EN SOCIÉTÉ

Bibliographie. Revue d’histoire littéraire de la France, hors série 2006, Bibliographie de la littérature française xvi-xxe siècles (PUF, 802 p., 28 ). À l’âge de l’Internet et du tout informatique, on peut se demander pourquoi produire encore des bibliographies imprimées. Ce volume de la bibliographie de 2005 produit par Éric Férey apporte une excellente réponse à cette interrogation. On a là sous la main, parfaitement manipulable malgré les huit cent pages de l’ouvrage, une information accessible en quelques secondes. Les conventions de classement sont claires et peu nombreuses, et les index d’une parfaite lisibilité : index des noms, des titres et, cerise sur le gâteau, index des sujets distribué par siècle. Bien sûr, cela ne permet pas d’établir rapidement des statistiques complètes mais, pour qui voudrait extraire de cette compilation un tableau de l’évolution de la recherche, tout y est. On peut ainsi établir d’un coup d’œil le hit-parade des auteurs les plus fréquentés et mesurer approximativement les hauts et les bas des curiosités. Pour le xixe siècle, Balzac, Flaubert et Zola sont ex aequo, mais largement battus par Baudelaire, qui distance sans peine Verlaine et Rimbaud et même Victor Hugo, pourtant bien présent. Nombreux sont en revanche les négligés dont le nom n’apparaît qu’une fois. Pour le xxe siècle, Aragon fait un peu mieux qu’Angot, mais beaucoup moins que Proust, dont la cote semble cependant fléchir. Sollers est en petite forme et fait à peine plus que Catherine Millet. Ces remarques valent ce qu’elles valent, bien entendu, et il faudrait distinguer les collectifs (indiqués en gras) des articles isolés, ce qui modifierait sans doute le classement. Il reste qu’on peut observer deux tendances, nous semble-t-il : la croissance des collectifs, évidemment liée à la prolifération insensée des colloques, et la multiplication (fort bienvenue) des travaux sur des auteurs mineurs ou oubliés, souvent présents par un seul article. Il pourrait y avoir là un indice de la diversification des curiosités, ce qui n’est pas sans rapport sans doute avec la croissance des éditions et des rééditions de textes, très utilement répertoriées dans l’index des sujets. Le canon n’est plus ce qu’il était et les chercheurs s’affranchissent largement des listes verrouillées des auteurs mis au concours. L’index des titres répertoriés est éloquent à cet égard : les chineurs et les curieux y trouveront de quoi fouetter leur appétit. Dommage cependant qu’on ne puisse distinguer les genres : où est le théâtre ? La poésie existe-t-elle encore ? Toujours grâce à l’index, on note la très forte attention portée aux relations entre auteurs (plusieurs colonnes sous la rubrique « influences et relations »), ce qui pourrait confirmer un renouveau de la recherche biographique et plus généralement historique. Bel outil de travail, par conséquent, même si l’on aurait souhaité que l’index distingue les noms des écrivains de ceux de leurs critiques. Il serait ainsi plus facile de stigmatiser les hyperactifs présents dans tous les colloques et sur tous les terrains, comme Michel Brix, Pierre Brunel, Antoine Compagnon, Béatrice Didier, dont on se demande s’il leur arrive de dormir. Quelle humiliation pour ceux, l’immense majorité, dont le nom n’apparaît qu’une fois ! On aurait apprécié également de disposer d’une liste des revues dépouillées, ce qui permettrait de se faire une plus juste idée de la mondialisation de la recherche en littérature française, puisque la bibliographie accorde maintenant une plus grande attention qu’autrefois à ce qui se publie ailleurs qu’à Paris, voire ailleurs qu’en France. Ce qui nous ramène à notre mention initiale d’Internet. Aussi bien diffusées que soient les productions des PUF, il est douteux que cette bibliographie soit disponible universellement. Il est même probable qu’elle le sera de moins en moins puisque, désormais, bibliothèques et centres de recherche, partout dans le monde, investissent dans les ressources informatisées et suppriment en masse les abonnements traditionnels. Il nous semble donc que la SHLF aurait tout intérêt à mettre en ligne cette bibliographie, et vite. Le web de recherche francophone est éminemment cacophonique et les initiatives et les moyens restent très dispersés mais une institution aussi vénérable (maintenant dans sa 106e année) devrait pouvoir mobiliser sur son nom les soutiens nécessaires. Il serait grand temps, alors que Google, Microsoft, Elsevier et tant d’autres sont prêts à ne faire qu’une bouchée de toute l’information porteuse de plus-value, même celle – qui l’eût cru ? – qui concerne la littérature.

 

Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 183, septembre 2006 (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 82 p., 7 ). Voici un remarquable numéro… où la référence à Claudel est presque absente : ce sont les actes des Rencontres de Brangues 2006 qui, sous l’intitulé « Une scène pour dire », examinent la fonction de la parole poétique dans le théâtre français d’aujourd’hui, à travers quelques figures marquantes : André Marcon, Claude Buchvald, Alain Ollivier, Valère Novarina, Jean Ristat et quelques autres. Acteurs, metteurs en scène ou poètes, ils font également partager l’intensité du verbe poétique mis en théâtre. Si le nom de Claudel n’est guère cité, son modèle et son souffle sont pourtant omniprésents. Dans les notes de lecture, une curieuse contribution d’Antoinette Weber-Caflisch explique la présence de la bière dans la cinquième journée du Soulier de satin et que c’est indubitablement de la Carlsberg.

 

Colette. Cahiers Colette 28. Des amis (Presses universitaires de Rennes, 2006, 178 p.,
18
). La Société des Amis de Colette fête ses cinquante ans. Occasion à ne pas manquer pour jubiler, présenter une chronologie des dates marquantes de l’association de 1956 à nos jours, dresser une petite galerie de portraits de quelques-uns des membres marquants, rappeler trente ans de publications des Cahiers Colette et dresser le bilan sur les adhérents aujourd’hui. À part cela, le numéro rassemble des documents inédits – lettres de condoléances, billets divers, texticules de Colette pour le Bal des Petits Lits blancs de 1934 et 1935, ou sur les fêtes de fin d’année – et offre un dossier music-hall. Beaucoup de traces conjoncturelles et anecdotiques pour le plus grand plaisir des amateurs. Une étude historique d’Alain Virmaux sur « Une sœur allemand de Colette » (Christa Winsloe) et un article de Simone Delesalle qui utilise les ressources du fonds Colette pour mener à bien une analyse génétique de certains aspects du style de Colette.

Contraintes. Elseneur n° 21, Contraintes formelles et imaginaire du vivant, sous la direction de Laure Himy-Piéri (Presses universitaires de Caen, 2006, 283 p., 21 ). Après des études sur Ronsard, sur les règles du théâtre classique, on retiendra de ce colloque « L’Imaginaire du vivant dans le Discours sur le style de Buffon » par Sylvain Prudhomme, le « change de forme » chez Jacques Roubaud par Jean-François Puff, l’embryologie du poème selon Whitman et Prigent par Hugues Marchal, et « Contraintes formelles et vitalisme dans le discours théorique oulipien » par Christelle Reggiani. Il est traité aussi du corps chez Sade et dans Histoire d’O (Nicolas Guillen), de la poétique de la chair chez Lorand Gaspar (Michel Collot), ceci dans une perspective phénoménologique aux antipodes de cette notion structuraliste au possible qu’est la contrainte. Colloque très hétérogène sur un thème et une problématique qui mériteraient un traitement plus rigoureux et informé, et pour lequel une réelle confrontation interdisciplinaire serait intéressante. La bibliographie concernant la notion de « contrainte littéraire » fait preuve d’une ignorance qu’on s’étonne de trouver dans ce type de publications. Quant à la thématique du corps, qui faisait florès chez les historiens il y a trente ans, on s’amuse d’en voir les lieux communs remâchés dans les études littéraires.

 

Fantastique. Le Boudoir des Gorgones. Revue de littérature étrange et fantastique, n° 15, juin 2006 ; n° 16, octobre 2006 (25 boulevard Albert Einstein, Impasse Jean Anouilh, 21000 Dijon ; 55 p., 6 ). Avec son format cahier d’écolier sous couverture plastifiée, cette revue de littérature étrange et fantastique est une surprise : originale d’aspect, elle est également soignée dans sa mise en page (et en couleurs, s’il vous plaît) comme dans sa conception. Les textes exhumés ici (Jules Lermina, Gustave Toudouze, Jean Lorrain, Viviane Etrivert) sont accompagnés d’un éclairage critique qui, sans être un commentaire, permet de les resituer dans leur environnement d’époque : ainsi Marie-France David-de Palacio donne-t-elle, après une nouvelle de Toudouze proche de Arria Marcella, un aperçu sur Pompéi dans la littérature fantastique du second xixe siècle. L’illustration n’est pas en reste avec de belles planches du Gavarni anglais, Alfred Crowquill (The Giant Hands, 1856). Ce petit objet est également une vraie revue vivante, avec des rubriques courtes mais pertinentes : quelques notes de lecture très ciblées, et l’inénarrable « Chercheur de merveilleux » qui reproduit les faits-divers étranges de la presse contemporaine. Anciens numéros et abonnement sur le site des gorgones : boudoirdesgorgones.free.fr.

 

Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 151, juillet 2006 ; n° 152, octobre 2006 (92 rue du Grand-Douzillé, 49000 Angers ; 192 et 152 p., 13 chaque). Toujours ponctuels, toujours copieux, toujours hélas ! lestés du « Journal inédit » de Robert Levesque, les bulletins Gide savent varier leur approche du grand homme. Le n° 151 publie les actes d’une journée consacrée en 2004 à « Gide et Proust – lectures croisées ». Tout cela est un peu répétitif, mais pas toujours ennuyeux. Le n° 152 s’ouvre sur l’histoire de la préface écrite par Gide pour Armance – article curieusement non signé. Cette préface, Gide la craignait scandaleuse, mais au dire de Jean Schlumberger, même le chatouilleux René Boysleve ne s’en émut point. L’idée de Gide était qu’Octave, plutôt qu’un babylan, était un homosexuel refoulé. Nous autres modernes ne nous laissons plus étonner par ce genre de choses ! Dans les toujours intéressants « dossiers de presse », on relève spécialement la longue recension par Mécislas Golberg du Voyage d’Urien et de Paludes paru dans La Revue sentimentale de janvier 1897. Pour le cas de M. Gide, conclut-il, « l’idéologie est fatalement émotive, contradictoire et inhibitoire ». Qu’on se le tienne pour dit.

 

Hyvernaud. Cahiers Georges Hyvernaud, n° 6, 2006 (39 avenue du Général-Leclerc, 91370 Verrières-le-Buisson ; 115 p., 15 ). Jean José Marchand, Paul Fournel, etc., rendent hommage à Andrée Hyvernaud, décédée le 8 mars 2005, à l’âge de 95 ans. Depuis la disparition, en 1983, de l’auteur de La Peau sur les os, elle s’était consacrée à sa mémoire, évitant, semble-t-il, ces abus textuels post mortem qui ont fait redouter tant de veuves d’écrivains. On lira ici une quarantaine de pages de « reliquats » inédits, textes d’intérêt inégal, mais tous marqués de la verve corrosive de l’anti-belliciste ironique que demeura jusqu’au bout cet élève d’Alain.

 

Matricule (1). Le Matricule des anges n° 75, juillet-août 2006 (BP 20225, 34004 Montpellier ; 52 p., 5 ). C’est à l’enseigne d’un jeu de mot un peu faible que se plaçait ce numéro estival de LMDA, « James Sacré, la poésie au cœur », passons. En fait, nous sommes passés si vite que c’est la dernière page que nous recommandons, celle de la chronique de Gilles Magniont, intitulée « Les Aphasiques », en hommage au discours politique pré-présidentiel : un bijou. Ah ! oui, au cœur, donc, un dossier Sacré, pour les amateurs, avec toujours trop d’interview et pas assez d’extraits et de lectures (mais là on se répète). Voir l’excellent article de Marta Krol sur Zanzotto pour qui voudrait connaître nos goûts en matière critique. Parmi les notes de lecture, matière première du Matricule, nous avons pêché quelques titres qui font envie : Les Écrivains contre l’écriture de Laurent Nunez (Corti), Rome ou le firmament de Gérard Macé (Le Temps qu’il fait), La Compagnie des célestins, roman italien déjanté de Stefano Benni (Actes Sud), trop tard pour la plage mais à pic pour le camping sur le canal Saint-Martin : en l’improbable Gladonie, la dernière gageure politico-médiatique est en effet de convaincre la population qu’être pauvre, marginal ou crève-la-faim relève de l’idéal éthique. Sortez de la masse, devenez pauvre !

 

Matricule (2). Le Matricule des anges n° 76, septembre 2006 (BP 20225, 34004 Montpellier ; 52 p., 5 ). Respect. Les vert-de-gris, les poivre-et-sel mousseux du portrait de Salvaing en couverture, sont plus que réussis, de la belle image, intègre. Certes, l’homme a une gueule, qu’on découvre dans le dossier qui lui est consacré, notamment de profil, le chef posé comme coupé par le col de chemise : quelque part entre Bilal et Corto Maltese, c’est du brut : Casablanca, le PC, l’Huma, puis le retour au roman, un parcours d’écrivain du siècle qui aspire à « féconder le réel » et non le reproduire. Est-ce voulu ? Les photos prises par Olivier Roller dans la demeure Salvaing ne montrent ni bibelots ni livres, mais des représentations souvent problématiques (puzzle inachevé, portrait sérieux contrebalancé par l’énorme lézarde d’un mur, tapuscrit in progress). Autre entretien, celui avec l’écrivain mallorquais José Carlos Llop. L’espagnol est d’ailleurs à l’honneur dans ce numéro, qui évoque aussi Javier Cercas, Jordi Pere Cerdà. Nous resterons pour notre part hexagonaux, en allant quérir le tandem poétique du mois, Jean-Luc Parant (Corti) et Pierre Parlant (L’Attente). La poésie française, on dirait, rime.

 

Matricule (3). Le Matricule des anges n° 77, octobre 2006 (BP 20225, 34004 Montpellier ; 52 p., 5 ). Ce n’est pas d’un livre qu’on a envie de parler après la lecture de ce LMDA, mais d’un lieu, sis dans le chaudron du XIeme arrondissement, 49 rue Jean-Pierre Timbaud : à L’Ogre à plumes, café-littéraire bibliothèque, chacun pourra lire ou écouter des comédiens lire, des éditeurs causer, des auteurs faire ce qu’il leur plaira. Séduisant. Passons aux livres : Après le Rouergue (n° 75) et La Part commune (n° 76), LMDA braque le projecteur sur L’Atelier du Gué, trois cents titres, trente ans d’une aventure pas commune, lutte à contre-courant face à la montée en puissance de la diffusion dans la chaîne du livre. Et nous, que lirons-nous cet hiver ? Chevillard, bien sûr (Minuit), n’en déplaise aux thuriféraires de Nisard. Hélène Bessette, avec un roman inédit postfacé par Bernard Noël chez Laureli/Leo Scheer. Et l’intrigante Héléna Marienské dont le Rhésus (POL) carambole le glauque des maisons de retraite et la sexualité du troisième âge. Documenté et branquignol, un mélange rare. Oserons-nous ajouter Mantra (Rodrigo Frésan, Passage du Nord-Ouest), ce roman argentin qui science-fictionnalise Mexico, sans passer pour un dangereux désaxé ? Osons. Et en prime ce haïku de Kobayashi Issa : « Ce monde de rosée / est un monde de rosée / et pourtant pourtant… » Post-scriptum : HL a tant lancé de piques aux photos du Matricule qu’il faut finir par avouer qu’en Une comme dans les pages intérieures, celles consacrées à Laurent Mauvignier sont fort belles, sans doute par leur appui sur la texture des fonds, et qu’il est bien réjouissant de ne plus avoir à tonner contre.

 

Mutants. Critique n° 7, juin-juillet 2006 (7 rue Bernard-Palissy, 75006 Paris ; 636 p.,
15
). Rassemblés par Thierry Hoquet, les articles qui figurent dans ce numéro double d’une revue qui paraît revivre, depuis quelque temps, ne semblent pas à première vue concerner la littérature. Pourtant, le mutant étant « la forme contemporaine de la métamorphose et de la monstruosité », on se doute bien qu’il y a là un matériau de choix pour les écrivains et pour les créateurs en général, en lien plus ou moins direct avec la fiction : roman, cinéma, bande dessinée, jeux vidéos, etc. Mais ce qui intéresse avant tout Thierry Hoquet, c’est le passage du monstre, bien identifié dans la culture d’autrefois, au mutant, figure d’une métamorphose générale de l’humanité, encore en cours. Il est donc beaucoup question dans le volume des biotechnologies et autres sciences héritières aujourd’hui d’un reste d’aura à la Frankenstein. C’est sur cet arrière-plan qu’il faut lire l’article de Hugues Marchal, « Mutation biologique et avant-gardes littéraires » : le discours de l’histoire littéraire n’a-t-il pas commencé par parler au xixe siècle d’« évolution », comme un certain Darwin? Il ne faut donc pas s’étonner de la fortune d’une notion comme celle d’« écritures mutantes » plus récemment. La « logique de dépassement esthétique qui aura structuré la modernité » s’éclaire ainsi d’une manière tout à fait neuve. Où l’on voit que parler des « évolutions » de la littérature n’est peut-être pas un vain usage de métaphores venues des sciences mais, plus mystérieusement, l’indice d’une solidarité réelle et profonde de toutes les formes du savoir et de la création, embarquées ensemble dans la périlleuse exploration de l’inconnu.

 

Œil bleu. L’Œil bleu. Revue de littérature xix-xxe, n° 2, octobre 2006 (59 rue de la Chine, 75020 Paris, 63 p., 10 ). Tirée à seulement cent-cinquante exemplaires, ce périodique contient des rééditions d’écrits en vers ou en prose de quelques dédaignés et oubliés (pas par tous) – Aurier, Boisson, Le Rouge, Muselli, Rebell – et parfois d’une célébrité (Cendrars, dans cette livraison). Pour le plaisir, citons la première et la dernière strophe du poème inaugural de ce numéro, L’Orgie, qui est d’Aurier, le fameux « découvreur » de Van Gogh :

 

Abusons ! abusons ! Enfants, apportez-nous

Les vases ciselés, et le lierre des roses…

L’important, c’est que les noirs pleurs des nuits moroses

Soient séchés, Fellatrix, au feu de tes genoux…

 

[…]

 

Bien travaillé ! Mais c’est assez, ma belle pieuvre !

– Esclaves, remplissez ces coupes et ces pots…

Cette nuit, je boirais et le Tibre et le Pô !…

– Quand aurons-nous le temps d’écrire des chefs-d’œuvre ?

 

Annoncés dans la troisième livraison : Maurice Shilt de Monclar, Jean de Villiot, Auguste Linert, encore Rebell, Le Rouge et Cendrars. On est un peu surpris, mais pas mécontent du tout, qu’une telle revue puisse encore exister en ces années matérialistes et faisandées.

 

Péguy (1). L’Amitié Charles Péguy, n° 114, avril-juin 2006, Jaurès et Péguy : questions de fond II (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 94 p., abonnement annuel :
34
). Ce second numéro consacré au colloque Jaurès-Péguy semble avoir pâti d’une certaine précipitation côté imprimerie : points, virgules disparus, et jusqu’à des mots entiers. Tellement que le lecteur devra se reporter au n° 115 pour lire la version intacte de l’article terminal de Géraldi Leroi, Péguy Jaurès : bref essai de synthèse. On ne reprochera plus aux auteurs de n’avoir pas lu Jaurès, du moins si l’on se fie au compte rendu laudatif de la grande anthologie (938 pages), Rallumer tous les soleils, récemment parue chez Omnibus. On situe très tôt (vers 1898) la première distance entre les deux hommes : d’une réunion organisée par Jaurès pour distribuer les tâches d’écriture de la grande Histoire socialiste de la Révolution française (seule histoire marxiste de la Révolution selon Madeleine Rebérioux), ouvrage qui devait paraître en 1904. Dans Marx présent ou absent ?, Daniel Lindenberg ne découvre ni sa présence (critique) chez l’anti-guesdiste Jaurès ni son absence chez Péguy, auquel Marx est si étranger qu’il paraît étrange de penser à l’y chercher. Dans Péguy, Jaurès et l’Allemagne Édouard Husson, en revanche, voit chez Péguy plus d’affinité avec la germanité que le poète n’était disposé à s’en trouver : ainsi son anti-modernisme l’en rapproche. Hommage à Robert Burac, parfait éditeur de Péguy en Pléiade, décédé le 12 mai 2006.

 

Péguy (2). L’Amitié Charles Péguy n° 115, juillet-septembre 2006, 1905, un tournant historique ? (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 138 p., abonnement annuel : 34 ). En tout universitaire sommeille un oulipien. Lisant, dans Marianne de mai-juin 2006, le titre « 1956 le grand tournant du xxe siècle », une question s’imposera à lui : Y a-t-il des tournants historiques ? Il imaginera alors un jeu : tirer dans un chapeau une date du siècle, décider qu’elle en est le tournant et le prouver par des arguments historiques dirimants : thème de colloque tout trouvé (cent intervenants au plus). Cette idée a récemment traversé un lecteur de Péguy. 1905 fut son choix. Pourquoi ? Parce que, le 16 juin 1905, Péguy visita le Bon Marché et y compléta sa panoplie du parfait soldat. La veille, Paris s’était mis à vibrer de l’affaire de Tanger : une guerre avec Guillaume au prétexte de la colonie du Maroc était à envisager, et c’est ce que l’auteur de Notre Patrie fit sans délai. Des raisons plus personnelles lui faisaient du reste envisager un retournement de situation : il pense depuis fin 1904 à abandonner ses Cahiers de la Quinzaine, Jeanne d’Arc en mystère et en armure ayant paru effrayer maint abonné : témoin le chiffre 1129 atteint par une revue qui avait autrefois compté jusqu’à 3000 fidèles. Il pense à aller professer en province. Éric Thiers écrit, sans y souscrire, qu’on a « pu soutenir que Péguy à quasiment inventé la révélation de juin 1905 [celle décrite dans Notre Patrie], tant sa colère avait intimement besoin de cet aliment ». Finalement, après un procès gagné contre la S.N.L.É., la revue reparaîtra. Au nom des Provinciales, Jacques Birnberg rapproche Paul-Louis Courier et Charles Péguy, « polémistes pascaliens ». Autre rapprochement passablement oiseux : celui que X trace au nom de l’amitié Péguy-Fournier. S’il nous est permis de prendre un peu de recul, observons que L’Amitié Charles Péguy compte quatre numéros l’an, lesquels font en pagination courante quelque 400 pages, soit, bon an mal an, une page de péguysme par jour. Ne serait-il pas opportun de rendre à la densité ce qui risque de s’édulcorer via une constance excessive en quantité ? Bref, une année sabbatique de l’amitié ne serait-elle pas à envisager ? Les quatre volumes de la Pléiade capitalisant Péguy font, quant à eux, déduction faite des notes abondantes encore que concises de Robert Burac, 1500 x 4 = 6000 pages. Relu à loisir, Péguy pourrait donner lieu à un travail d’un autre type que celui, classique, du commentaire historico-philosophique virant à l’exégèse, mot dont l’auteur du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc raillait déjà chez Fernand Laudet l’extension, abusive à son sens, de l’acception à des textes nullement théologiques. Or s’il est un texte que Péguy n’invite pas son lecteur à tenir sacré, c’est le sien. Sa prose se donne ouvertement comme un atelier de l’écriture française. Prenant alors à la lettre la critique la plus communément émise (Gide, Proust, puis bien d’autres) et sans du tout prétendre suppléer à la lecture directe du poète, nous pensons qu’il serait passionnant de produire en classe, non à proprement parler une « translation » du texte de Péguy à l’instar de celle que le professeur Guy Demerson a conduit à opérer sur Rabelais ses élèves de la faculté des lettres de Clermont, mais un abrégé, un condensé, un comprimé absorbable avec le café du matin : à prendre le mot classique au ras de l’étymologie, Péguy après Corneille est peut-être le plus indubitable de nos classiques. Le suivre à la lettre pour en faire autre chose ne serait pas le trahir, mais tendre, d’abord, par la pratique, à l’extraire de ce statut un peu pitoyable de mécontemporain, ainsi qu’un Finkielkraut à bon droit le nomma.

 

 

 

Pergaud. Les Amis de Louis Pergaud n° 42, 2006 (178 rue de la Convention, 75015 Paris ; 104 p., abonnement : 12,20 ). Connaissez-vous Léon Deubel ? Serge Evans, ami de Deubel dont les pages 25 à 34 reproduisent un article de 1932, nous en apprend sur la courte existence du poète (il se jeta dans la Seine en 1913, à trente-quatre ans). Suit une conférence de Bernard Piccoli prolongeant ce sujet en précisant la relation avec Pergaud, alors instituteur à Durnes. Deubel, qui fut son mentor amical, séjourna chez lui quelques semaines, assistant aux disputes de son jeune ménage. Autre écrivain de cette génération : Ernest Pérochon, dont nous découvrons la mine, parente de celle de Claude Piéplu : Pascale Salinier signe une chronologie (1885-1942). Chapitre scientifique, nous ont passionné les réponses précises qu’adresse Jean-Mathias Charrière, professeur au CHU de Poitiers, aux questions soulevées par le cas de l’alpiniste américain Aron Ralston, lequel, en juillet 2005, s’auto-amputa d’un avant-bras pour se délivrer d’un roc écrasant : parallèle obligé entre cette circonstance effroyable et la page la plus célèbre, sans doute, de Pergaud : celle où, dans De Goupil à Margot, la renarde Fuseline se délivre, avec ses crocs, de ceux d’un piège à loups. Relevons que les Récits de campagne et de chasse rassemblés en un tome de la collection Bouquins en 2006 comportent un roman complet de Pergaud, Le Roman de Miraud. Proche de Science & vie par le papier couché, l’étroitesse des marges et le format, cette revue amicale, à la couverture illustrée style conte enfantin, bénéficie depuis ce numéro (premier coordonné par la Poitevine Pascale Salinier) des services de l’historique imprimerie Oudin sise à Poitiers, celle-là même d’où sortit, coïncidence heureuse, en 1910 le Goncourt de Pergaud. Dans ce numéro, une fausse note toutefois : l’emploi répété du mot bestialité dans son sens péjoratif usuel. Cet abus moral scandalise toujours celui qui, ami des animaux ou non, compare mentalement les palmarès respectifs, au chapitre de l’horreur, d’une espèce animale prise au hasard dans les bois, les airs ou les mers, et de l’espèce homo sapiens demens à laquelle nous avons le disgrâce d’appartenir. C’est Pérochon qui, du front, écrivait en 1914 à Gaston Chérau : « La férocité est souveraine. Quand le dernier homme sera mort, un élément de hideur aura disparu et notre planète sera peut-être plus belle. »

 

Rimbaud. Rimbaud vivant n° 45, septembre 2006 (20 rue de Charonne, 75011 Paris ; 125 p., abonnement : 30 ). Après un numéro 44 qui a marqué à la fois les manifestations du 150e anniversaire de la naissance du poète et la fin de la présidence de Pierre Brunel, les lecteurs du numéro 45 trouveront une association des Amis de Rimbaud en transition, désormais sous la direction de James Lawler. Jean-François Deniau ouvre ce numéro avec « Rimbaud l’explorateur », un petit texte qui suggère deux champs de lecture (évidences déjà bien connues et explorées) sans vouloir le faire lui-même. L’idée que personne n’aurait comparé les lettres africaines de Rimbaud (ses écrits et ce qu’il a lu) aux « grands voyageurs de son siècle » est plutôt cocasse, surtout après un colloque récent intitulé « Rimbaud géographe ». Au lieu d’insister sur le fait « que cette dimension ne soit pas oubliée », peut-être l’auteur aurait-il pu offrir une nouvelle approche qui stimule une éventuelle discussion. Dans le petit article qui suit, Pierre Brunel aborde la notion de modernité rimbaldienne, ses déplacements le conduisant à parler des Poètes maudits et d’Une saison en enfer ; des écrits de Verlaine sur Baudelaire ; de la symbolique à la fin du poème Adieu ; et d’une inspiration qui lui est venue suite à une visite des hospices de Beaune, concluant le tout en disant que Rimbaud est « un poète de l’absolu, de cet absolu de l’absolument moderne ». Sylvain Détoc propose une discussion autour de la Cimmérie, intéressante pour les détails qui situent le pays des Cimmériens même s’il faut prendre avec un grain de sel des indications géographiques venant d’un poète qui s’en sert plus pour leur effet poétique que leur précision cartographique. Le seul texte qui offre une lecture approfondie d’un poème est celui de Steve Murphy, qui tente d’élucider quelques aspects du « brouillage référentiel » de Bonne pensée du matin. Poème difficile à interpréter tant au niveau de sa forme, source d’une « si prodigieuse anarchie métrique », que pour les thèmes qui y sont, sinon présentés de manière explicite, au moins suggérés. Steve Murphy insiste non seulement sur les nombreux liens qui rattachent ce poème à l’œuvre de Verlaine ; selon lui, Babylone ne renvoie pas forcément à La Tentation de Saint Antoine de Flaubert, et Rimbaud a gardé son intérêt pour la politique, même aux moments de création poétique les plus intenses. Steve Murphy montre à travers cette discussion provocante que la critique est loin de tout comprendre quant à cette Bonne pensée. Alain Sager présente Julien Gracq lisant Rimbaud, où plutôt les diverses références au poète maudit dans les écrits de Gracq. Ce « panorama systématique » ne semble aboutir nulle part, sauf pour dire que « les commentaires de Julien Gracq continueront longtemps encore ». Le nouveau président de l’association fait insérer le texte d’une communication qu’il a prononcée au colloque « Rimbaud et les poètes contemporains », où il est question des cinq études sur Rimbaud qu’a écrites Yves Bonnefoy. Daniel Remillieux commente des représentations théâtrales de l’œuvre de Rimbaud, notamment trois mises en scène récentes. Chaque mise en scène étant une lecture d’un texte, il y a autant de possibilités théâtrales qu’il existe de lectures des poèmes choisis. Suit le résumé des activités récentes : les principaux événements de l’association en 2005 ; une visite au château de Brangues où les membres furent accueillis par François Claudel ; le bilan de la vente de juin 2006 des manuscrits Berès. On voit dans ces dernières pages un microcosme de tout le numéro : beaucoup plus d’encre versée sur l’hagiographie qu’une discussion intéressante sur l’œuvre poétique.

 

Rivière. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n° 116, second semestre 2006, Jacques Rivière, lecteur fraternel du « Grand Meaulnes » (AJRAF, 31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay ; 118 p., 19 ). L’essentiel de ce numéro est constitué par la transcription d’une conférence sur Le Grand Meaulnes donnée par Jacques Rivière, en février 1918, à Genève. Comme le remarque Michèle Mautron-Jodogne dans sa présentation, lorsque Rivière prononça sa conférence, la mort de son beau-frère n’était point encore tenue pour certaine, ce qui donne quelque chose de pathétique à ses propos, surtout à ses dernières phrases exprimant l’espoir de voir ressurgir le disparu. Lecteur privilégié du roman, Rivière entreprend d’abord d’en situer l’auteur et souligne certaines influences majeures subies par Alain-Fournier : Laforgue, mais surtout trois romans anglais : Robinson Crusoé, L’Ile au Trésor et La Guerre des mondes. De là, que Le Grand Meaulnes fut d’abord conçu comme un roman d’aventures, aspect qui est fondamental. Mais Rivière insiste aussi sur le fait qu’Alain-Fournier y a introduit quelque chose de bien personnel : « cette plainte d’une mélancolie puérile et atroce ». Mélancolie qui lui donne son vrai sens, celui du passage de l’enfance et de l’adolescence à l’âge d’homme. « Le Grand Meaulnes ou la fin de l’adolescence », précise justement Rivière. Dans le même ordre d’idées, Jamila Ben Mustapha s’attache, dans un article, à préciser les points de convergence entre le roman d’Alain-Fournier et À la Recherche du temps perdu. Ces points existent, comme l’avait montré Pauline Newmann-Gordon, citée par l’auteur, mais il ne faudrait pas les pousser trop loin, car la conception de la société et surtout celle de l’amour sont nettement différentes chez les deux écrivains.

 

Rocambole. Le Rocambole, n° 34/35, printemps-été 2006 (Encrage ; 352 p.,
25
). Ce volumineux numéro est consacré pour l’essentiel à l’histoire du magazine L’Intrépide publié de 1910 à 1937. Les 1400 numéros ont été passés au crible par Jean-Louis Touchant qui en analyse ici le contenu (sinon de tous, au moins de la majorité). Travail impressionnant à la gloire de l’auteur fétiche de L’Intrépide, José Moselli. Un sursaut nous saisit tout de même devant l’attachement à ces stupidités manifesté par un contributeur qui se présente comme un « survivant des générations-Moselli » – article pathétiquement mal écrit : un peu de tenue intellectuelle, tout de même, messieurs du Rocambole ! Parmi les autres études, un long hommage à Yves-Olivier Martin, mort en 2003, et qui a tant fait pour la littérature populaire. Quelques comptes rendus bien utiles. Les numéros en préparation annoncés dans l’éditorial du nouveau président, Daniel Compère, promettent davantage, entre autres ceux consacrés aux « coupes éditoriales » et à Erkmann-Chatrian.

 

Sand. Les Amis de George Sand, n° 28, 2006 (12 rue George Sand, BP 83, 91123 Palaiseau ; 132 p., abonnement : 22 ). George Sand ne manque pas d’amis et cela est heureux. Une femme qui déplut à Baudelaire, à Goncourt, à Nietzsche, à Henri Guillemin, mais qu’aimèrent Flaubert, Balzac, Hugo, Dumas, Proust, est assurément bonne, cela se sait de Nohan à Tusson, et au-delà. Glanons ce qui nous a frappé dans ce numéro qui s’ouvre sur une lettre retrouvée à Hydrogène (sobriquet d’Adolphe Duplomb, un ami berrichon). Nous avons pris plaisir à suivre l’argumentation de Claude Moins qui s’applique, illustrations à l’appui, à rétablir l’ordonnance probable du couple Sand-Chopin sur le tableau inachevé de Delacroix dont furent extraits, au ciseau, puis séparés pour longtemps un portrait de George Sand et la plus célèbre image de Frédéric Chopin : un puzzle à deux éléments est facile, dira-t-on ; vu la disparition du reste, pas tant que ça. Bernard Hamon rapporte les relations de Sand avec Lamartine entre 1939 et 1843 (c’est la plus jeune qui fait la leçon à l’aîné). Simone Balazard et Michèle Hecquet évoquent Sand en Algérie (six jolies illustrations, deux de Fromentin, deux de Maurice Sand et deux de Delacroix). Françoise Genevray parle de Sand en Russie, aujourd’hui que ce pays n’est plus celui des Soviets. Martine Beaufils, créatrice de l’association, évoque la personnalité fantasque d’Aurore Lauth-Sand, petite-fille de la romancière. Dans l’édition récente sont pointés la Correspondance Sand-Delacroix et une réédition du roman Flavie. En finale de ce numéro, une réclame annonce la parution des Écrits critiques de Sand, où l’on pourra relire, enfin ! son remarquable Essai sur le drame fantastique (Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1839 – une collection de cette Revue figurait dans la bibliothèque du chancelier Ducasse, père d’Isidore). Les abondantes citations des Dziady illustrant cette étude en trois volets (Goethe, Byron, Mickiewicz) sont, de toute évidence – le style pré-maldororien de la traduction de ce morceau théâtral le prouve – au départ de la prédilection de Lautréamont pour le Konrad qui, frère fantastique du Manfred de Byron, rugit dans ces pages : en mémoire de quoi, Ducasse les salua tous deux, le 12 mars 1870, personnellement, d’un même coup de chapeau intellectuel. De cette Sand méconnue, on a souvent attribué les mérites à son ami Gustave Planche. N’importe : le simple détail ici pointé suffit à promouvoir ce texte, sa signataire au firmament de l’Histoire littéraire. Dans l’article signalé de Bernard Hamon, il fait un bref compte rendu de cet Essai. Détail intéressant, il signale qu’à l’adjectif fantastique, Sand eût préféré métaphysique.

 

Tangence. Tangence, hiver 2006, n° 80, Sociabilités imaginées : représentations et enjeux sociaux (Presses de l’Université du Québec, 152 p., 12 dollars canadiens). Intellectuels, écrivains et artistes évoluent, on le sait suffisamment, dans l’espace public. Ils fréquentent les cafés, dissertent dans les médias et les salons, confient cancans et coups de cœur à la presse. Cette activité frénétique s’appelle la sociabilité. Elle est étudiée depuis plus d’une décennie par l’histoire culturelle, dont elle forme un des objets privilégiés. Mais elle est rarement analysée sous l’angle de la perception qu’en ont les acteurs eux-mêmes. Comment les écrivains ont-ils représenté les lieux où ils sont en représentation ? Comment ont-ils mis en scène l’espace social de leur sociabilité spécifique. Telles sont les questions qui nourrissent les substantielles contributions de ce numéro de la revue québécoise Tangence. Dans « Le cénacle à l’épreuve du roman », Anthony Glinoer et Vincent Laisney comparent deux « portraits de cénacles », celui d’Illusions perdues (1839) et celui du Soleil des morts (1898) de Camille Mauclair. De l’un à l’autre, on passe du « cénacle élitaire à l’élite cénaculaire », la camaraderie littéraire encore joyeuse et pleine d’illusions de Balzac cédant le pas à un salon décadent dont le seul avenir semble être le terrorisme anarchiste. Ces deux formes d’organisation de la vie littéraire sont évidemment liées à des effets de contexte mais aussi – et c’est en cela que l’article innove – aux mises en texte différentes qu’elles suscitent. Marie-Eve Thérenthy aborde quelques manifestations de la sociabilité des journalistes écrivains au milieu du xixe siècle. En racontant leurs souvenirs, ceux-ci ont largement contribué à inscrire leur vie quotidienne dans le mythe de la Bohème. Le même genre d’anecdotes se retrouve dans les échos et dans les « nouvelles à la main » de la petite presse, source importante et peu exploitée des mœurs littéraires. Björn-Olaf Dozo aborde les débats et les enjeux qui ont présidé à la création de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pendant les deux premières décennies du xxe siècle. Il propose un « modèle discursif » original, où se croisent les souhaits d’institutionnaliser plus ou moins fortement la littérature belge, et le souhait de la rendre plus ou moins indépendante de la littérature produite en France. Les interventions des écrivains dans le débat long et souvent confus de l’époque peuvent ainsi être organisées en sous-ensembles cohérents. Les positions qu’ils défendent ne semblent pas pouvoir être corrélées avec la place que les auteurs occupent dans le champ local, mais elles éclairent la singularité du discours de l’ARLLF dès sa création : celle d’une institution locale forte qui serait totalement soumise aux règles du champ français. On jugera sans doute à bon droit cette position paradoxale. C’est peut-être ce qui lui a permis de se maintenir dans ce pays paradoxal qu’est la Belgique. Dans « Rumeurs et anecdotes : imaginer la mondanité dans la presse, vers 1900 », Guillaume Pinson évoque le salon de Mme Aubernon, dont la légendaire sonnette, censée diriger les conversations, est un bel exemple de « petit fait vrai » sans doute inventé de toutes pièces. En se glissant dans l’intimité des salons mondains, la presse noue alors une sorte de pacte avec son lectorat autant qu’avec les personnages dont elle rapporte les faits et gestes : elle installe entre les uns et les autres une médiatisation généralisée, qui concentre sur elle-même l’essentiel de la valeur sociale. Avis aux « debordiens » : la société du spectacle prendrait sa source dans La Vie parisienne ! Michel Lacroix étudie « Jean Paulhan et le pouvoir dans les lettres » en montrant comment la force du mythe de l’éminence grise est une des composantes du rôle de cet auteur. À l’instar du célèbre « comité de lecture » de la maison Gallimard, la discrétion et l’opacité de Paulhan sont devenues des manières de gérer le monde bruissant de rumeurs et de désirs qu’est la vie littéraire. Selon la formule de Lacroix, la force de Paulhan est ainsi d’être « l’homme qui fréquente des gens qui ne se fréquentent pas », une sorte d’électron libre en de multiples réseaux généralement étanches. Enfin, Chantal Savoie s’intéresse à « La page féminine des grands quotidiens montréalais comme lieu de sociabilité littéraire au tournant du xxe siècle ». Selon une perspective encore peu usitée en France, elle analyse les références littéraires des chroniqueuses et du courrier des lecteurs et lectrices de la presse populaire. Se révèle ainsi une « sociabilité au féminin », faite de lectures, de conseils, et de pratiques d’écriture qui contribue à expliquer le succès de certains auteurs, et les attentes littéraires d’une part du public. Ces pages sont une sorte de « salon littéraire » de l’âge médiatique. Renouvelant l’étude des médias littéraires en les abordant sous l’angle de la sociabilité, cette livraison de Tangence devrait susciter l’intérêt des sociologues de la littérature.

 

Valéry. Bulletin des études valéryennes, n° 100, Faut-il oublier Valéry ? (L’Harmattan, 2006, 298 p., 25,50 ). Il n’y a pas de vrai suspense, la réponse à la question jadis posée par Yves Bonnefoy ne fait aucun doute pour les rédacteurs : non, il ne faut pas oublier Valéry, et ce centième numéro ne sera pas le dernier (ce qu’un oui aurait imposé, espérons-nous). Ne faudrait-il en revanche oublier ce numéro? Il ressemble à un gâteau d’anniversaire trop riche et trop gros, à la fois anthologie (ce qu’ont dit Barthes, Blanchot, Gracq, Derrida etc.) et enquête (ce que pensent de Valéry écrivains et poètes d’aujourd’hui : Deguy, Benoît Peeters, Jude Stéfan, etc.). Il y en a donc pour tous les goûts, mais il n’est pas sûr que le bénéfice soit très grand pour les « études valéryennes ». Le plus intéressant est l’entretien avec Yves Bonnefoy qui revient sur sa condamnation du poète, près de cinquante ans après : sans se renier, il est aujourd’hui plus nuancé.

 

[Paul Aron, Patrick Besnier, Alain Chevrier, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul Goujon, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Jacques Noizet, Michel Pierssens, Seth Whidden]


 

 



LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Artaud. Florence de Mèredieu, C’était Antonin Artaud (Fayard, 2006, 1100 p., 35 ). Nous venons d’en faire l’expérience : la lecture simultanée des Bienveillantes et de cette biographie d’Artaud incite souvent à délaisser le premier livre, bavard et répétitif, pour se plonger dans le second. Et c’est bien d’une plongée qu’il s’agit. Plus de mille pages pour tâcher de restituer une vie et une œuvre qui prennent figure de destin. Depuis vingt ou trente ans, les travaux sur Artaud (ne parlons pas des thèses !) se sont assurément multipliés à l’infini. Certains peuvent nous retenir, par les documents ou les analyses qu’ils contiennent. Mais beaucoup d’autres semblent nous ramener du côté des Bienveillantes, profitant comme ils le font du « prestige » du sujet même, modèle avec lequel certains ont parfois la fantaisie de s’identifier, en toute subjectivité. Tout en s’employant à faire la synthèse de la