EN SOCIÉTÉ

Bibliophilie. Le Livre et l’estampe. Revue semestrielle de la Société royale des Bibliophiles et iconophiles de Belgique, n° 163, 2005 (4 Boulevard de l’Empereur, B-1000 Bruxelles ; 207 p., abonnement annuel : 50 ). Au menu de la dernière livraison de cette revue : un article très complet de Denis Laoureux sur les luxueuses éditions illustrées de Maurice Maeterlinck publiées par des sociétés de bibliophiles belges dans l’entre-deux-guerres (on passera quelques secondes à admirer les illustrations de Fernand Khnopff pour Pelléas et Mélisande) ; une étude de Catherine Gravet sur les œuvres de jeunesse – ou de potache – d’Alexis Curvers dans des journaux d’étudiants liégeois, depuis Le Clampin écrit à la main et reprographié, jusqu’au Vaillant, organe des étudiants catholiques de Liège ; Pierre Mouriau de Meulenacker signe un article consacré aux ornements typographiques (pages de titre, vignettes et lettrines reproduites par dizaines) du Journal encyclopédique, qui fut imprimé à Liège puis à Bouillon entre 1756 et 1793 ; René Faÿt rend hommage à Paul Géraldy, ce demi-fou littéraire auteur de pamphlets anticléricaux et de Carnets du roi saisis en 1903 par la police pour propos séditieux, mais que Géraldy parvint à faire passer de France en Belgique grâce à de fausses jaquettes pour le moins savoureuses (on se souviendra d’une Étude magistrale et approximative sur les origines et les déformations du mot cosmique attribuée à Edmond Picard). Passons vite sur le « Baudelaire à Bruxelles » de Philippe Roy – rien de nouveau sous ce soleil – pour nous réjouir de la pérennité de cette revue qui tient ses engagements : des études de qualité et une foule d’illustrations.

 

Bosco. Cahiers Henri Bosco, n° 43-44 (Edisud, 2003/2004, 292 p., 19,50 ). Deux ensembles dominent cet épais numéro : d’abord un parcours de Lourmarin, « lieu où souffle l’esprit », sur les pas de Bosco qui le découvrit en 1922 grâce à l’archéologue Robert Laurent-Vibert, lequel avait entrepris de sauver le château à l’abandon. Étapes obligées : le château, justement, l’église et, bien sûr, le mas Théotime ; il a bien changé, le pauvre, et déjà, nous dit-on, Henri Bosco « en déconseillait la visite avec véhémence ». Il est à craindre qu’il déconseillerait aujourd’hui la visite de tout Lourmarin dévoré par le plus dégradant tourisme, mais les photos du cahier permettent de rêver à un monde admirable encore presque intact. Le deuxième ensemble, constitué de textes de Bosco inédits ou peu connus, tourne autour de l’orphisme, essentiellement à partir de l’expérience napolitaine de l’écrivain et témoigne de l’intensité de son expérience spirituelle. Il manque une présentation synthétique pour guider le lecteur à travers cette mosaïque de textes, mais, avouons-le, elle serait difficile à rédiger, tant elle met en jeu des éléments nombreux, biographiques, archéologiques et mythiques.

 

Céline. Le Bulletin Célinien, n° 267, septembre 2005 (BP 70, B-1000 Bruxelles ; 24 p., abonnement : 45 ). L’essentiel du numéro est occupé par un entretien avec François Gibault, dont on connaît la biographie de Céline. Il parle avec mesure des sujets les plus brûlants touchant l’auteur de Mort à crédit, mais aussi de son autre grande passion, Jean Dubuffet. Une page du bulletin reproduit les comptes rendus du numéro 22 d’Histoires littéraires concernant Céline.

 

Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 179, octobre 2005, Hommage à Paulette Enjalran. Claudel et la critique (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 98 p., 7 ). Ce numéro s’ouvre sur un hommage bien senti à Paulette Enjalran, dont on peut lire ensuite, d’une longue étude inédite sur Claudel, l’introduction et la table des matières. On ne peut juger d’un travail qui semble de grande ampleur sur d’aussi minces extraits, mais on s’inquiète d’y lire que les vingt-trois premières années de la vie du poète y sont considérées « comme un développement de son thème astral, qui détermine sa vie future ». Suivent des documents utiles : un article fameux de Pierre Lasserre, paru dans L’Action française en 1911, qui avait provoqué l’ire de Claudel, lequel s’était vengé en faisant de Lasserre le professeur Pedro de Las Vegas dans Le Soulier de satin ; un article bien documenté de Jacques Houriez sur Claudel et la presse ; enfin, sous la rubrique « Jeunes chercheurs », le compte rendu d’une douzaine de mémoires de maîtrise et thèses de doctorat récents. Toutefois, si fervent admirateur qu’on soit de l’auteur de Connaissance de l’Est, on avouera qu’il faut passablement de bonne volonté pour lire régulièrement ce Bulletin, qui manque un peu de tenue intellectuelle.

 

Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 148, octobre 2005 (92 rue du Grand Douzillé, 49000 Angers ; 150 p., 12 ). On entretient sa passion pour un auteur en devenant membre de l’association qui entretient sa mémoire ou en lisant la revue que celle-ci publie ; le plus souvent, ces deux gestes n’en font qu’un puisque la cotisation à l’association emporte l’abonnement à la revue. Un bon mouvement, lecteurs de Gide, cotisez ! Vous ne le regretterez pas : le Bulletin vaut son prix. Et il faut entretenir la ferveur autour du maître des nuances, dans notre époque de slogans et de vérités simples. Si l’on ne se trompe pas (mais on espérerait se tromper), la figure de Gide s’est un peu estompée depuis quelque temps ; pourtant, peu d’écrivains nous seraient aussi nécessaires aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, ce numéro du Bulletin des Amis d’André Gide, le 148e, ce qui témoigne d’une belle constance, donne à lire et à penser. Entre le journal de Jean Lambert (7 février 1940-10 septembre 1941) et celui de Robert Levesque (18 juin-24 août 1945), on y lit trois études génétiques, sur La Porte étroite, Les Nourritures terrestres et Les Faux-Monnayeurs. Après quoi, sous la rubrique « Les Dossiers de presse des livres d’André Gide », des articles parus lors de la publication de Retour de l’U.R.S.S (par René Bizet), Robert (par Albert Thibaudet) et Interviews imaginaires (par Fernand Perdriel) ; leur lecture permet de retrouver dans leur première fraîcheur des livres que l’histoire littéraire a figés dans une pose d’éternité.

 

Giraudoux. Cahiers Jean Giraudoux, n° 32, Jean Giraudoux. Lettres à Suzanne. II . 1915-1943, texte établi et annoté par Brett Dawson, introductions de Guy Teissier (Grasset, 2004, 468 p., 23 ). Le premier volume était consacré aux années 1913-1915 et racontait, en près de deux cents lettres, la naissance et l’épanouissement de la passion entre l’écrivain et Suzanne Boland. Plus de deux cents lettres, cette fois couvrant vingt-huit ans. On y voit la naissance du fils, le mariage en 1921 et la progressive détérioration du couple. Suzanne ne supporte pas les deux grands amours de son époux, pour Anita de Mondero puis pour Isabelle Montérou, et dans les ultimes années, la haine emporte tout : Mme Giraudoux n’a pas la forte philosophie de Mme Morand pour qui « un homme qui ne trompe pas sa femme n’est pas un homme » ! Les notes et commentaires abondants aident à lire cette correspondance intime que rythment les guerres et les voyages nombreux de Giraudoux comme diplomate ou comme dramaturge, au Portugal, en Allemagne, en Amérique. On déplore que les ayant droits n’aient pas autorisé la citation des papiers de Morand, en contradiction avec les déclarations de celui-ci.

 

Guillaume. Carnets de l’association Les Amis de Louis Guillaume, n° 29, 2004 (114ter avenue de Versailles, 75016 Paris ; 208 p., abonnement : 25 ). Le volume s’ouvre par des pages consacrées au souvenir de deux disparus, Michel Décaudin et Jean Rousselot, ainsi qu’à la pose d’une plaque sur la maison natale du poète, rue Charles-Bossut, dans le xiième arrondissement. Comme toujours, ces Carnets sont un peu confus : le sommaire ne renvoie à aucune pagination, les textes les plus divers se succèdent sans logique visible, et le lecteur a du mal à s’y retrouver. Dommage ! Les poèmes cités de Louis Guillaume sont beaux, et le journal inédit du premier semestre 1949 est un témoignage très attachant de ses rencontres et activités multiples : il croise, entre autres, Yvan Le Louarn, qui n’est pas encore Chaval, et va beaucoup au cinéma.

 

Hyvernaud. Cahiers Georges Hyvernaud, n° 5, 2005 (Société des lecteurs de Georges Hyvernaud, 39 avenue du Général-Leclerc, 91370 Verrières-le-Buisson ; 124 p., 15 ). Ce numéro des Cahiers publié par la Société des lecteurs de Georges Hyvernaud présente les actes de la journée d’études Hyvernaud et l’art du portrait, qui a eu lieu le 3 avril 2004. Sept interventions suivies d’une transcription des débats qui rendent compte des questionnements suscités par le sujet traité. Les informations diverses (réception critique dans la presse, publications, articles, travaux) témoignent de la place d’Hyvernaud dans les rouages institutionnels de conservation. La prochaine journée d’études sera consacrée à La place du politique dans l’œuvre de Georges Hyvernaud et aura lieu en avril 2006.

 

Larbaud. Cahiers des Amis de Valery Larbaud, nouvelle série, n° 5, Dernière tentation de Valery Larbaud : le Brésil (Édition des Cendres, 2005, 157 p., 30 ). Larbaud est de ces écrivains dont on voudrait tout lire, jusqu’à ses listes de commissions ; on se réjouira donc de trouver ici ses lettres à Jean Duriau et à Rui Ribeiro Couto. Parmi les articles rassemblés par Pierre Rivas, on relèvera, en particulier, celui de Paulette Patout, « Du Brésil et de l’amitié Larbaud-Reyes », et le poignant récit d’une « Visite à Valery Larbaud » en 1952 par Augusto Frederico Schmidt et Louis Wiznitzer.

 

Ligne de risque. Ligne de risque 1997-2005, sous la direction de Yannick Haenel et François Meyronnis (Gallimard, L’Infini, 2005, 380 p., 22,90 ). Que nul n’entre ici s’il n’est heideggérien ! Et, si possible, pas de l’espèce banale des philosophes universitaires ou des remâcheurs de formules toutes faites. La revue Ligne de risque, même si elle se préoccupe beaucoup de littérature, est avant tout obsédée de philosophie et mène depuis dix ans une croisade véhémente contre le « nihilisme », dont elle s’efforce d’éclairer l’histoire et d’analyser les effets dévastateurs tout en annonçant les cataclysmes à venir. On ne peut donc pas dire qu’on y rigole tout le temps ! C’est ce que confirme ce volume qui rassemble divers entretiens publiés par la revue ces dernières années. Les pages d’introduction sont écrites dans le grand style habituel des avant-gardes, commun à Breton et à Debord : revendication de marginalité, imprécations diverses, vastes perspectives solennelles sur les désastres contemporains, déclarations d’admiration et de détestation, abus de l’italique et du point d’exclamation, etc. Exemples : « Nos efforts ne visent qu’à une chose : rendre possible la pesée du néant en le laissant émettre des signes depuis toutes les traditions » ou encore : « La littérature comme “poésie de la poésie” ne s’encombre plus d’absolu, ni de sujet, ni de système, et pas davantage d’humanité. Elle prépare le nouveau rapport des hommes avec le langage, tel qu’il échappe aux cadres de la métaphysique occidentale, et annonce une nouvelle manière de penser, qui outrepasse des limites étroites de la logique. » On se croit sans peine transporté à la grande époque de Tel Quel. C’est ce qu’éprouve sans doute lui aussi Sollers, bienveillant patron de ces jeunes gens bien élevés qui doivent lui rappeler sa jeunesse (on se demande ce qu’ils peuvent bien penser de leur côté des productions du Sollers d’aujourd’hui : la réponse est peut-être dans Poker, commenté ici même). Mais ne plaisantons pas : les entretiens présentés ici sont excellents et d’un remarquable niveau de sérieux et d’exigence intellectuelle. On connaît bien Marcel Detienne ou Barbara Cassin, de même que Charles Malamoud, François Jullien ou Marc Dachy (à propos de Dada), qui ne sont pas des amateurs et qui s’expriment ici de manière intéressante. On connaît sans doute moins bien Gérard Guest, dont les réponses aux questions de Ligne du risque occupent une large moitié du volume. Ces réponses tournent exclusivement autour de Heidegger. Inutile cependant d’essayer de suivre si l’on n’est pas familier des textes, y compris les plus obscurs, et si l’on ne parle ni grec ni allemand ! Aucun espoir de s’y retrouver non plus si l’on ne connaît pas en détail le contentieux qui oppose accusateurs et défenseurs de Heidegger à propos de ses relations avec le nazisme, sujet brûlant et générateur de passions violentes depuis la publication du livre-choc de Victor Farias. Mais c’est le livre récent d’Éric Faye (fils de Jean-Pierre, lui-même impliqué dans le débat) qui a mis une nouvelle fois en ébullition le petit monde des philosophes capables d’argumenter sur le sujet en se référant aux sources : il va jusqu’à soupçonner Heidegger d’avoir écrit certains discours d’Hitler. Gérard Guest fait partie de cette phalange érudite et donne, tout au long d’entretiens extrêmement approfondis, un remarquable exposé de la manière dont il faut, selon lui, comprendre Heidegger. Il est, là-dessus, totalement en phase avec ses interlocuteurs. Pour qui voudrait, sans être philosophe, avoir quand même une idée de ce dont il est question, il est toujours possible de se référer au dossier de la polémique, mis en ligne sur le site http://parolesdesjours.free.fr vaste répertoire des objets du culte propres à la revue et largement vidéographiés (qu’en aurait dit Heidegger, penseur de la technique et du nihilisme qu’elle propage ?).

 

Malraux. Cahiers de l’Association Amitiés internationales André Malraux, n° 4, automne 2005 (Présence d’André Malraux, 72 rue Vauvenargues, 75018 Paris ; 92 p., 12 ). Ce numéro publie les actes d’une journée intitulée Malraux écrivain d’art, qui s’est tenue à la Bibliothèque nationale de France en novembre 2004, à l’occasion de la publication des Écrits sur l’art dans la Bibliothèque de la Pléiade. On y trouvera des compléments à cette édition monumentale (la première maquette « farfelue » de Psychologie de l’art pour Skira en 1946, qui vaut le détour) et des commentaires, intéressants certes, mais légers, qui n’apportent que peu. Il en va ainsi de presque toutes les « journées » organisées autour d’un événement important ou d’une grande publication.

 

Matricule (1). Le Matricule des anges, n° 67, octobre 2005 (52 p., 5 ). Ce qui est nouveau dans le Matricule, c’est la couleur : en couverture, le regard bleu d’Eugène Savitzkaya, c’est assez réussi ; et si ça ne suffit pas pour motiver la lecture, on complètera en disant que ce dossier consacré à l’écrivain belge est excellent. L’interview du « Fou à venir ! », est un modèle du genre : dense, précise, vivante. À l’appui, l’explication de texte demandée à l’auteur sur un paragraphe de sa propre prose. Cette stratégie du détour est réellement fructueuse, une idée à retenir. À retenir aussi quelques chroniques : dans le train des sports d’hiver, pourquoi ne pas emporter Valentine Penrose (La Comtesse sanglante), Bernardo Carvalho (Neuf nuits) ou Koronéos (Fait divers) ? Parce que les interviews sont bonnes dans cette revue, elles changent singulièrement de ton d’un écrivain à l’autre : après Savitzkaya, subtil et de larges vues, la rencontre avec Éric Laurrent, intimiste, modeste, sonne comme un retour au cocon parisien. On pourra lire aussi la trajectoire éditoriale de Claire Paulhan, mais on ne refermera pas cette livraison sans souligner combien il est agréable de voir l’empan de la zone « Domaine étranger », ici du bosniaque au brésilien, dont bien des suppléments littéraires pourraient s’inspirer.

 

Matricule (2). Le Matricule des anges, n° 68, novembre-décembre 2005 (54 p.,
5
). Pourquoi il est torse nu, Federman, en couverture du Matricule ? Pour faire encore plus rescapé des camps ? Décidément, la photricule coince. Dommage, car il faut se ruer sur Federman, pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, et on proposera en initiation les vingt pages fulgurantes de la Voix dans le débarras, joli opuscule en outre chez Impressions nouvelles, proposant en miroir versions anglaise et française. L’éditrice du mois, c’est Pascale Gautier, qui relance Buchet-Chastel ; les « égarés » d’Éric Dussert sont un rien fatigués ; on adore le titre de la dernière pièce d’Emmanuel Darley (Flexible, hop ! hop !), et l’interview donne envie d’en savoir davantage sur le travail rageur et caustique de l’ancien libraire de Tschann. On a trouvé cocasse de commencer un entretien croisé Brigitte Giraud-Pierre Autin-Grenier (exercice toujours délicat tant l’équilibre est difficile à tenir entre les voix, les notoriétés), en posant qu’ils sont bien différents mais qu’ils ont peut-être des points communs, n’est-ce pas ? Pour le reste, que dire : ce qui est bien dans LMDA, c’est que tout peut toujours être sauvé par deux pages de Holder, Serena, etc. Et ce qui est bien dans ce numéro, c’est que nul, hors Bablon s’entend, n’y a besoin d’être sauvé.

 

Matricule (3). Le Matricule des anges, n° 69, janvier 2006 (54 p., 5 ). Non, non, ça ne va pas. Est-ce nous, est-ce le Matricule, mais cette livraison nous a paru plombée par un dossier Nizon franchement en deçà de ce à quoi nous a habitués cette revue, plutôt douée pour les rencontres et les interviews. L’interview, justement : est-ce le maniement délicat, pour un auteur germanophone, du français (en ce cas, il fallait faire l’entretien en allemand !), ou simple négligence, qui explique des formulations approximatives jusqu’à l’ambiguïté, le style heurté, la platitude de ce texte fort long qui ne semble pas avoir été retravaillé ? On est gêné pour Nizon du long passage où il explique à quel niveau de la littérature germanophone il faut le placer (Jelinek, Handke, Grass), la recherche de la formulation juste l’amenant à s’appesantir plus que de nécessité sur ces considérations. On est gêné aussi d’un long article biographique d’un style maladroit qui sent le bâclage. Et fâchés enfin de l’intransigeance des anges, qui se retourne facilement contre eux : peut-on conspuer le matérialisme contemporain (« une société comme la nôtre »... Tonner contre), l’inculture environnante, et rédiger dans la foulée une recension approximative de la réédition d’un texte mexicain, d’un Juan comment déjà, Rulfo ? souriant finement de la critique qui est « allée jusqu’à comparer ce mince roman de 1955 au Château de Kafka ou au Bruit et la fureur de Faulkner. Rien de moins. » Il est vrai qu’il ne s’agit que de Pedro Paramo. Mais brisons là. Il faut recommander néanmoins l’entretien tonique et nourri avec Raphaël Sorin, le texte consacré à J.-B. Pontalis, éditeur, et annoncer lugubrement aux aficionados que Christian Prigent met un terme à sa chronique Vu à la télé. Vœux pour 2006, gardarem Éric Holder, dernier de ces chroniqueurs écrivains qui ont beaucoup fait pour nous gagner à la cause de l’angélisme littéraire.

 

Paulhan. Société des lecteurs de Jean Paulhan, bulletin n° 28, octobre 2005 (2 rue de Fleurus, 75006 Paris ; 28 p., s.p.m.). « On peut devenir fou, en lisant Paulhan », telle est l’inquiétante « ouverture » de ce numéro par Bernard Baillaud, président de la société. Heureusement, à la lecture de ce bulletin on devient surtout très informé des nombreux travaux en cours et de parutions imminentes, correspondances diverses ou étude de Marcel Parent sur Jean Paulhan citoyen, étude de son activité de conseiller municipal à Châtenay-Malabry. Conclusion : « il est très Front populaire à Châtenay, il l’est beaucoup moins à la NRF. »

 

Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 110, avril-juin 2005, Péguy et la théologie ; n° 111, Péguy et la théologie (suite), juillet-septembre 2005 (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 105 p., 4 ). Le numéro 110 s’ouvre par des témoignages désolés évoquant la mort d’Alain Brunet dont l’apport fut aussi important pour les travaux péguystes que pour Colette. Les deux fascicules publient les actes d’un colloque consacré à Péguy et la théologie tenu en décembre 2004 : la pensée religieuse du poète est à la fois replacée dans son époque si troublée (la crise moderniste, la mise à l’index de Bergson, le Sillon) et lue aujourd’hui à partir de diverses positions religieuses.

 

RSH. Revue des sciences humaines, 2004, n° 275, L’Évanouissement, textes réunis par Paule Petitier (Université Charles-de-Gaulle-Lille, BP 149, 59653 Villeneuve d’Asq ; 204 p.,
22
). La division est au cœur de l’évanouissement et cette livraison en prend acte, partagée entre deux acceptions du terme : les pâmoisons et les disparitions – annulation temporaire du sujet dans un cas et soustraction au monde, peut-être définitive, dans l’autre. L’ordonnance des articles suit une séquence chronologique. Dans le corpus médiéval, Paul Bretel découvre que la pâmoison témoigne généralement d’un excès d’émotion, sans guère s’accompagner d’une altération de conscience, sauf dans le cas des pâmoisons mystiques (ressortissant du merveilleux). Ce motif constitue essentiellement un mode de dramatisation qui permet au lecteur de partager les affects du héros, en l’occurrence un homme plus souvent qu’une femme. Chez Montaigne, avance Dominique Bertrand, la topique de l’évanescence informe le projet même des Essais, où l’écriture se donne pour objet l’observation minutieuse des conditions sous lesquelles mémoire, pensée et rêveries se dérobent à sa saisie. Aussi séduisante que suspecte, agissant dans le domaine historique comme dans le champ de la subjectivité, l’évanescence apparaît comme une expression de « la vicissitude et la métamorphose des formes qui hante l’imaginaire des hommes du xvie siècle ». C’est également un glissement temporel que saisit Le Déluge ou L’Hiver de Poussin, dont la brillante lecture que propose Clélia Nau estompe tout regret que le numéro ne s’en soit pas tenu au sens le plus courant de l’évanouissement. Le monochrome de Poussin donne à voir des éléments picturaux flottant dans une dispersion qui semble nier toute composition mais qui, telle une « genèse inversée », parvient « à rendre sensible la disparition graduelle de la nature s’acheminant vers sa propre fin et emportant avec elle toute couleur ». Le tableau met en œuvre plusieurs tropes du sublime définis par Longin, et plus particulièrement la figure clef du grand-dire : l’épisynthèse, ou l’art de disjoindre les parties de façon à simuler (et stimuler) l’emportement du transport, tout en maintenant un équilibre du tout qui reste ouvert et toujours menacé de disparition. Par ailleurs, le presque effacement du contraste entre ombre et lumière rejoint « le temps vide, sans événement » du présent, que le sublime s’attache à penser comme « l’éclatement extatique du temps dans son surgissement ». Jean-Louis Backès retrouve également dans la pâmoison d’Esther une représentation de la dispersion, par laquelle le sujet disjoint s’ouvre chez Racine aux forces de l’altérité. Alors que l’évanouissement s’allège en feinte érotique dans le roman précieux ou galant du xviiie siècle, Jean Christophe Abramovici observe que la fiction libertine satirise cette stratégie de façon à dénoncer le modèle romanesque lui-même comme artifice. Mais nonobstant sa visée esthétique, la scène de l’évanouissement simulé conjure d’archaïques phobies et permet au conquérant de vaincre sans péril d’une proie commodément offerte, laquelle lui cèdera en prime le privilège de la ramener à la vie par son étreinte revigorante. Dans le discours scientifique, la prédisposition féminine à l’évanouissement se trouve simultanément reléguée du côté du romanesque et de l’artifice, une pose à laquelle s’oppose l’évanouissement médicalisé, souvent fatal et masculin, qui domine après que la syncope migre de la catégorie « maladies de femme » à celle de « maladies du cœur » à la fin du xviie siècle. Est-ce par coïncidence que les articles font tout à coup la part belle au motif de la naissance et de la résurrection ? Dans la riche analyse de Gisèle Berckman, qui prend pour pivot Rétif de la Bretonne mais qui en mène large, le retour à la conscience se pare de gloire, le syncopé ayant victorieusement franchi l’épreuve de la mort. Il y a, tel Montaigne, « de ces hommes qui ne frémissent pas à la vue de leur destruction », applaudit le vitaliste Barthez sous l’entrée Évanouissement de L’Encyclopédie. Sous cet angle, la pratique autobiographique pourra être appréhendée comme un exercice de re-production par lequel un moi se perd et se ramène à la vie sous le je de l’écriture, à la manière du fort-da dans le jeu de la bobine. Les enjeux de la modernité commencent à émerger lorsque le sujet cesse de s’y réitérer pour se mettre en crise, suggère Berckman dans la foulée de la réflexion de Louis Marin (La Voix excommuniée, 1981), lisant l’évanouissement comme crise ou moment d’indétermination au vif du combat entre les forces de la vie et celles de la mort. Ainsi, dans une filiation qui va de Heidegger à Blanchot, « la syncope est devenue, en se métaphorisant, l’événement par excellence : ce qui ne vient pas mais survient, rupture originaire survenant au temps ». Comme l’évanouissement joue avec (et à) la mort, l’article de Jean-Philippe Chimot souligne la difficulté de les distinguer dans la représentation picturale et la tentation d’escamoter l’une par l’autre pour laquelle David a opté devant les Martyrs de 1793-94. Paule Petitier, maître d’œuvre de ce numéro après d’autres travaux sur le hors-champ (l’irreprésentable, la sorcière) tente enfin l’articulation de la pâmoison et de la disparition dans un article consacré au roman hugolien. Une logique du pli lui permet d’expliquer la présence récurrente de la syncope, brutale et réversible, à l’intérieur de mouvements de disparition qui s’accomplissent comme glissement continu vers le néant. Au fil des œuvres, le pli lui-même tendra à devenir mortel, marque d’une coalescence insoutenable comme dans L’Homme qui rit, ce roman du collage et de la convulsion où manque la distance nécessaire à l’émergence de la conscience qui est le propre de l’humanité. Mais, de conclure Paule Petitier, « si l’évanouissement-renaissance apparaît comme un leurre dans la temporalité du récit, il prend sens dans la perspective de la renaissance de l’écriture ». Dans une fine analyse, Jean-Marc Houpert démontre pour sa part comment Valéry, sujet aux évanouissements dès qu’il veut se soustraire à l’agression de l’intime, en vient à concevoir une poétique de l’impersonnalité exigeant que l’auteur s’évanouisse littéralement de son œuvre pour la faire surgir ex nihilo. Cette poétique effacerait ainsi toute trace de son désir, resté douloureusement inassouvi, de trouver l’autre avec lequel il aurait pu partager ce qu’il appelle « l’intimité extrême ». Mais la pratique de la poésie elle-même, en ramenant Valéry aux sources de l’émotion, fait refluer l’appel enfoui dont l’absence de réponse le confine à sa solitude originaire. S’il lui est aussi impossible d’assumer cette « tendresse-détresse » au cœur de l’écriture que de la nier comme le veut sa poétique, l’évanouissement trouve à s’inscrire avec insistance comme un motif, sans doute le plus fondamental, de « la poésie de Valéry (qui) est une poésie de l’enfance – enfance du langage, enfance du monde, enfance du moi ». La passerelle entre le début du xxe siècle et aujourd’hui est assurée par Aline Petitier qui convoque des œuvres d’horizons divers, de Freud à Sophie Calle, où la disparition d’un être entraîne un vide psychique qui pourra éventuellement devenir créateur d’une faculté de « penser par l’imagination ». En point d’orgue, un témoignage autobiographique de Pierre Pachet, qui dégage de son expérience deux types d’évanouissement en apparence bien distincts : l’un lié un état psychologique ou émotif ; l’autre, de nature toute physiologique, provoqué par une sous-oxygénation du cerveau par le sang. De la première catégorie relèveraient deux syncopes qui lui sont survenues devant la vue du sang, l’une lors d’une circoncision, l’autre d’un accouchement. Et de la seconde, deux malaises advenant dans la compaction d’une foule, ici un autobus, là un théâtre. Mais les évanouissement que l’on croit suscités par les émotions le sont-ils entièrement ? La théorie périphérique de William James permet d’en douter. Et à l’inverse, n’y a-t-il vraiment nulle d’émotion associée à un malaise explicable par la chaleur et la fatigue ? Rappelant les observations de Laurent Jenny sur Montaigne et Rousseau dans L’Expérience de la chute, Pachet note comment il savoure clandestinement, avant le noir complet de l’évanouissement, ce qu’il appelle « l’émotion de la fin des émotions », c’est-à-dire « la découverte d’une forme nouvelle d’indifférence, de neutralité bienfaisante, comme la levée, enfin, du lien de souci qui nous attache au monde et surtout à notre propre existence ». Beau point d’orgue à ce numéro qui explore non seulement le rapport de l’évanouissement à la mort et à la temporalité, comme on pouvait s’y attendre, mais aussi sa relation, moins prévisible, à l’auto(bio)graphie et à la question de la vérité.

 

 

Roman populaire. Le Rocambole. Bulletin des Amis du roman populaire, n° 31, été 2005, Approche de Georges Le Faure (BP 0119, 80001 Amiens ; 176 p., 14 ). L’essentiel du numéro est consacré à Georges Le Faure (1856-1953), prolifique autant qu’oublié auteur de romans populaires aujourd’hui introuvables. Une bibliographie donne la mesure de l’ampleur de cette œuvre largement publiée dans des revues catholiques (La Veillée des chaumières, L’Ouvrier) et chez des éditeurs spécialisés (Fayard, Tallandier) ; trois études qui ne se répètent jamais : un examen de la longue carrière de Le Faure, de 1882 à 1941, par Alfu ; étude d’un roman, La Maffia, par Daniel Compère ; Arnaud Huftier recherche, lui, les traits particuliers d’un auteur qu’on pourrait croire voué à la « copie » de prédécesseurs plus brillants (Verne en particulier). Tout ce dossier témoigne d’un usage intelligent de l’érudition, les auteurs s’interrogeant constamment sur le sens et l’utilité de leur travail. L’introduction d’Alfu est en cela un modèle de méthode. Notons qu’au même moment, dans sa thèse L’Image de la Russie dans le roman français (1859-1900), Janine Neboit-Mombet consacre quelques pages aux Aventures d’un savant russe, l’une des réussites de Le Feure.

 

Stendhal. L’Année stendhalienne n° 4, Stendhal en Amérique du Nord (Champion, 2005, 338 p., 35 ). Comment nos amis américains (lecteurs, chercheurs, universitaires) voient-ils Stendhal aujourd’hui ? Quel est l’état des études outre Atlantique ? Quelles en sont les lignes directrices ? C’est, peu ou prou, à ces quelques questions que les contributions réunies dans ce volume tentent de répondre en empruntant des voies diverses et diversifiées quant aux méthodes et aux hypothèses de travail mises en avant. On ne les citera pas toutes : le spécialiste ou l’amateur éclairé jugera s’il doit s’y reporter. Retenons simplement l’introduction de James T. Day, qui retrace plus d’un siècle et de demi de recherches sur Stendhal aux États-Unis. Il pointe du doigt des moments de prospérité (la fin des années 1970), mais aussi des phases de crise et de désaffection. Sa conclusion est peu rassurante, qui admet « que le marché actuel des recherches littéraires en Amérique du Nord ne favorise pas Stendhal ». Stendhal pris dans le marché, le grand deal de la société libéralo-libérale... Il y a lieu, en effet, de craindre le pire – comme on ne s’étonne plus, tant tout ce qui arrive est bien réel, que l’un des filons les plus féconds des études stendhaliennes aux U.S.A. soit « l’analyse féministe ». Voilà pourquoi le présent volume – concession naturelle au gender – s’ouvre sur une étude intitulée « Stendhal féministe ? » (la réponse est : oui). Ce qui frappe, à la lecture de cette livraison, c’est la bigarrure théorique qui caractérise la recherche sur Stendhal : la narratologie (voir les articles de Michal P. Ginsburg et de David Bell) cohabite avec l’histoire des idées (Michelle Chilcoat) et la rhétorique politique (Rachel Shuh), les réflexions modernes – trop modernes – sur la mort de l’auteur (Anthony G. Purdy) voisinent avec une approche (très superficielle et anecdotique) du « discours sur les arts visuels » (Janine Gallant), la théorie de la représentation, suivi de près par « son réel », revient à la charge (Sandy Petrey), assez classiquement, de même que Stendhal, moins classiquement, peut apparaître aux yeux de certain comme un (timide) « disciple de Sade » (Alain Glodschläger). On n’ira pas plus loin. À chacun de faire son miel de ce mélange, si le cœur lui en dit. Rappelons, pour prendre congé, que ce n° 4 de L’Année stendhalienne rend hommage à Victor Del Litto, disparu en 2004 et sans lequel les études sur l’œuvre et la personne de Stendhal ne seraient pas ce qu’elles sont, ici ou ailleurs.

 

Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 22, décembre 2004, Vailland : rêves et réalités (Le Temps des cerises, 2005, 214 p., 9,15 ). Ce sont les actes d’un colloque tenu à Belfast en 2004, et son titre, flou au possible, promet peu de cohérence, d’autant qu’aucune présentation d’ensemble n’explique le choix. Certains auteurs s’efforcent de traiter un des aspects du sujet dans la plus banale routine universitaire : c’est alors « le rôle des images dans l’œuvre romanesque de Roger Vailland » (Élisabeth Legros) ou « le réalisme comme métaphore dans l’œuvre romanesque de Roger Vailland » (André Dedet). Qui peut avoir envie de lire cela ? De façon plus concrète et utile, David Nott étudie les avant-textes de La Truite. Enfin, dans une communication nettement plus longue que les autres, « Le Corps des mutants », Jean Sénégas traite un vrai sujet : le corps de l’ouvrier comme « corps de l’homme nouveau », largement à partir des textes d’Henri Lefebvre ; les interrogations, ici, sont riches et vont au cœur de l’idéologie communiste de Vailland.

 

 

[Patrick Besnier, Anthony Glinoer, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Robert Melançon, Michel Pierssens, Monic Robillard, Henri Scepi, etc.]

 


 


 

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Art. Maurice Mazo, L’Art face à sa destruction. Entretiens avec Jean-Claude Yvetot (e-dite, 2005, 330 p., 28 ). Celles et ceux qui ont apprécié La Beauté est une victoire (correspondance de M. Mazo avec Jeremy Cooper, publiée en 2001), et qui aiment la peinture et le dessin de Maurice Mazo (1901-1989), ses idées, ses choix et ses refus, trouveront dans le présent volume de quoi rassasier leur passion. Car sous le titre dramatique et un tant soit peu apocalyptique de L’Art face à sa destruction sont rassemblés des documents de diverse nature qui s’ordonnent tous cependant au même foyer de pensée et à la même grille de valeurs. On y découvre des reproductions principalement des encres et des lavis de l’artiste, en nombre insuffisant hélas, et toujours en noir et blanc, des extraits de la correspondance (notamment un échange épistolaire avec Malraux), des réflexions sur la peinture et des écrits sur les peintres (Rubens, Delacroix, Gros, Cézanne), remarquables d’intelligence. Mais nul doute que les entretiens accordés à Jean-Claude Yvetot forment la pièce maîtresse de l’ensemble : réalisés sur une durée de trois années, ils retracent en quelque sorte les grandes lignes d’une (auto)biographie d’artiste, des premières années d’apprentissage au grand âge de la sagesse crépusculaire, en passant par la période de la maturité lucide et combative. Le profil de Maurice Mazo s’y dessine avec netteté mais aussi avec vigueur : un tempérament se manifeste dans ces lignes qui conservent la saveur de la conversation et qui restituent, par une savante organisation d’ensemble, les principes directeurs d’une théorie de l’art. C’est là, bien sûr, l’un des intérêts de cet ouvrage que de faire apparaître, au delà des réactions d’humeur (dont Mazo était coutumier), un authentique fondement esthétique, non pas un système, mais un ordre de grandeur qui présente l’avantage de la cohérence. Ainsi, de souvenirs en anecdotes, se trame la toile de fond d’un parcours créateur, fait d’inventions et de réflexions, et dont les sources remontent à l’académie Julian, aux leçons de Friesz et de Bourdelle. Mais le métier de peintre se forge au contact des maîtres indépassables. Mazo, comme beaucoup d’artistes apprentis, hante les galeries du Louvre : il copie et copie les œuvres majeures du xvie siècle italien, du xviie siècle flamand et du xixe siècle français. L’œil apprend à voir et, de cette vision qui n’est autre qu’une expérience de la peinture, découlent le geste, la touche, la composition et le mouvement. Dès lors, on comprend que Mazo ne cesse, dans ces entretiens, de répéter ce qui est pour lui une évidence : qu’il n’y a pas de peinture en dehors de la tradition, c’est-à-dire en dehors du passé et de la mémoire à la fois visuelle et intellectuelle des grandes oeuvres antérieures. Comme le dit Pierre-Miguel Merlet dans la préface, Mazo aura sans doute fait de ce jugement de Gustave Moreau son propre credo : « Être moderne ne consiste pas à chercher quelque chose en dehors de tout ce qui a été fait... Il s’agit au contraire de coordonner tout ce que les âges précédents nous ont apporté pour faire voir comment notre siècle a accepté cet héritage et comment il en use. » Ou comment le moderne tend la main au classicisme... De fait, la théorie de l’art selon Mazo répugne aux effets de rupture, aux négations et aux défigurations dont les artistes dits modernes ont fait et font un usage immodéré. De cette esthétique de la coupure, il ne retient que le meilleur : ce qui, sous les ruines et des décombres, continue à revendiquer l’authenticité de la création, le primat de la forme et, surtout, l’excellence du dessin. Nul ne s’étonnera, dans ces conditions, que les entretiens résonnent durablement de la querelle qui opposa Mazo aux Cubistes et à leurs théoriciens. Si le travail de Picasso est considéré comme un art « truqué », c’est que dans le processus de décomposition de la perspective et de la représentation, quelque chose de la peinture disparaît. L’art se trouve placé face à sa propre destruction. Aux démolisseurs, aux Cubistes déformateurs, aux Braque et aux Léger – tous obsédés par l’exemple de Cézanne –, Mazo oppose les « constructeurs » : Titien, Tintoret, Véronèse, Rubens, Ingres, Delacroix, Manet, Degas. Il s’insurge contre les exclusives de ses contemporains, notamment Malraux, avec lequel il engage un débat polémique éclairant dont témoigne ici la partie « correspondance ». La défense des valeurs de l’art l’emporte sur la promotion du contemporain. C’est d’une idéologie de l’art qu’il s’agit. Ne demandons pas si Mazo a eu raison ou tort de camper sur de telles positions « conservatrices ». Là n’est pas la question. Ce qu’on retiendra en revanche de son engagement inconditionnel en faveur de ceux qu’il juge dignes de recevoir le titre d’artistes, c’est la marque d’une fidélité et peut-être même le sceau indélébile d’une foi. L’aveuglement peut certes, ici ou là, gagner ; mais le culte du passé, dont l’artiste selon Mazo est le gardien, jette souvent sur les égarements du présent une lumière accusatrice, qui démasque les faussaires et les tricheurs pour mieux reconnaître et admirer les inventeurs.

 

Baudelaire. John E. Jackson, Baudelaire sans fin. Essais sur « Les Fleurs du Mal » (Corti, 2005, 210 p., 18 ). Le présent livre est une stimulante contribution à l’exégèse des Fleurs du Mal. Auteur de plusieurs livres consacrés à Baudelaire (notamment de l’une des meilleures introductions à son œuvre, dans la collection Références du Livre de poche, ainsi que de La Mort Baudelaire), l’auteur livre ici (au sens fort) une série d’articles, dont certains avaient été publiés lorsque Baudelaire se trouva au programme de l’Agrégation. Huit chapitres, précédés d’une préface vigoureuse qui prend position dans les plus brûlants débats qui agitent, depuis une trentaine d’années, la critique baudelairienne. Ces chapitres permettent au lecteur d’entrer dans le vif de l’analyse de questions toujours fondamentales ; la polyphonie baudelairienne (« Le jeu des voix »), ses représentations visuelles et picturales (« La dialectique de l’image »), les sonorités et musiques de l’œuvre (« Bruit et musique »), l’onirique (« La dramaturgie du rêve »), le thème – si l’on peut le qualifier de thème – saphique (« La question de Lesbos »). Plus inattendus, mais finalement non moins saisissants dans leur pertinence pour une compréhension globale du recueil, des chapitres consacrés aux « soldats de Baudelaire », au « peuple des démons » et à « Baudelaire et Nerval ». Commençant par un état présent de la critique baudelairienne, avec ses différentes arborescences, l’auteur brosse un tableau succinct mais précis des approches actuelles, et cela sur le plan international. Très conscient de l’apport de la critique allemande et anglo-saxonne, John E. Jackson tient ainsi compte aussi bien de Stenzel et Oehler, de Chambers, Monroe, Wing et Burton (précisons incidemment que Prendergast est un Anglais et non un Américain), que de Labarthe, Collot, Mathieu et Thélot, accordant une place à part à l’œuvre critique décisive du regretté Claude Pichois. Comme l’avait fait ce dernier, qui s’était penché avec une combativité bienveillante sur le cas de la sociocritique ouest-allemande, l’auteur exprime des réserves au sujet de certaines approches qui tendent à situer le projet de Baudelaire en termes d’une Révolution et non simplement d’une Révolte. Cette mise en garde contre certaines exagérations du degré d’engagement de l’œuvre baudelairienne s’accompagne d’une interrogation déontologique : « De quel droit après tout le critique ferait-il fi de l’affirmation de Baudelaire à Ancelle que le coup d’État du 2 décembre l’avait “physiquement dépolitiqué” ? » S’opposant à ce qu’il nomme une « lecture du soupçon », l’auteur part de ce postulat : « Un poème demande d’abord une adhésion » : « Je me suis fait pourtant une règle de ne pas chercher à lire Baudelaire contre lui-même. Au risque de paraître conservateur, il m’a semblé que c’était là, si l’on me permet l’expression, une manière de courtoisie à son endroit », cette politesse et cette discrétion étant fondées sur une prudence épistémologique : « Mieux vaut poser, par principe, que l’œuvre littéraire en sait plus que son interprète. » D’où, en particulier, quelques réticences face à des formes d’approche psychanalytiques qui auraient au fond les mêmes inconvénients « soupçonneux » que certaines approches politiques. Cette exigence éthique d’un respect du sens voulu par l’auteur postule un « niveau d’intentionnalité [qui] est et doit rester prioritaire, faute de quoi on supposerait que l’écrivain ne sait pas ce qu’il dit ». Le Gide de la préface de Paludes accorderait sans doute un certain crédit à l’hypothèse de cette ignorance. Quoi qu’il en soit, les débats au sujet de l’affirmation d’être « physiquement dépolitiqué » montre qu’il est souvent bigrement difficile de tirer d’énoncés baudelairiens un sens premier et littéral exempt d’ambivalence et de considérations pragmatiques, contextuelles, qui en surchargent et surdéterminent l’interprétation. Dire cela dans une missive à Ancelle, est-ce la même chose que de le dire à Nadar ? Peut-on traduire « dépolitiqué » par « dépolitisé » ? Et dans ce cas, comment réconcilier ce désintérêt pour la politique avec la passion pour les affaires politiques qui surgit plus tard au détour d’une lettre à Nadar ? L’auteur sera amené lui-même à atténuer l’interprétation littérale de l’énoncé plus loin dans le livre (« Baudelaire aura beau affirmer à Ancelle que “le 2 décembre (l)’a physiquement dépolitiqué […]”) et à affirmer le statut « politique » de la critique proposée avec tant d’ironie dans Assommons les pauvres ! Après avoir exposé cette base éthique de son entreprise critique, John E. Jackson procède à des analyses qui montrent que cette humilité est payante, dans la mesure où elle s’accompagne d’une attention très précise aux caractéristiques spécifiques des textes baudelairiens. L’objectif n’est pas de neutraliser les débats mentionnés dans l’introduction, mais de partir du texte. Le premier chapitre s’intéresse aux formes énonciatives dans Les Fleurs du Mal, notamment à l’interpellation (on lira aussi, à ce sujet, l’intervention de Judith Wulf dans le volume collectif Lectures des « Fleurs du Mal », 2002), y compris « l’auto-interpellation » et la prosopopée. Se penchant sur des exemples de ce que Patrick Labarthe appelle « la mise en crise de la relation amoureuse », l’auteur avance que « Baudelaire se sert des intensificateurs grammaticaux pour déjouer la convention et redonner à la femme une authenticité […] située […] au-delà de tous les faux-semblants du genre ». Il s’agit d’« actualiser dans le temps même de l’énonciation l’incontestable réalité de la femme ». Cet examen de la rhétorique qui préside à la création d’impressions de réalité débouche sur une brillante analyse du Masque, poème écrit en partant d’une statue du jeune sculpteur Christophe, considéré comme « une description ambulatoire ». Le chapitre suivant s’enchaîne ainsi parfaitement dans son exploration de « la dialectique de l’image » baudelairienne qui envisage successivement des textes décisifs dans la relation à la peinture de Baudelaire : son petit musée sténographique des Phares, les éloges érotiques blasphématoires d’À une Madone, l’« ekphrasis fictive » qu’est Une martyre, laquelle suscite l’une des lectures les plus suggestives du volume. Passant ensuite à l’auditif, l’auteur s’intéresse au bruit et à la musique, à tout ce qui, dans le volume, constitue le monde sonore, tantôt harmonieusement envoûtant, tantôt dissonant, des Fleurs du Mal, une place prépondérante et pénétrante étant accordée à la discordance. Ce qui nous amène peut-être métonymiquement aux soldats ensuite passés en revue, si l’on ose dire, dont l’auteur montre à la fois le contexte synchronique (les guerres de l’Empire) et l’ambivalence dans la perspective baudelairienne où le soldat peut être l’un des « répondants allégoriques du poète » (pour emprunter l’expression de Jean Starobinski) ou un objet de fascination qui reste extérieur au poète. « La présence de la figure du soldat rappelle tout de même à quel point sa réalité vient s’offrir spontanément comme comparant privilégié du combat que le poète se voit contraint de mener sur-le-champ constamment menacé de son existence. » L’auteur s’intéresse ensuite au versant cauchemardesque du surnaturalisme baudelairien, à ce que Baudelaire appelle « l’hypothèse de l’intervention d’une force méchante extérieure » à l’homme. Avançant adroitement sur ce terrain miné, l’auteur a réussi à montrer à la fois la réalité de cette inquiétude et le fait que souvent, la dimension diabolique de l’œuvre sert de métaphore d’autre chose, que ce soit « la force implacable du “chaos des vivantes cités” » ou l’incapacité de l’individu de maîtriser ses instincts. Cette enquête portant sur l’irrationnel ou le non-rationnel débouche très logiquement sur le chapitre consacré à la « dramaturgie du rêve », où l’auteur donne en particulier une nouvelle lecture très convaincante des Sept vieillards. L’auteur aborde « La question de Lesbos » d’une manière non moins intéressante, mais on peut regretter qu’il ne tienne pas davantage compte des analyses consacrées à la question par Graham Robb (La Poésie de Baudelaire et la poésie française, 1838-1852, 1993) et Pierre Laforgue (Œdipe à Lesbos. Baudelaire, la femme, la poésie, 2002). Partant d’un passage concernant le mundus muliebris que Baudelaire affectionnait tant, l’auteur montre que la fascination pour la lesbienne en tant que femme qui « se soustrait aux règles de la fécondité », et donc à un aspect d’une certaine conception de la « Nature » (devenant ainsi une femme non-naturelle, conception positive chez Baudelaire), « est cependant décrite à l’aide de comparaisons qui en font une apparition naturelle ». L’auteur met en évidence les apparentes contradictions, en réalité des paradoxes, des textes portant sur les lesbiennes : « Plus qu’une hésitation, [la contradiction] indique le mode paradoxal sur lequel Baudelaire ne peut s’empêcher de juger d’éros. » Le dernier chapitre, portant sur « Le dialogue de Baudelaire avec Nerval », décrit d’abord un « dialogue constant avec Nerval », dont la dédicace à la fin supprimée d’Un voyage à Cythère constitue l’une des traces les plus poignantes. Insistant sur la manière dont Baudelaire a voulu souligner la lucidité de Nerval, l’auteur part d’une lecture d’Angélique, avec sa critique de la censure impériale, pour comprendre des enjeux du procès de Baudelaire. Dans ce chapitre dense et neuf, John E. Jackson termine son analyse et son livre avec une comparaison entre « Mythe, symbole et allégorie » chez les deux poètes. En définitive, ce volume fournit une vision d’ensemble très riche des Fleurs du Mal, les angles d’approche finissant par se compléter ; l’apparence rapsodique du livre s’avère en partie illusoire, les transitions étant savamment et discrètement mises en place pour que le lecteur progresse dans sa lecture vers une conception globale du recueil. Un livre important qui sera aussi utile pour des étudiants et amateurs que pour les chercheurs baudelairiens.

 

Censure. Genèse, censure, autocensure, sous la direction de Catherine Viollet et Claire Bustarret (CNRS éditions, 2005, 234 p., 30 ). Ouvrage passionnant qui analyse les faits de censure, lesquels font partie d’une culture donnée, à « tel moment de son histoire », et en dessinent les contours négatifs, « à travers ses tabous » (le plus souvent, la censure s’exprime pour motifs idéologiques ou pour gommer des formes de l’expression de la sexualité), à travers des œuvres s’étendant sur deux siècles (de Rousseau à Guyotat). Les auteurs de ce livre – c’est ce qui en fait toute la spécificité – ont intégré à l’analyse des faits de censure le « processus de genèse et de création » des œuvres, ne se limitant pas au seul point de vue de la réception. On se rend ainsi compte combien les opérations de censure « exercent une influence déterminante sur l’ensemble des stratégies d’écriture des auteurs concernés […], s’inscrivent de ce fait dans le processus de création ». En se basant sur le dossier génétique d’Une île flottante, Philippe Scheinhardt analyse les rapports Hetzel-Verne en montrant combien Hetzel cherchait à conduire la carrière littéraire de Verne « avec la tutelle rigoureuse d’une autorité paternelle consciente de ses obligations morales dans la formation du talent de son enfant » qui respecte en retour – dans une certaine mesure – cette surveillance dans son expérimentation des voies de la genèse littéraire. Pour Verne, la censure a pu être considérée comme féconde, dans ce sens où, loin de le pousser à l’inanité littéraire, elle lui a donné les obstacles dont il avait besoin (l’éditeur est un acteur actif dans le processus de création littéraire) pour partir à la conquête de sa singularité propre (une singularité convenable, et qui par conséquent convenait) dans le traitement du récit et des personnages. Si Rousseau a subi la censure, c’était également pour son bien. En effet, comme le remarque Philippe Lejeune, si quelques passages de ses Confessions ont été censurés par ses amis Moultou et Du Peyrou, c’était dans le but de ne pas dégrader la figure de l’écrivain. Les censeurs, œuvrant, se sont heurtés au « problème de toute censure : sa visibilité. L’idéal est de couper sans que personne en sache rien. Supprimer les traces de la suppression. Car à partir du moment où l’on sait que vous avez supprimé quelque chose, vous êtes en position de faiblesse, pris au piège des rumeurs. » Qu’est-ce qui a été écarté ? Très peu de choses à vrai dire, le plus odieux : les propositions homosexuelles reçues par le jeune Jean-Jacques à l’Hospice des catéchumènes de Turin et à Lyon (livre II et IV), les scènes d’exhibitionnisme (livre III). En somme, tout ce qui était supposé inacceptable pour les lecteurs et dévastateur pour l’image de Rousseau. La censure peut émaner directement de l’auteur (autocensure), sous des formes diverses, conscientes ou inconscientes ; dans l’élaboration psychique du texte (avant l’acte d’écrire/au moment du premier jet) / au moment des retouches, dans le but d’une amélioration de son œuvre (morale/stylistique/au niveau de la structure), ou pour sa sauvegarde individuelle comme c’est le cas avec Maupassant. La censure « psychique », qui est « un moyen de défense » pour l’écrivain, car elle vise à lui éviter « des conflits intrapsychiques » en éliminant de son conscient des idées que « celui-ci ne tolérerait pas », s’exprime sur deux modes chez l’auteur du Horla selon Antonia Fonyi : le refoulement, difficilement décelable car il a lieu, pour une grande part, avant la « mise en texte de l’œuvre », et la répression, lisible dans les corrections du texte, « opération consciente ou préconsciente qui déplace seulement » l’idée à annihiler « dans le préconscient d’où elle peut revenir sans trop de difficultés dans le conscient ». Ce qui est sévèrement censuré dans l’œuvre de Maupassant, c’est le « fantasme fondateur » de son œuvre, lequel est lié à la « mère utérine » : « on est autorisé à [sortir] du [corps maternel], à naître, mais l’autorisation est fallacieuse parce que tout ce qui vit est voué à la mort ; quel que soit l’incident qui survient dans l’espace extra-utérin, sa conséquence est la mort, représentée comme retour dans le corps maternel. » Ainsi, l’on meurt en règle générale chez Maupassant par « strangulation, noyade, étouffement, écrasement, genres de mort qui s’associent à l’appareil maternel : on meurt étranglé par le cordon ombilical, noyé dans les eaux amniotiques, étouffé, écrasé par le col ou les parois de l’utérus. La mort, en somme, est le négatif de la naissance ». C’est la menace de déstructuration, de régression dans cet état où les structures n’existaient pas encore que fut la symbiose avec la mère, que répète, dans chaque récit, le fantasme du retour dans le corps maternel mortifère. Mais la censure, le plus souvent, a des effets néfastes, voir dévastateurs. Guyotat s’est heurté au refus d’éditeurs qui affirmaient (ainsi Luc Estang au Seuil en ce qui concerne Tombeau) le caractère « impubliable » de ses textes, c’est-à-dire la non-correspondance farouche entre le viol sémantique qu’ils proposent et les désirs et capacités d’un lecteur. À cela s’ajoute la crainte, pour les éditeurs, que le livre soit poursuivi. Tombeau finit par être publié sans dommages, grâce à la difficulté de compréhension inhérente à la littérarité du texte, ce qui n’est pas le cas pour Eden, Eden, Eden, sanctionné en 1970, après qu’il a été publié par Gallimard, d’une mesure « sournoise et perfide » qui n’interdit pas tout à fait la commercialisation du texte, mais en réduit à tel point la vie sociale qu’il « le condamne à mourir d’inanition ». Les effets de la censure sur Guyotat sont intéressants en ce sens qu’ils sont éminemment paradoxaux. Loin de le pousser à l’autocensure, elle le conduit à une apparente libération totale qui n’est en réalité, comme le note Catherine Brun, qu’un « nouvel enfermement, dans [la subversion et] l’outrance cette fois-ci » – une outrance potentiellement sclérosante. En faisant exactement l’inverse de ce qu’on a attend de lui, modifiant dans le même temps sa voix littéraire qui devient « une dithyrambe sauvage », un « mixte de langue et de sexe » (Prigent), Guyotat ne peut que mettre une croix sur les structures éditoriales habituelles. Il privilégie dès lors les lectures, improvisations sur scène, créations théâtrales : l’éphémère sous toutes ses formes, car difficilement repérable et qui ne laisse pas de trace autrement que dans les consciences des spectateurs alertés du jour, lieu, heure. La censure a eu un effet encore plus désastreux chez un auteur comme Violette Leduc. Son œuvre, qui apparaît comme « scandaleuse » parce que la glaise dont elle découpe de fines lamelles avec son style, c’est le non-dit (absolu pour une femme) : l’érotisme et la sexualité sous toutes ses formes. Leduc est la première à s’être « libérée dans l’érotisme », l’ayant fait consciemment parce qu’au moment où elle écrit « il n’y a pas une femme Henry Miller, pas une femme Jean Genet ». Elle souhaite « être un exemple dans l’avenir pour des jeunes filles qui écriront et qui voudront peut-être et pourront aller plus loin qu[‘elle] ». Son appel a été grandement perçu. Écrire est vital pour Leduc comme le montre Catherine Viollet, car c’est « souvent pour elle la seule manière possible d’exprimer, de manifester une passion, un amour souvent privé de réciprocité. Écrire est avant tout mettre en jeu une relation amoureuse, voire érotique, vis-à-vis de la langue, des êtres et des objets ». Son œuvre est lourdement censurée (des parties sont ôtées, des passages doivent être complètement retravaillés, selon des visées très précises : ainsi Lemarchand exige de Leduc, à propos de « l’histoire des collégiennes » dans Ravages, qu’elle supprime l’érotisme tout en gardant l’affectivité » et « entoure d’un peu d’ombre ses techniques opératoires ». Cette remarque dit tout de la façon dont la censure a opéré sur l’œuvre de Leduc. Et c’est pour elle une véritable « catastrophe », qui va « gravement menacer son équilibre mental » : « Mon encre : du plasma ; ma plume : un cordon ombilical. Mon texte dactylographié : un nouveau-né. La censure a tout zigouillé » (La Chasse à l’amour). Ainsi la censure décide-t-elle bien souvent, non de l’avenir d’un ouvrage isolé, mais d’une œuvre et d’une vie. N’oublions pas de signaler qu’a été dressé, par Emmanuel Pierrat, en guise de préliminaire à cette étude, un panorama des contraintes imposées à la liberté d’expression, concernant le droit d’auteur en France. C’est fort instructif. Publiez un livre qui incite à l’avortement, au refus collectif de paiement de l’impôt et vous subirez le joug des articles 647 à 649 du Code de la santé publique, de l’article 1747 du Code général des impôts. Qu’on se le tienne pour dit.

 

Imaginaire. Imaginaire et sensibilités au xixe siècle. Études pour Alain Corbin, sous la direction d’Anne-Emmanuelle Demartini et Dominique Kalifa (Créaphis, 2005, 278 p., 30 ). Quand le nom d’Alain Corbin, associé aux mots magiques « Imaginaire », « Sensibilités », apparaît sur une couverture aguichante (un musculeux dos masculin ébauché par Géricault), un frisson parcourt le collège des rédacteurs : celui qui se voit échoir le précieux volume se sent alors tout chargé de cette attente collective, et fort marri s’il doit la décevoir, à la mesure de sa propre déception. Nuançons d’emblée : ce recueil d’articles, dont beaucoup résument des arguments de thèses soutenues ou à soutenir, est un solide pavé, dense et précis en diable, pour historiens. Mais ceux qui se sont découvert un goût pour l’histoire grâce à Alain Corbin regretteront fatalement l’étroitesse de vue, la myopie parfois, des travaux menés par ses élèves. Péché de littéraires, sans doute, mais littéraires ils sont et restent, en lisant comme en écrivant. Le recueil s’organise donc autour de trois domaines : celui du territoire et de l’identité régionale, des sensibilités politiques, et celui de l’intime et de l’émotion. Contre toute attente, c’est dans la première section que l’on trouve le plus de textes féconds, en ce qu’ils font bouger nettement la perception que nous avions du siècle, à commencer par celui, si méconnu de nos romanciers, du monde rural. On mentionnera ainsi l’article consacré aux disputes locales, qui permet de suivre le phénomène d’intégration des campagnes à un espace national, les disputes de clocher passant au cours du siècle du local (déguisé en national) au national (appuyé sur du local). L’enquête se poursuit avec un texte consacré aux foires, revendiquées par des communes dont les argumentaires traduisent le sentiment d’appartenance à un espace d’échange, alors que la foire fut auparavant fierté locale jalousement défendue à ce titre. Se dessine ainsi une France rurale traversée de profonds changements de mentalités, même si le cadre et le paysage peuvent sembler inamovibles. Dans la même section, les littéraires noteront l’intéressante lecture des Français peints par eux-mêmes (série provinciale), où le type régional est présenté comme l’instrument paradoxal d’une homogénéisation des spécificités : par son caractère codifié voire poncif, la description pittoresque possède un fort pouvoir intégrateur mis au service de la création du « Français ». De la section consacrée au politique en revanche (le discours de glorification des Bourbons, le temps politique, le massacre de la rue Transnonain, la liberté de conscience, la garde nationale), on retiendra surtout l’étude de la politisation de la mort, qui balaye rapidement mais de façon suggestive les différents lieux où elle s’opère, avec des enterrements devenus mise en scène de l’invisible « opinion publique », la spectacularisation de la morgue, la mode des reliques sentimentales, le développement de liturgies funèbres spécifiques au camp bourbonien d’une part et républicain d’autre part. Enfin, fort attendue dans tous les sens du terme, la section consacrée à l’intime s’ouvre sur une énième lecture de journaux intimes, ce qui devient un genre en soi, sans nécessairement apporter grand chose de neuf. La nouveauté vient plutôt avec une lecture des Réflexions sur l’état physique et moral des aveugles, mémoire d’une jeune aveugle, Thérèse-Adèle Husson, évoquant l’expérience singulière de la cécité, du point de vue féminin, c’est-à-dire au regard d’un destin social qui se limite traditionnellement à l’accomplissement de tâches domestiques requérant la vue. On pourra aussi lire une étude sur les indigents, sur l’inscription de la nostalgie du pays natal dans la nosographie du siècle, le récit national des atrocités allemandes à Bazeilles, la dernière chaîne partie de Bicêtre en 1836, ou encore un appendice de fort corbinienne manière au Miasme et la jonquille, sur l’odeur de la mort, et en l’occurrence sa disparition progressive de l’espace public. Cependant, c’est surtout le texte plus théorique consacré à l’usage historien de la littérature qui a retenu notre attention. Reflet des représentations sociales, au point de se donner comme étude physiologique, voire diagnostic, l’œuvre romanesque contribue également à forger les sensibilités ou proposant des modèles ou contremodèles des pratiques. Faute de pouvoir trancher la querelle du statut documentaire de la littérature, on propose alors d’étudier la mise en place de cette conception de la littérature comme porteuse d’un statut documentaire. Un des premiers symptômes en est l’attention portée, dès la Monarchie de Juillet, à la réception, à l’appropriation de l’imprimé par les anonymes lecteurs. L’historien moderne explore cette voie en la confrontant à l’abondant courrier reçu par des écrivains à large auditoire, comme Sue ou Balzac : on y voit comment les lecteurs utilisent le roman pour ressaisir leur propre vie de façon intelligible, comme une trajectoire. Symétriquement, les classes sociales dominantes s’alarment de ce que la lecture développe les aspirations du peuple au-delà de ce qu’une société figée peut leur permettre de réaliser : en cause, le pouvoir d’explicitation du social que détient et exerce le roman réaliste. En somme, un volume dont on ne niera pas la variété, mais dont la qualité uniforme ne va pas sans une certaine grisaille, sauf quelques exceptions déjà mentionnées. On regrette surtout le parti pris endogène de l’entreprise : certes, ne donner la parole qu’aux élèves de Corbin permet de produire un document intéressant sur la façon dont les élèves s’approprient, répètent ou dépassent leur maître. Jeux d’historiens que cela, et qui sentent un peu l’ancien régime : hors de ce cercle choisi, les travaux de Corbin ont été mis à profit par d’autres, paradoxalement évoqués en introduction, dont les recherches auraient pu donner davantage d’éclat à l’hommage rendu à un chercheur fécond, dont l’esprit semble fort éloigné de ces logiques de clôture et d’entre soi.

 

Leconte de Lisle. Charles-Marie Leconte de Lisle, Lettres à José Maria de Heredia, édition établie et annotée par Charles Desprats (Champion, 2004, 192 p., 35 ). Miodrag Ibrovac, rappelle le préfacier, écrivait au sujet de ces lettres que « Les réponses du grand “impassible” sont frémissantes de vie et de franchise. Son être intime ne se livre nulle part avec un tel abandon que dans les rares pages écrites à ses amis ». Le présent volume aidera à préciser l’image de Leconte de Lisle dans l’esprit de tous ceux qui s’intéressent à la poésie du xix