuse initiative,
pour une édition de référence dans ce type de collection. Mentionnons, car ils
ont été publiés au même moment, trois tomes supplémentaires de l’édition Denoël
des œuvres complètes de Cendrars : tome 13, Panorama de la pègre, suivi de À
bord de « Normandie », de Chez
l’armée anglaise et de Articles et reportages ; tome 14, Emmène-moi au bout du
monde !… suivi de Films sans
images et de Danse macabre de
l’amour ; tome 15, Blaise
Cendrars vous parle… suivi de Qui
êtes-vous ? Le paysage dans l’œuvre de Léger et de J’ai vu mourir Fernand Léger (respectivement
446, 554 et 406 p., 28, 30 et 25 €) –, ainsi qu’une
réédition, « revue et augmentée » (air connu), de l’essai
biographique sur Cendrars écrit par sa fille Miriam.
Champfleury. Champfleury écrivain chercheur, sous
la direction de Gilles Bonnet (Honoré Champion, 2006, 436 p., 75 €).
L’écrivain chercheur n’est pas, qu’on se rassure, un demi-frère de
l’« enseignant chercheur » inventé par notre Université. Champfleury
s’appliquait à lui-même cette expression qui aurait mérité des guillemets sur
la couverture. Il s’agit ici des actes d’un colloque tenu en 2003 à Bordeaux,
et ce volume forme une excellente introduction à la figure protéiforme et
inclassable de Champfleury, trop souvent réduit à l’inconfortable étiquette de
« réaliste ». Vingt-trois communications parcourent l’œuvre et la
personnalité de l’auteur de Chien caillou.
Le centre de gravité de l’ensemble est une série de confrontations entre son
roman Les Bourgeois de Molinchart et Madame Bovary, publiés la même année,
mais plusieurs contributions s’attachent aux autres aspects de Champfleury :
ses travaux sur l’image et surtout son intérêt pour le théâtre. Cette dernière
section est peut-être la plus passionnante, qui fait découvrir, grâce à Daniel
Sangsue, Les Tables tournantes,
vaudeville de 1853 écrit avec Eugène de Mirecourt et joué sans succès. Entre
les différentes sections sont publiés quelques documents inédits (étonnons-nous
de la datation proposée pour la lettre de Champfleury à Paul Margueritte au
lendemain de la représentation de Pierrot
assassin de sa femme par Antoine : pourquoi diable 1881 ? La
soirée du Théâtre libre eut lieu le 23 mars 1888). Outre un utile index, le
volume s’achève par une bibliographie des œuvres de Champfleury,
malheureusement schématique : le renvoi fait au volume de 1891 est presque
cavalier, même si l’on comprend qu’il n’y ait pas eu la place pour une
bibliographie détaillée. On aurait aimé au moins un relevé des différentes
rééditions récentes.
Chasles.
Philarète Chasles, Vie de Daniel Defoe (Mille
et une nuits, 2006, 90 p., 2,50 €). Ami du roman
noir et de Balzac qui, en 1832, avait composé avec lui et Charles Rabou des Contes bruns, Philarète Chasles –
1798-1873 – ne devint que bien des années plus tard, Collège de France à
l’appui, le germaniste de référence à Paris. Dans son grand Philarète Chasles et la vie littéraire au
temps du romantisme (1965), Claude Pichois jugeait, à propos de cet
ouvrage, qu’« en étudiant cette
vie fertile en incidents, Philarète Chasles n’a pas été sans penser à lui-même.
Dans ce dissident aux exigences morales si mal satisfaites, à la vertu bafouée,
il a cru se reconnaître. » Fasciné par un polygraphe dont la production
égale en quantité celle d’un Voltaire, Chasles fit en 1836 cette Vie en abrégé qui parut en préface à Robinson Crusoé (traduction Pétrus
Borel). Certes, cet opuscule ne supplée pas au grand livre de Paul Dottin, Daniel De Foë et ses romans (1924) qui, faute d’une biographie actualisée, demeure la meilleure référence.
Pourquoi s’obstine-t-on à ne pas la réimprimer ? interroge le postfacier.
Peut-être parce qu’un mauvais sort ne s’amende pas en trois siècles. Mis au
pilori, prisonnier quatre ans à
Newgate, ce défenseur décrié de causes perdues, fût-ce de l’impopulaire roi
Guillaume III, Orange venu de Hollande, n’est-il pas voué à rester à jamais,
Robinson à la clé, un inconnu célèbre ? Son nom d’abord : Defoe ? Defoë ? De
Foë ? De Foe ? Un patronyme à géométrie variable n’est pas un porte-bonheur, Sénancourt vous le
confirmera. Notons qu’à l’origine Daniel Foe – prononcez fou – porte un nom flamand, celui de la
famille Foe qui, vers 1560, passa la Manche en frégate pour fuir les sbires
sanguinaires du duc d’Albe. Daniel l’enrichit, comme plus tard Balzac son
patronyme, d’un petit de qui tendait,
nous dit-on (ruse d’Autriche), à faire oublier qu’en anglais du XVIIe ce foe qui sonne faux signifie enemy. Qui a dit qu’un fou littéraire
ne manque jamais d’amis ?
Collaboration. Paul Aron, Cécile Vanderpelen-Diagre, Vérités et mensonges de la collaboration.
Trois écrivains racontent « leur » guerre (Raymond de Becker,
Félicien Marceau, Robert Poulet) (Quartier Libre, 2006 118 p., 11 €).
Les auteurs s’attachent à décrire les parcours de trois figures de
collaborateurs, non repentis comme il se doit, qui ont emprunté des voies
diverses après ce qu’on ne peut appeler les errements de leur jeunesse, puisque
c’était leur vérité. Certes, par rapport à nos Céline, Drieu, Morand, et autres
Jouhandeau, ils ne font pas le poids littérairement parlant, ces trois
écrivains belges. Raymond de Becker finira dans le jungisme et Planète, Félicien Marceau, de son vrai
nom Louis Carrette, finira à l’Académie française (Pierre Emmanuel démissionnera
pour protester contre son entrée), et Robert Poulet persévérera dans la
polémique dans les revues d’extrême-droite. L’analyse de leurs dits, et surtout
de leurs non-dits, et de leurs contre-dits, est menée avec rigueur et sérénité,
bref avec « justesse et justice ». On regrettera seulement qu’il
s’agisse d’un bref mémorandum d’histoire et de sociologie littéraire, sinon
d’introduction à une étude plus vaste. Et l’on aurait aimé plus de citations,
comme pièces du dossier, et pour nous replonger dans l’époque.
Corbière. Pascal Rannou, De Corbière à Tristan. Les Amours
jaunes : une quête de l’identité (Champion, 2006, 560 p., 100 €).
Version revue d’une thèse soutenue en 1998, ce livre copieux souhaite dépasser
le Corbière universaliste et le Tristan bretonnant : alors qu’il faisait
partie, comme son père, l’auteur du Négrier,
d’un isolat culturel français, ce poète aurait « reconstruit » son
identité comme breton pour certains de ses meilleurs poèmes. Voilà qui met au
rencart les analyses en terme de lutte ou d’identification œdipienne à un père
considéré comme auteur breton, ainsi que toutes les réductions du narrateur à
la personne de l’écrivain, qui en ont fait « un poète maudit ». La
« construction » est une de nos dernières modes épistémologiques, et
elle est ici couplée à l’exaltation des communautés culturelles (d’ailleurs
elles aussi reconstruites), parfois associée au « métissage », qui a
également traversé l’Atlantique. Néanmoins, cette thèse fonctionne ici. Les
analyses, quasiment poème par poème, où l’auteur a recours à toute une batterie
d’arguments stylistiques, psychologiques, linguistiques (il parle lui-même
breton, et éclaire Cri d’aveugle),
voire sociologiques, sont très convaincantes, et elles rendent compte de
l’intelligence créatrice du poète, comme de l’ordonnancement qu’il a donné à
son livre unique. Comme ailleurs, la partie métrique, peu étudiée, est très
pauvre, mais Pascal Rannou a raison de s’élever contre les « vers
faux » qu’on a souvent avancés. Parmi les autorités citées, il a raison de
convoquer Bakthine pour le « dialogisme » et la polyphonie de ce
recueil, mais aurait pu se passer des analyses sur l’« étranger » de
Julia Kristeva. Comme tous les spécialistes de Corbière, il continue de brandir
l’originalité du ton et de la forme, alors qu’en dehors de Musset, qu’il
mentionne justement, la poésie du XVIIIe et la tradition burlesque, poursuivie jusqu’aux romantiques marginaux,
pourraient rendre compte de nombre de ses traits. Quant au style de cet
ouvrage, quoique toujours clair, il est souvent redondant. La bibliographie
actualisée est la plus complète qu’on puisse trouver pour les ouvrages et
articles concernant directement les Amours
jaunes. Au total, un livre indispensable dans la littérature sur ce
recueil, – ce récif battu par les flots de la critique littéraire, qui ne
parviennent pas à le recouvrir ni à l’éroder.
Coupet.
Germaine et Céline Coupet, De
Saint-Léonard-de-Noblat à Montparnasse. Nouvelles paysannes et souvenirs
d’enfance (Plein Chant, 2006, 334 p., 27 €).
En 1931 et 1939, la revue Les
Œuvres libres publia deux longues nouvelles intitulées Didi et Village.
Signés de l’énigmatique pseudonyme de « Existence », ces récits de
vie en milieu paysan sont de la plume de Germaine Coupet (1892-1952), modèle à
Montparnasse, puis peintre à son tour. Elle épousera le peintre Maurice Taquoy
en mars 1926. Sa sœur Céline (1894-1969) suit à peu près le même parcours,
mais elle épouse le sculpteur américain Cecil Howard en 1917 et l’accompagne à
New York juste avant la Seconde Guerre. Elle lui donnera deux enfants, dont le
plus connu est le cinéaste et costumier Noël Howard. Atteinte d’une anémie
pernicieuse, elle couche ses souvenirs sur le papier. Ils
sont
ici publiés pour la première fois. Ce diptyque au féminin, largement
autobiographique même lorqu’il cède à l’imagination fictionnelle, forme un beau
document sur la vie quotidienne des paysans pauvres en Limousin dans les
premières années du xxe siècle. Marquées par l’instabilité due aux va-et-vient du père, mais aussi par
la forte personnalité de leur mère, les deux jeunes filles se placent comme
domestiques. Elles évoquent aussi, avec une certaine retenue, leurs années de
fréquentation des ateliers parisiens où elles posaient comme modèles. Le récit
est pudique, concret, n’évite pas toujours les clichés (« les épines de la
jalousie »), mais au total émouvant et digne de figurer aux côtés des
autres écrivains d’origine ouvrière que la collection Voix d’en bas s’est donné pour mission d’exhumer.
Dieu. Claire Daudin, Dieu a-t-il besoin des écrivains ? Péguy, Bernanos, Mauriac (Cerf,
2006, 222 p., 28 €). Disons-le d’emblée, l’objectif de
cet essai n’est pas très clair. L’auteur assume en
partie ce relatif flou puisqu’elle explique que « la démarche de ce livre
n’a rien d’objectif et ne se targue d’aucune exhaustivité ». Elle ne
cherche pas non plus à « élaborer une thèse ». Refusant la démarche
sociologique et historique qui classe et inventorie les écrivains en fonction
de critères qui délaissent trop souvent le contenu des œuvres, elle veut
interroger les textes au regard de la vie de leur auteur et inversement. Pour
ce que nous en avons compris, il s’agit de découvrir la manière dont, leur vie
durant, ils ont résolu les tensions nées de leur foi, de leur détresse privée
et de l’histoire grâce à la création. L’auteur exhume leur discours concernant
trois questions : la relation à la littérature, le rapport au monde et le
problème de la sainteté. Sans aucunement chercher à contextualiser leurs prises
de position sur ces questions, elle se fait leur porte-parole en se basant
exclusivement sur leurs textes et en nourrissant sa réflexion de leurs schèmes
les plus intimes. L’empathie va jusqu’à leur emprunter leur langue pour penser
leur œuvre. Ainsi, tous les titres, y compris celui du livre, viennent de leur
plume. Il en résulte un sentiment d’étrangeté : que signifient les titres
« L’idole brisée » ou « Je ne suis pas polémiste. J’ai préféré
aujourd’hui suivre une pensée » ? Pour le lecteur qui partage avec
Claire Daudin le désir de combiner croyance en la littérature et croyance
religieuse, ce livre représente une occasion renouvelée de suivre les méandres
intellectuels de trois écrivains emblématiques de ce mécanisme idéologique. La
problématique de l’« écrivain catholique » a fait couler beaucoup
d’encre. L’une des voies consiste à l’envisager sous l’angle d’un engagement
personnel unissant foi et littérature. Cette disposition a inspiré des
exégètes qui ont fait date dans l’histoire de la littérature : l’abbé
Bremond, suivi par Charles du Bos et les pères Jossua, Bellet et Moeller. Elle
trouve une nouvelle voix pour la défendre avec Dieu a-t-il besoin de l’écrivain ? La parution de ce livre,
quelques mois à peine après la réédition de la monumentale Histoire du sentiment religieux en France de Bremond, montre que la
démarche n’a rien perdu de son actualité.Les chercheurs désireux d’explications sociales et historiques, pour
lesquels les procédés de distanciation sont une condition sine qua non à toute démarche heuristique, seront sans cesse
désorientés par le langage pour initiés et les pétitions de principe qui
jalonnent le propos. Comment comprendre des phrases telles que : « Le
projet littéraire de Bernanos se présente d’emblée et tout au long de son œuvre
comme une entreprise de rédemption, non des âmes mais des mots. C’est là ce qui
le distingue des écrivains engagés dans une cause, qu’elle soit politique ou
religieuse » ? En quoi vouloir la « rédemption » des mots n’est
pas une démarche « engagée » ? Et de quoi s’agit-il ?
Peut-on racheter les mots sans les âmes ? Ce type de non-sens est souvent
le propre d’une réflexion qui cherche, justement, à donner un sens au
fonctionnement du monde. L’étude d’un tel processus est toujours intéressante.
Droite.
François Dufay, Le Soufre et le moisi. La
droite littéraire après 1945. Chardonne, Morand et les Hussards (Perrin,
2006, 237 p., 16,50 €). Le double sous-titre trahit une
curieuse hésitation après un titre inutile et imprécis. Une fois franchie la
couverture, les incertitudes s’effacent heureusement : il s’agit
d’expliquer comment quelques jeunes gens ont permis à deux écrivains fort
compromis pendant l’Occupation de retrouver une place dans la littérature
d’après-guerre. François Dufay utilise une vaste documentation, en particulier
les correspondances, dont certaines sont encore inédites (comme celle de
Chardonne et Morand). Son récit est vivant, sans trop des facilités
journalistiques qu’on pouvait craindre (l’auteur est rédacteur-en-chef adjoint
du Point). Des deux vieux monstres,
Morand était le plus touché, celui dont l’univers d’avant-guerre avait totalement
disparu, alors que le monde de Chardonne, enfermé dans sa maison de La Frette,
se perpétue. C’est pourtant Morand qui s’en tire le mieux et retrouve une
légitimité : un fauteuil (difficilement obtenu !) à l’Académie et,
aujourd’hui, la Pléiade. C’est qu’il a donné dans ces années-là un vrai chef
d’œuvre, Venises, quand Chardonne ne
sut que ressasser. Malgré son rôle avantageux de sauveteurs, la jeune
génération des « Hussards », de Nimier et Blondin à Déon et
Nourrissier, apparaît finalement bien peu sympathique, particulièrement Nimier.
Le lecteur s’interroge, à vrai dire, sur le degré de sympathie de François
Dufay pour ses « personnages ». Il ne se pose heureusement jamais en
juge, mais au fur et à mesure semble s’irriter ou se fatiguer de leurs positions
trop réactionnaires, insupportables aujourd’hui. Si le livre est bien présenté,
avec index et cahier d’illustrations, la bibliographie se débarrasse trop vite
de l’essentiel (elle commence par « Outre les œuvres complètes » de
tous les auteurs traités). Malgré cela, une réussite dans un genre périlleux.
Gérard (Rosemonde).
Laurence Catinot-Crost, Rosemonde Gérard.
La fée d’Edmond Rostand (Séguier, 2006, 210 p., 18 €).
Cela aurait pu être utile, ou même agréable, une biographie de la femme de Rostand.
Hélas ! « À lui seul, le sous-titre de ce livre est
révélateur », comme l’écrit le préfacier – qui le prend en bonne part.
Aucune dimension critique, aucune réflexion, mais un flou généralisé, sans
compter un abus de citations : le lecteur est gavé des vers de Rosemonde.
C’est si peu une biographie de Rosemonde Gérard que les trente-deux dernières
années de sa vie sont expédiées en quinze pages. Féerie ratée.
Gide. Maria Van Rysselberghe, Je ne sais si vous avons dit d’impérissables choses. Une anthologie
des « Cahiers de la Petite Dame », choix et présentation de Peter
Schnyder (Folio, Gallimard, 2006, 704 p., 10 €). Avec beaucoup d’abnégation, mais aussi de précision,
Maria Van Rysselberghe s’est faite l’Eckermann d’André Gide, et ce qu’on a
appelé Les Cahiers de la Petite Dame nous livrent la chronique des faits, des gestes et des dits de Gide de 1927 à
1951. Elle était, on le sait, un témoin privilégié et fort intime de la vie de
l’écrivain. Son témoignage est tout à fait remarquable, car elle nous montre
Gide au quotidien, et parvient à restituer la voix même de celui-ci. Le fait
est digne d’être signalé, car nombre de journaux intimes ou de mémoires
manquent singulièrement de cette qualité, et ne se distinguent guère que par
leur caractère fade et insipide, comme si toute vie s’en était retirée. Cela
dit, ce qui frappe dans ce livre, nous voulons dire dans cette anthologie,
c’est à quel point Gide fut un homme de lettres professionnel. On est même un
peu déconcerté de voir à quel point la moindre ligne tombée de sa plume
éveillait des échos admiratifs parmi la petite cour assemblée autour de
lui : il ne vivait que pour écrire, et n’épargnait pas souvent à ses
fidèles la lecture à haute voix des pages qu’il venait de composer. De même,
telle lettre qu’il venait d’envoyer à tel ou tel ami circulait aussitôt parmi
leur petit cercle. Tout devenait ainsi littérature. Une telle révérence a beau
être touchante, elle éveille parfois l’ironie du lecteur. Il n’empêche que la
conversation de Gide se révèle très variée et pleine d’intérêt. Certes, il y
est souvent question de sa famille et de ses proches amis : Madeleine
Gide, Marc Allégret, Pierre Herbart, sa fille Catherine Gide, Jean
Schlumberger, etc. Mais on y relève souvent des piques, ainsi sur Anna de Noailles,
que Gide appelle assez drôlement « Ananas de Noailles », sur Paul
Bourget, « le type du grand raté », ou sur les romans de Sartre,
« ennuyeux, ennuyeux à hurler ». Des jugements mi-figue mi-raisin,
aussi, sur des écrivains comme Claudel et Proust, voire Malraux. Une place à
part est réservée à Valéry, envers qui Gide éprouva toujours un net sentiment
d’infériorité. Certaines naïvetés sont par ailleurs étonnantes, comme son
singulier enthousiasme manifesté en 1931 devant le nouveau plan quinquennal soviétique,
et, l’année suivante, devant « le dernier discours de Staline, qui est
passionnant de lucidité et de bonne foi ». En 1935, l’écrivain croyait
encore dur comme fer à la « pureté intérieure » de Staline… Il est
vrai qu’il viendra à résipiscence en ce qui concerne l’Union soviétique, ce qui
lui vaudra d’être couvert d’injures. En art, Gide semble être resté classique
et assez symboliste, sinon symbolard : on chercherait en vain, sauf
erreur, dans ce livre, la moindre mention de Picasso, de Braque ou de Soutine,
alors que Gide confie son adoration pour Puvis de Chavannes. En somme, une
anthologie bienvenue, pourvue d’une annotation heureusement discrète et non
proliférante, et qui offre un bon résumé des quatre volumes du texte intégral.
Peut-être certains y mesureront-ils aussi les limites de l’écrivain, qui confia
un jour à son Eckermann : « Au fond, il n’y a que deux sujets qui me
passionnent : la pédérastie et le christianisme. »
Heredia-Louÿs. José-Maria de
Heredia, Pierre Louÿs, Correspondance inédite
(1890-1905), édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Goujon
(Champion, 2006, 265 p., 48 €). Dispersée à la
mort de Louÿs (à qui la famille Heredia avait rendu ses lettres), cette
correspondance a été presque totalement reconstituée par Jean-Paul Goujon, qui
indique les quelques lacunes restant. Des premières lettres du jeune Louÿs
(proposant sous pseudonyme des rimes à Heredia) aux ultimes échanges, un
rapport complexe s’établit entre les deux hommes. Dans l’auteur des Trophées, Louÿs trouva plus qu’un ami et
un collègue, plus qu’un beau-père : véritablement un second père.
Académicien et directeur littéraire du Journal,
Heredia aida beaucoup son gendre à publier et le stimula par ses
encouragements. Comme dans toutes les bonnes correspondances, on se plaît à des
anecdotes savoureuses (ainsi, on voit à Séville Louÿs terroriser et faire taire
deux médecins qui disent du mal de Heredia en voyant son nom sur une bouteille
de vin !). Les deux poètes communient dans le culte de la beauté, du beau
vers et dans une infinie curiosité pour l’érudition. Les travaux antérieurs de
Jean-Paul Goujon ont bien fait connaître Louÿs, et l’on est davantage sensible
à la découverte d’un Heredia chaleureux, amusant, qui sait aussi être un maître
rigoureux et donner, sans appuyer, de petites leçons de style. Autour, apparaît
le clan Heredia : les trois filles, leur mère et les deux autres gendres,
Régnier et Maurice Maindron pour qui Louÿs éprouve une très violente
antipathie, réciproque mais non expliquée. On voit également Georges Louÿs qui
donne lui aussi à son frère une leçon de style à propos des stances au Tsar
Nicolas II prononcées par Heredia lors de l’inauguration du pont Alexandre III.
Jeunesse.
Jean-Marie Embs, Philippe Mellot, Cent
ans de livres d’enfant et de jeunesse 1840-1940 (Éditions de Lodi, 2006,
304 p., 49,90 €). Le monde est absurde : les
livres pour la jeunesse étaient magnifiques quand très peu d’enfants pouvaient
y avoir accès. Aujourd’hui, ils seraient accessibles à la plupart des enfants, mais
ils ont cessé d’être magnifiques. L’ère du beau cartonnage a cessé avec la
Grande Tatouille de 14-18, constatent, dans leur préface, les auteurs de cet
album aux illustrations multimilliardaires, dont bien des pages sont autant
d’incitations à la rêverie, celle qui commence dans un sourire et peut finir
dans un serrement de gorge. Qui n’a pas, dans son panthéon intime, le souvenir
d’un livre d’enfance perdu dans un déménagement ou dans quelque autre
circonstance, et pour lequel on donnerait beaucoup, ne fût-ce que pour le
feuilleter quelques minutes, avec le sentiment de boucler la boucle d’une vie
autour de choses qui ne reviendront plus ? Pour notre part, c’est une Histoire de France de l’école primaire, dont une page montrait une famille
de croquants dans sa pauvre chaumière, avec cette légende : « Dans la
forêt toute proche on entend hurler les loups » (si quelque collectionneur
la possède, nous lui offrirons volontiers un verre). Après cet appel personnel,
disons toute notre estime pour cet album sur Cent ans de livres d’enfant et de jeunesse : il est splendide,
et l’on apprend beaucoup au fil des pages. Les ouvrages qu’il présente sont
répartis en plusieurs ensembles tels que La
Comédie animale, Les Merveilles de la nature, Voyages et peuples étranges,
Contes de fées et autres contes, Le roman d’aventures et la science-fiction.
Farces, satires et vagabondages fantaisistes, Les abécédaires et
l’apprentissage de la lecture, etc. En fin de volume, un utile Dictionnaire des illustrateurs et un non
moins précieux index des noms d’auteurs, d’Edmond About à Émile Zola, que leur
patronyme condamne depuis un siècle à ouvrir et à fermer la plupart des index
d’ouvrages d’histoire littéraire.
Lachâtre. Le Monde perdu de Maurice Lachâtre, 1814-1900, sous la direction de François Gaudin (Champion, 2006, 287 p., 50 €). Le titre choisi pour ces Actes de colloque est un peu grandiloquent, mais assez dans l’esprit d’un xixe siècle qui regorge d’aventuriers, sur terre, sur mer, dans les fictions ou dans la société réelle. Ils sont inspirés d’idéaux tantôt strictement individualistes, tantôt « socialistes » ou « communistes » et tantôt encore libertaires, selon d’innombrables nuances d’une gamme idéologique alimentée par les révolutions et les changements de régime qui ponctuent le siècle. Lachâtre est l’un des plus originaux de ces aventuriers, d’abord parce qu’il parcourt toute la gamme au cours de sa longue vie d’activiste, exils compris, mais aussi parce qu’il invente beaucoup de choses dans le domaine de l’édition tout en ne cessant pas d’être un bourgeois sans problèmes financiers. On le connaît comme le premier éditeur en français du Livre Premier du Capital du camarade Marx, débité en feuilletons, ou comme l’auteur d’une sulfureuse Histoire des papes, curieusement jamais mise à l’Index. Dire qu’on le connaît est en fait excessif, comme les différentes communications réunies ici le montrent bien : l’homme, l’éditeur, l’agitateur restent en fait largement à découvrir (Daniel Zinszner s’y est employé dans un précédent numéro d’Histoires littéraires). François Gaudin s’y attaque énergiquement et annonce d’ailleurs une monographie sur Lachâtre, sans doute issue de sa récente thèse. Qu’apprend-on dans ce volume dont il est l’organisateur ? Jean-Yves Mollier, dont on connaît bien les travaux fondamentaux sur l’édition au xixe siècle, reconstitue la carrière de Lachâtre, « un libraire-éditeur » engagé dans la poursuite de son idéal socialiste mais qui n’abandonne pas les « principes de saine gestion du capital en économie libérale ». Ce qui permet de mieux saisir l’originalité de Lachâtre quand on le compare à ses pairs : Pierre Larousse ou Émile Littré, sans parler de la multitude des fabricateurs d’encyclopédies dans ce siècle qui fut celui des dictionnaires, comme l’a bien dit Larousse lui-même. Yannick Marec et Bernard Desmars s’attachent aux aspects idéologiques et politiques des entreprises de Lachâtre, dont le premier dictionnaire fut interdit et détruit tandis que son Nouveau Dictionnaire universel, furieusement engagé, connut une belle carrière populaire à travers de multiples éditions, jusqu’au xxe siècle. Jean-Pierre Laurant traite des utopies sociales et religieuses dans lesquelles baignaient Lachâtre et ses nombreux collaborateurs – on regrette qu’un article particulier ne soit pas consacré aux rapports de cette équipe avec le spiritisme, manifestement fondamental dans la formation de leur vision du monde. C’est Jean Pruvost, spécialiste des dictionnaires, qui donne l’article le plus substantiel du volume et entre le plus profondément dans le détail technique en soulignant bien la signification, entre autres, des choix iconographiques très novateurs de Lachâtre. Parmi les autres communications, on retiendra surtout celle de François Gaudin sur les collaborateurs du lexicographe militant : notes bio-bibliographiques utiles mais qui demandent à être poursuivies. La plupart de ces collaborateurs n’ont laissé que des traces minimes (avec des exceptions comme Jules Levallois, secrétaire de Sainte-Beuve ou Hector France, bien connu des lecteurs d’Histoires littéraires grâce à René Fayt, cité ici) mais l’ensemble esquisse le tableau d’un milieu fort complexe. On retiendra aussi l’article érudit de Yannick Portebois (spécialiste de l’histoire des réformes de l’ortografe) sur le Second Empire « orthographiste », Lachâtre ayant soutenu de telles réformes. Pour le pur plaisir de l’onomastique, Androphile Lagrue méritait bien d’être étudié par Fabien Knittel, même si son engagement dans les théories de l’agriculture nous mène un peu loin de la littérature. Des index des noms, des titres et des notions facilitent la consultation. Notons enfin pour le regretter – le coût des livres publiés chez Champion étant ce qu’il est – que la relecture des épreuves a laissé passer un peu trop de petites imperfections.
Lorrain.
Jean Lorrain, Lettres à Marcel Schwob et
autres textes. Édition présentée et annotée par Éric Walbecq (Du Lérot, 2006, 110 p., 28 €).
La plupart de ces lettres de Lorrain, adressées à Marcel Schwob, proviennent de
la Bibliothèque municipale de Nantes. On y découvre que ces deux littérateurs
se rencontrèrent au détour des bureaux de L’Écho
de Paris, imposant quotidien auxquels ils collaborèrent comme tout ce qui
comptait dans le monde des lettres. Au hasard de cette correspondance, ce sont
des morceaux de puzzle d’histoire littéraire que le lecteur a le plaisir
d’agencer afin de découvrir le fameux déjeuner chez Lorrain où Schwob amena
Wilde, France et Bauër, ou la visite de Schwob chez Goncourt introduit par
Lorrain, qui ajusta pour l’occasion les chausses du cicerone. Il y est
également question de l’incontournable Mendès, adulé et vomi à la fois. À
partir de 1896, les lettres de Lorrain s’adressent aux deux tourtereaux que
sont Moreno et Schwob. Lorrain semble particulièrement apprécier la compagnie
de la tourterelle, en tout bien tout honneur, faute de mieux. Mais le père de Monsieur de Phocas ayant l’amitié un peu
trop collante, les liens se distendirent peu à peu, puis irrémédiablement, car
cette belle amitié fera partie des dommages collatéraux de l’Affaire
Dreyfus : Lorrain en pinçant pour les culottes de peau et Schwob se
souvenant de ses origines. L’édition souligne les influences réciproques de ces
deux gendelettres en mettant sous les yeux, en fin de volume, des contes dont
la proximité est troublante, comme Le
Sabbat de Mofflaines et Ophelius.
Louki. Pierre Louki, Quelques confidences. Récit (Christian Pirot, 2006, 217 p., 18,50 €).
Auteur-compositeur-interprète (et horloger dans le civil), Pierre Louki livre à
travers ses souvenirs intimes, mélancoliques et douloureux, ses amis Georges
Brassens, Roger Blin, Jean-Christophe Averty, Cora Vaucaire, Juliette Gréco,
etc. Une époque à ne pas oublier.
Maclet.
Martine Willot, Bertrand Willot, Élisée
Maclet, le dernier Montmartrois. Récit biographique (La Vie d’artiste.
Galerie Jean-Paul Villain, 2006, 112 p., 30 €).
Jardinier picard né en 1881, venu à Paris en 1912, Élisée Maclet s’y fit un
merveilleux ami en Max Jacob, avec lequel il cohabita quelque temps. À Max
revient d’avoir breveté Maclet dernier
Montmartrois de leur génération. Comme peintre, Maclet n’a rien d’un
Picasso, mais Max ne graduait pas sa bonté à l’aune du génie actif de ses
commensaux. Des vignettes, la plupart en couleurs, agrémentent ce volume. Rues,
maisons, marines, paysages de soleil ou de neige souvent peints sur le motif,
elles occupent un bon tiers des pages et prouvent un œil sensible au
contraste des choses, ami des couleurs crues ; le dessin est
enfantin ; on est loin de la sûreté de main d’un Utrillo : Maclet lui
est parfois comparé, alors que, notent les auteurs, les deux peintres n’ont en
commun que leurs sujets. On apprend que cet artiste (mort en 1962) se maria
quatre fois et qu’il scinda si bien ses cycles maritaux que son fils Thierry
(qui joint sa lettre à ce récit) ne le vit jamais, non plus que sa
petite-fille, la violoniste Charlotte Maclet. Leurs réactions respectives à ce
livre dont ils sont les premiers destinataires sont touchantes. Il est rare
qu’on découvre un père, un grand-père, par une lecture. Tout le livre est fort
sympathique, à condition d’apprécier le pittoresque façon Château des
Brouillards, celui que Carco, Dorgelès popularisèrent. Lecture vite
achevée : le tiers final du tome est la traduction anglaise du texte
original.
Mallarmé. My Mallarmé is
rich. Mallarmé et
le monde anglo-saxon. Exposition au musée départemental Stéphane-Mallarmé (Somogy, 2006, 80 p., 16 €). Ce petit volume
élégamment présenté et richement illustré a été réalisé à l’occasion de
l’exposition du même nom au Musée Mallarmé de Vulaines-sur-Seine du 23
septembre au 23 décembre 2006. Quatre contributions y font la synthèse des
relations, avec le monde anglo-saxon, du poète qui consacra trente années de sa
vie à l’enseignement de l’anglais. La contribution la plus substantielle, celle
d’Hervé Joubeaux, conservateur du musée, évoque successivement le Mallarmé
anglophone (étudiant, voyageur, enseignant, traducteur) et le Mallarmé
anglophile, des relations de jeunesse aux Mardistes des dernières années
(Arthur Symons, Oscar Wilde et beaucoup d’autres) en passant par les
correspondants de la maturité (Payne, Swinburne, Ingram, O’Shaughnessy, Gosse)
ou les Parisiens d’adoption (le docteur Evans, Mary Cassatt, Stuart Merrill,
Vielé-Griffin, Whistler). Dans les marges de cet exposé principal, Hubert
Aupetit s’attache à « la traduction comme modèle de l’activité
poétique » et Mary Ann Caws à l’amitié avec Whistler. Marshall C. Olds,
enfin, inverse en conclusion la perspective, en évoquant tous ceux qui, dans le
monde anglo-saxon, comme pour répondre à celui qui apprit l’anglais « pour
mieux lire Poe », apprirent le français pour mieux lire Mallarmé, de W.B. Yeats
à Paul Auster, ainsi que la longue tradition de critique américaine, anglaise
ou australienne de Mallarmé à travers les trois exemples (choisis parmi
beaucoup d’autres) de Robert Cohn, de Malcolm Bowie et de Rosemary Lloyd. Bref,
un petit livre utile, pour se souvenir d’une exposition bienvenue.
Malraux.
Michel Cazenave, Malraux. Le chant du
monde (Bartillat, 2006, 184 p., 20 €).
Fin des années 60, c’est comme président du Mouvement des Jeunes Gaullistes que
Michel Cazenave fut amené à côtoyer André Malraux, mais c’est après la
publication dans la revue L’Appel,
début février 1974, de son article La
Métamorphose – reproduit ici aux pages 39 à 56 – qu’il eut avec lui, le 14
février et le 22 mars, ses deux entretiens les plus substantiels. Notés sur le
vif et abondamment cités dans ce livre, ces propos, au style unique, forment la
trame d’une méditation axée sur la relation à la fois puissante et secrète qui
unit Malraux au général de Gaulle. Au reçu de La Métamorphose des Dieux, celui-ci remercia son ami en des termes
dont Michel Cazenave écrit qu’ils sont peut-être, dans leur discrétion, les
plus éclatants qu’un homme ait pu lire de la main d’un tel « compagnon
d’âme et de destin » : « Grâce à vous, que de choses j’ai vues –
ou cru voir, qu’autrement je devrais mourir sans avoir discernées. Or, ce sont
justement, de toutes les choses, celles qui en valent le plus la peine. »
Les lecteurs qui, partageant ce jugement, trouvent dans les Écrits sur l’art la part la plus
spirituelle de l’œuvre de Malraux pourront s’étonner que Michel Cazenave leur
fasse une part si minime dans sa réflexion : celle-ci reste
« politique », avec tous les dièses qu’implique, bien entendu, ce mot
chez l’auteur du Miroir des Limbes et
du Démon de l’absolu. Le chant s’en trouve tout de même un peu
écourté. Dommage.
Matzneff.
Gabriel Matzneff, Boulevard
Saint-Germain. Récit (Table Ronde, 2006, 194 p., 8,50 €).
Du grand cristalliseur d’antipathies, ce petit livre sur le quartier de Paris
où il s’ébroue depuis quelques décennies. Ce n’est pas tout à fait le Paris de
Juliette Gréco et de Sartre, c’est le Saint-Germain de Matzneff. Au risque de
déplaire, avouons que nous avons trouvé du charme à ces courts chapitres où
évolue une faune d’écrivains, de tenanciers de bistrots, de personnages historiques,
de héros de Dumas et – tous les Gabriel ne sont pas des anges – de jeunes
filles probablement pubères. Ce recueil d’évocations se lira avec agrément, le
temps de faire la sourde oreille aux contempteurs implacables de Matzneff.
D’ailleurs, on ne nous l’a pas donné à garder.
Mer. Carole Rosenthal, Jean-Jacques
Chollet, La Mer 1923-1946. Anthologie
maritime de la chanson française (Frémeaux et associés, coffret de deux CD,
livret de 24 p., s.p.m.). Georgius, Dranem, Théodore Botrel, Joséphine Baker,
Alibert, Damia, Berthe Sylva, Fréhel, Réda Caire, Suzy Solidor, Charles Trénet,
Tino Rossi sont au sommaire. Certains airs font chavirer l’âme. Le livret donne
des indications peu connues sur l’histoire de quelques chansons. Qui se
souvient que Les Gars de la Marine –
« Quand une fille les chagrine, / Ils se consol’nt avec la mer » –
est la chanson du film Le Capitaine
Craddock, qui date de 1931 ? On t’écoute, vieil océan !
Mirbeau. Octave Mirbeau, Combats littéraires, édition critique
établie, présentée et annotée par Pierre Michel et Jean-François Nivet (L’Âge
d’Homme, 2006, 694 p., s.p.m.). Sous un titre facile et factice, un recueil des
publications de Mirbeau sur les écrivains et la vie littéraire de son époque.
Tout cela a bien vieilli, mais est-il permis de penser que les notes sont
souvent plus intéressantes que le texte auquel elles se rattachent ?
Certaines sont cependant perfectibles, comme celle de la page 190 où il est
soutenu, contre le bon sens, que Mirbeau a connu Rimbaud (sauf sur la rime des
patronymes, il n’y eut pas de rencontre). Index des noms cités, indispensable
ici, et heureusement présent.
Montalembert. Charles de Montalembert, Journal intime inédit. Tome V : 1849-1853. Texte établi,
présenté et annoté par Louis Le Guillou et Nicole Roger-Taillade (Champion,
2006, 827 p., 75 €). Ce cinquième
tome couvre les années 1849-1853, qui sont, pour Montalembert, des années
d’illusion, puis de grande désillusion. En effet, il rêvait d’être le Monk de
Louis-Napoléon Bonaparte, dont il avait favorisé l’ascension et dont il
voulait, en toute simplicité, faire son disciple. Il s’y employa avec
ardeur : « J’essaie, sans y bien réussir, d’exciter le Président à de
mesures de plus en plus énergiques : il me désole par son phlegme et ses
rêves ! », note-t-il avec dépit en mai 1850, après une entrevue.
Malheureusement, Badinguet le rêveur roulait pour lui seul, et la désillusion
de Montalembert fut cruelle. La dépression se fera plus sensible encore avec le
temps et la rupture avec Napoléon III. Notre homme politique dupé en sera
réduit à ressasser « le sentiment de [s]on néant au milieu de cette
société française dont [il] croyai[t] être l’un des chefs » [sic] et à se
lamenter sur « l’avortement de [s]a carrière publique ». Ce Journal, très bien présenté et annoté,
se veut extrêmement précis : visites, rencontres, déplacements, avec la
minutieuse compatibilité quotidienne des lettres reçues par Montalembert et de
celles qu’il envoyait. Ce faisant, il déplore le « temps perdu » à
des promenades ou à des ventes aux enchères, loin de la grande politique et de
ses grands ténors. Pour le reste, c’est la chronique des petits événements
politiques, de la redoutable éloquence parlementaire, des nouvelles du pape ou
du comte de Chambord, et des évocations de tous ces gens peu folâtres que
fréquentait l’auteur : Broglie, Thiers, Molé, Falloux, Mme Swetchine, et
l’ennuyeux Guizot, « toujours le même, hautain et médiocrement
aimable ». Des rencontres aussi avec Louis Veuillot et José Donoso Cortès,
ce Joseph de Maistre espagnol, dont il devint l’ami intime. On vitupère Hugo,
Lacordaire (dont Montalembert deviendra ensuite aussi l’ami), et « ce
misérable Lamartine ». Montalembert fait ses délices de Bossuet, qu’il lit
et relit. La musique lui offre quelques consolations de salon. En février 1852,
il entre à l’Académie française : maigre revanche pour ce grand ambitieux.
Ne nous demandons pas ce qu’il avait à faire chez les Quarante : sa place
y était, académiquement, toute désignée, autant, et peut-être même davantage,
que celle de certains qui y siégaient alors – ou y siègent actuellement !
Montparnasse. Jean-Paul
Caracalla, Les Exilés de Montparnasse
(1920-1940) (Gallimard, 2006, 291 p., 21 €).
Grand connaisseur de la vie artistique parisienne d’avant et d’après guerre,
arpenteur infatigable et toujours ébloui des quartiers mythiques de la
capitale, Jean-Paul Caracalla est un explorateur savant et un guide amoureux de
la mémoire des lieux. Son dernier essai, Les
Exilés de Montparnasse, en offre une preuve supplémentaire. Bien plus
qu’une contribution à l’histoire de la littérature anglo-saxonne – saisie sous
l’angle typiquement parisien –, ce livre s’apparente à une promenade qui nous
invite à sillonner, au gré des rencontres, des échanges et des anecdotes, l’un
des territoires sans doute les plus féconds de la création artistique de
l’après-guerre. Dans les limites du « Quarter », comme l’appelle la
communauté américaine de Montparnasse, on assiste de fait, de 1920 à 1940, à la
formation d’une véritable colonie de créateurs avides de nouveauté et de
liberté, à laquelle, dès 1903, date de son arrivée à Paris, Gertrude Stein
avait pour ainsi dire donné ses titres de noblesse. Il suffit de relire, par
exemple, Autobiographie de tout le monde pour s’en persuader. Mais à l’âge d’or de la grande explosion cubiste et à
l’essor des postures d’avant-garde qui marquèrent les années 1905-1918, succède
très vite une nouvelle ère, un cosmopolitisme joyeux qui prospère sur les
ruines de la Grande Guerre. Jean-Paul Caracalla montre très bien comment, grâce
à quels relais à la fois chaleureux et efficaces, la littérature anglo-saxonne
trouve à s’implanter dans la capitale. Deux figures se dégagent en effet :
Adrienne Monnier et Sylvia Beach, deux libraires dont Caracalla rappelle à
juste raison toute l’importance. Ezra Pound, Hemingway, Joyce, Robert McAlmon,
Fitzgerald, entre autres, passent par la rue de l’Odéon. « Tous ces exilés
de Paris, écrit Caracalla, écrivains, poètes, éditeurs anglo-américains
découvrent à Shakespeare and Company et dans l’atelier de Gertrude Stein des
foyers de culture, de sollicitude, d’écoute, d’effervescence littéraire, mais
également une grande largeur d’esprit, toute cette générosité dont ils
ignoraient les bienfaits dans le climat austère et puritain de leur
patrie. » C’est bien cet esprit de liberté dans la création qui, à
l’évidence, se diffuse dans l’air si particulier de Montparnasse. Paris, son
atmosphère, sa couleur, son rythme, la France en général, semblent à tous ces
artistes en quête de renouveau, attirés par l’exemple de leurs aînés et les
propositions novatrices de quelques brillants devanciers (Cocteau, Cendrars,
Picasso, Modigliani hantent durablement ces lieux), la terre promise, la scène
privilégiée où le talent, l’invention, l’excentricité peuvent s’exprimer sans
entraves. Comme le dit Gertrude Stein, « ce n’est pas ce que la France
vous donne mais ce qu’elle ne vous enlève pas » qui importe. Tous les systèmes,
normatifs, répressifs ou coercitifs, sont comme suspendus, rendus nuls et non
avenus : la libération de l’art ne va pas sans un éclatement des
contraintes morales et politiques. Mais si Gertrude Stein et ses alliés
représentent une frange libertaire de premier plan, il existe, au même moment,
d’autres réseaux par lesquels la colonie anglo-saxonne est absorbée, orientée,
éclairée. Natalie Barney tient aussi salon, Valéry, Cocteau, Gide, Colette
notamment y apparaissent. Les écrivains et poètes étrangers chercheront
également à s’y montrer. En 1909, Edith Wharton s’installe également à Paris,
mais elle s’y fera plus discrète. C’est sur cette toile de fond que s’enlève le
récit des très riches heures de Montparnasse, scandé par les échos de la
musique jazz et des ballets de Stravinsky. Jean-Paul Caracalla choisit de
porter l’attention sur quelques temps forts : la venue à Paris de Joyce,
sa rencontre avec Sylvia Beach, la publication d’Ulysses ; l’amitié entre Hemingway et Fitzgerald, qui est
aussi l’occasion d’un détour par la Côte-d’Azur ; le rôle si décisif de
« passeur » culturel que joue, dans ces années-là, Gertrude Stein. On
a plaisir à suivre le fil, jamais vraiment linéaire, de cette narration à la
fois souple et tendue qui nous fait redécouvrir – dans le sillage de ces
silhouettes célèbres (D.H. Lawrence, Miller, ne doivent pas être oubliés) –
tout un pan de l’histoire de Montparnasse, un fragment de la mémoire du Paris
d’entre les deux guerres, comme ressuscité par la grâce d’une écriture fluide
et lumineuse.
Nerval.
Cécile Odartchenko, Myosotis ou le nuancier
de Gérard de Nerval (Éditions du Petit Véhicule, 2006, 104 p., 18 €).
Le charme de ce livre est de ne ressortir aucunement du registre scolaire, mais
uniquement de la fantaisie d’une voyageuse, d’une rêveuse. Habitant l’Oise
parmi des sites marqués par la promenade de Gérard, elle les parcourt en
mêlant, sans souci de chronologie ni d’intention, ses propres souvenirs aux
traces du poète. Née à Courbevoie en 1935 d’une mère française et d’un père poète
émigré de Russie, élevée pendant la guerre dans le Midi par une femme russe,
saturée de lectures en trois langues, Cécile Odartchenko offre, en filigrane de
son parcours excursionniste et nervalien, aux amateurs de l’amusant jeu Cherchez l’erreur, une provende assez riche, encore que furtive.
Nous avons facilement trouvé qu’il faut entendre par Gauthier Gautier, par
Stern Sterne, par Léo Burkart Léo Burckart, par Élisabeth de Gouges
Olympe de Gouges, et saisi, page 92, que le sixième vers d’El Desdichado « la leur qui
plaisait tant à mon cœur désolé » s’éclaire d’un simple f en redevenant « la fleur qui plaisait tant à mon cœur
désolé ». Néanmoins, une énigme, page 49, nous est demeurée close. Dans la
phrase « Mais on sait que Louis XVIII ne plaisante pas et que lors d’une séance fameuse de photographie du roi par
Nadar, on a pu dénombrer une demi-douzaine de futurs régicides, spectateurs
encore passifs, en arrière-fond », qu’entendre – ou quel mot substituer –
pour la rendre vraie ? Bien qu’enfant précoce, Nadar (né en 1820) n’a
guère pu photographier Louis XVIII (mort en 1824). La photo aurait pu être prise chez Louis-Philippe, mais quid
alors de ces régicides futurs ?
Il n’y a que Louis XVI régnant qui eût pu voir se profiler derrière lui six
suspects aussi sombres. Or Louis XVI, tête en l’air, a peu fréquenté les salons
de son successeur et cousin le Roi des Français. Seule solution
apparente : ces six individus figurent, non en chair et en os, mais sur un
tableau, peint à la cour du Seizième autour de 1785, et appendu soixante ans
après au mur que fixa, vers 1845, une photo de Nadar prise lors d’une séance
régie par Louis-Philippe. Ce calcul rapide ne nous satisfait qu’à moitié, car
il semble un peu schizophrénique. Bien qu’il valide la phrase
incriminée, il la rend encore plus bizarre. À quoi Cécile Odartchenko,
finement, rétorque, page 66 :
« Le schizophrène qui, lui, a parfaitement compris le potentiel
remarquable, pour l’esprit qui refuse la discipline, des livres mystiques, s’y
plonge définitivement, pour ne jamais en ressortir ; il bricole, caracole,
toujours, trouvant son bonheur… à rester insaisissable. » Très juste.
Mais, Madame, si vous nous lisez, nous donnerez-vous votre clé ?
Nucéra. André Asséo, Louis Nucéra, l’homme passion (Rocher,
2006, 140 p., 18 €) ; Louis Nucéra, La Mémoire d’un siècle. Conférences et
documents réunis par Nicole Vaillant Dubus (Vaillant, 2006, 204 p., 18 €).
De Louis Nucéra, on a la triste impression qu’il eut surtout la chance d’être
l’ami de personnages fameux. On a tant cité les noms de Cocteau, Brassens,
Kessel, Miller, Picasso, Ventura ou Moretti au moment de sa disparition, le 9
août 2000, qu’un légitime soupçon risque de faire passer le Niçois pour un
simple faire-valoir. La parution de deux ouvrages, une « biographie »
– titre un peu usurpé pour masquer un hommage très amical – et un recueil
de textes, inédits ou pas, mais assez mal édités, permet néanmoins d’installer
une première rétrospective de ce personnage que certains considèrent comme
important. Fils des quartiers populaires de Nice, grouillot téléphoniste dans
une banque où Giono avait lui-même travaillé, chroniqueur d’un canard
communiste local – Le Patriote,
dirigé par Georges Tabaraud –, capable d’assez de verve, d’enthousiasme et
d’épices pour valoir à son patron de se substituer à lui dans un duel… à la
grenade (fantaisie excusable au sortir de la guerre), Louis Nucéra, qui était
né le 17 juillet 1928, obtiendra, après être monté à Paris à trente-six
ans, de devenir directeur artistique chez Philips Disques, poste qu’il occupera
neuf ans avant de s’établir directeur littéraire chez Lattès de 1973 à 1986. Un
« grand bonhomme », c’est ainsi que le critique Guy Darol définit
Nucéra, dont les vertus empathiques ont toujours séduit, ainsi que son amour du
vélo, qui lui faisait reprendre ces mots de Cingria, son glorieux prédécesseur
dans le domaine : « Il est vrai que l’étrange animal m’a conquis et
que je ne dévélocipède plus. » Au-delà des clichés mondains et de
l’exotique bicyclette, il reste une œuvre dont la plupart des morceaux sont
bons, apparemment. Depuis L’Obstiné (1970) jusqu’aux souvenirs de Mes ports
d’attache (1997), en passant par le recueil de ses critiques de Valeurs actuelles, Une bouffée d’air frais (2000) ou La Kermesse aux idoles (1977), roman consacré au monde du
spectacle, il reste assez de traces et de volumes pour aborder un écrivain
assez libre et perspicace, dont tout laisse craindre un enfouissement rapide au
rang des seconds couteaux.
Ozanam. Frédéric Ozanam.
Un universitaire chrétien face à la modernité, sous la
direction de Bernard Barbiche et Christine Franconnet (Cerf, 2006, 222 p., 40 €).
Ce volume reprend les communications présentées le 26 mars 2003 lors du
colloque organisé par la Bibliothèque nationale de France à l’occasion de
l’entrée dans ses fonds des archives d’Ozanam et du cent cinquantième
anniversaire de sa mort. Comme le souligne Jean-Noël Jeanneney dans sa préface,
la véritable vocation d’Ozanam était « le service de la vérité dans le
travail intellectuel, la recherche qui doit permettre la réconciliation tant
souhaitée de la science et de la religion, enfin l’enseignement et la formation
des jeunes générations ». Parmi les quatorze contributions, on en
retiendra cinq. René Rémond souligne avec vigueur la double appartenance
indissociable d’Ozanam à l’Église et à l’Université, qui fait de lui un
véritable précurseur de la laïcité. Pierre Brunel analyse la manière dont
« la question des genres » a accompagné la réflexion et
l’enseignement qu’Ozanam a délivré pendant les douze ans où il a occupé la
chaire de littérature étrangère à la Sorbonne, succédant à son maître Fauriel
dont il a accentué l’approche comparatiste. Analysant les voyages d’un universitaire
catholique au milieu du xixe siècle, Matthieu Brejon de Lavergnée retrace les déplacements d’Ozanam en
Europe et plus particulièrement en Italie, pays doublement cher à son cœur.
Gérard Cholvy replace Ozanam au milieu des combats pour la liberté de
l’enseignement, tandis que Sylvain Milbach précise ses rapports avec le
mouvement catholique libéral des années 1840. D’autres contributions décrivent
le fonds d’archives déposé à la BnF et évoquent la personne privée d’Ozanam
dans ses dimensions familiale et spirituelle (examen de l’évolution de son
image après sa mort et étapes de son procès en béatification). Un index, une
biographie et une bibliographie complètent ce volume qui est loin d’être sans
intérêt.
Paris. Marie-Claire Bancquart, Paris dans la littérature française d’après
1945 (La Différence, 2006, 304 p., 25 €).
Éditrice de Maupassant et d’Anatole France, poète, Marie-Claire Bancquart est
peut-être avant tout l’historiographe passionnée du Paris des écrivains. Avant
celui-ci, elle a déjà donné trois autres essais sur le sujet, par tranches
chronologiques : la Belle-Époque, la Fin-de-siècle, le Paris des
Surréalistes. Elle devait logiquement poursuivre sa déambulation empathique et
savante dans les méandres d’une littérature pour partie déjà ancienne
(l’immédiat après-guerre) pour partie toute récente. Elle le fait en flâneuse
avertie, qui dit « je », feuillette, évoque, parcourt, commente et va
même jusqu’à donner à voir ce que d’autres ont vu, par des photographies sans
prétention et d’autant plus justes. C’est sans fausse pudeur critique qu’elle
associe les œuvres à la vie de leurs auteurs, mais c’est avec précision et
acuité qu’elle commente les textes, ce qui fait de cet essai une très
séduisante introduction personnelle à la littérature contemporaine, guidés que
nous sommes par la voix d’une lectrice attentive et curieuse. Elle ne manque
bien sûr pas de souligner le caractère élégiaque, mélancolique ou révolté d’une
bonne partie des évocations de Paris, dans la lignée de Baudelaire, tout en
remarquant qu’après les désarrois décadents, Paris avait rebondi et ses
écrivains aussi, ce qui ne s’est guère reproduit depuis la dernière Guerre, ou
alors tout autrement. Elle-même refuse cette posture car elle sait bien que
tout cela enrichit finalement une littérature qui se nourrit de la perte qui la
travaille. Peu de critiques parlent avec justesse des écrivains contemporains,
en prenant le temps mais pas trop, en pointant les curiosités techniques mais
sans en rajouter. Marie-Claire Bancquart sait au contraire parler en écrivant
bien et saura faire découvrir, même à ceux qui croient bien les connaître, des
recoins inconnus ou mal aperçus chez quantité d’écrivains, entre autres Aragon,
Modiano, Perec, Butor, Simon, Vilar, O. Rolin, Tournier, Boudjedra, Hardellet,
Réda, Roubaud, Deguy, Venaille. La liste complète est bien plus longue mais
Marie-Claire Bancquart ne se contente pas d’énumérations paresseuses : le
pas est vif, mais elle sait faire croire qu’elle a tout son temps. Elle fournit
en outre d’intéressantes bibliographies (où figure en bonne place le magnifique Invention de Paris d’Éric Hazan), un
index des noms très fourni et, plus impressionnant encore, un index des lieux
qui pourra être, pour les vrais amoureux de Paris, l’équivalent de ce qu’était
pour le jeune Marcel, chez Proust, l’indicateur des chemins de fer.
Parodie. Poétiques de la parodie et du pastiche de
1850 à nos jours, Catherine Dousteyssier-Khoze et Floriane Place-Verghnes
éditeurs (Peter Lang, 2006, 361 p.,
55,70 €). Histoires littéraires n° 20 (p. 197)
a signalé en son temps l’étude que Catherine Dousteyssier-Khoze a consacrée à Zola et la littérature naturaliste en
parodies. Cette spécialiste de la parodie et de la littérature fin de
siècle édite ici, avec sa collègue Floriane Place-Verghnes, les actes d’un
colloque international qui s’est tenu à Durham les 24 et 25 mars 2005 sur le
thème « (Ré)écritures : parodie et pastiche dans la littérature et la
culture françaises et francophones, de 1850 à nos jours. » Saluons avant
toute chose la rapidité avec laquelle ces actes sont publiés dans la collection Modern French Identities. Huit
chapitres regroupent les communications présentées. À tout seigneur tout
honneur : Daniel Sangsue, auteur d’un essai consacré à la question (La Parodie) ouvre le bal en
s’intéressant aux « seuils de la parodie » – clin d’œil du côté de
Gérard Genette : il s’agit d’étudier certains aspects du péritexte de la
parodie (titres, sous-titres, épigraphes, dédicaces, préfaces). Bonne façon de
se mettre en jambes, ne serait-ce que grâce à la reprise de cette forte pensée
attribuée à Valéry et dans laquelle plus d’un se reconnaîtra :
« Quand vous copiez un écrivain, c’est du plagiat. Quand vous en copiez
plusieurs, c’est de la recherche. » Suivent l’histoire lexicographique des
deux termes « parodie » et « pastiche » dans quelques
dictionnaires français du xviie au xixe siècle :
Académie française, Trévoux, Boiste, Bescherelle, etc. (Jacques-Philippe
Saint-Gérand) et l’examen de la fonction critique du pastiche (Pascale
Hellégouarc’h). Catherine Dousteyssier-Khoze met en parallèle deux
extraits : une parodie naturaliste et le passage d’un roman naturaliste de
la seconde génération de Paul Adam. Elle s’interroge à partir de là et dans une
perspective poéticienne genettienne – Gérard Genette est omniprésent dans ce
volume – sur la notion de parodicité (la parodicité serait à la parodie ce que la littérarité est à la littérature).
Ces précisions terminologiques et théoriques étant posées, diverses études sont
consacrées à Jules Verne (Daniel Compère), Pierre Louÿs (Peter Cogman),
Flaubert et Maupassant (Floriane Place-Verghnes), Baudelaire (Michèle
Hannoosh), Théodore de Banville (David Evans), Paul Verlaine écrivant à la
manière de Paul Verlaine (Aurélie Loiseleur), Gaston Leroux relu par rapport à
Poe et Conan Doyle (Stéphane Lojkine), Proust pastichant les Goncourt (Nathalie
Aubert), Jacques Prévert et la Bible (Carole Aurouet), les Contes de Perrault et la littérature de jeunesse contemporaine
(Christiane Pintado). Une des particularités du volume réside dans le fait que
les contributions n’ont pas pris pour objet d’étude la seule littérature mais
ont travaillé également l’image (Huysmans et la « parodie
transesthétique » par Gilles Bonnet), le théâtre (Isabelle Barbéris sur
Copi), le théâtre de marionnettes (Hélène Beauchamp sur Ubu Roi). La presse française du xixe siècle fournit à Paul Aron l’occasion d’un article riche et suggestif.
Jean-François Jeandillou étudie un corpus contemporain avec des contrefaçons
parodiques d’organes de presse souvent réjouissantes. Pour en revenir à la
littérature, le volume se clôt sur des pastiches de genres chez certains
contemporains (Valère Novarina, Borges, Quignard, Pierre Michon, par Violaine
Houdart-Mérot), sur l’évocation de « la contrainte de l’hétéroparodie dans
la poétique oulipienne et post-oulipienne » (Carole Bisenius-Penin). Il ne
sera pas dit enfin que l’on échappera à la « postmodernité », que
l’on se gardera bien de confondre avec l’anté-archaïsme. C’est ainsi que Simon
Kemp analyse de façon mesurée les positions radicales du critique et théoricien
marxiste Fredric Jameson au sujet d’Alain Robbe-Grillet et de Claude Simon,
réduits à ne plus être que des sortes d’Andy Warhol du Nouveau Roman, tout
juste bons à produire du « pastiche postmoderne ». Armine Kotin
Mortimer dissèque les stratégies d’écriture de Philippe Sollers dans son Sade Contre l’Être Suprême. On
regrettera un recours parfois un peu systématique à l’encyclopédie en ligne
Wikipedia qui lui permet d’écrire sans sourciller que la fameuse phrase
« que Paul Claudel aurait prononcée en réponse à Jules Renard »
(« La tolérance, il y a des maisons pour cela ») « est devenue
célèbre à l’époque de Sollers » après qu’elle a été citée par Lacan. Une
intéressante bibliographie et un index parachèvent cet ensemble que les
amateurs de parodie et de pastiche liront avec plaisir.
Parole. L’Art de la parole vive : paroles chantées et paroles dites à l’époque moderne (Presses universitaires de Valenciennes, 2006, 328 p., 22 €). Les formes culturelles renouvelées ou radicalement nouvelles de l’oralité des temps modernes. Pour le montrer ou le démontrer, ces études présentées lors d’un colloque qui eut lieu à Montpellier en 2003, sont éditées dans la collection Recherches valenciennoises, dans laquelle les auteurs voient « l’écho des échanges fructueux nés de ce dialogue entre le Nord et le Sud » (que l’Est et l’Ouest en fassent autant, et la Rose des Vents soufflera alors sur l’Université française). Par leur originalité, ces études sont passionnantes, car les sujets qu’elles abordent sont généralement peu fréquentés – sténographie de la parole, interviews imaginaires, discours politique, parole professorale, paroles chantées, chanson sociale, monologue, café-concert, enregistrement sonore – autant d’approches que l’on trouve un peu courtes (c’est la règle du jeu des colloques) et qui mériteraient développements et compléments, car elles sont parfois étriquées et mériteraient qu’on puisse jeter un coup d’œil autour et alentour. C’est ainsi que nous traversons, sans avoir ici le temps de nous arrêter chez l’un au détriment de l’autre, le « pot pourri » dans les années 1820 ; les mots d’esprit dans la presse de 1830 ; la dialectique de l’oral et de l’écrit dans le discours hugolien (« Le genre humain est une bouche, et j’en suis le cri ») ; le vocero corse ; le Lélio de Berlioz : un acte de parole musico-littéraire ; les chants dans le roman au temps du Romantisme ; Clio de Charles Péguy ; la chanson sociale de 1830 à 1914 ; Coquelin cadet et le monologue fin de siècle ; rythmes et voix dans la poésie de Gaston Couté ; comment Mayol s’imposa au café-concert ; Aristide Bruant et le chant des asociaux ; l’enregistrement sonore d’Yvette Guilbert à Piaf…
Péguy.
Jean-Noël Dumont, Péguy. L’axe de
détresse (Michalon, 2005, 128 p., 10 €).
La collection « Le Bien commun », où paraît cet essai, est consacrée
à la justice, et dirigée par deux grandes figures de pensée juridique, Antoine
Garapon et Laurence Engel. On voit mal alors pourquoi on a laissé commencer ce
texte par ailleurs irréprochable par des axiomes tellement en porte-à-faux avec
la définition républicaine de la Justice aux yeux bandés :
« Trouverait-on une justice sans colère ? » ou « Si le
tribunal peut donner forme à la colère, est-il de son ressort de se charger de
la peine ? » Cela fait sens, sans doute, dans la réflexion de Péguy
sur la justice, mais quel carambolage détestable d’entrée de jeu ! Le
reste de l’essai est heureusement digne d’intérêt, passé un chapitre
biographique utile aux oublieux. L’aventure commence dans la turne de Péguy à
Normale, où s’ébauche Marcel ou la Cité
harmonieuse : cité morale et non juste, où les hommes se découvrent
fins en soi et non moyens pour autrui. Il en ressort que pour Péguy, toute
contrainte, fût-elle le vote démocratique, fait basculer dans l’injustice.
Comment agir alors, contre la force qui asservit, sinon en occupant la place de
la victime (Jeanne d’Arc) ? C’est faire le choix du singulier aussi
contre le collectif, ce qui n’exclut pas la fraternité mais permet de dessiner
la figure du juste. Le choix du
singulier va de pair avec celui de la qualité, qui est attention et respect à
la chose en elle-même, sans sublimation, dans sa matérialité. Et se garder,
surtout de continuer, de s’inscrire dans la durée, car ce serait s’endurcir, et
se préparer à accueillir l’injustice (nulle surprise alors que l’histoire soit
jugée essentiellement injuste, en ce qu’elle maintient les vrais héros dans
l’anonymat). Tant pis, tant mieux, si nous sommes des vaincus, des hommes de
quarante ans, pourvu qu’on se soit vaincu soi-même, ce qui préserve à jamais de
la bien-pensance. Une lecture limpide, ferme de style, somme toute fort
recommandable.
Police. Bruno Fuligni, La Police des écrivains (Horay, 2006, 200
p., 15 €). Publication du dossier de police
des nommés Verlaine Paul, Rimbaud Arthur, Hugo Victor, Vallès Jules et Breton
André, qui étaient surveillés pour des raisons bien différentes.
Citation : « En octobre 1927, Breton et ses amis surréalistes envoyèrent
à M. Ernest Raynaud, ex-commissaire de Police de la Ville de Paris, homme de
lettres, Président de l’Association des Écrivains Ardennais, une série de
lettres injurieuses contenant en outre des menaces de mort caractérisées. Ils
reprochaient à cet ancien fonctionnaire d’avoir participé à l’inauguration à
Charleville de la statue réédifiée d’Arthur Rimbaud le poète ami de
Verlaine. » Par le ton comme par le style, on croirait lire l’impayable Dictionnaire des anecdotes littéraires de
Denis Boissier. Ces dossiers sur des hommes de lettres sont conservés, avec de
très nombreux autres, aux Archives de la Préfecture de police de Paris, qui est
un vrai paradis pour les chercheurs (les Archives, pas la Préfecture),
notamment pour ceux qui travaillent sur la Commune de Paris et sur les
anarchistes de la remuante Fin-de-siècle. Ces rapports ont beau n’être pas
toujours ragoûtants, ils ont beau être composés dans un style de gendarme
(c’était avant la guerre des polices), leur extrême précision et la fiabilité
des informations qu’ils contiennent sont frappantes. Les mouchards du temps
faisaient consciencieusement leur travail. Est-ce le cas de ceux de notre
époque ? Si les vaches faisaient leur métier, chacun serait bien gardé.
Ponge.
Patrick Wagenlander, La Fabrique du Ponge (Éditions des Deux Platanes, 2006, 283 p., s.p.m.). Le ton est donné dès
l’épigraphe, qui est de Maurice Saillet, à propos du Parti pris des choses : « Nous n’avons que faire de ce
matérialisme de pacotille. » Le titre même du livre parodie celui de La Fabrique du pré de Ponge. C’est donc un pamphlet, qui s’emploie à démontrer
que Ponge n’est pas un poète et que sa réputation est surfaite. La
démonstration est assez simpliste, mais elle n’est pas sans susciter quelque
perplexité, car elle est rondement menée. L’auteur, visiblement très documenté,
prend un malin plaisir à éplucher soigneusement tous les manuscrits, brouillons
et avant-textes de Ponge, qui, écrit-il, « font les choux gras de tant de
savants généticiens ». Sa conclusion est sans appel : « La
maladresse pataude de ce pléiadisé est vraiment pathétique, et montre qu’il
n’avait aucune inspiration ni veine poétique quelconque, ce qui a permis à tant
de snobs et de professeurs de se pâmer devant ses tristes élucubrations. »
Pour mieux le prouver, l’auteur n’hésite pas à réécrire tel texte de Ponge, L’Huître, par exemple ! La
perplexité du lecteur de La Fabrique du
Ponge ne fait alors que grandir, son sourire aussi. Certaines remarques ne
sont pas pour autant dénuées de pertinence, mais l’auteur aurait pu rappeler
que, dans la fabrication intensive des manuscrits et des brouillons, d’autres
poètes se sont davantage distingués (un Char, un Éluard, par exemple), et puis
Ponge n’a jamais, que l’on sache, réécrit, voire inventé de toutes pièces sa
correspondance, tel Saint-John Perse !
Queneau (1).
Marcel Bourdette-Donon, Raymond
Queneau : cet obscur objet du désir (L’Harmattan, 2006, 100 p., 11 €).
Avouons-le tout net : cet essai, dû à un connaisseur de l’œuvre de
Queneau, surprend. Tantôt on rit d’une méthode et de conclusions qui
n’entendent visiblement pas provoquer telle réaction, tantôt on s’agace d’un
parti pris clairement décalé par rapport à la critique traditionnelle et aux
recherches, classiques ou plus récentes, sur Queneau (qui ne sont quasiment
jamais convoquées directement), tantôt (rarement) on se convainc que telle
proposition de lecture est légitime. De quoi s’agit-il en réalité ? D’une
(re)lecture de l’œuvre romanesque de Queneau considérée comme un univers
d’objets constituant autant d’« éléments pulsionnels, de figures de désir
incarnées ». Ainsi l’on croisera des objets relevant d’une
« esthétique du déchet », des réveils castrateurs, des objets
détournés de leur fonction et dès lors rapprochés de certaines pratiques
artistiques qui firent les beaux jours de l’entre-deux-guerres. En dépit de
quelques aperçus stimulants sur la porte, par exemple, on apprend aussi, à son
propos, que « par la mauvaise écoute qu’elle engendre, [elle] est toujours
source de défaillances, cause de l’équivoque » ou bien encore qu’elle vaut
« signe d’une résistance ». Au total, la conclusion réinscrit l’œuvre
de Queneau dans des héritages divers, où le Surréalisme occupe une place
significative (ce n’est pas exactement un fait nouveau, et une telle conclusion
a donné lieu depuis longtemps à des travaux plus justes, mieux pensés et
autrement nuancés). Elle prétend aussi montrer comment l’auteur contribue à une
dénonciation d’un univers mécanisé en cours d’instauration, induisant une phénoménologie
critique. L’exercice paraît un peu vain, porté par trop de systèmes et de
grilles de lecture qu’aucune distance critique ne vient tempérer sainement – et
l’on gage que le bon Raymond eût souri plus d’une fois. Reste une étrange
promenade dans cet univers romanesque toujours savoureux, qui résiste à pareil
traitement : ç’aura au moins été moyen de le vérifier.
Queneau (2).
Raymond Queneau, Romans (Œuvres Complètes III), édition publiée
sous la direction d’Henri Godard (Gallimard, Pléiade, 2006, 1836 p., 67 €).
Le temps n’est plus où la seule mention du nom de Queneau déclenchait une
cascade de clichés rigolards. Grâce au travail de queniens zélés, tous amis de
Valentin Brû, l’œuvre ne se réduit plus aux sorties de Zazie ou aux acrobaties
foraines d’un Oulipo devenu fournisseur de matériel pédagogique. De biographies
en Cahiers de l’Herne, de colloques en rééditions, l’unité complexe et la
démarche constamment problématique de Queneau apparaissent de plus en plus
clairement, avec à l’arrière-plan de profonds soucis intellectuels et
spirituels. Plus le temps passe et plus cette œuvre fait figure de patrimoine
collectif indiscuté, totalement contemporain, adopté avec affection par un
public consensuel qui réunit des collégiens, des concierges et des
mathématiciens pervers. Tout ce qu’il faut pour faire un classique, autrement
dit, soit quelqu’un qui fait oublier qu’il a eu des collègues moins heureux en
matière de postérité. On s’étonne que Queneau ait eu pour contemporains, à
divers moments, des gens qui représentaient le roman prolétarien, le roman
existentialiste, le Nouveau Roman, Tel Quel, etc. La mise en Pléiade (qui, pour
certains, est une mise au tombeau) a ceci de bon qu’elle permet de faire
apercevoir la force intranquille à l’œuvre pendant quelques décennies,
responsable de ce qu’il faut bien appeler des chefs-d’œuvre (tous les romans de
Queneau n’en sont pas ou le sont à degrés divers, mais c’est toujours pour de
bonnes raisons). Ici, depuis les Exercices
de style jusqu’au Vol d’Icare,
tout y est et chacun y retrouvera ses préférés, les œuvres les plus
autobiographiques pour les uns, les plus conceptuellement raffinées pour les
autres (qui peuvent être les mêmes), sachant que tous ces ingrédients sont
partout présents. Henri Godard fournit à l’ensemble une préface d’une grande
justesse (un tantinet rébarbative au début pour l’amateur), en insistant sur la
continuité de la recherche de Queneau à travers différentes formes qui
finissent par accoucher, presque malgré l’auteur, d’un univers de fiction tout
à fait prégnant, comme chez Joyce ou Melville, dont Godard le rapproche
fréquemment. Très juste aussi, la mise en évidence de l’unité du personnage
quenien masculin, au fond toujours le même et constamment attachant dans son
irénisme détaché. Quant au personnage féminin (de quatorze ans, toujours, note
Henri Godard), il est bien vrai que c’est lui qui se trouve inépuisablement
porté par une énergie, une fraîcheur, une alacrité, une tchatche éblouissantes
– la palme revenant selon nous à l’extraordinaire Sally Mara, passage étonnant
de Queneau par la peau d’une femme. Zazie, formidable réussite, bien sûr, perd
pourtant de sa présence à la fin du roman, pour des raisons d’ailleurs
parfaitement explicables, mais cela l’affaiblit. C’est qu’il y a toujours des
« raisons » chez Queneau, c’est-à-dire quelque part un projet soutenu
par une expérimentation intellectuelle, même quand la puissance propre de la
fiction le transforme en tout autre chose : un roman, un vrai. Des raisons
et de la déraison : Henri Godard fait très bien, en ce sens, de placer en
tête de son volume les Exercices de style et en fin de parcours Le Vol d’Icare (l’on aurait compris, ou souhaité, que soit repris aussi dans cet ensemble Les Enfants du limon). Le monument possède un socle des plus
robustes : comme il se doit dans une Pléiade moderne, les notices, notes
et appendices permettent d’approfondir le sens de cette entreprise éditoriale
majeure. Chaque roman est accompagné de ce qui forme une véritable monographie
approfondie, utilisant à fond les dossiers laissés par Queneau, ses fameux parerga. La génétique y est mise
intelligemment au service de l’histoire littéraire et de l’analyse, chaque
présentateur-commentateur choisissant sa propre démarche, avec des
développements de dimension variable. Il faut donc saluer le travail des
collaborateurs d’Henri Godard : Jean-Philippe Coen, Daniel Delbreil, Paul
Gayot, Anne-Marie Jaton, Emmanuël Souchier, Jean-Yves Pouilloux. Souhaitons que
l’essentiel de cette édition soit repris sous un format plus accessible,
financièrement parlant, aux Pierrots et aux Cidrolins d’aujourd’hui, même si la
paire de jeans convoitée chez Zara par les Zazies contemporaines coûte bien
plus cher que ce précieux volume, et pour simplement s’asseoir dessus.
Ramuz. C.F. Ramuz, Besoin de grandeur, préface de Jacques Chessex (Les Amis de Ramuz,
2006, 140 p., 20 €). L’Université François Rabelais de
Tours republie, par le biais de son association des Amis de Ramuz , un
essai édité pour la première fois en 1937 chez Mermod, repris l’année suivante
chez Grasset, puis dans le tome 19 des Œuvres
complètes en 1941. Le premier plaisir est celui de tenir entre ses mains un
objet-livre bien fabriqué, bien édité et non rogné – plaisir encore
régulièrement offert aux abonnés d’Histoires
littéraires ! Le second est de retrouver la voix de Ramuz, non sous la
forme d’un roman mais sous celle d’un essai qui porte sur le besoin paradoxal
de grandeur éprouvé par le citoyen d’une petite patrie, d’un petit pays – pas
même la Suisse, pas même le canton de Vaud, mais le lieu où l’écrivain réside.
Quelles formes la grandeur peut-elle bien revêtir dans un pays neutre entouré
de dangers au moment de la montée des périls et du déclin du
christianisme ? Tel est l’objet de cette méditation au cours de laquelle Ramuz
cherche à regarder son petit pays « d’un peu haut » et à situer son
existence par rapport à la grandeur matérielle certes mais spirituelle aussi.
Une bonne façon de se rappeler que le phénomène de mondialisation ne date pas
d’aujourd’hui, ni le pouvoir d’abrutissement de la presse et de la radio, ni…
Comment se hisser au-dessus de médiocrités dans ces conditions et viser la
plénitude ? Le Salut par les paysans ?
Revue
blanche. Patrick Fréchet, Bibliographie des éditions de la Revue
blanche (Du Lérot, 2006, 216 p., s.p.m.). L’auteur a recensé cent quarante
volumes publiés sous la marque de la revue des frères Natanson, entre la Réponse de la bergère au berger d’Édouard Dujardin en décembre
1892 et L’Adolescent de Dostoïevsky
en juillet 1902. Ils sont très inégalement répartis : après trois livres
en 1892-1893, ce n’est qu’en 1897 que commence véritablement l’activité
éditoriale, avec la célèbre enquête sur la Commune
de Paris, sous son impressionnante couverture rouge. Il est inutile
d’expliquer aux lecteurs d’Histoires littéraires combien ce répertoire leur
rendra de services : chaque volume est décrit de façon détaillée, avec la
reproduction des monogrammes et vignettes ornant la justification du tirage et
les annonces publiées. On insistera en revanche sur la qualité matérielle de
l’édition, le beau format in quarto, les nombreuses illustrations, souvent en
pleine page, la bibliographie et l’index. Plus brève, une section consacrée aux
« publications artistiques de la Revue
blanche » recense les tirages de lithographies de Bonnard,
Toulouse-Lautrec, Vallotton et quelques autres.
Rimbaud-Verlaine. Bernard Bousmanne, Reviens,
reviens, cher ami. Rimbaud-Verlaine. L’Affaire de Bruxelles (Calmann-Lévy,
2006, 171 p., 35 €). Quoique puisse suggérer le titre, il ne s’agit pas
exclusivement de l’« Affaire » de Bruxelles, mais de tout ce qui
concerne et entoure les deux poètes, de leur première rencontre à Paris à leur
ultime entrevue de Stuttgart. On n’arrive à la fameuse affaire qu’à la page 92.
Au lieu de faire concurrence aux biographies des poètes, Bernard Bousmanne les
complète, avec d’intéressantes précisions sur les décors (la foire de
Saint-Gilles, le « boulevart » du Régent). Les documents sont
reproduits avec une qualité exceptionnelle. Même le brouillon d’une lettre du
commissaire en chef de la police de Bruxelles prend du relief et de la beauté.
Certaines reproductions sont inédites. Elles proviennent de la collection de la
Bibliothèque Royale de Belgique, comme la seule photo connue, et récemment
acquise, de Théodore t’Serstevens, juge de l’Affaire. Suit un utile
« Inventaire des documents du procès de Bruxelles ». Le seul point
faible de l’ouvrage est ce prétendu revolver « retrouvé » par un collectionneur.
Il est un peu dommage que ce bel et utile ouvrage soit entaché par ce
« vrai morceau de la fausse croix », dont l’authenticité est
certainement proche de celle de la montre de Rimbaud « découverte »
en 2004 et désormais exposée au Musée de Charleville. Passons. La haute qualité
de ses reproductions et l’apport d’une documentation nouvelle font de cet album
une étape iconographique importante dans les études sur les deux poètes
maudits.
Sarah Bernhardt. Raoul Mille, Sarah Bernhardt et Monaco (Rocher, 2006,
123 p., 21 €). La
« Divine » génère encore d’intrépides thuriféraires. Raoul
Mille, célèbre journaliste de Nice-Matin, conte ainsi l’arrivée de Sarah Bernhardt lors de
l’inauguration du nouveau Théâtre du Casino de Monte-Carlo le 25 avril 1879,
puis les représentations qu’elle y donna par la suite, au cours desquelles elle
déchaîna l’enthousiasme de Dumas fils, de Victorien Sardou ou d’Edmond Rostand.
Mais que reste-t-il de cette présentation hagiographique d’une indigence
consternante ? Au moins, parmi l’iconographie offerte, quoique essentiellement
connue et aux références approximatives, une photographie de Louise Abbéma
faisant le portrait de l’actrice dans le rôle de la Jacasse des Bouffons de Miguel Zamacoïs :
1907, pour les intimes.
Scotto.
Roger Vignaud, Vincent Scotto, l’homme
aux 4000 chansons (Autres Temps, 2006, 200 p., 20 €).
Remarquons de suite la tendance inflationniste du moment : une émission de
télévision diffusée en 1985, citée par l’auteur, était intitulée Vincent Scotto, l’homme aux 2400 chansons.
Si on lui en attribue aujourd’hui 4000, cela fait tout de même plus de 60 %
d’augmentation mais après tout, à ce stade, on n’en est plus à quelques
centaines près. Georges Brassens aimait à dire qu’il donnerait tout Wagner pour
une chanson de Scotto. On n’en ferait peut-être pas autant pour cette
biographie que Roger Vignaud, avocat marseillais, présente fièrement comme la
première consacrée à son compatriote. Elle est constellée de dialogues
reconstitués, de pensées prêtées au musicien, d’anecdotes plus ou moins
fabuleuses ayant présidé à la création de telle ou telle chanson. L’évocation
de la ville natale de Scotto est traitée dans un style de mauvaise pagnolade
qu’on croyait révolu (« Mêlé à la marmaille piailleuse et dépenaillée des
enfants habitant sur les quais, il jouait parmi les pêcheurs et les portefaix
déchargeant la cargaison des voiliers aux noms enchanteurs venus des mers
lointaines ») et qui est peut-être dû au soutien financier que la Région
Provence-Alpes-Côte-d’Azur a accordé à l’ouvrage. Heureusement, Scotto ne tarde
pas à gagner Paris, où il devient le faiseur de chansons au kilomètre que l’on
connaît. Le biographe réussit plutôt bien à rendre l’atmosphère du Faubourg
Saint-Martin et de la scène parisienne colonisée dans les années 1930 par
l’opérette marseillaise, Alibert – gendre de Scotto – en tête, avant d’être
détrônée par les espagnolades de Francis Lopez après-guerre. On en apprend
finalement peu sur Scotto, beaucoup sur son œuvre, à laquelle il se consacre
entièrement, alignant les succès dans son atelier du passage de l’Industrie,
phonographique en l’occurrence, aussi bien sur la scène qu’au cinéma (seize
musiques de films rien que pour l’année 1936). Vignaud n’élude pas les côtés
sombres du personnage, une ode à Mussolini composée en 1923, des paroles de
chanson traduites en allemand en 1943, mais reste muet sur sa réputation de
coureur de jupons et sur la façon dont il pouvait bien se servir de sa fameuse
guitare à neuf cordes. Atouts : index des noms cités, bibliographie,
filmographie, belles reproductions des petits formats de l’époque.
Inexactitudes : Fréhel n’a pas joué dans Le Faucon maltais mais dans La
Maison du Maltais; c’est Augusto Genina et non Gemina qui a réalisé Naples au baiser de feu ; c’est
André Dassary et non Georges Guétary qui « s’illustra par sa fameuse ode à
Pétain, Maréchal, nous voilà ».
Simon. Claude Simon, Œuvres,
édition établie par Alastair B. Dunan (Gallimard, Pléiade, 2006, 1664 p., 55 €). Tous ces « Nouveau Roman »,
les Robbe et les Grillet, les Sarraute, Pinget et autres Butor, qui nous ont
tant enquiquiné durant notre jeunesse, où le ciel était encombré de riens, si
immensément vide, avec pour toute figuration les surréalistes finissants et
leurs petits, les existentialistes exténués et rasoirs, les habituels pochards
sous-verlainiens de la Rhumerie, ah ! quel ennui de n’avoir pour modèles,
nous qui sentions pousser nos ailes et nous nous efforcions d’y croire, que
c’était bien ça l’avenir littéraire, ces plats refroidis, écœurants, désolants
comme un désert de Tartares ou un balcon en forêt… À cette époque, les Hénin,
Calet, Ciantar, Guérin, Malaquais, tous les vrais artistes de prose étaient
tombés dans l’oubli, et les retrouvailles seraient pour bien plus tard. De ces
« Nouveau Roman » à la ramasse et de leurs épigones, de cette
prétendue science littéraire, donc, ne reste aujourd’hui à l’aune de la
« Pléiade » que Claude Simon, et c’est justice : lui a su se
dégager assez tôt de cette ennuyeuse École pour mener sa poésie à sa guise. Il
a su reconnaître aussi, seul parmi ses pairs, la grandeur de Céline et le dire
publiquement, revêtu de Nobel. Cela lui sera compté, et si l’on veut relire
avec fruit La Route des Flandres dans
cette édition prestigieuse, où il a rejoint son illustre prédécesseur, il faut
avoir lu aussi bien Voyage au bout de la
nuit, ce qui est commun, mais aussi les folles cavalcades nocturnes de Casse-pipe, le plus bel effet équestre
de toute la littérature française, dont l’écho se retrouve, fortement imprégné,
dans le texte de Simon. Le choix des Œuvres a été fait par l’écrivain, pour former un ensemble cohérent, depuis Le Vent de 1957 (qui n’est pas sa
première œuvre) jusqu’au Jardin des
Plantes de 1997 (qui est l’avant-dernière). En Appendices, pour ceux qui ne
seraient pas encore rassasiés et même ballonnés, deux textes théoriques, des
notes, plans et schémas établis par Claude Simon, viennent en commentaires de
son œuvre romanesque. Pour les vrais gloutons, restent les notices et notes
obligées de la collection.
Sociologie. Paul Aron, Alain
Viala, Sociologie de la littérature (Que sais-je ?, 2006, 127 p., s.p.m.). La publication d’un titre dans la
prestigieuse collection Que
sais-je ? constitue un événement pour une discipline de recherche.
L’événement est plus marquant encore dans le cas de cette Sociologie de la littérature, et ce pour deux raisons au
moins : la première est que cette discipline, dispersée et éclatée entre
des tendances, des objets de recherche et des traditions hétérogènes, ne
dispose guère d’armature institutionnelle qui en soutienne le développement –
ni association, ni centre de recherche ni revue scientifique généraliste
jusqu’à la création récente de la revue électronique COnTEXTES. La seconde raison est que ce volume, ô luxe, actualise
et remplace le premier Que
sais-je ? consacré au sujet et qui avait été publié par Robert
Escarpit en 1958. Bien du chemin a été parcouru depuis lors, et les deux
auteurs (déjà associés pour un volume de la même collection sur L’Enseignement littéraire et
co-directeurs du Dictionnaire du
littéraire, réédité en 2004) ont raison de consacrer la première et la
troisième parties de l’ouvrage aux diverses théories qui, de Platon à nos
jours, ont exploré les relations du littéraire avec le social. La première
partie se révèle tout à fait originale, mobilisant des auteurs rarement
reconnus pour leur réflexions sociologiques (Furetière, Montesquieu, Valéry,
etc.) et faisant une place à des recherches (celles de Hoggart ou de Chklovski,
par exemple) que les artificielles divisions entre disciplines excluent
d’ordinaire du champ de la sociologie de la littérature. Hélas, c’est la loi du
genre, ce panorama est dressé à grande vitesse, et l’on reste parfois sur sa
faim (pour un aperçu plus en profondeur de l’histoire des sociologies de la
littérature, on consultera plutôt le livre de Paul Dirkx, publié en 2000).
C’est également le cas dans la troisième partie qui, de façon convaincante mais
un peu hâtive, articule les nombreuses orientations actuelles de la recherche
autour de trois axes : les contenus, les formes et les pratiques (au
passage, on reprochera à ce livre de virer parfois à l’entreprise
d’autopromotion : cette dernière partie ne contient pas moins de six
références aux travaux antérieurs d’Alain Viala – c’est beaucoup, même
s’il s’agit souvent de contributions majeures). Ce Que sais-je ? ne se contente pas toutefois de donner une vue
générale, et propose, comme son prédécesseur, une audacieuse théorie d’ensemble
de la sociologie de littérature. Celle-ci se fixe pour programme de
« discerner les critères sociaux qui permettent de comprendre une œuvre
littéraire, de sa création à sa réception, et les enjeux de sa création et de
sa réception, voire de son prestige quand elle en a ». Programme
ambitieux, qui examinera tout à la fois les spécificités du discours
littéraire, les modes d’adhésion du lecteur ou du public à un texte, le genre
auquel ce texte appartient, les personnages, les lieux, les temps, les styles
qu’il mobilise, et qui s’interrogera encore sur les différents destinataires de
l’œuvre, sans oublier la trajectoire sociale de l’auteur et les institutions
par lesquelles œuvre et auteur passent. Ce cahier de charges donne quelque peu
le vertige, et il est raisonnable de penser que seule une équipe bien organisée
et disposant de longues années de travail pourrait le respecter pleinement.
Sans doute est-ce d’ailleurs l’un des deux écueils entre lesquels naviguent
toujours ceux qui s’intéressent aux interactions entre le littéraire et le
social : soit se contenter de considérer l’un des aspects et risquer
toujours de passer à côté de l’essentiel, soit viser l’exhaustivité, au risque
de rester, faute de temps, dans les généralités. Cette question irrésolue de la
faisabilité ne retire rien, cependant, au mérite des auteurs de cette Sociologie de la littérature, pleine de
propositions stimulantes et qui ne manquerapas d’initier des recherches intéressantes.
Sollers. Philippe
Sollers, Carnet de nuit (Folio, 2006,
106 p., 3,90 €). Réédition en collection de poche
de ce mince carnet publié en 1989. Suite de notations très souvent elliptiques,
comme dans un vrai carnet – mais c’est alors trop elliptique pour le lecteur.
Par ailleurs, certains paragraphes (sur les parents, sur l’enfance) ne peuvent
s’adresser qu’à ce lecteur extérieur et détonent donc. Nombreuses remarques,
aussi, sur le travail de l’écrivain, avec abondance de citations (Proust,
Nietzsche, Nabokov). Allusions obsédantes aux conquêtes féminines de l’auteur.
Bonheurs irréguliers.
Stendhal (1). Michel Crouzet, Stendhal et l’Italianité. Essai de
mythologie romantique (Slatkine, 2006, 415 p., 80 €).
Il faut se réjouir de voir réédité ce qu’on doit considérer comme un grand
livre de la critique stendhalienne. Spécialiste éminent de l’auteur de La Chartreuse de Parme, Michel Crouzet
n’attend certes plus de lauriers : sa couronne de gloire est, depuis bien
longtemps déjà, enrichie de tout l’éclat mérité. On n’y ajoutera pas. On
rappellera simplement que cette réédition est augmentée d’un avant-propos
intitulé « Stendhal et les républiques italiennes du Moyen-Âge », qui
est pour l’auteur l’occasion de poser, comme au fronton de cet ouvrage capital,
l’une des problématiques qui le traversent et l’irriguent : la formation
d’un sentiment républicain comme sentiment romantique, donc moderne, de la
liberté, et plus encore : de l’indépendance. Car, comme le fait observer
Michel Crouzet, l’indépendance, plus que la liberté, c’est « avoir le
pouvoir, ou du pouvoir pour n’obéir qu’à soi. C’est l’individu qui fait la loi,
qui est la loi, il n’est jamais un objet pour la loi, il est toujours à
lui-même sa propre fin, et la république italienne réalise alors l’idéal perdu
de la démocratie directe. » On constate ainsi que ce texte ajouté
condense, à travers la « thématique stendhalienne de l’Italie
médiévale », le fond du mythe stendhalien de l’Italie tout court, conçue
comme patrie du moi redevenu moi, ayant reconquis sa souveraineté. Le pays
autre s’avère ainsi propice à un total ressaisissement de soi. De cette
dialectique, et des enjeux qui y sont attachés, le livre de M. Crouzet fait son
contenu. L’italianité qui figure dans le titre, à la façon d’un objet exclusif
et comme en soi constitué, ne doit pas nous aveugler : il ne s’agit ni
d’une essence ni d’une nature à proprement parler, mais bien du produit qui
résulte de cet incessant travail d’interprétation stendhalienne de la réalité
italienne. À l’éternelle et lancinante question : comment être soi ?
(qui alimente, comme on sait, les Souvenirs
d’égotisme, La Vie d’Henry Brulard,
mais aussi et surtout le Journal),
l’expérience de décentrement culturel, moral et politique que permet le voyage
tente d’apporter, sinon une réponse, du moins des éléments de réflexion, des
points de cristallisation et des lieux de résonance. Pour Stendhal, l’Italie
est le contre-type de la France. De là, la mythe comme opération de compensation
non tant imaginaire qu’herméneutique, car tout repose en l’occurrence sur le
regard dont l’écrivain enveloppe cette terre élue et sur la manière dont il
s’applique à la déchiffrer, à la rendre lisible. L’italianité est le concept
choisi par Michel Crouzet pour explorer ce regard : « comme nature et objet du désir, comme objet de
vision, et milieu réel »,
l’Italie « dépend en tout cas de ce tour complet sur soi que l’auteur est
capable de réussir ». Révolution est le mot qui s’impose : le sujet
décrit précisément ce tour complet sur soi, qui l’oblige à faire l’épreuve de
l’altérité comme soi-même – épreuve délicieuse en vérité, car ce faisant, c’est
toute une doctrine du bonheur et du plaisir, tout un art de jouir (arte di godere) qui est engagé sur un
fond tant éthique qu’esthétique. Comme l’écrit Michel Crouzet :
« L’Italie […] nie le fardeau social et surtout, de par son immobilité son
aggravation ; elle affirme la vérité de la vie, du plaisir et
l’authenticité “bonne” de l’homme, c’est-à-dire non morale. » Ainsi,
toutes les catégories de l’expérience italienne selon Stendhal font l’objet
d’une approche dans cet essai : on y suit, de façon toujours très claire,
documentée et démonstrative, le portrait continué d’un Moi qui se spécialise dans
une activité élevée au rang d’un art de vivre et d’écrire : « la
chasse du bonheur ».
Stendhal (2). Michel Guérin, La Grande Dispute : essai sur
l’ambition, Stendhal et le xixe siècle (Actes-Sud, 2006, 264 p., 23,90 €).
Ce titre à rallonge signale un sujet assez lâchement défini et illustre assez
bien les qualités et inconvénients de cet essai issu d’articles divers.
Relèvent des deux catégories sa qualité d’essai, mobile et cursif, où le sens
naît moins du concept que de la formulation, du travail du style, au risque de
multiplier les « tout se passe comme si… » et les sinuosités
déconcertantes. Le format excessivement étroit de la collection « Un
endroit où aller » n’arrange rien, tant il dilue le texte et en masque la
cohérence (encore que, le chapitre consacré à roman et histoire, glissé en
douce dans le ventre du volume, a-t-il une autre justification que
d’opportunité ?). De quoi s’agit-il ? De l’ambition comme réaction à
l’enlisement du siècle après l’épopée napoléonienne, fruit d’un véritable
travail de deuil qui transforme les vertus d’un personnage (Napoléon vu par
Stendhal, modèle historique, esthétique, poétique de sublimité, et
« individu absolu ») en vertu socio-historique, la possibilité d’un
dépassement du réel. C’est rompre avec la logique antérieure du roman, des
pseudo mémoires narrativisés où s’épanchait un « je » distancié donc
exemplaire et substituable : le personnage de l’ambitieux est au contraire
avide de distinction, et s’insère désormais dans une esthétique de la gloire.
Paradoxe : il est un type, mais le type du personnage hanté par sa propre
singularité. Michel Guérin, qui parle de « sublimation de
l’égoïsme », place ce tournant entre les Trois Glorieuses et 1848. Mais
l’ambition, même conçue comme une Imitation
de Napoléon, pâtit du principe démocratique qui la rend possible :
répandue et partagée, elle est moins haute. Pour ceux qu’elle anime à chaque
instant, elle révèle sa vraie nature, qui est passion d’agir, n’importe le but.
Supercheries. Les Supercheries littéraires et visuelles.
La tromperie dans la culture française, sous la direction de Catherine
Emerson, Maria Scott (Peter Lang,
2006, 386 p., 62,80 €). Recueil des
vingt communications d’un colloque organisé à l’Université de Galway en 2004
sur le thème de la tromperie dans la littérature et la culture visuelle. La
moitié de celles-ci est en anglais mais reste déchiffrable grâce à l’obligeance
de Mr Harrap. On ne peut en dire autant des études en langue française,
émaillées de vocables appartenant au registre du microcosme linguistico-rasoir
dominant. Retenons celles sur l’œuvre de Perec : « Du roman comme
machine à égarer les soupçons : 53
jours », par Isabelle Dangy, qui s’essaie à un scrupuleux et savant
démontage de la mécanique perecquienne de ce roman inachevé, et « Le
Bruissement poétique d’une lettre rêvée : W ou le souvenir d’enfance », par Alexandre Prstojevic, qui
nous entraîne sur la piste de la fameuse lettre hébraïque en analysant la scène
fondamentale entourant la découverte de « gammeth ».
Tintin (1).
Jacques Pessis, Raymond Leblanc, le
magicien de nos enfances ou la grande aventure du journal Tintin (Éditions
de Fallois, 2006, 240 p., 17,80 €). Pour en savoir
davantage sur un personnage peu connu du grand public, ce Raymond Leblanc qui
fonda le journal Tintin et les
Éditions du Lombard, où parurent les albums de l’Edgar « P. » Jacobs
de notre jeunesse et de notre âge mûr. Pourquoi ce nom de Lombard ? Parce
que le premier magasin Tintin avait pour adresse le numéro 24 d’une rue du
Lombard. Le volume a la qualité et le défaut de la production habituelle de
l’amusant amuseur Jacques Pessis (auteur d’un immortel Chantal Goya paru en 2002) : un récit anecdotique et
sympathique à souhait pour la première et des dialogues reconstitués et convenus
pour le second. Pour le reste, n’espérons pas apprendre des aspects secrets de
l’« aventure Tintin » : tout cela a été passé au filtre de la
bienséance et du bon ton. Préface de l’omniprésent Philippe Geluck, auquel on
est parfois tenté de dire : chat suffit.
Tintin (2). Dominique
Maricq, Le journal Tintin. Les coulisses
d’une aventure (Moulinsart, 2006, 63 p., 16 €).
Enfin un volume dont les couleurs nous distraient du morose noir-sur-blanc du
tout-venant des bouquins ! Cet album n’est ni la première ni la plus
érudite étude sur le sujet, mais c’est un beau cadeau d’anniversaire – le
journal Tintin aurait soixante ans
s’il n’était mort en 1993 – d’autant que s’y adjoint, encarté, le
fac-similé du numéro un en date du 26 septembre 1946 : douze pages
permettant de vérifier de visu ce que
le journal devait à l’origine au Bravo des années de guerre, le plus fringant illustré de l’époque. Seules les pages
de couverture et centrales de ce clone sont coloriées ; pages 4 et 5, se
lit le début de la Guerre des Mondes de H.G. Wells, et, page 8, un large extrait de Zadig – illustrations de E.-P. Jacobs dans les deux cas. Détail
horoscopique : l’harmonie entre l’éditeur Raymond Leblanc et le directeur
artistique Hergé pouvait se réclamer d’une date anniversaire commune, le 22
mai. « Tintin, tu es un véritable Sherlock Holmes ! » C’est
normal, Milou : Conan Doyle aussi était du 22 mai. Précision numérique n°
2 : ce livre ne narre que le début de l’histoire, les deux décennies
Leblanc-Hergé (1946-1965) ; la fin (l’ère Greg et la suite, 1965-1988) est
expédiée en quatre pages. Précision annalistique n° 3 : inventeur du
slogan « De 7 à 77 ans », Leblanc en fêtera dix-sept de plus au
printemps 2007.
Toulouse-Lautrec. Toulouse-Lautrec (1864-1901). Aristide
Bruant, Eugénie Buffet, Yvette Guilbert. Témoignages musicaux 1895-1934 (Frémeaux
et associés, un CD, muséographie établie par Philippe Morin). Le livret doit
son érudition à Jean-Paul Morel. Le festival s’ouvre bien sûr sur Le Fiacre d’Yvette Guilbert. Sur le
reste de la palette, des engistrements « historiques » : À Grenelle, Dans la rue, Nini-peau-d’chien,
À Saint-Lazare, Je suis veuve d’un colonel, Je suis pocharde, etc. On le
voit, la musicographie autour de l’univers du peintre fait appel à des
compositeurs et à des interprètes de personnalité, de style et de date fort
variés. Une couleur domine : la gouaille. Préface un peu convenue de
Régine Deforges. Pas sûr que « Toulouse » y aurait toujours retrouvé
ses petits, mais on écoute cela avec délectation, c’est l’essentiel.
Veuillot. Propos d’amour, de religion, de politique
et de littérature. La correspondance entre Louis Veuillot et la comtesse
Juliette de Robersart (1862-1869) (Champion, 2006, 438 p., 75 €).
Il faut imaginer la chose : Veuillot tombe amoureux d’une comtesse belge.
Il y a là de quoi faire un conte, merveilleux ou fantastique, c’est selon, ou
bien encore une correspondance. Roland Mortier a choisi d’intituler son
introduction « La comtesse et l’imprécateur », titre qui comporte
comme une impossibilité, un caractère d’opposition irréconciliable dans les
mots mêmes qui le composent. Et pourtant, il y a bien eu passion et
embrasement, à la faveur d’un « coup de lune ». La scène se passe à
Rome, un soir d’été de l’année 1862. L’écrivain ultramontain, dévoué à la cause
de Pie IX, frôlant la cinquantaine, et Juliette de Robersart, aristocrate de 37
ans, en visite à Rome avec le titre de chanoinesse, succombent – gentiment
cependant – à l’attrait nocturne du Colisée. Une pression de doigts, un
battement de cœur un peu plus rapide, et comme l’écrira Veuillot :
« Vingt-cinq années s’effaçaient de ma mémoire ; j’étais au début,
j’entrais dans la vie. » Tel est l’amour. « Oui, Madame, votre
affection m’est d’une douceur incomparable, dira-t-il dans une lettre du 17 septembre
1862. Elle est douce par elle-même. C’est une très grande chose d’aimer. La
joie de l’amour est plus de donner que de recevoir ; elle est dans le cœur
qui aime, comme la beauté est dans l’œil qui voit ». Ces déclarations,
très convenues, alimenteront toutefois le fond d’une petite exaltation lyrique,
phénomène assez rare chez le pamphlétaire enragé pour être signalé. Mais la
chose n’est pas d’un grand poète. Et « l’indéniable sensibilité »
dont nous parle Roland Mortier n’a pas su allumer les feux d’un verbe original.
On aurait pu s’attendre ainsi à une correspondance amoureuse ; il n’en est
rien. Il faut dire que la situation sentimentale se complique assez rapidement.
Veuillot, qui s’était hissé un peu vite au rang privilégié d’amoureux, est déçu
de constater que Juliette le tient pour un ami. Les mots ont un sens. De plus,
de nombreux sujets de désaccords viendront égayer cette relation – à commencer
par la question du mariage. Femme d’esprit indépendant, consciente des
servitudes liées à la condition féminine, Juliette n’entend pas se laisser si
promptement enfermer dans le cercle d’un ménage. Ce qui ne manque pas de
froisser les bonnes convictions de Veuillot. De même, de très nettes divergences
de doctrine se font jour entre les épistoliers, au sujet, par exemple, du pape,
de la religion (de la manière de s’en servir), de la foi et de la
toute-puissance divine. Là encore, les principes très intransigeants de
Veuillot en ces matières sont malmenés. Enfin, les goûts littéraires de
Juliette, son penchant pour les voyages ne rencontrent chez l’auteur des Odeurs de Paris que condamnation et
réprobation. Nul ne trouve grâce aux yeux de l’imprécateur fulminant, sinon
lui-même et ses propres idées. On s’interrogera dès lors sur l’intérêt, autre
que documentaire, que peut présenter l’édition de ces lettres. Certes, on y
voit la peinture d’une passion, l’amerture renfrognée de la désillusion,
l’attiédissement des sentiments, les vapeurs de la mélancolie – rien que
de très banal. Roland Mortier, pour sa part, fait observer que le « coup
de lune » de juin 1862, s’il ne transparaît pas manifestement, éclaire
d’un rayon oblique, quoique puissant, la reprise du Parfum de Rome. L’autre mérite de cette correspondance est de
rendre témoin de l’élaboration des Odeurs
de Paris, ouvrage qui paraîtra en 1866 et dont maintes lettres se font
l’écho. En somme, c’est l’écrivain et le journaliste, plus que l’homme, que
nous livre cet échange épistolaire, ce dont d’ailleurs Juliette de Robersart ne
manque pas de faire grief à Veuillot. L’impression que laisse ce volume est,
d’une certaine manière, celle d’un ratage ou d’un rendez-vous manqué avec
l’épanouissement – pourtant rêvé – du sentiment. Veuillot est un être trop
aveuglément vissé à la doctrine catholique, au dogme. La vie lui échappe, comme
l’amour. Si le souvenir du Colisée revient régulièrement sous sa plume, c’est
toujours l’occasion pour lui de faire des phrases, d’affûter des formules,
fussent-elles mélancoliques. Il y a là une certaine pose, qui ne pouvait
s’accorder avec l’exigence d’authenticité requise, en toutes matières, par
Juliette, la seule, en effet, digne d’amour dans cette affaire, et vraiment
aimable.
Zola. Émile Zola au pays de l’Anarchie, textes réunis et présentés par Vittorio Frigerio (Ellug, 2006, 160 p., 15 €). L’anar français, bavard, gouailleur, diffère beaucoup des froids kamikazes campés par Dostoïevski dans son roman-pamphlet Les Démons. Du Souvarine de Germinal (1885) à Ravachol (1892), il y a l’écart entre l’anarchiste de papier et le dynamitard, et des Rougon-Macquart aux appels insurrectionnels du Père Peinard d’Émile Pouget et de L’Endehors de Zo d’Axa, il y a, sinon un abîme, du moins ce pas de biais qui, franchi, mène les uns à l’exil, les autres au bagne. Ce pas, Zola le fit avec son J’accuse : il en résulta envers lui un surcroît d’attention chez les anarchistes qui jugent que l’auteur respecté qui défend un militaire peut prendre aussi bien, mieux ! le parti des condamnés politiques de leur bord. Cette courte mais piquante anthologie – une vingtaine de textes bien choisis – permet de se faire une opinion. Excellente idée que cette réunion, qui fait paraître sous un kaléidoscope inédit un Zola quelque peu embarrassé de certains satellites de mauvais aloi. Les quarante pages d’introduction resituent bien les coulisses de l’histoire. Vittorio Frigerio aurait-il imaginé cet ouvrage au lit ? C’est ce qu’en suggère l’incipit : « Ce travail, rendu matériellement possible par une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, serait néanmoins demeuré au stade du vœu pieu sans… » (qui peut imaginer une coquille surgissant dès la troisième ligne d’un florilège aussi pieux ?). Henri Mitterand conclut ainsi le troisième volume de sa biographie monumentale : « L’aveu d’Henri Buronfosse, la révélation de Pierre Hacquin, appuient d’une force fantastique l’hypothèse criminelle, qui fait de Zola un membre de la cohorte des martyrs du Droit et de la Justice. » Mais un meurtre qui, su sur l’heure, eût fait grand bruit, n’émeut guère, passé cinquante ans de caveau. Les auteurs, du moins ceux qui ont « laissé un nom » font l’objet de notices en annexe.