EN SOCIÉTÉ
Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit, XVII, 2006 (4 place de la
République, 46500 Gramat ; 66 p., s.p.m.). Signé Bernard Côme, l’article
de tête de ce numéro dédié aux « environs de Pierre Benoit » narre
une découverte qui a « perturbé ses vacances », avoue le signataire
au directeur de ces Cahiers, Bernard
Vialatte, qui, l’été 2005, l’a mis sur ce rail. Il s’agit d’un roman de Johan
Daisne, Baratzeartea, une aventure basque
ou le roman d’un écrivain, plus exactement Baratzeartea, een Baskisch avontuur – of the roman van een schrijver. Non traduit en français, ce volume
n’existe encore qu’en version originale, d’où le souci de Bernard Côme, partagé
entre son intérêt pour la chose et sa connaissance encore imparfaite du
néerlandais, langue exigeante. Baratzeartea
relate un voyage en automobile d’un fan hollandais de Pierre Benoit, venu sans
s’annoncer voir le romancier chez lui, à La Pelouse, un an avant son décès. Ce
visiteur est l’auteur d’un essai sur son idole dont il veut lui offrir
l’édition originale. Cet essai existe et même il est, lui, traduit du
néerlandais : c’est Pierre Benoit ou
l’éloge du roman romanesque, de Daisne
himself, pardon hij zelf. Le
voyage aussi est réel, il date de fin juin 1961. Diffèrent seulement le sexe du
compagnon de Daisne et plusieurs détails aussi futiles. Pourquoi avoir fait, de
ce souvenir tout récent, non un récit simple à la Hérault de Séchelles sorti de
chez Buffon, mais une relation romancée ? Parce que, suggérerons-nous,
quelque homogénéité de style s’impose entre la prose et son objet : s’il
est normal de narrer au naturel une visite à un naturaliste, il n’est pas moins
impératif de romancer une visite à un romancier. Qui visite Saddam, qu’il
n’oublie pas son fouet, conseillait Nietzsche. Deux autres fictions de Johan
Daisne ont inspiré depuis au cinéaste André Delvaux deux de ses films les plus
marquants, L’Homme au crâne rasé (1966)
et Un soir un train (1968). Du
Français au Belge moyennant le Hollandais transite un certain mode
d’estompement du réel au profit d’un romanesque particulier, assez étrange, à
l’antipode du roman historique qui joue inversement du réel et de l’imaginaire.
Il est alors curieux de découvrir en un Benoit qui ne signait ni Seize ni
Poelvoorde un papy du cinéma belge. Le reste du numéro n’est pas sans soulever
de graves questions, ainsi une colle : quel fidèle rédacteur de la Revue des Deux Mondes signait
Fidus ? (Signé Fidus, reparaît ici un article sur Pierre Benoit en date du
15 novembre 1932) – Maurice Thuilière se demande si les « Cahiers du capitaine Coignet »
(1776-1860, un modèle du Flambeau de L’Aiglon)
n’auraient pas fait l’objet d’un compte rendu de la main de Pierre Benoit
(1886-1962) dans un hebdo daté du 19 novembre 1911, le n° 997 d’une série
intitulée Les Contemporains : ce
serait alors là son premier texte imprimé. Le suggère la signature Pierre
Benoît (sic) ; permet d’en douter l’accent circonflexe dont Benoit, notre
bon Pierre, ne s’embarrassait guère. Mais comme un chat saute et s’en remet, un
chapeau s’ôte et se remet. D’un chapeau l’autre, comment vivre quiet dans un
univers truffé de tant d’énigmes, et si belles ?
Claudel. Bulletin de la Société Paul
Claudel, n° 178, 2e trimestre,
juin 2005, Hommage à Paul Claudel
1868-1955 ; n° 182, 2° trimestre, juin 2006 (13, rue du
Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 88 p., 7 €). Le numéro 178 s’inscrit dans la série des commémorations
du poète à l’occasion du cinquantenaire de sa mort. On y lira, outre deux hommages
par des poètes contemporains, Pierre Oster et Philippe Delaveau, une analyse du
poème « La Pluie » dans Connaissance
de l’Est par Jean-Pierre Richard, une étude des portraits peints et
sculptés de Claudel (huit sont reproduits en couleurs) par Anne Rivière. Didier
Alexandre présente une note de Jacques Rivière sur le Théâtre (Première série),
parue dans la Nouvelle Revue française en
octobre 1911 : il n’est pas vrai que les contemporains soient toujours
aveugles à l’irruption du génie. On n’insistera pas sur les obstacles que
l’œuvre de Claudel oppose à la traduction, par la richesse de sa langue,
l’audace de ses images, un verset si étroitement lié aux rythmes du français
qu’il semble impossible de le transposer dans un autre idiome. Elle a pourtant
fait l’objet de nombreuses traductions en diverses langues. Le numéro 182 du Bulletin propose un aperçu suggestif de
ces traductions ou transpositions en japonais, en grec, en norvégien et en
russe. Il donne à rêver d’un panorama qui, sauf erreur, fait défaut. Comme nul
individu ne saurait maîtriser tant de langues diverses, il y aurait là le thème
d’un colloque international.
Goncourt. Cahiers
Edmond et Jules de Goncourt, n° 12, 2005, Les Goncourt historiens (86 avenue Émile-Zola, 75015 Paris ;
222 p., 25 €). Quand bien même les intéressés se voulaient
historiens (venus au roman par le goût des realia),
et quel que soit l’intérêt, réel, de leurs œuvres à matière historique, il y a
quelque audace à qualifier d’historiens les deux collectionneurs d’Auteuil. Documentés,
attentifs aux détails de la vie quotidienne, sensibles aux traces de la vie
matérielle (d’une classe sociale restreinte au moins), les Goncourt n’ont pas
cependant de visée totalisante, et s’en défendent presque : on pourra
ainsi estimer excessif l’enthousiasme qui amène Pierre-Jean Dufief à les
dépeindre en précurseurs des Annales.
La formule la plus juste se trouve dans le titre du pénétrant article de J.-L.
Cabanès, « Les Goncourt amateurs d’histoire ». C’est en effet en
amateurs, en collectionneurs de choses futiles, que les Goncourt se
construisent un nid au cœur du xviiie
siècle, espace-temps préféré, comme le montre Robert Kopp dans son
avant-propos, de la Monarchie de Juillet. Il y aurait d’ailleurs sans doute
encore à dire sur la relation entre goût du passé et collection chez les
Goncourt, même après la forte thèse de Dominique Pety ; cela aurait pu se
faire dans le cadre d’un travail sur les Goncourt au Musée, mais Sabine Cotté a
préféré s’orienter vers l’évaluation de l’originalité ou la conformité des
impressions de voyage des Goncourt. Comme l’histoire à la Goncourt est d’abord
une histoire collectionneuse de types rares, on s’intéresse aussi dans cette
livraison à deux personnages clefs, la Pompadour (bel article de Catherine
Thomas) et Marie-Antoinette. Il s’agit, dans ce dernier texte de Cécile Berly,
moins des Goncourt que de l’image littéraire de la personne physique de la
Reine, ce décentrement allant de pair avec une certaine complaisance à l’égard
de la mode du « corps écrit », qu’on croyait passée. Il est
difficile, à la vérité, de résister à la tentation de gloser le Journal en le rhabillant d’un
vocabulaire savant – ce que fait très bien Jacques Ponnier au sujet du rêve
chez les Goncourt, qui lance une audacieuse psychanalyse port-mortem révélant la composante homosexuelle des frères à partir
de leurs récits de rêve. Le lecteur aura compris qu’on n’aime pas tout dans
cette livraison, mais qu’on a tout lu avec intérêt, jusqu’à la chronique des
ventes goncourtiennes et aux comptes rendus concis, ce qui vaut recommandation.
Au final, et quand bien même le volume a le défaut de ressembler à un numéro d’Histoires littéraires, on s’étonne de la
modestie de ces amis de Goncourt qui baptisent Cahiers des recueils savants d’une telle solidité.
Indiscipline. La Petite
Revue de l’indiscipline n° 150, automne 2006 (BP 124, 42190 Charlieu ;
40 p., 3,40 €). Le volume extraordinaire (quarante
pages !) de ce numéro 150 s’explique en tant qu’il s’agit d’un numéro
quadruple (selon le calcul de Guenarro Solvi, le chiffre 10 serait à ne
dépasser en aucun cas pour une revue trimestrielle : on n'est pas étonné
de voir l’indiscipline donner ici le mauvais exemple). S’agit-il pour autant de
sujets légers ? Qu’on en juge : « Verlaine, la destruction de
l’enfer… et Rimbaud » (Jean Donat) ; Rimbaud : des secrets pour
changer la vie (Maurice Hénaut). Et d’autres.
Infini.
Heidegger : le danger en l’être
(L’Infini n° 95, Été 2006, 252 p., 15
€).
« En tant que le dis-positif vient à aître, l’être même se dépose en se
dépossédant de la vérité de son aître, sans pour autant jamais que, dans cet
effroi qui le pose à l’écart de lui-même, il puisse de séparer de l’aître de
l’estre. La garance de l’aître de l’être, le monde, dans la mesure où le
dis-positif vient à aître, se perd au loin, allant s’exposer à la domination du
dis-positif qui oppose au monde un refus par abandonnement de la chose. »
Ainsi s’ex-primait Heidegger dans Le
Péril, con-férence prononcée en 1949. Son tra-ducteur, Gérard Guest
(éminence grise, très grise, des disciples de Sollers actifs dans la revue Ligne de risque), fait précéder ce
texte, noyau du très gros dossier qui occupe tout ce numéro de la revue, d’un
« avertissement » qui n’est pas inutile. Charitable envers les
lecteurs qu’un pareil texte risquerait d’affoler, il le fait suivre également
de vingt-cinq pages de « notes » encore moins inutiles, eu égard à
« la difficulté et la précision philologiques de cette conférence ».
Hadrien France-Lanord, à qui cette publication semble due, la présente en
faisant état de son inquiétude quant à sa réception et insiste sur « le
silence de ce texte », sur sa « sobriété » – dont l’objet est de
dire (rappelons que nous sommes en 1949) que ça n’allait pas bien pour
l’Humanité et que ça risquait d’aller encore plus mal, pour des raisons qui
n’ont rien de contingent. Les Heidégerriens de stricte obédience ne nous
pardonneront sans doute pas cet indigne résumé, tant pis ! Le lecteur ne
perdra pas son temps, néanmoins, s’il fait l’effort – effort on ne peut
plus exigeant en l’occurrence, on l’aura compris – de lire au moins les
diverses gloses et commentaires accompagnant cet énoncé bien peu limpide à
force de sobriété, du « péril » qui nous habite et nous
menace : Peter Trawny, Bernard Sichère, Henri Crétella (qui ne nous laisse
pas ignorer que son article fut écrit du 17 août au 12 octobre 2005 : cela
devait être dit), François Fédier (idem,
du 5 janvier au 11 février 2003 : l’Histoire le retiendra sans doute),
Pascal David, Gérard Guest (à nouveau) et Pierre Jacerme s’y sont collés. Les
mises en cause politico-idéologiques de Heidegger pendant la période nazie
n’apparaissent ici que très marginalement, on s’en doute, sauf dans l’article
de François Fédier, intitulé L’Irréprochable,
où il réaffirme avec véhémence que « jamais Heidegger n’a “donné son
assentiment au crime” ». Et Sollers ? s’étonnera-t-on. Rien de
Sollers ? Mais si, mais si, rassurez-vous ! Face au frontispice qui
présente une photographie de Heidegger en train d’allumer une bougie tandis que
figure à l’arrière-plan un verre dont on se demande s’il est à moitié plein ou
à moitié vide, s’étale un distique chinois attribué à Wang Wei. La note en bas
de page en donne la traduction par François Cheng, « d’une très sobre
limpidité », mais elle est aussitôt suivie par la traduction de Sollers
lui-même, « plus simple encore » : « Marcher jusqu’au lieu
où la source coule / S’asseoir, et attendre que se créent les nuages ».
Que demande le peuple ? Moins de nuages ? Ça coule de source.
Jeunesse. Cahiers Robinson n° 19, 2006, Les
Mille et une nuits des enfants (UFR de Lettres modernes, Université
d’Artois, 9 rue du Temple, 62030 Arras ; 244 p., abonnement :
14 €). Les Mille
et une nuits au collège et au lycée, version films d’animation, ou bande
dessinée, dans un roman canadien ou l’imaginaire d’un écrivain français… Hormis
l’introduction de Christiane Chaulet-Achour, consacrée aux avatars du
récit-cadre dans les éditions destinées aux enfants, ce recueil peine à sortir
de l’anecdotique. Non qu’il soit inintéressant de se poser la question de
l’intégration d’une œuvre comme les Mille
et une nuits à la littérature enfantine. Mais beaucoup de contributions
l’exploitent comme un terrain, cordeau en main, sans trop se poser de
questions, d’où la gratuité de certains textes. Et lorsqu’un article s’élève
au-delà du bouillon de Maîtrise (master ?), il tourne vite court : il
est ainsi regrettable qu’une comparaison bien documentée sur les variations
d’Aladin, au tournant du xixe
siècle, se résorbe dans la pauvre constat d’une pérennité des règles du récit
d’aventure. Restera au crédit des Cahiers
Robinson de n’avoir pas reconduit la posture exotisante de Galland,
puisqu’ils ouvrent leurs pages à des critiques témoignant de la survie et du
rôle des Nuits au-delà de la
Méditerranée. Remarquable section de comptes rendus de lecture enfin, et utile
bibliographie.
Lignes.
Lignes, mai 2006, Situation de l’édition et de la librairie (Lignes
et Manifestes, 2006, 208 p., 17 €). Dans la lignée du Livre blanc sur l’édition indépendante (2005),
cette revue s’interroge sur les alternatives à inventer contre la vague de
concentrations qui frappe l’édition et la librairie françaises. Le constat,
s’il n’a rien de nouveau, est accablant : « La situation se
détériore ; la production s’accroît ; le lectorat se raréfie ;
la durée de vie des livres s’écourte ; la communication s’impose »,
et c’est compter sans la désaffection des pouvoirs publics et la mainmise des
multinationales sur les réseaux de distribution et de diffusion.
Paradoxalement, les éditeurs et les libraires « indépendants » ont
trouvé là une opportunité de s’unir et de se faire mieux connaître (on se
souvient qu’ils avaient été pour beaucoup dans le blocage du rachat par
Matra-Lagardère de l’empire Vivendi). Les vingt contributions réunies dans ce
numéro émanent non d’universitaires mais de professionnels du secteur
– critiques, libraires, éditeurs, bibliothécaires –, signe d’une réappropriation
du discours critique par les premiers intéressés. Pointons l’article de
Laurence Viallet, des éditions Désordres, qui s’inquiète des pratiques
d’autocensure par lesquels éditeurs, journalistes ou diffuseurs décrètent tel
ouvrage « impubliable ». L’écrivain et éditeur Yves Pagès raconte, de
l’intérieur, le rachat du Seuil par le groupe La Martinière. Richard Figuier
traite du rapport des bibliothécaires à la socio-économie du livre. Enfin,
l’entretien avec François Maspero, où le patriarche de l’édition indépendante
(qu’il a abandonnée depuis vingt-cinq ans) porte un regard amusé et critique
sur la situation actuelle.
Matricule. Le Matricule des anges,
n° 74 (juin 2006, 40 p., 5 €). « Ouvrir au vent du
large et pas seulement sur l’air du temps », de qui cette devise ? À
vous de le trouver, au milieu de plein de bonnes choses, comme la chronique
radio d’Antoine Emaz, un papier sur les Éditions de l’attente ou un dossier
François Maspero, Jean-Luc Coudray… Évidemment, la navigation serait plus
agréable si les cartes étaient irréprochables ; à l’approche sans doute
des vacances, ça se délite en douce au Matricule,
dans le style notamment (« un aristocrate particulièrement tout ce qu’il y
a de comme il faut » ou autre « son pays duquel il fut
expulsé »). On ne sait plus si on parle de Gerda ou de Gerta Steiner, et
on glisse sous la rubrique « Paroles » une série de
questions-réponses manifestement écrites et pas même réécrites. Le dessinateur
pour enfants qui réconcilie la bourgeoisie intello avec les livres d’images,
Claude Ponti, y étale un humour laborieux : cette désillusion à elle seule
– surtout si on n’aime ni Maspero ni Bergougnoux – justifierait de glisser ce Matricule en petite forme dans son
cartable.
Medium. Medium
n° 7 (Éditions Babylone, 2006, 190 p., abonnement annuel : 40 €). Médium est la revue de la médiologie.
Elle est dirigée par Régis Debray et s’occupe des interactions entre technique
et culture. Autant dire que le domaine est vaste. Les numéros n’étant pas
thématiques, comme c’était le cas des précédents Cahiers de médiologie, le littéraire y trouvera toujours à glaner.
Ce numéro commence ainsi par la réédition d’un entretien de Jean Daniel
avec Malraux, en pleine guerre d’Algérie. La rédaction invite le lecteur à
réinterpréter cet échange, portant sur le terrorisme et l’affrontement des
civilisations, à la lumière de notre présent. Jacques Lecarme (qui a déjà
participé au numéro un de la revue) s’oppose aux attaques ayant surgi à
l’occasion du centenaire de la naissance de Sartre, à propos de l’attitude de
l’écrivain durant l’Occupation, apportant des pièces convaincantes pour appuyer
un véritable plaidoyer. Wolfram Nitsch confronte les différents traitements
littéraires du tramway, en ce qui est une étude thématique plus que poétique
(il aurait par exemple été intéressant de faire apparaître le travail de Simon
sur l’intertexte proustien). À noter aussi un passage en revue du théâtre
anglais (de ses pièces et de leurs thèmes, surtout), pour en souligner la
vitalité, à la lumière des spécificités de la politique culturelle britannique
(Nicole Boireau). Les autres articles, hétéroclites et inégaux, s’intéressent à
la quantification du sacré comme à la modernité japonaise, au gaullisme de
gauche comme à la dimension rituelle de l’art contemporain (et de la performance)
et à la réception actuelle de Mozart (article de Régis Debray). Quelques rubriques
spécifiques, enfin. « Bonjour l’ancêtre » s’intéresse à un médiologue
par anticipation (ici Gabriel Naudé, par Robert Damien). « Salut
l’artiste » s’attache à l’œuvre de Philippe Hurteau (Louise Merzeau). Dans
« Un concept », Régis Debray décrypte celui d’origine. Enfin,
« Symptômes » : de brèves notices qui rappellent les meilleures Mythologies de Barthes, s’attaquent aux
4 x 4, à l’expression « Pas d’souci », à Daniel Mesguich, à l’affaire
des caricatures de Mahomet, à l’oubli qui frappe la poésie, etc.
NRf. La Nouvelle Revue française,
octobre 2005, n° 575 (Gallimard, 350 p., 15,50 €).
Préparé par le critique mexicain Christopher Dominguez Michael, le dossier
« Renouveau des lettres mexicaines » comprend huit textes d’une
nouvelle génération d’écrivains nés dans les années soixante : Jorge
Volpi, Ignacio Padilla, Cristina Rivera Garza, Pablo Soler Frost, Eduardo
Antonio Parra, José Manuel Prieto, Mario Bellatín, Ana García Bergua. Comme le
souligne l’introduction, les textes sélectionnés – parfaitement représentatifs
de leurs auteurs – ne frapperont pas le lecteur par leur identité mexicaine, à
part « La Vitrine aux rêves » d’Eduardo Antonio Parra, qui interroge
le thème en vogue de la frontière Mexique-États-Unis, et « Mrs.
Rodgers » d’Ana García Bergua, qui réactualise le thème classique du
sacrifice aztèque en proposant une chute spectaculaire à Teotihuacan. Jorge
Volpi et Ignacio Padilla, les deux premiers auteurs du dossier, sont
représentés par deux textes assez emblématiques de cette génération cosmopolite
aux sources multiples : « Ars poetica » de Volpi évoque les
récriminations d’un personnage contre son auteur, tandis que « Les
Antipodes et le siècle » d’Ignacio Padilla propose un récit fantastique
sur un géographe écossais égaré en Chine qui devient le fondateur d’une
réplique d’Edimbourg au cœur du désert de Gobi. L’influence qui se fait le plus
sentir chez ces deux auteurs est assurément celle de Jorge Luis Borges,
puisqu’aux bibliographies imaginaires et aux pseudo-résumés parodiques du
premier répond l’utilisation par le second de nombre de thèmes
borgésiens (l’errance, le désert, le double, la ville imaginaire, les
sectes, les prophètes), qui tendent à transformer la nouvelle en pastiche des
récits du célèbre Argentin. Parmi les traits communs aux différents textes
rassemblés dans ce dossier, on relève le cosmopolitisme, chers à ces écrivains
qui se considèrent avant tout comme des citoyens du monde, mais aussi la
violence du monde contemporain et des rapports amoureux, sociaux ou culturels.
C’est le cas chez Eduardo Antonio Parra, où les rapports Nord-Sud sont envisagés
sous l’angle symbolique de la frontière Mexique-États-Unis ; chez Pablo
Soler Frost, dont la nouvelle évoque de façon parodique la première guerre du
Golfe (« Le docteur Greene en plein siège de Bagdad ») ou encore chez
José Manuel Prieto, dont le récit évoque en filigrane les rapports
russo-cubains à travers l’histoire d’un couple (« Le bègue et la
Russe »). Plus inclassables et plus personnels sont sans doute les textes
de Cristina Rivera Garza (« Le jour de la mort de Juan Rulfo »), hommage
original au brillant romancier mexicain, et de Mario Bellatín (« Chiens
héros »), même si la curieuse et courte vignette de ce dernier (un homme
immobile dresseur de Bergers Belges Malinois) se veut aussi une allégorie
sinistre de l’avenir de l’Amérique latine. Mais, qu’il s’agisse du sacrifice
aztèque et du Yi Jing présents chez
Ana García Bergua, de la nouvelle sino-écossaise d’Ignacio Padilla, ou encore
du médecin échoué à Bagdad de Pablo Soler Frost, on entrevoit aussi derrière
maints récits du dossier, outre le fantôme de Borges, l’ombre tutélaire de
Salvador Elizondo, l’auteur d’un « nouveau roman » remarqué dans les
années 60 au Mexique, Farabeuf. Dans
tous les cas, on constate que la jeune génération mexicaine prend ses distances
avec les auteurs consacrés du boom, les
Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, Gabriel García Márquez (Jorge Volpi et
Ignacio Padilla ne sont pas par hasard les membres fondateurs du très
médiatique Crack, créé pour solder
les comptes avec un passé un peu intimidant) et s’inscrit au contraire dans le
sillage de quelques grands défricheurs mexicains moins diffusés en
Europe : Salvador Elizondo, Alejandro Rossi, Juan García Ponce, ou encore
le Prix Cervantès 2005, Sergio Pitol. Il est bien sûr difficile de savoir
aujourd’hui si ces jeunes auteurs parviendront à égaler ces glorieux – quoique
discrets – aînés, mais les savoir munis d’un tel viatique peut être
considéré comme un heureux présage. À noter aussi, dans ce même numéro, un
hommage au Guatémaltèque Augusto Monterroso, nouvelliste et fabuliste
d’exception, disparu en 2003.
NRf bis. La Revue littéraire, mai 2006, n° 26
(Léo Scheer, 256 p., 12 €). Déjà trois ans d’existence
pour cette revue et on en est toujours à chercher dans ses pages l’étincelle
capable d’éveiller autre chose qu’un intérêt poli qui s’approche du bâillement.
Les « Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française », vingt-sept
pages de citations sur trente-six pour celle du jour, sont toujours aussi
essentielles (« Claudel est un écrivain très important du xxe siècle »,
« Voltaire est un personnage formidable », « Diderot est un
personnage formidable » – on ne regrette pas d’avoir passé l’âge des
études), les sections de création ne révèlent qu’une audace au petit pied, la
treizième livraison de « Lecture de ce temps » de Vincent Roy brasse
du vide. Seules consolations, les notes de lecture, dans lesquelles les livres
critiqués le sont de façon soignée, et un article fouillé de Jacques Sommer sur
Simenon à l’occasion de la publication, par Jacques Lemoine, de ses romans
populaires sous pseudonymes.
Œil
bleu. L’Œil
bleu. Revue de littérature xixe et xxe, juillet 2006, n° 1 (59 rue de
la Chine, 75020 Paris ; 64 p., 10 €). En
plein dans le créneau d’Histoires
littéraires ! Mais il s’agit ici de rééditer des articles parus
autrefois, dans la grande ou la petite presse, sur des écrivains ou des
personnalités ayant compté en leur temps : Gustave Le Rouge, « Alfred
Vallette et ses amis » ; le décès de Barbey d’Aurevilly dans les
journaux de Normandie ; Hugues Rebell, « Snobs et snobinettes de
sport » ; « Femmes du d’Harcourt » ; « Le
Pavillon du Ratodrome », etc. Bon vent à cet Œil bleu, en suggérant à ses rédacteurs de brandir, dans les
livraisons suivantes, moins de « copyright pour l’ensemble du
numéro », moins de « Tous droits réservés » et de
« Reproduction interdite ». Pensent-ils vraiment que vont se
bousculer au Bordillon des revues concurrentes tentées de reproduire dans leurs
pages une lettre d’Adolphe Retté à Marius Boisson ou, comme il est annoncé pour
le prochain numéro, des « Poèmes » de Louis Le Cardonnel et une
« lettre inédite de Vincent Muselli à Jean Texcier sur
Simenon » ? Lorsque l’on réédite du Barbey ou du Rebell, qui furent
des hommes de liberté, l’estampille d’un copyright
d’esprit procédurier jure quelque peu.
Ordinateurs.
Formules. Revue des littératures à
contraintes, n° 10, 2006 (Noesis, 439 p., 25 €). Formules fête ses dix ans avec un
dossier de quatorze articles sur la « Littérature numérique et cæetera », et vingt-trois autres
contributions réparties en « domaines voisins », « hors
dossier », « créations » et « jeux ». On signalera
pour commencer la traduction de deux textes du poète et plasticien brésilien
Eduardo Kac, figure de proue du bioart,
dont les œuvres utilisent des technologies de pointe à des fins
artistiques : outre un essai sur les poèmes holographiques qu’il réalise
depuis les années 80 – et dont certains furent présentés récemment à Paris
–, les lecteurs francophones découvriront ici un manifeste pour une
« Biopoésie » mêlant génétique et travail du sens, qui risque bien de
consister un texte de référence si un tel domaine vient à se développer. Le
dossier sur les écrits d’écran montre combien les réflexions sur le genre se
sont développées ces dernières années, et il a pour premier mérite d’en donner
une synthèse et de renvoyer à une bibliographie variée, tout en proposant des
apports nouveaux. Il contient plusieurs textes de qualité, et l’on relève au
fil de l’ensemble de nombreuses expressions suggestives, forgées par les
auteurs ou empruntées à la théorie déjà existante. On lira avec profit Philippe
Bootz, qui parle de « littérature déplacée » et utilise les concepts
de « transitoire observable » (façon d’approcher la plasticité du
texte en ligne) ou de « rhétoriques de surface » ; Jan Baetens,
qui s’attache à distinguer une poésie « numérique » et une poésie
« cyber », liée aux pratiques sur Internet ; Jean-Pierre Balpe,
qui propose une mise au point terminologique éclairante sur les termes de
règles, contraintes et programmes. Autres éléments intéressants, des
témoignages sur la pratique de l’atelier d’écriture en réseau, sur les blogs, sur le spam littéraire. En revanche, quelques articles n’échappent guère à
l’exposition de lieux communs, rappelant longuement des distinctions bien
connues désormais (notamment la triade générateur
de texte / hypertexte / animation de la graphie), ou même généralisant à
tous les écrits d’écran certains de ces traits. Enfin, regret plus général, il
est parfois ardu de suivre les analyses des œuvres proposées, les critiques
peinant à en donner une description claire : des citations ou
reproductions plus nombreuses auraient pu y remédier. Mais ces réserves
n’empêchent pas de recommander la lecture de cette livraison, bonne
contribution au débat sur un genre nouveau. Dans les « domaines
voisins », signalons un long article sur un poème combinatoire latin, qui
tombera sans doute des mains les moins passionnées par cette forme, une autre
étude que les frères Schiavetta consacrent à Almiraphel, œuvre-hommage à Babel et jeu pour érudits dont une
traduction partielle est donnée en annexe, et, pour les amateurs de
simplification, un article sur le google-art
qui définit la « globalisation » comme une « extension supposée
du raisonnement économique à toutes les activités humaines » dont le
moteur de recherche serait l’antéchrist… Ailleurs enfin, on a retenu un intéressant
exposé des solutions adoptées pour traduire La
Disparition en russe, une étude stimulante sur un livre dominé par une
structure typographique complexe, House
of leaves de Mark Danielewski, et un article inattendu sur les acrostiches
dans la prose d’Auguste Comte. Le tout est riche et mérite bien de souhaiter un
bon anniversaire à Formules.
Péguy.
L’Amitié Charles Péguy, n° 113,
janvier-mars 2006, Jaurès et Péguy :
questions de fond (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 94 p.,
abonnement annuel : 34 €). Ce numéro ne nous apprend à
peu près rien. Si l’introduction de Jacques Julliard pose de bonnes questions
– « à quelles conditions la politique peut-elle, dans son ordre,
rester fidèle aux exigences que la mystique a énoncées dans le sien propre ? »,
ou encore « Comment comprendre cette reculade [devant la transformation de
la mystique en politique] de la part du plus grand poète de
l’Incarnation ? » –, les digressions pédantes, brouillonnes et
imprécises de Roger Dadoun ne nous disent rien, ou presque, sur « Jaurès
et Péguy » et encore moins sur « Heidegger, Freud ». La
modélisation, par Benoît Chantre, de leur relation selon le schéma structurel
emprunté à René Girard, tient la route, mais ne met pas en valeur la
spécificité de la relation entretenue par deux auteurs. L’article de Michel
Leymarie sur « Péguy et Jaurès sous l’œil de Thibaudet » pratique le
plan absolument impossible 1) Péguy 2) Jaurès (ou l’inverse), sans presque
jamais les rapprocher pour mieux les dissocier sous le regard du critique. Les
pages de Claire Daudin sur « La question sociale de l’art »
omettent le nom de Marx : n’est-ce pas dommage quand on parle de
Jaurès ? N’y a-t-il plus personne aujourd’hui pour lire Jaurès ? Personne
pour chercher, de manière même positiviste, sa lecture par Péguy, par-delà la
sempiternelle référence et paraphrase de l’opposition du « mystique »
et du « politique », que même Lagarde et
Michard connaissaient ? Au total, ces « questions de fond »
(que Dadoun, prophétique, quand on voit que le CNL a versé son obole, identifie
à une « question de fonds ») donnent l’impression de communications
bâclées qui étalent une familiarité ignorante avec leur auteur, typique de ce
que l’institution appelle des « spécialistes ». N’y a-t-il pourtant rien
d’un peu frais à dire sur Péguy ?
Proust (1).
Bulletin d’informations proustiennes
n° 36 (Rue d’Ulm, 2006, 168 p., 22 €). Une grande partie de
ce numéro est consacrée à la publication de textes présentés dans le cadre de
la seconde année du séminaire sur la question du style chez Proust. Vaste programme !
Annick Bouillaguet l’examine sous l’angle du pastiche (troisième tranche d’une
étude qu’elle poursuit), Aude Le Roux-Kieken prend la question par le biais de
la botanique (il fallait y penser, et le rapprochement est filé
ingénieusement), Anne Herschberg-Pierrot s’attaque à partir des principes
génétiques aux notes sur la mort de la grand-mère, pour conclure que, pour
Proust, « le style est un perspectivisme ». Au rayon des inédits,
trois lettres de Proust à Henry Bordeaux, cet immense écrivain. Toujours de la
génétique avec la suite de la recherche de Yosué Kato sur La Bible d’Amiens, pour examiner cette fois-ci comment Proust a lu
et utilisé les commentateurs de Ruskin. À cela s’ajoute une utile chronique des
ventes, y compris sur Internet : eBay
du côté de chez Swann – on aura tout vu !
Proust (2).
Marcel Proust
aujourd’hui, n° 3 (Rodopi, 2005, 230 p.,
s.p.m.). Troisième livraison de la revue annuelle bilingue de la Société
néerlandaise Marcel Proust. On trouvera dans ce volume les textes de
conférences données à la Maison Descartes d’Amsterdam. Il y est beaucoup
question de réécritures : celle de Proust par Modiano dans La Place de l’étoile est étudiée par
Annelies Schulte Nordholt. Glissant ne pastiche pas Proust, mais il y a quelque
chose de proustien dans son « temps éperdu », nous dit Anne Douaire.
Sabine van Wesemael convaincra-t-elle les lecteurs dubitatifs de Delerm que ses
Amoureux de l’Hôtel de ville est
l’œuvre jumelle de La Recherche ?
Edward J. Hughes lit dans Combray une valorisation du quotidien à la de
Certeau. Michel Brix revient après beaucoup d’autres sur la relation, créatrice
ou non, de Proust à Ruskin. Jean-François Jeandillou, à sa façon roborative
(mais non sans jargonner un peu), défend Proust contre le jugement de Reboux
selon qui les pastiches de Proust étaient ratés. Intéressant article de
Guillaume Pinson sur les « salons parisiens » du Figaro, mais l’on aimerait voir ses remarques développées plus
longuement. Richard van Leeuwen compare Proust et Potocki dans leur rapport aux
Mille et une nuits et Giuseppina
Mecchia discute de la veine nationaliste et antisémite, ainsi que de son
traitement, dans La Recherche – thème
provocateur qui oblige à réexaminer la question difficile de la chronologie de
l’œuvre. On pourra s’étonner, étant donné la très mauvaise presse de ce pays en
Occident, que l’Iran possède des lecteurs très attentifs de Proust, grâce aux
traductions de l’œuvre en persan par M.T. Ghiassi et – plus surprenant – grâce
aux traductions de divers travaux critiques qui prennent place aux côtés de
publications proustologiques purement iraniennes. Mahvash Ghavimi en donne un
panorama rapide mais suggestif. Comptes rendus variés et informations diverses.
Le prochain numéro sera consacré à « Proust et le théâtre » –
important sujet trop négligé.
Stendhal. L’Année stendhalienne n° 5, 2006, Stendhal en Allemagne (Champion, 2006, 384 p., 35 €). La
livraison annuelle des « stendhaliana » nous vient d’Allemagne.
Préparée par Christof Weiand, de l’Université de Heidelberg, elle se place
explicitement sous le signe de la redécouverte de Stendhal outre-Rhin et du
renouveau subséquent des études sur notre auteur. Faut-il croire que ce regain
de faveur tient essentiellement à la récente – et géniale – traduction (2004)
du Rouge et le Noir procurée par
Elisabeth Edl ? C’est du moins ce que nous dit l’éditeur de ce volume.
Mais il y a des valeurs sûres. Aussi, au-delà de ce qui encore et toujours
relève de l’actualité et peut d’un instant à l’autre glisser dans l’effet de
mode, on ne manque pas de rendre hommage, d’emblée, à ceux qui ont contribué à
l’expansion durable, parce que profondément enracinée, des études
stendhaliennes en Allemagne, Hans Mattauch et Manfred Naumann. Le présent
volume n’est pas unifié par une thématique ou une problématique. Chacun des
contributeurs y propose l’étude d’un point ou d’un aspect de l’œuvre de
Stendhal. D’où l’impression première de fourre-tout, qui s’empare du lecteur.
On se dit que cette bigarrure n’est rien d’autre, en fait, que le versant
ostensible d’une saine varietas. Et
l’on devine, en reprenant l’ouvrage, qu’un classement se dessine d’un texte à
l’autre : des domaines sont circonscrits, tels que
« Langue/traduction », qui fait place à Elisabeth Edl, la
très-distinguée traductrice, mais aussi à un article passionnant sur le
« langage d’action » par Mechthild Albert. Un deuxième secteur, dans
lequel on trouve des approches plus attendues, renferme des études portant sur
le rapport de Stendhal aux arts et aux théories esthétiques du xviiie. Le troisième volet
est consacré à une question centrale de la politique chez Stendhal. Ekkehart
Krippendorf, politologue ès qualités, aborde dans ce cadre de réflexion, la
problématique, assez machiavélienne, de la conservation du pouvoir. Mais on se
reportera aux autres contributions, qui ne manquent ni d’intérêt ni de
pertinence. La quatrième partie s’ouvre à la poétique du roman : l’éternel
débat du réalisme – et son esthétique du miroir – est remis sur le métier par
Udo Schöning, tandis que Peter Ihring aborde l’effet de réel dans La Duchesse de Palliano. La provende
allemande s’achève par un dernier volet consacré, on pouvait s’y attendre, à
l’autobiographie : bouquet final pour Henry
Brulard. Si l’on enregistre ici ou là des reprises manifestes ou des thèses
forcément redondantes, l’impression d’ensemble que procure cette livraison est
plutôt positive et encourageante. On y sent l’enthousiasme d’une jeune
génération de chercheurs allemands pour Stendhal et son œuvre. Le meilleur est
sans doute encore à venir.
Thériault.
Cahiers Yves Thériault, n° 1
(Montréal, Le Dernier Havre, 2004, s.p.m.). Yves Thériault eut son moment de
gloire. Agaguk fait encore figure de
classique, mais ses œuvres autres sont plus ou moins tombées dans l’oubli
depuis sa mort en 1983. Pour ce premier numéro des Cahiers qui lui sont consacrés, Renald Bérubé et Francis Langevin
ont rassemblé diverses études présentées lors d’un colloque. Souhaitons que les
prochains numéros parviennent un peu plus rapidement à Histoires littéraires.
Vigny. Association des Amis d’Alfred de Vigny, bulletin n° 35, 2006 (6
avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris ; 104 p., 25 €). Dans
une présentation extérieure sobre, cette 35e livraison rend hommage
aux travaux de Rose Matza, dont les publications parurent sous le nom de
Rosita. « L’Association avant l’Association Rosita et Rolet », tel est le titre du parcours proposé par André Jarry,
qui montre que la fondatrice de la revue Rolet
fut à l’origine d’un effort de sensibilisation à l’œuvre de Vigny dès 1947.
Il souligne que Rosita a été l’organisatrice de cérémonies de commémoration du
poète. Le présent volume, qui s’ouvre sur un bilan de l’Association, offre
d’ailleurs les discours de remise et d’acceptation du prix Vigny, qui tire ses
origines du « Concours de l’Éloge de Vigny » créé en 1948 par Rolet. Ce numéro contient une
contribution de Jean-Pierre Lassalle sur deux critiques contemporaines de
Vigny : les écrits de la comtesse Dash et de Marie-Amélie Chartroule, qui
signaient respectivement Jacques Reynaud et Marc de Montifaud. On lira un
article, traduit du russe, de Tatiana V. Sokolova, laquelle s’interroge sur les
échos et l’investissement d’une ressemblance entre La Bouteille à la mer (1854) de Vigny et Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) de Mallarmé.
[Karim Benmiloud, Cécile de
Bary, Philippe Didion, Anthony Glinoer, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Robert
Melançon, Guillaume Métayer, Jacques Noizet, Michel Pierssens, Henri Scepi,
Yves Thomas]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Béhachélisme.
Philippe Boggio, Bernard-Henry Lévy. Une
vie (La Table ronde, 2005, 555 p.,
23,50 €).
« La seule façon de faire avancer la société, c’est qu’il y ait des hommes
immensément riches. Conserver son argent est tellement difficile que ça leur
ouvre l’esprit. » Après Bill Gates, Bernard-Henri Lévy
est un exemple admirable de cette progression de l’esprit pointée par J.R. dans Dallas. Une intelligence supérieure
peut manquer d’une telle ouverture, se bercer de l’idée d’un monde où ce qui
semble une pathologie – une fortune enviable – aurait disparu (tic d’un certain
communisme). Philippe Boggio ne se trompe-t-il pas d’un facteur 5, soit dans un
sens, soit dans l’autre, quand il évalue à quelque cent soixante l’avoir de son
héros tabulé en millions d’euros ? Ou quand, non content de saluer en
lui le philosophe le plus riche depuis Sénèque, aujourd’hui l’écrivain le plus
riche de la planète, il ajoute que, la bulle BHL ne cessant de croître (il
garde un œil sur les courbes de la finance pendant que, sur un autre
ordinateur, son tapotis élabore les idées qu’il pense), il sera bientôt plus
riche que tous les autres écrivains du monde
réunis ? Foin de ce soupçon : s’il paraît clair que la figure de
l’écrivain richissime n’est pas la plus séduisante – elle prête à la jalousie
des pâtissiers –, le record est inverse : on n’a pas affaire à un auteur
couvert d’or, mais à un milliardaire qui, depuis près de quarante ans, voue ses
meilleures heures à l’écriture, effet nettement plus humain. Dès ses dix-huit
ans, quand il porta aux Temps modernes un
article aussitôt accepté pour sa qualité d’écriture, le jeune homme suscita des
réactions. C’est Germaine Sorbets, la secrétaire de la revue (seule à l’avoir
vu lorsqu’il y vint déposer sa prose) qui rapporte l’anecdote. Sans y voir
malice, elle s’extasie devant Sartre et Gorz de la maturité d’un garçon si
jeune, dix-huit ans ! Et beau comme un dieu, en plus ! Sartre
tique : « Il a dix-huit
ans ? » Et Gorz : « Il est beau comme un dieu ? » Conclusion rapide, plus d’article de
BHL aux Temps modernes. L’agacement
était couru et durerait. Trop beau, trop riche, trop brillant, trop productif,
sachant verbalement river son clou à l’adversaire, assorti d’une épouse
elle-même promue en 1985 aux USA au top-ten
des most beautiful women in the world,
comment ne serait-il pas, en prime, THE
bad man ? La bête noire idéale, la tête de Turc élue ? Ne fût-ce
que dans l’intérêt de bondir hors du cercle des saigneurs, l’on est enclin à la
sympathie envers cet homme à part. Philippe Boggio réussit à la suggérer sans
se départir du style de la neutralité. Cette vie est, bien sûr, l’histoire d’un malheur : à moins d’être un
parfait idiot – trait qui manque au personnage –, comment un homme ainsi gâté
ne serait-il pas hanté, fût-ce par simple contraste, par l’idée des malheurs du
monde ? Habité par la passion d’intervenir pour les réduire ? Porté à
se faire augure même partout où la terre tremble et le ciel inonde ?
Réfléchis, lecteur sensible : si tu gagnais au loto, ne vouerais-tu pas
désormais une part notable de ton temps à cette chimère, sauver la terre ?
« Que nenni ! Je me paierais force délices de table et fiestas,
jusqu’à tant que ma panse éclatât. » Justement, lecteur sans cible, tu m’y
fais penser : BHL n’a pas ta chance ! Physiologiquement, c’est un
allergique ; l’ail, l’oignon le tuent ; des pommes sautées les
culbutes le rebutent ; un bœuf en daube, il tombe ! Ton vin, rosé,
rouge ou blanc, le laisse froid. Pendant des lustres il arrosa sa pitance,
n’importe laquelle, devine de quoi ? De thé ! (Comme Amélie, notons !). Le bon
thé, Nietzsche ne le niera pas – plus que celles du dernier Sollers
qui le pompe, Nietzsche eût savouré ces pages de Philippe Boggio –, rime
idéalement avec la bonté. Mais ne livrons pas l’ami des Beaux-Arts à l’énigme,
ne sautons pas trop vite de la cuisine à la morale. La
table de Bernard-Henri
Lévy, où prédominent ordinateurs et chocolat
blanc, serait un sophisme gastronomique affolant. Invité par lui, n’aie pas,
lecteur, la sottise de lui retourner son invitation. Tu ne couves envers
Bernard nulle lubie homicide, n’est-ce pas ? Apprends ce secret : il
hait la cuisine française. La cuisine française lui donne des boutons. La
cuisine française, rien que de lui en parler… Telle est la source cachée, non
devinée d’Aron, d’un de ses premiers succès, essai alors jugé des plus
crispants. Jeune, Bernard avait formé l’idée satirique d’un bouquin
déconstructeur, meurtrier, Contre la
cuisine française. Derrida l’en dissuada. Ayant généralisé ce thème étroit,
il changea son projet vague en substituant l’idéologie à la gastronomie. Il n’a
pas fallu Michel Onfray pour nous apprendre que, du ventre des philosophes,
s’élèvent, comme des brindilles non adventices, les axiomes de leurs
respectives éthiques. Cela posé, BHL est d’abord un moderne. Qui voit-on de
plus connecté, branché, GSM à l’oreille dès le petit déjeuner ? Torse nu
et multilatéral dès l’aurore, ainsi l’a surpris Philippe Boggio venu importuner
cet homme méfiant, traqué, œil aux aguets. Si vous avez aimé la vie de Howard
Hugues, vous aimerez cette vie de Bernard-Henri Lévy. Ajoutons : et vous serez passionné par
l’Apocalypse ! Ce n’est pas Aristote qui se fût étonné d’un multimillionnaire
vivant souvent en reclus, passant à écrire, compulser, cogiter en tel recoin
ombreux d’un palace ou d’un palais, les heures qu’un riche moins comblé en
adrénaline et en testostérone occuperait autrement. L’intelligence, un don du
ciel ? Quelle candeur ! C’est écrire qui l’éveille, la stimule,
l’accomplit. Préférer son plaisir à tout n’a rien de mystérieux : BHL (à
l’H central), c’est l’Homme, tout uniment. Concilier sa joie et sa hantise (qu’on
peut appeler morale), voilà l’idéal commun. Le mystère (il y a un mystère BHL)
est bien plus profond. Philippe Boggio ne le dévoile, pas car il sait que son
livre risque d’être lu – aléa dont le non-massicotage préserve, en gros, le
plus souvent nos belles pages. Nous lût-on, on tiendra notre dire pour folie,
ou plaisanterie. Le rédacteur de ces lignes peut ainsi, sans frémir, énoncer
dans le désert de cette revue modeste, l’identité mystique de l’entité BHL. Bernard-Henri Lévy, c’est le
Christ. Le vrai Christ, oui, le Messie annoncé, chargé, quand il se sera bien
conçu et repensé, de recentrer l’Homme, esprit félon de qui la démence est de
se rêver légion quand il est Un. Cela paraîtra d’ici peu de lustres (en 1988, Bernard-Henri Lévy
lui-même a avancé, croyant rire, 2029 ; cf. Histoires littéraires n° 20, p. 184). Pourquoi, selon vous, tant
d’aveugles font-ils de l’i du second
prénom Henri un i grec ? « En vérité je vous le dis » – parce qu’ils n’échappent pas,
dans leur cécité obtuse, à la fascination de la croix. La repoussant, ils la
répètent, croient qu’il faut qu’HENRI rime à LÉVY. L’i grec, c’est le corps
humain appliqué sur le Tau cruciforme de Golgotha. Y = HENRI = INRI. Comme l’écrivit un ami de Max Jacob si peu
compris des railleurs que, quand parut en 1986, posthume, son « Journal
1939-1940 », aux accents pénétrés de catholicité, des exégètes de comptoir
voulurent y lire un canular : il n’y a pas que la rigolade dans la vie. Il
y a aussi l’art : qu’art rime à canular comme à dollar, c’est un défi qui n’est pas là pour qu’on l’évite. Lues à
voix haute, au ton des nocturnes de France 3 quand Philippe Labro y fait son
Frédéric Mitterrand, maintes pages de Philippe Boggio ne dépareraient pas le
cercle des vies de fatalité nimbées : Dalida, Jo Dassin, Madonna, Lady Di.
Journaliste au Monde, il en est ici à sa quatrième biographie. Deux défunts :
Vian, Coluche, et un bon vivant, Charles Pasqua, l’ont eu pour raconteur – un
pur humoriste ensemble gai et triste, un auguste grasseyant bon à restaurer les
choristes et un ministre apte à dévorer cru qui lui résiste dessinèrent un
triangle au centre duquel, via Philippe Boggio, BHL se pointe en saint
Jean-Baptiste. Parue au premier semestre 2005, une première biographie, signée
Philippe Cohen, avait déçu. Celle de Philippe Boggio, excellent livre et
dévorable, vaut moins par ses détails piquants, voire époustouflants, et ses
analyses piquantes (le côté people
ne nuit pas au reste, la politique, très présente, et la philo, mais pardonnez
au lecteur léger, ce n’est pas ce qui l’a branché) que par ce qui la hante
d’anxiété latente au devant d’une fin des temps annoncée, jamais prononcée. Au
passif, notre logiciel maniaque gronda : pas d’index, une syntaxe parfois
bizarre, des noms propres peu respectés (page 232, « Remy Brauman » a dû vexer Rony). Vétilles.