En société
Aragon. Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet 10 (Presses universitaires de Strasbourg, 2006, 269 p., 20 €). Trois parties : des entretiens avec Guy Konopnicki (auteur d’un faux Aragon en 1981) et surtout Francis Crémieux, témoin loquace et passionnant, qui évoque en 1991 de nombreux aspects de ses rapports avec Aragon et Elsa. Puis trois études sur Les Manigances d’Elsa Triolet (chaque article donne les références à une édition différente : n’aurait-on pu unifier?). Quatre études, enfin, sur Aragon; celle de Maryse Vassevière, « Le Journalisme au service de la critique du dogmatisme », nous a paru la plus intéressante et met en évidence une fois de plus l’importance du travail réalisé par Aragon aux Lettres françaises.
Beaumont. Le Trèfle blanc. Bulletin de l’Association des Amis de Germaine Beaumont, n° 2, automne 2005 (37 rue Henri-Barbusse, 92000 Nanterre ; 36 p., abonnement annuel :
20 €). Ces quelques études et témoignages laissent le lecteur sur sa faim : en particulier, l’entretien avec Marcel Jullian est bien décevant. Mais le récit des acidités de Germaine Beaumont sur Hélène Picard est amusant. Nul doute que les prochaines livraisons ne soient plus nourries et que les récentes rééditions de la romancière (dont un volume dans la collection Omnibus) ne suscitent articles et commentaires.
Céline. Le Bulletin célinien, n° 276, juin 2006 (BP 70, B-1000 Bruxelles 22 ; 24 p., abonnement : 47 €). Peu de pages, mais d'une grande richesse : consacré à Robert Denoël, ce numéro consiste, pour l'essentiel, dans un long entretien avec Henri Thyssens, responsable d'un site (www.thyssens.com) entièrement dévolu à l'éditeur de Céline, personnage complexe qu'il ne faut pas réduire à son assassinat demeuré mystérieux. Henri Thyssens fait l'historique des recherches qu'il mène depuis trente ans sur Denoël et rend justice à la biographie de Louise Staman, tout en déplorant que la traduction française en ait été mutilée. Il rappelle aussi que Céline afficha un constant « manque de reconnaissance pour tous les efforts de Denoël en sa faveur » ; il attendra sa mort pour lui montrer quelque estime ! Divers documents entourent cet entretien, qui donne envie de se précipiter sur le site dont Henri Thyssens explique le contenu et commente le développement à venir.
Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 181, mars 2006 (4 rue du Pont Louis-Philippe, 75004 Paris ; 96 p., 7 €). L’essentiel de ce numéro est consacré à la correspondance Claudel-Maritain, présentée par Michel Bressolette. Elle est étonnamment concise, puisqu’elle consiste en vingt-six lettres, dont dix-huit de Claudel – et il ne semble pas que beaucoup aient été perdues. De 1921 à 1936, leurs échanges sont essentiellement littéraires avec quelques dissensions légères (Claudel n’apprécie pas l’intérêt de Maritain pour Maurras ni son attention pour les Surréalistes) ; la guerre d’Espagne les conduit à une rupture au moment où le philosophe prend la défense des Républicains. Claudel avoue alors que « le doux Maritain [lui] galope sur le système ». Ils se réconcilient en 1945, lorsque Maritain devient ambassadeur près le Saint-Siège : il reçoit une belle lettre du poète sur « l’affreux silence du Vatican » pendant la guerre concernant le massacre des Juifs. Abondante partie critique de ce bulletin : le cinquantenaire de la mort de Claudel a suscité dans le monde entier de nombreuses publications et manifestations dont il est rendu compte.
Ferré. Les Cahiers d’études Léo Ferré, n° 9, 2006, Amour et anarchie (Éditions du Petit Véhicule, 204 p., 22 €). Ce numéro prend pour titre celui d'un célèbre album de Ferré, Amour Anarchie. Mais à qui s'adressent ces Cahiers ? On se perd en interrogations, car se succèdent de façon irrationnelle toutes sortes de textes, inédits ou extraits de livres, quatrièmes de couvertures, chansons, articles divers de Ferré, pages de Louise Michel et de Bakounine, sans que rien soit jamais un peu approfondi. Cela n'apprendra pas grand-chose aux amateurs de Ferré, ni à ceux qui se sont interrogés sur l'Anarchie. Pour notre part, nous serons tout de même reconnaissant pour un bref article consacré à l'écrivain italien Giovanni Testori, dont nous ignorions tout. Mais cet auteur – avec qui a travaillé Luchino Visconti – n'entretient avec Léo Ferré qu'un rapport très ténu. Annoncés en préparation, un Caussimon-Ferré et les actes d'un colloque tenu en 2004 à Lille et Valenciennes. Souhaitons que ce soit moins hétéroclite.
Frisson. Le Frisson esthétique, n° 1, juin-juillet-août 2006 (Éditions du Frisson esthétique, Coutances ; 98 p. ; abonnement annuel : 16 €). Mais qu’est-ce donc, se demandaient nos voisins de métro louchant sur cette revue glacée comme un prospectus, avec une Régine Desforges floue en couverture, une bannière « Normandie » qui laisse imaginer une publication portée haut par les subsides régionaux ? À l’intérieur, papier crème, polices et mise en page plus précieuse qu’élégante, moult gravures. R de réel revu par le bon goût provincial option fleurs 1900 (on en profite pour signaler que l’audacieux et légitime rejeton de la défunte revue, Le Tigre, court toujours à l’heure où nous mettons sous presse, et que les amateurs de lettres bizarres seraient bien inspirés de ne pas le laisser disparaître). Infiniment agréable à feuilleter, la revue l’est un peu moins à lire, tant la prose y est convenue. Il n’est pas interdit pourtant d’arrêter de fumer ce mois-ci et de flamber le prix du paquet pour découvrir cette espèce d’almanach tendance, mêlant, en un coq à l’âne calculé, une page sur les navets et d’autres sur Remy de Gourmont. Sixtine précisément est réédité par les Editions du frisson esthétique, dont l’objet, nous dit le site (frissonesthetique.com) est d’éditer le répertoire classique et contemporain en de beaux volumes illustrés où retrouver le plaisir du beau lire. Voilà messeigneurs, qui ne saurait vous déplaire.
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 149, janvier 2006, n° 150; avril 2006 (La Grange Berthière, 69420 Tupin-et-Semons ; 198 p., 12 €). Toujours réguliers et toujours copieux, les bulletins Gide poursuivent leurs feuilletons (les journaux intimes de Robert Levesque et de Jean Lambert, ainsi que les dossiers de presse des livres de Gide). Le n° 149 donne la fin des brouillons de La Porte étroite édités par Pierre Masson, ainsi que divers articles. Dans le n°150, on retiendra l’étude très sérieuse, par Frédéric Canovas, des pratiques masturbatoires poussées « jusqu’à l’épuisement » par Gide (le luxe de détails finit par impressionner), lui-même considérait qu’il s’agissait d’une conduite pathologique. L’auteur de Si le grain ne meurt semble avoir considéré, comme le Surmâle de Jarry, que « l’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment ».
Matricule (1). Le Matricule des anges, n° 73 (mai 2006, 52 p., 5 €). Un pan de l’horizon s’écroule quand on perd un ami, écrit Bonnefoy à propos de Claude Esteban auquel le Matricule consacre un dossier en mai. Dossier de mémoire plus que d’hommages, il fait la part belle aux témoignages des hommes, au témoignage des textes aussi. Dans un monde littéraire où les pans de l’horizon s’écroulent à mesure que ceux qui nous ont appris à lire rejoignent le silence, reste un espace neuf pour de nouvelles présences : René Rodriguez, Arno Schmidt, Alvaro Pombo, Clarice Lispector surtout, étourdissante toujours et définitivement intemporelle, du nom de la rubrique qui referme sagement ce numéro placé sous le signe inhabituel d’une nature morte. En couverture, la rencontre sur un carreau de ferme de fruits d’automne et de fils électriques, dont en pleine lumière, une prise débranchée, et in Arcadia Esteban.
Matricule (2). Le Matricule des anges, n° 72 (avril 2006, 52 p., 5 €). À la une et au cœur du Matricule, Claude Simon, pléiadisé ces jours-ci, partiellement puisque par morceaux choisis : Alastair B. Duncan, maître d'ouvrage, expose sa démarche et les difficultés d’une telle édition, s’agissant d’un auteur rétif à la critique génétique (une question qui, d’ailleurs, se posera à mesure que les disques durs remplacent les papiers, de quoi sera fait l’appareil critique des Pléiades demain ?). De quoi alimenter les « paroles d’écrivain », rubrique qui permet de faire le point sur la descendance d’une œuvre (on aimerait cependant savoir sur quels critères sont choisis ces écrivains plutôt disparates, de Thierry Hesse à Christine Montalbetti, en passant par François Bon ?). Au menu également, l’éditrice Liana Levi, les chroniques habituelles avec leurs habituelles qualités (Serena) et faiblesses (à vous de voir), une intéressante quoique trop brève interview de Jean-Michel Espitallier, mécanicien de la poésie ; on finirait presque par s’étonner qu’il y ait des gens capables de répondre en trois phrases sèches à toutes questions posées (hormis Barthez après un match raté, s’entend).
Naturalisme. Les Cahiers naturalistes, n° 79, 2005 (5-7 rue Marcelin-Berthelot, 92762 Antony Cedex ; 405 p., 25 €). Parfois, les Cahiers naturalistes sont en panne de titres, et cela donne des dossiers comme « Univers imaginaires » et « Histoire et réception ». Pas très glamour, mais le référencement sera rapide. Du premier ensemble, on lira surtout le texte de Marie-Rose Faure sur les inspirations botaniques de Zola, truffé de précieuses références qui inscrivent le créateur du Paradou dans cette passion fin-de-siècle qu’est l’horticulture, entre hybridations prométhéennes et spéculations financières. Dans le second dossier, les contributions fertiles ne manquent pas, moins d’ailleurs côté « réception » qu’« histoire ». Colette Wilson éclaire les modèles communards (Gustave Flourens) du personnage de Florent dans Le Ventre de Paris. Anne Deffarges suit l’influence des romans zoliens (Germinal) sur l’imaginaire républicain en matière sociale. Ces deux articles soulignent à quel point les études zoliennes sont mûres pour une nouvelle approche sociocritique d’une œuvre réhabilitée désormais du point de vue de l’imaginaire. Côté histoie littéraire, Patrice Locmant lit l’affaire du Henri IV à la lumière de lettres croisées (Céard, Alexis, Zola, Huysmans) chaleureuses ou vipérines pour le pauvre Alexis (on se souvient qu’il avait attaqué les chroniqueurs adversaires du Naturalisme, jusqu’à se faire débarquer à la grande satisfaction de ceux, comme Huysmans, qui redoutaient les dégâts qu’allaient faire le « balourd » sur l’image des écrivains naturalistes). Autres lettres, anecdotiques celles-là, de Zola à ses enfants (pour qui doutait de l’humanité du personnage). Enfin, Noëlle Benhamou propose une curiosité, des Contes de l’au-delà prétendument écrits sous la dictée de l’esprit de Zola et publiés comme tels en 1904 par Jeanne Marie Clotilde Briatte, comtesse Pillet-Will, alias Charles d’Orino. Amusante postface pour une œuvre qu’on disait si matérialiste…
NRf bis. La Revue littéraire, janvier 2006, n° 22 (Léo Scheer, 286 p., 12 €). La petite sœur a grandi, haussé et varié les contributions, et on peut muser parmi Mathieu Bénézet, Vincent Eggericx ou Pierre Guyotat, entre deux stations de métro. Sans trop s’arrêter pourtant : à l’image des textes de Samuel Benchetrit, dans le registre le plus plat, ou Cyrille Martinez, pour le plus travaillé, la revue se cherche, donne des gages d’auteurisme, des garanties de jeune-homme-attitude, au point qu’on se demande parfois si l’école Libé-Inrocks ne va pas pervertir toute une génération d’esprits à plume. On s’amuse avec « jeanlouisdebré », on loue les efforts de montage, mais rien qui retienne quand le temps nous presse, or cela devrait être cela la littérature, mater nos urgences, convertir notre rythme à celui impérieux de la page. N’importe, la maturité approche à grands pas : La Revue littéraire publiera prochainement Philippe Sollers.
Renard. Les Amis de Jules Renard, 2006, n° 7, Jules Renard vu par ses contemporains (Association des Amis de Jules Renard, 58800 Chitry-les-Mines ; 141 p., 20 €). Plaisant recueil de portraits littéraires et d’anecdotes, par des personnalités aussi diverses que Sacha Guitry, Antoine, le gros Léon (Daudet), Edmond de Goncourt bien sûr, Rachilde et Léautaud, Gide, et encore Rosny aîné, Giraudoux ou Léon Blum. Les textes sont extraits de volumes de mémoires et journaux, pour la plupart bien connus, de témoins directs qui étaient parfois très jeunes quand ils ont croisé Jules Renard, comme Pierre Descaves. Chaque auteur fait l’objet d’une notice succincte. Illustrations (malheureusement souvent de mauvaise qualité), bibliographie « renardienne » et index.
Rimbaud. Parade sauvage, colloque des 16-19 septembre 2004 à Charleville-Mézières, Vies et poétiques de Rimbaud (Bibliothèque municipale, 4 place de l’Agriculture, 08000 Charleville-Mézières ; 602 p., 30 €). On a une preuve de la vitalité de la recherche sur Rimbaud avec ce copieux numéro de la revue carolopolitaine. Après une préface d’un Pierre Brunel en état de lévitation, l’article d’Olivier Bivort se consacre aux annotations manuscrites de la grammaire scolaire de Rimbaud, tandis que Georges Hugo Tucker, dont on n’a pas oublié l’étude séminale « Rimbaud latiniste » étudie la métaphore aviaire dans ses textes latins et français. Mario Richter revient sur Un cœur sous une soutane. Henri Scepi, dans « Gravité de Rimbaud » (un titre démarquant le malheureux « Fadeur de Verlaine » de Jean-Pierre Richard), analyse ses deux poèmes d’auberge. « Rimbaud, poète épique ? » se demande Dominique Combe, qui fait entrer dans le genre, à l’époque des « petites épopées » du père Hugo, Bateau ivre, Une saison en enfer et la « cosmogonie » des Illuminations. Dans un long essai, Marc Ascione réexamine les sources biographiques sur les fugues de Rimbaud et son attitude pendant la Commune. Christophe Bataillé donne une lecture anticléricale du poème Les Corbeaux. Steve Murphy, dans « Architecture, astronomie, balistique : le châtiment de Hugo », établit définitivement que le poème L’Homme juste, au lieu de se rapporter à Jésus Christ, comme on l’a dit, est un portrait satirique du mage Hugo. Non moins intéressante est l’étude de Jacques Bienvenu, « Ce qu’on dit aux poètes à propos de rimes », sur le rapport parodique de Rimbaud à Banville en matière de métrique, c’est-à-dire, en l’espèce, de rimes. Michel Murat renoue avec la critique phénoménologique dans « Le Participe naissant ». Philippe Rocher étudie, en grammairien, les détachements syntaxiques en début d’énoncés. Benoît de Cornulier, en métricien, focalise son attention sur des césures bizarres, sur des mètres contrastifs non moins étranges de Rêvé pour l’hier, et une rupture de la succession des rimes dans Soleil et chair. Jean-Pierre Bobillot donne une revue des écarts rimiques, mais a recours à la fin à des rimes anagrammatiques qui rappellent la folie interprétative de Saussure. De nombreux auteurs font des analyses de poèmes : Maria Luisa Premuda Perosa sur Fêtes de la faim, David Ducoffre sur Après le Déluge et Barbare, Ruth Gantert sur Vies, Bruno Claisse sur Soir historique. Daniel Remilleux scrute « Les Corps de Rimbaud ». Yann Frémy, pour définir la poétique rimbaldienne à propos de la lettre à Delahaye de mai 1873, convoque Rousseau, le concept de mélancolie, et Musset. Jean-Luc Steinmetz se penche avec une loupe sur les mots en italiques mis par Rimbaud dans ses œuvres. On relèvera l’article de Manami Imura sur Les Premières Communions et la province, et ceux de Gonou Lee, Yoshikasu Najaji, Hroo Yuasa. Jean-Jacques Lefrère apporte une version autographe de la lettre du 28 octobre 1891 sur le retour du mourant à la foi de son enfance claironné par sa sœur Isabelle – et laisse au lecteur le soin de comparer ses trois versions. Enfin, Jean Voellmy révèle l’influence majeure de l’œuvre de Rimbaud sur les poètes de langue allemande : Johannes Becher, Trakl et Brecht. Au total, les amateurs de Rimbaud pourront satisfaire leurs faims, non pas avec des pierres ou des « bouts d’air noir », mais avec ce repas riche et varié, qui comporte quelques plats canailles et beaucoup de mets qui tiennent au corps.
Rocambole. Le Rocambole. Bulletin des Amis du roman populaire, n° 33, hiver 2005, Espionnage : années 30 (B9 0119, 80001 Amiens ; 176 p., abonnement : 42 €). Comme toujours, excellente livraison, tant au point de vue de l’illustration, des bibliographies et des études. Parmi ces dernières, retenons la mise au point sur Espionnage et fiction en
France dans les années 30 par (Paul Bleton), enrichie d’une filmographie. Chroniques habituelles, dont la Revue des autographes, complément à celle d’Histoires Littéraires, puisqu’elle ne cite que des autographes d’auteurs de romans populaires.
[Patrick Besnier, François Caradec, Alain Chevrier, Jean-Jacques
Lefrère, Jean-Paul Louis, Muriel Louâpre, Éric Walbecq]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Chateaubriand.Michel de Jaeghere, Le Menteur magnifique : Chateaubriand en Grèce (Belles Lettres, 2006, 320 p., 19 €). Sorti de la plume d’un journaliste du Figaro qui ne cache pas ses engagements culturels et religieux, cet ouvrage pouvait faire craindre le pire. Seul le nom de l’éditeur laissait espérer un réel contenu critique. Et l’on aurait eu tort de ne pas s’y fier. D’abord, l’ouvrage, agréablement écrit, se lit d’une traite. Certaines envolées enthousiastes trahissent bien parfois la plume du journaliste (« Comparer ces deux versions successives, c’est ouvrir les portes de l’iconostase, pénétrer dans le saint des saints, s’introduire dans les arcanes de la création littéraire. On a le sentiment, à le faire, de se trouver dans le secret du cabinet d’un orfèvre au moment où il choisit les pierres précieuses qu’il va sertir »), mais, après tout, est-il interdit d’admirer Chateaubriand et de le dire ? L’essentiel est ailleurs. L’ouvrage vient combler un manque, dont les contours ont été identifiés par Jean-Claude Berchet lorsqu’il a cherché – dans l’introduction à sa récente édition de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem – à rendre compte du périple improbable effectué par Chateaubriand en Grèce : « Sans pouvoir entrer ici dans le détail de la discussion, on suggère dans les notes de ce volume une solution qui consiste à considérer comme un “remplissage” a posteriori le détour par Tripolizza, ainsi que le chemin de Corinthe à Athènes, par Mégare et Éleusis. En réalité, Chateaubriand serait allé directement de Coron à Mistra puis, arrivé à Corinthe, il aurait traversé en bateau, par Égine, le golfe Saronique pour se faire débarquer au Pirée le 19 août 1806. Quoi qu’il en soit de cette hypothèse, il faut bien avouer que pour cette partie du voyage […], il est impossible de parvenir à une certitude, ni concernant son calendrier ni concernant son itinéraire. » Tout le pari de Michel de Jaeghere est justement d’établir ce calendrier et cet itinéraire qu’il résume d’ailleurs avec précision à la fin de sa démonstration. Le point le plus saillant du propos concerne Corinthe, Mégare et Éleusis dont l’auteur affirme, preuves à l’appui, que Chateaubriand ne les a jamais ne serait-ce qu’aperçues, contrairement à ce qu’il raconte dans son Itinéraire. En outre, Michel de Jaeghere s’inscrit en faux contre l’hypothèse de Jean-Claude Berchet qui fait du détour par Tripolizza un possible voyage imaginaire. Au-delà du débat strictement « topographique » dont il contribue à renouveler les termes et qui est décisif pour les spécialistes de la littérature viatique du xixe siècle, l’ouvrage propose aussi une réflexion critique et poétique stimulante : il ne suffit pas de prouver que Chateaubriand a sciemment modifié le calendrier et l’itinéraire de son voyage, encore faut-il expliquer pourquoi il l’a fait et comment il s’y est pris. S’appuyant sur les acquis critiques d’une bibliographie substantielle, où l’on perçoit à la fois le souci scientifique (en dépit de l’absence de quelques références récentes que l’on trouvera dans la bibliographie de Jean-Claude Berchet) et les attaches personnelles de l’auteur (mais on a bien le droit d’apprécier Jean d’Ormesson !), Michel de Jaeghere dresse le catalogue des emprunts que Chateaubriand a faits aux voyageurs-écrivains qui l’ont précédé ; il relève les erreurs que l’utilisation de ces ouvrages lui a fait commettre et propose de voir dans le poète le « père spirituel de l’érudition de seconde main ». Mais surtout, il dégage la spécificité d’une réécriture qui transcende les textes pillés. Pour saisir l’originalité et la supériorité esthétique du récit de Chateaubriand par rapport aux plates relations strictement informatives de ses prédécesseurs, il fallait en effet parvenir à évaluer le travail que Chateaubriand avait fourni, le jeu qu’il a instauré avec la documentation rassemblée. Michel de Jaeghere met aussi en évidence ce qu’il appelle les « mécanismes de l’affabulation » propres à Chateaubriand. Il explique ainsi l’invention de certains personnages ou la distorsion de certaines identités (comme la nationalité italienne dont Avramiotti se trouve bien malgré lui doté) : tous ces « mensonges » se trouvent éclairés par leur réinvestissement au sein du projet littéraire de l’écrivain. Car Michel de Jaeghere relit en fin de compte la partie grecque de l’Itinéraire comme un équivalent pour Chateaubriand des campagnes militaires de Napoléon. Serait donc préfiguré ce que Chateaubriand développera bien plus avant dans ses Mémoires d’outre-tombe : la figure du poète serait d’ores et déjà construite comme un double de celle de Napoléon. Cette interprétation entre dès lors en conflit direct avec la lecture politique que Jean-Claude Berchet propose, quant à lui, de l’Itinéraire comme « réquisitoire contre l’empire », selon les termes mêmes de Michel de Jaeghere : le débat est ouvert. Bien qu’il ne soit pas une production de la critique universitaire, Le Menteur magnifique est destiné à occuper une place parmi les ouvrages de référence sur Chateaubriand. Entreprise de dilettante qui s’est donné la peine de faire œuvre de science (littéraire), il est la preuve qu’on peut allier amour d’un sujet, avancées de la recherche et plaisir de tous les lecteurs.
Éditeur. Sylvie Pérez, Un couple infernal : l’écrivain et son éditeur (Bartillat, 2006, 319 p., 21 €). Bartillat fait partie de ces éditeurs indépendants de littérature et de sciences humaines qui lancent, mènent et accueillent des projets originaux, sans trop se soucier de la course de leurs confrères parisiens aux coups médiatiques éphémères. Ces francs-tireurs survivent et parfois prospèrent en dépit des pressions et de la condescendance des grands groupes. Ce phénomène est particulièrement notable à l’heure où les concentrations horizontales et verticales mettent en péril les structures du champ éditorial. C’était bien le moins que de faire référence et de rendre hommage à cette maison d’édition parisienne et à ses congénères pour parler d’un livre consacré aux rapports entre écrivain et éditeur. Le sujet connaît une certaine fortune pour l’heure – et l’on ne se plaindra de voir battue en brèche l’idée encore répandue selon laquelle l’étude de la littérature n’aurait guère à s’embarrasser de l’étude de ce qui donne naissance au livre. Peu de redites ici, cependant, par rapport à la critique universitaire, puisque Sylvie Perez, dans Un couple infernal, a choisi une voie originale : « Ce livre n’est pas une histoire de la littérature, encore moins une histoire de l’édition, affirme d’emblée l’auteur. Il raconte l’aventure épineuse et charnelle d’un couple, l’écrivain et son éditeur, sur deux siècles, depuis la naissance de l’édition moderne ». Il s’agit ici de décrire par le menu les formes, les détours et les conflits qui marquent la vie de ce « couple infernal », de révéler la permanence sur deux siècles de comportements typiques. Et tout y passe : de la première rencontre à la négociation des contrats, de la correction des épreuves aux déjeuners d’affaires, des injures subies aux serments exigés, des trahisons aux ruptures, Sylvie Perez dévoile, une foule d’exemples à l’appui, les dessous du mariage de raison ou de passion entre l’écrivain et son éditeur (à moins que ce ne soit l’inverse). Il en résulte un livre agréable à lire, bien servi par une plume alerte et vive, mais surtout un livre utile. Utile, en premier lieu, parce qu’il met à profit le corpus méconnu des livres de souvenirs publiés par des éditeurs, depuis Edmond Werdet jusqu’à Pierre Belfond ou Jean-Jacques Pauvert : d’où un extraordinaire réservoir de citations croustillantes et d’anecdotes savoureuses : souvenons-nous ainsi de Roland Laudenbach, patron de La Table Ronde, publiant au début des années 1960, dans le Figaro littéraire,une lettre type où il affirme que sa maison d’édition ne publiera plus de manuscrits spontanément envoyés, en raison de la trop grande médiocrité de la plupart d’entre eux ; souvenons-nous de Pierre-Victor Stock menacé de mort par Georges Darien s’il ne publie pas son prochain roman, L’Épaulette ; d’André Gide lorsqu’il oblige Gaston Gallimard à déchirer devant lui tous les exemplaires tirés d’Isabelle, pour cause de coquilles en série. Ce livre est utile, en second lieu, par son principe même, qui consiste à appréhender l’histoire de l’édition moderne (celle qui débute au début du xixe siècle) comme un continuum, à rapprocher le xixe du xxe siècles, Louis Hachette de Bernard Grasset, le livre à un franc (les années 1840) du livre à dix francs (les années 1990), etc. On regrette en revanche le manque flagrant de mise en perspective et en contexte. L’observation des relations éditeur-écrivain fait apparaître de curieuses continuités, certes, mais il n’en va pas seulement, comme le laisse penser Sylvie Perez, de la valse des egos ou de la nature profonde des deux protagonistes. Cela tient aussi et surtout à des enjeux historiques qui relèvent de l’organisation même du champ littéraire, des complexes mécanismes de production, de diffusion et de promotion du livre (il faudrait mesurer l’importance, par exemple, du fait que l’éditeur est souvent identifié par son patronyme – Gallimard ou Hachette – c’est-à-dire qu’il se pose comme personnellement responsable sur les plans symbolique et commercial de l’édition qu’il propose). Pourquoi, se demande-t-on à chaque page, cela fonctionne-t-il de la même manière (à condition d’arrondir quelques angles) en 2006, en 1906 et en 1806 ? L’ambition de Sylvie Perez n’était pas de répondre à cette question. Réalisé, habilement d’ailleurs, comme un documentaire consacré aux mœurs de deux familles d’animaux qui s’aiment autant qu’elles se haïssent, son livre n’échappe pas toujours au danger de l’anecdote pour l’anecdote. Il n’en constitue pas moins un jalon dans un domaine de recherche – l’histoire du personnel social de la littérature –peu exploré encore.
Élite. Nathalie Heinich. L’Élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique (Gallimard, 370 p., 22,50 €). Les grandes synthèses portant sur l’histoire littéraire des xixe et xxe siècles sont devenues rares. Depuis les travaux de Paul Bénichou et Pierre Bourdieu, plus personne n’ose proposer un modèle explicatif pour rendre compte du bouleversement artistique intervenu après la rupture révolutionnaire. Le lecteur doit se contenter d’un savoir morcelé, éclaté, fait de biographies, de monographies spécialisées, d’actes de colloques, d’articles d’érudition, etc., à charge pour lui de reconstituer le puzzle. Le risque n’est pas mince, car il faut éviter à la fois l’écueil d’une vision trop large, vague et « impressionniste » (façon « histoire littéraire traditionnelle »), et l’écueil d’une vision trop étroite, réductrice, possédée du « démon de la théorie », plus soucieuse de vérifier une hypothèse de lecture que de se mesurer à l’ampleur et à la complexité des phénomènes littéraires dans leur globalité. Nathalie Heinich, dont on connaît les travaux sur la peinture, prend ce risque, qui est, dans son cas, d’autant plus grand qu’elle fait le pari de ne pas seulement s’intéresser au cas particulier des écrivains, mais à celui des « artistes », c’est-à-dire de tous les « producteurs de biens symboliques » : poètes, romanciers, peintres, sculpteurs, musiciens. Son approche est ouvertement sociologique (n’est-elle pas sociologue de formation et de profession ?), mais relève moins d’une sociologie de l’art que d’une sociologie à partir de l’art. Autrement dit, il s’agit d’une sociologie axiologique, portant sur la description et l’analyse des valeurs qui se laissent voir à travers l’évolution du statut des créateurs. Autre originalité de cette approche : les documents utilisés. Loin de se limiter aux seules statistiques, défaut courant chez les sociologues de la littérature, l’auteur recourt abondamment aux textes de fiction – romans, nouvelles, pièces de théâtre – et aux témoignages d’époque – mémoires, journaux, correspondances, pamphlets – pour étayer son analyse : sont ainsi cités, afin d’en dégager les représentations de l’artiste, les romans de Balzac, Murger, Cladel, Zola. Par souci de clarté, mais aussi parce qu’à ses yeux, elle représente un cadre exemplaire pour comprendre le phénomène, l’auteur s’est cantonné à la France. Sa thèse, relativement simple, découle de ses travaux antérieurs sur le statut d’artiste à l’âge classique (Du Peintre à l’artiste, 1996) : elle consiste à montrer, en s’appuyant sur des données réelles, imaginaires et symboliques, qu’une nouvelle « élite » est née de la Révolution : une élite démocratique (succédant à l’élite aristocratique), qui est représentée essentiellement par la population marginale des artistes. L’idée que l’artiste du xixe siècle conquiert une place éminente n’est pas neuve (on songe au Sacre de l’écrivain de Paul Bénichou), mais l’intérêt de cette nouvelle métaphore explicative, c’est qu’elle met l’accent sur la permanence et, pour ainsi dire, l’endurance, au moins dans l’imaginaire social, d’une valeur qu’on croyait disparue avec la Révolution, qui est celle de la supériorité native, ou plus exactement, dans le cas de l’artiste, du « don inné ». Comme l’explique l’auteur, l’avènement du régime démocratique permet la naissance et le développement de cette nouvelle caste privilégiée, en même temps qu’elle la contient dans les bornes du politically acceptable : concrètement, l’artiste bénéficie certes d’un prestige exceptionnel au xixe siècle, mais il le paie d’une marginalité sociale, qui s’emblématise, par exemple, dans la vie lamentable du « bohème ». Pour justifier sa « surhumanité », l’artiste met en avant deux attributs qui lui sont propres : la vocation et la singularité. Si, explique l’auteur, textes à l’appui, l’artiste est un « merle blanc » (Musset) ou un « albatros » (Baudelaire), c’est-à-dire un être à part conscient de sa précellence, c’est parce qu’il a été élu (« régime vocationnel ») et parce qu’il est original (« régime de singularité »). Ainsi s’expliquerait l’ambivalence de l’artiste dans ses rapports avec la société, son malaise fondamental : héritier de la Révolution, il tend à représenter le peuple et à en incarner les valeurs ; marqué par sa vocation et conscient de sa singularité, il tend à conserver un attachement à l’habitus et à l’ethos aristocratiques, en endossant son prestige et en revendiquant ses privilèges. Dans cette perspective, l’artiste serait le symbole vivant de la « contradiction des sociétés démocratiques », du « conflit entre une égalité de principe et une inégalité de fait ». Dans son essai, Nathalie Heinich décline les variantes possibles du créateur en régime démocratique, de l’artiste « excentrique » à l’artiste « engagé » en passant par l’artiste « privilégié » (pour le xxe siècle), du « dandy », au « bohème », en passant par le « mondain » (pour le xixe siècle). Se défendant d’établir des hiérarchies, ou de produire des jugements de valeur, elle parvient à dresser un spectre objectif assez complet du statut de l’artiste, à produire une « configuration » suffisamment souple et complexe pour rendre compte de tous les avatars de l’artiste moderne. Au plaisir de comprendre ce qui fait la cohérence du « paradigme » artiste au xixe, s’ajoute le plaisir de relire, voire de découvrir des textes méconnus. Nathalie Heinich cite de longs extraits des romans à succès de Georges Ohnet, qui véhiculent, à l’état d’essence, les valeurs du « sens commun ». L’index des œuvres de fiction littéraire convoqués pour citation (en fin de volume) fait apparaître plus de soixante titres : du Peintre de Salzbourg à Honneur d’artiste,en passant par Le Fils du Titien et Le Pays des arts. Son travail n’est cependant pas exempt de faiblesses. La deuxième partie, intitulée « Faire groupe », est décevante. L’auteur tente d’y résoudre le paradoxe apparent de la conjonction de deux tendances lourdes du xixe : l’inclination à la singularité et le goût de la collectivité. Si les artistes, écrivains compris, se sont évertués à cultiver leur singularité, ils ont aussi manifesté le désir constant de se regrouper : « Comment être singuliers quand on est plusieurs ? », telle est la question que se pose l’auteur et à laquelle elle donne une réponse incomplète. Tombant dans le travers consistant à ne discerner que deux types de sociabilité, une sociabilité sauvage et déstructurée, avant-gardiste d’un côté (les « clans » de la bohème) et une sociabilité civilisée ultra codée, néo-classique de l’autre (l’héritage des « salons littéraires » de l’Ancien Régime), elle passe à côté des cénacles, qui ne relèvent ni de la sociabilité mondaine, ni de la sociabilité bohémienne (largement fantasmée d’ailleurs : Nathalie Heinich a tendance à prendre au pied de la lettre les descriptions fantaisistes, sans assises réelles, que fait Murger de la bohème littéraire dans son roman). On est surpris de constater que l’auteur ne parle pas de la « Société des buveurs d’eau » qui a bien existé et qu’évoque Murger lui-même dans ses Scènes de la vie de Bohème ;étonné qu’elle ne mentionne pas l’existence de cet autre prototype cénaculaire qu’est le « Cercle du Moulin rouge » dans les Hommes de lettres des Goncourt, alors qu’elle évoque celui de Daniel d’Arthez dans Illusions perdues en le rattachant à tort à la bohème ; stupéfait qu’elle ne dise rien de la prolifération et du succès des cénacles après 1870 (le cercle de Leconte de Lisle, les Mardis de Mallarmé, les Samedis de Heredia, les Dimanches de Goncourt) ; scandalisé qu’elle passe si rapidement sur les cénacles romantiques (il n’y a pas que le Cénacle de Hugo !) en reprenant, sans la discuter, l’idée erronée selon laquelle le romantisme fut « plus un mouvement au sens vague » qu’un « groupe littéraire ». Certes, d’une certaine manière, elle reconnaît ses limites en faisant remarquer que « reconstituer l’histoire et la morphologie de ces mouvements, de façon à en rédiger les récurrences et les spécificités [constituerait] un beau programme de sociologie de l’art et de la littérature ». Il n’empêche : les carences d’analyse sur le problème des « fraternités littéraires et artistiques » au xixe siècle ont pour conséquence d’affaiblir la thèse de l’auteur, selon laquelle hors du chemin de l’élitisme mondain ou de la marginalité bohémienne, point de salut ! En vérité, si l’on est prêt à admettre que l’artiste n’a cessé de cultiver sa singularité en régime démocratique, il a aussi cherché, sans qu’il y ait contradiction, à mettre en place des dispositifs collectifs auto-protecteurs, des instances alternatives, des institutions légitimantes, qui lui ont permis de porter haut sa singularité sans sombrer dans la marginalité, d’assumer son élection poétique sans tomber dans la déréliction sociale. Où Nathalie Heinich placerait-elle Mallarmé, dont elle ne dit mot, dans sa typologie, aussi souple et intelligente soit-elle ? L’auteur du Coup de dés n’est ni un bohème, ni un mondain, ni un engagé. Or il fut peut-être le poète qui poussa le plus loin le vœu de singularité (jusqu’à l’obscurité), en même temps qu’il fut l’être le plus sociable du monde. Si l’on regarde les choses objectivement, on s’aperçoit que l’écrivain du xixe siècle a une vie plutôt bourgeoise, que les grands cénacles qui jalonnent ce siècle n’ont pas pour décor la salle des fêtes d’un palais du Faubourg Saint-Germain, ni les salles enfumées et bruyantes d’un café du Quartier latin ou d’un cabaret de Montmartre, mais une salle à manger (Hugo, Mallarmé), un petit salon (Nodier, Leconte de Lisle, Vigny), un grenier (Delécluze et Goncourt). Ainsi, si le rêve aristocratique des artistes demeure bien réel, les habitudes restent bourgeoises, car, tout simplement, les lois économiques qui régissent le champ sont bourgeoises, et ils n’ont pas d’autre choix que de s’y plier (qu’on songe à Zola, qui se défait carrément de l’utopie romantique, et à Flaubert, qui n’est pas loin de le faire, en se prosternant devant le dieu Travail). En somme, à y regarder de plus près, on se rend compte que les « bohèmes », les artistes « mondains » (les Goncourt n’en font pas partie, en dépit de leur nostalgie de l’Ancien Régime, et de leur haine de la démocratie) et les artistes « engagés » (les saint-simoniens exceptés, et peut-être le groupe de Borel en 1831, avec son Petit Cénacle et la revue La Liberté des arts) sont des cas marginaux, presque isolés. La dernière partie du livre, où Nathalie Heinich fait la part belle aux artistes (Van Gogh, Picasso, Dali, Duchamp, Warhol et Beuys) en oubliant un peu les écrivains, est la plus convaincante. L’auteur dit des choses pénétrantes sur le statut paradoxal de l’artiste au xxe siècle : à elle seule, cette partie eût pu faire l’objet d’un ouvrage. Du coup, elle semble un peu détachée, coupée de la problématique générale. Sans convaincre totalement ni épuiser le sujet, le livre constitue une base de réflexion pour des recherches ultérieures approfondies, grâce, en particulier, à la remise en valeur du concept, très décrié aujourd’hui, d’élitisme replacé en contexte démocratique.
Hugo. Guy Peeters, La Justice belge contre le sieur Victor Hugo (Champion, 2005, 192 p., 37 €). Qui sut éviter les Belges entre 1830 et 1870 n’a pas connu son bonheur. Un organisme jeune – État, Humain, Windows – est naturellement impossible : plantant sans cesse, même pas poli, et, côté convivialité, nul. Quand, en mai 1864, Baudelaire, à l’angle de la rue Terarcken et de la rue Montagne de la Cour, reçoit en plein bide le crâne du plus grand romancier belge sous Zola, comment réagit-il ? Il se contente, en rétablissant sa tenue, de bougonner : « Clampin ! ». Car Maurice Lemonnier, vingt ans, n’est alors qu’un jeune coureur escaladant en dératé des marches essouflantes. Débarqué à Bruxelles treize ans auparavant, le vendredi 12 décembre 1851, avant l’aube, Victor Hugo n’imagine pas que, vingt ans durant, les agents de la Sûreté publique vont accumuler, sur ses proches et sur lui-même, quantité d’observations précises, parfois fausses, souvent indiscrètes. D’avoir sniffé les pages du dossier n° 110558 qui, sous ses « quelque vingt centimètres d’épaisseur », en contient le plus gros, Guy Peeters, omettant de dédier son livre aux Dupond-Dupont, a pris goût à d’autres vapeurs du même suif – dossier Hetzel-Johannot n° 90855, dossier Rochefort n° 216131, portefeuille 705, registres, fonds, journaux… toutes choses que l’asthme interdit à beaucoup – pour extraire finalement de ce tas de feuillets étonnés de revoir le jour une provende muée ici en une synthèse qui est, dans son genre, un bijou. Vêtu d’une couverture cartonnée et mis en larges pages d’un blanc troublant (Champion !), c’est aux yeux comme un revival du livre scolaire d’antan, quand, début septembre, studieux enfant nous l’entrouvrions. Les exilés de France n’eurent pas en Belgique la cote qu’on croit souvent : sur 7 000 ayant franchi la frontière après le Coup d’État, 247 seulement furent autorisés à rester, sous des astreintes fort peu engageantes. Hugo indispose dès son arrivée l’administrateur de la Sûreté, le baron Hody, furieux que le bourgmestre Charles De Brouckère (un littéraire à qui Hugo s’est empressé d’aller serrer la main) tolère si aisément un immigrant muni d’un faux passeport (Jacques-Firmin Lanvin, vous connaissez ?). Ulcéré, Hody bientôt démissionnera. Mais ne cédons pas à notre pente, trop raconter le film. Deux parties principales : Les Hugo et Spa (90 pages) ; Victor Hugo chassé de Belgique (58 pages). Spa, « petit Paris », grande ville d’eaux et de jeux, ne verra jamais longuement l’exilé de Jersey-Guernesey, mais elle aura vite les faveurs de son puîné Charles, grand joueur de trente-et-quarante devant l’éternel (à son décès en 1870, son père, éploré, sera effaré du trou laissé à Spa), ainsi que devant son ami Jules Hetzel, homme d’un beau relief dont, au passage, l’auteur nous recommande un Conte pour enfants. Toute cette partie spadoise est pleine d’intérêt comme étude de mœurs dans cette cité si ouverte (au riche étranger), si prospère (aux Maisons de jeu) et si peu connue, en somme (de nous, gens de peu). La seconde, plus dramatique, relate en détail, avec ses prémices et ses suites, un épisode bruxellois de fin mai 1871, durant la Commune. Le 16 mai, avait eu lieu la destruction de la colonne Vendôme (Guy Peeters écrit que « Victor Hugo protestera en écrivant Les Deux Trophées » – plus précisément, Hugo publia ce poème dans Le Rappel du 6 mai pour prévenir cette destruction, annoncée pour le 8). Le 21, les Versaillais entrent dans Paris, commence la Semaine sanglante. Le 27, Hugo repart en Belgique. Côté autorités, on assiste d’un œil noir à ce retour indésiré. Les choses ne s’arrangent pas quand, dans L’Indépendance belge, le poète croit pouvoir « offrir l’asile » « à Bruxelles », « place des Barricades n° 4 », à tous les persécutés politiques de France. Il est vrai qu’en Belgique, chacun se sent comme chez soi, mais il y a des limites. S’ensuit, dès la nuit du 27 au 28 mai, une petite lapidation de façade, contre laquelle, courroucé, Hugo s’empresse de porter plainte. Grandes seront sa surprise et sa colère quand il constatera que c’est lui que la Justice belge traite en coupable. Cet épisode est certes connu, mais de très haut (cf. L’année terrible), alors que les documents exhibés par Guy Peeters permettent de le suivre heure par heure et au ras des choses, dans ses détails souvent cocasses. Loin de procéder d’un complot, le charivari de quelques fêtards sortant de la Monnaie ne fut, semble-t-il, qu’un incident fortuit, une improvisation – la présence, parmi ces gaillards éméchés, du fils du ministre de l’Intérieur Kervyn de Lettenhove ayant incité des journalistes farceurs à monter ce beau nom en épingle en tant que « l’un des plus vaillants » à « donner l’assaut » au donjon du dangereux Victor, l’un des rares à la trouver mauvaise. C’est l’inconvénient des positions trop centrales. Expulsé pour de bon, Hugo, rageur, passe au Grand-Duché. La presse belge proteste. En définitive, conclut Guy Peeters, c’est le poète qui a gagné, même si la Belgique a mis plus de cent-trente ans à lui avouer comme Gambetta en 1871 : « Vous avez arrêté net le gouvernement réactionnaire belge, et vous avez eu raison de dire : ils m’ont expulsé mais ils m’ont obéi. » Aux annexes de ce précieux petit volume, le curieux trouvera une page de Charles Hugo décrivant la niche de son père, un Pro Justicia, un magnifique rapport (digne de Robbe-Grillet l’ancien) de l’expert Eugène Kindt sur l’état de la maison Hugo après l’attaque, une Satire en vers de H. Carpentier contre Hugo ; enfin, bibliographie et index.
Lacan. Lacan et la littérature, textes rassemblés par Éric Marty (Manucius, 2005, 208 p., 16 €). Titre alléchant, tant il y aurait à dire sur le sujet ! Quel analyste fut à ce point homme de culture qu’à chaque séance de son séminaire ou presque, il renvoie à quelque lecture allant de Claudel aux Pieds nickelés, de Kojève à Bourbaki, d’Éluard à Lévi-Strauss, de Démocrite à Sollers, seul « jeune auteur » auquel il fasse cette fleur. Sous prétexte que Lacan n’aimait pas l’Université, on ne dispose d’aucun index officiel du Séminaire, occasion de regrets. Tenu à Paris VII en novembre 2002, le présent colloque (tard imprimé, tard recensé !) réunit les interventions de douze auteurs qui, nous dit éric Marty son directeur, se proposèrent « d’ouvrir la lecture de Lacan à la question de l’autre texte, du texte non clinique, non théorique, non analytique, celui des écrivains » (éric Marty a édité Roland Barthes). Parcourons. Catherine millot, qui demande Pourquoi des écrivains ? évoque un glissement du manteau de Noé dont le petit écrit que Lacan réserva au ravissement de Lol. V. Stein serait un révélateur. Jacqueline Chénieux-Gendron voit en Lacan, pape à sa manière, « l’Autre » d’André Breton, pape à sa façon : Rome contre Avignon, loin des querelles de clocher, déférence oblige. Hervé Castanet donne un exposé bien calibré sur Artaud, mais sans aucune mention de Lacan (peut-être quelque parenté oraculaire suffit-elle à établir que parler de l’un, c’est parler de l’autre ?). André Patsalidès nous disait un soir : « Lacan, c’est Artaud » (allusion à l’imprévu de leurs passages subits du grave à l’aigu). N’importe, ce n’est pas M. Castanet qui nous dira si le « Dr L. » agoni dans Van Gogh ou le suicidé de la société pointe, comme l’assure Paule Thévenin, Jacques Lacan, ou bien le Dr Levioloncelle, imbu de s’honorer lui-même de si fortes représailles verbales. érik Porge creuse dans des voies frayées en adoubant la poésie de l’inconscient des noms de Gongora, Goethe, Poe, Booz (toujours endormi ? érik ne le réveillera pas) – dense, dense : très lituraterre. Répondant à une pique écrite de Jacques-Alain Miller, Antoine Compagnon se demande si le rapport posé par Lacan entre les couples condensation-déplacement et métaphore-métonymie suffit à lui assurer une place dans l’histoire de la rhétorique (celle des figures, bien sûr, car son indifférence à celle de l’argumentation fut patente et nul son dialogue avec Charles Perelman au colloque où ils voisinèrent). Pierre Pachet évoque le goût de Lacan, qu’il aurait eu mauvais. Question de goût ! Nommez un baroque indemne de ce procès ! Sabine Bauer étudie l’incidence qu’eut sur la notion lacanienne du Père, au Nom prospère, sa lecture de la trilogie de Claudel (L’Otage, le Pain dur, Le Père humilié), dont ses séminaires VIII (Le Transfert) et IX (L’Identification) donnent tant à penser. Bonnie and Clyde eussent manqué en ce colloque si n’y avait sévi le topologiste anar Daniel Sibony, seul causeur dont soient ici notés des mots (aigres, un peu) avec la salle. Rappelant sa lointaine (1972) coopération à la revue Scilicet, il rapporte que Lacan, alors voué au mathème, l’entendait non pas en vue d’une mathématisation de la doctrine freudienne mais au gré, dit-il, de formules fétiches, gravats à se ficher en tête pour en tirer mouture d’ab-sens. Ce que Daniel Sibony aligne au goût lacanien de gnomons fantoches, exemple : « Il n’y a de droite que d’écriture, comme d’arpentage que venu du ciel. » Sorry, sir, mais ce gris-gris ne nous semble pas si vide et nous le trouvons même assez docte à croiser une évidence du corps (sa latéralisation) à la voûte sidérale où s’engage l’arpentage qui, parti d’Ératosthène arrive à Maupertuis, double traçage alliant définitivement aux cieux le geste de l’inscription numérale – la rotation du pendule de Foucault les attestant, elle, massivement, en cadre d’invariance. Banal, tout ça ? Moins que Daniel Sibony ne le clame. Plus éclairant d’y penser que de s’en brosser. Quant à la critique sibonyste des propos de Lacan sur Hamlet, le contresens est flagrant : Daniel Sibony lui reproche de n’éclairer aucunement la pièce quand Lacan, tout à l’inverse, ne tâche qu’à en tirer quelque lumière. Craignons qu’à prendre pour lanterne, en son récent Shakespeare, sa propre vessie notre ami ne se rebrûle. À partir du compte rendu lacanien (Écrits, p. 445-564) du gros livre de Jean Delay sur la Jeunesse d’André Gide, un triangle plutôt complexe se dessine, dont éric Marty étudie, d’une façon assez passionnante, les implications centrales et latérales. évelyne Grossman rapporte Lacan à Beckett sur la formule : « Il n’y a pas de métalangage », le sujet indéterminé de JL à l’innommable de SB, relève que Lacan évoquant La Fausse Méprise de Marivaux en commet là une vraie… amuse-bouche pour toi, lecteur gourmand ! Jean-Michel Rabaté (Qui jouit de la joie de Joyce ?) se demande si Lacan est un auteur oral : sans doute, vingt-six années de séminaire exercent, mais nous doutons d’obtenir sous peu sur CD ce qui, déjà pour Michel Foucault, existe et pour Barthes menace : une édition moderne, audible, cédéromée de l’œuvre orale. Paradoxe si l’on admet que Lacan est bien plus orant qu’un Foucault, qu’un Barthes, que n’importe quel moderne, sauf Deleuze. On mesure mal combien Lacan fut marginal. Que le seul enregistrement vidéo d’un de ses séminaires soit dû aux Lacaniens de Louvain-la-Neuve devrait inviter à se demander si Lacan fut un auteur wallon. Oui, si par là on vise une culture d’enfance dominée par l’humour des bandes dessinées, jamais reniée, témoins dans le Séminaire les fréquents rappels de Christophe, au professeur Cosinus fameux, de Filochard, de Bécassine, etc. De là que toute une génération, autour de 1970, passa de la lecture d’Achille Talon à celle de Lacan, pari tenu. En contraste, constatez et commentez la rareté des références aux Katzenjammers Kids chez Martin Heidegger. Sans aller jusque là, élisabeth Roudinesco s’interroge sur le sort curieux des items de ce qu’elle nomme la Liste de Lacan, inventaire des dizaines de milliers d’objets (livres, tableaux, sculptures, dessins, etc.) collectionnés sa vie durant par ce richard avide, lequel, ne les ayant point, tel Breton, celés en une maison unique rue de Lille ou ailleurs, les abandonna, mort, à une dispersion non référencée qui en fait un « inventaire en souffrance » : victime ici de la fantaisie et du mystère des familles aisées, Lacan laisse son historienne sur une faim qu’elle nous fait partager. Et l’humour dans tout cela ? Lacan est bien d’abord humoriste, si on ne s’abuse ? Certes, lecteur subtil. Non, l’humour semble avoir peu requis Éric Marty et ses amis. Observez toutefois que Julia Kristeva était prévue au colloque et que rien d’elle ne figurant ici l’on doit présumer qu’elle a failli. Sans doute cela explique ceci. Non qu’il eût fallu s’inquiéter de cette lacune : car l’esprit félon se retrouve à l’état de traces au lieu du phallus, entendons dans l’Index des noms propres. Lagrange (Joseph-Louis, le mathématicien) s’y voit doté du prénom inquiétant d’Albert, tandis qu’Einstein, le grand, l’homme d’E = mc2, se voit accoler celui du canard Alfred (digne au plus d’un musicologue). Albert Lagrange est un théologien. Lacan crédité de s’intéresser davantage à la théologie, à la musique, qu’à la Physique, à la Mathématique ? Préjugé. Facéties de typos las, qu’on excuse aisément au vu de la liste d’au moins cent auteurs non prénommés qu’allonge élisabeth Roudinesco aux pages 190 et 191. N’importe si ce sont là lapsus ou traits d’esprit, puisque Freud nous engage à les allier. C’était plus gai quand Lacan faisait le Jacques : pas constamment jojo, ce colloque, mais quoi, ça fait causer quand même. Preuve qu’on aime.
Perceau.Vincent Labaume, Louis Perceau, le polygraphe 1883-1942 (Jean-Pierre Faur, 2005, 256 p., 25 €). Ce titre pourrait prêter à confusion : Louis Perceau écrivit beaucoup, à la fois par nécessité et par goût, et l’adjectif n’est pas à prendre ici dans un sens péjoratif. Aucune biographie n’avait jamais été consacrée à l’auteur si original de La Redoute des Contrepèteries, Les Pisseuses, Les Contes de la Pigouille et Les Priapées d’Alexandre de Vérineau. C’est dire combien ce livre est bienvenu. Il est aussi très complet, car il nous fait, entre autres, découvrir à loisir un aspect peu connu, mais essentiel, de Perceau, généralement réputé comme auteur et bibliographe érotique : le militant libertaire et syndicaliste. L’homme retrouve ainsi sa vraie dimension, et l’on croise toutes les figures que Perceau fréquenta dès les années 1900 : Édouard Vaillant, Victor Méric, Eugène Merle, Zo d’Axa, Miguel Almereyda. Perceau, qui savait payer de sa personne, co-signa en 1905 la fameuse « affiche rouge » antimilitariste, incitant les conscrits à la grève et à la désobéissance : il écopa de six mois de prison ferme. Curieusement, c’est en prison qu’il découvrira les poètes satiriques anciens, rencontre qui allait déterminer toute une partie de sa vie. Ses débuts avaient été assez durs : ouvrier-tailleur originaire du Poitou et monté à Paris, il se lancera ensuite dans le journalisme. Tout cela se trouve retracé avec une grande précision, tout comme le combat laïque que Perceau poursuivra entre les deux guerres, notamment dans son journal La Lumière. On y rencontre même, en 1929, à l’occasion d’un débat avec Perceau, le jeune Claude Lévi-Strauss ! Tout un chapitre se trouve par ailleurs consacré à ce que Vincent Labaume considère comme « le grand œuvre ludovicopercien » : son activité de contrepétiste. Dans le genre, La Redoute des Contrepèteries (1936) peut passer pour un chef-d’œuvre, et nous apprenons que ce livre inspirera durant la guerre certains messages de Radio-Londres, du genre : « Duce, tes gladiateurs circulent dans le sang ! » D’autres chapitres évoquent en détail les activités de Perceau comme bibliographe de curiosa, puis comme poète libre, et ce sous les pseudonymes les plus variés. Sans doute est-ce là sa facette la plus connue, mais cette biographie vient apporter d’intéressantes précisions de détail, notamment sur les rapports avec Apollinaire pour L’Enfer de la Bibliothèque nationale. Malheureusement, comme le signale Vincent Labaume, la quasi-totalité des papiers de Perceau datant d’avant 1918 a mystérieusement disparu et n’a pas été retrouvée. Soit dit en passant, on constate que le même auteur ne cite jamais ses sources manuscrites ni l’origine des illustrations qu’il reproduit : oubli ou discrétion ? Le lecteur aurait aimé savoir l’origine de tout cela. On peut également regretter qu’il ne soit rien dit du destin de la bibliothèque de Perceau (nous croyons savoir qu’elle serait restée, durant toute la dernière guerre, cachée sous le plancher d’une maison de campagne) et s’étonner de ne pas voir citer le catalogue de la vente anonyme, relativement récente, à l’Hôtel Drouot, où passa une partie de cette exceptionnelle bibliothèque de curiosa. Mais le livre, qui se termine par une Bibliographie très complète, abonde par ailleurs en informations, et c’est ainsi que nous apprenons que Perceau a établi une Bibliographie des ouvrages érotiques français antérieurs à 1800, restée manuscrite mais dont une page est reproduite ici : travail irremplaçable, qu’il faudra bien publier un jour. Parfois, l’auteur donne l’impression de dire absolument tout ce qu’il sait, ce qui le conduit à des développements excessifs sur tel syndicaliste fréquenté par Perceau, ou bien sur tel épisode (plus de trois pages sur le vol des statuettes du Louvre par Géry Piéret, cela peut sembler un peu long pour un fait archi-connu). On nous permettra aussi de ne pas trouver « rimbaldien » Gaston Couté, ni sa poésie, que certains cherchent actuellement à réhabiliter. Comme disait Pascal Pia à ce propos : « Il faut bien honorer les bons sentiments, même lorsqu’ils n’inspirent que de la mauvaise littérature. » De même, un rapprochement entre la poétique de Perceau et celle de Francis Ponge semble tiré par les cheveux et ne convainc guère, tout comme une citation des Poésies d’Isidore Ducasse. Et c’est une belle contre-vérité que d’affirmer que le manuscrit des Cent vingt journées de Sodome se trouve actuellement « à nouveau, et depuis bien longtemps, indisponible ». Indisponible ? Ce fameux manuscrit se trouvait depuis 1982 dans la bibliothèque Gérard Nordmann, où son propriétaire ne refusait nullement de le communiquer ; il est actuellement, sauf erreur, en dépôt à la Fondation Bodmer. Enfin, une mention qui peut laisser rêveur : « un certain Pierre Dufay… » Bibliographes de tous les pays, encore un effort, et vous saurez qui était Pierre Dufay. Petite remarque technique, enfin : pourquoi toutes ces minuscules reproductions format miniature qui émaillent le volume ? Certaines sont vraiment peu « visibles », d’autres sont beaucoup trop sombres. Ces réserves faites, on doit répéter que cette biographie a le mérite d’offrir un panorama complet et précis d’un homme qui, comme le note l’auteur, a véritablement eu « plusieurs vies », dont aucune ne fut banale. C’est assez dire que peu de biographies sont plus intéressantes que celle-là.
Poésie. Jacques Charpentreau, Dictionnaire de la poésie française (Fayard, 2006, 1200 p., 49 €). Lorsque paraît un dictionnaire ou une anthologie, c’est toujours la même clameur dans le Landernau des Lettres, les mêmes gémissements : le livre est partial et incomplet, on en a écarté certains poètes, par copinage ou par animosité, etc., etc. S’il s’agit de contemporains, les exclus s’empressent de faire monter au créneau des journalistes amis, implorant justice à grands cris. Or, nous avons affaire ici non pas à un dictionnaire des poètes (à propos, qui prendra un jour le relais de Paul Masson, lequel avait annoncé un Dictionnaire des poètes morts de faim jamais paru ?), mais à un dictionnaire de poésie, ce qui nous dispense agréablement de nous apitoyer sur tel ou tel « expulsé des pagodes ». Il n’empêche que certaines voix se sont déjà fait entendre, pour accuser l’auteur d’avoir des idées trop académiques, voire trop parnassiennes. Dans ce cas, Jacques Charpentreau pourrait bien prendre figure de post-moderne imprévu, car certains poètes des plus actuels, comme Jacques Réda, ne font (comme l’observait Jean José Marchand lors d’un récent colloque Heredia, et comme nous le verrons plus bas) que refaire du François Coppée… Belle leçon aux enfants perdus, non ? Quoi qu’il en soit, cet ouvrage compact de 1 177 pages imprimées en petits caractères n’est pas un livre bâclé ou superficiel. Les entrées en sont d’ailleurs variées, faisant alterner des rubriques parfois assez longues, car générales (« Accent », « Alexandrin », « Amour », « Césure », « Épopée », « Musique », « Parodie », « Rime », etc.), avec d’autres bien plus spéciales (« Antanaclase », « Estrambot », « Syllepse »). Certaines autres sont plus inattendues : « Photocopie », « Qu’est-ce que ça veut dire ? », « Reniement », « Science-fiction ». Considérable est le nombre des poèmes cités et des exemples donnés, empruntés aux auteurs les plus divers. Maintenant, et nous en demandons bien pardon au lecteur, mais nous ne saurions, faute de place (il faudrait au moins cinq ou six pages de HL), rendre compte en détail de ce gros livre, ni même en discuter tous les points prêtant à discussion. Force nous est de nous borner à quelques-uns. Nous parlions de la diversité des auteurs : pour les poètes anciens, rien à dire : ils sont tellement légion qu’on peut y picorer tout à son aise. En revanche, on est surpris de voir tant de fois cités des vers de Claude Roy et d’Alain Bosquet : l’auteur leur ferait donc l’honneur de les considérer vraiment comme des poètes ? De même, Jean d’Ormesson et son Histoire de la littérature française sont tenus en fort grande révérence. Dans la poésie du passé, on voit cité Paul Géraldy et son ineffable « Baisse un peu l’abat-jour… », qui nous fait aujourd’hui l’effet d’une délicieuse pornographie refoulée, mais dont on nous assure au contraire que cette poésie « semble aujourd’hui un peu trop sage, mais […] est un peu moins sotte qu’on ne le croie [sic] paresseusement sans l’avoir lue ». Sotte ? Non, mais d’une médiocrité pyramidale, à coup sûr. Même réhabilitation pour Minou Drouet, avec cette citation de Cocteau : « Tous les enfants sont poètes, sauf Minou Drouet », qui amène ce correctif prudent, mais pas téméraire : « Cette déclaration était non seulement cruelle, mais inexacte et injuste, même si on pouvait faire des réserves sur la complète authenticité des recueils de cette enfant. » Peu érotique était Minou Drouet, ce qui lui épargne les grimaces de dégoût de l’auteur devant les stupra de Pierre Louÿs (« L’auteur se délecte des termes les plus crus, les plus grossiers ») et, ô surprise, devant L’Union libre de Breton, « exemple litanique d’une obsession sexuelle que le style ne sublime malheureusement pas, et dont ne sait pas ce que pensa l’intéressée ». Phrase qui peut égayer doublement, comme si la poésie devait d’abord plaire à son objet, et surtout comme si la poésie érotique ne cessait pas de l’être lorsqu’elle n’est pas une obsession. Que Jacques Charpentreau soit partisan d’une poésie classique ou néo-classique, libre à lui, mais qu’il se voile ainsi la face devant un certain genre de poésie peut paraître comique. Au surplus, ce n’est guère se montrer philosophe, car le marquis de Sade, qui s’y connaissait, a écrit : « À quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire » – et la poésie aussi, n’est-ce pas ? Et puis, on ne saurait penser à tout, et il aurait fallu, en bonne logique, éliminer certaines citations assez suspectes. Par exemple, ce merveilleux extrait d’une lettre du frigorifique Leconte de Lisle à Heredia, critiquant en détail un vers de celui-ci : « Blanc branla ne fait pas une bonne consonance. Je sais qu’une consonne rude, heurtée, peut produire, à l’occasion, un excellent effet ; mais ici le son est mou et gênant. En outre, branla ne rend pas la commotion reçue par une personne vivante. » Certaines entrées sont étrangement brèves, comme « Poèterau » (sic, défini comme « mauvais poète ». Soit, mais alors pourquoi ne pas en citer, ni donner des exemples ? Il n’y en a aucun, ce qui est bien injuste. En revanche, l’entrée précédente, « Poète de Paris », n’en comporte qu’un seul : Jacques Réda, que l’auteur tient à décorer de ce titre poético-urbain. Or, le pseudo-sonnet de lui qui est reproduit fait visiblement concurrence à François Coppée. On dirait même – mais en moins drôle – un pastiche de Coppée confectionné par Reboux et Muller. Puisque nous parlons pastiches, signalons à l’auteur que les excellents pastiches de Mallarmé, Coppée, Moréas, Ghil, Régnier, etc., publiés dans La Plume du 15 janvier 1896 et qu’il cite, sont d’une seule et même personne : Paul Masson, déjà évoqué plus haut. La lecture de ce gros ouvrage est souvent, on le voit, très divertissante. On y apprend bien des choses, on y découvre des textes que peu de gens connaissent, et dont certains brillent d’un éclat particulier. Peut-être l’un des plus beaux est-il cette « traduction juxtalinéaire » en décasyllabes perpétrée par le brave colonel Godchot, de rimbaldienne mémoire, sur Le Cimetière marin de Valéry. Nous n’en citerons que deux vers, ceux qui « correspondent » au distique final : « Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies / Ce toit tranquille où picoraient des focs » : « Et que la mer de ses joyeux tapages / Rompe l’eau calme où vont danser les focs » (il est seulement dommage que notre militaire versificateur n’ait point écrit « phoques »). On y trouve aussi des scoops et des détails inédits : de l’édition 1869 des Chants de Maldoror, on nous assure : « Dix exemplaires furent vendus. » Il est vrai qu’on lit ensuite que c’est grâce à Breton que « ce livre ennuyeux devint mythique. Cette même année 1869, François Coppée publiait à son compte ses Intimités, qui n’eurent pas la chance, par la suite, de plaire aux Surréalistes. » Voilà qui est bien méchant, d’autant que, peu après, on nous dit que The Rhyme of the ancient Mariner est lui aussi « un célèbre et ennuyeux chef-d’œuvre ». Plaignons l’auteur de n’y avoir trouvé que… water, water, everywhere / Nor any drop to drink ! En revanche, il erre en écrivant que le Tancrède de Fargue fut, en 1911, « publié par l’auteur » à ses frais.Mais ne soyons pas injuste : Jacques Charpentreau s’est documenté aussi consciencieusement et aussi complètement que possible. Il nous a même fait l’honneur de citer une lettre inédite de Mallarmé publiée par Jean-Louis Debauve dans le n° 5 d’Histoires Littéraires. Dans ces conditions, il ne saurait être question, on le comprendra, de porter un jugement sévère, ou même mitigé, sur cet énorme ouvrage, dont le besoin, comme on dit, se faisait sentir, et où nous n’avons fait faire au lecteur que quelques petites promenades.
Rochefort. Joël Dauphiné, Henri Rochefort. Déportation et évasion d’un polémiste (L’Harmattan, 2005, 340 p., 29 €). Quand tomba l’Empire, Henri Rochefort passait – Flaubert s’en gaussait – pour le plus grand écrivain français. On lui devait, souvent en collaboration, quantité de pièces, livrets, vaudevilles, saynètes, récits, romans dont les titres, sinon les intrigues, restent, non loin des actes de Flers et Caillavet musiqués par Jacques Offenbach, dans les mémoires un peu vives. Citons : Je suis mon fils (Palais-Royal, 1860); Le Petit cousin, opérette (Bouffes-Parisiens, 1860), Les Roueries d’une ingénue (Vaudeville, 1861), Une martingale (Variétés, 1862), La Confession d’un enfant du siècle, comédie en un acte (Vaudeville), sans oublier La Marquise de Courcelles (1859), roman signé – pourquoi ? – Eugène de Mirecourt, et Les Petits Mystères de l’Hôtel Drouot (1862), série de curieuses et piquantes études sur les habitués de ce lieu dont Rochefort était grand familier. À quarante ans, le futur exilé est d’abord, manifestement, un insistant homme de lettres. Son succès massif, il l’a dû pourtant moins à sa kyrielle de vaudevilles accouplés, qu’aux trente-deux pages, hebdomadaires depuis juin 1868, d’un livret satirique à couverture écarlate, La Lanterne, laquelle, conspuant spirituellement l’Empire et ses sbires, eut, crut-on, part notoire au désastre. Aux frimes de l’amour, de l’argent, répond le si vis pacem para bellum lorsqu’au midi point l’arme où se perd l’homme. En vérité, le relief acquis par ce marquis départiculé outrepasse sa stature politique. Une fois dans la vie, il aura connu le pire vertige, celui d’avoir en mains un volant apte à dérouter les destins. C’était le 12 janvier 1870, aux funérailles de Victor Noir. Longtemps les socialistes lui reprocheront de n’avoir pas saisi, ce mercredi, la main multiple que lui tendait l’émeute : s’il l’avait fait, l’Empire ébranlé tombait huit mois à l’avance. Quid alors de la France ? Plus d’incongrue déclaration de guerre de Napoléon à Guillaume ? Plus de Prussiens à Paris ? Plus d’Alsace-Lorraine à regagner ? Jamais 14-18 ? Jamais 39-45 ? Chansons ! Ces couplets, appendus au métabolisme d’un seul, semblent pesants. On comprend les trois évanouissements successifs d’Henri, gonzesse trépide dans la foule qu’ajustent en enfilade les fusils chassepots new look de la bande à Badin, gaie et prête à tirer pour tuer. S’il avait quelque chose du Bonaparte de Brumaire blêmi comme lui devant la horde, il manquait à Henri au moins un Lucien. Déjà, carabin pour complaire à papa, l’aversion du sang (une autopsie, il défaille) l’avait chassé des amphis. Duelliste de rencontre, certes il endure quelques piqûres : croiser le fer est de rigueur pour un pamphlétaire. Quand, quatorze mois plus tard, débute, à la mi-mars 71, la Commune, il n’y prend qu’une part faible ou nulle. Les communards traqués, dénoncés, massacrés, emprisonnés, c’est au prestige de sa figure symbolique de « tombeur d’Empire » qu’il doit son aura et de comparaître à la barre avec eux. Faible, l’accusation contre lui, et Thiers, vieux bonhomme de lettres qui ne juge mais préside (la République, pas le tribunal), n’entend point qu’on fusille un confrère, surtout celui qui lança juste à temps l’idée mielleuse de piller et incendier sa demeure, qu’Adolphe rêvait de quitter depuis si longtemps. Un règlement de comptes ? Fi ! Condamné, néanmoins, à la déportation le 23 mai 1872, Rochefort aurait dû partir aussitôt vers la Nouvelle-Calédonie. L’évadé d’Elbe, par son prompt retour, avait lancé la mode d’exiler aux antipodes (aujourd’hui, plus loin que l’Inde, c’est entre Jupiter et Mars que nous rêvons de télescoper nos déchets turpides). Des amis influents – le couple Adam, Edmond, député de Paris, piloté par Juliette sa suractive épouse que les mauvaises langues créditent d’avoir, dans un moment d’euphorie classique, conçu via Henri l’un des fils Adam, Dominique – s’applique, de mois en mois, à faire retarder le départ du polémiste en péril. Tel Sade, autre marquis rétif, il va de prison en prison, ici gâté comme une oie, là plutôt mal loti. À Vincennes il se voit, comme à Charenton l’auteur d’Oxtiern, promu ordonnateur des divertissements : c’est lui, oui, qui met en scène La Commune à Nouméah, farce de son confrère Georges Cavalier dit Pipe-en-bois. À Oléron, île un peu diable, il pleure Vincennes, « un palais d’été » auprès de ce nid à cancrelats. Ce n’est que Thiers parti – il démissionne le 24 mai 1873 –, que s’impose le départ du vaudevilliste avec le dernier lot de condamnés restés au frais. L’embarquement tant différé a lieu sur le Virginie, capitaine Launay, le 10 août. Faute d’un canal à Suez, on va d’abord vers Sainte-Catherine, Brésil, pour filer de là tout droit vers l’Océanie, Nouméa ! où le navire n’accostera que le 8 décembre, un lundi. Cent vingt et un jours de navigation ! Un martyre pour Rochefort en proie au mal des houles, comme naguère à celui des foules ; cette singulière allergie aux aléas des masses d’eau s’appelle la naupathie rebelle. Elle fait de lui sur l’esquif un poupon que tous bichonnent, cependant qu’à la proue Louise Michel, révolutionnaire dans l’âme, pieds nus sur le pont, cheveux volants, narines béantes, yeux dardés, s’offre aux fracas des mers exemplaires. Encore heureux pour Henri qu’il ait avec lui, pour passer ses nerfs entre deux vomis, son serviteur souffre-douleur, Chevrier. Débarqués, enfin c’est la paix. À Numbo, au sud de la presqu’île Ducos – easy d’ares – le séjour avec Paschal Grousset tient plus de la villégiature que du bagne. On cogite beaucoup entre journalistes. Avec trois autres compagnons, Pain, Jourde et Baillière, Rochefort combine une évasion en barque. Elle a lieu une nuit d’orage, le 20 mars 1874. Le lecteur distrait en profite pour identifier en couverture un tableau de Manet (qui, sur ce thème romantique, L’Évasion de Rochefort – musée d’Orsay – en peignit deux), et calculer que, du 8 décembre 1873 au 20 mars 1874, l’exil calédonien du lanternier n’aura duré que cent deux jours, délai impérial. L’histoire ne s’arrête pas là, car, au vrai, ce livre aurait pu s’appeler Le Tour du monde d’Henri Rochefort. Ayant gagné la goélette « P.C.E. » (Peace, Comfort, Ease) où six places sont réservées aux fugitifs (5 + 1, vu qu’à Rochefort, Grousset, Jourde, Baillière et Pain s’est adjoint Bastien), on cingle vers l’Australie pour joindre San Francisco. Là Rochefort et Pain, laissant les autres aller leur train, emprunteront celui vers New York pour toucher en juin Londres. Dès le 18 juillet, la Lanterne reparaît à Genève chaque vendredi. L’amnistie et le retour seront pour 1879. Avec Rochefort, au faciès si cadenassé sur ses portraits, vrai clown en vérité – « ah ! vous avez l’air tout à la fois cocasse et fatal ! » lui dit Vallès en ce portrait au burin qu’il lui dédie –, l’histoire tourne régulièrement au vaudeville, et Joël Dauphiné, historien et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, agrégé docteur en tout ce qu’il faut, lettres, histoire, sait la narrer aussi plaisamment que L’Harmattan l’édite avec art. Assortis de la fonte Comic sans MS, si prisée par Word, les vingt-trois documents annexés semblent choisis pour leur saveur et leur variété : une chanson du déporté Paysant, une autre anonyme, deux lettres de capitaines marins, une scène de vaudeville narrant, de la main de Juliette Adam, sa visite chez Victor Hugo en avril 1875. Témoins : Vacquerie en Pylade hippique, Flaubert en passant, et Madame Drouet en Juju âgée. Pour l’heure, Rochefort est sans le sou à New York, il sollicite un prêt de 25 000 francs – chœur des mâles : « C’est un pickpocket ! » Juju se tait, Mme Adam calme le jeu : Rochefort est riche, simplement pour l’heure il n’a pas accès à ses sous, on va collecter, il va rentrer et le prêt sera bientôt remboursé. Hugo (traqué par le bagout de la nouvelle Juliette) : – « Croyez-vous que j’aie 5000 francs dans mon secrétaire ? » (À Juliette Ière) – « n’est-ce pas, Madame, que je ne les ai pas ? » (Silence gêné de Juju, qui doit juger in petto que la femme Adam a du cran). On optera pour une solution boiteuse, Hugo avancera mille francs. En sortant, Flaubert siffle : « Dommage que je ne sois pas l’ami de Rochefort ! » Scène charmante, tant semble sincère l’attachement du vieux poète à sa cassette et vécu le déchirement entre un sentiment si modeste et l’estime qu’enjoint, du bout du monde, un polémiste anti-bonapartiste… Nous n’avons ici résumé que la moitié de l’histoire, riche en intérêt romanesque, d’autant qu’elle campe, dans un éventail de circonstances pimpantes et fort peu connues, où alternent les ouh-ouh de la mer et les ébats qu’il faut bien qu’une fille opère, une figure crue à tort familière aux Français, Victor-Henri de Rochefort-Luçay. N’étant point d’usage de vanter les vertus de style d’un texte d’histoire, nous n’aurons qu’un ave à la bonté de ses rimes ou assonances, ainsi, page 238, saluons « … la jeune bonne suisse / qui était à son service… » Est-ce pour éviter à la Suisse un écho abusif qu’onze pages plus haut, note 32 de l’Épilogue, le prénom de Lacassin est trahi en François ? Nous en doutons, car hormis nous-même, vigilant et abstème, nous ne sommes plus guère que quatre à priser des rimes ou leur absence à onze pages de distance. Qu’il est bon pour un cœur de Bourbon, un livre dont il n’y a que du bien à dire !