En société
Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit, XVII, 2006 (4 place de la
République, 46500 Gramat ; 66 p., s.p.m.). Signé Bernard Côme, l’article
de tête de ce numéro dédié aux « environs de Pierre Benoit » narre
une découverte qui a « perturbé ses vacances », avoue le signataire
au directeur de ces Cahiers, Bernard
Vialatte, qui, l’été 2005, l’a mis sur ce rail. Il s’agit d’un roman de Johan
Daisne, Baratzeartea, une aventure basque
ou le roman d’un écrivain, plus exactement Baratzeartea, een Baskisch avontuur – of the roman van een schrijver. Non traduit en français, ce volume
n’existe encore qu’en version originale, d’où le souci de Bernard Côme, partagé
entre son intérêt pour la chose et sa connaissance encore imparfaite du
néerlandais, langue exigeante. Baratzeartea relate un voyage en automobile d’un fan hollandais de Pierre Benoit, venu sans
s’annoncer voir le romancier chez lui, à La Pelouse, un an avant son décès. Ce
visiteur est l’auteur d’un essai sur son idole dont il veut lui offrir
l’édition originale. Cet essai existe et même il est, lui, traduit du
néerlandais : c’est Pierre Benoit ou
l’éloge du roman romanesque, de Daisne himself, pardon hij zelf. Le
voyage aussi est réel, il date de fin juin 1961. Diffèrent seulement le sexe du
compagnon de Daisne et plusieurs détails aussi futiles. Pourquoi avoir fait, de
ce souvenir tout récent, non un récit simple à la Hérault de Séchelles sorti de
chez Buffon, mais une relation romancée ? Parce que, suggérerons-nous,
quelque homogénéité de style s’impose entre la prose et son objet : s’il
est normal de narrer au naturel une visite à un naturaliste, il n’est pas moins
impératif de romancer une visite à un romancier. Qui visite Saddam, qu’il
n’oublie pas son fouet, conseillait Nietzsche. Deux autres fictions de Johan
Daisne ont inspiré depuis au cinéaste André Delvaux deux de ses films les plus
marquants, L’Homme au crâne rasé (1966)
et Un soir un train (1968). Du
Français au Belge moyennant le Hollandais transite un certain mode
d’estompement du réel au profit d’un romanesque particulier, assez étrange, à
l’antipode du roman historique qui joue inversement du réel et de l’imaginaire.
Il est alors curieux de découvrir en un Benoit qui ne signait ni Seize ni
Poelvoorde un papy du cinéma belge. Le reste du numéro n’est pas sans soulever
de graves questions, ainsi une colle : quel fidèle rédacteur de la Revue des Deux Mondes signait
Fidus ? (Signé Fidus, reparaît ici un article sur Pierre Benoit en date du
15 novembre 1932) – Maurice Thuilière se demande si les « Cahiers du capitaine Coignet »
(1776-1860, un modèle du Flambeau de L’Aiglon)
n’auraient pas fait l’objet d’un compte rendu de la main de Pierre Benoit
(1886-1962) dans un hebdo daté du 19 novembre 1911, le n° 997 d’une série
intitulée Les Contemporains : ce
serait alors là son premier texte imprimé. Le suggère la signature Pierre
Benoît (sic) ; permet d’en douter l’accent circonflexe dont Benoit, notre
bon Pierre, ne s’embarrassait guère. Mais comme un chat saute et s’en remet, un
chapeau s’ôte et se remet. D’un chapeau l’autre, comment vivre quiet dans un
univers truffé de tant d’énigmes, et si belles ?
Claudel. Bulletin de la Société Paul
Claudel, n° 178, 2e trimestre,
juin 2005, Hommage à Paul Claudel
1868-1955 ; n° 182, 2° trimestre, juin 2006 (13, rue du
Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 88 p., 7 €). Le numéro 178 s’inscrit dans la série des commémorations
du poète à l’occasion du cinquantenaire de sa mort. On y lira, outre deux hommages
par des poètes contemporains, Pierre Oster et Philippe Delaveau, une analyse du
poème « La Pluie » dans Connaissance
de l’Est par Jean-Pierre Richard, une étude des portraits peints et
sculptés de Claudel (huit sont reproduits en couleurs) par Anne Rivière. Didier
Alexandre présente une note de Jacques Rivière sur le Théâtre (Première série),
parue dans la Nouvelle Revue française en
octobre 1911 : il n’est pas vrai que les contemporains soient toujours
aveugles à l’irruption du génie. On n’insistera pas sur les obstacles que
l’œuvre de Claudel oppose à la traduction, par la richesse de sa langue,
l’audace de ses images, un verset si étroitement lié aux rythmes du français
qu’il semble impossible de le transposer dans un autre idiome. Elle a pourtant
fait l’objet de nombreuses traductions en diverses langues. Le numéro 182 du Bulletin propose un aperçu suggestif de
ces traductions ou transpositions en japonais, en grec, en norvégien et en
russe. Il donne à rêver d’un panorama qui, sauf erreur, fait défaut. Comme nul
individu ne saurait maîtriser tant de langues diverses, il y aurait là le thème
d’un colloque international.
Indiscipline. La Petite
Revue de l’indiscipline n° 150, automne 2006 (BP 124, 42190 Charlieu ;
40 p., 3,40 €). Le volume extraordinaire (quarante
pages !) de ce numéro 150 s’explique en tant qu’il s’agit d’un numéro
quadruple (selon le calcul de Guenarro Solvi, le chiffre 10 serait à ne
dépasser en aucun cas pour une revue trimestrielle : on n'est pas étonné
de voir l’indiscipline donner ici le mauvais exemple). S’agit-il pour autant de
sujets légers ? Qu’on en juge : « Verlaine, la destruction de
l’enfer… et Rimbaud » (Jean Donat) ; Rimbaud : des secrets pour
changer la vie (Maurice Hénaut). Et d’autres.
Infini. Heidegger : le danger en l’être (L’Infini n° 95, Été 2006, 252 p., 15€).
« En tant que le dis-positif vient à aître, l’être même se dépose en se
dépossédant de la vérité de son aître, sans pour autant jamais que, dans cet
effroi qui le pose à l’écart de lui-même, il puisse de séparer de l’aître de
l’estre. La garance de l’aître de l’être, le monde, dans la mesure où le
dis-positif vient à aître, se perd au loin, allant s’exposer à la domination du
dis-positif qui oppose au monde un refus par abandonnement de la chose. »
Ainsi s’ex-primait Heidegger dans Le
Péril, con-férence prononcée en 1949. Son tra-ducteur, Gérard Guest
(éminence grise, très grise, des disciples de Sollers actifs dans la revue Ligne de risque), fait précéder ce
texte, noyau du très gros dossier qui occupe tout ce numéro de la revue, d’un
« avertissement » qui n’est pas inutile. Charitable envers les
lecteurs qu’un pareil texte risquerait d’affoler, il le fait suivre également
de vingt-cinq pages de « notes » encore moins inutiles, eu égard à
« la difficulté et la précision philologiques de cette conférence ».
Hadrien France-Lanord, à qui cette publication semble due, la présente en
faisant état de son inquiétude quant à sa réception et insiste sur « le
silence de ce texte », sur sa « sobriété » – dont l’objet est de
dire (rappelons que nous sommes en 1949) que ça n’allait pas bien pour
l’Humanité et que ça risquait d’aller encore plus mal, pour des raisons qui
n’ont rien de contingent. Les Heidégerriens de stricte obédience ne nous
pardonneront sans doute pas cet indigne résumé, tant pis ! Le lecteur ne
perdra pas son temps, néanmoins, s’il fait l’effort – effort on ne peut
plus exigeant en l’occurrence, on l’aura compris – de lire au moins les
diverses gloses et commentaires accompagnant cet énoncé bien peu limpide à
force de sobriété, du « péril » qui nous habite et nous
menace : Peter Trawny, Bernard Sichère, Henri Crétella (qui ne nous laisse
pas ignorer que son article fut écrit du 17 août au 12 octobre 2005 : cela
devait être dit), François Fédier (idem,
du 5 janvier au 11 février 2003 : l’Histoire le retiendra sans doute),
Pascal David, Gérard Guest (à nouveau) et Pierre Jacerme s’y sont collés. Les
mises en cause politico-idéologiques de Heidegger pendant la période nazie
n’apparaissent ici que très marginalement, on s’en doute, sauf dans l’article
de François Fédier, intitulé L’Irréprochable,
où il réaffirme avec véhémence que « jamais Heidegger n’a “donné son
assentiment au crime” ». Et Sollers ? s’étonnera-t-on. Rien de
Sollers ? Mais si, mais si, rassurez-vous ! Face au frontispice qui
présente une photographie de Heidegger en train d’allumer une bougie tandis que
figure à l’arrière-plan un verre dont on se demande s’il est à moitié plein ou
à moitié vide, s’étale un distique chinois attribué à Wang Wei. La note en bas
de page en donne la traduction par François Cheng, « d’une très sobre
limpidité », mais elle est aussitôt suivie par la traduction de Sollers
lui-même, « plus simple encore » : « Marcher jusqu’au lieu
où la source coule / S’asseoir, et attendre que se créent les nuages ».
Que demande le peuple ? Moins de nuages ? Ça coule de source.
Jeunesse. Cahiers Robinson n° 19, 2006, Les
Mille et une nuits des enfants (UFR de Lettres modernes, Université
d’Artois, 9 rue du Temple, 62030 Arras ; 244 p., abonnement :
14 €). Les Mille
et une nuits au collège et au lycée, version films d’animation, ou bande
dessinée, dans un roman canadien ou l’imaginaire d’un écrivain français… Hormis
l’introduction de Christiane Chaulet-Achour, consacrée aux avatars du
récit-cadre dans les éditions destinées aux enfants, ce recueil peine à sortir
de l’anecdotique. Non qu’il soit inintéressant de se poser la question de
l’intégration d’une œuvre comme les Mille
et une nuits à la littérature enfantine. Mais beaucoup de contributions
l’exploitent comme un terrain, cordeau en main, sans trop se poser de
questions, d’où la gratuité de certains textes. Et lorsqu’un article s’élève
au-delà du bouillon de Maîtrise (master ?), il tourne vite court : il
est ainsi regrettable qu’une comparaison bien documentée sur les variations
d’Aladin, au tournant du xixe siècle, se résorbe dans la pauvre constat d’une pérennité des règles du récit
d’aventure. Restera au crédit des Cahiers
Robinson de n’avoir pas reconduit la posture exotisante de Galland,
puisqu’ils ouvrent leurs pages à des critiques témoignant de la survie et du
rôle des Nuits au-delà de la
Méditerranée. Remarquable section de comptes rendus de lecture enfin, et utile
bibliographie.
Lignes. Lignes, mai 2006, Situation de l’édition et de la librairie (Lignes
et Manifestes, 2006, 208 p., 17 €). Dans la lignée du Livre blanc sur l’édition indépendante (2005),
cette revue s’interroge sur les alternatives à inventer contre la vague de
concentrations qui frappe l’édition et la librairie françaises. Le constat,
s’il n’a rien de nouveau, est accablant : « La situation se
détériore ; la production s’accroît ; le lectorat se raréfie ;
la durée de vie des livres s’écourte ; la communication s’impose »,
et c’est compter sans la désaffection des pouvoirs publics et la mainmise des
multinationales sur les réseaux de distribution et de diffusion.
Paradoxalement, les éditeurs et les libraires « indépendants » ont
trouvé là une opportunité de s’unir et de se faire mieux connaître (on se
souvient qu’ils avaient été pour beaucoup dans le blocage du rachat par
Matra-Lagardère de l’empire Vivendi). Les vingt contributions réunies dans ce
numéro émanent non d’universitaires mais de professionnels du secteur
– critiques, libraires, éditeurs, bibliothécaires –, signe d’une réappropriation
du discours critique par les premiers intéressés. Pointons l’article de
Laurence Viallet, des éditions Désordres, qui s’inquiète des pratiques
d’autocensure par lesquels éditeurs, journalistes ou diffuseurs décrètent tel
ouvrage « impubliable ». L’écrivain et éditeur Yves Pagès raconte, de
l’intérieur, le rachat du Seuil par le groupe La Martinière. Richard Figuier
traite du rapport des bibliothécaires à la socio-économie du livre. Enfin,
l’entretien avec François Maspero, où le patriarche de l’édition indépendante
(qu’il a abandonnée depuis vingt-cinq ans) porte un regard amusé et critique
sur la situation actuelle.
Matricule. Le Matricule des anges,
n° 74 (juin 2006, 40 p., 5 €). « Ouvrir au vent du
large et pas seulement sur l’air du temps », de qui cette devise ? À
vous de le trouver, au milieu de plein de bonnes choses, comme la chronique
radio d’Antoine Emaz, un papier sur les Éditions de l’attente ou un dossier
François Maspero, Jean-Luc Coudray… Évidemment, la navigation serait plus
agréable si les cartes étaient irréprochables ; à l’approche sans doute
des vacances, ça se délite en douce au Matricule,
dans le style notamment (« un aristocrate particulièrement tout ce qu’il y
a de comme il faut » ou autre « son pays duquel il fut
expulsé »). On ne sait plus si on parle de Gerda ou de Gerta Steiner, et
on glisse sous la rubrique « Paroles » une série de
questions-réponses manifestement écrites et pas même réécrites. Le dessinateur
pour enfants qui réconcilie la bourgeoisie intello avec les livres d’images,
Claude Ponti, y étale un humour laborieux : cette désillusion à elle seule
– surtout si on n’aime ni Maspero ni Bergougnoux – justifierait de glisser ce Matricule en petite forme dans son
cartable.
Medium. Medium n° 7 (Éditions Babylone, 2006, 190 p., abonnement annuel : 40 €). Médium est la revue de la médiologie.
Elle est dirigée par Régis Debray et s’occupe des interactions entre technique
et culture. Autant dire que le domaine est vaste. Les numéros n’étant pas
thématiques, comme c’était le cas des précédents Cahiers de médiologie, le littéraire y trouvera toujours à glaner.
Ce numéro commence ainsi par la réédition d’un entretien de Jean Daniel
avec Malraux, en pleine guerre d’Algérie. La rédaction invite le lecteur à
réinterpréter cet échange, portant sur le terrorisme et l’affrontement des
civilisations, à la lumière de notre présent. Jacques Lecarme (qui a déjà
participé au numéro un de la revue) s’oppose aux attaques ayant surgi à
l’occasion du centenaire de la naissance de Sartre, à propos de l’attitude de
l’écrivain durant l’Occupation, apportant des pièces convaincantes pour appuyer
un véritable plaidoyer. Wolfram Nitsch confronte les différents traitements
littéraires du tramway, en ce qui est une étude thématique plus que poétique
(il aurait par exemple été intéressant de faire apparaître le travail de Simon
sur l’intertexte proustien). À noter aussi un passage en revue du théâtre
anglais (de ses pièces et de leurs thèmes, surtout), pour en souligner la
vitalité, à la lumière des spécificités de la politique culturelle britannique
(Nicole Boireau). Les autres articles, hétéroclites et inégaux, s’intéressent à
la quantification du sacré comme à la modernité japonaise, au gaullisme de
gauche comme à la dimension rituelle de l’art contemporain (et de la performance)
et à la réception actuelle de Mozart (article de Régis Debray). Quelques rubriques
spécifiques, enfin. « Bonjour l’ancêtre » s’intéresse à un médiologue
par anticipation (ici Gabriel Naudé, par Robert Damien). « Salut
l’artiste » s’attache à l’œuvre de Philippe Hurteau (Louise Merzeau). Dans
« Un concept », Régis Debray décrypte celui d’origine. Enfin,
« Symptômes » : de brèves notices qui rappellent les meilleures Mythologies de Barthes, s’attaquent aux
4 x 4, à l’expression « Pas d’souci », à Daniel Mesguich, à l’affaire
des caricatures de Mahomet, à l’oubli qui frappe la poésie, etc.
NRf. La Nouvelle Revue française,
octobre 2005, n° 575 (Gallimard, 350 p., 15,50 €).
Préparé par le critique mexicain Christopher Dominguez Michael, le dossier
« Renouveau des lettres mexicaines » comprend huit textes d’une
nouvelle génération d’écrivains nés dans les années soixante : Jorge
Volpi, Ignacio Padilla, Cristina Rivera Garza, Pablo Soler Frost, Eduardo
Antonio Parra, José Manuel Prieto, Mario Bellatín, Ana García Bergua. Comme le
souligne l’introduction, les textes sélectionnés – parfaitement représentatifs
de leurs auteurs – ne frapperont pas le lecteur par leur identité mexicaine, à
part « La Vitrine aux rêves » d’Eduardo Antonio Parra, qui interroge
le thème en vogue de la frontière Mexique-États-Unis, et « Mrs.
Rodgers » d’Ana García Bergua, qui réactualise le thème classique du
sacrifice aztèque en proposant une chute spectaculaire à Teotihuacan. Jorge
Volpi et Ignacio Padilla, les deux premiers auteurs du dossier, sont
représentés par deux textes assez emblématiques de cette génération cosmopolite
aux sources multiples : « Ars poetica » de Volpi évoque les
récriminations d’un personnage contre son auteur, tandis que « Les
Antipodes et le siècle » d’Ignacio Padilla propose un récit fantastique
sur un géographe écossais égaré en Chine qui devient le fondateur d’une
réplique d’Edimbourg au cœur du désert de Gobi. L’influence qui se fait le plus
sentir chez ces deux auteurs est assurément celle de Jorge Luis Borges,
puisqu’aux bibliographies imaginaires et aux pseudo-résumés parodiques du
premier répond l’utilisation par le second de nombre de thèmes
borgésiens (l’errance, le désert, le double, la ville imaginaire, les
sectes, les prophètes), qui tendent à transformer la nouvelle en pastiche des
récits du célèbre Argentin. Parmi les traits communs aux différents textes
rassemblés dans ce dossier, on relève le cosmopolitisme, chers à ces écrivains
qui se considèrent avant tout comme des citoyens du monde, mais aussi la
violence du monde contemporain et des rapports amoureux, sociaux ou culturels.
C’est le cas chez Eduardo Antonio Parra, où les rapports Nord-Sud sont envisagés
sous l’angle symbolique de la frontière Mexique-États-Unis ; chez Pablo
Soler Frost, dont la nouvelle évoque de façon parodique la première guerre du
Golfe (« Le docteur Greene en plein siège de Bagdad ») ou encore chez
José Manuel Prieto, dont le récit évoque en filigrane les rapports
russo-cubains à travers l’histoire d’un couple (« Le bègue et la
Russe »). Plus inclassables et plus personnels sont sans doute les textes
de Cristina Rivera Garza (« Le jour de la mort de Juan Rulfo »), hommage
original au brillant romancier mexicain, et de Mario Bellatín (« Chiens
héros »), même si la curieuse et courte vignette de ce dernier (un homme
immobile dresseur de Bergers Belges Malinois) se veut aussi une allégorie
sinistre de l’avenir de l’Amérique latine. Mais, qu’il s’agisse du sacrifice
aztèque et du Yi Jing présents chez
Ana García Bergua, de la nouvelle sino-écossaise d’Ignacio Padilla, ou encore
du médecin échoué à Bagdad de Pablo Soler Frost, on entrevoit aussi derrière
maints récits du dossier, outre le fantôme de Borges, l’ombre tutélaire de
Salvador Elizondo, l’auteur d’un « nouveau roman » remarqué dans les
années 60 au Mexique, Farabeuf. Dans
tous les cas, on constate que la jeune génération mexicaine prend ses distances
avec les auteurs consacrés du boom, les
Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, Gabriel García Márquez (Jorge Volpi et
Ignacio Padilla ne sont pas par hasard les membres fondateurs du très
médiatique Crack, créé pour solder
les comptes avec un passé un peu intimidant) et s’inscrit au contraire dans le
sillage de quelques grands défricheurs mexicains moins diffusés en
Europe : Salvador Elizondo, Alejandro Rossi, Juan García Ponce, ou encore
le Prix Cervantès 2005, Sergio Pitol. Il est bien sûr difficile de savoir
aujourd’hui si ces jeunes auteurs parviendront à égaler ces glorieux – quoique
discrets – aînés, mais les savoir munis d’un tel viatique peut être
considéré comme un heureux présage. À noter aussi, dans ce même numéro, un
hommage au Guatémaltèque Augusto Monterroso, nouvelliste et fabuliste
d’exception, disparu en 2003.
NRf bis. La Revue littéraire, mai 2006, n° 26
(Léo Scheer, 256 p., 12 €). Déjà trois ans d’existence
pour cette revue et on en est toujours à chercher dans ses pages l’étincelle
capable d’éveiller autre chose qu’un intérêt poli qui s’approche du bâillement.
Les « Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française », vingt-sept
pages de citations sur trente-six pour celle du jour, sont toujours aussi
essentielles (« Claudel est un écrivain très important du xxe siècle »,
« Voltaire est un personnage formidable », « Diderot est un
personnage formidable » – on ne regrette pas d’avoir passé l’âge des
études), les sections de création ne révèlent qu’une audace au petit pied, la
treizième livraison de « Lecture de ce temps » de Vincent Roy brasse
du vide. Seules consolations, les notes de lecture, dans lesquelles les livres
critiqués le sont de façon soignée, et un article fouillé de Jacques Sommer sur
Simenon à l’occasion de la publication, par Jacques Lemoine, de ses romans
populaires sous pseudonymes.
Œil
bleu. L’Œil
bleu. Revue de littérature xixe et xxe, juillet 2006, n° 1 (59 rue de
la Chine, 75020 Paris ; 64 p., 10 €). En
plein dans le créneau d’Histoires
littéraires ! Mais il s’agit ici de rééditer des articles parus
autrefois, dans la grande ou la petite presse, sur des écrivains ou des
personnalités ayant compté en leur temps : Gustave Le Rouge, « Alfred
Vallette et ses amis » ; le décès de Barbey d’Aurevilly dans les
journaux de Normandie ; Hugues Rebell, « Snobs et snobinettes de
sport » ; « Femmes du d’Harcourt » ; « Le
Pavillon du Ratodrome », etc. Bon vent à cet Œil bleu, en suggérant à ses rédacteurs de brandir, dans les
livraisons suivantes, moins de « copyright pour l’ensemble du
numéro », moins de « Tous droits réservés » et de
« Reproduction interdite ». Pensent-ils vraiment que vont se
bousculer au Bordillon des revues concurrentes tentées de reproduire dans leurs
pages une lettre d’Adolphe Retté à Marius Boisson ou, comme il est annoncé pour
le prochain numéro, des « Poèmes » de Louis Le Cardonnel et une
« lettre inédite de Vincent Muselli à Jean Texcier sur
Simenon » ? Lorsque l’on réédite du Barbey ou du Rebell, qui furent
des hommes de liberté, l’estampille d’un copyright d’esprit procédurier jure quelque peu.
Ordinateurs. Formules. Revue des littératures à
contraintes, n° 10, 2006 (Noesis, 439 p., 25 €). Formules fête ses dix ans avec un
dossier de quatorze articles sur la « Littérature numérique et cæetera », et vingt-trois autres
contributions réparties en « domaines voisins », « hors
dossier », « créations » et « jeux ». On signalera
pour commencer la traduction de deux textes du poète et plasticien brésilien
Eduardo Kac, figure de proue du bioart,
dont les œuvres utilisent des technologies de pointe à des fins
artistiques : outre un essai sur les poèmes holographiques qu’il réalise
depuis les années 80 – et dont certains furent présentés récemment à Paris
–, les lecteurs francophones découvriront ici un manifeste pour une
« Biopoésie » mêlant génétique et travail du sens, qui risque bien de
consister un texte de référence si un tel domaine vient à se développer. Le
dossier sur les écrits d’écran montre combien les réflexions sur le genre se
sont développées ces dernières années, et il a pour premier mérite d’en donner
une synthèse et de renvoyer à une bibliographie variée, tout en proposant des
apports nouveaux. Il contient plusieurs textes de qualité, et l’on relève au
fil de l’ensemble de nombreuses expressions suggestives, forgées par les
auteurs ou empruntées à la théorie déjà existante. On lira avec profit Philippe
Bootz, qui parle de « littérature déplacée » et utilise les concepts
de « transitoire observable » (façon d’approcher la plasticité du
texte en ligne) ou de « rhétoriques de surface » ; Jan Baetens,
qui s’attache à distinguer une poésie « numérique » et une poésie
« cyber », liée aux pratiques sur Internet ; Jean-Pierre Balpe,
qui propose une mise au point terminologique éclairante sur les termes de
règles, contraintes et programmes. Autres éléments intéressants, des
témoignages sur la pratique de l’atelier d’écriture en réseau, sur les blogs, sur le spam littéraire. En revanche, quelques articles n’échappent guère à
l’exposition de lieux communs, rappelant longuement des distinctions bien
connues désormais (notamment la triade générateur
de texte / hypertexte / animation de la graphie), ou même généralisant à
tous les écrits d’écran certains de ces traits. Enfin, regret plus général, il
est parfois ardu de suivre les analyses des œuvres proposées, les critiques
peinant à en donner une description claire : des citations ou
reproductions plus nombreuses auraient pu y remédier. Mais ces réserves
n’empêchent pas de recommander la lecture de cette livraison, bonne
contribution au débat sur un genre nouveau. Dans les « domaines
voisins », signalons un long article sur un poème combinatoire latin, qui
tombera sans doute des mains les moins passionnées par cette forme, une autre
étude que les frères Schiavetta consacrent à Almiraphel, œuvre-hommage à Babel et jeu pour érudits dont une
traduction partielle est donnée en annexe, et, pour les amateurs de
simplification, un article sur le google-art qui définit la « globalisation » comme une « extension supposée
du raisonnement économique à toutes les activités humaines » dont le
moteur de recherche serait l’antéchrist… Ailleurs enfin, on a retenu un intéressant
exposé des solutions adoptées pour traduire La
Disparition en russe, une étude stimulante sur un livre dominé par une
structure typographique complexe, House
of leaves de Mark Danielewski, et un article inattendu sur les acrostiches
dans la prose d’Auguste Comte. Le tout est riche et mérite bien de souhaiter un
bon anniversaire à Formules.
Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 113,
janvier-mars 2006, Jaurès et Péguy :
questions de fond (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 94 p.,
abonnement annuel : 34 €). Ce numéro ne nous apprend à
peu près rien. Si l’introduction de Jacques Julliard pose de bonnes questions
– « à quelles conditions la politique peut-elle, dans son ordre,
rester fidèle aux exigences que la mystique a énoncées dans le sien propre ? »,
ou encore « Comment comprendre cette reculade [devant la transformation de
la mystique en politique] de la part du plus grand poète de
l’Incarnation ? » –, les digressions pédantes, brouillonnes et
imprécises de Roger Dadoun ne nous disent rien, ou presque, sur « Jaurès
et Péguy » et encore moins sur « Heidegger, Freud ». La
modélisation, par Benoît Chantre, de leur relation selon le schéma structurel
emprunté à René Girard, tient la route, mais ne met pas en valeur la
spécificité de la relation entretenue par deux auteurs. L’article de Michel
Leymarie sur « Péguy et Jaurès sous l’œil de Thibaudet » pratique le
plan absolument impossible 1) Péguy 2) Jaurès (ou l’inverse), sans presque
jamais les rapprocher pour mieux les dissocier sous le regard du critique. Les
pages de Claire Daudin sur « La question sociale de l’art »
omettent le nom de Marx : n’est-ce pas dommage quand on parle de
Jaurès ? N’y a-t-il plus personne aujourd’hui pour lire Jaurès ? Personne
pour chercher, de manière même positiviste, sa lecture par Péguy, par-delà la
sempiternelle référence et paraphrase de l’opposition du « mystique »
et du « politique », que même Lagarde et
Michard connaissaient ? Au total, ces « questions de fond »
(que Dadoun, prophétique, quand on voit que le CNL a versé son obole, identifie
à une « question de fonds ») donnent l’impression de communications
bâclées qui étalent une familiarité ignorante avec leur auteur, typique de ce
que l’institution appelle des « spécialistes ». N’y a-t-il pourtant rien
d’un peu frais à dire sur Péguy ?
Proust (1). Bulletin d’informations proustiennes n° 36 (Rue d’Ulm, 2006, 168 p., 22 €). Une grande partie de
ce numéro est consacrée à la publication de textes présentés dans le cadre de
la seconde année du séminaire sur la question du style chez Proust. Vaste programme !
Annick Bouillaguet l’examine sous l’angle du pastiche (troisième tranche d’une
étude qu’elle poursuit), Aude Le Roux-Kieken prend la question par le biais de
la botanique (il fallait y penser, et le rapprochement est filé
ingénieusement), Anne Herschberg-Pierrot s’attaque à partir des principes
génétiques aux notes sur la mort de la grand-mère, pour conclure que, pour
Proust, « le style est un perspectivisme ». Au rayon des inédits,
trois lettres de Proust à Henry Bordeaux, cet immense écrivain. Toujours de la
génétique avec la suite de la recherche de Yosué Kato sur La Bible d’Amiens, pour examiner cette fois-ci comment Proust a lu
et utilisé les commentateurs de Ruskin. À cela s’ajoute une utile chronique des
ventes, y compris sur Internet : eBay du côté de chez Swann – on aura tout vu !
Proust (2). Marcel Proust
aujourd’hui, n° 3 (Rodopi, 2005, 230 p.,
s.p.m.). Troisième livraison de la revue annuelle bilingue de la Société
néerlandaise Marcel Proust. On trouvera dans ce volume les textes de
conférences données à la Maison Descartes d’Amsterdam. Il y est beaucoup
question de réécritures : celle de Proust par Modiano dans La Place de l’étoile est étudiée par
Annelies Schulte Nordholt. Glissant ne pastiche pas Proust, mais il y a quelque
chose de proustien dans son « temps éperdu », nous dit Anne Douaire.
Sabine van Wesemael convaincra-t-elle les lecteurs dubitatifs de Delerm que ses Amoureux de l’Hôtel de ville est
l’œuvre jumelle de La Recherche ?
Edward J. Hughes lit dans Combray une valorisation du quotidien à la de
Certeau. Michel Brix revient après beaucoup d’autres sur la relation, créatrice
ou non, de Proust à Ruskin. Jean-François Jeandillou, à sa façon roborative
(mais non sans jargonner un peu), défend Proust contre le jugement de Reboux
selon qui les pastiches de Proust étaient ratés. Intéressant article de
Guillaume Pinson sur les « salons parisiens » du Figaro, mais l’on aimerait voir ses remarques développées plus
longuement. Richard van Leeuwen compare Proust et Potocki dans leur rapport aux Mille et une nuits et Giuseppina
Mecchia discute de la veine nationaliste et antisémite, ainsi que de son
traitement, dans La Recherche – thème
provocateur qui oblige à réexaminer la question difficile de la chronologie de
l’œuvre. On pourra s’étonner, étant donné la très mauvaise presse de ce pays en
Occident, que l’Iran possède des lecteurs très attentifs de Proust, grâce aux
traductions de l’œuvre en persan par M.T. Ghiassi et – plus surprenant – grâce
aux traductions de divers travaux critiques qui prennent place aux côtés de
publications proustologiques purement iraniennes. Mahvash Ghavimi en donne un
panorama rapide mais suggestif. Comptes rendus variés et informations diverses.
Le prochain numéro sera consacré à « Proust et le théâtre » –
important sujet trop négligé.
Stendhal. L’Année stendhalienne n° 5, 2006, Stendhal en Allemagne (Champion, 2006, 384 p., 35 €). La
livraison annuelle des « stendhaliana » nous vient d’Allemagne.
Préparée par Christof Weiand, de l’Université de Heidelberg, elle se place
explicitement sous le signe de la redécouverte de Stendhal outre-Rhin et du
renouveau subséquent des études sur notre auteur. Faut-il croire que ce regain
de faveur tient essentiellement à la récente – et géniale – traduction (2004)
du Rouge et le Noir procurée par
Elisabeth Edl ? C’est du moins ce que nous dit l’éditeur de ce volume.
Mais il y a des valeurs sûres. Aussi, au-delà de ce qui encore et toujours
relève de l’actualité et peut d’un instant à l’autre glisser dans l’effet de
mode, on ne manque pas de rendre hommage, d’emblée, à ceux qui ont contribué à
l’expansion durable, parce que profondément enracinée, des études
stendhaliennes en Allemagne, Hans Mattauch et Manfred Naumann. Le présent
volume n’est pas unifié par une thématique ou une problématique. Chacun des
contributeurs y propose l’étude d’un point ou d’un aspect de l’œuvre de
Stendhal. D’où l’impression première de fourre-tout, qui s’empare du lecteur.
On se dit que cette bigarrure n’est rien d’autre, en fait, que le versant
ostensible d’une saine varietas. Et
l’on devine, en reprenant l’ouvrage, qu’un classement se dessine d’un texte à
l’autre : des domaines sont circonscrits, tels que
« Langue/traduction », qui fait place à Elisabeth Edl, la
très-distinguée traductrice, mais aussi à un article passionnant sur le
« langage d’action » par Mechthild Albert. Un deuxième secteur, dans
lequel on trouve des approches plus attendues, renferme des études portant sur
le rapport de Stendhal aux arts et aux théories esthétiques du xviiie. Le troisième volet
est consacré à une question centrale de la politique chez Stendhal. Ekkehart
Krippendorf, politologue ès qualités, aborde dans ce cadre de réflexion, la
problématique, assez machiavélienne, de la conservation du pouvoir. Mais on se
reportera aux autres contributions, qui ne manquent ni d’intérêt ni de
pertinence. La quatrième partie s’ouvre à la poétique du roman : l’éternel
débat du réalisme – et son esthétique du miroir – est remis sur le métier par
Udo Schöning, tandis que Peter Ihring aborde l’effet de réel dans La Duchesse de Palliano. La provende
allemande s’achève par un dernier volet consacré, on pouvait s’y attendre, à
l’autobiographie : bouquet final pour Henry
Brulard. Si l’on enregistre ici ou là des reprises manifestes ou des thèses
forcément redondantes, l’impression d’ensemble que procure cette livraison est
plutôt positive et encourageante. On y sent l’enthousiasme d’une jeune
génération de chercheurs allemands pour Stendhal et son œuvre. Le meilleur est
sans doute encore à venir.
Thériault. Cahiers Yves Thériault, n° 1
(Montréal, Le Dernier Havre, 2004, s.p.m.). Yves Thériault eut son moment de
gloire. Agaguk fait encore figure de
classique, mais ses œuvres autres sont plus ou moins tombées dans l’oubli
depuis sa mort en 1983. Pour ce premier numéro des Cahiers qui lui sont consacrés, Renald Bérubé et Francis Langevin
ont rassemblé diverses études présentées lors d’un colloque. Souhaitons que les
prochains numéros parviennent un peu plus rapidement à Histoires littéraires.
Vigny. Association des Amis d’Alfred de Vigny, bulletin n° 35, 2006 (6
avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris ; 104 p., 25 €). Dans
une présentation extérieure sobre, cette 35e livraison rend hommage
aux travaux de Rose Matza, dont les publications parurent sous le nom de
Rosita. « L’Association avant l’Association Rosita et Rolet », tel est le titre du parcours proposé par André Jarry,
qui montre que la fondatrice de la revue Rolet fut à l’origine d’un effort de sensibilisation à l’œuvre de Vigny dès 1947.
Il souligne que Rosita a été l’organisatrice de cérémonies de commémoration du
poète. Le présent volume, qui s’ouvre sur un bilan de l’Association, offre
d’ailleurs les discours de remise et d’acceptation du prix Vigny, qui tire ses
origines du « Concours de l’Éloge de Vigny » créé en 1948 par Rolet. Ce numéro contient une
contribution de Jean-Pierre Lassalle sur deux critiques contemporaines de
Vigny : les écrits de la comtesse Dash et de Marie-Amélie Chartroule, qui
signaient respectivement Jacques Reynaud et Marc de Montifaud. On lira un
article, traduit du russe, de Tatiana V. Sokolova, laquelle s’interroge sur les
échos et l’investissement d’une ressemblance entre La Bouteille à la mer (1854) de Vigny et Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) de Mallarmé.
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Béhachélisme.
Philippe Boggio, Bernard-Henry Lévy. Une
vie (La Table ronde, 2005, 555 p.,
23,50 €).
« La seule façon de faire avancer la société, c’est qu’il y ait des hommes
immensément riches. Conserver son argent est tellement difficile que ça leur
ouvre l’esprit. » Après Bill Gates, Bernard-Henri Lévy est un exemple admirable de cette progression de l’esprit pointée par J.R. dans Dallas. Une intelligence supérieure
peut manquer d’une telle ouverture, se bercer de l’idée d’un monde où ce qui
semble une pathologie – une fortune enviable – aurait disparu (tic d’un certain
communisme). Philippe Boggio ne se trompe-t-il pas d’un facteur 5, soit dans un
sens, soit dans l’autre, quand il évalue à quelque cent soixante l’avoir de son
héros tabulé en millions d’euros ? Ou quand, non content de saluer en
lui le philosophe le plus riche depuis Sénèque, aujourd’hui l’écrivain le plus
riche de la planète, il ajoute que, la bulle BHL ne cessant de croître (il
garde un œil sur les courbes de la finance pendant que, sur un autre
ordinateur, son tapotis élabore les idées qu’il pense), il sera bientôt plus
riche que tous les autres écrivains du monde
réunis ? Foin de ce soupçon : s’il paraît clair que la figure de
l’écrivain richissime n’est pas la plus séduisante – elle prête à la jalousie
des pâtissiers –, le record est inverse : on n’a pas affaire à un auteur
couvert d’or, mais à un milliardaire qui, depuis près de quarante ans, voue ses
meilleures heures à l’écriture, effet nettement plus humain. Dès ses dix-huit
ans, quand il porta aux Temps modernes un
article aussitôt accepté pour sa qualité d’écriture, le jeune homme suscita des
réactions. C’est Germaine Sorbets, la secrétaire de la revue (seule à l’avoir
vu lorsqu’il y vint déposer sa prose) qui rapporte l’anecdote. Sans y voir
malice, elle s’extasie devant Sartre et Gorz de la maturité d’un garçon si
jeune, dix-huit ans ! Et beau comme un dieu, en plus ! Sartre
tique : « Il a dix-huit
ans ? » Et Gorz : « Il est beau comme un dieu ? » Conclusion rapide, plus d’article de
BHL aux Temps modernes. L’agacement
était couru et durerait. Trop beau, trop riche, trop brillant, trop productif,
sachant verbalement river son clou à l’adversaire, assorti d’une épouse
elle-même promue en 1985 aux USA au top-ten des most beautiful women in the world,
comment ne serait-il pas, en prime, THE
bad man ? La bête noire idéale, la tête de Turc élue ? Ne fût-ce
que dans l’intérêt de bondir hors du cercle des saigneurs, l’on est enclin à la
sympathie envers cet homme à part. Philippe Boggio réussit à la suggérer sans
se départir du style de la neutralité. Cette vie est, bien sûr, l’histoire d’un malheur : à moins d’être un
parfait idiot – trait qui manque au personnage –, comment un homme ainsi gâté
ne serait-il pas hanté, fût-ce par simple contraste, par l’idée des malheurs du
monde ? Habité par la passion d’intervenir pour les réduire ? Porté à
se faire augure même partout où la terre tremble et le ciel inonde ?
Réfléchis, lecteur sensible : si tu gagnais au loto, ne vouerais-tu pas
désormais une part notable de ton temps à cette chimère, sauver la terre ?
« Que nenni ! Je me paierais force délices de table et fiestas,
jusqu’à tant que ma panse éclatât. » Justement, lecteur sans cible, tu m’y
fais penser : BHL n’a pas ta chance ! Physiologiquement, c’est un
allergique ; l’ail, l’oignon le tuent ; des pommes sautées les
culbutes le rebutent ; un bœuf en daube, il tombe ! Ton vin, rosé,
rouge ou blanc, le laisse froid. Pendant des lustres il arrosa sa pitance,
n’importe laquelle, devine de quoi ? De thé ! (Comme Amélie, notons !). Le bon
thé, Nietzsche ne le niera pas – plus que celles du dernier Sollers
qui le pompe, Nietzsche eût savouré ces pages de Philippe Boggio –, rime
idéalement avec la bonté. Mais ne livrons pas l’ami des Beaux-Arts à l’énigme,
ne sautons pas trop vite de la cuisine à la morale. La
table de Bernard-Henri
Lévy, où prédominent ordinateurs et chocolat
blanc, serait un sophisme gastronomique affolant. Invité par lui, n’aie pas,
lecteur, la sottise de lui retourner son invitation. Tu ne couves envers
Bernard nulle lubie homicide, n’est-ce pas ? Apprends ce secret : il
hait la cuisine française. La cuisine française lui donne des boutons. La
cuisine française, rien que de lui en parler… Telle est la source cachée, non
devinée d’Aron, d’un de ses premiers succès, essai alors jugé des plus
crispants. Jeune, Bernard avait formé l’idée satirique d’un bouquin
déconstructeur, meurtrier, Contre la
cuisine française. Derrida l’en dissuada. Ayant généralisé ce thème étroit,
il changea son projet vague en substituant l’idéologie à la gastronomie. Il n’a
pas fallu Michel Onfray pour nous apprendre que, du ventre des philosophes,
s’élèvent, comme des brindilles non adventices, les axiomes de leurs
respectives éthiques. Cela posé, BHL est d’abord un moderne. Qui voit-on de
plus connecté, branché, GSM à l’oreille dès le petit déjeuner ? Torse nu
et multilatéral dès l’aurore, ainsi l’a surpris Philippe Boggio venu importuner
cet homme méfiant, traqué, œil aux aguets. Si vous avez aimé la vie de Howard
Hugues, vous aimerez cette vie de Bernard-Henri Lévy. Ajoutons : et vous serez passionné par
l’Apocalypse ! Ce n’est pas Aristote qui se fût étonné d’un multimillionnaire
vivant souvent en reclus, passant à écrire, compulser, cogiter en tel recoin
ombreux d’un palace ou d’un palais, les heures qu’un riche moins comblé en
adrénaline et en testostérone occuperait autrement. L’intelligence, un don du
ciel ? Quelle candeur ! C’est écrire qui l’éveille, la stimule,
l’accomplit. Préférer son plaisir à tout n’a rien de mystérieux : BHL (à
l’H central), c’est l’Homme, tout uniment. Concilier sa joie et sa hantise (qu’on
peut appeler morale), voilà l’idéal commun. Le mystère (il y a un mystère BHL)
est bien plus profond. Philippe Boggio ne le dévoile, pas car il sait que son
livre risque d’être lu – aléa dont le non-massicotage préserve, en gros, le
plus souvent nos belles pages. Nous lût-on, on tiendra notre dire pour folie,
ou plaisanterie. Le rédacteur de ces lignes peut ainsi, sans frémir, énoncer
dans le désert de cette revue modeste, l’identité mystique de l’entité BHL. Bernard-Henri Lévy, c’est le
Christ. Le vrai Christ, oui, le Messie annoncé, chargé, quand il se sera bien
conçu et repensé, de recentrer l’Homme, esprit félon de qui la démence est de
se rêver légion quand il est Un. Cela paraîtra d’ici peu de lustres (en 1988, Bernard-Henri Lévy lui-même a avancé, croyant rire, 2029 ; cf. Histoires littéraires n° 20, p. 184). Pourquoi, selon vous, tant
d’aveugles font-ils de l’i du second
prénom Henri un i grec ? « En vérité je vous le dis » – parce qu’ils n’échappent pas,
dans leur cécité obtuse, à la fascination de la croix. La repoussant, ils la
répètent, croient qu’il faut qu’HENRI rime à LÉVY. L’i grec, c’est le corps
humain appliqué sur le Tau cruciforme de Golgotha. Y = HENRI = INRI. Comme l’écrivit un ami de Max Jacob si peu
compris des railleurs que, quand parut en 1986, posthume, son « Journal
1939-1940 », aux accents pénétrés de catholicité, des exégètes de comptoir
voulurent y lire un canular : il n’y a pas que la rigolade dans la vie. Il
y a aussi l’art : qu’art rime à canular comme à dollar, c’est un défi qui n’est pas là pour qu’on l’évite. Lues à
voix haute, au ton des nocturnes de France 3 quand Philippe Labro y fait son
Frédéric Mitterrand, maintes pages de Philippe Boggio ne dépareraient pas le
cercle des vies de fatalité nimbées : Dalida, Jo Dassin, Madonna, Lady Di. Journaliste au Monde, il en est ici à sa quatrième biographie. Deux défunts :
Vian, Coluche, et un bon vivant, Charles Pasqua, l’ont eu pour raconteur – un
pur humoriste ensemble gai et triste, un auguste grasseyant bon à restaurer les
choristes et un ministre apte à dévorer cru qui lui résiste dessinèrent un
triangle au centre duquel, via Philippe Boggio, BHL se pointe en saint
Jean-Baptiste. Parue au premier semestre 2005, une première biographie, signée
Philippe Cohen, avait déçu. Celle de Philippe Boggio, excellent livre et
dévorable, vaut moins par ses détails piquants, voire époustouflants, et ses
analyses piquantes (le côté people ne nuit pas au reste, la politique, très présente, et la philo, mais pardonnez
au lecteur léger, ce n’est pas ce qui l’a branché) que par ce qui la hante
d’anxiété latente au devant d’une fin des temps annoncée, jamais prononcée. Au
passif, notre logiciel maniaque gronda : pas d’index, une syntaxe parfois
bizarre, des noms propres peu respectés (page 232, « Remy Brauman » a dû vexer Rony). Vétilles.
Comte.
Marc Angenot, Tombeau d’Auguste Comte (Discours
social, 2006, 110 p., 11 €). Voici un
ouvrage qui ne manque pas de qualités. Il s’intéresse à un auteur trop souvent
méconnu et qui constitue sans doute un impensé de notre système. Le premier
intérêt du livre consiste à présenter la pensée de Comte dans ses multiples
contextes. Le contexte le plus évident est, bien sûr, historique : Comte
s’inscrit pleinement dans le paradigme progressiste de la première moitié du xixe siècle, celui de son
premier maître Saint-Simon et des Saint-Simoniens, celui de la « science
de l’histoire » (Philippe Buchez) qui pense déduire l’avenir du passé pour
évaluer le présent à partir de cette extrapolation (l’auteur vise ici aussi
bien le marxisme, dans une explication en sourdine avec les illusions du
siècle), celui enfin des disciples de Comte, Pierre Laffitte l’orthodoxe,
Littré, le dissident laïc (une figure centrale du positivisme français, dont il
faudrait analyser comment les interprétations se sont pérennisées dans
l’institution scolaire et universitaire française), Maurras et les
Maurrassiens, ou encore les Brésiliens. Tout cela témoigne de lectures
originales et secondaires qui semblent assez riches. Le deuxième contexte,
connu certes, mais plus profond et bien plus ancien, l’auteur le trouve dans le
millénarisme de Joachim de Flore, sa conception « ternaire et
trinitaire » (H. de Lubac) de l’histoire. La référence joachimite n’est
pas là comme un ornement : elle vise à corroborer la thèse de l’auteur,
qui choisit de présenter le système comtien comme un « Grand récit »,
au sens de Lyotard. L’auteur insiste sur le fait que ce « Grand
récit », articulé autour des trois « états » théologique,
métaphysique et positif, aboutit en réalité – comme le saint-simonisme – à la
fondation d’une nouvelle religion, comme de nombreuses « gnoses
modernes », et à l’appel à une dictature, comme la plupart des mouvements
du xixe siècle,
marxisme compris : sans doute l’auteur lit-il, sans le dire explicitement,
dans cette violence provisoire et fondatrice une séquelle de l’idée joachimite
d’une « lutte finale » entre les homines
intelligentiae et l’Antéchrist. Ainsi, à rebours de l’héritage laïc et même
anticlérical du comtisme institutionnel, la mise en évidence du « Grand
récit », comme d’ailleurs la lecture précise des textes, montre en Auguste
Comte rien moins que le fondateur de la République dont il est l’une des idoles
méconnues. L’ouvrage rejoint ainsi assez vite les démonstrations de Karl Löwith
à la fois dans De Hegel à Nietzsche et Histoire et Salut, deux ouvrages
curieusement absents de sa bibliographie. S’il est permis de digresser très
légèrement par rapport à l’ouvrage, la référence à Joachim de Flore permet de
mieux tracer la solidarité entre tout ce qui a écrit entre Voltaire et
Nietzsche, deux auteurs qui ignoraient tout à fait et, en tout cas, ne mentionnent
jamais la pensée joachimite. Chez Voltaire d’abord, historien aussi précis que
malintentionné de l’histoire de l’Église, cet oubli est très surprenant, quand
on sait l’importance de l’hérésie joachimite en France même, à Paris notamment
autour de 1260, date prévue dans les prophéties, et quand on connaît l’aversion
voltairienne pour l’idée de l’annonce en « figures » du Nouveau
Testament par l’Ancien. C’est que Joachim, longtemps oublié, ne semble
apparaître que chez Lessing, nous y reviendrons. Plus surprenant encore, le
silence de Nietzsche. Non seulement Lessing ne pouvait lui être inconnu, mais
son ami Franz Overbeck est l’un des grands historiens de l’Église de son temps
(que connaît-il de Joachim ?), que Renan s’est fortement intéressé à Joachim
pour son aspect annonciateur de la Réforme (« Joachim de Flore et
l’évangile éternel », Revue des deux
Mondes, 1866 – une revue que Nietzsche lisait volontiers). Surtout, le
joachimisme aurait été une référence idéale pour démontrer et démonter les
présupposés théologiques de la « philosophie de l’histoire ». Ce
n’est certes pas un hasard si le grand introducteur de Joachim a été Lessing –
dont l’œuvre se construit contre Voltaire, sinon tout entière, du moins aux
niveaux esthétique (Hamburgische Dramaturgie contre le post-classicisme
voltairien des Épîtres dédicatoires de
ses tragédies) et religieux (Erziehung
des Menschengeschlechts contre Essai
sur les Mœurs). Nul hasard non plus si Nietzsche jugeait insupportablement
« naïf et superstitieux » L’Éducation
du genre humain (fragment de la fin 1880), tandis qu’il en appelle, dans Aurore à une nouvelle « Erziehung des Menschengeschlechts »,
délivrée de la notion de faute. Nietzsche s’en prend dans un autre fragment au
phasage historique de « l’éducation du genre humain » considérée
comme une « cure » par étapes, bref à la philosophie de l’histoire
(automne 1881). Il oppose « éducation morale du genre humain » et
« école de la contrainte », signe que sa théorie de la contrainte est
bien une objection artiste à la téléologie d’inspiration joachimite à l’œuvre
dans la philosophie de l’histoire. La rencontre par-delà le millénarisme du xixe siècle n’est pas une
simple lacune : elle témoigne d’une hostilité radicale à l’optimisme
historique inspiré du catastrophisme illuminé. Toutefois, Nietzsche plus encore
que Voltaire, fondateur du théisme, souvent exprimé, comme plus tard chez
Comte, sous la forme de catéchismes dialogués, refuse la « gnose
moderne ». L’originalité de la pensée de Nietzsche consiste précisément en
cela : dépasser le nihilisme né de la mort de Dieu sans refonder de religion.
Or, si les hésitations voltairiennes concernant l’existence de quelque
« progrès » et, plus généralement, ses sarcasmes anti-téléologiques
(qu’ils touchent la Providence particulière, les théodicées ou les causes
finales) le font pencher du côté d’un refus obstiné des attitudes théologiques
de la « gnose » millénariste propre à la « science de
l’histoire », son déisme en fait sans doute le premier des gnostiques
modernes, le fondateur peut-être du lieu commun étymologique des années 1830
sur la nécessité d’un lien religieux quel qu’il soit pour faire tenir ensemble
la société et plus ou moins réactivé par Régis Debray. Le retour de Nietzsche à
Voltaire montre un désir d’escamoter l’héritage joachimite, indépassable parce
qu’ignoré. Cette ignorance révèle un en-deçà ou un au-delà de la
« philosophie de l’histoire », dont le dépassement n’est sans doute
pas total du fait même de la présence et prégnance discrètes de cette ancienne
pensée, et, plus encore, par la difficulté d’une inversion viable de notre
conception linéaire du temps.
Histoire. Le Moi, l’Histoire. 1789-1848, textes
réunis par Damien Zanone avec la collaboration de Chantal Massol (Ellug,
Grenoble, 2005, 198 p., 22 €). Depuis un bon
demi-siècle, la littérature française est passée d’un extrême à l’autre. Après
l’impasse des Chemins de la liberté,
le Nouveau roman avait fait l’expérience d’une retraite au désert : ni Moi
ni Histoire ne pouvaient y avoir leur place, la machine devait (disait la
théorie) tourner toute seule, venue de nulle part et pour personne.
Aujourd’hui, il n’y en a au contraire que pour le Moi, avec Christine Angot et
Catherine Millet, chacune à sa façon, comme figures emblématiques. La
comparaison avec la période 1789-1848, explorée par le collectif réuni par
Damien Zanone, peut donner à réfléchir. À noter d’abord que, comme ce n’est que
rarement le cas pour des actes de colloque, nous avons ici un ensemble dense et
cohérent qui traite le sujet avec sérieux et profondeur. Mais la problématique
choisie est évidemment cruciale pour toute l’époque qui perçoit qu’un
questionnement nouveau est indispensable, avec ses perplexités
indissociables : qui suis-je et que dois-je aux convulsions de mon
temps ? Comment me comprendre et comprendre ce temps ? Quelques-unes
des plus grandes œuvres du xixe siècle en sont issues et lui doivent sans aucun doute leur caractère novateur
et risqué, portées par la fascination de ce double inconnu, destructeur de
toutes les certitudes : le Moi moderne et l’Histoire post-révolutionnaire.
C’est l’exploration que conduisent les différentes communications reproduites
dans ce volume : Mme de Staël, Chateaubriand, Stendhal, George Sand,
Desbordes-Valmore, Nerval, Tocqueville, Michelet sont les écrivains retenus
pour étudier la question. On y voit, souvent avec pénétration, comment chacun
d’eux a tenté de se dire tout en s’interrogeant sur le sens de ce qu’il a vécu,
en conjuguant intériorité et récit des événements de son temps, quelque part
entre autobiographie et mémoires. C’est ce quelque
part qui fait tout l’intérêt du volume. Sans négliger ce que l’on appris
depuis vingt ans (et répété jusqu’à saturation) sur l’autobiographie et sans
non plus se laisser prendre aux leurres de l’exploitation historiographique des
mémoires, il s’agit d’étudier l’entre-deux créateur du premier xixe siècle, fécond précisément
parce qu’issu du malaise tout nouveau qui consiste à ne plus savoir qui l’on
est dans un monde désormais sans repères. Gérald Rannaud résume toute la
question dans son introduction, avec des citations bien choisies. Damien Zanone
fait le tour du problème (« le monde ou moi ») en le situant sur le
plan de la poétique, montrant pour finir comment Chateaubriand est celui qui
s’en tire le plus brillamment. C’est ce que décrit Jean-Claude Berchet dans une
étude sur les Mémoires d’outre-tombe qui pourrait servir d’introduction inspirée à qui voudrait se replonger dans
cette œuvre dont chaque phrase reste d’une puissance à couper le souffle. C’est
d’ailleurs l’un des mérites de ce volume que de donner à savourer, par des
citations bien choisies, la formidable qualité d’une langue et d’une écriture
qui atteignent dans cette période un sommet qu’elles n’ont jamais retrouvé par
la suite. Avec leurs différences et leurs singularités, comment ne pas admirer
la prose de Tocqueville, de Mme de Staël, de Chateaubriand ? George Sand
et Marceline Desbordes-Valmore se trouvent habilement insérées dans ce tableau
par Béatrice Didier et Christine Planté, de même qu’un Tocqueville inhabituel
(celui des Souvenirs) par Anne
Vibert, une Mme de Staël bataillant avec les problèmes de l’intime mêlé à
l’histoire (Dix années d’exil) par
François Rosset. Le Nerval des Chimères est traité un peu rapidement par Gabrielle Chamarat-Malandain, tandis que Paule
Petitier conclut logiquement le volume avec une étude sur « la
représentation du social par l’intime » chez Michelet. La lecture
allégorique qu’elle donne du fameux tableau de l’accouchement et des viscères
déchirés de la femme fait apercevoir, au-delà de la « curiosité
gynécologique » de Michelet (plutôt pathologique), une façon
d’« extériorisation du conflit » de juin 1848. L’« homologie du
moi et de l’histoire » se trouve ici poussée à son terme, et c’est la
recherche de ses formes et de son sens que l’ensemble des textes du recueil
montrent à l’œuvre dans la première moitié du siècle, avec toutes ses
incertitudes mais aussi toute son inventivité. Il reste bien sûr quelques
places vides dans cette galerie : on comprend que Balzac, qui n’a pas fait
de mémoires, en soit absent, mais pourquoi Hugo n’y figure-t-il pas, lui qui
passe son temps à se situer dans une histoire en mouvement ? Vigny,
rapidement évoqué, y aurait eu sa place. D’une autre façon, les Lettres parisiennes de Delphine de
Girardin ne traitent-elles pas aussi la question ? Et l’extraordinaire
après-coup du Flaubert de L’Éducation
sentimentale n’aurait-il pas mérité un moment de réflexion ? Une
bibliographie synthétise en fin de volume les références essentielles.
Rodenbach. Paul Gorceix, Georges
Rodenbach (Champion, 2006, 288 p., 50 €). Tout honnête homme se doit d’avoir
lu, en son avril, Bruges-la-Morte,
ou, à défaut, le choix de poésies de Rodenbach qu’avait préparé Pierre Maes
pour la Bibliothèque Charpentier. Mais il faut bien reconnaître que les vers de
ce brumeux poète semblaient terriblement abandonnés en leur temps, et, en tout
cas, supportaient mal la comparaison avec ceux du génial Verhaeren, son alter
ego des Flandres. Chez ce dernier, la puissance évocatrice s’appuyait sur
l’emploi de la couleur, les mouvements de la vie, l’activité en tous sens,
tandis que Rodenbach nous offrait, sans grande conviction, une poésie du noir
et blanc et des eaux figées, du temps qui s’écoule, de la vie qui s’en
va – « cette littérature de la tristesse » dont parle Gourmont à
son propos. Des thèmes obsessionnels formaient la frêle charpente de son
œuvre : la mort, la mer, les villes du Nord, Bruges, la couleur blanche,
le verre, l’eau sous toutes ses formes (de pluie, dormante, dans un
réceptacle quelconque). Cependant, ces deux poètes si dissemblables en
leurs écrits furent très tôt amis inséparables. De son passage chez les
Jésuites date cette omniprésence de l’image de la mort. À Paris, s’il se mêle
aux Hydropathes, comme tous les jeunes littérateurs du moment, il subit surtout
l’influence alors incontournable de Schopenhauer, qu’on retrouvera dans L’Art en exil, roman paru en 1889. Issu
d’un milieu conservateur, il rejoint la sage Jeune Belgique de Waller jusqu’à ce que l’injustice faite à
Lemonnier, après la publication d’Un mâle en 1883, pousse tous ces jeunes littérateurs à envisager, dans un premier
temps, leur émancipation puis, en ce qui concerne Rodenbach, à passer à une
sorte de radicalité incarnée alors par Edmond Picard, animateur de L’Art moderne. À cette occasion, Paul
Gorceix retrace brièvement les trajectoires des revues belges comme la Jeune Belgique, L’Art Moderne, La Wallonie, La Société Nouvelle. D’abord
introduit dans le monde des lettres par Coppée qui, en compagnie de Cladel et
Villiers de l’Isle-Adam, sera témoin à son mariage, il devient un familier du
Grenier d’Auteuil et un hôte apprécié de Champrosay. Cependant, Goncourt, pas
plus que Daudet, ne saisirent le sens de l’œuvre de Rodenbach ; seul
Mallarmé, avec lequel Rodenbach entretient une amitié des plus intimes, sera à
même d’apprécier la portée du labeur entrepris. Car cet auteur, joué au
Français, courtisé par les plus grands journaux de son temps (Le Figaro, Le Journal), poussé vers le firmament de la notoriété avec son
roman Bruges-La-Morte, paru tout
d’abord en feuilleton dans les colonnes du Figaro,
cet auteur eut à supporter les borborygmes d’une critique qui appréciait fort
diversement son talent. Ainsi, dans la Revue
Encyclopédique du 28 mars 1896, Maurras écrivait à propos des Vies encloses : « Il n’y a
rien d’aussi prodigieusement ennuyeux… À chaque page, M. Rodenbach imagine un
nouveau moyen d’être mauvais d’une façon recherchée et curieuse… »
Vielé-Griffin, décontenancé, comparaît l’œuvre de Rodenbach au labeur d’un
collectionneur « qui, dans ses vitrines jalonnées d’insectes rares, en
serait venu, maniaque mégalomane, à piquer d’abondance sur le liège des
coléoptères de hasard, de vagues cloportes, de banales araignées, des feuilles
mortes » (Mercure de France de
mai 1896). Gustave Kahn, dans La Revue blanche du 1er mars
1897, avouait son découragement : « Il a de même donné d’un peu
longues, d’un peu insistantes, mais intéressantes sensations sur les vitres où
meurt le soir, sur les malades à la fenêtre… Mais il nous est difficile de
goûter ses Lignes dans la main… »
Jusqu’au lendemain de sa brutale disparition, les critiques ne surent taire
leur désappointement. Edmond Pilon, par exemple, écrira dans La Vogue de janvier 1899 :
« Elles parurent bien faibles et très hésitantes les voix tremblantes des
vierges de Bruges et de Malines, à côté du robuste plain-chant que scandaient
les chœurs des Moines de
Verhaeren… » Charles Merki laissera cette sentence dans Le Mercure de France de février
1899 : « Dernier reproche, en outre, et plus grave, il était resté
monocorde. Ses livres laissent une impression toujours la même – impression
charmante, il est vrai de sensibilité et de finesse artiste ; mais on le
connaissait avec vingt pages, et nous ne pouvons pas oublier qu’on n’a pas le
droit de refaire toute sa vie le même livre… » Il est vrai que s’il avait
pu lire, par exemple, ceci dans Vers
d’Amour, recueil paru en 1884 : « Car nous sommes pareils à des
miroirs jumeaux / Où tout se mire et luit d’identique manière », il
retrouvait dans Le Règne du silence,
paru en 1891, ces vers presque similaires : « L’eau du canal se gerce
et se gèle – miroir / Las de mirer toujours d’identiques façades ! »
Cette propension à l’autoparodie avait fini par lasser les critiques les mieux
disposés, à l’exception toutefois d’un Léautaud, qui, dans Poètes d’aujourd’hui, s’inquiétait de voir rassembler les œuvres
éparses laissées ici et là par Rodenbach après sa mort. Cependant, au beau
milieu de la vague des années 1970 qui amena à redécouvrir la littérature
fin-de-siècle, Hubert Juin attira l’attention sur l’impérieuse nécessité de
retourner à la Lecture de Georges
Rodenbach, dans l’un des chapitres d’Écrivains
de l’Avant-Siècle. C’est cette œuvre pie que reprend ici Paul Gorceix dans
la lumière d’une écriture limpide qui invite à revisiter l’œuvre
compartimentée, quoique incomparablement monolithe, de Rodenbach. Recueil après
recueil, il nous confie la clé de chaque pièce. De même, il entraîne dans les
dédales de Bruges-La-Morte pour
expliquer la raison du formidable succès de ce roman – qui ne tarderait pas à
devenir un mythe – par la confusion volontaire du réalisme et du symbolisme, du
réel et du fantastique, dans laquelle évolue le héros du roman, Hugues Viane, à
travers une ville à laquelle il s’identifie. Et Viane, c’est Rodenbach bien sûr,
maladivement attaché à ses lieux de vie, tel un vieux papier peint à son pan de
mur. À ce propos, Paul Gorceix rappelle que,
comme pour son départ de Bruges, son déménagement parisien de la rue Gounod,
fut un véritable déchirement : « Ce déménagement me fut comme une
petite mort. » Mais c’est avec la publication du Carillonneur en 1897 que Rodenbach, grand inspirateur bachelardien,
donnera toute sa mesure. Pour Paul Gorceix, ce
roman annonçait une évolution dans « la manière dont Rodenbach (concevait)
l’écriture ». Recommandons le chapitre « Le Paysage culturel parisien
vu par Rodenbach » qui concerne ses contemporains, construit à partir de L’Élite, recueil posthume d’articles
critiques parus dans la presse. Peu de coquilles, à part les petites misères
infligées à Caro dont on substitue le prénom Elne à Elme et qu’on envoie ici
manger le trèfle par la racine dix ans trop tôt.
Théâtre.
Christian Biet, Christophe Triau, Qu’est-ce
que le théâtre ? (Folio Essais, 2006, 1040 p., s.p.m.). Ce volume
ambitieux d’abord par sa taille (plus de mille pages en folio), regroupe sept
contributeurs aussi hétérogènes par leur parcours que le permet le monde du
théâtre. Voilà qui explique, en partie seulement, une certaine disparité,
plutôt joviale, dans le style. La première partie, originale par sa forme (qui
va jusqu’à l’usage du dialogue et du témoignage autobiographique), confronte le
lecteur avec des discours des praticiens. Ceux-ci se ressemblent un peu dans
leur commun recours à l’anamnèse sympathiquement enthousiaste et narcissique du
miracle quotidien de leur expérience du théâtre (quelque chose comme « Je
paye mon taxi, je claque sa porte, j’entre dans ce lieu qu’on appelle le théâtre, j’aperçois cet espace qu’on
nomme la scène, ces silhouettes qui sont les acteurs, bientôt les personnages
d’un drame dont je ne sais rien, sur lequel je m’interroge »). On y
trouvera tout un trésor de présentations claires, des fresques historiques
précises, des anecdotes suggestives. Il n’en reste pas moins qu’il laisse l’impression
que les auteurs auraient pu faire plus court s’ils avaient pu mieux centrer
leur propos, ce qui, avec le théâtre est sans doute un peu, il est vrai, la
quadrature du cercle. Ils auraient pu aussi éviter les répétitions entre les
différentes parties (« nous l’avons dit », « nous le
dirons »). Ces redites nombreuses s’expliquent par le choix de chapitres
dont les points de vue se chevauchent souvent. Le tableau de l’évolution
historique de la scène (des Grecs aux contemporains en passant par le théâtre
de « l’œil du prince » moderne) ne peut être purement descriptif et
contient trop d’esquisses interprétatives dont on retrouvera la substance dans
les analyses thématiques (« Qu’est-ce qu’aller au théâtre ? »,
« La mise en scène », « Le corps du comédien »), même si
l’accent est inégalement porté selon les parties. Ce problème de construction
pose la question de la destination et singulièrement des destinataires de
l’ouvrage : est-il prévu de le lire de manière discontinue, comme un
dictionnaire par chapitres ? S’adresse-t-il à des étudiants, des
universitaires, des chercheurs ? Aux hommes et aux femmes de l’art ?
Qu’est-il censé nous apprendre ? Difficile à dire au premier coup d’œil.
Un manuel nous annonce bien qui il est : un ouvrage de référence où
puiser à la fois l’information, mais aussi le topos et la doxa. Ici, l’exposé
prétend dépasser l’information par la réflexion, et la doxa par un paradoxe. Un
« manuel » du théâtre contemporain, plus déterminé et exhaustif,
aurait, dans sa lourdeur même, rendu de plus grands services au public comme
aux gens de l’art. Le titre de l’ouvrage lui-même est significatif. Que
répondre à une question aussi massive que « Qu’est-ce que le
théâtre ? » Heidegger se hasarde-t-il à répondre du tac-au-tac à la
question « Qu’est-ce qu’une chose ? » ? Il commence par un
examen de l’approche kantienne de la question. Répondre frontalement à la
question à la fois ontologique et descriptive « Qu’est-ce que le
théâtre ? » semble une tentation à laquelle succombent les auteurs.
Le résultat, dans ce qu’il a de meilleur, c’est le sens encyclopédique de
l’inventaire et de la description (notamment du lieu et de l’espace scénique,
avec son plan dépliant de l’Opéra Garnier en ouverture). Ce qu’il a de
pire : les généralités, valables pour tout ce qui n’est pas le théâtre, à
la façon, par exemple, de ce début de postface : « Ce que n’est
pas le théâtre le définit encore. […] Son organisation, constituée de
normes et de traditions, modelée par des compétences et des métiers, mais
agitée par des irruptions, des ruptures, et des conflits, décide de ses formes
aussi sûrement qu’un principe d’écriture ou un mode de jeu. » Or, répondre
à la question aurait pu recourir à une méthode scolaire éprouvée : ne rien
avancer qui ne soit étayé sur des exemples développés (ici les références sont
trop souvent suggestives, pas assez approfondies). Il était possible
d’organiser plus fermement encore ce parcours de découverte théorique et
pratique du théâtre autour de cas d’école, comme une dissertation propose une
promenade raisonnée au milieu de chefs-d’œuvre. Nous aurions ainsi pu apprendre
toutes ces choses en en apprenant d’autres et découvrir sur pièces toutes
ces nuances intéressantes ; sans doute cela nécessitait-il un labeur plus
énorme encore de prises de notes, synthèses, réécritures d’expériences
théâtrales plus ou moins uniques, plus ou moins éphémères, mais dont le partage
aurait constitué une richesse extraordinaire pour le lecteur. L’autre
possibilité, plus philosophique, aurait consisté en un déplacement de la
question sous la forme d’une problématique. Ici, les nuances, les modalités
diverses qui auraient pu réorienter la question ne servent parfois qu’à
modaliser une réponse prédicative, l’enfonçant dans les généralités sur les
« irruptions et ruptures », ainsi d’ailleurs que sur l’impossibilité
de généraliser… À une question comme « Qu’est-ce que le
théâtre ? », on serait en droit d’attendre la réponse philosophique
d’un ouvrage personnel, comme à cette question : « Qu’est-ce que la
littérature ? » Ce serait le drame de la posture universitaire du
post-positivisme de ne nous permettre ni l’un ni l’autre et de perdre du même
coup les qualités du subjectif et de l’objectif, si des procédures critiques
n’avaient montré comment l’analyse détaillée des exemples peut être utilisée
comme lieu de démonstration de vérités libérées ainsi de toute généralisation.
Ces réserves faites, cet ouvrage pourra devenir, pour chaque praticien, une
mine de références, pour toutes sortes de vérifications ponctuelles mais aussi
de revisitations intellectuelles.
Notes de lecture
Alain-Fournier.
Robert Baudry, Le Grand Meaulnes. Un
roman initiatique (Nizet, 2006, 140 p.,
19 €).
Robert Baudry est un spécialiste des rapports qu’entretiennent les mythes et la
littérature. Après avoir exploré, entre autres investigations, les
prolongements et les résonances du Graal à travers différents champs
littéraires, il propose aujourd’hui de reprendre la lecture du Grand Meaulnes là où la critique a bien
voulu le laisser, c’est-à-dire au point, statique et peut-être mort, de
l’interprétation purement biographique. S’il ne récuse pas cette clé, Robert
Baudry ne s’en contente pas. Aussi invite-t-il à un nouveau périple en terre de
prodiges et de merveilles. Et il se pourrait fort que, chemin faisant, le Graal
et ses avatars plus ou moins manifestes ne soient retrouvés au croisement des
itinéraires inattendus… Il est vrai que ce roman, qui apparaît aux yeux de
certains comme une œuvre sans parenté ni filiation, prête ouvertement le flanc
à une lecture de type biographique, les confidences d’Alain-Fournier (notamment
dans sa correspondance avec Jacques Rivière) incitant à privilégier ce versant.
Tout semblait avoir été dit, une bonne fois pour toutes, à propos de cet
énigmatique récit de fugue et de rêverie. Seul un retour au texte pouvait
permettre un travail interprétatif en profondeur donnant accès aux
soubassements d’un imaginaire structuré par les grandes topiques du merveilleux
et du récit de quête. On aura deviné que c’est dans cette direction, propice à
l’analyse mythico-poétique, que Robert Baudry entend entraîner son lecteur. À
le suivre pas à pas dans sa démarche à la fois méticuleuse et raisonnée, on
constate bien vite que l’auteur de cet essai réaligne le roman d’Alain-Fournier
sur les invariants, tant structurels que symboliques, du roman d’initiation. Le
voyage du rêveur vers « le pays sans nom » s’apparente ainsi au
cheminement, semé d’obstacles et d’épreuves, qui mène le héros au Graal. Aussi
l’étude de Robert Baudry repose-t-elle essentiellement sur deux axes
fédérateurs : la typologie héroïque et les constituants normés du roman
merveilleux. Option qui ne va pas, on s’en doute, sans le déploiement attendu
d’un certain nombre de thèmes ou de schèmes (le Carrefour, le Labyrinthe, la Lande)
dont la critique thématique des années 60-70 avait fait – pour le meilleur et
pour le pire – sa spécialité. Nous avons tous un peu souffert de ce genre
d’appareil descriptif, dont la rigidité témoigne parfois d’une raideur
dogmatique. Mais ce qui sauve l’analyse de Robert Baudry, en l’occurrence,
c’est, au delà de la référence dominante au schéma initiatique, la prééminence
qu’il reconnaît à la « littérarité » et aux miroitements souvent
subtils des intertextes et des allusions littéraires. Une façon de couper court
à toute tentation biographiste.
Apollinaire. Anne Clancier, Guillaume
Apollinaire : les incertitudes et l’identité, préface de Michel
Décaudin (L’Harmattan, 2006, 171 p.,
15,50 €). La
dédicace « À Charles Mauron, I.M. »
indique bien la perspective adoptée dans le présent essai. Anne Clancier est à
la fois psychanalyste et critique littéraire attentive aux traces de
l’inconscient dans les textes des écrivains. À la façon du fondateur de la
psychocritique, elle cherche à mettre au jour dans l’œuvre d’Apollinaire des
réseaux inconscients susceptibles de permettre à la lecture d’aller au-delà des
contenus manifestes. Le terrain est riche lorsque l’on considère le sujet
Apollinaire, à l’identité problématique, grand pourvoyeur d’images inconscientes,
de femmes agressives et castratrices, de figures paternelles déficientes, de
mythes. Il est clair que la question des origines et de l’identité, les thèmes
du secret, du masque, du travestissement, sont capitaux chez un être placé dès
la naissance sous le signe du secret familial. Anne Clancier sonde les textes
(poésie, prose narrative, théâtre, correspondance) avec attention et propose
une série de remarques, d’hypothèses, souvent suggestives bien qu’elles ne
parviennent pas toujours à construire véritablement une analyse textuelle
convaincante. L’entretien final avec Gilbert Boudar, le neveu de Jacqueline
Apollinaire – la « jolie rousse » –, manque malheureusement
profondément d’intérêt et ne dépasse guère le niveau anecdotique.
Artaud. Emmanuel Venet, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud (Verdier,
2006, 43 p., 5,50 €). Ce petit opuscule se veut une
tentative de réhabilitation de Gaston Ferdière, homme sensible, cultivé et
généreux, ancien directeur de l’hôpital de Rodez, vilipendé par les mandarins
de la médecine et la gent littéraire pour s’être acharné, à coup d’électrochocs,
à ramener Artaud à la raison. Si l’auteur, lui-même psychiatre, trouve les
arguments pour rétablir la vérité sur ce confrère qui, à la demande de Paulhan,
arracha le poète aux traitements des asiles de Vichy qui pratiquaient
l’euthanasie des aliénés, le soigna même avec amitié et lui redonna l’envie
d’écrire, il n’en demeure pas pour autant convaincant. Car que reste-t-il de ce
plaidoyer quelque peu condescendant, sinon le portait d’un praticien timide, à
la carrière somme toute médiocre, doublé d’un écrivain raté, en dépit de son
amour de la poésie et de sa familiarité avec les Surréalistes, que la première
épouse, « qui flairait d’instinct les vrais poètes », quitta sans
scrupule pour Henri Michaux ?
Balzac (1).
Franc Schuerewegen, Balzac, suite et fin (ENS
éditions, 2004, 144 p., 22 €). Ce petit livre
a un double objet : de manière tout à fait classique, il recueille une
série d’articles, mais il se présente aussi, plus ambitieusement, dans son
premier chapitre, comme le bilan inquiet de l’aventure d’une génération, celle
des « jeunes Balzaciens » des années 1970 et 80. « Nous étions
des géants, des énergumènes », se souvient le jeune Balzacien devenu
vieux. Il constate que, pour l’essentiel, ils ont gagné leur combat contre un
ennemi devenu fantomatique – et qui l’avait sans doute toujours été. Franc
Schuerewegen comprend aujourd’hui que cette « jeunesse illusoire »
avait été « créée à coup de faux ennemis et d’adversaires
postiches ». Et de s’inquiéter à juste titre d’une perpétuelle course à la
nouveauté qui conduit en réalité à recycler comme nouveau de l’ancien naguère
honni : « on part en guerre contre la “naguère nommée nouvelle
critique”, mais c’est pour promouvoir une critique plus “nouvelle” encore qui
consiste en réalité à un retour à la critique “ancienne”… » Examen de
conscience douloureux, presque pathétique, mais fort bien venu. Les neuf études
qui suivent, couvrant diverses problématiques de la critique balzacienne, de la
question de l’inachèvement à l’importance des pieds dans Le Lys dans la vallée, se lisent avec intérêt constant, mais
l’interrogation du premier chapitre s’adresse à un public beaucoup plus vaste
que les seuls Balzaciens.
Balzac (2).
Chantal Massol, Une poétique de l’énigme.
Le récit herméneutique balzacien (Droz, 2006, 402 p., s.p.m.). On a
beaucoup parlé du Balzac explicite et bavard du « voici
pourquoi » ; Chantal Massol préfère nous inviter à redécouvrir le
Balzac du « ne dire pas » – parole retenue, détournée, mise au
secret, ouverte non plus sur un surcroît de signifié mais sur un « excès
de signifiant »… S’inscrivant dans une double tradition (celle des récits
à mystère, réactivée par le roman gothique, et celle des énigmes de salon,
encore vivace au début du xixe siècle), le récit à énigme tel que Balzac le réinvente se caractérise par un
certain nombre de déplacements : s’il est toujours articulé autour de la
figure de l’analepse, il met l’accent sur l’enquête qui la précède et sur ses
conséquences sur le récit-cadre qui la suscite. Contrairement au roman
policier, le texte balzacien ne confie pas l’enquête à un personnage
spécialisé, c’est souvent le narrateur qui s’y colle, et derrière lui plane
l’ombre, efficiente mais fuyante, du romancier : « Le romancier sait
déchiffrer… parce qu’il est romancier. L’origine de son pouvoir n’est pas révélée : elle est protégée par une […]
loi du silence. » L’approche
choisie par Chantal Massol lui permet ainsi de relire, à la lumière ambiguë de
l’énigme, l’ensemble de la poétique balzacienne : elle souligne la
complexité de son rapport au genre romanesque, interroge son réalisme et ses
valeurs, en dessine une esthétique à géométrie variable, dont l’ambition
totalisante serait sans cesse guettée par le leurre et l’irrésolution. Écrit
sous le signe du Sphinx, c’est tout un pan de La Comédie humaine qui apparaît comme une infernale machine à
susciter le désir de lire, une « histoire à la recherche d’une histoire »,
après laquelle le lecteur prend plaisir à courir lui aussi.
Banville. Théodore de
Banville, Lettres à Auguste
Poulet-Malassis (Champion, 2006, 272 p., 50 €). On ne peut que féliciter l’équipe
banvillienne de ce nouveau travail complet et efficace pour présenter l’œuvre
de son poète de prédilection. Un travail philologique soigné (on connaît les
qualités des Œuvres poétiques complètes de l’équipe et des volumes de critique procurés), présenté avec rigueur, mais
aussi avec seize pages hors-texte de belles illustrations sur papier glacé
(fac-similés, photographies, la caricature de Banville croqué par Baudelaire,
etc.), avec une introduction qui donne au lecteur une vision complète des
rapports entre le poète romantique d’avant le Parnasse – il s’agit de lettres
datant de la période 1856-1859 – et l’éditeur républicain, si crucial dans
l’histoire de l’édition de la poésie française, et pas seulement pour Les Fleurs du Mal ; le volume
contient également quelques lettres en sens inverse. Ce travail permet de
saisir avec beaucoup plus d’exactitude les rapports, non seulement entre deux
hommes dignes chacun d’intérêt (rappelons que, si Banville est souvent sous-estimé,
Poulet-Malassis a bénéficié de travaux importants, notamment de Claude Pichois
et de René Fayt), mais plus précisément entre un poète et son éditeur, le
volume donnant un aperçu de la manière dont un éditeur peut contribuer au
succès de la poésie par l’intelligence de sa médiation typographique.
Poulet-Malassis apparaît ici comme un homme dévoué à la présentation impeccable
des volumes qu’il publie et capable d’une vision très critique de ses propres
productions éditoriales. Aussi les lettres en question fourmillent-elles de
considérations portant sur les caractères à employer, l’emploi du rouge dans
des titres, les italiques et les romains, etc. Banville étant d’une gentillesse
proverbiale, il manque à ce volume le piment misanthrope du volume, publié dans
la même collection, de lettres de Leconte de Lisle à Heredia, et les missives
n’ont pas toujours de quoi faire frissonner d’horreur, de joie ou de rire leur
lecteur. On trouve parfois cependant de petites piques
pas-trop-vaches (« Certes je suis contre Hachette et je pardonne à
Champfleury ! Comme vous j’apprécie tant de volonté. Je lui avais pardonné
avant qu’il ne fût au monde ; mais j’ai bien peur que la grammaire ne lui
pardonne jamais ! »). Quant à Hachette, l’éditeur industriel par
excellence, on comprend pourquoi dans Ce
qu’on dit au Poète à propos de fleurs, Rimbaud, sous la forme burlesque
d’« Alcide Bava », recommandera au Poète – qui ressemble fortement à
Banville – de s’alimenter de livres publiés chez Hachette !). Un brin
d’humour noir aussi (« Voilà le pauvre Musset qui vient de mourir ;
je passe caporal ! »), quelques allusions intéressantes à Baudelaire,
une véritable exigence de sérieux qui sera l’un des aspects de la naissance de
cette nébuleuse parnassienne qui visera à serrer les boulons flottants de la
poésie lyrique contemporaine : « Ces deux arts, la typographie et la
poésie ont cela de commun, qu’ils n’admettent pas la moindre fantaisie ;
chez eux il faudrait être dans les règles, ou mourir » – ce qui n’empêche
pas le même Banville d’être le poète
fantaisiste par excellence de l’époque (voir surtout la préface à ses Odes funambulesques où il milite pour la
« fantaisie »), ni Poulet-Malassis de se lancer dans des curiosa avec des illustrations souvent
marquées également par la fantaisie. Les amateurs de Banville trouveront
beaucoup d’indications touchant la genèse des recueils de l’époque et notamment
des remarques portant sur la versification (la question de l’alternance en
genre, l’opposition de Banville à la présentation strophique d’alexandrins à
rimes plates, l’importance des blancs pour présenter des « rythmes
composés » – l’orthographe de Banville a été modernisée selon des
conventions précisées en début de volume) et sur la ponctuation (« je
ferai tous mes efforts pour que dans la suite du volume, la ponctuation soit un
peu moins hurluberlue »). Accompagnées d’une annotation discrète mais
pertinente et très complète, ces lettres sont une petite partie d’une
entreprise, sinon de réhabilitation, du moins de remise en lumière de l’œuvre
banvillienne. En soi, elles ne sont pas toujours passionnantes, mais elles sont
l’un des compléments très utiles d’une œuvre poétique qui vaut amplement le
détour.
Bécassine.
Hélène Davreux, Bécassine ou l’image
d’une femme (Labor, 2006, 400 p., 15 €).
Le titre de ce modeste ouvrage est quelque peu antiphrastique : il ne
comporte aucune image (sinon en couverture) et démontre de manière d’ailleurs
convaincante que Bécassine n’a rien d’une femme. Pour les images, on se
reportera donc à l’ouvrage de Bernard Lehembre, Bécassine, une légende du siècle (recensé dans un précédent numéro
d’Histoires littéraires). L’analyse,
conduite minutieusement, ne manque pas pour autant d’intérêt ni de finesse, et
permet de saisir à quel point l’idéologie des commanditaires (la presse
catholique du début du siècle) est parvenue à incarner son idéal de
dissimulation (ou de répression) de la féminité dans ce personnage sans corps,
sans désir, sans réflexion, sans culture, sans imagination et sans garde-robe,
dont on s’étonne qu’il ait cependant quelques activités physiques. Il est
heureux que les fillettes élevées sur ce modèle aient su résister à pareille
tentative de décervelage. Il ne manque au fond à Bécassine qu’un tchador ou une
burka pour faire aujourd’hui un gros succès dans les pays qui trouvent obscènes
les Barbies trop délurées. L’annotation est abondante et fournit une bonne
synthèse des informations disponibles sur la presse pour la jeunesse de
l’époque (souvent reprises de l’Histoire de la presse des jeunes d’A.
Fourment).
Bibliomanies. Daniel Wilhem, Bibliomanies (Lignes et Manifestes, 2006, 190 p., 15 €).
Tout lecteur possède ce qu’il est convenu d’appeler son « jardin
secret », qui est moins une liste de livres qu’une série de coups de cœur,
un parcours de prédilection parmi des fragments d’ouvrages lus ou parcourus. Ce
qui le retient sont des « passages » – et ce mot désigne une séquence
narrative autant que la galerie commerciale moderne chère à Walter Benjamin.
L’habitué des passages est un passant, et parfois un passeur. C’est ainsi que
Daniel Wilhem arpente ses auteurs préférés, au gré d’une fantaisie raisonnée et
loquace. De Karl Kraus à Pascal Quignard, ou de Pasolini à Barthes, il
effeuille d’élégantes réflexions. Les amateurs de littérature populaire iront
voir ailleurs.
Bonheur. Colette Munoz, Bonheur en littérature. De François Rabelais à Jean d’Ormesson (Séguier,
2006, 286 p., 19 €). Si nous ne jetons pas ce livre par
la fenêtre, c’est uniquement par peur de blesser un passant innocent.
Borges.
Jean-Martin Clet, Borges. Une biographie
de l’éternité (Éditions de l’Éclat, 2006, 238 p.,
22 €).
La collection où paraît cet essai s’intitule « philosophie de
l’imaginaire » : pas de lieu plus approprié pour Borges. Il est ici
suivi au fil – il s’agit bien d’un fil – de dix-sept
« bifurcations » nourries de lectures très attentives de textes dont
les multiples échos ou énigmes se réverbèrent au travers d’un riche réseau de
références philosophiques (Jean-Martin Clet a publié un essai sur Deleuze) mais
que ne corrompt aucun pédantisme. Tout en subtilité, en élégance, le parcours
proposé constitue l’une des meilleures initiations qui soient à un contemporain
capital dont les labyrinthes transformables, construits précairement entre
fiction et réalité, n’abritent aucun monstre. Il s’y rencontre en revanche
beaucoup de questions fondamentales posées avec une limpidité et une séduction
trop souvent ignorées des philosophes. Seule la littérature peut ainsi aller
loin et profond, sans nous perdre. Bibliographie et double index des œuvres de
Borges citées ainsi que des noms, réels ou imaginaires.
Butor (1).
Michel Butor, Œuvres complètes. 2.
Répertoire 1, sous la direction de Mireille Calle-Gruber (La Différence, 2006, 1079 p., 49 €).
Gigantesque entreprise commencée avec les romans. Ces rééditions vont donner la
mesure d’un ensemble jusqu’alors dispersé entre plus de mille volumes,
nécessité dont se saisissent cette année une exposition réalisée par la BnF (Michel Butor, l’écriture nomade), et un
colloque international à l’Université Paris-III. Ce volume de plus de mille
pages rassemble des essais critiques, genre essentiel pour Michel Butor,
puisqu’il envisage l’invention littéraire comme l’aboutissement d’une lecture
réfléchie. Comme le montre « La Critique et l’invention » (placé au
début de Répertoire III), l’écriture
intervient comme ajout ou, pour reprendre un terme de Montaigne,
« farcissure », reconfiguration provisoire d’un ensemble ouvert.
L’œuvre est dès lors conçue comme un ensemble de fragments à composer et
recomposer, d’où l’attention accordée à l’élaboration de recueils. Le premier
volume, Répertoire, rassemble
vingt-et-un essais parus d’abord en revue, dont le premier date de 1947. Son
ordonnancement ne suit pas l’ordre chronologique. À l’essai liminaire, Le Roman comme recherche, répond L’intervention à Royaumont – qui clôt le
volume – en restituant le parcours personnel de l’écrivain, alors essentiellement
romancier. Les cinq volumes successifs de la série des Répertoire reprennent systématiquement certaines de ces
caractéristiques : vingt-et-un textes, « au commencement vues
d’ensemble, études sur des auteurs particuliers ensuite […], explications
concernant mes propres travaux à la fin ». Chaque ensemble, pourtant, possède
son individualité, changements que Mireille Calle-Gruber retrace dans
l’introduction. Aux textes consacrés à la littérature s’ajoutent, avec ce
deuxième volume, des textes consacrés à la musique. « Le troisième fait
entrer la peinture. Le quatrième ajoute la géographie. Le cinquième reprend
toutes ces voix et les mixe, parmi elles apparaît la fiction. »
L’évolution est donc aussi générique, les essais « au sens strict »
faisant place à des écrits de plus en plus variés, dialogues, conférences,
conversations… En parallèle à cette série, d’autres séries se constituent,
parfois avec les mêmes textes : Essais
sur le roman, Illustrations, Essais sur les modernes. D’autres essais
s’écrivent, Histoire extraordinaire,
sur Baudelaire, Essais sur les Essais, jusqu’au récent Château du sourd. Les œuvres complètes
sont l’occasion d’un nouveau classement, effectué par Butor lui-même, des cinq
répertoires et de quelques-uns de ces essais : un nouveau
« Répertoire », réparti pour des raisons matérielles entre deux volumes.
C’est un hasard, mais selon l’habitude de Butor, Mireille Calle-Gruber propose
de considérer que ce hasard est heureux : toute réunion implique
séparation et la totalité poursuivie par l’œuvre est impossible à atteindre.
Butor conclut ainsi, abruptement, le dernier essai de Répertoire V, le dernier volume : « Voilà donc cette
ruine définitivement inachevée. » Si l’on peut apprécier de retrouver dans
l’ensemble aujourd’hui rassemblé l’exposé d’une poétique (concernant par
exemple le roman, le réalisme et ses paradoxes, le livre comme objet) et les
interrogations surgissant à l’occasion de l’élaboration de l’œuvre (sur les
pronoms dans le roman, pour prendre un exemple frappant), ces essais valent
aussi comme « explications de texte » ou comme études. Plus encore,
si l’écrivain refuse l’érudition gratuite, les notes de bas de page, c’est pour
revendiquer le statut littéraire de ces textes. À propos d’Histoire extraordinaire, il déclare : « Il fallait que
mon essai se tienne en quelque sorte tout seul, comme un roman » (Curriculum vitae). L’édition actuelle
répond aux exigences d’une édition de référence, avec une remise à plat de la
typographie, notamment. L’éditrice a composé des introductions éclairantes,
mettant par exemple en valeur les résonances qui s’établissent au sein de cet
ensemble éclaté, relu et composé par Butor lui-même. C’est encore l’index des
noms propres, intitulé « Répertoire de Répertoire
I », qui permet les rapprochements. On trouvera, en fin de volume, une
bibliographie, ainsi que des reproductions de manuscrits et de quelques
documents. En revanche, les illustrations qui accompagnaient Répertoire III n’apparaissent plus, tout
comme dans ses rééditions les plus récentes. La disponibilité des images est
aujourd’hui telle qu’elles ne sont guère indispensables. Peut-être aurait-on pu
rappeler leur table ? Saluons le courage de ceux qui se sont lancés dans
la saisie de cette œuvre, fruit d’une ambition dont la conclusion d’Essais sur les Essais donne un
aperçu : « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans
cesse et sans difficulté (mais certes non sans travail), je pourrais aller
autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? »
Calaferte.
Louis Calaferte, Traversée 1990 (Gallimard,
2006, 269 p., 25 €). Traversée n’est pas seulement la suite, la continuation du journal
de Louis Calaferte, publié dix ans après sa mort. Ce n’est pas simplement la
publication systématique d’une somme de documents autobiographiques confiés aux
soins d’un éditeur ami, attentif et généreux. C’est d’abord une voix, vive,
acérée, percutante, qui vient vers nous depuis ce silence maintenant définitif
de la mort et triomphant de lui. Car les carnets s’enchaînent et forment comme
une ligne mélodique ininterrompue ; de l’un à l’autre, les liens se
resserrent et se consolident, les accents se prolongent et se réverbèrent, les
obsessions s’accusent, s’intensifient. Bref, c’est là une œuvre, qu’il faudra
bien prendre en compte et inscrire au même rang que Septentrion ou No man’s land.
Ici et là, un même geste : une pensée qui se risque et se tente, une
écriture qui se libère, qui progresse en puissance d’invention et en lucidité.
Exemple : « Je ne suis pas sans voir qu’avec le quart de mes dons et
de mon talent n’importe qui se serait arrangé pour devenir une personnalité de
premier plan recevant honneurs et profits. J’ai éprouvé, dans ma jeunesse, ce
désir – puis, soudain, j’ai pris conscience de la vulgarité de la “réussite”
[…] Ainsi n’ai-je cessé de m’affirmer, de m’acheminer vers la liberté,
l’indépendance d’esprit… » Si quelques silhouettes familières circulent
dans ce carnet de 1990 – la compagne aimante, les amis, de simples et fugitives
rencontres –, l’essentiel repose sur les crêtes dispersées, fragmentaires,
d’une méditation tournée vers le monde, le réel, la vie et la mort, le sens de
tout cela, Dieu : un répertoire qui pourrait, à première vue, sembler
ressortir à quelque rubrique métaphysique, et donc emphatique. Or il n’en est
rien : tout ici glisse au revers des idées, dans une espèce de profondeur
douce aux parois lissées, nues. « Que nous enseigne cette particulière
lueur ? – non que nous sommes amis de Dieu, mais moyens d’accomplissement.
Notre vie doit être alors conforme à l’inouï privilège de cette Grâce ».
Tout dans ces fragments s’ordonne à une inlassable exigence : résister, ne
pas céder aux découragements de l’esprit et du corps, aux assauts de la
maladie, aux faiblesses de la pensée. C’est là un principe, une
constante : « Ma vie durant, j’ai fait en sorte de ne point trop
subir [la] puissance d’absorption dissolvante » du monde. Cette résistance
est aussi ce qui alimente l’écriture, et, plus généralement, la création
artistique, puisqu’on voit Calaferte revenir au dessin et à la peinture, puis
s’en écarter, tourner incessamment autour de cette idée d’un « grand
livre… arraché à mes profondeurs, au noyau de mon infraconscience ». Car
toute création est recherche d’une coïncidence, d’une adéquation :
« Le travail de création artistique, note Calaferte, est recherche de
conformité avec soi ». On pourrait en dire autant, à la lecture de ce
carnet, du travail de l’écriture de soi au jour le jour. Se retrouver soi-même,
au travers d’un « champ de souplesse ».
Carrière. Jean Carrière,
Jean-Paul Pelras, Jean Carrière avait
encore deux mots à vous dire. Entretiens (Les Presses littéraires, 2006,
108 p., 12 €). Ce qui frappe dans ces entretiens
avec Jean Carrière, décédé en 2005, c’est le mal de vivre et la hantise de la
mort chez l’auteur de L’Épervier de
Maheux. Une grande distance, aussi, par rapport au « monde
littéraire » et à la comédie médiatique qui se joue dans certains petits
cercles parisiens fort bruyants, et pour lesquels l’écrivain a des paroles
aussi dures que méritées. Nostalgie, enfin, de « ces balades dominicales
avec [s]on père, dans ces garrigues que beaucoup de gens trouvent funèbres ».
Encore plus que d’un romancier, ce sentiment révèle un homme qui,
fondamentalement, était un poète, qui a « connu le malheur d’avoir une
enfance heureuse ». Il y revient souvent, se plaisant à citer ce mot d’une
paysanne cévenole : « Vous savez, jusqu’à seize ans, c’est le
paradis. Après, ce n’est plus rien… » À côté de cela, l’évocation de
quelques grandes amitiés littéraires (Giono, Gracq), mais dont on sent qu’elles
s’adressaient
à l’homme encore plus qu’à l’écrivain. C’est aussi l’occasion de sarcasmes sur
l’actuelle mode de l’autobiographie, si possible à scandale, « des
autobiographies rédigées d’ailleurs la plupart du temps par des nègres ».
Un document fort intéressant, et qui se trouve reproduit ici, c’est un texte
sur le Prix Goncourt commandé à Carrière en 2003 par la Bibliothèque nationale,
et qui, bien que payé, ne fut jamais publié, car l’auteur y émettait un peu
trop de doutes sur les prix littéraires… Édifiant ! Jean-Paul Pelras, qui
a recueilli ces conversations, s’étale parfois un peu, encadrant le texte
d’ajouts assez longs. Par ailleurs, les épreuves ne semblent pas avoir été
corrigées avec un soin constant (orthographe, noms propres, dates, titres
d’œuvres, ponctuation, etc.). Mais l’essentiel est qu’on entend, dans ces
conversations, la voix d’un écrivain qui n’était pas un homme de lettres
professionnel à la mode du jour, et, chose rare, refusait d’être un phénomène
médiatique, uniquement occupé à s’exhiber devant les caméras. Cueillons pour
finir cette anecdote citée par Carrière : à La Boisserie, un invité
demande à De Gaulle : « Au fait, mon Général, êtes-vous heureux ? »
Le Général se retourne et lui dit : « Me prenez-vous pour un
con ? »
Chateaubriand. Chateaubriand avant le « Génie du
christianisme », actes du colloque ENS Ulm (Champion, 2006, 176 p., 37 €).
Les études qui composent ce recueil intéresseront ceux qui préparent
l’Agrégation de Lettres, puisqu’il y est question d’un des auteurs au programme
du concours, et quel auteur ! Chateaubriand, le voyageur, le soldat et
l’écrivain, sans qui le xixe siècle eût été tout autre… Sa pensée et son œuvre auront été la substance
nourricière de ceux, poètes ou prosateurs, que passionnent le devenir des
nations, le cours de l’histoire, le goût de la gloire et de la ruine. Mais
connaît-on bien le Chateaubriand de la période de l’exil anglais (1793-1800),
où il composa l’Essai historique sur les Révolutions (1797) ? Si l’on associe presque naturellement l’auteur des Mémoires d’outre-tombe au Génie du christianisme (1802) – œuvre
maîtresse, il est vrai –, on a trop souvent tendance à laisser dans l’ombre le
Chateaubriand encore marqué par la pensée de Rousseau et se débattant, dans un
roncier de contradictions, avec le problème de la marche de l’Histoire, du
progrès et du déclin. Ce volume collectif, dirigé par B. Didier et E. Tabet,
servira d’adjuvant précieux au lecteur désireux de mieux comprendre cette
période d’incubation idéologique et littéraire de l’œuvre de Chateaubriand.
Patrizia Nerozzi propose, en guise d’ouverture, un récapitulatif des sept
années que l’auteur du Génie a
passées en Angleterre, au contact d’une culture et d’un système d’idées qu’il
ne manque pas d’évaluer. La littérature anglaise le retient, d’où se dégage la
figure de Byron. De ce goût résulte également son travail de traducteur, sur
lequel s’attarde Marie-Elisabeth Bougeard-Vetö. Pour le reste, les
contributions s’organisent autour de l’Essai historique sur les Révolutions, œuvre
majeure qui retient l’attention de Laura Brignoli, dont l’étude porte sur le
passage « de l’imaginaire cyclique à la vision eschatologique » dans
cet ouvrage ; de Jean-Paul Clément, qui revient sur le rôle de la pensée
rousseauiste dans le système politique élaboré par Chateaubriand. Philippe
Antoine relève les points de convergence générique entre l’Essai et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Fabienne Bercegol,
autre spécialiste de Chateaubriand, fait le point sur les lettres et les gens
de lettres dans l’Essai. Aurelio
Principato aborde les deux pôles qui structurent la « typologie
héroïque » chez Chateaubriand, entre le sauvage et le héros antique.
Nicolas Perot s’intéresse aux fragments du Génie
du Christianisme primitif, et Emmanuelle Tabet éclaire, en s’appuyant sur
les Tableaux de la nature, les mécanismes
de l’écriture poétique et de la réécritures. Ces études offrent une idée nette
et juste du « premier » Chateaubriand ; elles montrent comment
une pensée de l’histoire en formation entraîne nécessairement une pensée de
l’écriture, dont les grandes lignes seront, à partir du Génie, reprises, infléchies, réécrites.
Chtcheglov.
Ivan Chtcheglov, Écrits retrouvés (Allia,
2006, 104 p., 15 €). L’extrême popularité posthume de
Guy Debord alimente, outre la spéculation bibliophilique, la frénésie
historiographique. Tout ce que Debord a touché de près ou de lui, toute bribe
devient précieuse et prétexte à publication. Il est vrai que Chtcheglov, bien
qu’il n’ait laissé de lui-même que très peu de traces, avait joué un rôle non
négligeable dans la genèse de la pensée situationniste, à l’époque où celle-ci
ne se distinguait pas encore franchement du Lettrisme. Les vieux lecteurs de
l’I.S. se rappellent son « Formulaire pour un urbanisme nouveau »
paru dans le premier numéro. L’histoire de cette publication est ici rappelée,
avec des détails biographiques fort pieux, par Jean-Marie Apostolidès et Boris
Donné. Ce souci biographique ne va pas jusqu’à donner la date de naissance de
l’intéressé – on déduit d’une remarque incidente qu’il devait s’agir de 1933.
Au moment où d’autres glosaient sur le Nouveau Roman, des jeunes gens de vingt
ans lecteurs de Mac Orlan et des Surréalistes, prenaient une tout autre
direction. Compagnon de route de Debord (avec qui il devait rompre), la maladie
mentale priva Chtcheglov du rôle beaucoup plus visible qu’il aurait pu jouer.
Quand est-il mort ? L’ouvrage ne le dit pas : après 1979, en tout
cas. Dessinateur et peintre autant qu’écrivain, il avait inventé la
« métagraphie ». Le cahier d’illustrations en couleurs en donne des
exemples. Au vu de ces échantillons, difficile de crier au génie. Quant aux
textes réunis ici (il s’agit d’un choix et les éditeurs lancent un appel à qui
en connaîtrait d’autres), leur intérêt relève plus de l’histoire du mouvement
que de la littérature, mais ils donnent un aperçu assez frais d’une jeunesse
disparue.
Chronique littéraire. La Chronique
littéraire 1920-1970, sous la direction de
Bruno Curatolo et Jacques Poirier (Éditions universitaires de Dijon, 2006, 291
p., 22 €). Cet
ouvrage collectif qui couvre cinquante ans de critique littéraire, publiée
aussi bien dans les revues des avant-gardes successives de la période qu’en
feuilleton dans des journaux ou périodiques, des plus conformistes au plus
engagés politiquement, trace au passage les portraits de chroniqueurs
remarquables : l’Aragon du Surréalisme (pour Littérature), Alexandre Vialatte (le Revue Rhénane), Marcel Arland (La NRf), et encore Drieu La Rochelle, Robert Morel, Jaccottet,
Mandiargues ou Pascal Pia. L’étude consacrée par Bruno Curatolo à
« quelques journaux sous l’Occupation » montre le peu d’impact,
qu’eurent, à quelques exceptions près, des circonstances qu’aujourd’hui,
révision des valeurs historiques aidant, on imaginerait uniformément extrêmes
et contraignantes (la guerre, les exactions, la censure) sur l’activité
ordinaire de l’homme de lettres. En réalité, à peu près tous les écrivains et
journalistes en place avant-guerre continuent de publier, souvent chez leur
éditeur habituel et dans des périodiques peu marqués politiquement, comme Comœdia, Paris-Soir ou le premier Aujourd’hui, les uns des romans, les
autres des critiques de romans, et souvent les uns et les autres échangent leur
rôle pour un petit tour de piste promotionnel. Certains font même leurs débuts
à ce moment-là, avec beaucoup d’habileté parfois comme le très attentiste
Claude Roy, parfois de la manière exaltée qui conduit aux catastrophes, comme
Rebatet. Un « grand » critique, finalement, est celui qui échappe
pendant toute la durée de son activité, et quel que soit le degré de contrainte
déployée par la société dans laquelle il vit, aux influences internes et
externes qui risquent de perturber son art. Ils sont très peu dans ce cas, et
il est naturel, de ce point de vue, que le volume se termine par une étude de
Jacques Poirier sur la méthode critique de Pascal Pia : il y est mis en
évidence comment les textes de Pia, études ou fantaisies, se développent autour
d’écrivains et y reviennent, s’entrecroisent, et tissent à la longue une
fresque de la littérature comme la ressentait ce lecteur d’exception, qui avait
le « goût du détail anecdotique, cette prudence adossée à un savoir
infini, cette façon de tourner autour du texte au risque de l’oublier ».
Claudel. Emmanuel Godo, Paul Claudel. La vie
au risque de la joie (Cerf, 2005, 355 p., 29 €). Cet ouvrage n’est ni une biographie ni une étude
critique, ou l’un et l’autre à la fois, analyse et récit qui se heurtent et se
contrarient plutôt que de s’éclairer mutuellement. Emmanuel Godo définit sa
« méthode de travail » comme un effort pour « autant que faire
se peut […] éviter les pièges du biographique ». On n’épiloguera pas sur
une méthode qui consiste à éviter, d’autant que quelques lignes plus loin,
après avoir déploré que « Sainte-Beuve aujourd’hui triomphe de
Proust », on lit : « Rendons au biographique la part qui lui
revient, bien sûr. Celui [sic] d’être la servante du sens. » De cette
hésitation devant le projet de ce livre, qui consiste, comme l’indique son
titre, en une « vie » de Claudel à la lumière de son œuvre, découlent
d’incessantes précautions qui font qu’il s’écrit sur le rythme d’une étrange
danse sur place : deux pas en avant, deux pas en arrière, un déhanchement
à gauche, un déhanchement à droite. Il aurait pourtant été possible d’examiner
les relations de la vie et de l’œuvre de Claudel sans expliquer constamment
qu’on ne réduit pas la seconde à la première et qu’on n’est ni Gustave Lanson
ni Daniel Mornet. Par ailleurs, l’auteur proclame qu’il admire l’œuvre de
Claudel, ce dont personne n’aurait songé à lui tenir rigueur, mais il y trouve
aussitôt une nouvelle source d’embarras : il récuse et revendique à la
fois cette admiration dont il affirme qu’elle « ne va pas sans poser des
problèmes de méthodologie ». On se demande lesquels, puisqu’il n’en est
rien dit sinon qu’« une approche critique fondée sur l’admiration peut
produire le meilleur comme le pire », splendide lapalissade. Mais ces
« problèmes de méthodologie » se traduisent, tout autant que ceux qui
touchent le biographique, en d’interminables hésitations : j’admire, dit à
peu près ce critique, mais cette admiration ne m’aveugle pas, bien que je la
revendique avec réticences et m’en défie avec enthousiasme. Aussi ce livre, qui
se tisse et se détisse constamment comme la tapisserie de Pénélope, devient-il
difficilement lisible. On le regrette d’autant plus que l’auteur connaît
manifestement bien l’œuvre protéiforme de Claudel et que plusieurs pages bien
venues (sur « l’aversion viscérale » que l’être claudélien éprouve
pour lui-même, sur la religion comme contre-feu de l’art, sur la poésie comme
attention à ce qui est) montrent qu’il aurait pu en donner une présentation
d’ensemble de qualité, s’il ne s’était pas empêtré dans de vagues hantises
« méthodologiques ».
Critique littéraire.
Jean-Claude Lamy, La Comédie des livres (Albin-Michel, 2006, 267 p., 18,50 €).
C’est l’occasion de souligner le rôle important de ces chroniqueurs qui
réussissent à sauvegarder un espace pour la littérature dans un milieu où elle
est souvent négligée, voire malmenée : la presse de province. Jean-Claude
Lamy n’écrit pas pour des spécialistes, il manie une langue simple dans des
articles calibrés voués à la couche supérieure, pelliculée, du monde
littéraire : Nothomb, Garcin, Troyat, d’Ormesson, Delerm, mais aussi
Julien Gracq et Claude Simon. Il n’est pas question de critiquer le critique,
qui, s’il n’est pas Pascal Pia, fait honnêtement son travail (même si, par
exemple, la « fraîcheur d’inspiration » qu’il prête à Robert Sabatier
a de quoi faire sourire), mais on peut s’interroger sur cette manie éditoriale
qui consiste à consacrer des volumes inutiles aux textes par essence éphémères
de tel ou tel chroniqueur de papier ou de radio.
Custine.
Gaston Bouatchidzé, Le Voyage en Russie
du marquis de Custine : l’as d’Astolphe (Hermann, 2006, 191 p., 20 €).
Le titre de la collection, Les Pas
dans les pas, et la méthode esquissée ici indiquent la possibilité d’un
nouveau genre d’histoire et de critique littéraires : une histoire, une
critique littéraire romancées. Dans
ce nouveau genre, s’il est pratiqué avec un vrai talent, pourraient surgir
assez dru plus de « vraies idées » que des formes habituelles de la
critique – de la même manière que Nietzsche en découvrait souvent davantage
chez les moralistes français, apparemment superficiels, que dans la
métaphysique allemande. Quoi ? On trouverait davantage de « vraies
idées » littéraires, plus d’aperçus intéressant le cœur des métiers de
lecteur, d’écrivain et de critique dans cette bio-critique créatrice, que dans
les acrobaties de la théorie littéraire et les amoncellements factuels des
monographies ? Car une bonne partie de la critique littéraire est
peut-être assimilable à la théologie ; une autre partie hésite entre les
mythes de Tantale et de Babel : il s’agit de construire autour de l’œuvre
un échafaudage qui s’interdit d’emblée d’en reproduire le mouvement et cherche
à compenser en hauteur ce qu’elle s’est imposée de perdre en contact défendu.
Abandonnant cette ascèse frustrante, la critique littéraire romancée pourrait
offrir une mise en scène sincère de la fécondation parasitaire qu’est la
lecture. Les associations d’idées, d’ordinaire réordonnées et réparties sur
l’immense escalier initiatique du plan scolastique, au point d’en perdre tout
parfum, seraient ici immédiatement rendues dans une enveloppe de fiction
entourant les citations originales, brillant comme les fragments de vitraux
pris dans la chaux des mosquées reconverties en musées. Ici, parce qu’elles
sont bien choisies et parce qu’elles doivent produire un effet de simplicité et
de profondeur au milieu de la trame méticuleuse et superstitieuse tracée par
l’auteur géorgien. Celui-ci, le lecteur-critique, tel un Nerval en voyage se
laisse aller aux plus libres associations, bridées seulement par le respect de
la vérité historique, d’une manière qui pourrait faire rougir les biographes
positivistes, en démontrant que l’ennui n’est pas nécessairement le corollaire
de la précision. Voici quelques exemples de ces citations sertissages bien
choisies : « J’ai souvent souffert de cette timidité physique dans
les villages où j’attirais tous les yeux, en ma qualité d’étranger, bien plus
que dans les salons les plus imposants, où personne ne faisait attention à moi.
Je pourrais écrire un traité sur les divers genres de timidité, car j’en suis
le modèle accompli ». Ce sentiment de la timidité, complexe, si important
quand on songe à l’importance du mobile de la peur, thème qui semble peu
traité, sinon dans la littérature elle-même (qu’en est-il chez les
moralistes ?) était peut-être chez Custine la trace trans-générationnelle et
estompée de la terreur, la marque
ineffaçable des tragédies en cascade vécues par les siens sous la Révolution.
La timidité se rattache au goût du voyage, comme un frisson de
l’émigration : l’héritage de la crainte et de la fuite se sublime ainsi,
sur une génération, en vocation de voyageur : « Le goût des voyages
n’est chez moi ni une mode, ni une prétention, ni une consolation. Je suis né
voyageur comme on naît homme d’Etat. » On voyage quand on ne peut plus
assumer de responsabilités dans un siècle aux valeurs inversées. Custine
fustige en effet déjà des signes d’épuisement dans l’affirmation des valeurs,
d’une façon qui préfigure plaisamment le « bourgeois
bohème » actuel : « Notre génération ne reconnaît plus […]
qu’une chose respectable, l’opinion qu’on n’a pas. » Mais à l’épreuve,
s’il nous réjouit par les citations qu’il insère, l’ouvrage de Gaston
Bouatchidzé ne déploie pas tous les trésors rêvés d’une critique
romancée : ses à-coups le rendent plutôt pesant. Ses facéties instaurent
une ironie à trois intéressante entre le lecteur, l’auteur et l’objet de la
lecture critique, mais l’ensemble manque de rigueur, tant dans le style, grevé
de jeux de mots peu lacaniens, que dans la conception. La critique littéraire
romancée est toujours à inventer.
Dada.
Marc Dachy, Dada. La révolte de l’art (Découvertes
Gallimard, 2006, 130 p., s.p.m.). Voici une parution destinée à accompagner la
récente exposition du Centre Pompidou, aboutissement de la réévaluation d’un
mouvement longtemps occulté, en France au moins, par le Surréalisme, qui en
découle non sans quelques trahisons et reniements. L’exposition n’a, à vrai
dire, pas été seulement organisée par Beaubourg, mais est résultée des efforts
convergents de la National Gallery of Art de Washington et du MOMA de New York,
même si les choix français ont été spécifiques, destinés à démultiplier les
parcours : la muséographie était prolongée par un catalogue adoptant
l’ordre alphabétique, parce qu’arbitraire. Si, comme lui, le livre de Marc
Dachy n’envisage pas la postérité du mouvement, il est organisé beaucoup plus
classiquement, selon l’ordre chronologique, s’attachant aux pôles successifs de
Zürich, Berlin, Barcelone et New York, et enfin Paris. Ce choix est conforme
aux ambitions didactiques de la collection « Découvertes ».
Cependant, Marc Dachy n’adopte pas le ton neutre de l’historien, il
s’enthousiasme, avec un léger privilège accordé à l’événement (voire
l’anecdote), à la citation des documents, aux dépens des tendances d’ensemble.
C’est un passionné, qui a déjà publié un beaucoup plus important Journal du mouvement Dada en 1989 (chez
Skira), livre d’où provient la riche iconographie. Cette richesse est encore un
effet de collection, tout comme les documents rassemblés en annexe, cependant
tout à fait intéressants (Dachy ayant également fait paraître en 2005 des Archives du mouvement Dada, chez Hazan).
En bref, c’est un Découvertes légèrement atypique et tout à fait sympathique.
Deux. Michel Lafon, Benoit Peeters, Nous est un autre : enquête sur les
duos d’écrivains (Flammarion, 2006, 344 p., 22 €).
Non contents de faire sauter les interdits et les tabous, Michel Lafon et
Benoît Peeters inventent un genre : ils créent des « récits
critiques » ou encore des « biographies de collaborations ».
Autant dire qu’il s’agit pour nos auteurs, associés en un duo qui promet
d’engendrer de nouveaux fruits, de mettre à l’honneur les collaborations
littéraires, les associations de neurones et de matières grises, d’encre et
d’émotions qui ont marqué l’histoire des créations artistiques. Certes, notre
tradition culturelle, scolaire et universitaire, a souvent tendance à négliger,
voire à mépriser tout ce qui sort de la combinaison de quatre mains – sauf les
sonates. Un tel rejet n’est pas le fait d’une ignorance. Il ressortit bien plus
à un geste d’exclusion typique de nos sociétés, qui mettent à l’écart – et
parfois illico au rebut – tout ce qui
ne répond pas au format individuel, et individualiste, de la création. Le vrai,
l’unique, l’authentique créateur est seul, replié sur lui-même, et tire de ses
profondeurs intimes le secret de son œuvre. Voilà, tout est dit. Michel Lafon
et Benoît Peeters ont l’ambition d’assainir cette situation et de démythifier
la figure solipsiste du créateur. C’est pourquoi leurs « récits
critiques » peuvent se diviser en plusieurs ensembles, car il y a, comme
en toutes choses, des degrés dans la collaboration. Tout d’abord, premier
degré, se distinguent les écrivains dont l’association relève d’une pure
opportunité professionnelle. Ils s’unissent durablement, ou de manière
éphémère, en vue de quelque projet ciblé. C’est, par exemple, Labiche escorté
de Lefranc et de Marc-Michel pour la pièce M.
de Coyllin ou l’homme infiniment poli. Plus tard, d’autres collaborateurs
lui prêteront leur aide : Alfred Delacour et Édouard Martin. On ne compte
plus, par ailleurs, les associés « occasionnels ». Comme le
rappellent les auteurs, Labiche a écrit près de 175 pièces, presque toutes en
collaboration. On pourrait également ranger dans cette famille le couple
Dumas-Maquet, qui connut maintes turbulences, Dumas ne se satisfaisant pas
d’une association exclusive. Un second ensemble regroupe les duos unis par un
lien d’amitié ou d’amour : de Willy-Colette à Deleuze-Guattari, en passant
par Flaubert-Du Camp, Carné-Prévert et Borges-Bioy Casares. Dans ce cas, on
assiste à l’effacement d’un des deux auteurs, symptôme qui révèle le geste de
réduction de la multiplicité au paradigme culturellement conforme de l’auteur
défini en tant qu’individu. Enfin, il y a les écrivains qui ne font plus qu’un
et sont, pour ainsi dire, devenus indissociables : les frères Goncourt ou
Erckmann-Chatrian, Boileau-Narcejac… L’écriture en commun témoigne dans cette
perspective d’une expérience de la fusion. Du coup, le « nous »
devient un autre, l’union enfante un être inédit qui prend corps dans la
création. Si, dans l’ensemble, les « biographies » proposées par nos
auteurs emportent l’adhésion, que penser du chapitre sur la relation de Jules
Hetzel et de Jules Verne, de l’éditeur et du romancier ? Si l’on suivait
le raisonnement des auteurs, on ne dénombrerait plus les écrivains, suivis, lus
et corrigés par leurs éditeurs, qui pourraient répondre aux critères de la
collaboration. De même, on est en droit de se demander si les échanges entre
Freud et Breuer ou Fliess relèvent du genre qui fait l’objet du présent essai.
Ne risque-t-on pas, dans un cadre qui outrepasse les limites de l’art, de se
méprendre sur le sens et la valeur de ce qui, d’évidence, apparaît bien comme
une coopération scientifique ?
Duras.
Jean Vallier, C’était Marguerite Duras,
tome 1, 1914-1945 (Fayard, 2006, 699
p., 27 €). Cette biographie, publiée à l’occasion des dix ans de
la disparition de la romancière, réalisée à partir d’entretiens avec elle,
recoupés avec ceux de témoins vivants, des repérages au Vietnam et au Cambodge,
et nombre de documents d’archives – dont un journal tenu à la fin de
l’adolescence –, apporte des éléments inédits qui tordent le cou à bien des
légendes. Ainsi apprend-on que Marguerite Donnadieu, qui prit comme nom de
plume celui du village de Lot-et-Garonne où mourut son père, avait reçu le prénom
d’une des sœurs de sa mère (née Marie Legrand), jumelle décédée à seize mois,
dont la survivante se nommait Thérèse. Un détail non négligeable quand on sait
que l’écrivain choisit comme pseudonyme Thérèse Legrand pour signer son premier
roman, Les Impudents, en mai 1943
– date anniversaire d’un fils mort-né l’année précédente ! Cette
généalogie, où pas une branche ne manque et dont la lecture demeure un peu
fastidieuse, laisse néanmoins toujours en suspens la question de la véritable
paternité de Marguerite Duras, et nous avons du mal à nous contenter que
« rien dans les archives n’indique que ses parents aient été séparés ne
fût-ce que quelques jours durant l’été 1913, lorsqu’elle a été conçue »…
En revanche, Jean Vallier parvient à reconstituer avec précision la chronologie
de la carrière des parents, fonctionnaires de l’Instruction publique de cette
Indochine où leur fille vit le jour. S’il éclaire la toile de fond coloniale,
source d’inspiration de l’œuvre future, il ne s’attache pas moins à donner une
vision réaliste de son enfance tourmentée, ballottée entre Saigon et la
métropole : premières expériences sexuelles, relations difficiles avec la
mère, qui préférait ses frères, absence lancinante du père, vite muté au
Cambodge, qui meurt lorsqu’elle a sept ans. Enfin, les conflits avec les
enfants du premier lit lors du règlement de la succession. Autre
trouvaille : la jeune Marguerite effectue ses études secondaires à l’École
Scienta, « boîte à bachot » d’Auteuil, et avorte à dix-huit ans, à
l’insu de sa mère, la famille du jeune géniteur invoquant une opération de
l’appendicite qu’elle règle généreusement au chirurgien ! L’étudiante
n’entre ni à Sciences-Po ni à la Faculté des sciences, en vue d’une agrégation
de mathématiques, mais suit un cursus de Droit public et d’Économie politique.
Des études sanctionnées par des diplômes qui lui valent, en partie, d’être
engagée au Service d’information du Ministère des colonies. Juste avant guerre,
Duras épouse Robert Antelme, puis rencontre son futur compagnon Dionys Mascolo,
épris de la femme du gestapiste Charles Delval, avec lequel Marguerite
entretient des relations plus qu’ambiguës. Jean Vallier, qui retrouve avec
surprise la photo de mariage de cet individu louche dans les archives de la
romancière, remarque que la mariée est en noir, portant une robe en tout point
semblable à celle d’Anne-Marie Stretter dans Le Ravissement de Lol V.
Stein… Autre tentative d’approche d’un auteur qui s’applique à
brouiller les frontières de la fiction et de la réalité. Fin 1943, Duras
rejoint avec son mari le Mouvement national des prisonniers et déportés dirigé
par François Mitterrand, alors qu’ils ont, l’un et l’autre, occupé des postes
de fonctionnaires sous le gouvernement de Vichy. Ce premier volet biographique,
qui devrait contribuer à mieux éclairer certains aspects de l’œuvre, s’achève
sur l’attente, l’angoisse puis le retour de déportation d’Antelme,
magnifiquement évoqué dans La Douleur.
Flaubert. Antoine Billot, Monsieur Bovary (Gallimard, 2006, 268
p., 17,50 €). La famille Bovary ne cesse de
s’élargir : moult Emma, plusieurs Charles, quelques Berthe, sans compter
une arrière-petite-cousine et une arrière-petite-fille, peuplent maintenant le
paysage littéraire. Ces réécritures, qui se développent dans une proximité plus
ou moins grande avec l’original, manifestent en tout cas la force d’inspiration
et de séduction dont ce roman cent-cinquantenaire est aujourd’hui encore paré.
Le roman d’Antoine Billot ne s’inscrit pas dans le genre de la suite : il raconte exactement la
même histoire que celui de Flaubert, mais d’un autre point de vue, au sens
narratologique et psychologique du terme. C’est ici Charles qui mène la danse,
puisque, comme l’indique la citation de la correspondance de Flaubert mise en
exergue : « Quand on écrit la biographie d’un ami, on doit le faire
au point de vue de sa vengeance. » Cette métamorphose promeut une nouvelle
écoute d’une histoire qui, de ce fait, n’est, à l’instar de la « femme
inconnue » du rêve familier de Verlaine, « ni tout à fait la même /
Ni tout à fait une autre ». Antoine Billot suit la trame des événements
avec exactitude, mais développe des épisodes que le texte de Flaubert passait
sous silence, ainsi l’accouchement d’Emma. Des motivations inattendues se
dessinent, comme l’intime corrélation qui existe entre la décision d’opérer le
pied-bot Hippolyte et le siège sensuel qu’Emma fait subir à Charles. Néanmoins,
si l’officier de santé se plie au(x) désir(s) de sa femme, c’est en pleine conscience :
il n’est pas ici sa dupe, il connaît « l’envers des choses ». Alors
que le Charles flaubertien est bon et bête, celui d’Antoine Billot se révèle
subtilement pervers et s’affirme comme un puissant stratège, choisissant
lui-même, en « démiurge clandestin », les amants de sa femme. Grâce à
un subtil et efficace mélange de procédés narratifs (narration omnisciente,
narration focalisée et extraits de journal intime), Antoine Billot s’amuse à
mêler les niveaux de lecture et met son savoir littéraire au service de cette
réécriture jubilatoire. Il inverse les rôles et tend à faire tenir l’emploi du
benêt à l’omniscient narrateur Flaubert lui-même, lui qui n’aurait rien voulu
savoir ou n’aurait pas su envisager l’habileté et le cynisme caractérisant, en
réalité (?!), l’officier de santé. La créature échappe ainsi à son créateur et
rejoint, dans un curieux effet de retournement vertigineux sur un développement
génétique abandonné du roman flaubertien, l’évolution avortée qu’avait connu le
personnage du pharmacien. Homais y « doute de lui » et se
demande : « Ne suis-je qu’un personnage de roman, le fruit d’une
imagination en délire, l’invention d’un petit paltaquot [mis pour paltoquet] que j’ai vu naître »,
« et qui m’a inventé pour faire croire que je n’existe pas » (Plans et scénarios de Madame Bovary, Zulma
et CNRS Éditions, 1995, p. 61) ? Le Monsieur Bovary d’Antoine Billot renoue parfois avec ce vertige
pirandellien auquel Flaubert avait préféré renoncer.
Genet. Lydie Dattas, La Chaste Vie de Jean Genet (Gallimard, 2006, 215 p., 18,50 €).
Lydie Dattas a appliqué de l’acide fluorhydrique sur la figure en verre de Jean
Genet, avec le pinceau discret de son style qui a des poils en commun avec ceux
de Christian Bobin, Jean Grosjean, Alexandre Romanès et Jean-Marie Kerwich,
transcripteurs du morse de l’éternel, au point de faire apparaître un tout
autre visage : le sien propre, en réalité. L’on retrouve toute Lydie
Dattas dans cet ouvrage : son mépris des institutions religieuses, son
insistance à célébrer la douleur, son désir du tremblé extatique de la
conscience que la rose peut générer, son ravissement devant l’infime de la
nature, sa fascination pour les marges et pour le brut, sa quête de vrai qui
l’amène au dépouillement le plus absolu, à pousser ses phrases à accepter
uniquement de se faire la caisse de résonance des images les plus naïves, sa
passion pour les paradoxes et les antithèses qui est née d’une lecture assidue
et sans cesse recommencée de maître Eckhart… Mais où est Genet ? Il ne
peut assurément se réduire à la figure d’un saint. La traversée christique
qu’il aurait adoptée avec une douceur douloureuse au-delà des pouvoirs de
l’imagination est une réalité que Lydie Dattas tâche d’illustrer au moyen de
courts chapitres qui sont autant de saynetes religieuses, brossées à coup de
couleurs vives et très travaillées. Lydie Dattas a une idée en tête, et
s’arrange pour que tous les éléments biographiques la servent, la confortent.
Cette biographie à thèse, cette chanson de menus gestes, est en outre mal
servie par un style qui se veut main tendue vers l’invisible mais qui n’est
qu’une architecture de lieux communs, si chargée qu’elle ne laisse jamais le
regard s’épanouir en respiration du corps… ou de l’âme.
Glissant.
Jean-Louis Joubert, Édouard Glissant (ADPF-Publications,
2005, 85 p., 7,50 €). Excellent produit d’exportation
qu’Édouard Glissant, pour une littérature française qui peine à maintenir son
rang à l’étranger depuis maintenant quelques années. On s’étonne d’ailleurs que
cet écrivain-lauréat (il collectionne les prix, les doctorats honoris causa, les chaires
universitaires distinguées, et l’on ne compte plus les colloques dont son œuvre
fut l’objet) ne soit pas encore de l’Académie. Peut-être se réserve-t-il pour
un possible prix Nobel ? De fait, l’homme est impressionnant, son action
publique persévérante et courageuse, et son œuvre est l’une de celles qui font
croire que la langue française a encore quelque chose dans le ventre, tant elle
fabrique de la surprise et de la chair dans l’essai comme dans la poésie ou le
roman. Cette brochure bien présentée, illustrée, accompagnée d’outils de
référence, est une pièce du dispositif de propagande culturelle étatique, mais
l’entreprise est de qualité, malgré son caractère quasiment officiel.
Gracq.
Michel Murat, Julien Gracq (ADPF,
2006, 80 p., 7,50 €). Il s’agit de la reprise d’un
livret qui accompagnait à l’origine la réalisation d’une exposition centrée sur
l’ermite de Saint-Florent-le-Vieil. Au centre d’un cahier iconographique
joliment réalisé, mais qui n’a pas dû coûter bien cher à son auteur (photographies
de couvertures, cartes postales et reproductions d’articles de presse) une
citation de Sainte-Beuve s’étale en pleine page : « Il n’existe pas
proprement de biographie pour un homme de lettres, tant qu’il n’a pas été un
homme public : sa biographie n’est guère que la bibliographie complète de
ses ouvrages. » C’est sans doute ce qui justifie la formule adoptée dans
ce livret qui consiste en un filage chronologique de tous les titres qui
composent l’œuvre de Julien Gracq depuis 1938, date à laquelle parut Au château d’Argol, jusqu’à 2002, date
de publication des Entretiens. Cette
formule, Michel Murat l’avait inaugurée en 1991 dans une monographie qui
s’intitulait déjà Julien Gracq et que
José Corti a rééditée en 2002 sous un titre différent. De ces deux essais qui
n’en font qu’un, le présent ouvrage n’est qu’un vulgaire copier-coller. Même la
chronologie et la quatrième de couverture de cet opuscule ont été rédigées à
grands coups de ciseaux. Est-ce bien sérieux ?
Klossowki. Collectif, Pierre
Klossowski (Inculte, 2006, 220 p., 12 €). L’éditeur republie en format de poche
une série de numéros de L’Arc, importante revue des années 1960 et 1970 (René Baudoin, voici quelques années,
en avait déjà réédité un certain nombre, mais en fac similé). Dirigé en 1970
par René Micha, ce Klossowski rassemble des contributeurs prestigieux (Butor, Blanchot, Perros, Brice Parain,
Deleuze) et compose un portrait intéressant du curieux auteur de Roberte ce soir. En introduction et en
conclusion, deux ajouts de très mince intérêt (et même fort prétentieux) ne
compensent pas les pertes, à commencer par les belles illustrations de
l’édition originale, photos et dessins. On déplore aussi la suppression (non
mentionnée) de la très complète bibliographie établie par René Micha. Elle
s’arrête bien sûr en 1970, mais garde toute son utilité aujourd’hui.
Laporte. Pour Roger
Laporte ; Roger Laporte, Lettre à personne (Lignes-Manifestes,
2006, 106 et 88 p., 13 et 12 €). Le premier ouvrage rassemble des
témoignages d’amis « qui furent les siens », de « lecteurs que
son œuvre s’est acquis ». Il s’agit ici de parler à la fois de l’œuvre et
de l’homme, sur le ton de la confidence ou de l’hommage, mais jamais d’une
façon « savante ». L’ambition de ce recueil est de rendre Laporte
plus intime. La lecture doit éveiller en nous un élan qui nous poussera vers
son œuvre. Parmi les contributions, on retiendra celle de Michel Deguy, docte
et amusée, où il parle plus de lui que de Roger Laporte. Autre contribution
amusante : celle d’Alain Veinstein. Pour montrer le grand lecteur que fut
Laporte, il donne le nombre de pages des auteurs dont il a lu les œuvres
complètes : « Blanchot : 5000 pages. Bataille : 7000 pages
grand format. Balzac : pas moins de 11 volumes dans la Pléiade. […] 3000
pages des Cahiers de Valéry. »
Ceux qui voudront approcher de plus près l’auteur de Moriendo iront à l’essentiel et se tourneront vers Michel Surya qui
explique que l’écrivain « n’a pas échoué comme échoue quiconque est impuissant
à atteindre la limite de la littérature ». Quant à Lettre à personne, le 24
février 1982 est la date à laquelle, en achevant Moriendo, Laporte a mis fin, délibérément, à son œuvre. Voilà ce
que nous apprend la préface de Philippe Lacoue-Labarthe. Le journal qui suit
cette préface est sans intérêt. Laporte parle et parle encore pour dire qu’il
n’écrit plus, qu’il n’écrira plus. On ne voit pas trop où il veut en venir.
S’il veut ne plus écrire, pourquoi l’écrire ? Le plus curieux est la
fascination qui est née de ce choix de Laporte, comme si arrêter d’écrire en
toute connaissance de cause, une fois son statut d’écrivain affirmé, alors que
tant d’écrivaillons noircissent des pages et des pages par seul désir de
reconnaissance, était la plus belle des choses, comme si cela devait forcer l’admiration.
Laporte a voulu consumer sa parole, suite sans doute à la lecture répétée et
assidue de « tout Blanchot », puis a voulu digérer ce choix par
l’introspection de cette parole écrite reniée, chue du piédestal qu’est le
livre, exhumée pour soi de son cadavre de silence.
Lorrain.
Jean Lorrain, Poussières de Paris,
choix, présentation et notes de Jacques Dupont (Klincksieck, 2006, 251 p., 21 €).
Réédition de chroniques, ou plutôt réédition partielle de volumes reprenant ces
chroniques réunies jadis par Lorrain lui-même. L’écrivain en avait en effet
publié deux volumes, en 1896 et en 1902, sous le titre de Poussières de Paris, et le présent ouvrage est un choix opéré en
puisant dans ces deux recueils d’autrefois. Il est question de tout et de rien
au fil de ces chroniques, d’une fontaine Wallace, de crimes commis dans la
capitale, de Sarah Bernhardt, d’une fête à Montmartre, de Gustave Moreau, de la
belle Otéro, de la rentrée de Coquelin cadet, de la princesse Jeanne Bonaparte,
de la galerie Georges-Petit, etc. Les connaisseurs de la fin-de-siècle seront
en pays de connaissance. En fin de volume, plusieurs pages de notes apportent
un éclairage rétrospectif sur des personnalités ou des faits un peu oubliés (on
eût préféré, par commodité, ces notes en bas de page, mais enfin elles sont
là). Pour mercenaires qu’aient été de telles chroniques, Lorrain y mit une
patte qui n’était qu’à lui : « Biarritz, station d’été, puces et
moustiques, puces et rastaquouères, rastaquouères et moustiques. »
Malraux. Les Écrits sur l’Art d’André Malraux,
sous la direction de Jeanyves Guérin et Julien Dieudonné (Presses Sorbonne
nouvelle, 2006, 190 p., 22 €). Le
rassemblement des Écrits sur l’art en
deux volumes de la Pléiade, sous la direction de Jean-Yves Tadié et Henri
Godard, a récemment pris valeur de révélation : on ne soupçonnait
généralement pas l’ampleur et la complexité d’une œuvre jusque là dispersée et
difficilement accessible, dont la composition s’est étendue à toute la carrière
de Malraux, de 1922, date du premier texte sur le peintre Galanis, à 1976,
année de la mort de l’écrivain. Cette publication relativement modeste pose les
premiers jalons d’une lecture de cette œuvre inclassable. Elle réunit neuf
communications présentées en 2004 à l’Université Sorbonne nouvelle. On y
trouvera des rapprochements entre Malraux et Ponge, Gaëtan Picon, Blanchot et
Derrida, ainsi que des analyses sur des questions attendues, comme le statut
des écrits sur l’art, et d’autres qui l’étaient moins, comme les références
chrétiennes ou le travail de mise en page de Malraux.
Max Jacob. Max Jacob, Lettres à Lionel Floch (Apogée, 2006, 93
p., 17 €). La minceur du volume ne doit pas
faire illusion : ces lettres sont fort intéressantes. Il ne s’agit pas de
ces missives foisonnantes et allègres que l’auteur du Cornet à dés adressait à certains amis de choix, mais bien d’une
correspondance intime, presque familiale. On y voit le poète aux prises avec le
quotidien, exprimant ses difficultés, ses doutes et, souvent, sa solitude. Il
se lamente régulièrement de ne plus arriver à vendre ses dessins et gouaches,
et précise tristement : « J’ai vécu de conférences cet hiver. »
En 1936, il fera même, et d’ailleurs avec grand succès, des lectures de poésie
au cabaret parisien Les Noctambules. Écrites de 1933 à 1939, ces lettres sont
adressées au peintre breton Lionel Floch (quimpérois lui aussi) et à sa femme
Suzanne : « relation familiale », comme le souligne André
Carriou. Bien qu’il y soit question de Kahnweiler, Pierre Colle et Élie
Lascaux, on n’y trouvera point de potins parisiens. En revanche, on y voit
souvent Max Jacob puiser dans sa
collection
d’autographes (des lettres reçues d’écrivains ou d’artistes), pour les offrir à
Suzanne Floch, qui les collectionnait. Autographes assez variés : Paul
Morand, Georges Mandel, Céline, Giono, Jammes, Mme Aurel, Constantin-Weyer,
Kisling, Auric, Borès, mais aussi des chanteuses ou des banquiers. Il
commente : « Vous me débarrassez des lettres de gens célèbres que je
n’ose brûler et dont je ne sais que faire. » Lorsqu’il est à Paris, Max
Jacob se plaint d’être envahi par quantité de fâcheux et de crouler sous
« les invitations à dîner qu’on ne peut refuser ». Ainsi,
« impossible de se recueillir à moins de se lever à quatre heures du
matin… » Il exhale sa nostalgie de la Bretagne natale et demande au
peintre des nouvelles de son art, de ses expositions, et aussi de sa famille, à
laquelle il est fort attaché. Le cahier d’illustrations reproduit divers
tableaux de Lionel Floch, une belle gouache de Max Jacob et un portrait de
celui-ci par le peintre. L’annotation d’André Cariou apporte de nombreuses
précisions sur les relations bretonnes du poète. Bref, des lettres intimes, et
assez poignantes, car elle montrent, pour ainsi dire, l’envers humain et quotidien,
parfois douloureux, du Max Jacob « fantaisiste ».
Meschonnic.
Henri Meschonnic, La Rime et la vie (Gallimard Folio/Essais 2006, 496 p., 8,50 €).
Réédition augmentée d’un recueil de varia paru en 1989. On trouvera bien des choses à glaner dans ce livre qui tire son
titre de sa troisième partie, elle-même éponyme d’un article de 1988. Rappelons
qu’Henri Meschonnic a créé non le Parti
d’en rire (ça, c’est André Jacob, alias Pierre Dac), mais le Parti d’Henri Mais… alias le Parti du rythme. Bon parti, certes, mais
tenu ? Pas sûr ! Pas très rock’n
roll, H.M., même pas du tout. Idéologie bonjour. Réconcilier sous le
drapeau craqué de la mode « l'esthétique, l'éthique et le
politique », médire des Lumières à l’instar d’un cardinal enroué, c’est à
quoi il s’efforce, depuis quarante livres et quarante ans, avec à la clé procès
d’intention et pseudo-raisonnements qu’on peut relire dix fois sans en trouver
le fil (exemple : l’intervention au colloque Paulhan où sa noirceur scia),
sempiternelles injures à la clarté française, textes caviardés… Le moins qu’on
puisse dire du professeur Meschonnic, par ailleurs bon lecteur de la Bible en
hébreu et d’Hugo en araméen, critique pertinent de Heidegger et grand
universitaire devant Paris-Dauphine, c’est que sa physionomie est contrastée.
Il faudrait un livre pour débusquer les tours et détours de cet esprit
compliqué. Le goutte-à-goutte insistant au chevet de la
« modernité », ce corps mort, atterre. Le style haché, comme d’un
permanent coïtus interruptus, tue. Le
lecteur qui espérait croître en intelligence tombe abêti. Puis soudain :
le soleil, une clairière, des choses admirables, le savant nous instruit, notre
sourire ressuscite. Pas être cardiaque. « L'écoute du langage a l'oreille
sur l'avenir » ? Oui, et les cheveux dans le vent. Espérons.
Mirbeau. Max Coiffait, Le Perche vu par Octave Mirbeau (et
réciproquement) (Étrave, 2006, 219 p., 18 €).
Le titre pourrait laisser présager une anthologie en deux parties préparée par
une vénérable assemblée de percherons soucieux de se réapproprier l’enfant du
pays monté à Paris, mais il n’en est rien. D’une plume alerte et dégourdie, Max
Coiffait s’interroge d’abord sur les raisons du désamour qui persiste entre les
percherons et leur illustre compatriote ; Mirbeau a pu les dépeindre comme
des demeurés, d’irrémédiables abrutis et, manifestement, la pilule n’est
toujours pas avalée. Ce n’est donc pas demain la veille qu’il y aura un collège
Octave Mirbeau à Rémalard, commune où s’installa le père de l’écrivain dès
1849 ; en attendant, il faudra se contenter de la salle des fêtes. Il y a
pourtant beaucoup à dire des relations qui unissent le Perche et Mirbeau,
surtout si l’on songe qu’il y passa un bon tiers de son existence. Certes, le
pays percheron n’est guère nommé plus de trois ou quatre fois dans toute
l’œuvre de Mirbeau, mais celle-ci n’en est pas moins nourrie de toponymes, de
caractères et de paysages arrachés au pays des gris pommelés. De là à
transformer son cher Octave en écrivain régionaliste, il n’y a qu’un pas que
Max Coiffait se garde bien de franchir, même s’il a tendance à voir Rémalard un
peu partout ; il propose tout simplement l’agrément d’une balade en
campagne sans rien qui pèse ou qui pose, mais sans dédaigner non plus les
travaux universitaires, comme c’est souvent le cas dans ce genre d’ouvrages.
Exhumer certaines sources possibles de l’œuvre et considérer la manière dont
l’imaginaire les retravaille permet en particulier de mieux comprendre
l’origine de certaines
grosses colères de Mirbeau. Au fil des chapitres ressurgissent ainsi les
figures pittoresques, quoique pas toujours très reluisantes, qui ont pu
inspirer Mirbeau : Dugué de la Fauconnerie, l’oncle Louis Amable, le père
du Lac et bien d’autres encore. Cet exercice de décryptage a ses limites, que
l’auteur n’ignore point, mais il n’est pas désagréable à suivre, loin de là.
Musiciens.
Anne Faivre Dupaigre, Poètes musiciens (Presses universitaires de Rennes, 2006, 388 p., 20 €).
Il faudrait prémunir les lecteurs contre une nouvelle épidémie, en apposant sur
certains ouvrages cette vignette préventive : « Attention,
danger ! Sémiotikhè ! » Cendrars, Mandelstam, Pasternak, voilà
déjà un étrange assemblage : est-ce parce que Cendrars a écrit la Prose du Transsibérien ? L’enjeu
semble méthodologique, mais pour avouer d’entrée de jeu et par provision :
« La primauté dans notre recherche reviendra donc à l’intuition », et
la démonstration ne s’appuiera que sur des exemples choisis. La montagne risque
bien de n’accoucher que d’une souris. À preuve : quarante pages en
ouverture pour découvrir, derridalement parlant, que Blaise nous renvoie à
« blasen » – en allemand souffler – et au primat qu’il accorde aux instruments à vent. Ne parlons pas des
mutilations régénératrices ci-invoquées : chez Cendrars, tout se décide
avec la perte du bras doit à la guerre, pour expliquer le recours à la septième
diminuée… Mais on ignore qu’il a été co-réalisateur avec Abel Gance de La Roue (1923) et Arthur Honegger (le
futur Pacific 231). Chez Pasternak,
« déterminante fut la chute de cheval » pour expliquer cette fois le
recours subséquent aux rythmes syncopés ! Et voilà qu’il suffit
d’intituler un ouvrage « Thèmes et variations » pour faire de la
musique. L’éditeur ayant oublié de fournir la cassette ou le CD faisant preuve,
on ne parle d’oreille que par métaphore.
Musique et littérature. Madeleine
et Darius Milhaud, Hélène et Henri Hoppenot, Conversation. Correspondance 1918-1974, complétée par des pages du Journal d’Hélène Hoppenot, édition
établie et annotée par Marie-France Mousli (Gallimard, Les Inédits de Doucet,
2005, 577 p., 29 €). Oui, c’est bien une conversation,
dans laquelle, au fil des ans, la femme du musicien prend peu à peu le relais
de son mari souffrant. Trois regrets, cependant : les lettres des Hoppenot
aux Milhaud ont toutes disparu, et certains passages « à caractère
privé » des lettres des Milhaud ont été supprimés ; d’autre part, on
eût souhaité disposer d’un index des noms cités. Mais c’est très opportunément
que ces lettres sont éclairées et ponctuées par de fréquents extraits du Journal d’Hélène Hoppenot, laquelle,
photographe de grand talent, semble avoir eu une personnalité plus vive et plus
extrovertie que son mari diplomate, homme assez peu folâtre. On y suit les
quatre correspondants à travers leurs voyages et séjours divers, ou bien à
travers les années tragiques de la guerre. On y voit Milhaud mépriser
« l’affreuse musique de Falla » ou Hélène Hoppenot noter
l’égocentrisme de Claudel, dont Milhaud était si proche. Mais ce dernier
l’était-il moins, lui qui, prolixe sur ses compositions, ne dit absolument rien
des livres de Hoppenot que celui-ci lui offrait ? Le Journal d’Hélène Hoppenot abonde également en notations aiguës,
tel ce portrait de Malraux en 1930 : « maigre et blafard, les yeux
globuleux, cent pour cent cérébral ». Il contient aussi d’intéressants
passages sur Saint-John Perse, décrit comme assez distant et non moins
égocentrique que Claudel, et sur ses manœuvres obstinées pour, dès 1955, tâcher
d’obtenir le prix Nobel. Après un très long silence durant son exil, ne
ressuscite-t-il pas brusquement en 1955 auprès des Hoppenot, pour utiliser
l’entregent d’Henri auprès de Dag Hammarskjöld, grâce à qui il finira par
obtenir la récompense tant convoitée ? Bien d’autres notations peuvent
retenir : l’antigaullisme forcené de l’administration américaine, ou bien
Claudel confessant son peu de goût pour la poésie du même Saint-John Perse
après 1945 : « Ce sont surtout des énumérations » – propos qui
ne manque peut-être pas d’une certaine pertinence. L’édition de Marie-France
Mousli est correctement établie, mis à part l’absence d’index signalée plus
haut. Après la lecture de ce volume, on ne peut que se dire qu’il serait
opportun de publier les cinquante petits carnets, conservés à Doucet, du Journal tenu de 1918 à 1977 par Hélène
Hoppenot. Les larges extraits donnés ici donnent à penser que ce Journal serait aussi intéressant, sinon
davantage, que ces lettres du musicien et de sa femme.
Nothomb. Michel David, Amélie
Nothomb. Le symptôme graphomane (L’Harmattan, 2006, 238 p., 21,20 €). Amélie Nothomb est une dame dans le genre du prince de Galles. C’est
dire si, au pays de Madame Angot, elle étonne. Un prince de Galles, c’est une
personne si polie que, quand un convive commet à sa table un impair (allumer
une cigarette, par exemple), elle agit de même, et voilà, c’est tout. Amélie
est telle : si Mme Ceylac ajoute à son nom un B sonore, pas rancunière,
elle l’imite : « Je m’appelle Amélie Nos-Tombes. » Christophe
Colomb, lui, ne s’est jamais laissé traiter de colombe, et le plomb, relou, se
démarque à toute heure de la plombe. Ayant
entendu, Feydeau, ton conseil ! s’occuper d’elle, Michel David se dévoue.
Psychanalyste, il a à son actif déjà pas mal d’heures de vol en littérature et
sait choisir ses sujets : deux essais sur Marguerite Duras, un sur Tintin
et un sur Serge Gainsbourg. Quatrième cible (mais pas
cliente),
Amélie seule a pu relire ce qui s’offre ainsi, non comme analyse de la femme,
mais une synthèse autorisée SVP de l’œuvre parue (bien sûr, Michel
David n’a pas eu accès aux fabuleux romans secrets). Entrée dans sa quarantième
année, la romancière a accoutumé ses fans à une lecture entraînante, si bien
que, quoique peu pédante (mais fallait-il rappeler que Lacan « a
conceptualisé le concept de jouissance » ?), la prose de Michel David
ne lui fera pas concurrence ; ces deux cents pages-ci se liront moins vite
qu’en enfilade les quinze romans parus à ce jour. Trop près de la source de son
« symptôme » et trop ravie de la « jouissance » qu’elle en
tire à la force du bic pour galvauder « son » inconscient sur un
divan listé N° 1 au livre des records (page 589 au chapitre des carrées chères
à louer), notre auteurE. Oui, toute œuvre plébiscitée mérite une étude
spéciale. Qui nous dira le secret du milliard d’exemplaires vendus par Mrs J.K.
Rawlings sera le bienvenu. Moins planétaire, le succès d’Amélie tient pour
partie, selon Michel David, tant à son « gai
savoir » (le style allègre made in
Japan) qu’au caractère interactif de son écriture, relayée,
commentée, ravivée et prolongée des avis d’un public des plus réactif, la
réponse à son courrier tenant au moins autant à cœur à l’auteur que l’écriture
de ses romans, desquels, on le redit, elle ne cède à Albin Michel que la crème.
Trop publier nuit, et la comparaison avec Georges Simenon semble déplacée.
Leurs méthodes d’écriture diffèrent du tout au tout : quatre heures chaque
matin pour elle, de quatre à huit, douze jours d’affilée quasi sans dormir pour
lui – ce qui, ses romans bouclés, lui laissait pratiquement 250 jours de loisir
l’an. Pour peu qu’on écrive, on est vite porté à écrire trop : gérer cela
en vue de différer la double explosion du sac à neurones et des colis aux
libraires, c’est en quoi électriquement chacun affirme son soi. Cela dit,
qu’avons-nous retenu de ces 238 pages, au vrai moins scrutées que
feuilletées ? Au moins une chose. Qu’en 1967, le 13 août, la toute jeune
lionne a surgi par le siège. Ce siècle, lui, avait Moins 33 ans.
Pagnol. Marcel Pagnol, La Gloire
de mon père, enregistrement inédit du texte intégral interprété par
l’auteur (Frémeaux et associés, 2006, quatre CDs audio, s.p.m.). Trente-deux
ans après la disparition de Pagnol, ce matériel sonore resté inédit est
désormais à la disposition de chacun. La
Gloire de mon père, ce récit d’une partie de chasse au cours de laquelle
l’instituteur Joseph abattit deux splendides bartavelles. Narré par son fils
Marcel, on s’y croirait. La voix humaine, de toutes les musiques la plus
harmonieuse. Pan ! Pan !… et deux bartavelles dans la gibecière.
Paulhan.
Jean Paulhan, Œuvres complètes I. Récits,
édition de Bernard Baillaud (Gallimard,
2006, 563 p., 25 €). Pour cette réédition, Bernard
Baillaud a choisi de se baser sur l’édition parue entre 1966 et 1970 par les
soins de Paulhan lui-même et publiée par Claude Tchou au Cercle du Livre
précieux. Selon le plan de Paulhan, l’édition comportera cinq parties, en
autant de tomes. L’éditeur prévoit cependant d’ajouter, dans un sixième tome,
les textes parus du vivant de Paulhan mais non retenus dans l’édition Tchou,
ainsi qu’un tome réunissant les textes de critique littéraire. Le dépôt du
fonds Paulhan à l’IMEC et la publication, en 1995, de la bibliographie de
Jean-Yves Lacroix lui permettent d’exploiter les correspondances éclairant les
textes. Ce premier tome de Récits aborde
l’auteur par une préface principalement biographique et met l’accent sur son
rôle dans la vie littéraire. Les notices en fin d’ouvrage présentent les notes
de travail, des éléments bibliographiques et les différents états du texte.
C’est la voix de l’enfance qui ouvre le recueil, avec Lalie : les récits sous ce titre présentent des scènes
d’enfance en pleine guerre et trouvent leur unité dans la relation entre
Nicolas et Lalie. Les Progrès en amour
assez lents permettent à Paulhan, qui soulève la question de l’impuissance
en amour, de compléter « la publication de tous ses récits de guerre par
le plus intime d’entre eux ». Le
Pont traversé est un récit de rêve, tandis que Le Guerrier appliqué, un des récits majeurs de la Grande Guerre,
décrit le parcours d’un jeune soldat, depuis son enrôlement volontaire jusqu’à
la commotion cérébrale. La Guérison
sévère s’inspire de l’expérience de Paulhan qui, atteint d’une grave
pneumonie en 1918, est envoyé à l’hôpital militaire. Plus qu’aucun autre texte, Aytré qui perd l’habitude se prête au
mythe autobiographique : il soulève la question coloniale et évoque un
crime auquel Paulhan, selon ses propres dires que rien ne prouve absolument,
aurait été mêlé. Dans son édition la plus singulière, La Métromanie consiste en textes écrits en 1945 pour illustrer les
gouaches, dites « du métro » de Dubuffet. Dans les Causes célèbres, Paulhan considère –
reprenons sa définition des « causes » – des « questions que
l’on ne peut agiter sans s’y voir aussitôt impliqué ». Le Guide d’un petit voyage en Suisse présente
le récit d’un voyage en terre helvétique en compagnie de Dubuffet et de Le
Corbusier, plutôt jeu intellectuel, d’ailleurs, que récit de voyage à
proprement parler. L’Aveuglette propose
en quatre morceaux un art de mourir et De
mauvais sujets une réflexion sur l’apprentissage, la maîtrise et le statut
du patron. Une semaine au secret,
enfin, constitue « le point d’aboutissement d’une ligne qui va d’une
guerre à l’autre » et a été perçu par la critique comme une concession et
un retour à l’Histoire.
Poésie populaire. La Poésie populaire en France au xixe siècle. Théories,
pratiques et réception, sous la direction de Hélène Millot, Nathalie Vincent-Munnia,
Marie-Claude Schapira, Michèle Fontana (Du Lérot, 2005, 770 p., 65 €).
Une brique. Un pavé. Plaisir d’ouvrir près de huit cents pages au coupe-papier.
Travail collectif de seize auteures,
dont un. C’est un livre important auquel il faudra souvent se référer, malgré
un effet parfois décousu dû à la multiplicité des auteures, qui parviennent cependant à garder une unité d’allure. La
notion de « littérature populaire » est encore plus floue que celle
de « peuple ». Il y a trente-cinq ans encore,
l’expression « roman populaire », roman écrit « pour le
peuple », faisait débat à Cerisy avant d’échouer en « paralittérature »,
ce qui n’arrange rien. La « poésie populaire » peut paraître plus
claire, car on ne pense guère que l’on puisse publier une poésie « pour le
peuple », même si on publie à son intention des romans ; il s’agit donc
bien, sachons-le, d’une poésie écrite « par le peuple ». La
redécouverte d’une poésie (et d’une chanson) traditionnelle par les
« antiquaires » de l’Académie celtique et les folkloristes remonte
aux années 1830-1850. Elle n’avait pu être recueillie plus tôt, pour cause
d’abondance des langues et des patois, tant avait été forte, après la
Révolution, la nécessité d’une langue française unique à la cohésion
républicaine. Le peuple n’est plus celui des champs, le « bon
peuple » opposé à la « populace » des faubourgs de la ville.
Apparaît un nouveau personnage, l’honnête artisan, qui partage son temps entre
travail et instruction. Naît alors le « poète-ouvrier ». Sa poésie
répond aux mêmes règles que la poésie académique, celle de la
« vraie » littérature. L’art, dès qu’il est exercé par le peuple et
non par des artistes formatés reçoit un adjectif péjoratif. Le peintre du
dimanche produit une peinture « naïve ». En 1949, l’anthologie due à
Brassaï était celle d’une poésie « naturelle ». Cela n’a pas empêché
peu de temps après Chaissac de devenir un grand peintre et un épistolier
subtil.– Les poètes dont il s’agit dans ce livre sont des autodidactes ;
s’ils ont fait des études, ils les ont abandonnées à l’âge de dix ans. Ils se
retrouvent dans les sociétés chantantes et les goguettes pour y boire et
réciter ou chanter leurs œuvres. Les conditions de publication permettent la
parution de journaux populaires, tel La Ruche populaire, L’Univers, L’Écho des
fabriques, qui recueillent les
œuvres des poètes ouvriers. Ils se trouvent encore dans des anthologies, mais
ils ont bientôt tendance à publier des recueils individuels (à compte d’auteur,
car de petits mercantis profitent maintenant de cette nouvelle clientèle), qui
les font admettre dans le courant littéraire classique ; poésie populaire
et poésie académique se rapprochent dans les bibliothèques publiques, sinon
dans les librairies. Le livre s’attarde sur trois destins de poètes :
Savinien Lapointe, ouvrier cordonnier, Louis Vinçard et Jacques Boé, dit
Jasmin, coiffeur-perruquier. C’est alors qu’apparaît une tentative de
récupération : la poésie humanitaire, représentée par Eugène Manuel et
François Coppée (les auteures ont un
certain mal à discerner l’ironie et l’humour macabre de La Famille du menuisier,
sonnet qu’elles citent intégralement). Michelet, en 1869, reconnaissait qu’il
était « né peuple », « mais sa langue, sa langue, elle m’était
inaccessible. Je n’ai jamais pu le faire parler ». C’est ce qu’à la fin du
siècle, alors que les poètes-ouvriers ne sont plus de mode, s’efforcent de faire
quelques poètes et chansonniers de cabarets montmartrois. Certes, Jehan Rictus
a cessé ses études à l’âge de treize ans, Jules Jouy était garçon boucher avant
de se lancer dans le café-concert, et Aristide Bruant, venu lui aussi du
café-concert, était employé des Chemins de fer. Mais les associer aux autres
poètes et écrivains du Chat Noir,
c’est ne pas voir que ceux-ci ont tous fait des études classiques et ne
proviennent pas de milieux ouvriers. Depuis Jean Richepin, futur académicien,
le « populo » et l’argot sont à la mode, et le bourgeois aime se
faire engueuler par Bruant au Mirliton. La provocateur Jehan Rictus, « trublion officiel de la littérature »,
lance son « Merd’ ! V’là l’Hiver et ses dur’tés… » sur la tête
de son public, la même année qu’Ubu roi fait scandale sur la scène. Il ne faut pas confondre les parodies du Chat Noir avec la sincérité des poètes
populaires et des goguetiers. Ce qui rend d’autant plus surprenante la présence
dans le cahier iconographique d’Émile Goudeau et Théodore Botrel.
Ponge. Déplier Ponge. Entretien de Jacques
Derrida avec Gérard Farasse (Presses universitaires du Septentrion, 2005,
114 p., 11,50 €). Reprise d’un entretien réalisé en
1991, et publié un an plus tard en revue, ce volume ramène Derrida vers un
auteur auquel il a consacré en 1984 un essai célèbre et percutant, Signéponge. Découpé en dix-neuf brèves
sections, son dialogue complice avec Gérard Farasse se lit avec plaisir, même
si le propos peut se faire ardu, au fil d’un va-et-vient constant entre des
réflexions sur le poète et des analyses plus générales. Derrida
« s’explique » sur la question de la signature (« séparation à
l’intérieur du plus propre », mais aussi acte de dire « oui »
autant que signe de deuil), sur la rhétorique qui « est une
érotique », sur l’autoréflexivité de Ponge et les bifurcations qu’elle
impose à la lecture en instaurant un trouble entre texte et chose, sur son usage
de la métaphore, sur ses réserves ou « bombes » de sens à
retardement. Ou encore, sur le concept d’approximation, sur l’impossibilité
d’un « pur idiome », sur le temps de la rédaction ou sur le rejet des
censures que doit s’imposer la littérature – une remarque de nature à expliquer
l’attrait du philosophe pour des dispositifs d’écriture eux-mêmes littéraires.
Pont du Gard.
Thierry Dehayes, Les Visiteurs du pont du
Gard. Rabelais, Stendhal, Rousseau, Mistral (Alan Sutton, 2006, 96 p., 10 €).
Rien n’entend plus de sottises qu’un tableau dans une galerie, dit Cocteau. Un
reliquat de viaduc romain peut en revanche échapper, par son énormité même, aux
paroles errantes. Pas tout à fait néanmoins : il reste douteux que le
diable ait, comme on l’a dit au Moyen âge, coopéré à sa construction. Sur près
de cinquante kilomètres de zigzags entre Uzès et Nîmes s’étendait jadis, nous
apprend Thierry Dehayes, un aqueduc dont ce pont n’est qu’une partie
infime : la portion aérienne qui enjambe à Nîmes la rivière
appelée Gardon. Si les auteurs anciens, ceux qui ont pu s’ébahir à la vision de
l’entier défilé des arches à double étage, ont chanté la chose, cela paraît
s’être perdu avec les restes écroulés du grand serpent de pierre. Écho
burlesque de l’antique tradition qui prête aux Géants toute création
surhumaine, Rabelais, au chapitre V de Pantagruel, narre qu’icelui « au chemin fist le Pont du Guard et l’Amphitheatre
de Nimes en moins de troys heures, qui toutesfoys semble œuvre plus divin que
humain » (tu parles). Thierry Deshayes glisse vite aux temps modernes, où
c’est le promeneur solitaire qui, d’une page vibrante du premier livre des Confessions, ouvre la voie, non pas au
tourisme entiché des monuments antiques, mais à la préservation des vestiges,
alors négligés. Les points de suspension du sous-titre après les quatre nommés
masquent : 1° Dumas, qui, explorant le Midi de la France, y découvrit
l’ombre où situer l’auberge de Caderousse ; 2° Mérimée : l’œil précis
de l’inspecteur attentif à la couleur de l’enduit ; 3° Flaubert :
cinq lignes banales exhumées par le Midi
libre ; 4° Gide et 5° Pagnol (dont l’auteur est un spécialiste),
quatre et cinq font neuf, comptons dix avec Poldo d’Albenas, qui ne fut
pas de nos intimes : on dira que c’est peu visant un ouvrage d’art aussi
remarquable et d’où nous contemplent vingt siècles passés au grand
air. Sans aller jusqu’à rêver d’un empaquetage à la Christo, on pourrait
donc – une fois n’est pas coutume – déplorer que cette anthologie,
intelligemment commentée, bien imprimée et joliment illustrée de surcroît, ne
soit pas plus copieuse. Nous préférons voir en cet opuscule dédié au mégalithe
un discret ex-voto en mémoire du
peuple d’esclaves morts à la tâche d’ouvrer, non pour la pompe mais pour
l’utile, ces grandissimes véhicules de l’eau courante à domicile.
Pouget.
Xose Ulla Quiben, Émile Pouget. La plume
rouge et noire du Père Peinard
(Les Éditions libertaires, 2006, 380 p., 15 €).
Naturellement en ma qualité de gniaff, je ne suis pas tenu à écrire comme les
niguedouilles de l’Académie, vous savez, ces quarante cornichons immortels qui
sont en conserve dans un grand bocal, de l’autre côté de la Seine… Et puis, il
faut vous dire : la grammaire que j’ai eue à l’école ne m’ayant guère
servi qu’à me torcher le cul, je ne saisis pas en quel honneur je me foutrais à
la piocher maintenant. Si j’avais été l’auteur de cette biographie, arrivant
après quelques thèses sur l’anarchiste et un certain nombre de rééditions de
ses ouvrages, c’est l’angle d’attaque que j’aurais choisi. Car côté militant,
on est déjà bien servi. Mais on oublie que, s’il fut un défenseur de la
propagande par le fait, puis de l’action directe à la CGT naissante, Pouget fut
aussi, aux côtés d’un Jean Grave, un des grands propagandistes par l’image et par
la chanson, recourant en sus, pour se faire comprendre du « populo »,
à un « jactage à la flan, celui des bons bougres de l’atelier », qui
n’est même pas celui toléré par les dictionnaires. Notre biographe n’a donc pas
poussé sur le langage, en dépit d’un bref index de deux pages en fin de volume.
Il n’a pas poussé non plus sur les « illustrateurs », qui ne sont
pourtant pas des moindres – Maximilien Luce, H.-G. Ibels, les Pissarro, Signac,
Steinlen, Grandjouan –, et l’on n’en apprend guère sur son soutien en retour
apporté aux Néo-Impressionnistes. Quant à la chanson, il manifeste une oreille
musicale plutôt ensablée. Pas d’index, et peu de données biographiques. Nous ne
saurions lui dire qu’un grand bravo pour être allé dépouiller les archives de
police de l’Aveyron, mais pour le genre littéraire qu’il a choisi, il n’a pas
réussi à trancher entre biographie et anthologie de textes.
Pourtalès. Guy de
Pourtalès, Correspondance. I. 1909-1918,
édition établie par Doris Jakubec, Anne-Lise Delacrétaz, Renaud Bouvier
(Slatkine, 2006, 593 p., 45 €). Premier volume
sur trois annoncés, et qui couvriront les périodes 1919-1933, puis
1934-1941 : superbe entreprise en hommage à cet étonnant, voire paradoxal
homme de lettres franco-suisse né à Berlin, qui n’est ni Ramuz le sédentaire,
ni Cingria le nomade, ni Cendrars le bourlingueur. En Guy de Pourtalès
(1881-1941), on connaît surtout le biographe tel qu’il se révèlera après la
Première Guerre mondiale, auteur de monographies consacrées à Liszt, Chopin,
Louis II de Bavière, Wagner, Nietzsche, Berlioz – d’où sortait-il toute
cette culture ? Voilà ce que, mieux qu’une biographie, aide à comprendre
la publication de cette correspondance. Né d’un père qui officiait dans l’armée
au service de la Prusse et d’une mère suisse romande élevée à Londres, on
apprend que, même s’il s’y instruisit, il ne porta guère la Prusse en son cœur.
En 1905, à vingt-quatre ans, le voilà à Paris,
pour
bientôt réclamer la nationalité que la révocation de l’Édit de Nantes avait
fait perdre à sa famille. Il apprend plus alors par ses lectures et ses
rencontres que sur les bancs de la Sorbonne, et rend toutes les
« visites » nécessaires pour voir publiées et promues ses œuvres. Il
sort un premier roman, La Cendre et la flamme, après un refus
d’Eugène Fasquelle, chez Félix Juven, en 1910 ; un second, Solitudes, après un refus de
Calmann-Lévy, chez Bernard Grasset, en 1913. Pendant la guerre, il est d’abord
appelé à de peu exaltantes besognes, comme chauffeur d’offi-ciers, puis comme
traducteur auprès des forces anglaises, ce qui ne le fera pas échapper pour
autant aux gaz asphyxiants. Membre d’un premier Comité protestant de propagande
française auprès des pays neutres, constitué en réponse à la prise de parti des
intellectuels allemands (notamment dans leur « Appel des 93 »), ainsi
qu’à l’attitude plutôt trouble de la Suisse (dénoncée clairement par un Arnold
van Gennep ou un Louis Dumur), il a la chance de rencontrer Philippe Berthelot,
chef de cabinet d’Aristide Briand, qui dirige, un peu dans le dos du ministre
des Affaires étrangères, un mieux équipé Comité de propagande. Le voilà promu
responsable pour la Suisse de la propagande littéraire et artistique : il
installe des librairies (avec le concours de Georges Crès), prévoit des
tournées de concerts avec Alfred Cortot, André Messager et l’orchestre du
Conservatoire de Paris, des expositions avec Ambroise Vollard. Il crée même sa
propre structure d’édition, la Société littéraire de France, qui publiera des
ouvrages de Gourmont, Salmon, Mac Orlan. L’aventure durera peu : le cabinet
Briand est contraint de rendre son tablier en mars 1917, Philippe Berthelot
(qui a aussi « sauvé » Cocteau) est remercié en juin, et Guy de
Pourtalès évincé en décembre. Renvoyé au GQG de l’Armée américaine, il achèvera
sa « mission » en février 1919. Fin de ce premier volume. Un seul
regret : qu’on ne soit pas allé fouiner dans les archives du ministère
français des Affaires étrangères, elles nous en apprendraient sans doute
davantage.
Prose et poésie. Formes poétiques contemporaines,
n° 4, 2006 (Reflet des lettres, 328 p., 25 €). FPC consacre ce numéro à la question
de la prose en poésie, voire d’une « prosification » croissante du
genre, et la décline en quatre sections : un ensemble de brefs
articles ; des textes de poètes accompagnés d’un commentaire sur leur
pratique, selon la recette efficace et décidément intéressante de la
revue ; un « dossier » coordonné par Marie Étienne, qui
s’associe pour l’occasion à trois journalistes littéraires (Patrick Kékichian,
Bertrand Leclair, Jean-Baptiste Para) ; enfin des poèmes et textes théoriques
venus des États-Unis. Les résultats n’ont rien de très novateur, mais
l’ensemble se lit avec intérêt. Parmi les premiers articles, on a retenu
l’étude de Jean-Jacques Thomas sur la prose de Roubaud, et celle de Gérard
Purnelle sur le « vers de prose » (vers longs et de taille proche,
donnant l’impression d’une prose non justifiée à droite), mais pas gagné grand
chose à lire un article sur Valérie-Catherine Richez n’offrant (pourquoi, mais
pourquoi ?) aucun extrait étoffé de l’œuvre commentée. Dans les textes
autoréflexifs, on a apprécié la bonne tenue des poèmes proposés, et les efforts
d’analyse mis en œuvre par leurs auteurs. Quelques convergences : la prose
comme liberté ou malléabilité, une double pratique de la prose et du vers telle
que « l’échec de l’une relance la nécessité de l’autre » (Dominique
Grandmont), le sentiment que la distinction formelle cède devant le style
personnel (« C’est écrit en venaille. Point à la ligne » note,
moqueur… Franck Venaille), un usage baudelairien de la prose lié au
« souci profond de poser en rythme de poème la complexité du monde »
(Jean-Pascal Dubost), ou encore une poéticité reliée à la
« densification » de l’expression (Marc Quaghebeur). Et si ces
arguments sont souvent attendus, il n’en va pas de même de la proposition
théorique de Jean-François Puff, qui suggère qu’« Est “poème en prose”
tout poème retenant au moins un trait distinctif d’un poème tel qu’il réunirait en lui tous les traits du poétique », des traits qui peuvent être
contradictoires, poursuit-il, et interdisent d’actualiser en un exemple précis
cet ur-poème étalon. Dans le
« dossier », Bertrand Leclair et Jean-Baptiste Para (qui traite
d’Eugène Savitzkaya) glosent des citations de Reverdy ou Mallarmé.
L’intervention de Marie Étienne aurait en revanche (enfin, on a trouvé) gagné à
être condensée et approfondie (quarante pages où sont recyclés trop d’articles
déjà publiés : un Sollers suffit). Les poètes américains invités (Charles
Simic, Gian Lombardo, Maxine Chernoff, Russel Edson, l’omniprésente Rosmarie
Waldrop, etc.) offrent un éventail de pratiques diverses et se plient, eux
aussi, à l’autoanalyse. Les poèmes ne sont pas traduits, en revanche les
commentaires sont en français, et on constate outre-Atlantique un lien
important entre prose poétique et collage. Le tout se clôt sur trois études
stimulantes : un article en VO de David Caplan sur l’ode en prose
contemporaine, un texte assez polémique de Michel Delville sur la prose et les Language poets, et un autre, par Nikki
Santilli et encore en VO, sur l’usage de la « prose scientifique »
dans le poème en prose. Et cette chronique, poème, proème, proésie ou
pose ? Or should we write it in
English ?
Proust (3). Edward Bizub, Proust et le moi divisé. La
« Recherche », creuset de la psychologie expérimentale (Droz,
2006, 296 p., s.p.m.). Passons sur le ton d’une suavité parfois agaçante, mais
typique de tant de travaux proustiens qui croient ainsi se couvrir d’un style,
alors que Proust, si l’on y prête bien attention, est tout de vivacité et de
cruauté déguisée – rien à voir avec le fameux « style coulant » que
d’autres méritent de se faire reprocher. Passons sur le rappel insistant des
travaux antérieurs de l’auteur, qui tient à ce que l’on comprenne qu’il a une
pensée et qu’il n’en changera pas, puisqu’il a raison depuis le début. Passons
sur le psychanalysme téléologique habituel chez les littéraires qui pose que
tout devait aboutir à Freud et que, depuis un siècle, il ne s’est rien passé.
On pardonnera ces défauts à Edward Bizub, parce que son essai apporte quelque
chose de nouveau dans un domaine des études proustiennes où l’on n’en voit pas
apparaître tous les jours : celui qui étudie le travail de Proust en
voyant en celui-ci un acteur décisif de la vie intellectuelle de son temps,
très au fait des avancées des sciences humaines alors en pleine phase
d’exploration de territoires nouveaux. Edward Bizub concentre toute son attention
sur ce que Proust a pu connaître de la problématique de la psychologie
expérimentale issue des recherches sur les cas les plus spectaculaires
d’altération de conscience. Le « moi divisé », s’il n’est pas tout à
fait une découverte de la deuxième moitié du xixe siècle, se trouve cependant bien, au moment où Proust se forme, à la source de
tous les remaniements que connaît alors la psychologie, avec d’immenses
conséquences philosophiques et esthétiques. La dramaturgie propre au dédoublement
du moi dont toute une partie demeure enfouie et recèle des mystères qu’il faut
travailler à faire venir au jour, cette dramaturgie est aussi celle de
l’écriture telle que La Recherche la met en œuvre pour y puiser
une vérité bouleversante. L’évocation de la cure suivie par Proust avec le
docteur Sollier est tout à fait pertinente et permet de conforter la thèse
d’une connaissance précise, concrète et personnelle de ce que l’on peut décrire
comme un changement de paradigme au sein de la théorie psychologique. Le fait
que le père de Proust lui-même en fut un des acteurs est évidemment très
important, même si nous ne sommes pas en mesure de savoir exactement ce qui a
pu passer du père au fils et réciproquement. L’essai d’Edward Bizub prend place
dans une collection qui s’intitule Histoire
des idées et critique littéraire. Il est donc compréhensible qu’il
n’échappe pas aux faiblesses bien connues de cette histoire qu’on ne pratique
plus guère, car elle menace à chaque instant de verser dans l’analogie et
l’éclectisme. Bien sûr, les références essentielles à l’histoire de la
psychologie expérimentale sont là, mais cette histoire est ici réduite à un
canevas un peu trop schématique : tout sort d’Azam pour aboutir à Freud en
passant par Janet et Charcot, et seules les années 1890 semblent vraiment
compter. En réalité, l’archéologie des mutations épistémologiques de la fin du
siècle est infiniment plus complexe et exigerait de remonter bien au-delà des
années 1860, mais aussi de sortir du cadre strict de la psychologie
expérimentale pour regarder de plus près toutes ses marges, y compris les plus
déviantes. Des figures comme celle de Charles Richet, parmi beaucoup d’autres,
auraient ainsi mérité plus qu’une note en bas de page. Par ailleurs, on pourra
recevoir avec une certaine méfiance les allusions à l’alchimie et à des
processus vaguement spiritualistes, résumées dans le « creuset » du
sous-titre. Cela n’est pas pour déplaire à beaucoup de proustiens, mais nous
préférons, quant à nous, retenir avant tout de cet essai novateur les éléments
plus concrets qui permettent de reconfigurer le contexte intellectuel qui fut
celui de Proust, « chercheur » qui n’avait rien d’un dilettante et
qui a d’ailleurs suffisamment insisté sur les références scientifiques pour
qu’on prenne ici le mot très au sérieux.
Proust (4). Marie-Hélène
Gobin, Proust en BD. Que dirait
Baudelaire ? Étude
sémiotique. Littérature et esthétique (Connaissances et savoirs, 2006, 186 p., 20 €). Bécassine sémiologue : la tentation
est forte de mettre cette étiquette sur un travail qui décourage le compte
rendu – mais nous le ferons pas, en reconnaissant à l’auteur des circonstances
atténuantes. « Romaniste germaniste », Marie-Hélène Gobin a sans
doute trop fréquenté les langages alambiqués de la sémiotique et trop baigné
dans les complexités syntaxiques d’une langue qui a peu à voir avec « la
langue Françoise » qu’étudiait Proust avec délectation. Le produit qu’elle
propose allie avec intensité l’amphigouri au jargon et les solécismes aux
naïvetés rhétoriques (« le célèbre Deleuze », « le grand
Genette », etc.). Nous comprenons bien à peu près sa
« motivation » (sic, comme
dans les lettres de) : étudier le rapport entre mot et dessin, en regardant
ce qui se passe entre l’œuvre de Proust et les bandes dessinées qui en ont été
tirées par S. Heuet. Nous mettons cependant le lecteur au défi de comprendre
des énoncés comme : « Ce qui fait la fonction poétique du message
verbal, c’est la singularité de la combinatoire. La situation de l’instance
narrative dédoublée démontre la sémiose entre Proust et son lecteur [c’est l’auteur qui souligne]. » Etc.,
etc. Un très imposant index des notions ne fait qu’ajouter à notre perplexité.
Oserons-nous nous permettre de suggérer à Marie-Hélène Gobin de consacrer ses
forces à ses entreprises extra-proustiennes ? En effet, « Alliant
médical et sémiotique, elle vient de fonder un cabinet de services
tertiaires : services linguistiques et conseil formation pour entreprises
et institutions MS translatio Paris
et Hambourg ». Nous lui souhaitons le plus vif succès.
Queneau (1). Raymond Queneau : le mystère des
origines, textes réunis et établis par Yves Ouallet (Publications de
l’Université de Rouen, 2005, 214 p., 19 €).
Élégante publication que ce recueil d’actes de colloque (2003 : un
centenaire, encore un !), avec son grand format carré, son papier crème et
ses reproductions (pas très nettes, cependant) de cartes postales d’époque. De
quoi parler au Havre, en effet, sinon des origines de Queneau et des origines chez Queneau ? En insistant sur le mystère de celles-ci, ce colloque contribue
à l’épaissir – et il est saisissant de constater comment, depuis sa mort, le
très public et très ouvert personnage s’est mué en une personnalité de plus en
plus énigmatique, pleine de tiroirs dans des tiroirs, ce qui n’a fait
qu’accroître la puissance et le charme de son œuvre étrange, au point qu’il y a
tout lieu de se méfier quand on croit commencer à la comprendre. Quenien
professeur au Havre, Yves Ouallet a organisé là un ensemble intéressant, auquel
il contribue lui-même avec des textes pleins de sensibilité, en particulier sur
la photographie qui « offre la parution du disparu » (ne pourrait-on
pas dire que l’image de Queneau subit le processus inverse ?). Plusieurs
communications tournent autour d’Un rude
hiver, naturellement (Christine Méry, Michel Lécureur, Emmanuël Souchier).
Notre préférence va cependant à l’article de Jordan Stump qui, en racontant sa
rencontre avec le dossier manuscrit du Chiendent,
s’est trouvé entraîné bien loin du positivisme génétique et amené à des
considérations ontologiques très troublantes, où s’entremêlent être et non-être
du roman. La relation de cette aventure, livrée avec humour, pourrait d’ailleurs
s’appliquer à tous les explorateurs de manuscrits, pas seulement aux
spécialistes de Queneau. Annamaria Tango offre quant à elle une fine étude des Fleurs bleues et de la problématique de
l’histoire qui soutient ce roman. « Petite bibliographie portative »
et « Index mêlés » – et fort incomplets, ajouterons-nous :
encore une histoire de non-être, sans doute.
Queneau (2).
Raymond Queneau, Zazie dans le métro,
dossier et notes réalisés par Laurent Fourcaut (Gallimard, Folioplus, 2006, 288
p., s.p.m.). Le plus célèbre roman de Queneau est encore réédité, cette fois
dans une collection destinée aux scolaires, l’ouvrage étant « recommandé
pour les classes de lycée », indique la quatrième de couverture. Les
subdivisions du dossier correspondent donc aux axes du programme de ces
classes : mouvement littéraire, genre et registre, avec un plus vague
« L’écrivain à sa table de travail ». Un groupement de textes et une
chronologie complètent le dossier. On se tournera vers cette édition si l’on
apprécie les notes explicitantes (plutôt bien faites) et les caractères bâton,
avec lesquels le roman est composé. Quant au dossier, il est composé avec un
caractère à empâtements. Il débute par une lecture d’image, réalisée par
Ferrante Ferranti. Elle porte sur une photographie d’Isis. Quel est le rapport
avec Zazie, autre que phonétique ? A
priori aucun, c’est du moins ce qu’on peut déduire du commentaire. Celui du
roman de Queneau apportera peut-être des informations aux enfants, mais guère
aux adultes : ces derniers pourront, soit les trouver ailleurs (le
recensement des allusions et des citations, par exemple), soit les trouver tout
seul (les informations dispersées dans le récit sur la société de l’époque).
Quant à la lecture proposée, elle est tout entière soumise à une vaste
question : la crise du roman d’après-guerre. On peut être d’accord, encore
que les analyses soient parfois caricaturales : Flaubert et Queneau ont
« la même cible : la société capitaliste bourgeoise. Certes, elle a
beaucoup changé depuis 1850, en particulier en ceci que les idées reçues, secrétées jadis par la
bourgeoisie pour protéger ses intérêts de classe, ont entre-temps descendu
l’échelle sociale et sont devenues populaires,
à tous les sens du terme. C’est pourquoi, si Flaubert exècre les bourgeois,
Queneau conserve de la sympathie pour ses personnages. » Dans l’étude de
cette crise, d’ailleurs, le recensement trop rapide (effet, sans doute, des
contraintes de la collection) fait un peu songer au bric-à-brac, et l’on
retrouve cet hétéroclite dans le groupement de textes qui conclut le dossier,
qui fait se côtoyer Flaubert, Camus, Giono et Duras. On se demande surtout la
spécificité de Queneau. Admettons qu’il cherche à établir un contact avec le
réel « dans les interstices » du jeu avec les formes littéraires,
mais comment s’y prend-il ? De ce point de vue, il aurait fallu étudier
davantage la forme poétique du roman (les contraintes ne sont guère évoquées).
De plus, il aurait pu être intéressant de s’attacher à son statut de fiction,
ainsi qu’aux modalités de l’usage de celle-ci. Les pertinentes remarques sur la
parodie, la théâtralité et le thème du songe s’en éclaireraient. Reste une
interprétation d’ensemble : le désir étant « toujours au fond désir
de se perdre par retour extatique au
« magma », il faudrait voir dans le métro qui obsède Zazie une sorte
de Mère primitive : « Quelque chose comme la Terre-Mère, figure
mythique de toutes les civilisations archaïques. » Le récit, initiatique,
serait celui d’un accès au symbolique, le métro étant « définitivement
remplacé par sa transposition dans le langage ». Et les nombreux
dysfonctionnements du langage que le roman met précisément en scène ? Ils
témoignent d’une crise du sens.
Radio et télé.
Christian Brochand, Histoire générale de
la radio et de la télévision en France, tome III, 1974-2000 (La Documentation française, 2006, 708 p., 64 €).
Si la vie des médias est souvent un roman, Christian Brochand n’est pas
romancier. Tant pis pour ceux qui seraient en quête d’anecdotes et de
feuilleton à rebondissement (encore que l’auteur hésite parfois entre histoire
et journalisme, une thèse en sciences de l’information n’étant pas exactement
une thèse d’histoire, méthodologiquement parlant). Et tant mieux après tout,
puisque ce volume publié sous l’égide du Comité d’histoire de la Radiodiffusion
vise d’abord à être un ouvrage de référence. De là sans doute le fractionnement
en micro-chapitres d’un demi-feuillet, pénible au lecteur au long cours, mais
utile aux usagers ponctuels. Il faut dire aussi que la matière est vaste :
relations des médias avec le pouvoir, évolution des programmes, diffusion,
production… tout cela sort assez largement de l’objet de notre revue, et nous
n’avons pu que picorer au gré de ces quelque sept cents pages, mais il eût été
dommage de laisser ignorer au lecteur d’Histoires
littéraires, qui est aussi un homo
mediaticus, l’existence d’une si monumentale et salutaire entreprise, tant
les gens ont la mémoire courte.
Rimbaud (1).
Jean-Pierre Bobillot, Rimbaud. Le meurtre
d’Orphée. Crise de verbe et chimie des vers ou la Commune dans le poème (Champion,
2004, 336 p., 58 €). L’auteur étudie le Rimbaud
révolutionnant la métrique, d’où le meurtre d’Orphée et ce rappel intempestif
de la Commune. Comme il est à la fois un spécialiste de la poétique et un
praticien de la poésie d’avant-garde, il alterne des listes d’exemples de vers
dans un but de démonstration métrique, et des déclarations ou plutôt des
déclamations enthousiastes et polémiques qui seraient plus à leur place dans un
manifeste poétique, si le genre est encore reçu. Parmi les thèmes concernés, on
relèvera la césure du vers fameux de Verlaine « Et la tigresse
épouvantable d’Hyrcanie », les vers impairs chez Rimbaud, ses poèmes en
« vers libres », et l’analyse stylistique du poème en prose Aube. Moyennant un certain effort de
lecture, les analyses de textes très variés qu’il propose sont stimulantes. Les
références à d’autres poètes (Corbière, René Ghil) sont pertinentes, et la
bibliographie riche. Une erreur de présentation : tous les alinéas sont
précédés d’un pied de mouche et numérotés décimalement, ce qui nuit à sa
lisibilité et n’est pas justifié : ce n’est tout de même pas le Tractatatus logico-poeticus !
Rimbaud (2). Pascal Ruffenac, De
ce côté du ciel : Thérèse de Lisieux et Arthur Rimbaud (Bayard, 2006,
143 p., 14,50 €). La
couverture offre la superposition des deux visages en manière de nouveau saint
suaire à la fois glauque et mystérieux. Après De Gaulle et Tintin, après Laurel
et Hardy, voici que s’avance un couple promis au plus radieux des avenirs, même
s’il ne date pas d’hier : Arthur de Charleville et Thérèse de Lisieux.
D’entrée de jeu, l’auteur nous prévient : « Thérèse et Arthur n’ont
certainement jamais entendu parler l’un de l’autre. » C’est donc d’un
couple spirituel qu’il s’agit, de ceux dont nous ne verrons jamais
l’accomplissement, nous pauvres humains qui sommes restés de ce côté du ciel
quand eux sont passés de l’autre pour mieux sceller leur rencontre au bout de
leur chemin de souffrance. À la veille de leur grand départ, seul le narrateur
de ces poèmes en prose a pu surprendre sur une plage abandonnée la rencontre
improbable et néanmoins prévue de toute éternité de leurs mains et de leurs
visages adolescents, le frôlement de leurs lèvres en un baiser mystique
(forcément mystique, puisque « le sexe n’est pas leur question »).
Car, voyez-vous, ce qui compte, ce n’est pas tellement ce que Rimbaud a pu
écrire, mais ce qu’il a pensé après avoir cessé d’écrire et ce qu’en a su notre
témoin. À ce compte-là, il faut l’audace de bien des chiasmes et de bien des
antithèses pour nourrir le parallélisme de ces lambeaux de vies rêvées comme
des allégories sulpiciennes. Heureusement qu’Isabelle Rimbaud et son Paterne
Berrichon de mari sont appelés à la rescousse dès le second fragment ;
avec la légende brodée par la sœur bigote et le beau-frère abusif pour
viatique, les noces d’Arthur et de la petite Thérèse redeviennent possibles.
D’ailleurs, on ne vous l’a peut-être pas dit, mais si Rimbaud ne s’était pas
appelé Rimbaud, il se serait sûrement appelé Charles de Foucauld.
Roman européen.
Emmanuel Bouju, La Transcription de
l’histoire : essai sur le roman européen de la fin du xxe siècle (Presses
universitaires de Rennes, 2006, 209 p., 18 €).
À la police modern style qu’arbore le
titre de ce joli volume, on croirait un nouvel opus de littérature comparée sur
l’Europe au tournant du siècle. Erreur : si comparatisme il y a, c’est au
service d’une modeste ambition, explique l’auteur, rendre compte au travers
d’un parcours de lecture personnel, des possibilités d’appropriation de
l’histoire par le lecteur grâce à la littérature romanesque. Cet objectif passe
par des questions intéressantes, comme celle de l’évaluation du travail de
transcription de l’expérience, toujours menacé de confusion avec la
valorisation de l’expérience elle-même. Pour l’atteindre, l’auteur déploie une
belle connaissance de son corpus européen, en langue originale le plus souvent
– et un certain goût à faire connaître des textes, parfois un peu vite ou hors de
propos : on apprend page 190 que Juan Benet inaugure une forme de récit
déceptif et enchevêtré, voire illisible, en langue espagnole, ce qui ne fera
pas plaisir aux amis de Juan Rulfo, mais ce dernier se préoccupant peu de
réécrire l’histoire, n’est-ce pas… Cette solide culture littéraire générale est
servie par une écriture d’une qualité particulière, souple et magistrale, ce
qui ne va d’ailleurs pas sans inconvénient. Bien des idées se trouvent ainsi
noyées dans une formule qui les étouffe au lieu de les déployer ; avec
cela, le risque est grand pour le lecteur de mettre en veille son esprit
critique pour se laisser aller au fil des belles phrases abstraites, un comble
pour un essai qui vise à rendre compte d’une expérience de la littérature comme
expérience historique collective (l’expérience vécue est un « texte
virtuel », qui devient par sa mise en mots le lieu d’une reconnaissance
qui le déploie en l’universalisant »). Tout n’est pas neuf, ni dans ce
sujet (curieusement, il n’est pas fait état du récent recueil sur l’esthétique
du témoignage qui aurait pourtant apporté à l’auteur un soubassement théorique
ferme) ni dans son traitement : les repères sont le document, l’archive,
l’épigraphe… L’écriture de l’effacement par exemple, dans son dialogue avec la
question des traces, convoque comme
de bien entendu Primo Levi, Perec ou Modiano, et s’appuie sur
« Guinzburg » (sic), nous épargnant cependant Pierce ; mais
Emmanuel Bouju a lu aussi Mario Rigoni Stern, Erri de Luca, W. G. Sebald, et
c’est à son honneur. Ce picorage permet-il d’aller au-delà d’une collection de
motifs rassemblés analogiquement, cela reste à prouver, d’autant que,
paradoxalement, ne se pose jamais la question de l’ancrage historique de chacun
des textes utilisés. On peut parler de silence, de transfiguration,
d’engagement, etc., mais sous les mots (encore eux !), les problématiques
de la transcription sont-ils les mêmes en 1945 et en 2000 ? La question
est soulevée en début de volume, évacuée lorsqu’il s’agit de colliger les exemples,
et c’est dommage. On se consolera avec les débuts de chapitre, généralement
bien menés, comme celui
consacré à l’éthique de la transcription, la construction d’une fiction mimant
une scène historique ne libérant pas l’auteur de la possibilité d’une imputabilité
de cette écriture, ce qui en termes éthiques s’appelle la responsabilité. Le
lecteur nous trouvera hermétique : nous nous en défendrons en citant
l’auteur : « Le détournement et la remotivation fictionnels du
référent historique ne sont donc pas séparables d’un défi à la fois esthétique
et éthique, dans la solidarité affirmée entre la représentation de l’histoire
et la figuration fictionnelle de l’écrivain face à son lecteur, dans
l’histoire, intime et publique, individuelle et collective, de l’échange littéraire ».
On ne saurait mieux dire ! Pour une meilleure compréhension, on
conseillera donc de lire deux fois plutôt qu’une cet essai attachant malgré son
jargon, en y pêchant des idées de lectures ou des pistes de réflexion
pertinentes sur un sujet qui ne l’est pas moins.
Sainte-Beuve. Charles-Augustin
Sainte-Beuve, Mes Poisons (La Table
ronde, 2006, 160 p., 7 €). Prix très
modique pour une réédition bienvenue de ce texte secret de l’auteur des Lundis, véritable « arsenal
des vengeances », où il exhale à loisir sa « mauvaise humeur ».
Mais cette mauvaise humeur n’a rien de déplaisant, bien au contraire. On ne saurait
même dire qu’elle est toujours outrée. L’auteur y regarde tour à tour ses
contemporains et lui-même, sans complaisance ni illusions excessives. On voit
ainsi défiler Hugo, plein d’enflure ; Balzac, trop vulgaire ; George
Sand, « une Christine de Suède à l’estaminet » ; Lamartine,
gâtant ses dons admirables ; Mérimée, pas assez naturel ; Mme
Ancelot, « vieux sirop jaune oublié depuis longtemps dans sa fiole »,
et aussi des fantômes tout gonflés de vent : Cousin, Villemain, Guizot…
Sainte-Beuve, qui n’oubliait pas le style sec et alerte du xviiie siècle, a bien vu que
le grand défaut des Romantiques était la déclamation : comment relire
aujourd’hui certaines de leurs pages sans éclater de rire ? C’est donc
très logiquement qu’il avoue préférer la prose de Musset à celle de Hugo. Mais
son livre ne se limite pas à de la critique littéraire, et l’on y trouve des
réflexions assez personnelles, d’ailleurs souvent assez désabusées. N’écrivant
que pour lui-même, il se sentait bien plus libre que dans ses articles, parfois
un peu entortillés. Il est cependant dommage qu’il n’ait pas confié à son
cahier ce qu’il pensait vraiment de Baudelaire, par exemple. À certains égards,
ils étaient peut-être moins éloignés l’un de l’autre qu’on ne le croit
généralement. Témoin cette phrase de Mes
poisons, qui pourrait être extraite de Mon
cœur mis à nu ou de Fusées :
« La plupart des hommes célèbres meurent dans un véritable état de
prostitution. »
Sand.
George Sand, Contes d’une grand-mère,
présentation de Béatrice Didier (GF Flammarion, 2004, 508 p., s.p.m.). Ces
contes datent de la fin de la vie de George Sand, et furent publiés en deux
séries, en 1873 et en 1876, année de sa mort. Tous été donnés d’abord au Temps ou à la Revue des Deux Mondes, qui n’étaient pas des publications
spécialement destinées à la jeunesse ! Le titre n’a rien de fictif,
puisque l’auteur a effectivement raconté ses contes à ses deux petites-filles,
Aurore et Gabrielle, quitte à les faire pleurer (la mort de l’éléphant dans Le Chien et la fleur sacrée brise le
cœur de Gabrielle, dite « Titite »). Reprenant l’imagerie
traditionnelle du conte merveilleux (plutôt que du fantastique), George Sand
reste fidèle à ses préoccupations habituelles, développant le thèmes du roman
d’apprentissage et une vision optimiste de l’humanité. Béatrice Didier donne de
ces textes un peu oubliés une édition très complète : solide présentation,
annotation abondante et annexes – trois ébauches de récits et, surtout le
témoignage d’Aurore Lauth-Sand, l’une des deux destinataires des contes.
Sartre. Collectif, Jean-Paul
Sartre (Inculte, 2006, 220 p., 12 €). On n’a pas oublié la revue L’Arc, qui ne comptait que des numéros spéciaux, chacun visant
quelque artiste ou auteur célèbre en vie ou, plus rarement, décédé. Cette
petite collection reprend – merci au CNL – en un format poche qui ne décevra
que les nostalgiques, les textes des numéros les plus mémorables. Sartre se vit
en 1967 honoré du numéro 30, que revoici. Le philosophe alors au creux de la
vague structuraliste, le polémiste au top des
actualités anti-gauliennes, il fallait marquer le coup de la sympathie à
Sartre, rameuter, sous la houlette de Bernard Pingaud, le carré des
fidèles : Le Clézio, Raymond Bellour, Michel-Antoine Burnier, Robert
Castel, Pierre Trotignon, Christine Glucksmann, Raymond Jean, Jean-Jacques
Brochier, Annie Leclerc, Gilles Sandier. L’auteur de L’Extase matérielle affiche son total respect pour celui de La Nausée.
Raymond Jean rappelle une belle définition sartrienne de la poésie :
« La poésie, c’est qui perd gagne ; et le poète authentique
choisit de perdre jusqu’à mourir pour gagner. » Gilles Sandier, qui invite
Sartre à se remettre au théâtre, ne sera pas entendu. Deux textes de
Sartre : un fragment du Tintoret alors inédit (celui qui débute par un parallèle avec Carpaccio), et, à la fin,
une pseudo-réponse à ses amis – en fait, il recadre, en termes très généraux,
sa position soumise au feu de la critique de Foucault et d’autres. Inculte, que
non ! Un peu inactuel de ton, oui, mais c’est un éloge.
Seghers. Colette
Seghers, Pierre Seghers, un homme couvert
de nom (Seghers, 2006, 321 p.,
21 €).
L’éditeur des Poètes d’aujourd’hui est né en 1906. Ce centenaire est l’occasion de la réédition de ce volume paru
chez Robert Laffont en 1981 (c’est-à-dire de son vivant). L’épouse du poète a
su trouver le ton juste : pudeur et discrétion – ce n’est pas une
biographie très détaillée quant aux faits –, mais aussi abondance d’anecdotes
et de souvenirs sur les auteurs et amis, à commencer par « les
Aragon », très proches de Pierre et Colette Seghers. Parmi les passages
les plus drôles, la façon dont Seghers se venge de Roger Caillois, auteur des Impostures de la poésie, en lui
proposant que… lui soit consacré un volume de la collection ! Plus
sinistre, le pilonnage forcé du volume consacré à Milosz en 1947. Bien des
pages sont évidemment aussi consacrées à l’œuvre poétique de Pierre Seghers.
Une très brève postface évoque les dernières années de Seghers, mort en 1987.
En somme, un modèle du genre.
Sud-Américains. Le Paris latino-américain. Anthologie des écrivains
latino-américains à Paris au xxe et xxie siècles,
édition bilingue, coordination et présentation de Milagros Palma (Indigo et Côté-Femmes, 2006, 297 p.,
21 €). Excellente initiative que cette
anthologie, longuement mûrie par Milagros Palma, elle-même poète venue du
Nicaragua et animatrice des éditions Indigo. Les extraits choisis sont
hélas ! bien brefs, mais ils permettent de parcourir rapidement l’extraordinaire
palette de talents venus visiter Paris, en réalité ou par la pensée, depuis
l’Amérique latine, tout au long du xxe siècle. Beaucoup de ces visiteurs ne sont jamais repartis et sont passés de
l’espagnol au français, tout naturellement. De l’Argentine au Pérou, de
l’Uruguay au Nicaragua, la fécondité littéraire latino-américaine est
époustouflante, et l’écho que donne le continent latin à la littérature
française en amplifie formidablement l’inspiration en la transformant. On
pourrait presque dire que, pour cette littérature, ce qui s’écrit en espagnol
ou en français sous des plumes latino-américaines nous offre l’équivalent de ce
que possèdent les Anglo-Saxons avec les littératures qui ne s’écrivent qu’en
anglais de par le monde. Ouvrage à mettre, par conséquent, au programme de tous
les cours d’initiation à la littérature française. Les notices
bio-bibliographiques s’accompagnent de photographies qui donnent à voir des
visages souvent frappants, en particulier ceux des femmes très nombreuses qui
peuplent ces pages. Il faut souhaiter à Milagros Palma de pouvoir un jour
réaliser son rêve de publier une anthologie dix fois plus volumineuse.
Symbolisme. Françoise
Lucbert, Entre le voir et le dire. La
critique d’art des écrivains dans la presse symboliste en France de 1882 à 1906 (Presses universitaires de Rennes, 2005, 305 p.,
20 €). Une pareille somme d’information
pour un si petit prix, c’est donné ! Avec en prime un cahier
d’illustrations en couleurs, une très importante bibliographie et un index,
voilà une lecture indispensable pour tous les amateurs sérieux de culture symboliste :
ils y trouveront une étude approfondie, très concentrée, des enjeux de la
critique d’art pratiquée par les écrivains de la fin du siècle examinée à
partir d’un large échantillonnage de ces « petites revues » (une
bonne cinquantaine) si caractéristiques de l’époque, chère à Gourmont.
L’enquête permet par exemple d’examiner de façon extrêmement fouillée la
carrière et la démarche d’« écrivains d’art » qui ne sont pas
toujours aussi bien connus dans ce rôle que Fénéon : Camille Mauclair, Gustave
Geffroy, Albert Aurier, Alphonse Germain, entre autres, reçoivent ici toute
l’attention qu’ils méritent. Plus généralement, les amateurs d’histoire
littéraire seront intéressés par la première partie de l’ouvrage, qui fait le
tour des « supports » et des auteurs (en distinguant les
« écrivains d’art », les artistes et les connaisseurs), avec tableaux
statistiques et organigrammes éditoriaux à l’appui. Les théoriciens et les
littéraires purs apprécieront quant à eux les parties consacrées à la
« conception de l’art », à celle de la critique d’art et à
« l’écriture de la peinture ». L’extrême importance de cette critique
aussi bien pour le développement de la littérature symboliste que pour celui de
la peinture elle-même en ressort avec clarté, grâce à une démarche systématique
et parfaitement documentée. Les avantages du genre de la thèse (ce qu’était ce
travail à l’origine) sont ici en évidence – comme aussi quelques-uns de ses
défauts (style parfois laborieux, jargon sociologisant), mais sur lesquels on
passera volontiers. Un livre qui devra occuper une place de choix dans toutes
les bibliothèques « symbolistes ».
Symbolisme et Naturalisme. Sergio Cigada, Marisa Verna, Simbolismo e naturalismo : un confronto (Vita et Pensiero,
2006, 600 p., 40 €). Ce gros volume rassemble les actes
d’un colloque tenu à l’Université catholique de Milan en mars 2000. L’attente a
été longue mais pas inutile : le menu est copieux et d’un très grand
sérieux, ce qui s’explique : Sergio Cigada, dont les travaux vont du
Moyen-Âge à Max Jacob, a édité en Italie les Déliquescences d’Adoré Floupette, tandis que Marisa Verna a étudié
l’œuvre théâtrale de Péladan. À noter que tous les participants étaient italiens,
à l’exception de Guy Ducrey, dont la communication est ici en français.
L’ensemble est articulé en cinq parties. La première est en fait presque
entièrement constituée par un essai de Sergio Cigada sur les relations entre la
« culture symboliste » et la « culture naturaliste »,
traitées en une centaine de pages qui font le tour de la question, avec des
remarques tout à fait intéressantes, entre autres sur l’imitation et le
plagiat, en liant perspectives théoriques et citations pertinentes. La seconde
partie du volume examine la question de la littérature et de la psychanalyse
dans la seconde moitié du xixe siècle, ce qui ne manque pas d’intriguer quand on se rappelle que L’Interprétation des rêves est daté de
1900. L’idée est en fait ici d’examiner une archéologie à la fois littéraire et
psychiatrique constitutive d’un aspect important de la culture fin de siècle.
Où l’on retrouve Charcot confronté à Claretie et Bonnetain et la folie étudiée
chez Rodenbach, par exemple. La troisième partie, à la thématique un peu moins
nette, propose plutôt des études d’auteur : Mario Richter sur Baudelaire,
Anna Fratta sur Lemonnier, Simonetta sur Mauclair (on ne parle de lui que bien
rarement), etc. À noter : une bonne synthèse sur la « citation
visuelle » dans le roman fin de siècle (Carminella Sipala). La quatrième
partie s’occupe de théâtre, avec entre autres, un essai de Marisa Verna sur La Révolte de Villiers de l’Isle-Adam.
C’est dans la cinquième partie que Guy Ducrey examine en comparatiste les
perspectives de Lemonnier, Hermann Bahr et Arthur Symons, des étrangers qui
tentaient de s’y retrouver dans la multiplicité et le flou des écoles
littéraires de l’époque, et qui n’y parvenaient pas plus mal que les
spécialistes d’aujourd’hui. En conclusion, Sergio Martinotti revient de son
côté sur les rapports du Symbolisme et de la musique française. Les discussions
sont résumées en quelques pages en fin de volume. L’objectif du colloque était
très ambitieux et conceptuellement exigeant : analyser la dialectique
entre la culture historico-positiviste et la culture spiritualiste, en
particulier à travers la relation fondatrice de la modernité épistémologique
entre littérature et sciences psychologiques. Comme toujours dans les
colloques, l’ambition initiale est ici parfois perdue de vue, mais non sans
apporter toutefois bien des idées et des remarques stimulantes, même
lorsqu’elles se situent hors du cadre directeur.
Tardieu. Robert Prot, Jean Tardieu et la nouvelle radio (L’Harmattan,
2006, 296 p., 27 €). De ce poète émule de Max Jacob, cousin de Prévert et de Queneau, Jean-Yves
Debreuille a, voici trois ans, réuni le gros de
l’œuvre en un épais Quarto. L’œuvre écrite éclipse, naturellement, scripta manent, le travail novateur de
Jean Tardieu à la radio. Ces deux versants de son activité sont pourtant
intimement liés : toute la recherche de Tardieu poète a visé à séparer le
son et le sens « pour faire adhérer davantage le langage à la sensibilité
auditive, ainsi que la musique », entreprise aussi ardue que la fission de
l'atome, confiait-il à Laurent
Flieder le 7 juillet 1983. Œuvrant dès 1946 à la RTF, mère de l’ORTF et aïeule de
Radio-France, Tardieu y créa le fameux Club d'Essai qu’il devait accompagner
près de trente ans. Là naquit France-Musique, s’aviva France-Culture (où
s’entendait encore récemment son émission ACR – Atelier de Création
radiophonique – et où la place de l’ami Bertrand Jérôme est encore toute
chaude). Bien qu’à présent contaminée des tics du trottoir (« et Zinédine
boum boum », est-ce bien raisonnable ?), l’émission qu’en 1956
Tardieu avait baptisée Le Masque et la
plume reste la plus juvénile de nos vieilles folles. Compagnon de Tardieu, Robert
Prot, auteur en 1998 d’un Dictionnaire de
la radio qui fait référence, était sans doute parmi les mieux qualifiés
pour organiser la présente monographie, riche en éléments documentaires (on y
apprend, par exemple, l’existence d’une émission jamais diffusée avec Gaston Bachelard, familier du Centre d'Études de
Radio-Télévision, aujourd'hui Institut national de l'audiovisuel) et en
témoignages vécus. Avouons pourtant un vif regret : à cette récollection
un peu terne, nouée à ses sources caudines (travaux du Comité d’histoire de la
Radiodiffusion, mémoire de maîtrise d’Éliane Clancier, colloques, etc.), et en
dépit de la cohorte des voix qui s’y succèdent (vingt-deux pages d’index au
finale), nous aurions préféré un ouvrage plus personnel, un récit où parussent
l’humeur et les accents propres de celui qui a vécu les choses et en première
ligne, bref un film à la russe ! Marmont n’est pas Jean Tulard, que
diable ! Où, Eisenstein ? Où, la plume de Pierre Dumayet ?
Perdue ? Dure à manier ? On essaie, quoi ! Ce fut la loi du
Club, non ? Enfin, ne reprochons pas au rhino (c’est rosse !) de
jouer mal à la balle. Tel quel, ses références suffiraient à rendre le livre
incontournable pour les amis des ondes.
Uzanne. Octave Uzanne, Nos amis les livres. Causerie sur la littérature curieuse et la
librairie (L’Échelle de Jacob, 2006, 320 p., 27 €).
Il s’agit d’un « reprint » de l’édition originale, parue en 1886 chez
Quantin. C’est une bonne occasion de remettre un peu à l’honneur Octave Uzanne,
mais pourquoi ne pas avoir donné en appendice une bibliographie de ses
ouvrages ? C’eût été utile. Uzanne fréquenta beaucoup de gens, vit
beaucoup de choses et publia beaucoup. Il anima aussi la revue Le Livre, puis L’Art et l’Idée, dont la première n’eut sans doute jamais d’égale
pour l’information bibliographique et bibliophilique. Ce sont justement ses
chroniques mensuelles, publiées dans Le
Livre de février 1884 à février 1886, qu’il a réunies dans ce volume, ce
que la rapide préface de Christian Galantaris omet de préciser. Alertes et très
informées, ces chroniques traitent de multiples sujets : les revenus des
écrivains, l’histoire de la maison Dentu, les publications d’Isidore Liseux,
les inédits de Baudelaire, la mort de Paul Lacroix (souvent un farceur de
l’érudition, et dont Uzanne fut un peu dupe), des silhouettes de bibliophiles
comme Eugène Paillet, etc. On y voit cependant l’auteur accorder une révérence,
qui semble aujourd’hui excessive, à toutes ces accablantes éditions de luxe
illustrées, qui se publiaient alors à grands frais. Il s’en faisait une
véritable débauche, et des graveurs souvent médiocres s’y essayaient
poussivement à imiter les grands livres illustrés du xviiie siècle, qui représentaient pour Uzanne et
ses contemporains le summum de l’art et du goût. Plus de vrai goût montrera
sans doute Valéry, en prenant comme modèle, pour ses Charmes, l’édition de L’Imitation
de Jésus-Christ de Corneille parue à Rouen en 1658. En revanche, Uzanne
sait rendre justice aux grands éditeurs que furent Poulet-Malassis et Liseux,
également solitaires et audacieux, et on le voit aussi défendre Baudelaire
contre les injures dont l’avait accablé Vallès à sa mort. Une étude
bio-bibliographique sur Uzanne, répétons-le, ne manquerait pas d’intérêt. Il
existe une thèse de doctorat sur lui, mais elle n’a pas été publiée. Il y
aurait beaucoup à dire sur les curiosités de cet homme hors série auquel Barbey
d’Aurevilly dédicaça un de ses ouvrages en ces termes : « à mon ami
Octave Uzanne, qui, en amour, n’a peur de rien ! » En attendant,
cette réédition bienvenue fera entendre un peu de sa conversation, qui n’est
jamais ennuyeuse.
Vaillant.
Hervé Cultru, Vaillant 1942-1969. La
véritable histoire d’un journal mythique (Vaillant Collector, 2006, 285 p.,
30 €).
Captivant : l’iconographie de ce gros album de famille à plus de 50 %
destiné aux mal-lisants, estimation maison – Yves le Loup, Placid et Muzo
Corinne et Jeannot, Nasdine Hodja, tous tombés dans le trou noir de nos
enfances et ressuscités ici, merci. Vaillants en revanche sont les
lecteurs qui passeront outre la prose indigeste et complaisante qui
accompagne
ces friandises. On en est réduit à sauter d’encadré en encadré (nombreuses
fiches biographiques du personnel de Vaillant,
jusqu’aux petits vendeurs) pour éviter les rafales d’anecdotes et les escadrons
de points d’exclamation. L’auteur a de l’enthousiasme à revendre, c’est
louable, mais bien encombrant quand on ambitionne un rôle d’historien. En
possession de nombre de documents et témoignages directs, il a cherché à
restituer la vie du journal et s’en sort moins mal cependant que lorsqu’il
s’agit de rappeler la substance des différentes histoires illustrées. La
paraphrase n’a jamais été un outil très efficace, elle atteint des sommets
d’ennui lorsqu’il s’agit de commenter des histoires illustrées dont le
principal attrait n’était précisément pas le fond conceptuel. Reste que les 413
illustrations, le nombre d’informations recueillies, des annexes pertinentes
(publications sœurs, chronologie, produits dérivés) valent le détour : à
feuilleter et à offrir, bien sûr.
Vaneigem. Raoul Vaneigem, Journal imaginaire (Le Cherche-Midi,
2006, 204 p., 15 €). Recueil poussif de
« pensées » aux thèmes grandioses, dans le plus accablant sous-style
de ces faiseurs de maximes qui n’ont jamais pu digérer ni La Rochefoucauld, ni
Chamfort, ni Zarathoustra, ni même Michel Balfort, s’ils le connaissent. De
virtuosité, aucune, à défaut d’intelligence. C’est assez triste à dire.
Verlaine.
Paul Verlaine, Sagesse, édition
établie et annotée par Olivier Bivort (Le Livre de Poche, 2006, 348 p., 5,50 €). Ce troisième volume verlainien édité par Olivier Bivort
possède les qualités des deux précédents : même plan et même érudition.
Les notes sur l’établissement du texte sont suivies par les poèmes abondamment
expliqués, dont les commentaires philologiques ne sont pas les moindres, suivis
d’un appendice, de variantes et d’un dossier traitant de la réception de
l’œuvre, une chronologie et une bibliographie. Les prédécesseurs les plus
importants d’Olivier Bivort sont Vernon P. Underwood (1944), Louis Morice (1948), Pierre-Henri
Simon et Alain Faudemay (1982). La présente édition a bénéficié de trois
grandes ventes de 2004 : celle du 11 février, qui a vu resurgir le
manuscrit de Sagesse de l’ancienne
collection Champion ; celle du 25 mai 2004, qui révéla quantité
d’autographes envoyés avec trois lettres dont l’existence n’était même pas
soupçonnée, adressées à la belle-mère du poète ; celle du 15 décembre,
avec le manuscrit de Cellulairement,
disparu depuis 1936 et passé en vente chez Sotheby, à Paris. Cette édition
était difficile à réaliser, et Verlaine lui-même n’avait pas eu la tâche
facile, car la gestation avait été longue. Au départ, Cellulairement, jamais publié par le poète, disait tout sur son
emprisonnement et sur sa conversion, avec l’admirable séquence de sonnets
« Jésus m’a dit […] », récupérée dans Sagesse. Évidemment, le contenu religieux, voire théologique, est
important. L’Abrégé du catéchisme de
persévérance de l’abbé Gaume avait été lu très attentivement par Verlaine
après sa conversion à Mons. Louis Morice, homme d’église, ne redoutait pas une
telle lecture. Olivier Bivort a compulsé suffisamment le volume pour donner au
lecteur la petite dose nécessaire pour l’éclairer. De même, les citations
bibliques sont appropriées. Si le lecteur profane d’aujourd’hui a du mal à
saisir le vrai sens de « Dieu des humbles » : les deux versets
de la note 9 de la page 86 le mettent sur le bon chemin. La mise en garde de
bien comprendre « démon du midi » est instructive, de même que celle
de « cirque ». Les notes font ressortir les grands thèmes :
l’espérance, l’humilité, la bonté, le silence, la contrition de la Chair, et
aussi deux péchés capitaux, l’Orgueil et la Colère. Olivier Bivort n’a négligé
ni le contexte politique ni le contexte social, en utilisant Le Voyage en France d’un Français et sa
connaissance de la période. La qualité de son édition est attestée par le petit
nombre de rectifications nécessaires : page 11, le banquet en l’honneur de
Gambetta eut lieu le 20 avril 1870 ; page 140, note 1 : « Cf. III,
XX » n’est pas possible, seules les deuxième et troisième éditions avaient
vingt poèmes dans la troisième partie. Il faut lire « III,
XIX » !
Verne (1).
Jean-Pierre Picot, Le Testament de Gabès.
L’Invasion de la mer (1905), ultime roman de Jules Verne (Presses
universitaires de Bordeaux et Sud-Éditions, 2005, 131 p., 15 €).
C’est la version augmentée de la préface à une réédition de 2003 de ce roman
mal connu. L’auteur invite à aller au-delà de l’apparence d’un
« malheureux point final aux Voyages
extraordinaires, marqué par l’épuisement physique et par la perte
d’inspiration ». Il s’emploie à démentir ces impressions et à prouver que
ce roman « tunisien » n’est ni pro-colonialiste ni pro-capitaliste.
Cahier d’illustrations et anthologie critique.
Verne (2).
Lionel Dupuy, En relisant Jules Verne. Un
autre regard sur les « Voyages extraor-
dinaires » ; Jules Verne,
l’homme et la terre. La mystérieuse géographie des « Voyages extraordinaires » (La
Clef d’argent, 2006, 171 p. et 12 € chacun).
Voilà deux ouvrages sans prétention qui valent bien à eux seuls une bonne
partie de la bibliothèque déversée sur les amateurs de Verne à l’occasion du
Centenaire. Sans prétention, mais enthousiastes et attentifs à des aspects de
l’œuvre vernienne abordés de manière assez originale, ils nous font reparcourir
les grands moments de l’œuvre en les rendant plus passionnants encore.
Géographe et spécialiste de l’écologie, Lionel Dupuy ne fait pas d’effets de
style mais lit les textes scrupuleusement à la lumière de la
« transdisciplinarité », autrement dit du contexte intellectuel,
technique et scientifique dont la marque est si forte – mais ce contexte est
souvent mal connu et mal compris par les exégètes. Le grand parrain de cette
démarche est Élisée Reclus, fort à la mode ces temps-ci et à juste titre. A la
lecture de ces deux ouvrages (un troisième est annoncé), on se dit que Lionel
Dupuy doit être un excellent prof, qui prépare parfaitement ses cours et sait
les livrer dans une forme à la fois très simple et bien documentée – de quoi
marquer durablement l’imaginaire de ses auditeurs. Quoi de plus approprié pour
rendre à Jules Verne tout son impact ?