En société
Bibliophilie. Le Livre et l’estampe. Revue semestrielle de
la Société royale des Bibliophiles et iconophiles de Belgique, n° 163, 2005
(4 Boulevard de l’Empereur, B-1000 Bruxelles ; 207 p., abonnement
annuel : 50 €). Au menu de la dernière livraison de cette
revue : un article très complet de Denis Laoureux sur les luxueuses
éditions illustrées de Maurice Maeterlinck publiées par des sociétés de
bibliophiles belges dans l’entre-deux-guerres (on passera quelques secondes à
admirer les illustrations de Fernand Khnopff pour Pelléas et Mélisande) ; une étude de Catherine Gravet sur les
œuvres de jeunesse – ou de potache – d’Alexis Curvers dans des journaux
d’étudiants liégeois, depuis Le Clampin
écrit à la main et reprographié, jusqu’au Vaillant,
organe des étudiants catholiques de Liège ; Pierre Mouriau de Meulenacker
signe un article consacré aux ornements typographiques (pages de titre,
vignettes et lettrines reproduites par dizaines) du Journal encyclopédique, qui fut imprimé à Liège puis à Bouillon
entre 1756 et 1793 ; René Faÿt rend hommage à Paul Géraldy, ce demi-fou
littéraire auteur de pamphlets anticléricaux et de Carnets du roi saisis en 1903 par la police pour propos séditieux,
mais que Géraldy parvint à faire passer de France en Belgique grâce à de
fausses jaquettes pour le moins savoureuses (on se souviendra d’une Étude magistrale et approximative sur les
origines et les déformations du mot cosmique attribuée à Edmond Picard).
Passons vite sur le « Baudelaire à Bruxelles » de Philippe Roy – rien
de nouveau sous ce soleil – pour nous réjouir de la pérennité de cette revue
qui tient ses engagements : des études de qualité et une foule
d’illustrations.
Bosco. Cahiers Henri Bosco, n° 43-44 (Edisud, 2003/2004, 292 p., 19,50 €).
Deux ensembles dominent cet épais numéro : d’abord un parcours de
Lourmarin, « lieu où souffle l’esprit », sur les pas de Bosco qui le
découvrit en 1922 grâce à l’archéologue Robert Laurent-Vibert, lequel avait
entrepris de sauver le château à l’abandon. Étapes obligées : le château,
justement, l’église et, bien sûr, le mas Théotime ; il a bien changé, le
pauvre, et déjà, nous dit-on, Henri Bosco « en déconseillait la visite
avec véhémence ». Il est à craindre qu’il déconseillerait aujourd’hui la
visite de tout Lourmarin dévoré par le plus dégradant tourisme, mais les photos
du cahier permettent de rêver à un monde admirable encore presque intact. Le
deuxième ensemble, constitué de textes de Bosco inédits ou peu connus, tourne
autour de l’orphisme, essentiellement à partir de l’expérience napolitaine de
l’écrivain et témoigne de l’intensité de son expérience spirituelle. Il manque
une présentation synthétique pour guider le lecteur à travers cette mosaïque de
textes, mais, avouons-le, elle serait difficile à rédiger, tant elle met en jeu
des éléments nombreux, biographiques, archéologiques et mythiques.
Céline. Le Bulletin Célinien, n° 267, septembre 2005 (BP 70, B-1000
Bruxelles ; 24 p., abonnement : 45 €).
L’essentiel du numéro est occupé par un entretien avec François Gibault, dont
on connaît la biographie de Céline. Il parle avec mesure des sujets les plus
brûlants touchant l’auteur de Mort à
crédit, mais aussi de son autre grande passion, Jean Dubuffet. Une page du
bulletin reproduit les comptes rendus du numéro 22 d’Histoires littéraires concernant Céline.
Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 179, octobre 2005, Hommage à Paulette Enjalran. Claudel et la
critique (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 98 p., 7 €).
Ce numéro s’ouvre sur un hommage bien senti à Paulette Enjalran, dont on peut
lire ensuite, d’une longue étude inédite sur Claudel, l’introduction et la
table des matières. On ne peut juger d’un travail qui semble de grande ampleur
sur d’aussi minces extraits, mais on s’inquiète d’y lire que les vingt-trois
premières années de la vie du poète y sont considérées « comme un
développement de son thème astral, qui détermine sa vie future ». Suivent
des documents utiles : un article fameux de Pierre Lasserre, paru dans L’Action française en 1911, qui avait
provoqué l’ire de Claudel, lequel s’était vengé en faisant de Lasserre le
professeur Pedro de Las Vegas dans Le
Soulier de satin ; un article bien documenté de Jacques Houriez sur
Claudel et la presse ; enfin, sous la rubrique « Jeunes
chercheurs », le compte rendu d’une douzaine de mémoires de maîtrise et
thèses de doctorat récents. Toutefois, si fervent admirateur qu’on soit de
l’auteur de Connaissance de l’Est, on
avouera qu’il faut passablement de bonne volonté pour lire régulièrement ce Bulletin, qui manque un peu de tenue
intellectuelle.
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 148, octobre 2005 (92 rue du Grand Douzillé, 49000
Angers ; 150 p., 12 €). On entretient sa passion
pour un auteur en devenant membre de l’association qui entretient sa mémoire ou
en lisant la revue que celle-ci publie ; le plus souvent, ces deux gestes
n’en font qu’un puisque la cotisation à l’association emporte l’abonnement à la
revue. Un bon mouvement, lecteurs de Gide, cotisez ! Vous ne le
regretterez pas : le Bulletin
vaut son prix. Et il faut entretenir la ferveur autour du maître des nuances,
dans notre époque de slogans et de vérités simples. Si l’on ne se trompe pas (mais
on espérerait se tromper), la figure de Gide s’est un peu estompée depuis
quelque temps ; pourtant, peu d’écrivains nous seraient aussi nécessaires
aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, ce numéro du Bulletin des Amis d’André Gide, le 148e, ce qui témoigne
d’une belle constance, donne à lire et à penser. Entre le journal de Jean
Lambert (7 février 1940-10 septembre 1941) et celui de Robert Levesque (18
juin-24 août 1945), on y lit trois études génétiques, sur La Porte étroite, Les
Nourritures terrestres et Les
Faux-Monnayeurs. Après quoi, sous la rubrique « Les Dossiers de presse
des livres d’André Gide », des articles parus lors de la publication de Retour de l’U.R.S.S (par René Bizet), Robert (par Albert Thibaudet) et Interviews
imaginaires (par Fernand Perdriel) ; leur lecture permet de retrouver
dans leur première fraîcheur des livres que l’histoire littéraire a figés dans
une pose d’éternité.
Giraudoux. Cahiers Jean Giraudoux, n° 32, Jean
Giraudoux. Lettres à Suzanne. II . 1915-1943, texte établi et annoté
par Brett Dawson, introductions de Guy Teissier (Grasset, 2004, 468 p., 23 €).
Le premier volume était consacré aux années 1913-1915 et racontait, en près de
deux cents lettres, la naissance et l’épanouissement de la passion entre
l’écrivain et Suzanne Boland. Plus de deux cents lettres, cette fois couvrant
vingt-huit ans. On y voit la naissance du fils, le mariage en 1921 et la
progressive détérioration du couple. Suzanne ne supporte pas les deux grands
amours de son époux, pour Anita de Mondero puis pour Isabelle Montérou, et dans
les ultimes années, la haine emporte tout : Mme Giraudoux n’a pas la forte
philosophie de Mme Morand pour qui « un homme qui ne trompe pas sa femme
n’est pas un homme » ! Les notes et commentaires abondants aident à
lire cette correspondance intime que rythment les guerres et les voyages
nombreux de Giraudoux comme diplomate ou comme dramaturge, au Portugal, en
Allemagne, en Amérique. On déplore que les ayant droits n’aient pas autorisé la
citation des papiers de Morand, en contradiction avec les déclarations de
celui-ci.
Guillaume. Carnets de l’association Les Amis de Louis Guillaume, n° 29, 2004
(114ter avenue de Versailles, 75016 Paris ; 208 p.,
abonnement : 25 €). Le volume s’ouvre par des pages consacrées au
souvenir de deux disparus, Michel Décaudin et Jean Rousselot, ainsi qu’à la
pose d’une plaque sur la maison natale du poète, rue Charles-Bossut, dans le xiième arrondissement. Comme
toujours, ces Carnets sont un peu confus : le sommaire ne renvoie à aucune
pagination, les textes les plus divers se succèdent sans logique visible, et le
lecteur a du mal à s’y retrouver. Dommage ! Les poèmes cités de Louis
Guillaume sont beaux, et le journal inédit du premier semestre 1949 est un
témoignage très attachant de ses rencontres et activités multiples : il
croise, entre autres, Yvan Le Louarn, qui n’est pas encore Chaval, et va
beaucoup au cinéma.
Hyvernaud. Cahiers Georges Hyvernaud, n° 5, 2005 (Société des lecteurs de
Georges Hyvernaud, 39 avenue du Général-Leclerc, 91370
Verrières-le-Buisson ; 124 p., 15 €). Ce
numéro des Cahiers publié par la
Société des lecteurs de Georges Hyvernaud présente les actes de la journée
d’études Hyvernaud et l’art du portrait,
qui a eu lieu le 3 avril 2004. Sept interventions suivies d’une transcription
des débats qui rendent compte des questionnements suscités par le sujet traité.
Les informations diverses (réception critique dans la presse, publications,
articles, travaux) témoignent de la place d’Hyvernaud dans les rouages
institutionnels de conservation. La prochaine journée d’études sera consacrée à
La place du politique dans l’œuvre de
Georges Hyvernaud et aura lieu en avril 2006.
Larbaud. Cahiers des Amis de Valery Larbaud, nouvelle série, n° 5, Dernière tentation de Valery Larbaud :
le Brésil (Édition des Cendres, 2005, 157 p., 30 €).
Larbaud est de ces écrivains dont on voudrait tout lire, jusqu’à ses listes de
commissions ; on se réjouira donc de trouver ici ses lettres à Jean Duriau
et à Rui Ribeiro Couto. Parmi les articles rassemblés par Pierre Rivas, on
relèvera, en particulier, celui de Paulette Patout, « Du Brésil et de
l’amitié Larbaud-Reyes », et le poignant récit d’une « Visite à
Valery Larbaud » en 1952 par Augusto Frederico Schmidt et Louis Wiznitzer.
Ligne
de risque. Ligne
de risque 1997-2005, sous la direction de Yannick
Haenel et François Meyronnis (Gallimard,
L’Infini, 2005, 380 p., 22,90 €). Que nul n’entre ici s’il
n’est heideggérien ! Et, si possible, pas de l’espèce banale des
philosophes universitaires ou des remâcheurs de formules toutes faites. La
revue Ligne de risque, même si elle
se préoccupe beaucoup de littérature, est avant tout obsédée de philosophie et
mène depuis dix ans une croisade véhémente contre le « nihilisme »,
dont elle s’efforce d’éclairer l’histoire et d’analyser les effets dévastateurs
tout en annonçant les cataclysmes à venir. On ne peut donc pas dire qu’on y
rigole tout le temps ! C’est ce que confirme ce volume qui rassemble
divers entretiens publiés par la revue ces dernières années. Les pages
d’introduction sont écrites dans le grand style habituel des avant-gardes,
commun à Breton et à Debord : revendication de marginalité, imprécations
diverses, vastes perspectives solennelles sur les désastres contemporains,
déclarations d’admiration et de détestation, abus de l’italique et du point
d’exclamation, etc. Exemples : « Nos efforts ne visent qu’à une chose :
rendre possible la pesée du néant en
le laissant émettre des signes depuis toutes les traditions » ou
encore : « La littérature comme “poésie de la poésie” ne s’encombre
plus d’absolu, ni de sujet, ni de système, et pas davantage d’humanité.
Elle prépare le nouveau rapport des hommes avec le langage, tel qu’il échappe
aux cadres de la métaphysique occidentale, et annonce une nouvelle manière de
penser, qui outrepasse des limites étroites de la logique. » On se croit
sans peine transporté à la grande époque de Tel
Quel. C’est ce qu’éprouve sans doute lui aussi Sollers, bienveillant patron
de ces jeunes gens bien élevés qui doivent lui rappeler sa jeunesse (on se
demande ce qu’ils peuvent bien penser de leur côté des productions du Sollers
d’aujourd’hui : la réponse est peut-être dans Poker, commenté ici même). Mais ne plaisantons pas : les
entretiens présentés ici sont excellents et d’un remarquable niveau de sérieux
et d’exigence intellectuelle. On connaît bien Marcel Detienne ou Barbara
Cassin, de même que Charles Malamoud, François Jullien ou Marc Dachy (à propos
de Dada), qui ne sont pas des amateurs et qui s’expriment ici de manière
intéressante. On connaît sans doute moins bien Gérard Guest, dont les réponses
aux questions de Ligne du risque
occupent une large moitié du volume. Ces réponses tournent exclusivement autour
de Heidegger. Inutile cependant d’essayer de suivre si l’on n’est pas familier
des textes, y compris les plus obscurs, et si l’on ne parle ni grec ni
allemand ! Aucun espoir de s’y retrouver non plus si l’on ne connaît pas
en détail le contentieux qui oppose accusateurs et défenseurs de Heidegger à
propos de ses relations avec le nazisme, sujet brûlant et générateur de
passions violentes depuis la publication du livre-choc de Victor Farias. Mais c’est
le livre récent d’Éric Faye (fils de Jean-Pierre, lui-même impliqué dans le
débat) qui a mis une nouvelle fois en ébullition le petit monde des philosophes
capables d’argumenter sur le sujet en se référant aux sources : il va
jusqu’à soupçonner Heidegger d’avoir écrit certains discours d’Hitler. Gérard
Guest fait partie de cette phalange érudite et donne, tout au long d’entretiens
extrêmement approfondis, un remarquable exposé de la manière dont il faut,
selon lui, comprendre Heidegger. Il est, là-dessus, totalement en phase avec
ses interlocuteurs. Pour qui voudrait, sans être philosophe, avoir quand même
une idée de ce dont il est question, il est toujours possible de se référer au
dossier de la polémique, mis en ligne sur le site http://parolesdesjours.free.fr
vaste répertoire des objets du culte propres à la revue et largement
vidéographiés (qu’en aurait dit Heidegger, penseur de la technique et du
nihilisme qu’elle propage ?).
Malraux. Cahiers
de l’Association Amitiés internationales André Malraux, n° 4, automne
2005 (Présence d’André Malraux, 72 rue Vauvenargues, 75018 Paris ; 92 p.,
12 €). Ce numéro publie les actes d’une journée
intitulée Malraux écrivain d’art, qui
s’est tenue à la Bibliothèque nationale de France en novembre 2004, à
l’occasion de la publication des Écrits
sur l’art dans la Bibliothèque de la Pléiade. On y trouvera des compléments
à cette édition monumentale (la première maquette « farfelue » de Psychologie de l’art pour Skira en 1946,
qui vaut le détour) et des commentaires, intéressants certes, mais légers, qui
n’apportent que peu. Il en va ainsi de presque toutes les
« journées » organisées autour d’un événement important ou d’une
grande publication.
Matricule (1). Le Matricule des anges, n° 67, octobre
2005 (52 p., 5 €). Ce qui est nouveau dans le Matricule, c’est la couleur : en
couverture, le regard bleu d’Eugène Savitzkaya, c’est assez réussi ; et si
ça ne suffit pas pour motiver la lecture, on complètera en disant que ce
dossier consacré à l’écrivain belge est excellent. L’interview du « Fou à
venir ! », est un modèle du genre : dense, précise, vivante. À
l’appui, l’explication de texte demandée à l’auteur sur un paragraphe de sa
propre prose. Cette stratégie du détour est réellement fructueuse, une idée à
retenir. À retenir aussi quelques chroniques : dans le train des sports
d’hiver, pourquoi ne pas emporter Valentine Penrose (La Comtesse sanglante), Bernardo Carvalho (Neuf nuits) ou Koronéos (Fait
divers) ? Parce que les interviews sont bonnes dans cette revue, elles
changent singulièrement de ton d’un écrivain à l’autre : après Savitzkaya,
subtil et de larges vues, la rencontre avec Éric Laurrent, intimiste, modeste,
sonne comme un retour au cocon parisien. On pourra lire aussi la trajectoire
éditoriale de Claire Paulhan, mais on ne refermera pas cette livraison sans
souligner combien il est agréable de voir l’empan de la zone « Domaine
étranger », ici du bosniaque au brésilien, dont bien des suppléments
littéraires pourraient s’inspirer.
Matricule (2). Le Matricule des anges, n° 68,
novembre-décembre 2005 (54 p.,
5 €).
Pourquoi il est torse nu, Federman, en couverture du Matricule ? Pour faire encore plus rescapé des camps ?
Décidément, la photricule coince. Dommage, car il faut se ruer sur Federman,
pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, et on proposera en initiation les vingt
pages fulgurantes de la Voix dans le
débarras, joli opuscule en outre chez Impressions nouvelles, proposant en
miroir versions anglaise et française. L’éditrice du mois, c’est Pascale Gautier,
qui relance Buchet-Chastel ; les « égarés » d’Éric Dussert sont
un rien fatigués ; on adore le titre de la dernière pièce d’Emmanuel
Darley (Flexible, hop ! hop !),
et l’interview donne envie d’en savoir davantage sur le travail rageur et
caustique de l’ancien libraire de Tschann. On a trouvé cocasse de commencer un
entretien croisé Brigitte Giraud-Pierre Autin-Grenier (exercice toujours
délicat tant l’équilibre est difficile à tenir entre les voix, les notoriétés),
en posant qu’ils sont bien différents mais qu’ils ont peut-être des points
communs, n’est-ce pas ? Pour le reste, que dire : ce qui est bien
dans LMDA, c’est que tout peut
toujours être sauvé par deux pages de Holder, Serena, etc. Et ce qui est bien
dans ce numéro, c’est que nul, hors Bablon s’entend, n’y a besoin d’être sauvé.
Matricule (3). Le Matricule des anges, n° 69, janvier
2006 (54 p., 5 €). Non, non, ça ne va pas. Est-ce nous, est-ce le
Matricule, mais cette livraison nous
a paru plombée par un dossier Nizon franchement en deçà de ce à quoi nous a
habitués cette revue, plutôt douée pour les rencontres et les interviews.
L’interview, justement : est-ce le maniement délicat, pour un auteur
germanophone, du français (en ce cas, il fallait faire l’entretien en allemand !),
ou simple négligence, qui explique des formulations approximatives jusqu’à
l’ambiguïté, le style heurté, la platitude de ce texte fort long qui ne semble
pas avoir été retravaillé ? On est gêné pour Nizon du long passage où il
explique à quel niveau de la littérature germanophone il faut le placer
(Jelinek, Handke, Grass), la recherche de la formulation juste l’amenant à
s’appesantir plus que de nécessité sur ces considérations. On est gêné aussi
d’un long article biographique d’un style maladroit qui sent le bâclage. Et
fâchés enfin de l’intransigeance des anges, qui se retourne facilement contre
eux : peut-on conspuer le matérialisme contemporain (« une société
comme la nôtre »... Tonner contre), l’inculture environnante, et rédiger
dans la foulée une recension approximative de la réédition d’un texte mexicain,
d’un Juan comment déjà, Rulfo ? souriant finement de la critique qui est
« allée jusqu’à comparer ce mince roman de 1955 au Château de Kafka ou au Bruit
et la fureur de Faulkner. Rien de moins. » Il est vrai qu’il ne s’agit
que de Pedro Paramo. Mais brisons là.
Il faut recommander néanmoins l’entretien tonique et nourri avec Raphaël Sorin,
le texte consacré à J.-B. Pontalis, éditeur, et annoncer lugubrement aux
aficionados que Christian Prigent met un terme à sa chronique Vu à la télé. Vœux pour 2006, gardarem Éric Holder, dernier de ces
chroniqueurs écrivains qui ont beaucoup fait pour nous gagner à la cause de
l’angélisme littéraire.
Paulhan. Société des lecteurs de Jean Paulhan, bulletin n° 28, octobre 2005
(2 rue de Fleurus, 75006 Paris ; 28 p., s.p.m.). « On peut devenir
fou, en lisant Paulhan », telle est l’inquiétante « ouverture »
de ce numéro par Bernard Baillaud, président de la société. Heureusement, à la
lecture de ce bulletin on devient surtout très informé des nombreux travaux en
cours et de parutions imminentes, correspondances diverses ou étude de Marcel
Parent sur Jean Paulhan citoyen,
étude de son activité de conseiller municipal à Châtenay-Malabry.
Conclusion : « il est très Front populaire à Châtenay, il l’est
beaucoup moins à la NRF. »
Péguy. L’Amitié Charles Péguy, n° 110, avril-juin 2005, Péguy et la théologie ; n° 111, Péguy et la théologie (suite),
juillet-septembre 2005 (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 105
p., 4 €).
Le numéro 110 s’ouvre par des témoignages désolés évoquant la mort d’Alain
Brunet dont l’apport fut aussi important pour les travaux péguystes que pour
Colette. Les deux fascicules publient les actes d’un colloque consacré à Péguy
et la théologie tenu en décembre 2004 : la pensée religieuse du poète est
à la fois replacée dans son époque si troublée (la crise moderniste, la mise à
l’index de Bergson, le Sillon) et lue aujourd’hui à partir de diverses
positions religieuses.
RSH. Revue des sciences humaines,
2004, n° 275, L’Évanouissement,
textes réunis par Paule Petitier (Université Charles-de-Gaulle-Lille, BP 149,
59653 Villeneuve d’Asq ; 204 p.,
22 €).
La division est au cœur de l’évanouissement et cette livraison en prend acte,
partagée entre deux acceptions du terme : les pâmoisons et les
disparitions – annulation temporaire du sujet dans un cas et soustraction au
monde, peut-être définitive, dans l’autre. L’ordonnance des articles suit une
séquence chronologique. Dans le corpus médiéval, Paul Bretel découvre que la
pâmoison témoigne généralement d’un excès d’émotion, sans guère s’accompagner
d’une altération de conscience, sauf dans le cas des pâmoisons mystiques
(ressortissant du merveilleux). Ce motif constitue essentiellement un mode de
dramatisation qui permet au lecteur de partager les affects du héros, en
l’occurrence un homme plus souvent qu’une femme. Chez Montaigne, avance
Dominique Bertrand, la topique de l’évanescence informe le projet même des Essais, où l’écriture se donne pour
objet l’observation minutieuse des conditions sous lesquelles mémoire,
pensée et rêveries se dérobent à sa saisie. Aussi séduisante que suspecte,
agissant dans le domaine historique comme dans le champ de la subjectivité,
l’évanescence apparaît comme une expression de « la vicissitude et la
métamorphose des formes qui hante l’imaginaire des hommes du xvie siècle ». C’est
également un glissement temporel que saisit Le
Déluge ou L’Hiver de Poussin,
dont la brillante lecture que propose Clélia Nau estompe tout regret que le
numéro ne s’en soit pas tenu au sens le plus courant de l’évanouissement. Le
monochrome de Poussin donne à voir des éléments picturaux flottant dans une
dispersion qui semble nier toute composition mais qui, telle une « genèse
inversée », parvient « à rendre sensible la disparition graduelle de
la nature s’acheminant vers sa propre fin et emportant avec elle toute
couleur ». Le tableau met en œuvre plusieurs tropes du sublime définis par
Longin, et plus particulièrement la figure clef du grand-dire :
l’épisynthèse, ou l’art de disjoindre les parties de façon à simuler (et
stimuler) l’emportement du transport, tout en maintenant un équilibre du tout
qui reste ouvert et toujours menacé de disparition. Par ailleurs, le presque
effacement du contraste entre ombre et lumière rejoint « le temps vide,
sans événement » du présent, que le sublime s’attache à penser comme
« l’éclatement extatique du temps dans son surgissement ». Jean-Louis
Backès retrouve également dans la pâmoison d’Esther une représentation de la
dispersion, par laquelle le sujet disjoint s’ouvre chez Racine aux forces de
l’altérité. Alors que l’évanouissement s’allège en feinte érotique dans le
roman précieux ou galant du xviiie
siècle, Jean Christophe Abramovici observe que la fiction libertine
satirise cette stratégie de façon à dénoncer le modèle romanesque lui-même
comme artifice. Mais nonobstant sa visée esthétique, la scène de l’évanouissement
simulé conjure d’archaïques phobies et permet au conquérant de vaincre sans
péril d’une proie commodément offerte, laquelle lui cèdera en prime le
privilège de la ramener à la vie par son étreinte revigorante. Dans le discours
scientifique, la prédisposition féminine à l’évanouissement se trouve
simultanément reléguée du côté du romanesque et de l’artifice, une pose à
laquelle s’oppose l’évanouissement médicalisé, souvent fatal et masculin, qui
domine après que la syncope migre de la catégorie « maladies de
femme » à celle de « maladies du cœur » à la fin du xviie siècle. Est-ce par
coïncidence que les articles font tout à coup la part belle au motif de la
naissance et de la résurrection ? Dans la riche analyse de Gisèle
Berckman, qui prend pour pivot Rétif de la Bretonne mais qui en mène large, le
retour à la conscience se pare de gloire, le syncopé ayant victorieusement
franchi l’épreuve de la mort. Il y a, tel Montaigne, « de ces hommes qui
ne frémissent pas à la vue de leur destruction », applaudit le
vitaliste Barthez sous l’entrée Évanouissement de L’Encyclopédie. Sous cet angle, la pratique autobiographique pourra
être appréhendée comme un exercice de re-production par lequel un moi se perd
et se ramène à la vie sous le je de
l’écriture, à la manière du fort-da
dans le jeu de la bobine. Les enjeux de la modernité commencent à émerger
lorsque le sujet cesse de s’y réitérer pour se mettre en crise, suggère
Berckman dans la foulée de la réflexion de Louis Marin (La Voix excommuniée, 1981), lisant l’évanouissement comme crise ou
moment d’indétermination au vif du combat entre les forces de la vie et celles
de la mort. Ainsi, dans une filiation qui va de Heidegger à Blanchot, « la
syncope est devenue, en se métaphorisant, l’événement par excellence : ce
qui ne vient pas mais survient, rupture originaire survenant au temps ».
Comme l’évanouissement joue avec (et à) la mort, l’article de Jean-Philippe
Chimot souligne la difficulté de les distinguer dans la représentation
picturale et la tentation d’escamoter l’une par l’autre pour laquelle David a
opté devant les Martyrs de 1793-94. Paule Petitier, maître d’œuvre de ce numéro
après d’autres travaux sur le hors-champ (l’irreprésentable, la sorcière) tente
enfin l’articulation de la pâmoison et de la disparition dans un article
consacré au roman hugolien. Une logique du pli lui permet d’expliquer la
présence récurrente de la syncope, brutale et réversible, à l’intérieur de
mouvements de disparition qui s’accomplissent comme glissement continu vers le
néant. Au fil des œuvres, le pli lui-même tendra à devenir mortel, marque d’une
coalescence insoutenable comme dans L’Homme
qui rit, ce roman du collage et de la convulsion où manque la distance
nécessaire à l’émergence de la conscience qui est le propre de l’humanité.
Mais, de conclure Paule Petitier, « si l’évanouissement-renaissance
apparaît comme un leurre dans la temporalité du récit, il prend sens dans la
perspective de la renaissance de l’écriture ». Dans une fine analyse,
Jean-Marc Houpert démontre pour sa part
comment Valéry, sujet aux évanouissements dès qu’il veut se soustraire à
l’agression de l’intime, en vient à concevoir une poétique de l’impersonnalité
exigeant que l’auteur s’évanouisse littéralement de son œuvre pour la faire
surgir ex nihilo. Cette poétique
effacerait ainsi toute trace de son désir, resté douloureusement inassouvi, de
trouver l’autre avec lequel il aurait pu partager ce qu’il appelle
« l’intimité extrême ». Mais la pratique de la poésie elle-même, en
ramenant Valéry aux sources de l’émotion, fait refluer l’appel enfoui dont
l’absence de réponse le confine à sa solitude originaire. S’il lui est aussi
impossible d’assumer cette « tendresse-détresse » au cœur de
l’écriture que de la nier comme le veut sa poétique, l’évanouissement trouve à
s’inscrire avec insistance comme un motif, sans doute le plus fondamental, de
« la poésie de Valéry (qui) est une poésie de l’enfance – enfance du
langage, enfance du monde, enfance du moi ». La passerelle entre le début
du xxe siècle et
aujourd’hui est assurée par Aline Petitier qui convoque des œuvres d’horizons
divers, de Freud à Sophie Calle, où la disparition d’un être entraîne un vide
psychique qui pourra éventuellement devenir créateur d’une faculté de
« penser par l’imagination ». En point d’orgue, un témoignage
autobiographique de Pierre Pachet, qui dégage de son expérience deux types
d’évanouissement en apparence bien distincts : l’un lié un état
psychologique ou émotif ; l’autre, de nature toute physiologique, provoqué
par une sous-oxygénation du cerveau par le sang. De la première catégorie
relèveraient deux syncopes qui lui sont survenues devant la vue du sang, l’une
lors d’une circoncision, l’autre d’un accouchement. Et de la seconde, deux
malaises advenant dans la compaction d’une foule, ici un autobus, là un
théâtre. Mais les évanouissement que l’on croit suscités par les émotions le
sont-ils entièrement ? La théorie périphérique de William James permet
d’en douter. Et à l’inverse, n’y a-t-il vraiment nulle d’émotion associée à un
malaise explicable par la chaleur et la fatigue ? Rappelant les
observations de Laurent Jenny sur Montaigne et Rousseau dans L’Expérience de la chute, Pachet note
comment il savoure clandestinement, avant le noir complet de l’évanouissement,
ce qu’il appelle « l’émotion de la fin des émotions », c’est-à-dire
« la découverte d’une forme nouvelle d’indifférence, de neutralité
bienfaisante, comme la levée, enfin, du lien de souci qui nous attache au monde
et surtout à notre propre existence ». Beau point d’orgue à ce numéro qui
explore non seulement le rapport de l’évanouissement à la mort et à la
temporalité, comme on pouvait s’y attendre, mais aussi sa relation, moins
prévisible, à l’auto(bio)graphie et à la question de la vérité.
Roman populaire.
Le Rocambole. Bulletin des Amis du roman
populaire, n° 31, été 2005, Approche
de Georges Le Faure (BP 0119, 80001 Amiens ; 176 p., 14 €).
L’essentiel du numéro est consacré à Georges Le Faure (1856-1953), prolifique
autant qu’oublié auteur de romans populaires aujourd’hui introuvables. Une
bibliographie donne la mesure de l’ampleur de cette œuvre largement publiée
dans des revues catholiques (La Veillée
des chaumières, L’Ouvrier) et chez
des éditeurs spécialisés (Fayard, Tallandier) ; trois études qui ne se
répètent jamais : un examen de la longue carrière de Le Faure, de 1882 à
1941, par Alfu ; étude d’un roman, La
Maffia, par Daniel Compère ; Arnaud Huftier recherche, lui, les traits
particuliers d’un auteur qu’on pourrait croire voué à la « copie » de
prédécesseurs plus brillants (Verne en particulier). Tout ce dossier témoigne
d’un usage intelligent de l’érudition, les auteurs s’interrogeant constamment
sur le sens et l’utilité de leur travail. L’introduction d’Alfu est en cela un
modèle de méthode. Notons qu’au même moment, dans sa thèse L’Image de la Russie dans le roman français (1859-1900), Janine
Neboit-Mombet consacre quelques pages aux Aventures
d’un savant russe, l’une des réussites de Le Feure.
Stendhal. L’Année stendhalienne n° 4, Stendhal
en Amérique du Nord (Champion, 2005, 338 p., 35 €).
Comment nos amis américains (lecteurs, chercheurs, universitaires) voient-ils
Stendhal aujourd’hui ? Quel est l’état des études outre Atlantique ?
Quelles en sont les lignes directrices ? C’est, peu ou prou, à ces
quelques questions que les contributions réunies dans ce volume tentent de
répondre en empruntant des voies diverses et diversifiées quant aux méthodes et
aux hypothèses de travail mises en avant. On ne les citera pas toutes : le
spécialiste ou l’amateur éclairé jugera s’il doit s’y reporter. Retenons simplement
l’introduction de James T. Day, qui retrace plus d’un siècle et de demi de
recherches sur Stendhal aux États-Unis. Il pointe du doigt des moments de
prospérité (la fin des années 1970), mais aussi des phases de crise et de
désaffection. Sa conclusion est peu rassurante, qui admet « que le marché
actuel des recherches littéraires en Amérique du Nord ne favorise pas
Stendhal ». Stendhal pris dans le marché, le grand deal de la société libéralo-libérale... Il y a lieu, en effet, de
craindre le pire – comme on ne s’étonne plus, tant tout ce qui arrive est bien
réel, que l’un des filons les plus féconds des études stendhaliennes aux U.S.A.
soit « l’analyse féministe ». Voilà pourquoi le présent volume –
concession naturelle au gender –
s’ouvre sur une étude intitulée « Stendhal féministe ? » (la
réponse est : oui). Ce qui frappe, à la lecture de cette livraison, c’est
la bigarrure théorique qui caractérise la recherche sur Stendhal : la
narratologie (voir les articles de Michal P. Ginsburg et de David Bell)
cohabite avec l’histoire des idées (Michelle Chilcoat) et la rhétorique
politique (Rachel Shuh), les réflexions modernes – trop modernes – sur la mort
de l’auteur (Anthony G. Purdy) voisinent avec une approche (très superficielle
et anecdotique) du « discours sur les arts visuels » (Janine
Gallant), la théorie de la représentation, suivi de près par « son
réel », revient à la charge (Sandy Petrey), assez classiquement, de même
que Stendhal, moins classiquement, peut apparaître aux yeux de certain comme un
(timide) « disciple de Sade » (Alain Glodschläger). On n’ira pas plus
loin. À chacun de faire son miel de ce mélange, si le cœur lui en dit.
Rappelons, pour prendre congé, que ce n° 4 de L’Année stendhalienne rend hommage à Victor Del Litto, disparu en
2004 et sans lequel les études sur l’œuvre et la personne de Stendhal ne seraient
pas ce qu’elles sont, ici ou ailleurs.
Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 22, décembre 2004, Vailland : rêves et réalités (Le Temps des cerises, 2005, 214
p., 9,15 €). Ce sont les actes d’un colloque tenu à Belfast
en 2004, et son titre, flou au possible, promet peu de cohérence, d’autant
qu’aucune présentation d’ensemble n’explique le choix. Certains auteurs
s’efforcent de traiter un des aspects du sujet dans la plus banale routine
universitaire : c’est alors « le rôle des images dans l’œuvre
romanesque de Roger Vailland » (Élisabeth Legros) ou « le réalisme
comme métaphore dans l’œuvre romanesque de Roger Vailland » (André Dedet).
Qui peut avoir envie de lire cela ? De façon plus concrète et utile, David
Nott étudie les avant-textes de La Truite.
Enfin, dans une communication nettement plus longue que les autres, « Le
Corps des mutants », Jean Sénégas traite un vrai sujet : le corps de
l’ouvrier comme « corps de l’homme nouveau », largement à partir des
textes d’Henri Lefebvre ; les interrogations, ici, sont riches et vont au
cœur de l’idéologie communiste de Vailland.
[Patrick
Besnier, Anthony Glinoer, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Jacques Lefrère, Muriel
Louâpre, Robert Melançon, Michel Pierssens, Monic Robillard, Henri Scepi, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Art.
Maurice Mazo, L’Art face à sa
destruction. Entretiens avec Jean-Claude Yvetot (e-dite, 2005, 330 p., 28 €).
Celles et ceux qui ont apprécié La Beauté
est une victoire (correspondance de M. Mazo avec Jeremy Cooper, publiée en
2001), et qui aiment la peinture et le dessin de Maurice Mazo (1901-1989), ses
idées, ses choix et ses refus, trouveront dans le présent volume de quoi
rassasier leur passion. Car sous le titre dramatique et un tant soit peu
apocalyptique de L’Art face à sa
destruction sont rassemblés des documents de diverse nature qui s’ordonnent
tous cependant au même foyer de pensée et à la même grille de valeurs. On y
découvre des reproductions principalement des encres et des lavis de l’artiste,
en nombre insuffisant hélas, et toujours en noir et blanc, des extraits de la
correspondance (notamment un échange épistolaire avec Malraux), des réflexions sur
la peinture et des écrits sur les peintres (Rubens, Delacroix, Gros, Cézanne),
remarquables d’intelligence. Mais nul doute que les entretiens accordés à
Jean-Claude Yvetot forment la pièce maîtresse de l’ensemble : réalisés sur
une durée de trois années, ils retracent en quelque sorte les grandes lignes
d’une (auto)biographie d’artiste, des premières années d’apprentissage au grand
âge de la sagesse crépusculaire, en passant par la période de la maturité
lucide et combative. Le profil de Maurice Mazo s’y dessine avec netteté mais
aussi avec vigueur : un tempérament se manifeste dans ces lignes qui
conservent la saveur de la conversation et qui restituent, par une savante
organisation d’ensemble, les principes directeurs d’une théorie de l’art. C’est
là, bien sûr, l’un des intérêts de cet ouvrage que de faire apparaître, au delà
des réactions d’humeur (dont Mazo était coutumier), un authentique fondement
esthétique, non pas un système, mais un ordre de grandeur qui présente
l’avantage de la cohérence. Ainsi, de souvenirs en anecdotes, se trame la toile
de fond d’un parcours créateur, fait d’inventions et de réflexions, et dont les
sources remontent à l’académie Julian, aux leçons de Friesz et de Bourdelle.
Mais le métier de peintre se forge au contact des maîtres indépassables. Mazo,
comme beaucoup d’artistes apprentis, hante les galeries du Louvre : il
copie et copie les œuvres majeures du xvie
siècle italien, du xviie
siècle flamand et du xixe
siècle français. L’œil apprend à voir et, de cette vision qui n’est autre
qu’une expérience de la peinture, découlent le geste, la touche, la composition
et le mouvement. Dès lors, on comprend que Mazo ne cesse, dans ces entretiens,
de répéter ce qui est pour lui une évidence : qu’il n’y a pas de peinture
en dehors de la tradition, c’est-à-dire en dehors du passé et de la mémoire à
la fois visuelle et intellectuelle des grandes oeuvres antérieures. Comme le
dit Pierre-Miguel Merlet dans la préface, Mazo aura sans doute fait de ce
jugement de Gustave Moreau son propre credo : « Être moderne ne
consiste pas à chercher quelque chose en dehors de tout ce qui a été fait... Il
s’agit au contraire de coordonner tout ce que les âges précédents nous ont
apporté pour faire voir comment notre siècle a accepté cet héritage et comment
il en use. » Ou comment le moderne tend la main au classicisme... De fait,
la théorie de l’art selon Mazo répugne aux effets de rupture, aux négations et
aux défigurations dont les artistes dits modernes ont fait et font un usage
immodéré. De cette esthétique de la coupure, il ne retient que le
meilleur : ce qui, sous les ruines et des décombres, continue à
revendiquer l’authenticité de la création, le primat de la forme et, surtout,
l’excellence du dessin. Nul ne s’étonnera, dans ces conditions, que les
entretiens résonnent durablement de la querelle qui opposa Mazo aux Cubistes et
à leurs théoriciens. Si le travail de Picasso est considéré comme un art
« truqué », c’est que dans le processus de décomposition de la
perspective et de la représentation, quelque chose de la peinture disparaît.
L’art se trouve placé face à sa propre destruction. Aux démolisseurs, aux
Cubistes déformateurs, aux Braque et aux Léger – tous obsédés par l’exemple de
Cézanne –, Mazo oppose les « constructeurs » : Titien, Tintoret,
Véronèse, Rubens, Ingres, Delacroix, Manet, Degas. Il s’insurge contre les
exclusives de ses contemporains, notamment Malraux, avec lequel il engage un
débat polémique éclairant dont témoigne ici la partie
« correspondance ». La défense des valeurs de l’art l’emporte sur la
promotion du contemporain. C’est d’une idéologie de l’art qu’il s’agit. Ne
demandons pas si Mazo a eu raison ou tort de camper sur de telles positions
« conservatrices ». Là n’est pas la question. Ce qu’on retiendra en
revanche de son engagement inconditionnel en faveur de ceux qu’il juge dignes
de recevoir le titre d’artistes, c’est la marque d’une fidélité et peut-être
même le sceau indélébile d’une foi. L’aveuglement peut certes, ici ou là,
gagner ; mais le culte du passé, dont l’artiste selon Mazo est le gardien,
jette souvent sur les égarements du présent une lumière accusatrice, qui
démasque les faussaires et les tricheurs pour mieux reconnaître et admirer les
inventeurs.
Baudelaire.
John E. Jackson, Baudelaire sans fin.
Essais sur « Les Fleurs du Mal » (Corti, 2005, 210 p., 18 €).
Le présent livre est une stimulante contribution à l’exégèse des Fleurs du Mal. Auteur de plusieurs
livres consacrés à Baudelaire (notamment de l’une des meilleures introductions
à son œuvre, dans la collection Références
du Livre de poche, ainsi que de La Mort
Baudelaire), l’auteur livre ici (au sens fort) une série d’articles, dont
certains avaient été publiés lorsque Baudelaire se trouva au programme de
l’Agrégation. Huit chapitres, précédés d’une préface vigoureuse qui prend
position dans les plus brûlants débats qui agitent, depuis une trentaine
d’années, la critique baudelairienne. Ces chapitres permettent au lecteur
d’entrer dans le vif de l’analyse de questions toujours fondamentales ; la
polyphonie baudelairienne (« Le jeu des voix »), ses représentations
visuelles et picturales (« La dialectique de l’image »), les
sonorités et musiques de l’œuvre (« Bruit et musique »), l’onirique
(« La dramaturgie du rêve »), le thème – si l’on peut le
qualifier de thème – saphique (« La question de Lesbos »). Plus
inattendus, mais finalement non moins saisissants dans leur pertinence pour une
compréhension globale du recueil, des chapitres consacrés aux « soldats de
Baudelaire », au « peuple des démons » et à « Baudelaire et
Nerval ». Commençant par un état présent de la critique baudelairienne,
avec ses différentes arborescences, l’auteur brosse un tableau succinct mais
précis des approches actuelles, et cela sur le plan international. Très
conscient de l’apport de la critique allemande et anglo-saxonne, John E.
Jackson tient ainsi compte aussi bien de Stenzel et Oehler, de Chambers,
Monroe, Wing et Burton (précisons incidemment que Prendergast est un Anglais et
non un Américain), que de Labarthe, Collot, Mathieu et Thélot, accordant une
place à part à l’œuvre critique décisive du regretté Claude Pichois. Comme
l’avait fait ce dernier, qui s’était penché avec une combativité bienveillante
sur le cas de la sociocritique ouest-allemande, l’auteur exprime des réserves
au sujet de certaines approches qui tendent à situer le projet de Baudelaire en
termes d’une Révolution et non simplement d’une Révolte. Cette mise en garde
contre certaines exagérations du degré d’engagement de l’œuvre baudelairienne
s’accompagne d’une interrogation déontologique : « De quel droit après
tout le critique ferait-il fi de l’affirmation de Baudelaire à Ancelle que le
coup d’État du 2 décembre l’avait “physiquement dépolitiqué” ? »
S’opposant à ce qu’il nomme une « lecture du soupçon », l’auteur part
de ce postulat : « Un poème demande d’abord une
adhésion » : « Je me suis fait pourtant une règle de ne pas
chercher à lire Baudelaire contre lui-même. Au risque de paraître conservateur,
il m’a semblé que c’était là, si l’on me permet l’expression, une manière de courtoisie à son endroit », cette
politesse et cette discrétion étant fondées sur une prudence
épistémologique : « Mieux vaut poser, par principe, que l’œuvre
littéraire en sait plus que son interprète. » D’où, en particulier,
quelques réticences face à des formes d’approche psychanalytiques qui auraient
au fond les mêmes inconvénients « soupçonneux » que certaines
approches politiques. Cette exigence éthique d’un respect du sens voulu par
l’auteur postule un « niveau d’intentionnalité [qui] est et doit rester
prioritaire, faute de quoi on supposerait que l’écrivain ne sait pas ce qu’il
dit ». Le Gide de la préface de Paludes
accorderait sans doute un certain crédit à l’hypothèse de cette ignorance.
Quoi qu’il en soit, les débats au sujet de l’affirmation d’être
« physiquement dépolitiqué » montre qu’il est souvent bigrement
difficile de tirer d’énoncés baudelairiens un sens premier et littéral exempt
d’ambivalence et de considérations pragmatiques, contextuelles, qui en surchargent
et surdéterminent l’interprétation. Dire cela dans une missive à Ancelle,
est-ce la même chose que de le dire à Nadar ? Peut-on traduire
« dépolitiqué » par « dépolitisé » ? Et dans ce cas,
comment réconcilier ce désintérêt pour la politique avec la passion pour les
affaires politiques qui surgit plus tard au détour d’une lettre à Nadar ?
L’auteur sera amené lui-même à atténuer l’interprétation littérale de l’énoncé
plus loin dans le livre (« Baudelaire aura beau affirmer à Ancelle que “le
2 décembre (l)’a physiquement dépolitiqué […]”) et à affirmer le statut
« politique » de la critique proposée avec tant d’ironie dans Assommons les pauvres ! Après avoir
exposé cette base éthique de son entreprise critique, John E. Jackson procède à
des analyses qui montrent que cette humilité est payante, dans la mesure où
elle s’accompagne d’une attention très précise aux caractéristiques spécifiques
des textes baudelairiens. L’objectif n’est pas de neutraliser les débats
mentionnés dans l’introduction, mais de partir du texte. Le premier chapitre
s’intéresse aux formes énonciatives dans Les
Fleurs du Mal, notamment à l’interpellation (on lira aussi, à ce sujet,
l’intervention de Judith Wulf dans le volume collectif Lectures des « Fleurs du Mal », 2002), y compris
« l’auto-interpellation » et la prosopopée. Se penchant sur des exemples
de ce que Patrick Labarthe appelle « la mise en crise de la relation
amoureuse », l’auteur avance que « Baudelaire se sert des
intensificateurs grammaticaux pour déjouer la convention et redonner à la femme
une authenticité […] située […] au-delà de tous les faux-semblants du
genre ». Il s’agit d’« actualiser dans le temps même de l’énonciation
l’incontestable réalité de la femme ». Cet examen de la rhétorique qui
préside à la création d’impressions de réalité débouche sur une brillante
analyse du Masque, poème écrit en
partant d’une statue du jeune sculpteur Christophe, considéré comme « une
description ambulatoire ». Le chapitre suivant s’enchaîne ainsi
parfaitement dans son exploration de « la dialectique de l’image »
baudelairienne qui envisage successivement des textes décisifs dans la relation
à la peinture de Baudelaire : son petit musée sténographique des Phares, les éloges érotiques
blasphématoires d’À une Madone,
l’« ekphrasis fictive »
qu’est Une martyre, laquelle suscite
l’une des lectures les plus suggestives du volume. Passant ensuite à l’auditif,
l’auteur s’intéresse au bruit et à la musique, à tout ce qui, dans le volume,
constitue le monde sonore, tantôt harmonieusement envoûtant, tantôt dissonant,
des Fleurs du Mal, une place prépondérante
et pénétrante étant accordée à la discordance. Ce qui nous amène peut-être
métonymiquement aux soldats ensuite passés en revue, si l’on ose dire, dont
l’auteur montre à la fois le contexte synchronique (les guerres de l’Empire) et
l’ambivalence dans la perspective baudelairienne où le soldat peut être l’un
des « répondants allégoriques du poète » (pour emprunter
l’expression de Jean Starobinski) ou un objet de fascination qui reste
extérieur au poète. « La présence de la figure du soldat rappelle tout de
même à quel point sa réalité vient s’offrir spontanément comme comparant
privilégié du combat que le poète se voit contraint de mener sur-le-champ
constamment menacé de son existence. » L’auteur s’intéresse ensuite au
versant cauchemardesque du surnaturalisme baudelairien, à ce que Baudelaire
appelle « l’hypothèse de l’intervention d’une force méchante
extérieure » à l’homme. Avançant adroitement sur ce terrain miné, l’auteur
a réussi à montrer à la fois la réalité de cette inquiétude et le fait que souvent,
la dimension diabolique de l’œuvre sert de métaphore d’autre chose, que ce soit
« la force implacable du “chaos des vivantes cités” » ou l’incapacité
de l’individu de maîtriser ses instincts. Cette enquête portant sur
l’irrationnel ou le non-rationnel débouche très logiquement sur le chapitre consacré
à la « dramaturgie du rêve », où l’auteur donne en particulier une
nouvelle lecture très convaincante des Sept
vieillards. L’auteur aborde « La question de Lesbos » d’une
manière non moins intéressante, mais on peut regretter qu’il ne tienne pas
davantage compte des analyses consacrées à la question par Graham Robb (La Poésie de Baudelaire et la poésie
française, 1838-1852, 1993) et Pierre Laforgue (Œdipe à Lesbos. Baudelaire, la femme, la poésie, 2002). Partant
d’un passage concernant le mundus
muliebris que Baudelaire affectionnait tant, l’auteur montre que la fascination
pour la lesbienne en tant que femme qui « se soustrait aux règles de la
fécondité », et donc à un aspect d’une certaine conception de la
« Nature » (devenant ainsi une femme non-naturelle, conception
positive chez Baudelaire), « est cependant décrite à l’aide de
comparaisons qui en font une apparition naturelle ». L’auteur met en
évidence les apparentes contradictions, en réalité des paradoxes, des textes
portant sur les lesbiennes : « Plus qu’une hésitation, [la
contradiction] indique le mode paradoxal sur lequel Baudelaire ne peut
s’empêcher de juger d’éros. » Le dernier chapitre, portant sur « Le
dialogue de Baudelaire avec Nerval », décrit d’abord un « dialogue
constant avec Nerval », dont la dédicace à la fin supprimée d’Un voyage à Cythère constitue l’une des
traces les plus poignantes. Insistant sur la manière dont Baudelaire a voulu
souligner la lucidité de Nerval, l’auteur part d’une lecture d’Angélique, avec sa critique de la
censure impériale, pour comprendre
des enjeux du procès de Baudelaire. Dans ce chapitre dense et neuf, John E.
Jackson termine son analyse et son livre avec une comparaison entre
« Mythe, symbole et allégorie » chez les deux poètes. En définitive,
ce volume fournit une vision d’ensemble très riche des Fleurs du Mal, les angles d’approche finissant par se
compléter ; l’apparence rapsodique du livre s’avère en partie illusoire,
les transitions étant savamment et discrètement mises en place pour que le
lecteur progresse dans sa lecture vers une conception globale du recueil. Un
livre important qui sera aussi utile pour des étudiants et amateurs que pour
les chercheurs baudelairiens.
Censure.
Genèse, censure, autocensure, sous la
direction de Catherine Viollet et Claire Bustarret (CNRS éditions, 2005, 234
p., 30 €).
Ouvrage passionnant qui analyse les faits de censure, lesquels font partie
d’une culture donnée, à « tel moment de son histoire », et en
dessinent les contours négatifs, « à travers ses tabous » (le plus
souvent, la censure s’exprime pour motifs idéologiques ou pour gommer des
formes de l’expression de la sexualité), à travers des œuvres s’étendant sur
deux siècles (de Rousseau à Guyotat). Les auteurs de ce livre – c’est ce qui en
fait toute la spécificité – ont intégré à l’analyse des faits de censure le
« processus de genèse et de création » des œuvres, ne se limitant pas
au seul point de vue de la réception. On se rend ainsi compte combien les
opérations de censure « exercent une influence déterminante sur l’ensemble
des stratégies d’écriture des auteurs concernés […], s’inscrivent de ce fait
dans le processus de création ». En se basant sur le dossier génétique d’Une île flottante, Philippe Scheinhardt analyse
les rapports Hetzel-Verne en montrant combien Hetzel cherchait à conduire la
carrière littéraire de Verne « avec la tutelle rigoureuse d’une autorité
paternelle consciente de ses obligations morales dans la formation du talent de
son enfant » qui respecte en retour – dans une certaine mesure – cette
surveillance dans son expérimentation des voies de la genèse littéraire. Pour
Verne, la censure a pu être considérée comme féconde, dans ce sens où, loin de
le pousser à l’inanité littéraire, elle lui a donné les obstacles dont il avait
besoin (l’éditeur est un acteur actif dans le processus de création littéraire)
pour partir à la conquête de sa singularité propre (une singularité convenable, et qui par conséquent
convenait) dans le traitement du récit et des personnages. Si Rousseau a subi
la censure, c’était également pour son bien.
En effet, comme le remarque Philippe Lejeune, si quelques passages de ses Confessions ont été censurés par ses
amis Moultou et Du Peyrou, c’était dans le but de ne pas dégrader la figure de
l’écrivain. Les censeurs, œuvrant, se sont heurtés au « problème de toute
censure : sa visibilité. L’idéal
est de couper sans que personne en sache rien. Supprimer les traces de la
suppression. Car à partir du moment où l’on sait que vous avez supprimé quelque
chose, vous êtes en position de faiblesse, pris au piège des rumeurs. »
Qu’est-ce qui a été écarté ? Très peu de choses à vrai dire, le plus
odieux : les propositions homosexuelles reçues par le jeune Jean-Jacques à
l’Hospice des catéchumènes de Turin et à Lyon (livre II et IV), les scènes
d’exhibitionnisme (livre III). En somme, tout ce qui était supposé inacceptable
pour les lecteurs et dévastateur pour
l’image de Rousseau. La censure peut émaner directement de l’auteur
(autocensure), sous des formes diverses, conscientes ou inconscientes ;
dans l’élaboration psychique du texte (avant l’acte d’écrire/au moment du
premier jet) / au moment des retouches, dans le but d’une amélioration de son
œuvre (morale/stylistique/au niveau de la structure), ou pour sa sauvegarde
individuelle comme c’est le cas avec Maupassant. La censure
« psychique », qui est « un moyen de défense » pour
l’écrivain, car elle vise à lui éviter « des conflits
intrapsychiques » en éliminant de son conscient des idées que
« celui-ci ne tolérerait pas », s’exprime sur deux modes chez
l’auteur du Horla selon Antonia
Fonyi : le refoulement, difficilement décelable car il a lieu, pour une
grande part, avant la « mise en texte de l’œuvre », et la répression,
lisible dans les corrections du texte, « opération consciente ou
préconsciente qui déplace seulement » l’idée
à annihiler « dans le préconscient d’où elle peut revenir sans trop de
difficultés dans le conscient ». Ce qui est sévèrement censuré dans
l’œuvre de Maupassant, c’est le « fantasme fondateur » de son œuvre,
lequel est lié à la « mère utérine » : « on est autorisé à
[sortir] du [corps maternel], à naître, mais l’autorisation est fallacieuse
parce que tout ce qui vit est voué à la mort ; quel que soit l’incident
qui survient dans l’espace extra-utérin, sa conséquence est la mort,
représentée comme retour dans le corps maternel. » Ainsi, l’on meurt en
règle générale chez Maupassant par « strangulation, noyade, étouffement,
écrasement, genres de mort qui s’associent à l’appareil maternel : on
meurt étranglé par le cordon ombilical, noyé dans les eaux amniotiques,
étouffé, écrasé par le col ou les parois de l’utérus. La mort, en somme, est le
négatif de la naissance ». C’est la menace de déstructuration, de régression
dans cet état où les structures n’existaient pas encore que fut la symbiose
avec la mère, que répète, dans chaque récit, le fantasme du retour dans le
corps maternel mortifère. Mais la censure, le plus souvent, a des effets
néfastes, voir dévastateurs. Guyotat s’est heurté au refus d’éditeurs qui
affirmaient (ainsi Luc Estang au Seuil en ce qui concerne Tombeau) le caractère « impubliable » de ses textes,
c’est-à-dire la non-correspondance farouche entre le viol sémantique qu’ils
proposent et les désirs et capacités d’un lecteur. À cela s’ajoute la crainte,
pour les éditeurs, que le livre soit poursuivi. Tombeau finit par être publié sans dommages, grâce à la difficulté
de compréhension inhérente à la littérarité du texte, ce qui n’est pas le cas
pour Eden, Eden, Eden, sanctionné en
1970, après qu’il a été publié par Gallimard, d’une mesure « sournoise et
perfide » qui n’interdit pas tout à fait la commercialisation du texte,
mais en réduit à tel point la vie sociale qu’il « le condamne à mourir
d’inanition ». Les effets de la censure sur Guyotat sont intéressants en
ce sens qu’ils sont éminemment paradoxaux. Loin de le pousser à l’autocensure,
elle le conduit à une apparente libération totale qui n’est en réalité, comme
le note Catherine Brun, qu’un « nouvel enfermement, dans [la subversion
et] l’outrance cette fois-ci » – une outrance potentiellement
sclérosante. En faisant exactement l’inverse de ce qu’on a attend de lui,
modifiant dans le même temps sa voix littéraire qui devient « une dithyrambe
sauvage », un « mixte de langue et de sexe » (Prigent), Guyotat
ne peut que mettre une croix sur les structures éditoriales habituelles. Il
privilégie dès lors les lectures, improvisations sur scène, créations
théâtrales : l’éphémère sous toutes ses formes, car difficilement
repérable et qui ne laisse pas de trace autrement que dans les consciences des
spectateurs alertés du jour, lieu, heure. La censure a eu un effet encore plus
désastreux chez un auteur comme Violette Leduc. Son œuvre, qui apparaît comme
« scandaleuse » parce que la glaise dont elle découpe de fines
lamelles avec son style, c’est le non-dit (absolu pour une femme) :
l’érotisme et la sexualité sous toutes ses formes. Leduc est la première à
s’être « libérée dans l’érotisme », l’ayant fait consciemment parce
qu’au moment où elle écrit « il n’y a pas une femme Henry Miller, pas une
femme Jean Genet ». Elle souhaite « être un exemple dans l’avenir
pour des jeunes filles qui écriront et qui voudront peut-être et pourront aller
plus loin qu[‘elle] ». Son appel a été grandement perçu. Écrire est vital
pour Leduc comme le montre Catherine Viollet, car c’est « souvent pour
elle la seule manière possible d’exprimer, de manifester une passion, un amour
souvent privé de réciprocité. Écrire est avant tout mettre en jeu une relation
amoureuse, voire érotique, vis-à-vis de la langue, des êtres et des
objets ». Son œuvre est lourdement censurée (des parties sont ôtées, des
passages doivent être complètement retravaillés, selon des visées très
précises : ainsi Lemarchand exige de Leduc, à propos de « l’histoire
des collégiennes » dans Ravages, qu’elle supprime l’érotisme tout en
gardant l’affectivité » et « entoure d’un peu d’ombre ses techniques
opératoires ». Cette remarque dit tout de la façon dont la censure a opéré
sur l’œuvre de Leduc. Et c’est pour elle une véritable
« catastrophe », qui va « gravement menacer son équilibre
mental » : « Mon encre : du plasma ; ma plume :
un cordon ombilical. Mon texte dactylographié : un nouveau-né. La censure
a tout zigouillé » (La Chasse à
l’amour). Ainsi la censure décide-t-elle bien souvent, non de l’avenir d’un
ouvrage isolé, mais d’une œuvre et d’une vie. N’oublions pas de signaler qu’a
été dressé, par Emmanuel Pierrat, en guise de préliminaire à cette étude, un
panorama des contraintes imposées à la liberté d’expression, concernant le
droit d’auteur en France. C’est fort instructif. Publiez un livre qui incite à
l’avortement, au refus collectif de paiement de l’impôt et vous subirez le joug
des articles 647 à 649 du Code de la santé publique, de l’article 1747 du Code
général des impôts. Qu’on se le tienne pour dit.
Imaginaire. Imaginaire et sensibilités
au xixe siècle. Études
pour Alain Corbin, sous la direction d’Anne-Emmanuelle Demartini et
Dominique Kalifa (Créaphis, 2005, 278 p., 30 €). Quand
le nom d’Alain Corbin, associé aux mots magiques « Imaginaire »,
« Sensibilités », apparaît sur une couverture aguichante (un
musculeux dos masculin ébauché par Géricault), un frisson parcourt le collège
des rédacteurs : celui qui se voit échoir le précieux volume se sent alors
tout chargé de cette attente collective, et fort marri s’il doit la décevoir, à
la mesure de sa propre déception. Nuançons d’emblée : ce recueil
d’articles, dont beaucoup résument des arguments de thèses soutenues ou à
soutenir, est un solide pavé, dense et précis en diable, pour historiens. Mais
ceux qui se sont découvert un goût pour l’histoire grâce à Alain Corbin
regretteront fatalement l’étroitesse de vue, la myopie parfois, des travaux
menés par ses élèves. Péché de littéraires, sans doute, mais littéraires ils
sont et restent, en lisant comme en écrivant. Le recueil s’organise donc autour
de trois domaines : celui du territoire et de l’identité régionale, des
sensibilités politiques, et celui de l’intime et de l’émotion. Contre toute
attente, c’est dans la première section que l’on trouve le plus de textes
féconds, en ce qu’ils font bouger nettement la perception que nous avions du
siècle, à commencer par celui, si méconnu de nos romanciers, du monde rural. On
mentionnera ainsi l’article consacré aux disputes locales, qui permet de suivre
le phénomène d’intégration des campagnes à un espace national, les disputes de
clocher passant au cours du siècle du local (déguisé en national) au national
(appuyé sur du local). L’enquête se poursuit avec un texte consacré aux foires,
revendiquées par des communes dont les argumentaires traduisent le sentiment
d’appartenance à un espace d’échange, alors que la foire fut auparavant fierté
locale jalousement défendue à ce titre. Se dessine ainsi une France rurale
traversée de profonds changements de mentalités, même si le cadre et le paysage
peuvent sembler inamovibles. Dans la même section, les littéraires noteront
l’intéressante lecture des Français
peints par eux-mêmes (série provinciale), où le type régional est présenté
comme l’instrument paradoxal d’une homogénéisation des spécificités : par
son caractère codifié voire poncif, la description pittoresque possède un fort
pouvoir intégrateur mis au service de la création du « Français ». De
la section consacrée au politique en revanche (le discours de glorification des
Bourbons, le temps politique, le massacre de la rue Transnonain, la liberté de
conscience, la garde nationale), on retiendra surtout l’étude de la politisation
de la mort, qui balaye rapidement mais de façon suggestive les différents lieux
où elle s’opère, avec des enterrements devenus mise en scène de l’invisible
« opinion publique », la spectacularisation de la morgue, la mode des
reliques sentimentales, le développement de liturgies funèbres spécifiques au
camp bourbonien d’une part et républicain d’autre part. Enfin, fort attendue
dans tous les sens du terme, la section consacrée à l’intime s’ouvre sur une
énième lecture de journaux intimes, ce qui devient un genre en soi, sans
nécessairement apporter grand chose de neuf. La nouveauté vient plutôt avec une
lecture des Réflexions sur l’état
physique et moral des aveugles, mémoire
d’une jeune aveugle, Thérèse-Adèle Husson, évoquant l’expérience singulière
de la cécité, du point de vue féminin, c’est-à-dire au regard d’un destin
social qui se limite traditionnellement à l’accomplissement de tâches
domestiques requérant la vue. On pourra aussi lire une étude sur les indigents,
sur l’inscription de la nostalgie du pays natal dans la nosographie du siècle,
le récit national des atrocités allemandes à Bazeilles, la dernière chaîne
partie de Bicêtre en 1836, ou encore un appendice de fort corbinienne manière
au Miasme et la jonquille, sur
l’odeur de la mort, et en l’occurrence sa disparition progressive de l’espace
public. Cependant, c’est surtout le texte plus théorique consacré à l’usage
historien de la littérature qui a retenu notre attention. Reflet des
représentations sociales, au point de se donner comme étude physiologique,
voire diagnostic, l’œuvre romanesque contribue également à forger les
sensibilités ou proposant des modèles ou contremodèles des pratiques. Faute de
pouvoir trancher la querelle du statut documentaire de la littérature, on
propose alors d’étudier la mise en place de cette conception de la littérature
comme porteuse d’un statut documentaire. Un des premiers symptômes en est
l’attention portée, dès la Monarchie de Juillet, à la réception, à
l’appropriation de l’imprimé par les anonymes lecteurs. L’historien moderne
explore cette voie en la confrontant à l’abondant courrier reçu par des
écrivains à large auditoire, comme Sue ou Balzac : on y voit comment les
lecteurs utilisent le roman pour ressaisir leur propre vie de façon
intelligible, comme une trajectoire. Symétriquement, les classes sociales
dominantes s’alarment de ce que la lecture développe les aspirations du peuple
au-delà de ce qu’une société figée peut leur permettre de réaliser : en
cause, le pouvoir d’explicitation du social que détient et exerce le roman
réaliste. En somme, un volume dont on ne niera pas la variété, mais dont la
qualité uniforme ne va pas sans une certaine grisaille, sauf quelques
exceptions déjà mentionnées. On regrette surtout le parti pris endogène de
l’entreprise : certes, ne donner la parole qu’aux élèves de Corbin permet
de produire un document intéressant sur la façon dont les élèves s’approprient,
répètent ou dépassent leur maître. Jeux d’historiens que cela, et qui sentent
un peu l’ancien régime : hors de ce cercle choisi, les travaux de Corbin
ont été mis à profit par d’autres, paradoxalement évoqués en introduction, dont
les recherches auraient pu donner davantage d’éclat à l’hommage rendu à un
chercheur fécond, dont l’esprit semble fort éloigné de ces logiques de clôture
et d’entre soi.
Leconte de Lisle.
Charles-Marie Leconte de Lisle, Lettres à
José Maria de Heredia, édition établie et annotée par Charles Desprats
(Champion, 2004, 192 p., 35 €).
Miodrag Ibrovac, rappelle le préfacier, écrivait au sujet de ces lettres que
« Les réponses du grand “impassible” sont frémissantes de vie et de
franchise. Son être intime ne se livre nulle part avec un tel abandon que dans
les rares pages écrites à ses amis ». Le présent volume aidera à préciser
l’image de Leconte de Lisle dans l’esprit de tous ceux qui s’intéressent à la
poésie du xixe siècle
et en particulier à son statut de « maître du Parnasse ».
Contribution en effet à l’histoire du Parnasse, il atteste un renouveau
d’intérêt pour l’œuvre de Leconte de Lisle qui, depuis les travaux d’Edgard
Pich, avait été quelque peu escamotée par la critique, comme l’avait été
l’œuvre de son ami Heredia (cf. les travaux de Yann Mortelette, notamment son Histoire du Parnasse, parue en 2005).
Pour l’histoire du Parnasse, ces lettres citées en partie par Ibrovac
permettent en grande partie de corroborer l’idée que l’on se faisait déjà du
poète à monocle, cramponné à une poésie qui conspuait la gloire. Les esprits
mal lunés se rallieront peut-être sur ce point au jugement de Sartre ; il
serait excessif d’affirmer que l’auteur de L’Être
et le Néant situait Charles-Marie du côté de l’Être. Commentant
l’enthousiasme avec lequel ce dernier a accueilli la mise en cause de
l’inspiration romantique, Sartre écrivait en effet ceci : « Ce fut un
bonheur, en tout cas, pour Leconte de Lisle : si l’on eût continué à se
fier aux forces obscures, ce malheureux n’eût pas dissimulé très longtemps son
incurable nullité. » Exagération, évidemment, mais ce qui apparaît dans
ces lettres, c’est en partie la figure d’un poète dont les jugements ne
manquent pas de sel, mais qui semble imperméable aux véritables avancées
lyriques de son époque. Leconte de Lisle ne manque pas d’humour et, quand il
s’avoue « aussi heureux des beaux vers que vous faites que si je les avais
écrits moi-même », il frise la problématique symbiotique de Baudelaire
lisant des textes de Poe comme s’il les avait lui-même composés. Les ironies
visent aussi bien Sully Prudhomme (« Il est de ceux qui érigent volontiers
en théorie les défaillances de leur talent, et le sien n’est pas d’une force
hérakléenne ») et Banville, coupable de s’être livré à la métromanie
mercenaire (« une cantate de ce pauvre Banville qui avilirait les poètes
le mieux du monde, grâce à ces flatteries salariées, si la chose n’était faite
depuis longtemps ») que Dierx, transfuge de l’Art pour l’Art qui ne
saisirait pas la loi du marché de la poésie utilitaire (« Dierx a écrit
des vers patriotiques très remarquables, toujours un peu trop symboliques
cependant, et, par conséquent un peu obscurs pour le commun des martyrs »),
sans oublier Theuriet ou le très populaire Coppée (« La grisaille de
Theuriet a fait légèrement bâiller. Je ne vous dis rien des trois actes
absolument nuls de Cadol et de la pièce immonde de Dumas. À bientôt un prologue
chauvin de Coppée, en attendant son petit drame du Gymnase »).
Caractéristiquement, dans la même lettre de l’automne 1871 qui critiquait
Coppée, c’est à l’éloge d’Anatole France que le poète s’attelle (« C’est
une étude de cerfs, le matin, en plein bois »), d’où cette conclusion très
l’Art-pour-l’Art : « Vous voyez qu’on se remet au travail comme si
nous n’étions pas au lendemain des ineptes horreurs de la Commune et à la
veille peut-être d’événements absurdes. » Lorsqu’on lit beaucoup des opuscules
patriotiques de l’époque, on conçoit peut-être cette envie de quitter l’ornière
en question (et Rimbaud avait émis un avis non moins virulent en avril
1871) ; lorsqu’on lit le Le Sacre de
Paris du même poète, et surtout ses lettres portant sur la Commune, on
comprend que lui aussi est capable de s’emparer des cordes d’airain de la
poésie combative et qu’il adoptera à la fin une posture politiquement
antipolitique ; ses lettres concernant la répression de la Semaine
sanglante montrent le visage d’un homme rassuré – quoique
« épouvanté » – par « le châtiment infligé à ces bêtes
féroces ». Ces lettres deviennent particulièrement intéressantes lorsque
Leconte de Lisle commente par le menu la versification et la rhétorique de son
correspondant. Les correspondances de poètes du xixe siècle nous renseignent assez chichement sur
la perspective « technique » des poètes, et il est donc instructif de
lire les reproches que Leconte de Lisle adresse à Heredia. Quant à la position
de Leconte de Lisle dans le mouvement parnassien, on assiste au fur et à mesure
à l’isolement d’un homme qui constate la disparition simultanée de son salon
d’une série de poètes, dont Verlaine : « Je les compromettais, à ce
qu’il paraît. » Après la Commune, il assiste avec force sarcasmes au
succès grandissant de Coppée, l’éditeur des Parnassiens Alphonse Lemerre étant
« devenu l’homme lige de Coppée », tandis qu’il fait à Leconte de
Lisle « la plus maussade des mines », à cause en partie du relatif
insuccès commercial de ses poèmes. Coppée, ce pourvoyeur d’une
« pseudo-littérature rimée », triompherait ; « Les vers de
Coppée ne sont plus qu’une suite ininterrompue de platitudes et de fautes de
français », « tartines propres à réjouir la bande intellectuellement
infecte des bourgeois ». Ce en quoi, finalement, il rejoint assez Verlaine
ou Rimbaud… Lemerre lui-même se conduirait envers Leconte de Lisle « comme
un manant qu’il est », l’« exploit[ant] » ; « Les
aristocrates ont raison : la caque sent toujours le hareng. » Fin
juin 1871, il se livre à un jugement qui excitera l’humour mordant de
Sartre : « Arrivée de Stéphane Mallarmé, plus doux, plus poli et plus
insensé que jamais, avec de la prose et des vers absolument inintelligibles,
une femme et deux enfants dont un non encore venu au monde, et pas un centime. D’ailleurs, il est
énergiquement constipé depuis dix ans, ce qui, dit-il, est une condition de
bonne santé et de lyrisme. » Jugement proche de celui qui présidera à
l’éviction de Mallarmé du troisième volume du Parnasse contemporain… On trouve cependant des éloges de Flaubert
et, ce qui pourrait surprendre davantage, de Hugo (« le plus prodigieux
poète lyrique que je sache »), qui fissurent un peu le masque misanthrope.
Peut-être restait-il chez lui un peu de cet esprit qui apparaissait dans la
première lettre du volume, daté de 1863 : « Ces messieurs n’ont pas
suffisamment le sens du côté comique des idées ; ils oublient trop que la
gravité perpétuelle est l’apanage exclusif des animaux. Que diable ! il
faut savoir rire et pleurer ; toute la vie est là. » De mauvais
esprits auraient sans doute jugé que le poète de l’Impassibilité aurait gagné à
méditer ces lignes. Éditées avec soin par Charles Desprats, avec une
iconographie bien présentée, ces lettres devront trouver place dans toutes les
parnassothèques qui se respectent. On ne peut qu’espérer de futures initiatives
de ce genre et des traitements éditoriaux aussi compétents.
Littérature française.
Dominique Viart, Bruno Vercier, La
Littérature française au présent (Bayard, 2005, 510 p., 30 €).
On ouvre toujours avec un certain scepticisme les essais qui prétendent nous
expliquer notre époque. Contre toute attente, celui-ci désarme tous nos
préjugés et démontre qu’on peut faire de manière crédible le portrait de toute
une génération en citant des centaines de noms et de titres. Comment ? En
donnant le sentiment que chacun a été lu avec respect, pour lui-même, avant de
se trouver emballé en quelques mots ou quelques lignes et ainsi balancé dans le
trou noir de la postérité. Le livre de Dominique Viart (auteur de la plupart
des chapitres) et Bruno Vercier fera date. On le consultera longtemps, d’abord
pour savoir où se place telle ou telle œuvre dans l’écheveau complexe de son
temps. On le consultera aussi, bien plus tard, pour savoir ce que ce temps (le
nôtre) pensait de lui-même, ce qui se disait, quels paris on croyait pouvoir
prendre, pour ironiser sur les célébrités d’une époque que l’époque suivante
aura reléguées à l’anonymat, mais aussi pour y faire des redécouvertes et
organiser des sauvetages posthumes. C’est que La Littérature française au présent veut être plusieurs choses à la
fois et y parvient : un répertoire, évidemment, où passent et parfois
repassent (si l’on en croit l’index) près de mille noms d’écrivains plus ou
moins actifs au cours des vingt-cinq dernières années ; mais c’est aussi
un essai, un vrai, qui cherche à débrouiller le chaos d’une offre pléthorique
et désordonnée, sans repères idéologiques, formels ou thématiques clairement
affirmés, sans avant-gardes ni arrière-gardes, sans Hugos, sans Zolas, sans
Bretons et même sans Sollers. Sous ces deux aspects – mise en ordre et
réflexion –, il s’agit en fait d’une même entreprise : tranquillement
démentir les affirmations défaitistes des déclinologues en prouvant par la lecture
attentive des textes que la littérature française existe encore. Une
littérature française très hexagonale, précisons-le pour ceux qui croient à la
francophonie universelle, mais un hexagone qui aurait un peu enflé, jusqu’à annexer
la Belgique (le rattachisme littéraire est accompli) et qui réserverait en son
sein un « ailleurs du récit » essentiellement antillais, et même
carrément Dom-Tom. Les auteurs de l’ouvrage se feront sans aucun doute malmener
pour leur dédain affiché des notions telles que celle de
« postcolonialisme » ou des dérivés des cultural studies, abordés avec réticence. Les Suisses, les
Africains, les Québécois sont rares dans ces pages, pour ne pas dire absents.
Ces lacunes constatées, il nous reste néanmoins un menu d’une ampleur considérable
et tout à fait roboratif, distribué en deux grands ensembles. Le premier est le
moins traditionnel, en proposant un itinéraire orienté en fonction du
« renouvellement des questions ». Parmi celles-ci, il fallait de
toute évidence traiter les « écritures de soi », étant donné
l’abondance des autobiographies, autofictions, journaux, carnets, etc.,
déclinés et remaniés de mille manières par les écrivains contemporains.
Dominique Viart et Bruno Vercier introduisent dans cet ensemble deux catégories
originales, issues de leurs observations empiriques : les « récits de
filiation » et les « fictions biographiques » sont en effet des
nouveautés de l’époque. La seconde partie de ce premier ensemble s’attache à la
littérature qui tente d’« écrire l’histoire ». On saisit là à quel
point l’époque des formalismes détachés de toute ambition autre que littérale
(prétendait-on) est désormais dépassée. Un grand nombre d’écrivains ont en fait
pris pour objet ou pour cadre les guerres et leurs séquelles les plus tragiques,
avec l’apparition d’une littérature des camps et, au-delà, une littérature qui
décrit l’apocalypse à venir. Ce monde en convulsion connaît parfois des
périodes moins meurtrières mais non moins tumultueuses. À ce titre, il
convenait de mettre en évidence qu’un très grand nombre de nos écrivains des
vingt-cinq dernières années se sont donné pour but d’« écrire le
monde » (titre de la troisième partie), en faisant revenir au premier plan
des démarches que l’on croyait disparues : « écrire le réel »,
discuter de l’« engagement », etc. – ces vieilles lunes connaîtraient
ainsi un véritable renouveau. Bien sûr, leur mise en avant résulte peut-être
avant tout des préoccupations propres de Dominique Viart, que ces questions
intéressent au plus haut point. Mais « le monde » n’est pas pour
autant défini à la façon ancienne et, postmoderne malgré lui, la notion qu’il
en présente est à son tour hantée d’ailleurs qui la compliquent : le fait
divers (moins « fait » que machine à fiction), la « culture »
(vaste programme) ou l’« image » (plus vaste encore depuis que les
écrivains se sont mis à tourner autour de la photographie, puis à y entrer).
Tout ce trouble dans l’historiographie littéraire, on croira peut-être y
échapper en arrivant à la seconde partie de l’essai, laquelle nous promet de
reprendre tout le dossier à partir de la catégorie reposante de genre.
Las ! Il faut bien constater, nous disent Dominique Viart et Bruno
Vercier, que les genres évoluent et que, s’il est possible d’identifier des
« esthétiques », celles-ci vivent un conflit permanent. Le chapitre
« Être de son temps ? » (on notera le point d’interrogation)
tente de cerner ce que peut vouloir dire être écrivain aujourd’hui, entre
avant-gardes évanouies, communautés émergentes mais troubles, individualisme
galopant. Tout cela relativise fortement la réapparition de la grille générique
qui organise les trois derniers chapitres de cette partie. Le premier évite de
tout ramener au roman et préfère explorer les « séductions du
récit », rien ne permettant d’épingler une bonne fois le genre, pris de
« malaises » (mais cela n’a-t-il pas toujours été le cas ?).
Traiter de la poésie, comme le fait le chapitre suivant, était plus facile.
D’abord parce que ce « genre » s’est à ce point marginalisé qu’on
peut lui régler son compte sans risquer trop de protestations : distinguer
le « lyrisme critique », la « poésie prosaïque » et la
« poésie radicale » tout en mettant à part les « grands
contemporains » n’était pas excessivement problématique. On peut s’en
désoler, mais qui pourrait citer de mémoire un poème écrit après, disons,
1960 ? Il n’en va qu’en partie autrement avec les « écritures
dramatiques », dernier chapitre, fort embarrassant, qu’il a fallu confier
à F. Evrard. La question peut en effet se poser : le théâtre qui s’est
affirmé depuis vingt-cinq ans peut-il être dit appartenir encore à la
littérature, quand on entend mentionner les œuvres par le seul nom de leur
metteur en scène ? Et pourtant, ils existent, ces textes qu’on appelait
autrefois des pièces de théâtre, mais ils sont désormais le produit volatil et
changeant de collaborations qui en dissolvent l’identité : écrivain,
metteur en scène, acteurs sont tous plus ou moins parties prenantes du résultat
qui n’a plus, au sens classique, d’« auteur ». Et pourtant, cherche à
nous persuader F. Evrard, il y a bien un « retour au texte ». C’est à
voir. Malgré les divers bémols qu’on peut être tenté d’apporter aux énoncés
pour l’essentiel plutôt optimistes de Dominique Viart et Bruno Vercier, il faut
convenir que la démonstration est convaincante : oui, la littérature
française est demeurée vigoureuse et inventive, malgré une incontestable et
dramatique perte d’audience, nationale et internationale. Oui, des œuvres se
sont élaborées et s’élaborent encore, qui disent quelque chose de pertinent sur
ce que nous sommes devenus ou en train de devenir, individuellement et collectivement.
Oui, il faut s’ouvrir généreusement et attentivement à ces sources renouvelées
de récits, d’idées, d’images, de mots proposés par des écrivains qui ne sont
pas tous des affamés de profits rapides et de gloire médiatique périssable.
Dominique Viart et Bruno Vercier mettent en avant les œuvres qui leur
paraissent les plus significatives et nous donnent même à lire, de certaines,
d’assez longs extraits. Si certains auteurs n’ont droit qu’à des mentions
rapides, quelques-uns reçoivent un traitement plus approfondi, avec de
véritables analyses de deux ou trois pages. Ces choix sont ceux des auteurs,
dont on voit bien qu’ils ont des préférences assumées. L’index est révélateur à
cet égard, avec, au palmarès du nombre de mentions, parmi les contemporains récents :
Pierre Bergounioux, François Bon (le recordman toutes catégories), Annie
Ernaux, Pierre Michon, Pascal Quignard. Parmi les anciens, les noms de Beckett,
de Deguy, de Duras, de Gracq, de Perec, de Roubaud, de Simon balisent le
tableau de ce qui représentera les classiques du dernier vingtième siècle.
Sollers, en revanche, ne fait guère mieux que Jean ou Olivier Rolin, et moins
que Gérard Titus-Carmel. On en déduira ce qu’on voudra. Une bonne bibliographie
et l’index des noms seront utiles à qui voudra approfondir. On aurait apprécié
cependant que cet index donne aussi des dates et qu’un index des titres s’y
soit ajouté, avec une chronologie. Très peu d’erreurs à signaler, en revanche,
et l’on s’étonne donc que Sarah Kofman (la « petite Sarah », comme
elle se désignait elle-même) soit tout au long transformée en « Sarah
Kauffmann ».
Nerval.
Quinze études sur Nerval et le Romantisme,
recueillies par Hisashi Mizuno et Jérôme Thélot (Kimé, 2005, 288 p., 26 €).
L’amphibologie du titre recouvre une promesse de variété : il s’agit à la
fois d’aborder Nerval dans le Romantisme (et donc de penser l’un et l’autre
dans une réciprocité de rapports et de valeurs), et de traiter, séparément, du
romantisme à travers certaines figures (Baudelaire, Guérin, Musset, Hugo) qui,
par leur proximité de pensée et d’affect, ou plus largement, par leurs options
esthétiques, ont pu être considérés comme voisins de Nerval. La composition
légèrement déséquilibrée de cet ouvrage collectif l’atteste. Le lecteur se
retrouve en terrain glissant et, considérant que le présent volume n’est autre
qu’un avatar du genre des « mélanges offerts », il ravale sa
déception et se met en devoir de le lire pour y puiser, qui sait ?, quelques
raretés. Voyons donc de plus près. Passons sur le caractère cérémoniel de
l’hommage à Jacques Bony, éminent spécialiste de Nerval, dont il a édité les
œuvres en Pléiade en collaboration avec le regretté Claude Pichois, lequel
d’ailleurs ouvre cet ensemble d’articles et études par un amical salut, daté du
23 septembre 2003, à Jacques Bony. Ce seuil franchi, le lecteur est invité à
visiter quatre domaines (abruptement nommés, admettons-le, mais délimitant
efficacement des champs de réflexion et d’investigation) qu’il pourra à loisir
parcourir, passant de l’un à l’autre, renouant avec les délices d’une lecture à
sauts et à gambades. Car tel est bien le privilège de ces livres à plusieurs
mains : multiplier les itinéraires, les croiser, les superposer... La
quinzaine d’études présentées ici n’échappent pas à cette loi du mouvement,
cette logique stimulante du va et vient. Si les articles rassemblés dans le
quatrième et dernier domaine (« Voisinages ») n’abordent que la
périphérie de l’œuvre nervalienne, tout en indiquant cependant des points de
convergence manifestes, comme la question du Mal du siècle (Musset), le poème
en prose (Houssaye-Baudelaire) ou encore le travail de la mémoire en poésie
(Maurice de Guérin), l’ensemble des autres études traitent en revanche plus centralement
de la sphère Nerval et notamment du legs, reçu des siècles précédents (Moyen
Âge, Renaissance et xviiie
siècle) ou d’oeuvres majeures, comme le Faust
de Goethe, que l’auteur des Chimères
a pu prolonger et faire fructifier à sa façon. On lira avec profit, dans cette
perspective, l’article d’Henri Bonnet qui s’interroge sur l’héritage de
l’esthétique médiévale chez Nerval, l’étude de Geneviève Artigas-Menant, qui
revient sur le xviiie
siècle nervalien, la contribution de Jean Céard, « Nerval, lecteur de
Rabelais », un peu décalée mais suggestive, et celle de Lieven d’Hulst,
« Traduction et écriture chez Nerval : l’épreuve du second Faust », qui, par l’éclairage
opportun qu’elle offre de la théorie de la traduction chez les Romantiques
allemands, renouvelle l’approche traditionnelle de Nerval traducteur. Mais
c’est sans doute dans les domaines successifs des « Confrontations »
et des « Figurations » que le lecteur trouvera les morceaux de
résistance de l’ouvrage : l’étude comparée du Voyage en Orient de Lamartine et de celui de Nerval, proposée par
Sarga Moussa, distingue des partages qui opèrent au sein de l’orientalisme
romantique ; Hisashi Mizuno évoque les liens qui unissent
« l’esthétique de Nerval et Wagner », reprenant ainsi une théorie de
la musique où se concilient art de la chanson et récit légendaire ; à
partir du motif du Christ aux Oliviers,
Corinne Bayle établit un parallèle des plus judicieux entre Nerval et le
peintre Chassériau. Sur ce fond de confrontations et de transactions s’enlève une
dynamique transesthétique à la fois inhérente au Romantisme et propre au
travail d’adaptation et d’ajustement de l’écriture nervalienne. Dès lors, on
apprécie les approches en profondeur qui se proposent d’aborder, selon des
angles d’attaque différents, les composantes de la poétique de Nerval en les
réinscrivant dans le contexte culturel de l’époque : Bertrand Marchal
aborde la question de la « chimère poétique » en tant que forme de
l’hybride, Daniel Sangsue explore la problématique si féconde et complexe de la
« revenance » et des morts-vivants dans l’œuvre de Nerval, tandis que
Jean-Pierre Mitchovitch revient sur la pièce Léo Burckart pour examiner attentivement l’horizon politique de sa
réception. De son côté, enfin, Michel Brix éclaire les voies de l’érotique chez
Nerval, entre libertinage et idéalisme éthéré. On aura sans doute plaisir à
lire ces quinze études qui cependant, au plan de la recherche scientifique sur
l’œuvre de Nerval, n’apporte pas grand-chose de nouveau ou de substantiel. On
regrette en outre que – sauf quelques heureuses mais trop rares exceptions – le
texte nervalien soit curieusement désaffecté au profit de considérations
périphériques qui se bornent à éclairer des parages, des entours, des réverbérations...
et s’interdisent de cerner le centre.
Perec.
Maurice Corcos, Penser la
mélancolie : une lecture de Georges Perec (Albin Michel, 2005, 200 p.,
17,50 €).
Maurice Corcos, psychiatre à l’Institut mutualiste Montsouris (Paris) et psychanalyste,
auteur de plusieurs ouvrages sur le mal-être adolescent, a longtemps lu Perec à
voix haute et debout, cette lecture distillant en lui le sentiment d’être en
face d’un « écrivain mélancolique », sentiment qu’il analyse
présentement dans ce brillant ouvrage, en se basant sur des œuvres méconnues de
l’auteur de La Vie mode d’emploi :
« Roussel et Venise : esquisse d’une géographie mélancolique »
(écrit en collaboration avec Harry Mathews), texte indéfinissable qui oscille
sans cesse entre l’article psychanalytique théorique et l’essai littéraire, et
« Vues d’Italie », recueil d’images
chosifiées par le langage publié dans la revue de J.B. Pontalis (dernier
analyste de
Perec),
Nouvelle Revue de psychanalyse. Maurice
Corcos chemine par éclats de voix, ce qui lui permet des digressions toujours
agréables (ainsi lorsqu’il parle de Citizen
Kane), d’une liberté qui n’est qu’apparente (il s’est fixé des règles qu’il
énonce dans une postface), avec une ferveur de ton communicative et des
envolées lyriques qui ne déforcent en rien l’acuité du propos. Si Perec
« s’est rêvé mélancolique, c’était par loyauté à l’absente », cette
mère morte à Auschwitz alors qu’il était très jeune et dont il ne reste pas
même une sépulture comme trace à partir de quoi aurait pu commencer son travail
de deuil. Trace qui serait dépositaire d’une mémoire, trace qui deviendrait
symbole de l’absence et permettrait au sujet de considérer peu à peu les traces
(souvenirs) comme seules traces (et non résumés de présence), afin de se
construire. Cette mélancolie s’exprime par l’écriture qui devient une
possibilité de fusion partielle avec la disparue (façon de nier l’impensable),
fût-ce pour se heurter au silence (le silence de la mère permet d’entendre pour
l’enfant qu’est resté Perec un autre bruissant silence : les mots ardemment
désirés qui sont ceux de tous les jours). Si cette mélancolie s’exprime par
l’écriture, c’est grâce à la part de chant intacte sous le crépi des mots.
Perec joue constamment avec la musique des phrases, de « l’improvisation
jazzy au lyrisme de l’opéra », et La
disparition est « ce livre total purement sonore dont rêvaient
Flaubert et Borges » (« il aura suffi d’endeuiller la langue par
l’amputation des e pour atteindre à
la vocalité du chant »). Si la musique des mots est si importante pour
Perec, c’est qu’elle a un pouvoir apaisant, et si elle a un pouvoir apaisant,
c’est parce qu’elle renvoie directement à la douceur de la voix de l’absente
distribuée autour du lit de l’enfant le soir avant que ne le cueille le
sommeil, douceur que Perec redistribue sur le papier afin de (re)dresser, avec
le moins de creux possible, l’ombre de la mère. Ce dialogue avec l’absente jeté
de la passerelle de l’instant vers les berges de la mort est le résultat d’une
fixation de sa mémoire devenue créatrice, oublieuse d’elle-même bloquant le
« travail naturel d’autocréation de soi et aspirant puis enserrant »
sa psyché « dans un solipsisme morbide. » Perec fera tout, inconsciemment,
pour que le travail du deuil n’ait pas lieu, il ne vivra pas selon la
définition de Valéry, c’est-à-dire en « pass[ant] outre » :
l’écriture se voudra approfondissement des lacunes intolérables à l’être s’il
veut se déployer dans l’instant et s’affirmer paisiblement comme être-au-monde.
Comme le remarque Maurice Corcos, les pulsions destructrices qui se font jour
en Perec n’en sont pas en réalité, mais sont l’expression « régressive et
défensive de la permanence d’un lien incestueux avec la disparue ». Ainsi
en est-il de ses « fantasmes de viol et de mort » (tous les
personnages, sauf un, meurent dans La
Disparition). Quel morceau de nous-mêmes avons-nous laissé les morts
emporter ?, s’interroge Maurice Corcos. « L’absence de l’objet »
crée « une absence en soi qui est aussi l’absence de soi en regard de
l’absence de l’objet ». Cette absence de soi est nécessaire pour Perec,
car elle porte en son creux, incandescente, l’absence de l’autre, et fait plus
ainsi que la perpétuer, la recrée intensivement comme si elle était le fait de
l’immédiateté. L’écriture perecquienne ne comble pas la béance du trauma mais
l’accentue. Il y a tout d’abord « ces mots soigneusement alignés, comme
des palissades, des pierres tombales, ultimes remparts contre le vide. Des mots
chosifiés, comme déportés de leur sens et assignés à résidence ». Ensuite,
il y a « la prolifération cancéreuse infinie de listes, jusqu’à la
saturation de la page blanche ».
Presse illustrée.
Jean-Pierre Bacot, La Presse illustrée au
xixe siècle : une
histoire oubliée (Presses universitaires de Limoges, 2005, 235 p., 28 €).
Le sous-titre de l’ouvrage pourrait faire sursauter les nombreux connaisseurs
de la grande et de la petite presse du xixe
siècle. Mais c’est que Jean-Pierre Bacot, de manière délibérément provocante,
veut attirer l’attirer sur un immense continent ignoré, sauf de très rares
spécialistes (Anne-Marie Thiesse, par exemple), celui de la presse populaire à
bon marché. À côté du monument bourgeois que fut L’Illustration, à côté du grouillement de la petite presse élitiste
et bohème dont sont friands les amateurs de vie littéraire fin-de-siècle, il y
eut des entreprises qui réalisèrent d’énormes tirages, soutinrent (tout en en
profitant) le développement des techniques mais aussi celui de la lecture, et
jouèrent un rôle majeur dans la construction d’un imaginaire collectif durable.
Ce livre est le produit d’un travail documentaire colossal mené sur l’ensemble
de la production européenne, de bibliothèques et de fonds d’archives en marchés
aux puces. La France y est cependant plus fortement représentée, pour des raisons
qui ne tiennent pas au simple patriotisme. C’est qu’en effet, observe-t-il, le
« conservatisme » des Français en la matière dépasse de loin celui de
leurs voisins […]. Avec son association des « vieux papiers », le
salon annuel des mêmes « vieux papiers », Paris est bien la capitale
d’un pays couvert de brocantes, de marchés aux puces et de librairies
d’occasion. La France est douce au chercheur chineur ». La remarque mérite
d’être soulignée car le travail de Jean-Pierre Bacot met en évidence les limites
des bibliothèques (à commencer par la BnF) et la nécessité de chercher partout
où ce qu’il appelle la « post-réception » – intéressante notion – a
permis de conserver des documents. Conservation éminemment sélective : les
publications socialement valorisées telles que L’Illustration se trouvent facilement (encore que la plupart du
temps amputées des pages de publicité), tandis que les journaux et revues
populaires ont disparu ou ne subsistent que de manière lacunaire. Malgré
l’énormité du corpus étudié, l’ouvrage n’a cependant rien d’un capharnaüm, car
l’auteur ne se contente pas d’un travail empirique de collecte et
d’inventaire : il possède aussi une vision forte de ce qu’a été l’histoire
de la presse illustrée et une théorie très construite de ce qui en a constitué
les grandes étapes. C’est ainsi qu’il distingue quatre générations bien
caractérisées se succédant, avec des impacts à chaque fois considérables, tout
au long du siècle. Pour les identifier, Jean-Pierre Bacot situe son enquête
d’emblée dans un contexte qui comprend toute l’Europe occidentale et centrale,
jusqu’à la Pologne et à la Roumanie. Tout part d’Écosse et d’Angleterre. La
Grande-Bretagne est en avance de dix à vingt ans dans tous les domaines depuis
le dix-huitième siècle, on le sait, et cela est à mettre en relation, bien
entendu, avec l’ouverture sociale et politique de régimes plus démocratiques et
plus libres que sur le continent. Le premier chapitre retrace avec beaucoup de
précision la naissance du Penny Magazine,
à l’origine de la première génération de presse illustrée, avec ses échos
français dans des publications comme Le
Magasin pittoresque, Le Musée des
familles ou Le Magasin universel.
L’ambition est, en gros, d’instruire par la diffusion de « connaissances
utiles ». Cette éclosion – fait essentiel – est liée au renouveau de la
gravure, grâce à la technique du « bois debout ». La deuxième
génération, ainsi que la décrit Jean-Pierre Bacot, voit l’introduction d’une
actualité illustrée dans des publications d’abord réservées à la bourgeoisie.
Le prototype en est en Angleterre L’Illustrated
London News (1842), vite imité par L’Illustration
(1843), dont l’histoire est bien connue grâce aux travaux de J.-N. Marchandiau
et de Marie-Laure Aurenche. Le chapitre consacré à cette génération apporte des
informations extrêmement intéressantes sur la « naissance du journalisme
illustré » au moment de la révolution de 1848 avec la parution des Journées illustrées de Gavarni lancées
par Paulin. L’auteur s’étonne aussi, à juste titre, que jamais L’Illustration, quand elle a célébré son
centenaire, n’ait fait la moindre allusion à ce document exceptionnel. Les
choses se compliquent, au chapitre III, avec l’impact de la Guerre de Crimée et
l’arrivée d’une concurrence qui sera féroce. Ainsi paraîtront les
« premiers reportages internationaux illustrés ». Des concurrents
commencent alors à apparaître, avec une offre à des prix de plus en plus
abordables et qui permettront l’éclosion d’une vraie presse illustrée
populaire. Le Monde illustré, L’Univers illustré, connaîtront des
histoires à rebondissements, que nous ne pouvons pas résumer ici. Dans cette
seconde moitié du xixe
siècle, Jean-Pierre Bacot note par ailleurs l’effet d’entraînement qu’auront eu
les Expositions universelles (bien étudiées par ailleurs par les historiens, on
le sait). Le chapitre suivant s’attaque à « la période la moins connue de
l’histoire de la presse illustrée », celle du milieu des années 1860, où
« l’actualité vient au peuple », ce qui signalerait « une
véritable rupture dans la composition de l’opinion publique ». Ne citons
que Le Journal illustré ou La Presse illustrée, qui connurent
divers avatars. Grâce à ces publications et à leur diffusion de plus en plus
large se ferait donc la « constitution d’une mémoire politique
nationale », puis nationaliste – thèse dont on voit toute l’importance.
Après la guerre de 1870 et la Commune, il se produit un « élargissement
par le bas » qui va voir l’extraordinaire développement de la presse
illustrée populaire et qui débouchera sur la quatrième génération repérée par
Jean-Pierre Bacot, caractérisée par l’apparition des suppléments hebdomadaires
illustrés des grands journaux, avec des tirages qui se comptent par centaines
de milliers d’exemplaires, grâce aux progrès techniques d’impression (dont le
pionnier avait été le grand Marinoni, inventeur et patron de presse, complice
de Girardin à La Presse). Le chapitre
qui leur est consacré est l’un des plus riches de l’ouvrage, l’auteur ayant
poussé très loin ses dépouillements et ses études des gravures dans la
perspective d’une analyse du « processus de construction d’un imaginaire,
d’une culture, et d’une mémoire nationaux/nationalistes ». On y lira des
choses passionnantes sur le traitement de Dreyfus ou sur l’image de
l’Angleterre et de la Russie. Jean-Pierre Bacot s’efforce enfin de faire une
place à une presse encore plus mal connue et conservée que la presse
parisienne : les suppléments illustrés régionaux. Ce parcours achevé, il
faut bien convenir que, sur beaucoup de points, le travail ne fait que
commencer, mais c’est précisément le propre des entreprises des pionniers que
de faire apercevoir de nouveaux continents : « En travaillant sur un
sujet inexploré, portant largement sur le xixe
siècle, j’espère avoir contribué à élargir le champ de la recherche. » Et
comment ! Jean-Pierre Bacot rend hommage tout au long de ses notes aux
quelques compagnons de route dont il relaie les découvertes : il n’est pas
tout à fait seul, heureusement, et l’on peut donc compter sur l’apparition
prochaine de nouveaux travaux qui contribueront à établir les fondements d’une
nouvelle histoire de la presse, beaucoup plus précise et beaucoup mieux
documentée que celle qu’ont élaborée leurs grands prédécesseurs de la première
moitié du xxe siècle.
Notes de lecture
Allais.
Patrice Delbourg, Comme disait Alphonse
Allais (Écriture, 2005, 218 p., 18 €). Un exercice d’admiration,
distribué comme un dictionnaire de notions allaisiennes (de Absinthe à Zutiste). Le projet est sympathique, le volume soigné, bien illustré,
mais on ne sait trop à qui il est destiné : savant sans être
universitaire, bavard et personnel, peut-être s’agit-il d’inventer un nouveau
genre, la conversation d’amateurs. Faisons le pari, et espérons que la verve de
Delbourg conquière à Allais de nouveaux lecteurs ; les connaisseurs, eux,
se promèneront dans cet ouvrage en terrain familier, ce qui n’est pas sans
charme.
Aragon.
François Vicaire, Jean-François Lange, La
Maison d’Elsa Triolet et de Louis Aragon : le moulin de Villeneuve (Petit
à Petit, 2005, 50 p.,
13 €).
Il y a peu, l’auteur était réputé mort. Le texte? Un objet clos, sans référent.
Les manuscrits ? Un fétichisme de collectionneurs. L’homme et l’œuvre
agonisaient à la vieille Sorbonne. Quant aux maisons d’écrivains, c’était
l’affaire de l’Office du Tourisme, pour épater des Américaines et des
Japonaises en mal de culture. Manifestement, on se trompait. L’œuvre forme le
centre d’un système (ah ! ce mot des années soixante !) : tout
autour gravitent une figure d’auteur, une nuée d’avant-textes, des dates, des
témoignages, des anecdotes, des lieux chargés de sens. Que cherche-t-on au
juste lorsqu’on visite la maison où a vécu et travaillé un écrivain ?
Difficile à dire, mais il faudrait s’y essayer. On ne l’apprendra pas dans cet
album, dégraissé de toutes considérations intellectuelles. Y trouvera-t-on, à
tout le moins, des descriptions, des faits, des anecdotes susceptibles
d’alimenter la rêverie ? À peine plus. Le texte de François Vicaire,
dilué, flou, a le style d’un reportage de Paris
Match, disons, chez les Grimaldi. On en apprendra plus, à moindre frais,
sur le site www.maison-triolet-aragon.com.
Quant aux photographies de Jean-François Lange, qui cèdent à un maniérisme de
la prise de vue oblique, elles semblent s’assigner l’objectif de ne pas faire
voir. Dommage. Aragon, Elsa Triolet et ce lieu magnifique auraient mérité moins
de négligence et de lieux communs.
Avril.
Jane Avril, Mes mémoires (Phébus,
2005, 236 p., 19 €).
Ah ! Le joli temps, où toutes les femmes étaient « gracieuses »
et tous les hommes « charmants » ! C’est, du moins, ce que veut
nous faire croire Jane en repassant avec pudeur et légèreté quelques épisodes
de sa vie de danseuse, vivement brossés et tout à fait tourbillonnants, comme
il se doit. Admirée, courtisée, désirée, « protégée » par des amis
nombreux, dévoués et riches, elle traverse en dansant toute la période
fin-de-siècle, sans que rien n’arrête cette folle (elle l’était peut-être
vraiment, ou l’avait été) du mouvement. Tout en touches allusives et rapides,
son récit a l’art d’évoquer un monde dont on croit tout savoir parce qu’on en
connaît les images laissées par les dessinateurs et les peintres. Bien des
figures qui défilent ont été mille fois portraiturées, par la plume ou le
crayon, et l’on a plaisir à les retrouver, fantômes un moment matérialisés, au
fil de ce qui n’est au fond qu’une conversation (on ne saura jamais quelle fut
la part du journaliste qui recueillit ces évocations dans Paris-Midi en 1933, à l’instigation de Pierre Audiat). L’un des personnages
les plus consistants en est Teodor de Wyzewa, le grand ami, jamais amant, dans
des portraits émus et attachants. Les nostalgiques de la Belle Époque seront
contents. Les chercheurs aussi, qui apprécieront de trouver mentionnés bien des
noms de figurants qui n’ont souvent laissé aucune trace, en particulier toutes
les malheureuses filles, compagnes de quadrilles et autres, pour lesquelles
Jane a de bonnes paroles – la façade si séduisante du monde des plaisirs cache
bien sûr de multiples misères, les belles danseuses d’un moment devant finir à
peu près toujours sur le trottoir, puis à l’hôpital. Le pittoresque si
« parisien » dont nous nous délectons appelle aussi à ce titre le
travail du sociologue et de l’historien – dont certains sont ici cités en note.
« Érastène Ramiro » n’était ni l’un ni l’autre, mais il savait
merveilleusement écrire, son essai sur « La Danse excentrique »
(d’abord paru par articles dans le Gil
Blas en 1891) que les éditeurs ont eu la belle, l’excellente idée de
joindre aux Mémoires de Jane, en
donne la preuve. On ne s’en serait pas douté à lire les travaux d’érudition
iconologiques de l’impressionnant bibliophile que fut, sous son vrai nom,
Eugène Rodrigue-Henriques. La danse fin-de-siècle est par lui décrite,
cataloguée, commentée avec esprit à l’intention des « aimables filles de
Montmartre, de la Villette et de Clignancourt », mais non sans compassion
teintée d’ironie : la danse, leur dit-il, « vous fournira les moyens
d’étonner les hommes, de les tromper et de les corrompre ». Ces deux
rééditions, augmentées d’une généreuse ration d’illustrations dont toutes ne
sont pas très connues, apportent beaucoup plus que des matériaux pour la
rêverie nostalgique des increvables vieux messieurs qui hantent, spectres désolés,
ce qui fut le Boulevard. Claudine Brécourt-Villars et Jean-Paul Morel ont tout
fait pour rendre leur travail instructif et utile : les notes sont
abondantes et denses, complétées d’un index des lieux, d’un index des noms et
des titres, d’un inventaire détaillé des spectacles où Jane a dansé, d’une
bibliographie, d’un « finale » biographique où, épaulés par l’érudit
Patrick Ramseyer, ils font revivre tout un « personnel » pour une
large part à peu près oublié. Ici et là, bien sûr, on aurait souhaité quelques
détails supplémentaires : Robert Harborough Sherard, l’un des premiers admirateurs
de Jane, aurait mérité une notice pour son amitié avec Wilde, les livres qu’il
lui a consacrés, pour ses essais sur Zola, sur Daudet, sur Maupassant et pour
ses propres mémoires de la vie parisienne – mais tout cela en anglais et jamais
traduit, hélas ! De même Cazalis (Jean Lahor) aurait-il mérité que la note
qui l’évoque parle de sa profonde amitié avec Mallarmé plutôt que de ses
réussites académiques. Détails de peu d’importance, cependant, puisque nous
voilà maintenant en possession du complément idéal à la tendre et pudique
biographie de Jane que François Caradec avait offerte en 2001.
Beaumont.
Germaine Beaumont, Si je devais…, préface
de Hélène Fau, postface d’André Parinaud (Le
Dilettante, 2005, 192 p., 14,50 €).
Depuis quelque temps, l’Association des amis de Germaine Beaumont invite à se
souvenir qu’elle ne fut pas seulement la co-productrice des fameux Maîtres du mystère pour la radio, dont
le succès dura plus de vingt ans. En attendant la réédition de plusieurs romans
en Omnibus, Si je devais… donne à lire de très jolies et très vives chroniques
parues dans Les Nouvelles littéraires
et regroupées par l’auteur en 1930. Ces pages heureuses et brillantes valaient
d’être rééditées. Une réserve cependant : Germaine Beaumont les avait
baptisées Disques. Pourquoi changer
ce titre pour un autre, sûrement pas meilleur (c’est celui d’une chronique
ajoutée à cette édition) ? Pourquoi inutilement compliquer la
bibliographie ? On aimerait comprendre. La préface d’Hélène Fau est un
modèle de portrait concis.
Breton.
Henri Béhar, André Breton : le grand
indésirable, nouvelle édition revue et ressourcée (Fayard, 2005, 550 p., 29 €). On se réjouit de voir reprise,
enrichie de notes et de photos supplémentaires, et mise à jour sur bien des
points, la biographie qu’Henri Béhar a consacrée il y a quinze ans à André
Breton. Avec cette nouvelle édition, l’auteur de nombreux essais biographiques
et critiques sur Dada et le Surréalisme réaffirme tout l’intérêt d’une enquête
pointue et passionnée, jamais encombrante, qui le pousse sur les traces de
Breton à travers ses luttes, ses errances, ses aventures amoureuses et ses
travaux. Mais loin de sacrifier l’œuvre pour mettre en valeur les événements,
les accidents et les ruptures de la vie, le livre montre que la vie peut faire
rayonner l’œuvre. Henri Béhar mêle, par un jeu prudent et discret
d’anticipation et de renvois, le déroulement rigoureux de la chronologie et la
synthèse. Ainsi en est-il, par exemple, de Huysmans évoqué
à
juste titre comme une lecture de jeunesse, et convoqué à nouveau au moment de
la rédaction de Nadja, pendant la
période difficile « au service de la Révolution » aux années 1930 et
à l’occasion d’une reconnaissance accordée à Doucin, un roman de Jean
Dutourd. C’est également dans cette perspective que l’on constate que, par
touches mesurées et convergentes, Henri Béhar représente le tourment et les
hésitations de Breton pendant la transition entre la Révolution surréaliste et le
Surréalisme au service de la Révolution,
entre les rencontres de Nadja, de Suzanne Musard et de Lise Deharme, entre
le lent processus d’écriture de Nadja et
la collaboration distrayante avec Éluard à L’Immaculée
Conception. Au fil des pages qui composent les six parties de cette biographie,
on lit les marques nuancées d’une sympathie qui est non un exercice
d’admiration, mais un effort de compréhension d’un objet d’étude complexe et
contradictoire. À cet égard, il est difficile de comprendre pourquoi, dans sa
biographie de 1995, Mark Polizzotti (Revolution
of the mind : the life of André Breton) n’a pas plus explicitement
reconnu l’importance des travaux d’Henri Béhar, ainsi que ceux de Marguerite
Bonnet, qui furent ses devanciers. Au total, cette nouvelle édition d’André Breton : le Grand Indésirable révèle une volonté d’enrichir
les connaissances sur Breton, et de rappeler et de maintenir ce qui fait date.
Calembours.
Walter David Redfern, Calembours ou Les
puns et les autres. Traduit de l’intraduisible (Peter Lang, 2005, 352 p.,
64,30 €).
Comment font donc les Anglais pour combiner avec un tel talent l’excentricité
des sujets, la bizarrerie des perspectives, une érudition éblouissante et un
enjouement constant que le Continent – en particulier la France, le pays qui a
toute leur prédilection, ne connaît plus depuis longtemps ? Quelle chance
qu’il existe des Zeldin pour autopsier les passions françaises, des Julian
Barnes pour se soucier du perroquet de Flaubert, des Walter Redfern pour
consacrer leur vie à la langue française dans ses états les plus
étranges ! Ce vaste travail – ce labour d’amour, dirait-il sans doute avec
son goût du pun bilingue, est
indescriptible. Il n’est en tout cas pas résumable. Sous le double patronage de
Rabelais et de Montaigne (deux maîtres bien plus réellement admirés en
Angleterre qu’en France), le savoir, la facétie et la sagesse se liguent pour
faire le tour du monde cependant incernable du jeu de mots dans tous ses états
(d’ébriété), en anglais, en français et en franglais ou en frenglish. Tout cela
est à la fois très drôle et très sérieux, bourré de références invraisemblables
dont on se demande parfois si elles ne sont pas inventées de toutes pièces. Ce
jeu du double, de l’entre-deux, de l’incertain du sens et du son est là dès
l’épigraphe (« Tant d’histoire pour quelques calembours ») attribuée
à « Raymond Queneua » (oui : Queneua). Quant aux titres de
chapitre, ils ne peuvent que surprendre et grincer, quand les textes qu’ils
chapeautent sont (parfois) du plus grand sérieux académique : « Bases
branlantes », « La Famille au sens large », « Perdre la
boule ? », etc. Il n’empêche qu’au fil des analyses et des rappels
historiques apparaissent quantités d’idées, de notions, de personnages et
d’œuvres marqués, d’une manière ou d’une autre, par ce que rend possible
l’essence foncièrement double de la langue. De Shakespeare à Leiris ou Queneau
en passant par Keats, Commerson et Brisset (à qui Redfern – qui cite bien sûr
Décimo – a récemment consacré un livre). Il n’y manque même pas une
« bibliographie sélecte » (qui en condense une autre « quatre
fois plus copieuse »), où l’amateur le plus léger et l’érudit le plus
sérieux trouveront à glaner une quantité de références en français et en
anglais – naturellement !
Chateaubriand.
Juan Rigoli, Le Voyageur à l’envers.
Montagnes de Chateaubriand (Droz, 2005, 154 p., s.p.m.). Juan Rigoli, le
savant auteur de Lire
le délire. Aliénisme, rhétorique et littérature en France au xixe siècle
(2001), se souvient ici qu’il est suisse et que, même universitaire de bord de
lac, on n’échappe pas à l’appel de la montagne. Appel tout littéraire (du moins
ici), qui nous vaut un très ample commentaire composé au prétexte d’une lecture
de deux textes peu connus de Chateaubriand, tous deux parus en 1806, l’un
consacré à (si l’on ose dire) regarder de haut le mont Blanc et l’autre à
s’extasier au contraire devant le Vésuve. Le dédain de Chateaubriand pour les
Alpes avait, à l’époque, fait scandale. Juan Rigoli s’attache donc à comprendre
cette étrange inversion des valeurs unanimement partagées du temps du
pré-romantisme. Il le fait avec une considérable érudition et beaucoup de
subtilité, en voyant dans « ces deux pièces minuscules » l’occasion
d’un « accès privilégié aux thèmes et figures dans lesquels l’expérience
de la nature, imprégnée de culture, fait advenir un paysage… » Chateaubriand, le « désenchanteur »,
déconstruit donc la grammaire du sublime, élaborée par tant de voyageurs armés
de plumes. Toujours contrariant, il « concède manifestement au Vésuve ce
qu’il refuse au mont Blanc en réfutant la « vérité » de ceux qui le
célèbrent ». Mais c’est qu’il a son propre programme, toujours à la recherche
de lui-même à travers des paysages-projections, comme déjà en Amérique devant
Niagara ou les déserts du Nouveau Monde. Le Vésuve, explique Juan Rigoli, vaut
pour Chateaubriand par ce qu’il recouvre. Sous les cendres, c’est le monde de
ses « figures tutélaires » qui repose : « Rimes et
réminiscences font résonner le chant du signe, en un lieu qui est dans Virgile
et ne l’est pas ; et René Énée avance, immobile, vers le passé qui est
devant lui. » Juan Rigoli ne le dit pas, sauf erreur, mais c’est la même
attitude qui est celle de Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à
Jérusalem, à la rencontre des fantômes personnels qu’il ressuscite en lui
en arpentant les lieux où, d’Athènes et de Sparte, il ne reste rien.
Chroniques.
Raphaël Sorin, Produits d’entretien (Finitude,
2005, 184 p., 16 €).
Un recueil d’articles brefs, parus dans Le
Monde, Les Nouvelles littéraires,
Gulliver, ailleurs parfois, il y a
une vingtaine d’années. Est-ce utile, c’est-à-dire relisible maintenant que leurs circonstances et prétextes sont
disparus ou estompés ? Sans aucun doute, puisqu’on lit ce petit livre –
c’en est un, plutôt qu’un scrap-book
– en tombant sous le charme. C’est qu’on y est vraiment en littérature, entre
Pierre Bettencourt, Henri Calet, Louis Scutenaire, Gabriel Bounoure, par
exemple. Cela change, disons, de Sollers, Houellebecq, D’Ormesson. L’ombre de
Larbaud se profile çà et là. Il n’y manque même pas un peu d’épices, par
exemple un portrait de Thierry Ardisson, « l’autre jeune homme
chic », du temps qu’il jouait à l’auteur – c’était en 1984. Cela ne tient
que parce que c’est écrit.
Cocteau (1).
Jean Cocteau : textes et musique
(Mardaga, 2005, 320 p., 29 €).
Cet ouvrage d’une bonne tenue scientifique et
critique, rassemble des études musicologiques sur un poète polymorphe, dont
l’activité artistique s’est exercée tous azimuts. Les études rassemblées ici
abordent la collaboration de Cocteau avec des compositeurs comme Reynaldo Hahn,
Satie, les musiciens du « groupe des six », Stravinsky, Kurt Weil,
etc., mais aussi son implication dans l’univers du jazz, de la danse et du
ballet (Jacinthe Harbec), le music-hall, la chanson, ainsi que son rôle de critique
musical dans Le Coq et l’arlequin (Catherine Miller), et la musique de scène
(Catherine Steinegger) et celle des films (Ange Van Steerthem). Les rapports de
la musique et du dessin ne sont pas oubliés (Lynn Van de Wiele). Des textes
inédits mis en musique, dont celui de l’oratorio Patmos (David Gullentops), sont autant de cerises sur le gâteau. À
la fin, un précieux et maniable catalogue des textes de Cocteau mis en musique
comporte plus de 600 titres, et 210 compositeurs (Malou Haine) : Cocteau
est le poète du siècle dernier le plus illustré musicalement, à l’instar d’un
Hugo ou d’un Verlaine pour le siècle précédent. Un tableau chronologique et un
index des noms complète cet ouvrage de référence, qui se révèlera une mine pour
les amateurs comme pour les spécialistes.
Cocteau (2).
Jean Cocteau, 40 ans après, textes
réunis par Pierre Caizergues (Université Paul-Valéry de Montpellier, 2005, 418
p., 20 €).
Ce foisonnant volume publie les actes d’un colloque tenu en 2003 en marge de
l’exposition organisée au Centre Pompidou. Il témoigne de l’attention portée
aujourd’hui au poète longtemps méprisé pour de mauvaises raisons. Comme
souvent, il y a de l’excellent et du médiocre. En ouverture, Pierre Caizergues
souligne que les universitaires ont maintenant largement entamé l’étude de
Cocteau (qui n’a jamais figuré au programme de l’agrégation), mais, citant
Cendrars, il constate qu’« il y a encore de jolis coups à faire »,
comme la restitution d’un album de photographies, Paris nocturne. Après cette intervention programmatique, Jean
Touzot s’interroge : Cocteau est-il devenu classique ? Il montre
combien il est présent sur les scènes, dans les librairies, les traductions,
etc. On ne détaillera pas les vingt-cinq communications, réparties en trois
sections aux contours bien flous : « Nouveaux chantiers »,
« La jeune critique et Cocteau », « Cocteau et l’Europe ».
Curieusement, « Cocteau et l’Italie » et « La réception du
théâtre en Allemagne » se trouvent dans la deuxième partie. Qu’est-ce que
« la jeune critique », d’ailleurs, on se le demande avec inquiétude,
car on trouve dans cette section des choses bien médiocres, en particulier un
« Cocteau et les autres » superficiel et mal écrit. De même, traiter
de « Cocteau et l’Italie » en une dizaine de pages expose Elena Fermi
à ne pas dépasser les généralités, ce qui est attristant, d’autant qu’elle
termine sa communication en montrant qu’il y aurait à dire sur les échanges
Cocteau-D’Annunzio et qu’elle a consulté des archives intéressantes à ce sujet.
En revanche, sur un sujet comparable, « Cocteau et l’Espagne », Annie
Maïllis pose de nombreuses questions stimulantes : l’Espagne est-elle la
« part maudite » de Cocteau ? Elle a en effet constaté son
occultation presque complète dans la biographie de Claude Arnauld et à l’exposition
du Centre Pompidou. Pourquoi cette « hispanophobie » ? Notons à
ce propos qu’on pourrait utilement comparer la présence de l’Espagne chez
Cocteau et chez Orson Welles. Les autres interventions vont du biographique à
l’étude de textes (Le Grand Écart, l’adaptation d’Un tramway nommé Désir – où Tennessee
Williams trouvait que Cocteau avait mis trop de gros mots) et à des activités
marginales ou mal connues : Ornella Volta s’attache à Cocteau chorégraphe,
Christian Rolot et Francis Ramirez à Cocteau au Festival de Cannes, et, dans
une étonnante concentration de ses contradictions, Peter Read à Cocteau à la
BBC. La présentation est loin d’être parfaite : si le volume est
abondamment illustré, la mise en page ne facilite pas toujours la recherche des
illustrations et la couverture n’est pas très heureuse. Les lecteurs d’Histoires littéraires amateurs de la
rubrique Aux fonds s’intéresseront à
deux présentations de fonds Cocteau : celui de la Bibliothèque historique
de la ville de Paris (très brièvement décrit) et celui de Montpellier III.
Contat.
Michel Contat, Portraits et rencontres (Zoé,
2005, 240 p., 19 €).
Écrivains, jazzmen, cinéastes, Michel Contat les a rencontrés ou immortalisés
pour un journal ou une revue, de Télérama
aux Yale French Studies : de là,
la variété bienvenue des approches et des styles, qui fait l’agrément de ce
recueil. On nous pardonnera d’avoir sauté les portraits de musiciens de jazz,
l’auteur de la présente note de lecture étant à peu près hermétique (sinon
allergique) à leur art. En revanche, c’est avec autant d’attention que de
plaisir que le lecteur du xxie
siècle pourra se plonger dans une longue conversation avec Serge Doubrovsky,
Paul Auster (sur ses manuscrits, rassemblés dans le fonds Berg de la
bibliothèque de New York), Jean Eustache ou Alain Robbe-Grillet. Rédhibitoire
ailleurs, la longueur est ici un atout, elle laisse le temps de la confiance,
de la nuance. Elle ménage aussi au lecteur des approches lentes qui effacent le
sentiment, inhérent au genre, d’être le parasite, le tiers indiscret dans une
rencontre privée. Rares sont les plumes qui savent ménager une place à autrui :
bien que la quatrième de couverture s’efforce de vendre, assez logiquement, le
recueil, en insistant sur une lecture globale qui ferait surgir un portrait de
Michel Contat dans un coin du tableau, c’est bien plutôt pour sa capacité à
ouvrir les portes, les vies, sans effraction, qu’on peut l’aimer.
Déon.
Michel Déon, aujourd’hui, sous la
direction d’Alain Lanavère, Thierry Laurent et Jean-Pierre Poussou (PUPS, 2006,
116 p., 18 €).
Le 5 juin 2004 se tenait le premier colloque universitaire français consacré à
l’œuvre romanesque de Michel Déon. Il fut « l’expression d’une admiration
profonde et sincère » pour cette œuvre foisonnante (un demi-siècle de
production romanesque, de récits de voyages et de livres de confidences, sans
compter les pièces de théâtre et les livres pour enfants) à laquelle la
critique universitaire s’est jusqu’alors peu intéressée. Selon Jean-Pierre
Poussou, « il est peu d’auteurs français vivants aussi importants ;
peut-être même n’y en a-t-il pas ». Marie-Hélène Ferrandini montre à quel
point « le processus d’apprentissage » est une constante « au
cœur du romanesque déonien ». Cet apprentissage passe pour le héros par
l’assimilation des valeurs qui sont celles des milieux sociaux qu’il traverse,
mais pas seulement. La guerre a une portée éducative réelle, et la désillusion
permet au héros de forger son caractère ; le but ultime de la formation
restant le bonheur, véritable conquête individuelle. L’hédonisme à quoi on a
voulu trop souvent réduire l’univers romanesque de Déon n’est pas la seule clé
d’une œuvre qui manie, avec une rare maîtrise de la composition, une multitude
de thèmes fondateurs dans ce sens où ils fondent l’âme humaine, lui permettant
de se reconnaître comme espace singulier
propice au déferlement du bonheur en son sein. Alain Lanavère cherche à montrer
que, dans le premier roman de Déon, est inscrite « la légende » de
toute l’œuvre à venir : Je ne
veux jamais l’oublier (titre qui est un vers d’Apollinaire) contient en
lui-même la promesse de l’élaboration d’un « romanesque dont la couleur
singulière, voire l’originalité première, [est] la poésie ». Tandis que
Thierry Laurent expose les idées politiques de Déon (ses engagements et
désengagements), il remarque que son œuvre est restée « à l’abri d’une
approche trop idéologique des rapports humains » ; en outre, la
littérature ne peut pas être un « instrument de combat politique »,
auquel cas elle « s’appauvrirait fatalement ». Bernard Alavoine
mesure le poids de la Grèce dans l’œuvre et dans la vie de Déon, et constate
combien le lien passionnel avec cette île n’a cessé d’évoluer. Jean-Pierre
Poussou analyse la maîtrise de Déon dans l’art de la description brève. Art qui
doit beaucoup aux débuts de Déon dans le journalisme, semble-t-il. Vital
Rambaud étudie les rapports amicaux de Déon avec Stendhal. La ferveur
stendhalienne de Déon trouve aisément un espace pour se dire dans les livres
autobiographiques. Mais c’est du côté de l’œuvre romanesque que l’on trouve
sans doute les preuves les plus flagrantes de l’attachement de Déon à Stendhal.
Ces actes sont clos par un éventail de louanges parues dans différents
journaux.
Dictionnaire.
Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de
la littérature française (Grasset, 2005, 970 p., 28,50 €).
Le titre l’indique : on ne saurait trouver ici des renseignements
objectifs sur tel ou tel Français ayant écrit hier, aujourd’hui, demain. Ce
qu’il n’indique pas, c’est qu’il est loin d’englober « la littérature
française » dans son ensemble. En tant que tel, un dictionnaire ainsi conçu
ne sert donc à rien. Il s’agit d’une collection de notes, écrites sans aucun
doute sur une longue période de pratique de la lecture, ordonnées et unifiées
par la mise en forme commode du « dictionnaire » – mais dictionnaire
il n’est pas non plus vraiment (ce que l’épithète « égoïste » signale
d’ailleurs), les entrées pouvant être multiples (« Début, milieu,
fin », « Goscinny, Audiard, Jardin »), sémantiquement flottantes
(« Moi, je ») ou encore volontairement hors du champ du dictionnaire
(« Action », première entrée, est en fait une introduction de
quelques lignes qui dénie, justement, toute valeur de
« dictionnaire » au livre qui commence). Alors quoi ? On
pourrait penser qu’un esprit libre de tout préjugé ou habile dans l’art de
provoquer s’y applique à descendre en flèche les gloires qu’il jugerait
usurpées. Or, si l’auteur met Racine (Jean) au-dessus de tout, c’est pour
s’emporter mieux contre ceux qui ne sont pas de son avis, exemple : Rosny
aîné – mentionné avec quel dédain ! Il chicane telle ou telle gloire reconnue
sur l’emploi des virgules ou le style latinisant, simplifie jusqu’à la
caricature la mécanique sociale qui régit le petit monde des littérateurs, dont
il fait partie si l’on se réfère aux œuvres « du même auteur » (trois
romans, six recueils de poèmes, cinq essais, deux traductions), et rejoint par
moment la critique la plus consensuelle qui soit : pour mieux déconsidérer
Céline, notre abbé Bethléem égotiste lui découvre un style de clochard « à
demi-ivre », puis « le style même du chauffeur de taxi : il
écrit à coups de klaxon ». Charles Dantzig contribue ainsi à une
collection d’idées reçues, initiée par quelques beaux esprits ayant successivement
découvert que le parfait styliste du xxe
siècle est asthmatique, vociférant, malade d’avarice (c’est aussi, paraît-il,
un facteur syntaxique pertinent), ou encore qu’il suggère typographiquement le
cauchemar des barbelés délimitant un camp, pour l’un, acoustiquement des
rafales de mitraillettes, nazies bien sûr, pour l’autre. À côté de quoi, pour
faire bonne mesure de critique analytique, Charles Dantzig manie la sentence à
deux temps qui n’engage pas beaucoup : « Cendrars et Apollinaire sont
à la poésie moderne ce que Braque et Picasso ont été au Cubisme. » Bref,
un livre de notes plaisamment écrites, glissant entre les idées, les styles et
les goûts en littérature avec une faconde de journaliste, ce qui ne va pas sans
étourderies : page 237, l’auteur pense que Simonin a écrit Du rififi à Paname, ce qui se saurait.
Peut-être malgré tout ce livre sera-t-il utile pour le rédacteur chargé un
jour, espérons-le, de rédiger une notice « Dantzig (Charles) »
pour un dictionnaire de littérature française. Il y pourra citer, entre mille
autres jugements essentiels, que Boulle (Pierre) est « notre Graham
Greene ».
Divoire.
Fernand Divoire, Introduction à l’étude
de la stratégie littéraire (Mille et une nuits, 2005, 142 p., 3 €).
« Le manque de talent ne suffit pas. Développer ici les rapports du talent
et de la stratégie. Exposer dans quelle mesure cette dernière peut suppléer au
premier et sous quelles conditions d’habileté, de souplesse et de
circonstances, elle peut sauver ceux dont les aptitudes sont plus diplomatiques
qu’artistiques. » Venu d’un temps où la jeunesse avait l’ambition de faire
carrière dans les lettres, et non de les enseigner, ce texte conserve
finalement son actualité en ce qu’il pressent et amorce les principes de
stratégie de la communication qui guident les acteurs du monde culturel et
médiatique, bien au-delà de la petite sphère du papier imprimé. Le plus étonnant,
avec cette brillante satire des mœurs littéraire, ce n’est pas qu’elle ait peu
vieilli depuis 1912. Plutôt, le sentiment qui saisit le lecteur, que ces minces
chapitres remplaceraient bien des travaux de sociologie du champ littéraire,
l’élégance en plus. Troublante pensée.
Dotremont.
Georges A. Bertrand, Dotremont, un Lapon
en Orient (Devillez, 2005, 152 p., 18 €). Chez le même éditeur était paru en
2000 Aberration d’une biographie, où
Guy Dotremont, s’en prenait très violemment à une biographie de son frère
Christian publiée en 1998. L’éditeur identique et le copyright du même Guy
Dotremont pouvaient faire craindre (ou espérer) que ce volume soit une
biographie plus conforme du frère du poète. Mais ce n’est pas une biographie au
sens classique (le livre n’y prétend pas) : la chronologie détaillée, les
anecdotes sont absents. Il s’agit bien plutôt d’un portrait du poète, d’un
parcours dans son univers, d’un essai au ton volontiers poétique sur la
création de Dotremont. Georges A. Bertrand s’attache surtout à la genèse des
logogrammes, dont l’étude occupe la moitié du livre : l’auteur les voit
comme issus d’une tension entre une Laponie imaginaire aux grands espaces
blancs et un Orient calligraphique. L’ensemble est riche en suggestions et
ouvertures, mais demande une connaissance préalable de Christian Dotremont.
Duchamp.
Jean Suquet, Éclipses et splendeurs de la
virgule (L’Échoppe, 2005, 132 p., s.p.m.). Dans ce mi-essai mi-prose poétique
(dont le beau corps blanc nervuré doit être déshabillé avec un couteau ou un
coupe-papier – nous avons choisi le couteau), Jean Suquet continue son exploration
du Grand Verre de Duchamp
(La
Mariée mise à nue par ses célibataires, Même, 1915-23, huile, feuille de
plomb, fil de plomb, poussière et vernis sur deux plaques de verre – brisées –,
chacune montée entre deux plaques de verre avec cinq fils de verre très fins,
de la feuille d’aluminium et un cadre en bois et acier ; 272,5 x
175,8 ; Philadelphia Museum of Art, Collection Louise et Walter Arensberg)
auquel il avait déjà consacré plusieurs échappées (Le Grand Verre rêvé en 1991, Le
Grand Verre. Visite guidée en 1992). Du reste, quantité de textes ont
cherché à délimiter, lever ou approfondir le mystère du Grand Verre, mystère
qui nous déshabille de la connaissance de nous-mêmes, nous extrayant de notre
langue maternelle pour nous faire choir dans un vide insu, trou noir où le pulsionnel
n’est pas absent, un vide de la langue qui, rendue à ses prémisses de
l’introspection, doit inventer des mots pour s’inventer. Avec le Grand Vide,
les mots se dérobent sous les mains de notre regard : seules leurs pointes
restent visibles. Duchamp conçoit l’ensemble de 1911 à 1915, à travers
d’innombrables notes, esquisses, études préparatoires, reproduites pour la
plupart dans la Boîte verte (parue en 1934). Jean Suquet ne cesse
d’interroger le contenu de cette boîte car il sait que l’essentiel se joue là.
Ainsi, le résultat est vierge de quantité de morceaux dont la virtualité irradie le fond de la boîte d’une lumière
mauve (le Soigneur de gravité pour
n’en citer qu’un). Jean Suquet fait beaucoup plus qu’interroger le rôle de la
virgule précédant le « Même », hoquet en forme de heurt qui
jette dans le trouble la rencontre entre la Jeune mariée et les neuf
célibataires réunis au-dessous d’elle parmi une gynécée de corps mécaniques
dénués de moyens pour se dire. Dans un alambiqué de l’écriture, il chemine de
retard en retard, de « traverse en retours en arrière », afin de
laisser s’entrebâiller l’« écart » qui laisserait « une
vérité » se déshabiller. Une vérité verte. Nulle explicitation en fin de
compte, mais un éclairage intense sur les mots et les formules plastiques de
Duchamp, un éclairage qui se sait être conduit plus qu’il ne conduit, car
« les mots ne se laissent pas si facilement passer la muselière. On croit
jouer avec eux. Ce sont eux qui se jouent de nous. »
Énard.
Jean-Pierre Énard, Un bon écrivain est un
écrivain mort (Finitude, 2005, 160 p., 14,50 €). Mon Dieu, que tout cela est
sympathique – et dépourvu d’intérêt ! Mort en 1987, à 44 ans, et auteur
d’une poignée de romans, Jean-Pierre Énard avait sans doute bien des qualités,
mais ce recueil de comptes rendus, et de billets d’humeur donnés à Roman, à La Quinzaine littéraire ou au Quotidien
de Paris véhiculent bien des
platitudes et des rancœurs. L’invocation à saint Henri Calet ou à saint Georges
Perros n’y change pas grand chose (on pourrait étudier le véritable mythe de
Perros développé depuis sa mort avec une imagerie anti-parisienne facile, la
moto, Douarnenez). La pleurnicharde préface de Paul Fournel n’arrange rien.
Enseignement.
Paul Aron, Alain Viala, L’Enseignement
littéraire (Que sais-je ?, 2005, 128 p., 8 €). Comme dans une bonne vieille
dissertation, le sujet est traité en trois parties : Enjeux – Eléments
d’histoire – Démarches. La première s’efforce de cerner le thème en définissant
la matière (qu’est-ce que la littérature ? qu’est-ce que le français ?)
et le cadre de son enseignement : système scolaire et universitaire,
formation des professeurs, institutions. Cette partie souligne les difficultés
à obtenir l’harmonisation européenne souhaitée par la déclaration dite de
Bologne, adoptée le 19 juin 1999 et qui prône « l’introduction d’un
système de titres et d’organisation des études lisible et comparable partout en
Europe ». Le volet historique, malgré le côté ramassé imposé par le format
de la collection, semble assez complet. On y voit la difficulté à se détacher,
à partir du xviie
siècle, de la formation purement latine (le Ratio
Studiorum des Jésuites) pour arriver à un enseignement français rendu
nécessaire par l’évolution de la société, détachement permis par la création de
l’agrégation (1766), les premiers Cours
de littérature (Batteux, La Harpe), les différentes lois scolaires (Victor
Duruy, Jules Ferry). En ce qui concerne les apprentissages, on aboutit, après
avoir privilégié la langue et la rhétorique, à l’apogée de l’explication de
texte comme pilier des études littéraires, notamment sous l’influence de
Lanson. La dernière partie parle de crise, d’éclatement de la discipline, de
réorientation des programmes. C’est qu’il est temps de passer aux démarches,
aux propositions. On devine alors la patte d’Alain Viala qui fut, on s’en
souvient, président de la commission chargée, de 1992 à 2002, de réformer les
programmes d’enseignement du français aujourd’hui appliqués. La tonalité de
cette partie est d’ailleurs très injonctive et on ne s’y embarrasse pas du
conditionnel : « on insistera notamment sur… », « il est
nécessaire à chaque niveau de… », « il n’est pas pertinent
de… », « l’enseignement littéraire peut et doit prendre pour
enjeu… », et ainsi de suite. Les propositions qui sont faites prolongent logiquement
les programmes tels qu’ils existent aujourd’hui. On n’imaginait pas Alain Viala
renier les travaux de sa commission et renoncer à son goût pour la
nomenclature, les genres, les registres, les formes de discours. Plutôt que de
souligner la spécificité du français, on préfère affirmer que « les
besoins du présent conduisent à envisager le littéraire dans un souci
généraliste, ce qui est le principe même de la constitution d’une culture
générale ». On pourra compléter avec profit cette lecture avec celle du
numéro du Débat de juillet-août 2005,
intitulée Comment enseigner le français
et prendre connaissance des avis, pas toujours très tendres, donnés sur ces
nouveaux programmes par un certain nombre d’utilisateurs, de chercheurs et
d’écrivains.
Fallet.
Actes du colloque René Fallet vingt ans
après, 17-18 octobre 2003 (Maisonneuve et Larose, 2005, 173 p., 20 €).
Depuis sa mort dont ce colloque marquait le vingtième anniversaire, René Fallet
s’est certes fait plus discret mais n’a jamais totalement disparu de la vie
littéraire. L’activité d’Agathe Fallet, veuve de l’écrivain, et de
l’association Agir en pays jalignois,
ancrée dans son Bourbonnais d’élection, ont dans un premier temps permis
l’institution d’un Prix René-Fallet récompensant un premier roman qui compte
déjà seize lauréats. L’édition a suivi avec, au début des années 1990, les
trois volumes de Carnets de jeunesse,
puis un recueil d’hommages intitulé Détours
(2000), puis, rien que pour l’année 2005, une biographie signée Michel
Lécureur et la réédition augmentée de son Brassens.
Le monde universitaire a suivi, sous l’impulsion de Marc Sourdot, maître de
conférences à Paris V et instigateur de ce colloque organisé, comme il se doit,
dans le département de l’Allier. Il y a d’ailleurs une certaine ironie à voir
l’Université se pencher sur un auteur autodidacte et fier de l’être, qui a
toujours manifesté à son égard une certaine retenue, pour ne pas dire une
franche hostilité. Si les voix des intervenants ont porté jusqu’au village
voisin de Thionne, nul doute qu’un des occupants du champ de navets local a dû
se retourner dans sa tombe en entendant évoquer les noms de Barthes, Deleuze,
Guattari, Bakhtine et Éliade au sujet de son œuvre romanesque. Et en apprenant
tout à trac que dans telle phrase issue de sa plume « la salve se
musicalise en un rythme ternaire de cadence majeure, ici anapestique, suggérant
une sorte d’éclosion », son crâne a dû carrément heurter le couvercle.
Fallet divisait volontiers son œuvre en deux parties, la veine whisky, qui imbibait
ses romans d’amour la plupart du temps désespérés, et la veine beaujolais, qui
irriguait ses livres truculents, des Vieux
de la vieille à La Soupe aux choux. La
veine whisky est quasiment absente de ce colloque où l’on a préféré
s’intéresser au réalisme grotesque et à la filiation rabelaisienne (Marc
Sourdot), au goût de Fallet pour les images (Christian Moncelet qui livre un
petit précis de rhétorique falletienne), à son éloge de la littérature mineure
et de son rôle révolutionnaire (Michel Laronde), aux problèmes soulevés par la
traduction de La Soupe aux choux (Alena
Podhorná-Polická) et à la dimension initiatique de ces romans bourbonnais
(Hervé Girault). À voir ainsi ces chercheurs soulever le couvercle de La Soupe aux choux, inventorier le carnier
du Braconnier de Dieu et triturer les
neurones d’Un idiot à Paris, on se
dit que l’exercice est un peu vain. Fallet est un romancier de l’évidence, de
la clarté, du direct, d’où le danger de l’obscurcir ou, à défaut, de le
paraphraser, que n’évitent pas toujours les auteurs, occupés à décrypter ce qui
n’est pas caché. On préférera l’article consacré au Fallet poète, admirateur de
Rimbaud, Apollinaire, Prévert (on se souvient qu’il acheta un exemplaire de Paroles chez Adrienne Monnier) et
Cendrars (qui lui tendit sa « main amie »), contempteur d’Aragon et
Claudel (« Fichtre, il fait bien 5 en dessous de Claudel », écrit-il
dans un carnet de 1949) que Jean-Paul Liégeois signe à la fin du recueil. Un
poète qu’on trouve dans les images qui émaillent ses romans mais aussi dans des
vers édités la plupart du temps dans des revues ou à compte d’auteur, et qui
montrent l’attachement et le talent d’un romancier pour un genre qu’il plaça toujours
au-dessus de tout. On regrettera toutefois, dans cette ultime contribution, la
profusion des facéties orthographiques (brazier, poètique, poèsie, il en a lus, il en a écrits, il en a volés) qui culminent, c’est le mot, dans un superbe pied d’estale page 152.
Femmes.
Kathleen Hart, Revolution and women’s autobiography in nineteenth-century
France (Rodopi, 2004, 196 p., s.p.m.). Sans
ambition théorique particulière, cet ouvrage fait néanmoins partie des bons
travaux que donne la critique nord-américaine quelque part entre gender studies et histoire littéraire.
L’idée force en est que l’autobiographie, genre tardivement conquis par les
plumes féminines pourtant actives dans l’épistolaire, l’obligatoire cahier
intime et le roman, n’a pu l’être qu’au prix d’une transformation de son objet.
Le genre suppose en effet, de Saint-Augustin à Rousseau, la conception d’un moi
aux contours à peu près définis, susceptible de ce fait d’exploration ;
éduquée au contraire aux principes de l’attention aux autres et de l’oubli de
soi, la femme du xixe
siècle apparaît nettement moins sûre d’avoir une telle identité, et ne se
permet de dévoiler son existence individuelle que dans une perspective
sociopolitique. Les grandes autobiographes du siècle, Flora Tristan, George
Sand et Louise Michel, lieront ainsi leur trajectoire sociale et intellectuelle
aux conditions historiques, et se présenteront devant leurs contemporain(e)s
sous les traits de l’éclaireur, voire du guide. L’essai tourne ensuite à la
lecture suivie, chaque auteur ayant son chapitre d’exégèse, sérieuse mais sans
surprise. En conclusion, l’auteur reprend les fils, soulignant notamment ce que
les trois femmes doivent à la pensée saint-simonienne et fouriériste, qui
fournit les bases théoriques permettant de structurer leur expérience, dans un
contexte peu propice, de profonde misogynie, y compris parmi les socialistes.
Formes poétiques.
Michèle Aquien, Jean-Paul Honoré, Le
Renouvellement des formes poétiques au xixe
siècle (Armand Colin, 2005, 128 p., 9 €). Réédition d’un petit usuel
efficace, publié en 1997 et résumant, d’un point de vue essentiellement
technique, l’évolution formelle de la poésie française de Chénier au Coup de dés. Les auteurs abordent
successivement les inflexions subies par le vers traditionnel, les nouvelles
formes de vers et de strophes, et enfin les expériences sur le lexique, le
poème en prose ou la page. Leurs analyses reposent largement sur la métrique et
s’adressent donc à des étudiants ou des lecteurs déjà au fait des règles de la
versification ; mais elles ont le mérite de s’appuyer systématiquement sur
des études de textes, ce qui permet de mesurer les évolutions à partir
d’exemples concrets. L’exiguïté du format a imposé une double isolation
regrettable. D’une part, la rupture est diachronique, car le rôle précurseur
des théoriciens et traducteurs du xviiie
siècle est mentionné très rapidement, quand une simple page aurait pu permettre
de mettre davantage en valeur les liens qui existent, par exemple, entre la
préface de Baudelaire aux Petits poèmes
en prose, et les réflexions de Houdar de La Motte ou Marmontel. D’autre
part, la scission est synchronique, car l’ancrage de « la révolution
poétique » dans son contexte littéraire, culturel et social reste fort
implicite. Enfin, la bibliographie aurait pu s’ouvrir à quelques titres publiés
depuis la première édition. Mais ne chipotons pas : dire autant en si peu
d’espace, en donnant voix à autant d’auteurs, tient du tour de force, et ce
volume fort pédagogique rendra bien des services.
Galmot.
Michel Dupuy, Sur les traces de Jean
Galmot (Imprimerie moderne de Périgueux, 2005, 203 p., 16 €).
Périgourdin comme Jean Galmot, Michel Dupuy est comme lui allé en Guyane. Le
portrait qu’il propose de son compatriote est plein de sympathie ; mais il
faut reconnaître que le style est très différent de celui d’Histoires littéraires, comme le montre
l’incipit : « Interminablement la pirogue glissait. Depuis plusieurs
heures déjà, elle glissait sur l’eau noirâtre et lisse. À
l’infini ! »
Gestes.
François Caradec, Dictionnaire des gestes
(Fayard, 2005, 310 p., 29 €).
Ce dictionnaire inattendu tient parfaitement les promesses de son titre :
il recense « plus de 850 gestes » courants de tous les pays et de
tous les milieux ; il souligne le double sens de certains d’entre eux,
sérieux ici et obscènes sous un autre ciel. A ceux que les définitions
rigoureuses et concises laisseraient pourtant dans l’embarras, les dessins de
Philippe Cousin apportent un commentaire visuel éclairant, comme le font
d’abondantes illustrations empruntées aux beaux-arts et aux domaines les plus
quotidiens : timbres-poste, dessins humoristiques, photos d’actualité. Les
lecteurs d’Histoires littéraires apprécieront que l’ouvrage
soit en outre doté de nombreuses citations témoignant des très vastes lectures
de l’auteur, d’Æmilius Lampridius (Vie
d’Héliogabale) à Dan Brown (Da Vinci
code), de Victor Hugo à Julio Cortazar et Jacques Jouet. En conclusion,
nous manifestons notre approbation en accomplissant les gestes 22.03 et 23.34.
Gide. André Gide, Marc Allégret, Correspondance 1917-1949 (Gallimard,
Cahiers de la NRf, 2005, 890 p., 45 €).
Il aura fallu un bon demi-siècle pour avoir enfin la clé, la mise à nu des
relations André Gide-Marc Allégret. Des bribes nous avaient été livrées, par
Maria van Rysselberghe, avec les Cahiers
de la Petite Dame ; nous avions pu relire, avant sa réédition dans la
Pléiade, le Voyage au Congo, sous la
seule plume d’André Gide, puis son important complément – voyage vu de l’autre
côté –, les Carnets du Congo de Marc
Allégret, parus en 1987. Par-delà leur relation amoureuse (dont Gallimard
n’hésite pas, pour une fois, à faire sa manchette), c’est tout le Paris mondain
de l’entre-deux guerres qui défile, et l’on ne saurait que saluer le travail de
fourmi exécuté par les annotateurs. Même s’ils manquent parfois encore de
perspicacité. Regrettons la perte des lettres de Marc Allégret – évaluées à une
centaine – pour les années 30. Mais beau travail, donc, vendu tout de même au
prix d’un Pléiade.
Guérin. Raymond
Guérin, Lettres à Sonia 1939-1943 (Gallimard,
2005, 348 p., 26 €).
Non pas toutes les lettres de Guérin à celle qui deviendra sa femme, mais un
choix, dirigé d’abord par des soucis de pudeur (écartant des propos liés à vie
personnelle, ce qui est bien dommage d’ailleurs, alors qu’on ne nous épargne
aucune commande de papier, revues, aucune recommandation concernant le linge à
repriser, etc.) ; le deuxième critère de sélection fut l’efficacité,
puisqu’on n’a gardé que des spécimens de certains types de lettres, précise
Bruno Curatolo dans sa postafce. De fait, une typologie semble avoir précédé ce
choix, qui, somme toute, aurait pu être livrée. Si 90% des lettres ont
finalement été retenues, trop peu est dit aussi sur la part qu’il convient de
faire entre les propos manifestement assumés et ceux inspirés par la présence
des censeurs, durant la captivité. Sur le fond, rien de palpitant. Guérin au
front, puis, surtout, Guérin prisonnier, durant trois ans. Le document, issu du
fonds Doucet, sera intéressant sans doute pour qui travaille sur Guérin,
puisqu’on y suit le travail, les ambitions et les stratégies de l’écrivain (il
faut, dit-il en substance, bien faire valoir ma situation, qui mérite
compensation). Quant au lecteur bénévole et de passage, il y a peu pour retenir
son attention. Agacé, même, le lecteur de rencontre, par le personnage, le ton
et la verbosité de bien des séquences, son attitude à l’égard de la patiente
jeune femme, ses prétentions, quand il s’apitoie sur la nécessité dans laquelle
il se trouve de tenir un outil dans ses « mains d’écrivains ».
D’ailleurs, « J’ai mieux à faire dans l’intérêt de tous. J’ai mes livres à
écrire. J’ai mon œuvre à faire. » Il y a des propos que l’on gagnerait à
taire, quand la postérité les a rendus dérisoires.
Homosexualité.
Henry-Jean Servat, Cyrille Boulay, Les
Amours particulières (Pré-aux-clercs, 2005, 250 p., 16 €).
Cette suite aux Amitiés particulières
propose une série de petites monographies portant sur des auteurs homosexuels
(au masculin) dont la majorité n’entrent pas, géographiquement ou
historiquement, dans le champ d’investigation d’Histoires littéraires. On peut cependant, parmi la trentaine de
cibles de ces portraits (ça fait beaucoup pour si peu de pages), relever
Lacenaire et Avril, Montesquiou et Yturri, Gide et Allégret, voire Montherlant.
Ce ne serait cependant pas faire montre d’une excessive cruauté qu’affirmer que
ce volume n’ajoute pas une virgule à la recherche portant sur ces figures et
que l’on vient déjà d’y consacrer trop de lignes. Ce qui ne veut pas dire que
le livre est un échec, puisque la recherche n’était pas son objectif.
Houellebecq (1).
Fernando Arrabal, Houellebecq (Cherche-Midi,
2005, 233 p., 13 €).
Clameur d’admiration (texte initial sur le génie) rehaussée d’une quantité
d’échos (tous les autres textes, lesquels ont paru ici ou là depuis 1999).
L’ensemble, chant d’amour demandant à être immédiatement partagé pour n’être
pas ridicule, d’un dramaturge (Arrabal a publié près de soixante-dix pièces de
théâtre parues en dix-neuf volumes), poète, romancier, essayiste (seize essais
et épîtres – dont la fameuse Lettre au
général Franco, parue du vivant du dictateur), cinéaste (sept longs
métrages, dont Viva la Muerte et J’irai comme un cheval fou), est
ouvertement adressé aux adorateurs du grand écrivain. L’œuvre de Houellebecq
n’est pas que « stupéfiante », elle est aussi géniale. « Le génie
existe ! […] Le génie existe ! […] Il existe le génie… »,
professe Arrabal. Et Houellebecq en est l’incarnation la plus vivante
(« Houellebecq est le jeune génie d’aujourd’hui », « le
premier poète et romancier de sa génération »). Comme tout génie qui se
respecte, il y a des
inconvénients.
La couronne du génie est une couronne d’épines. Être « banni des
ondes », voir son œuvre résumée aux deux mots de « provocation »
et de « scandale », avoir son lot de « détracteurs »
et être par conséquent, c’est presque l’ultime reconnaissance, traîné devant
les tribunaux pour blasphème comme Socrate, voilà le lot de Michel Houellebecq.
Le procès. Ah ! le procès ! Arrabal y revient longuement,
impartial : l’avocat de la partie adverse est décrit en ces termes :
« il fut en son temps l’avocat défenseur de Maurice Papon » ; la
tête de l’avocat de la défense est ceinte, sur le papier, de la couronne d’or
de l’adresse e-mail de son cabinet. Tout est dit, il n’y a rien à ajouter. Ce
livre ne déroge pas à la règle implicite : c’est un élément de la saignée
du corps du Roi (les déclarations de Houellebecq sont nombreuses, et le livre
renferme, ce qui lui vaut une bannière rouge, un poème inédit dans une version
dactylographiée puis manuscrite, d’une écriture penchée et rabougrie comme un
arbuste posé en plein désert et qui n’a pu grandir : il s’agit de Le temps, titre modeste qui, bien
évidemment, tient toutes ses promesses). Sûr, ne jetons pas la pierre – de
Lanzarote ou d’ailleurs – aux éditeurs. Ce sont les médias qui ont commencé à
faire des saignées au Roi, et à recueillir un silence bredouillant mais pas
embarrassé, ou bien des déclarations assourdissantes, autant d’actes incompréhensibles, qui nécessitaient
l’avis de microscopes. Car enfin, le génie a-t-il l’excuse d’être
« jeune » et nécessairement hors-la-loi, il faut le circonscrire dans
les mentalités.
Houellebecq (2).
Jean-François Patricola, Houellebecq ou
la provocation permanente (Écriture, 2005, 284 p., 18 €).
Pourquoi Jean-François Patricola,
poète, romancier privilégiant « les histoires enchâssées, le baroque et le
poétique », traducteur de l’italien et du sicilien, revuiste, chercheur
sur Char et Blanchot s’est-il intéressé à Michel Houellebecq ? Intrigué
par son succès, il a ouvert ses livres et, quand il l’a vu à la télévision, il a décrété que non, non et non, il était
impensable que cet « ectoplasme mou » ne sachant que
« bredouiller » soit le grand écrivain décrit dans les médias. Cet
essai polémique n’existe que pour stigmatiser Houellebecq comme
« produit commercial », « savamment distillé, rendu
incontournable ». « Houellebecq est à la littérature ce que la Star
Academy est à la chanson », proclame Jean-François
Patricola dans une
interview. Arrabal affirmait, parlant
indirectement de Houellebecq : « Ses écrits se créent peu à peu
génialement. » Jean-François Patricola pour faire choir le Roi de son
piédestal cherche à démontrer le contraire (« il y a plus que des
rapprochements entre Houellebecq et Huxley, Houellebecq et Lovecraft,
Houellebecq et Lautréamont, Houellebecq et Le
Guide du routard et autres supports éditoriaux ou de presse »), mais
sa démonstration, trop partielle, ne convainc pas, et quand bien même elle
convaincrait, cela ne prouverait en rien la nullité de Houellebecq comme
écrivain. À travers Houellebecq, c’est en réalité la « culture de
masse » d’aujourd’hui – « de Loft
Story à Plateforme –
qu’attaque un poète outré qu’un romancier ne sachant pas écrire puisse être
considéré comme un auteur important. Houellebecq met « systématiquement en
avant sa lucidité, voire son écriture prophétique pour pallier ses
carences ». Or ce n’est nullement un « sociologue visionnaire »
qui aurait su « épingler [notre société] en parfait entomologiste ».
Non, il n’est rien de tout ça, répète l’essayiste page après page, comme pour
s’en convaincre. Il n’est qu’un rouage, seulement un rouage. Ce n’est pas
possible qu’il soit autre chose, la littérature est une chose tellement
sérieuse ! Il semblerait que Houellebecq soit une encoche dont l’on fait
un personnage médiatique ou un écrivain, selon qu’on veut que ce soit l’un ou
l’autre.
Hugo (1).
Michel Winock, Victor Hugo dans l’arène
politique (Bayard, 2005, 133 p., 15 €). Il n’est jamais bon signe
lorsqu’on lit un livre de se dire qu’on aurait pu l’écrire soi-même. Pastichons
Hugo : « Qu’est-ce que ce livre ? Un livre de plus.
Qu’est-ce que son auteur ? Un homme célèbre qui n’a pas su résister au
livre. » Michel Winock, qu’on ne présente plus, et dont les travaux sur
l’histoire politique font autorité, aurait fort bien pu se dispenser de faire,
comme beaucoup d’autres après lui, « son » Hugo. Son Hugo ? Le
possessif est ici exagéré. Car là où, à la rigueur, nous eussions pu attendre
une réflexion contradictoire, nuancée, sur les positions politiques de Hugo au
cours de sa longue carrière, que trouvons-nous ? Une petite biographie
très ordinaire, très académique, presque pédagogique, racontant pour la énième
fois tout ce que nous savions déjà : la mue politique des premières années
(du royalisme au libéralisme), l’adhésion à un républicanisme modéré sous la
monarchie de Juillet, la naissance de « Hugo le Grand » avec
l’avènement de Napoléon le Petit, l’héroïsme de l’exil, le retour triomphal du
défenseur des libertés en 70, l’apothéose de 85, etc. Nihil novi sub hugolis sole. Au fond, ce petit livre c’est un peu Hugo raconté à ma fille, avec son
cortège de clichés : la « frénésie sexuelle » de Hugo, sa
« manie » des tables tournantes, ses « placements » à la
Banque Rothschild, etc. D’analyses, point. Des erreurs, oui, quelques-unes,
qu’on aurait aimé voir corrigées (Michel Winock continue par exemple
d’attribuer à Nodier l’article aigre de Désiré Nisard sur Le Dernier Jour d’un condamné). Des naïvetés, en grand
nombre : savourons cette phrase concluant une réflexion sur le roman le
plus connu de Hugo : « Les
Misérables peuvent avoir plusieurs lectures. Le sûr est que, malgré la
critique [l’auteur parle de la critique de l’époque, Barbey d’Aurevilly et les
autres, et non de la critique hugolienne, qu’il s’est visiblement dispensé de
lire], ils remportent un immense succès. Car Hugo a su toucher le cœur de ses
lecteurs à travers des personnages – peut-être simplifiés – qui sont devenus
jusqu’à nos jours immortels. » À la décharge de l’auteur, il faut dire que
ce « récit » (sic) est tiré d’une série de conférences (prononcées à
l’université de Bâle en 2002), qu’il ne s’agit pas donc d’un vrai livre, pensé,
travaillé, mais plutôt d’un cours de vulgarisation. Mais précisément, pour le
malheur de l’auteur du Siècle des
intellectuels, vient de paraître en même temps que son Hugo, un livre
extrait de cours, intitulé Nous
autres Modernes, qui montre (après Barthes) que des cours peuvent atteindre
à l’excellence. Un livre pour rien donc, que ne sauvera même pas la
bibliographie en fin de volume, remplacée, non sans culot, par la liste des
ouvrages du « même auteur ».
Hugo (2).
Pascal Durand, L’Art d’être Hugo (Actes
Sud, 2005, 216 p., 19,50 €).
Périodiquement, quelqu’un s’avise que Victor Hugo est poète, vraiment, mieux
que comme on le dit dans les classes de littérature en assommant des
générations d’écoliers, et il se sent tenu de faire part au monde de sa
découverte. Vous vous souvenez d’Aragon demandant Avez-vous lu Victor Hugo? On n’a pas fait mieux dans le genre.
Pascal Durand s’y essaie à son tour, sur un ton assez pesamment
explicatif : « Voyons comment ces intentions parviennent à la
formulation poétique. Elles passent d’abord par le crible d’une historicité
complexe, etc. ». Ce n’est peut-être pas inutile, pas tout à fait :
c’est un livre universitaire informé, systématique, pas trop neuf :
« Une œuvre monumentale dans tous les genres. Une prodigieuse virtuosité
technique au service d’un génie visionnaire. etc. » Cela valait-il d’être
redit ? Peut-être. Autrement, sans doute.
Hugo (Adèle).
Henri Gourdin, Adèle, l’autre fille de
Victor Hugo (1830-1915). Biographie (Ramsay, 2005, 352 p., 7,50 €).
La réédition de la biographie romancée d’Adèle en poche, parue initialement en
2003, permettra à un public élargi de creuser un peu le mystère d’une existence
qui a tout pour faire travailler les imaginations. Dans cette vie erratique, il
y a de quoi allumer les hugolâtres, les inconditionnels de la psychanalyse, les
amoureux de l’Acadie et des Antilles, les féministes, etc. Henri Gourdin fait
très honnêtement son travail, en citant ses sources, en produisant une chronologie,
une bibliographie et un index, et en rendant un hommage au travail persévérant
et méritoire de Frances Vernor Guille, qui avait rassemblé ce qu’elle avait pu
trouver des morceaux épars du journal d’Adèle et les avait ordonnés et
déchiffrés. On se souvient aussi qu’elle avait collaboré au scénario du film de
Truffaut, Adèle H. Le reste est
littérature, beaucoup de littérature, cautionné par la
« psycho-biographie » dont Henri Gourdin se proclame l’adepte. Il n’a
pas hésité, nous confie-t-il, à demander à un psychothérapeute
« d’allonger Adèle sur son divan ».
Huysmans.
Joris-Karl Huysmans, Les Églises de Paris,
présenté par Patrice Locmant (Éditions de Paris Max Chaleil, 2005, 138 p., 15 €).
Il s’agit d’un recueil factice groupant cinq « portraits » d’églises
(deux sont extraits de La Bièvre et
Saint-Séverin, les autres du volume posthume Trois églises et trois primitifs). On relira avec plaisir ces pages
du Huysmans dernière manière : Patrice Locmant souligne avec amusement la
distance de ces évocations avec les Croquis
parisiens de 1880 qui, de la capitale, privilégiaient bals et brasseries.
La préface rappelle à grands traits les rapports de Huysmans avec la religion
et les églises ; les notes abondantes, un peu trop mécaniquement
encyclopédiques parfois, éclairent utilement les allusions historiques et
artistiques que multiplie Huysmans, et quelques gravures anciennes rendent bien
l’atmosphère des textes.
Intimités (1).
Mireille Havet, Journal 1919-1924.
« Aller droit à l’enfer par le chemin même qui le fait oublier », édition
établie par Pierre Plateau, préfacée par Béatrice Leca, annotée par Dominique
Tiry, Pierre Plateau et Claire Paulhan (Claire Paulhan, 2005, 533 p., 35 €).
Après la fadeur douillette, l’insignifiance et la dérisoire complaisance
nombrilesque de tant de journaux intimes contemporains, on n’est pas mécontent
de trouver un authentique Journal intime comme celui-ci. Mais il exprime avant
tout le destin tragique d’une jeune femme servie par de remarquables dons
d’écrivain et qui traversa le « désordre amoureux » des années 20 en
brûlant sa vie, pour aller mourir à trente-quatre ans dans un sanatorium
suisse. De ce destin témoigne le terrible contraste entre les deux photos
reproduites en frontispice : l’auteur en 1917, et la même en 1931. La
littérature a souvent la portion congrue dans ce Journal, qui est surtout l’évocation de vagabondages amoureux,
mêlée de réflexions, de rêveries et de souvenirs ; mais faut-il s’en
plaindre ? La littérature, pour Mireille Havet, c’est son Journal même, qu’il serait trop facile
de qualifier de Journal de drague et de drogue. Et cette littérature est tout
sauf médiocre : un véritable écrivain s’y révèle, par-delà cette introspection
inquiète et acharnée qui donne à ces pages une tension constante, une sorte de
trépidation qui en constitue le rythme même. Disons-le tout net : ce
Journal écrit pour soi-même, infiniment plus évocateur qu’un roman, nous semble
bien supérieur, par ses prolongements si cruels, à celui, trop vanté, de
Catherine Pozzi. L’auteur n’a pas voulu y régler des comptes ni décrire par le
menu ses journées ; seules l’intéressent sa vie intérieure et ses diverses
amours. Elle aime avant tout, dira-t-elle, « le luxe et la vie brillante,
les femmes fardées, les musiques louches, l’ostentation de certains vices et le
donjuanisme ». Maîtresses ou simples passantes, diverses figures de
femmes, souvent évoquées dans leur intimité la plus intime, traversent ainsi ces
pages. Car c’est l’amour exclusif de la femme qui domina toute l’existence de
Mireille Havet, plus encore que la drogue : « Les femmes m’ont donné
leur corps et leurs caresses et, peut-être, est-ce encore à cela que je suis le
plus attachée parce que c’est un domaine vivant. Les drogues m’ont donné leur
paix, leur lumière, leur énervement, leur torture, leur pesanteur, leur
éternité. » Pourtant, sa lucidité lui faisait
noter : « L’amour donné aux femmes m’a pris ma vie intérieure et
mes secrets. […] Il faut vivre ou écrire. » Mais elle fit les deux, et ce Journal nous restitue son âme mobile,
ses passions, sa sensibilité déchirée, et jusqu’aux curiosités de sa chair.
Qu’un écrivain s’attache ainsi à fixer pour soi tel moment, telle scène, telle
sensation, telle palpitation d’un corps, telle figure ou tel paysage, cela n’a
l’air de rien, mais c’est assez rare. Souvent, il y a quelque chose d’éperdu
dans « le cri terrible de l’amour » poussé par cette jeune femme qui
va de conquête en conquête, de drogue en drogue, en gardant toujours au fond
d’elle une blessure inguérissable, et le pressentiment de la mort. Certaines
pages sont même si profondément senties, dans leur désespoir nu, qu’elles
feraient presque songer à un équivalent féminin et saphique de L’Aube spirituelle de Baudelaire. Oui,
nous avons affaire à un authentique écrivain, et pas seulement lorsque Mireille
Havet évoque les cœurs et les corps. Le livre abonde aussi en passages fixant
pour l’éternité, par le pouvoir de l’écriture, l’aspect fugace d’une rue de
Paris, « l’humide douceur des façades d’argent pâle » des
Champs-Élysées, « l’air métallique et ouaté », « le gaz froid
des avenues où bruine la nuit nouvelle », « la Loire semblable au
Nil », l’odeur sucrée de l’opium, le ciel « plombé d’orage,
« une plage déserte aux grands hôtels fermés comme des couvents
morts ». L’édition – matériellement parfaite – est très soignée, servie
par une annotation riche et précise, et complétée par un cahier d’illustrations
et un utile Index. Félicitons l’éditeur d’avoir entrepris la publication de cet
extraordinaire Journal, dont deux tomes restent encore à paraître. On n’a pas
fini de découvrir Mireille Havet, qui, dix ans avant sa mort (20 novembre
1922), écrivait lucidement : « La vie est une dure chose et qui nous
broie jusqu’à ce que nous devenions des pierres. »
Intimités (2).
Mireille Havet, Carnaval, édition
établie, présentée et annotée par Claire Paulhan (Claire Paulhan, 2005, 239 p.,
23 €).
On signalera d’abord la belle maquette et présentation matérielle, qui sont
celles de tous les livres édités par Claire Paulhan. Cet unique roman de
Mireille Havet (publié en 1923) forme un indispensable complément à son Journal 1919-1924 révélé par la même
éditrice. Il constitue en effet une sorte de décalque de sa liaison tumultueuse
avec Madeleine de Limur. Décalque pas absolument fidèle, car à la fin du roman,
Germaine (lisez Madeleine) se suicide, ce qui est une fiction. L’auteur se
justifiera dans son Journal, en
précisant qu’elle a voulu ainsi prolonger le vécu « dans l’inaccessible
domaine des rêves ». Surtout, Mireille Havet n’a pas voulu, ou pu, écrire
un roman saphique, et elle s’est résignée à se projeter dans le protagoniste
masculin, Daniel, de ce trio classique : la femme, le mari et l’amant.
Proust n’avait-il pas camouflé son Albert en Albertine ? Même si l’on sait
que la littérature ne saurait être la reproduction de la réalité, on se dit que
le roman y a peut-être perdu un peu en force et en suggestion, car le
personnage de Daniel n’est pas toujours totalement convaincant. Néanmoins, le
style, jamais banal ni négligé, parvient efficacement à transmettre ivresses,
vertiges et malaises. Le décor est celui du début des années 20, que l’auteur a
vécu de manière particulièrement intense : bars et dancings, hôtels de
luxe, sleeping-cars, bals parés, cocktails, Venise, jazz et drogue. Sur tout
cela plane une inquiétude lancinante, et, non moins lancinante, l’idée de la
mort. Le texte de Carnaval est très
opportunément complété par trente-sept extraits du Journal de Mireille Havet, deux poèmes de la même,
cinquatre-quatre lettres de divers amis ou connaissances, et cinquante
articles. Un dossier particulièrement complet, donc, et très éclairant, qui
montre que le roman ne passa point inaperçu. Des critiques aussi divers que
René Crevel, Willy, Henri de Régnier, Fernand Vandérem, André Chaumeix, Émile
Henriot, Paul Morand, en rendirent compte, souvent avec éloges. Certaines
lettres reçues à l’époque par Mireille Havet (Lucie Delarue-Mardrus, Henriette
Charasson) sont plus nuancées. Mais la plus belle est sans conteste celle de
Gide, véritable chef-d’œuvre de rosserie, mais peut-être pas totalement
dépourvue de finesse : « Heureux de trouver dans Carnaval ce que je cherchais vainement dans vos vers. Vite je vous
écris, pressé de vous dire ma joie, et dans la crainte aussi de (car je n’ai
pas achevé ma lecture) trouver le reste moins bien. […] » Excellente
édition, à tous égards.
Journaux.
Robert Simiane, Viennent les jours...
(Éditions du Creuset, 2005, 216 p., 23 €). Sous ce titre, emprunté on ne sait
trop pourquoi à Apollinaire, l’auteur nous livre une espèce de chronique du
quotidien. On ignore sa profession, et même s’il en a une, mais il semble
disposer de pas mal de loisirs, puisque nous le voyons éplucher presque tous
les jours les gazettes et consacrer quelques heures aussi à regarder la
télévision – ce en quoi il est bien représentatif d’une certaine catégorie de
la population. Il a également du temps à consacrer à la lecture, et semble
s’imposer de parcourir, sinon de lire, quantité de « premiers
romans », ainsi que des « témoignages » et autres tranches de
vie saignantes. Ces dernières ont l’air de se vendre bien mieux que les premiers,
ce qui lui donne l’occasion de gémir sur le « voyeurisme du public moyen »,
oubliant étourdiment qu’il en fait aussi partie. Rien de bien gai dans cette
chronique, sauf, peut-être, le relevé d’apparitions télévisées de Philippe
Sollers, une dans un programme sur les accidents de la route (sic), l’autre
dans une émission où il côtoyait Stéphanie de Monaco. Commentaire de l’ingénu
auteur : « Qu’allait-il faire dans cette galère ? » Mais
tout simplement... se faire voir.
La Tour du Pin.
Patrice de La Tour du Pin. La quête de
joie au cour d’une somme de poésie, textes réunis par Isabelle
Renaud-Chamska (Droz, 2005, 214 p., s.p.m.). Vingt ans après sa mort en 1975,
Patrice de La Tour du Pin n’est pas très présent dans l’actualité
littéraire ; on accueille avec d’autant plus d’intérêt les actes du
colloque qui s’est tenu au Collège de France en septembre 2005 en présence,
nous dit la quatrième de couverture, d’« un public jeune et
nombreux ». Après deux brèves allocutions d’Yves Bonnefoy et Michel Zink,
dix communications examinent La Quête de
Joie sous des angles biographiques (en particulier grâce à la
correspondance avec son grand ami Anne-Henri de Biéville), stylistiques (la
métrique, analysée par Jean-Michel Gouvard ou l’onomastique : le
mystérieux nom d’Ullin est étudié par Pierre Brunel), philosophiques. Des
inévitables études thématiques (« les appels du désir », les
paysages, la « poétique de l’Absence » etc., etc), on retient au
moins de belles citations. Le volume s’achève sur un document intéressant :
la préface donnée par Stephen Spender à la traduction anglaise par G.F. Fraser
(1948) de La Vie recluse en poésie,
présentée et traduite par Emmanuel de Calan : Spender termine sur un beau
et sympathique portrait de La Tour du Pin en son château du Bignon où le poète
anglais passa quelques jours, visiblement séduit : « C’est la vie
d’un gentilhomme de la campagne, la vie à laquelle Yeats, dans ses tous
derniers poèmes, exhortait ses amis à revenir. » Bibliographie exhaustive
et, chose rare dans les actes de colloque, un index des noms. En somme, un
hommage réussi.
Leconte de Lisle.
Caroline de Mulder, Leconte de Lisle
entre utopie et république (Faux Titre, 2005, 466 p., 90 €).
Le poète « impassible », l’art pour l’art,
la fuite ou le refuge dans l’exotisme et la mythologie, les récitations de
l’école primaire, le jeu de mot sur son nom par Verlaine (Lecon/-te de
Lisle) : autant de poncifs à quoi ce travail d’histoire littéraire donne
congé. On redécouvre un Leconte engagé dans les luttes politiques de son
siècle : fouriériste dans sa jeunesse à Paris, et républicain après la Commune,
dont on sait qu’il l’abhorra. Sont étudiés ses liens avec le positivisme, le
matérialisme, l’anticléricalisme de son temps. L’histoire des religions, la
cosmologie, les découvertes archéologiques nourissent ses créations, par un
mariage original entre la « science » et la poésie. L’abstraction des
exposés est compensée par le commentaire des poèmes les plus connus :
abolis bibelots d’inanité sonore, ils revivent à la lumière de cette nouvelle
problématique. Un des mérites du livre est d’exploiter également les
traductions des grandes œuvres de la Grèce ancienne, bien ignorées, et surtout
les œuvres pédagogiques en prose, celles-ci totalement oubliées, parues dans
les années 1870 : Catéchisme
populaire républicain, Histoire populaire du christianisme, Histoire populaire
de la Révolution française, Histoire du Moyen Âge. Après l’étude ancienne
des sources (Joseph Vianey, Edgar Pich), cet ouvrage de référence, qui relève
d’une critique « politique » en voie de développement, témoigne du
renouveau d’intérêt pour la poésie parnassienne.
Leroux.
Patrick Marcadet, La Normandie de Gaston Leroux
racontée par la carte postale ancienne (Corlet, 2005, 61 p., 15 €).
On connaît mieux la Normandie d’Arsène Lupin que celle de Rouletabille. Ce
fascicule répond aux promesses de son titre : de larges citations des
romans de Leroux sont accolées à des cartes postales d’époque représentant le
lieux évoqués, d’Eu au Havre et de Lion-sur-mer à Caen. Pittoresque et
nostalgique.
Livre illustré.
Le Livre illustré européen au tournant
des xixe et xxe de siècles, sous la
direction d’Hélène Védrine (Kimé, 2005, 352 p., 30 €). Qui voudrait s’initier, en matière
d’histoire du livre, à cet « autre xixe
siècle » (idée venue de l’histoire de l’art) qui s’incarne dans le
livre illustré, n’aurait qu’à se plonger dans ces actes d’un colloque tenu à
Reims en 2003. Ainsi que le dit excellemment Michel Melot (orfèvre en la
matière) dans sa brève mais importante conclusion : « Longtemps
l’histoire du livre fut l’histoire des textes, voire des idées, et s’est
confondue avec l’histoire de la littérature. Puis le livre a pris corps… »
La vision que nous pouvons avoir de la littérature et de son histoire est en
passe de s’en trouver transformée. Le réductionnisme linguistique des années 60
est bien mort et un champ immense s’ouvre à la recherche, car l’on
découvre que le rapport du livre et de l’illustration, qu’il faut saisir dans
sa dimension européenne, n’est nullement un à-côté contingent, étranger à
l’essence de la littérature. Celle-ci, depuis le xixe siècle, doit désormais se comprendre en
prêtant une nouvelle attention à ses supports, en particulier quand celui-ci
fait une place à l’image, non comme un supplément mais comme partie prenante de
ce que disent les textes. Plusieurs colloques, séminaires ou numéros de revue
récents ont permis de poser les contours de cette nouvelle vision du
livre : le colloque « L’Image et les périodiques européens entre deux
siècles (1880-1920) », le séminaire TIGRE de l’ENS sur « Livres et
Revues illustrés xixe-xxe siècle », le n° 5-6
de La Lecture littéraire sur
« Lire avec des images au xixe
siècle en Europe », le n° 118 de Romantisme
sur « Images en texte », sans oublier, pour l’impact de l’image
jusqu’au cœur de la littérature elle-même, l’important ouvrage de Philippe Ortel, La
Littérature à l’ère de la photographie. Enquête sur une révolution invisible
(2001), etc. Évanghélia Stead est un acteur majeur de ce virage depuis que l’y
a amenée son travail extrêmement novateur sur Tératogonie et décadence en Europe au xixe siècle. On la retrouve ici à propos d’Aubrey
Beardsley et du « livre tout marge ». Elle y côtoie Anne Larue, qui
livre un étonnant parallèle entre la Lulu
de Champsaur et le Victor Hugo de Notre-Dame
de Paris et des Travailleurs de la
mer, ou Yoko Takagi analysant l’influence du Japon sur Verhaeren illustré
par Khnoff. On apprendra tout sur Joseph Sattler, très mal connu en France,
grâce à Hélène Védrine ; sur Kubin illustrateur de Poe et de Nerval, grâce
à Norbert Bachleitner ; sur Munch illustrateur des Fleurs du Mal, grâce à Fabrice Wilhelm. L’article d’Élisée et
Amandine Trench est l’occasion de découvrir le surprenant auteur catalan
qu’était Roviralta, jeune prodige, personnage-clé de la vie littéraire et
artistique barcelonaise des années 1900 mais qui se convertit en ingénieur puis
en industriel mécène des beaux-arts à vingt-deux ans. Plusieurs études
importantes sont consacrées aux « innovations et spécificités
fin-de-siècle ». Particulièrement notable, celle de Paul Edwards, auteur
de travaux de et sur la photographie, qui traite ici de « L’Illustration
photographique de luxe des années 1890 » avec son érudition et son sens de
l’analyse habituels – où l’on découvre le curieux photographe normand Henri
Magron. Jürgen Döring fait le point, en anglais, sur le développement des
couvertures de magazine illustrées au xixe siècle. Jean-Pierre Foulon nous dit tout sur le grand
bibliophile belge que fut Raoul Warocqué, et Luce Abélès sur Louis Legrand, que
connaissent les amateurs du Courrier
français. La contribution de Nicole G. Albert sur l’illustration dans le
livre d’enfants est un véritable et précieux article d’encyclopédie, comme la
très instructive étude de Benoît Bruand sur Hansi, sa carrière et l’influence
« identitaire et politique » de Mon
village dans le contexte des relations entre l’Alsace, l’Allemagne et la
France à la veille de la première guerre. Philippe Kaenel s’attaque au retour des
danses macabres dans « Illustrer la mort » tandis que Nicolas
Surlapierre (dans un style qui manque de limpidité) disserte sur Vollard et
Tériade. Un cahier d’illustrations complète le volume. On l’aurait souhaité à
la hauteur de son objet par la qualité des reproductions : il faut se
contenter d’y chercher des repères. Les notes, nombreuses, sont riches
d’indications bibliographiques qui donnent envie d’aller plus loin.
Lovenjoul.
Charles de Spoelberch de Lovenjoul, Michel Lévy, Correspondance 1865-1875, édition présentée, établie et annotée par
Catherine Gaviglio-Faivre d’Arcier (Champion, 2005, 384 p.,
63 €).
« Vous êtes ma providence bibliographique » (lettre du 5 avril 1870).
Le compliment est de Michel Lévy, l’un des grands patrons de l’édition
parisienne dans la seconde moitié du xixe
siècle ; il est adressé au vicomte Spoelberch de Lovenjoul, le collectionneur
et bibliophile emblématique de cette même période. On savait le premier
entrepreneur rusé et inventif, on le découvre en éditeur d’œuvres complètes,
attentif, consciencieux, érudit et entouré des plus fins limiers. L’autre, cet
aristocrate belge dont la collection est l’un des joyaux de la bibliothèque de
l’Institut de France, a mis son érudition et sa fortune au service de la
littérature française de son siècle. Les quelque cent soixante-sept lettres
réunies ici nous font pénétrer plus avant dans l’univers de papier de ces
passeurs de livres, et plus particulièrement dans celui de Lovenjoul, acteur
essentiel pour qui s’intéresse à la littérature romantique, et qui fut, on le
notera au passage, l’un des premiers à considérer les correspondances et les
épreuves comme de véritables matériaux, et même à développer une sorte de
génétique intuitive des textes. Cette correspondance d’ordre professionnel –
malgré les liens d’amitié que les deux protagonistes ont progressivement noués
– ravira les balzaciens qui pourront suivre pas à pas la constitution de la
fameuse édition des Œuvres complètes
publiée par les frères Lévy. Mais, au-delà, c’est toute la fabrique de nouveaux
auteurs classiques qui s’éclaire ici. Qu’il s’agisse de Balzac, de Nerval, de
Mérimée, de Sand, ou de petits maîtres comme Karr, Souvestre, Latouche,
Ourliac, les efforts que Michel Lévy et son équipe éditoriale (Noël Parfait,
Jules Troubat, Charles Asselineau, Lovenjoul) ont fourni pour dénicher des manuscrits,
dépouiller des journaux et identifier des signatures, les problèmes qu’ils ont
rencontrés, et les choix qu’ils ont posés ont grandement contribué à la
connaissance que nous pouvons avoir aujourd’hui de ces auteurs. Tout cela fait
de cette correspondance croisée une source passionnante pour l’histoire de la
littérature, de l’édition et de la librairie au xixe siècle, d’autant qu’elle a été impeccablement
éditée et accompagnée d’un appareil de notes très complet, tâche qui n’était
guère aisé dans la mesure où les noms d’auteurs et les titres d’œuvres abondent
dans chaque lettre. L’éditrice a la modestie de laisser quelques mystères à la
sagacité des lecteurs. Quant à nous, nous la rassurerons sur un unique
point : la collection complète de La
Liberté, journal des arts (en tout et pour tout trois numéros, entre août
1832 et février 1833) dont il est question à plusieurs reprises a finalement
été dénichée par Lovenjoul, puisqu’elle se trouve dans sa collection. Le bon
bibliophile dut malheureusement y chercher en vain des vers inédits de Nerval,
et n’y trouver qu’un piquant article consacré à Antoine Jay et aux
« pointus littéraires ». La critique universitaire a enfin commencé à
se pencher sur le travail des médiateurs – éditeurs, libraires, critiques,
bibliophiles, etc. – et à reconnaître leur part dans la réalisation et la
diffusion des œuvres littéraires. L’édition de la correspondance croisée entre
Lovenjoul et Lévy marquera sans doute une étape dans cette direction. Espérons
que l’avenir nous apportera pareils travaux concernant d’autres acteurs
méconnus, tels Charles Asselineau, Georges Vicaire, Jules Claretie et le
Bibliophile Jacob.
Montmartre.
Nous étions trois amis intimes qui avions
vingt ans aux alentours de 1897, Bottini, Launay et moi... Récit
biographique par Martine et Bertrand Willot (Plein Chant n° 80,
automne 2005, 112 p., 14 €).
Peu de livres sont aussi prenants, et d’un charme aussi fin et aussi pénétrant,
que ce numéro magnifiquement illustré de la revue Plein Chant. Il arrive en effet que l’on gagne en puissance
suggestive ce que l’on n’a pas en ampleur, et tel est bien le cas ici. Surtout,
il s’agit d’une évocation apportant quantité d’éléments nouveaux ou peu connus
sur un sujet fort peu exploré, les années 1890-1900, vécues par un trio d’amis
qui se brisera rapidement : les peintres Georges Bottini et Fabien Launay,
et l’écrivain et journaliste Gaston de Pawlowski. Tous trois très jeunes alors,
et se mêlant aux écrivains et artistes de la seconde génération symboliste.
Pawloswki ne mourra qu’en 1933, alors que Launay fut emporté par la tuberculose
en 1904, et Bottini par la syphilis et la folie en 1907. C’est tout un pan de
l’histoire littéraire et artistique, de l’histoire de Paris aussi, qui nous est
restitué à travers le destin inégal des trois protagonistes, mêlés à leurs amis
et connaissances (Fargue, Jarry, Cremnitz, Bouhélier, Lorrain, Francis
Jourdain, etc.). Si Pawlowski n’est pas un inconnu, à cause de son fameux Voyage au pays de la quatrième dimension (1912), on ne
saurait en dire autant de Launay, auteur de bois incisifs et de dessins acides,
mais dont très peu d’œuvres ont survécu. Plus encore, cette publication permet
de mesurer l’exacte valeur de Bottini, dont c’est l’insulter et le rabaisser
que de le qualifier de « petit maître ». Bottini est incomparable
dans ses admirables gravures sur bois, pleines d’un feu sourd, dans ses
aquarelles veloutées, aux tons sépia, lie de vin et prune, d’une harmonie
capiteuse si sûre et si vibrante, non moins que dans ses rares eaux-fortes,
dont deux sont ici reproduites, éblouissantes : Le Cake-Walk et La Soupeuse,
dont s’est peut-être souvenu le premier Picasso. Chose qui n’a l’air de rien,
mais si rare, il a su se créer une forme à lui, personnelle et originale. Dans
toutes ses œuvres passe comme l’esprit du xviiie
siècle, mais infiniment plus nerveux, électrique, tétanisé. En peinture,
Bottini est inimitable, comme Tinan en prose, et Levet en poésie – tous deux
morts jeunes comme lui. Modestement intitulée « récit biographique »,
l’étude de Martine et Bertrand Willot fait appel à des sources très variées,
parfois inédites. Elle est à l’image même des deux peintres : vivante,
fine et pittoresque. Ce numéro se lit avec une passion qu’accroissent les nombreuses
illustrations en couleurs, elles aussi souvent peu connues, et les divers
documents reproduits en annexe. On félicitera donc les auteurs et l’éditeur
Edmond Thomas pour une publication d’une telle qualité et qui intéresse au
premier chef l’histoire littéraire, qui n’est pas seulement, faut-il le dire,
celle des « grands auteurs ».
Montparnasse.
Jean-Paul Caracalla, Montparnasse :
l’âge d’or (Table ronde, 2005, 176 p., 7 €). Homme des trains, est-ce à cause
de la gare que Jean-Paul Caracalla fait aujourd’hui une virée à
Montparnasse ? Toujours est-il qu’il ajoute ici à sa déjà longue
bibliographie un petit guide de voyage alerte dans un temps et des lieux
devenus légendaires. Il prend ainsi la suite des Warnod et des Crespelle
d’agréable mémoire. Ces 160 pages légères défilent vivement et ne sentent que
rarement la compilation de troisième main. Même si le name-dropping est indissociable du genre mythographique, certains
passages s’attardent un instant de manière plus personnelle sur des personnages
trop négligés de l’épopée montparno, avec une faiblesse pour les
« empereurs de la limonade », les « oubliés de la
Closerie » (Jean Mollet, Mécislas Golberg) ou les mécènes méritants (les
Seydoux). Parmi les peintres, Pascin et Modigliani ont droit à une vignette
bien tournée et, là encore, nombre d’oubliés passent fugitivement, parmi
lesquels beaucoup de Russes et de Scandinaves. Les théâtres de la rue de la
Gaîté ont également leur moment d’attention. Voilà donc un sympathique petit
livre qui fera un cadeau roboratif et pas cher pour la jeunesse littéraire
d’aujourd’hui, confite en mélancolie.
Nerval.
Gérard de Nerval, Aurélia. Les Nuits
d’octobre. Pandora. Promenades et souvenirs, préface de Gérard Macé,
édition de Jean-Nicolas Illouz (Folio classique, 2005, 299 p., 6,70 €).
Parallèlement à deux autres parus dans la collection Poésie, ce volume
renouvelle la présentation de Nerval dans les collections de poche de
Gallimard. On retrouve la répartition des rôles : un
« écrivain » est chargé de faire de jolies phrases en préface et un
universitaire accomplit le travail « sérieux » dans le dossier final.
Gérard Macé donne les jolies phrases requises (« Ce n’est pas dans la
folie que sombre Nerval au début d’Aurélia,
mais dans le sommeil ») ; Jean-Nicolas Illouz apporte avec précision
et clarté les informations qui doivent aider à la lecture des textes ; il
sait montrer la complexité des pages en apparence « légères » de Promenades et souvenirs ou des Nuits d’octobre, ce qui confère une
unité à l’ensemble des textes rassemblés. L’édition utilise le texte de
l’édition Pichois-Guillaume de la Pléiade, mais intègre pour Pandora l’apport du « manuscrit
Clémens » récemment découvert. Petite énigme : quels critères ont
conduit à publier ce volume-ci en Folio et conjointement Les Chimères. La Bohême
galante et Petits châteaux de Bohême
en collection Poésie ?
Nothomb.
Laureline Amanieux, Amélie Nothomb,
l’éternelle affamée (Albin Michel, 2004, 353 p., 18,50 €).
L’auteur, spécialiste de l’œuvre de Nothomb en France signe ici un ouvrage
amoureux, mais d’un amour qui a la pudeur de mettre entre lui et son objet les
tours et détours critiques que propose l’étude universitaire. Aussi trouve-t-on
une étude « d’une sensibilité individuelle » qui s’est faite
« au sismographe », c’est-à-dire par enregistrements des
frémissements de cette part de difficilement définissable qu’est la vie
intérieure. Laureline Amanieux, pour plus de clarté, a kaléidoscopé la mise en
résonance de ces enregistrements les uns avec les autres (par thèmes principalement,
mais il est aussi question des influences littéraires ou philosophiques) en une
myriade de courts chapitres, ce qui rend la lecture agréable, et pas forcément
linéaire. Cette vie intérieure ne fait pas que se lire en contre-jour dans
l’œuvre, elle la détermine puisque
celle-ci est avant tout, en ce qui concerne Nothomb, une excroissance réflexe
et continue (Nothomb écrit environ 3,7 romans par an, le matin entre 4 et 8
heures, échappée valéryienne de son moi intime qui est l’occasion d’une
adolescence du comportement, du brut en
soi qui ne dit pas son nom. De l’innommable qui demande à être maintenu dans
une relative (et salutaire) absence, et qui pour apparaître a besoin d’une
théâtralité particulière. Pas travail d’écriture à proprement parler pour
Nothomb, mais travail d’édification du souffle (le souffle impur de l’autre en soi), lequel trouve des photographies, forcément
imprécises donc toujours recommencées, sur le papier d’Albin Michel. Au cours
de cette « transe intellectuelle » qu’est l’acte d’écrire pour
Nothomb, vouée à un entremêlement de voix contraires desquelles une finit par
se détacher pour venir serpenter de façon immuable sur le papier d’écolier,
Amélie boit beaucoup de thé brûlant. « Plus fort que du café turc ».
Nous sommes heureux de l’apprendre. Autant de petits faits (cet ouvrage en
regorge) qui concourent à une mythologisation de l’écrivain et qui éloignent de
l’essentiel, mais là où il n’y a pas d’essentiel, comment se plaindre ?
Apprécieront tout particulièrement cet ouvrage ceux qui trouvent en Nothomb une
voix qui les touche, soit qu’elle a une linéarité exemplaire qui les repose des
ambivalences du style, soit que les impuretés qu’elle met en scène en les
habillant décemment de rhétorique les renvoient à leurs propres angoisses ou
phantasmes.
Œuvre.
Le Théâtre de l’Œuvre : naissance du
théâtre moderne (Musée d’Orsay/5 Continents, 2005, 160 p., 35 €).
Si vous avez passé une partie de votre existence à éplucher la classique thèse
de Jacques Robichez sur Le Symbolisme au
théâtre, vous trouverez dans ce catalogue d’une exposition tenue au
printemps 2005 l’iconographie qui lui faisait défaut : affiches et
programmes lithographiés, esquisses de décors, portraits, manuscrits, lettres.
On sait la prestigieuse liste des collaborateurs de l’Œuvre :
Toulouse-Lautrec, Edvard Munch, Vuillard, Jarry, Sérusier, Bonnard et tant
d’autres. Des études (Antoine Terrasse, Guy Cogeval, Philippe Cathé, Isabelle
Cahn) développent les grands moments de l’aventure de Lugné-Poe et des
siens : sans vraiment renouveler les sujets, elles fournissent une
synthèse utile. Mais, de toute évidence, c’est d’abord pour la splendide iconographie
que l’on reviendra à ce beau volume. Lugné-Poe interrompit ses activités en
1899, mais il les reprit en 1900 et continua jusqu’en 1929 : il serait
utile qu’on nous présente un jour en détail cette deuxième période, moins
importante peut-être que les années symbolistes, mais où le metteur en scène
présenta tout de même Claudel, Synge, Crommelynck et bien d’autres grands
noms ; ces années mériteraient une étude détaillée qui, à notre
connaissance, ne lui a jamais été consacrée.
Peurs. Travaux
de littérature. Les grandes peurs. 2. L’Autre (Adirel et Droz, 2004, 556
p., s.p.m.). Il est difficile de rendre compte de ce copieux recueil, tant il
nous a paru précisément autre : d’abord parce que sa période de
prédilection, Moyen Âge et Renaissance, est fort éloignée de la nôtre. Ensuite en ce que la méthode nous a laissé
souvent perplexe. Pour éclairer le propos, on dira que, même d’un distingué
exégète, une lecture du mythe du Loup-Garou ne peut se restreindre au champ
littéraire, folkloristes inclus, et laisser de côté approche anthropologique ou
d’histoire culturelle, parce qu’il ne s’agit pas d’un objet purement textuel
précisément. Et de manière générale, tout transhistorique que soit le recueil,
c’est bien par ce type de cloisonnement qu’il pèche, certains objets n’ayant
pas grand sens dans la seule optique de l’exégèse littéraire. L’impression de
cloisonnement naît également de la conception générale : la postface
arrive bien tard, l’altérité jamais définie par personne, non plus que la peur,
comme si la notion allait de soi, dans le cas singulier d’un texte
littéraire : or, à quel niveau la concevoir (thème, moteur de
l’écriture) ? Et quelle est la pertinence d’une telle étude notionnelle,
et pertinence pour quoi ? Autant de questions qu’on demande à n’importe
quel projet de recherche un peu soucieux d’autre chose que de collecter des varia sur le thème de « L’autre dans l’œuvre de votre choix ».
Évidemment, il y a des textes instructifs, érudits, sur les chansons de geste
notamment, mais, dans l’ensemble, l’impression de catalogage, l’absence de
projet délégitime l’opération toute entière, et il semble souvent que de
nombreux auteurs auraient eu davantage à dire s’ils n’avaient pas dû découper
leur matière habituelle au patron commun. On se consolera avec les très belles
illustrations.
Policier. Jean Tulard, Dictionnaire du roman policier 1841-2005 (Fayard,
2005, 765 p. 35 €).
Il fallait oser sortir un nouvel ouvrage de ce type deux ans après la parution
du Dictionnaire des littératures
policières de Claude Mesplède, ses deux tomes, ses 1800 pages… et ses 100
euros. Tulard prend d’ailleurs ses précautions dans la notice consacrée à
Claude Mesplède (« Il a dirigé un Dictionnaire quasi exhaustif des
littératures policières ») et dans son introduction :
« L’ouvrage que nous proposons ne saurait se substituer à lui, mais
souhaite apporter un éclairage parfois différent. » La différence
d’éclairage, en l’occurrence, tient au voltage : les articles sont bien
sûr plus courts, les bibliographies ne mentionnent pas les éditeurs, le cinéma
policier mériterait un volume à part plutôt que les quelques entrées forcément
insuffisantes qui lui sont dévolues. Tulard choisit, c’est sa principale
innovation, de consacrer des notices aux titres de romans plutôt que de traiter
ceux-ci sous le nom de leurs auteurs, ce qui oblige par exemple à courir d’un
bout à l’autre de l’ouvrage pour rassembler les Nouveaux Mystères de Paris de Léo Malet. On ne discutera pas
quelques choix curieux (Julia Kristeva), quelques oublis (Pascal Garnier pour
les auteurs, Matt Scudder et Dortmunder pour les personnages), ils font partie
des aléas du genre. Les bizarreries (les titres de Michael Connelly sont en
français sous sa rubrique mais en anglais sous celle de son personnage Harry
Bosch), les coquilles multiples sur les noms d’auteurs (Lecassin pour
Lacassin), d’acteurs (Peter Coyotte pour Coyote), de personnages (Larsen pour
le Larsan du Mystère de la chambre jaune,
Scuder pour Scudder, Wallender pour Wallander), de villes (Raga, capitale de la
Lettonie), ou autres (les poèmes « surréalistes » et les bandes
« dessinées » de Léo Malet) donnent la désagréable l’impression que
l’ouvrage a été bouclé à la hâte. Peut-être parce qu’il n’a pas une grande
espérance de vie et qu’il était urgent d’occuper l’espace avant que Claude
Mesplède ne livre la version actualisée de son dictionnaire, aujourd’hui
épuisé.
Robbe-Grillet.
Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie
d’écrivain (France-Culture/Seuil, 2005, 230 p., accompagné d’un CD MP3, 19 €).
Il y a du Séraphin Lampion en Robbe-Grillet, qui se présente justement comme le
« voyageur de commerce du Nouveau Roman ». Éternellement content de
soi, toujours occupé à fourguer sa marchandise à quelque université américaine,
remâchant les mêmes obsessions. Pour la cinquantième fois, le charmant Émile
Henriot se fait prendre à partie pour n’avoir pas apprécié Le Voyeur à sa sortie !… On ressasse donc beaucoup. Le plus
gênant dans ce volume est qu’il ne s’agit pas d’un vrai livre. Quoique la
« Note de l’éditeur » soutienne que « le principe était
simple », il est bien embarrassé pour définir le contenu : ce ne sont
pas des entretiens, dit-il (mais le premier chapitre est un entretien tout à
fait classique) ; Robbe-Grillet parle devant un micro, pour la radio,
devant un « interlocuteur » silencieux. Le tout est « légèrement
remanié » non sans « respecter le caractère oral ». L’éditeur en
question, Bernard Comment, tire lui-même la conclusion : « Le livre
devient dès lors une version complémentaire […] du CD MP 3 offert en bonus et
où l’on retrouve les douze heures d’émissions. » Un livre-magnétophone, en
somme. Quelques notes en bas de page corrigent les erreurs les plus manifestes
de la version parlée ou les citations déformées. Mais répétons-le, ce n’est pas
un livre : plutôt un monologue intarissable et souvent gênant, car
l’imprécision pardonnable de l’improvisation radiophonique est inacceptable
dans un livre qui prétend souvent raconter l’histoire. Ainsi Alain
Robbe-Grillet participait-il vraiment en 1945 à l’anniversaire de François
Mauriac en compagnie de Georges Pompidou ? Ce ne serait pas grave si le
parleur ne se donnait des airs d’historien, écrivant l’histoire du nouveau
roman en se donnant constamment le beau rôle – maintenant que tous ceux dont il
parle ont disparu. On ne doit donc pas oublier que la collection (autrefois
prestigieuse) où paraît ce triste volume s’intitule Fiction et Cie.
Roussel.
Raymond Roussel, Locus Solus ; Impressions d’Afrique, présentation de
Typhaine Samoyaux (GF Flammarion, 2005, 334 et 374 p., 8,10 et 9,10 €).
C’est une bonne idée que de proposer des éditions annotées de ces textes
célèbres et finalement peu lus. Le livre de Michel Foucault et l’exploitation
« structuraliste » qui a suivi (sans parler des psychiatres
lacaniens) n’auront sans doute pas été bénéfiques à Roussel, l’ayant enfermé
dans un discours intellectuel qui, loin de le servir, se servait de lui. Si
Tiphaine Samoyault ne peut s’empêcher de citer Michel Foucault, Deleuze et
Duchamp, elle éprouve le besoin d’en sortir et se fait l’écho des recherches
récentes qui tentent de comprendre Roussel à partir du contexte culturel qui
fut le sien. Les notes de son édition vont dans ce sens, utiles et généralement
justes (mais page 38 de Locus solus,
l’attribution à Donizetti d’un opéra tiré de La Jolie fille de Perth laisse rêveur). Les deux volumes s’achèvent
sur des « dossiers » réunissant des textes divers et peu accessibles,
particulièrement celui de Pierre Dhainaut paru en 1977 dans la Quinzaine littéraire (soit dit en
passant, il faudra s’interroger un jour sur cette mode des
« dossiers » fourre-tout donnés à des fins pédagogiques, mais dont
l’efficacité est bien problématique). Un étonnement : la « note
sur la présente édition » précise que le texte est celui de l’édition
Pauvert de 1963 ; on voit mal en quoi elle fait autorité. L’E.O. de chez
Lemerre est le seul texte de référence pour les deux œuvres.
Russie.
Janine Neboit-Mombet, L’Image de la
Russie dans le roman français 1859-1900 (Presses universitaires
Blaise-Pascal, 2005, 503 p., 35 €).
De 1859 (Dumas rentre de Russie et tire de son voyage une série de romans) à
1900 (où culmine la russophilie française), le vaste pays des tsars
inspire beaucoup d’écrivains, et l’actualité culturelle s’y attache, avec en
particulier la découverte du roman russe dont Melchior de Voguë se fait le
héraut. Hélas ! il faut avouer que la passion française pour la Russie n’a
guère suscité de chef-d’œuvre romanesque, hormis Michel Strogoff et peut-être Le
Général Dourakine. Le plus souvent, les romans étudiés amoncellent les
stéréotypes : le charme slave, bien connu et les nihilistes, qui font
très peur à partir de 1880, surtout quand ce sont des femmes. On est
constamment au bord de la caricature, comme le dénonce le titre sardonique de
Jean Lorrain, Très russe, publié en
1886, la même année que la somme de Voguë. Le travail de Janine Neboit-Mombet
répertorie et analyse consciencieusement, mais pâtit du médiocre intérêt de ce
corpus. Grâce à de nombreuses citations et à une iconographie pittoresque, il
se lit cependant avec plaisir.
Sartre (1).
Paul Desalmand, Sartre s’est-il toujours
trompé ? (La Passe au vent, 2005, 128 p.,
10 €).
À l’heure du révisionnisme tous azimuts (n’a-t-on pas entendu récemment sur le
petit écran, le sieur Attali étiqueter Sartre et Camus de
« collabos » ? !), voici un petit essai dépuratif et revigorant :
Paul Desalmand nettoie la Cour... Il ne s’agit plus d’être sartrien ou
anti-sartrien, comme on a pu l’être dans les années 1950-1960, mais de re-voir
ce que Sartre a réellement dit et fait, autant que pas dit et pas fait. Et on
le sait, on ne prête jamais qu’aux riches ! Alors Sartre s’est-il toujours
trompé ? Bonne amorce de discussion de bistrot, bon effet de manche pour
réunion publique, bonne assise pour les néo-intellectuels... de gouvernement,
mais Paul Desalmand répond, relecture des textes à l’appui, à tous ceux qui
l’accusent d’avoir eu « les mains sales », alors que ceux-ci étaient
hier restés, ou restent aujourd’hui les mains dans les poches. Dommage que
Sartre ait absorbé un peu trop de vodka et autres substances, pour pouvoir
fêter son centenaire à la Coupole et répondre à ses impétueux contradicteurs.
Il paraît que rien n’interdit de tirer sur les morts.
Sartre (2).
Emmanuel Godo, Sartre en diable
(Cerf, 2005, 204 p., 18 €).
De l’auteur de Victor Hugo et Dieu,
bibliographie d’une âme, puis de Paul
Claudel, la vie au risque de la joie, on ne pouvait s’attendre à autre
chose qu’à cet essai de récupération « spirituelle » de l’auteur du Diable et le Bon Dieu. Alors, Jean-Paul Sartre, « l’homme qui a voulu rêver
qu’il était le Diable » ? Il faudrait peut-être distinguer entre les
niveaux de langage, joyeusement mêlés dès l’introduction. Le « Bon
Dieu » relève du catéchisme, non de la théologie. Le Diable, Satan,
Lucifer (rappelons, « celui qui apporte la lumière »), sans parler de
Méphistophélès, n’appartiennent pas aux mêmes champs, au moins lexicologiques.
L’objectif : montrer encore une fois que l’athéisme ne peut se passer de
Dieu. Aucune trace du passé philosophique – si Nietzsche est cité, cela nous a
échappé –, rien en tout cas sur la théologie négative, à commencer par Maître
Eckhart. Mais voilà qui limite bien l’exégèse littéraire.
Ségur.
Paul Loyrette, Marie-José Strich, Sur les
pas de la comtesse de Ségur (Gallimard, 2005, 190 p., 29,90 €).
Le prétexte à ce bel album à offrir : les talents picturaux du fils aîné
de Sophie, élève de Delaroche et médaille d’or au Salon de 1841 avant de se
découvrir une vocation de mystique. Prétexte est le mot : comme le double
titre le révélera aux esprits méfiants, Sophie Rostopchine sert ici à donner
une valeur commerciale à des dessins plaisants à l’œil comme il en sortait tant
des ateliers académiques. Le joint est fait, maladroitement, par une sorte de
biographie entrelacée de la mère et du fils, au nom des liens particuliers qui
unissent l’enfant préféré à un écrivain que les auteurs préfèrent présenter
comme méconnue, ce qui est assez largement exagéré. Passons. Il s’agit donc de
revendiquer hautement l’histoire familiale, au seul motif qu’elle colore de
russianité l’œuvre, russianité ramenée à des clichés sans portée herméneutique
(l’âme russe, Dostoïevski). Ils permettent au moins de faire des phrases, et il
y en a beaucoup dans cette biographie romancée.
Snarkerie.
Charles de Bernard, La Peau de lion, édition
de Jean-Paul Colin (La Chasse au Snark, 2005, 184 p., 16 €).
La Chasse au Snark réédite aujourd’hui dans sa collection Littérature un texte méconnu (La
Peau du Lion, « comédie romanesque » où les personnages sont
traités « comme des archétypes », « non des caricatures »)
d’un auteur qui, en son temps, connut le succès mais est aujourd’hui tombé, et
pour longtemps, semble-t-il, en parfaite désuétude (un seul de ses romans
fut réédité au xx° siècle :
il s’agit de Gerfaut) : Charles
de Bernard. C’est Balzac, dont il fut l’ami, qui lui conseilla de se faire
écrivain (la première chose à faire était de quitter Besançon pour Paris).
Écoutant son conseil, il se consacra à la peinture des mœurs de province et de
la bourgeoisie (« l’intrigue » de La
Peau du Lion « ignore superbement le peuple », comme l’écrit
Marianne Lioust dans L’Humanité du 27
septembre 2005 ; même les voleurs parlent un langage académique : il
est vrai que ce ne sont pas de vrais voleurs). Selon Jean-Paul Colin,
spécialiste des marginalités langagières et des littératures « non
légitimes », la prose de La Peau du
Lion est « élégante et vive, d’un style très dialogué et très enlevé,
où ne manquent ni l’humour ni l’ironie, qui font souvent défaut à son maître
Balzac ». L’humour, certes. Mais comment savoir ce qui est du domaine de
l’ironie ? N’est-elle pas, dans une certaine mesure, plaquée à posteriori
sur le texte par le regard d’un lecteur désireux de défendre un auteur qu’il
apprécie (nous ne croyons pas à cette excuse de l’ironie) ? Soit Servian,
qui a de l’instruction et beaucoup d’esprit, soit Félix Cambier dont « les
boucles soyeuses » de la chevelure « brune et touffue » eussent
« mérité d’orner le front d’une jolie femme ». Cet élève de
Saint-Cyr, doué dans le maniement des armes (quand il s’agit d’exploser des
mannequins), brûle d’amour pour Estelle Caussade, une femme qui, non contente
d’être « jeune » et « jolie » (ses yeux sont « faits
pour rendre les anges jaloux ») est aussi « charmante » et
« spirituelle ». Une jeune veuve (son mari tout juste recouvert de
terre, elle tirait « des coups de fusil », montait « à
cheval », sautant « les haies et les fossés à vous faire dresser les
cheveux ») aux pieds de laquelle il rêverait de se brûler la cervelle afin
de lui prouver qu’il a « du cœur » (à moins qu’elle ne lui demande de
se jeter du haut des « tours de Notre Dame » : au choix). Mais
Estelle ne peut s’éprendre que d’un homme dont le caractère lui inspirerait
« cette confiance et cette estime qui seules légitiment la suprématie d’un
mari », un homme qui aurait l’âme d’un soldat et rongerait « le frein
qu’impose aux cœurs intrépides le caractère pacifique de notre époque »,
car être soldat est le « premier des états, le seul que l’on puisse
embrasser avec orgueil et passion ». Un homme qui soit vraiment homme.
Ainsi soit-il ! Heureusement, Raoul Tonayrion est là. Il est homme plus
que de coutume. Il l’est à la manière du lion. Il lui arrive de fumer le cigare
en jetant, « superbement isolé », de temps en temps « à ses
compagnons le regard dédaigneux de l’homme à la mode qui se trouve en
bourgeoise compagnie. » Il n’a pas l’éducation de Servian mais est
« brave », ce qui fait d’Estelle, sans qu’il lui soit besoin
d’échanger avec elle une seule douceur langagière, une femme conquise. On
l’aura deviné, c’est lui « l’âne vêtu de la peau du lion », vers de
La Fontaine (fable 21 du livre 5) qui a donné son titre au livre. Dans
l’univers levé par l’auteur comme une toile peinte avec des couleurs à
l’intensité trop criarde et qui ont coulé, la nuit est « noire comme une
taupe », les femmes usent de câlinerie auprès de leur père lorsqu’il
s’agit pour elles « d’une victoire à emporter », on se parle quand on
veut se rassurer avec une voix « douce comme celle d’une mère qui parle à
son enfant », les larmes vont par deux quand elles « trembl[ent aux]
cils des paupières », et surtout, surtout !, « lorsqu’à propos
de quelques incidents frivoles une femme prend […] en antipathie l’univers
entier », c’est que cette haine « à mille branches a pour racine
unique l’amour ».
Sollers.
Philippe Sollers, Poker. Entretiens avec
la revue « Ligne de risque » (Gallimard, L’Infini, 2005, 212 p.,
16,90 €).
« Une tête de Janus » : c’est ainsi que ses interlocuteurs, François
Meyronnis et Yannick Haenel, caractérisent Philippe Sollers dans la
présentation de ce recueil d’entretiens parus d’abord, depuis une dizaine
d’années, dans Ligne de risque, leur
revue. L’expression, reprise à Heidegger, lui convient parfaitement. Il y a le
Sollers, marionnette médiatique automanipulée, que chacun adore détester et qui
adore se faire détester tout en tirant un maximum de jouissance de la
situation. Ce n’est pas celui qui apparaît ici et ces entretiens évoqueraient
plutôt un croisement entre des cours du Collège de France et les Conseils à un jeune poète. Le Professeur
Sollers tient séminaire dans sa cellule de la rue Sébastien-Bottin, pour le
bénéfice de ses deux auditeurs privilégiés. Ils lui ont préalablement envoyé
leurs questions, parfois longues de trois pages, en six points, émaillées de
citations de Heidegger. Les réponses sont vives, savantes, révélatrices de la
face cachée d’un Sollers lecteur et penseur. On peut comprendre à l’anglaise le
titre du recueil (Sollers ne vante-t-il pas les effets bénéfiques du passé
anglais de sa ville natale?) : le poker,
c’est le tisonnier qui remue la cendre pour y ranimer l’étincelle, comme
Sollers peut-être fouillant les ruines entassées par le « nihilisme »
constaté vainqueur (ce thème est au fondement de l’entente avec ses
questionneurs). Un joueur qui produit ici son autoportrait tout en tisonnant
les braises restées vives dans la poussière des bibliothèques. Car Sollers, on ne
le dit pas assez (voilà que le mimétisme nous emporte! ), est un extraordinaire
citateur, un lecteur d’une acuité extrême qui tire à tout moment de son jeu des
phrases dont il sait admirablement faire scintiller l’éclat, sans chercher
platement à se couvrir de leur autorité mais, au contraire, en se faisant leur
complice dans un effort de révélation. Quand il cite Rimbaud, Lautréamont
(omniprésent dans ces entretiens), Hölderlin, Heidegger, Nietzsche, tel sage
chinois, tel poème védique, Shakespeare ou un érudit contemporain, quelque
chose se ranime dans ces paroles recouvertes de tant de gloses : « Je
ne m’inscris dans aucune tradition constituée ; je confronte en moi
l’Occident, l’Inde et la Chine, les faisant ainsi apparaître dans une dimension
nouvelle, mettant en liberté ce que les traditions maintenaient dans le
figement. » Y a-t-il une part d’esbroufe dans ce jeu encyclopédique? Poker
et bluff sont indissociables : « Personne ne peut faire semblant de
jouer d’un instrument, alors que l’on peut – du moins, en apparence – simuler
un goût pour la littérature et pour l’art. Combien de prétendus écrivains n’ont
pas la plus minime idée de ce qu’est la littérature? En fait, presque
tous… » Ne nous hâtons pas de reléguer Sollers dans le lot. Il faudra bien
reprendre Lois ou Paradis, que personne ne lit, en effet –
et l’on sent leur auteur, malgré toute sa désinvolture et tout son mépris de
l’« humanoïde » courant, quelque peu mortifié. Cependant, « la
littérature n’est qu’un abri où peut se mener une expérience intérieure avec le
langage ». La surprise sera donc grande le jour où, peut-être, le premier
visage de Janus sera redevenu invisible tandis que l’autre apparaîtra à de
nouveaux lecteurs sans prévention – une nouvelle génération dont François Meyronnis
et Yannick Haenel figureront les annonciateurs. « Je sais que mon anéantissement
sera complet », écrivait Lautréamont. Cela reste à voir.
Surréalisme (1).
Gérard de Cortanze, Le Monde du
Surréalisme (Complexe, 2005, 333 p.,
19,90 €).
Il ne faut pas demander à cette compilation, dont c’est la troisième
incarnation, plus que ce qu’elle peut offrir. Son auteur, trop occupé sans
doute à mouliner ses best-sellers, n’a sans doute guère eu de temps à consacrer
à cette « nouvelle édition augmentée, revue et corrigée » d’un
travail de librairie publié une première fois il y a vingt ans. Malgré un
effort pour ajouter ici et là quelques références plus récentes, les
indications bibliographiques sont très loin d’être à jour. Un exemple, et pas
n’importe lequel : l’article Breton
ignore les tomes II et III des Œuvres
complètes de la Pléiade, parus pourtant en 1992 et 2000 respectivement. On
n’insistera pas sur les noms propres parfois écorchés. L’organisation sous
forme de dictionnaire, avec de nombreux renvois en fin d’article, permet
toutefois un parcours qui ne manque pas d’intérêt, Gérard de Cortanze
s’efforçant d’éviter les jugements trop convenus. Son intérêt pour les peintres
et pour les mouvements exotiques, surtout hispaniques, qu’il connaît bien,
ouvre des perspectives parfois rafraîchissantes à la curiosité.
Surréalisme (2).
Procès surréalistes, textes réunis et
présentés par Monique Sebbag (Jean-Michel Place, 2005, 172 p., 16 €).
Le Surréalisme, comme chez le boulanger : « Vous le voulez tranché ou
pas ? » Si certains sujets peuvent s’y prêter, comme les Jeux surréalistes (recueil précédemment
paru), on voit mal comment dissocier les fameux « procès » de la
« politique » d’ensemble des Surréalistes, entendez, de leurs autres
prises de position par rapport à la société civile. Donc on démantèle, on
désarticule – notamment le superbe travail qu’avait réalisé José Pierre en 1980
(Tracts surréalistes et déclarations collectives, deux volumes, Éric
Losfeld), on en fait un classique scolaire... et on s’étonne que le Surréalisme
n’ait pas échappé à la dissolution ! C’est Breton qui doit se retourner
dans sa tombe ! On vous gratifie d’un index des noms propres, mais sans
aucune précision biographique. Vous avez bien dit « procès » ?
Alors, et les procès contre les Surréalistes ? Karkhov, Aragon-Sadoul,
novembre 1930, ça ne vous dit rien, Monique Sebbag ?
Surréalisme (3). L’Objet surréaliste, textes réunis et
présentés par Emmanuel Guigon (Jean-Michel Place, 2005, 184 p., 19 €). Le Surréalisme, une autre tranche.
Seulement là, il fallait re-créer le sujet, même s’il a bien été au centre des
préoccupations surréalistes, de Picasso à Jacques Hérold, d’Aragon à Noël
Arnaud. Saluons donc ce re-parcours que propose Emmanuel Guigon, avec un choix
judicieux de textes et d’images. Il n’y eut pas que Duchamp et Dali. Aragon
aurait été frappé par le « concours Lépine »,
qui-n’est-pas-une-contrepèterie comme ne l’a pas dit Magritte ; tous les
détournements, sublimations, transgressions, étaient dès lors permis et même
encouragés. Un petit oubli, peut-être, dans la quincaillerie : les
machines célibataires.
Theuriet.
Bruno Théveny, Éric Girardet, André
Theuriet. Les rêveries d’un promeneur solitaire (Crépin-Leblond, 2005, 183
p., 33 €).
Tous les amateurs d’André Theuriet se précipiteront sur ce bel album qui, entre
longues citations et photographies en couleur, explore les paysages chers à
l’auteur de La Chanoinesse (1881) et
des Enchantements de la forêt (1893).
Quatre-vingts romans, nous rappelle-t-on, et plus de deux cent quatre vingt
titres : si cultivés que soient les lecteurs d’Histoires littéraires, peu d’entre eux auront lu tout Theuriet.
Pour compenser, ils trouveront ici une bibliographie de ses œuvres et des
(rares) travaux qui lui sont consacrés, ainsi qu’un tableau de ses romans
classés par régions ; on découvre ainsi que s’il est d’abord connu comme
romancier de l’Est (Meuse, Argonne ou Savoie), il est aussi l’auteur de romans
provençaux, tourangeaux ou bretons, dont Mariannic.
Thiers. Adolphe Thiers, critique d’art. Salons de
1822 et de 1824, édition présentée et établie par Marie-Claude Chaudonneret
(Champion, 2005, 272 p., 50 €).
Malgré une phrase de 1822 saluant « l’avenir d’un grand peintre »
dans le Dante et Virgile du jeune
Delacroix, citée par Baudelaire en 1846, l’activité de Thiers critique d’art
sera sans doute une découverte pour beaucoup de lecteurs. Arrivé d’Aix en 1821,
le jeune homme (il est né en 1897) trouve une place au Constitutionnel où il écrit tant des articles de politique que ces
deux Salons, avant d’entreprendre en 1823 son Histoire de la Révolution. Au Salon, il soutient la jeune école
romantique naissante en ces années hésitantes de la Restauration. Avec celui de
Delacroix, le tableau le plus notable de 1822 est la Corinne au cap Misène du baron Gérard, où Thiers distingue
« l’idéal moderne » : « cette Corinne est votre
contemporaine ». En 1824, il donne ses articles sur le Salon non seulement
au Constitutionnel, mais aussi au Globe. Delacroix brille à nouveau, avec Les Massacres de Chio, sur lequel il
fait des réserves, mais que n’éclipsent pas les œuvres d’Ary Scheffer et de
Paul Delaroche. L’introduction et les notes (très concises) de Marie-Paule
Chaudonneret permettent de comprendre les enjeux de ces critiques. On eût aimé
une véritable iconographie, réduite ici à cinq vignettes ; mais la localisation
actuelle des œuvres décrites est signalée, et ce volume pourra servir de guide
à un intéressant voyage esthétique qui conduira de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg
à la Huntington Library de San Marino (Californie), en passant par Angers, Lyon
et Orléans.
Toulet (1).
Paul-Jean Toulet, Claude Debussy, Correspondance
(Éditions du Sandre, 2005, 132 p., 16 €). Ces lettres, qui s’étalent de 1901
à 1918, attestent que l’écrivain et le musicien se plaisaient assez l’un à
l’autre. La chose n’est pas si commune pour Debussy, qui, s’il eut des liens
très étroits avec un Pierre Louÿs, n’avait en revanche qu’une sympathie assez
mitigée pour un Victor Segalen. N’est-il pas révélateur qu’il n’ait conservé
que très peu de lettres de ce dernier, alors qu’il n’a point jeté celles de
Toulet ? Avec celui-ci, l’accord semble avoir été immédiat, et l’amitié,
véritable. Visiblement, Debussy avait grand plaisir à le voir et ne se
consolait pas de le savoir loin de Paris. « Vous êtes une des rares
personnes dont j’aime à recevoir des nouvelles », lui écrivait-il sincèrement.
Comme d’habitude, nombre de ces lettres annoncent ou commémorent des
rencontres, et l’essentiel des échanges entre les deux hommes devait consister
dans leurs conversations, qui furent fréquentes. On sait aussi qu’ils avaient
projeté de collaborer ensemble, pour une adaptation d’As you like it de
Shakeaspeare, dont Debussy aurait écrit la musique de scène : projet qui
n’aboutit point. Tout cela se lit en filigrane de ces lettres, souvent enjouées
et où l’écrivain et le musicien se donnent sans effort la réplique. Maintenant,
il est déplorable que cette édition se borne à n’être qu’un simple
« reprint » de celle du Divan de 1929. En effet, le texte du Divan
est un texte censuré (on y a gommé toutes les allusions à Lilly Debussy,
première femme du compositeur), et également fautif. Enfin, il est incomplet,
car un certain nombre de lettres ont été retrouvées et publiées depuis, et se
trouvent reprises dans la grande édition Lesure-Herlin de la Correspondance de Debussy. Or, cette
édition est parue chez Gallimard en juillet 2005, et le copyright de l’édition
du Sandre est de septembre 2005. Que penser aussi de la mention selon laquelle
le texte « a été établi d’après l’édition Le Divan, 1927 », alors
qu’on lit en tête de la préface : « Préface de l’éditeur de
1929 »? C’est cette dernière date qui est la bonne, mais ce n’est pas du
tout évident pour le lecteur. Remettre dans le circuit un livre qui n’est plus
disponible, scanner un exemplaire de l’ancienne édition, c’est bien. Encore
faudrait-il s’enquérir un peu des progrès que la recherche littéraire et
musicale a pu faire depuis quelque soixante-quinze ans, non ?
Toulet (2).
Paul-Jean Toulet, Lettres à soi-même,
postface de Frédéric Beigbeder (Éditions
du Sandre, 2005, 85 p., 11 €).
Dire, comme le fait le très médiatique Frédéric Beigbeder dans sa postface, que
Toulet partage avec Larbaud « les rentes, le goût des voyages et de la
poésie », constitue, au moins pour les rentes, une contre-vérité. Toulet
rentier ! Comme s’il avait possédé la source Saint-Yorre, lui qui rama une
bonne partie de sa vie sur la galère du journalisme et de la négritude
littéraire ! En revanche, il faudrait ajouter qu’il avait en commun avec
Larbaud plus que le goût : l’amour fou de la femme. Que d’évocations
sensuelles et de silhouettes féminines passent dans ces Lettres à soi-même ! Ainsi Toulet compare-t-il le sillage
laissé par son navire en Méditerranée, à « cette même courbe mouvante que
la hanche de Marie-Louise vous apprit à aimer jadis, à l’heure où les spasmes
les plus tendres laissaient le corps éclatant et poli de cette jeune personne
unir si librement la noblesse à la nudité ». Ailleurs, tels lotus de
l’Annam amènent cette comparaison : « Il y en avait de blancs comme
ce linge que, dans sa hâte d’aimer, mon amie, au crépuscule dépouille à travers
l’appartement. » On n’en finirait pas de relever les traits de ce genre.
Toulet y distille une ardeur créole, une sensualité acharnée, qui dépassent de
très loin les évocations tropicales comme Le
Manchy du froid Leconte de Lisle, et
même celles, plus senties, du bon faune qu’était Francis Jammes. Féerie intime
toute chargée de poésie et qui s’allie, ici, avec une ironie souriante et
sceptique. Citons cet instantané d’Aden : « La dernière fois que j’y
fus, il y faisait chaud, et je vis que les moutons y broutaient des petits
cailloux, ce qui devait en rendre la viande fort coriace. » Et tout
l’écrivain est dans ce post-scriptum : « Ce que j’ai aimé le plus au
monde, ne pensez-vous pas que ce soit l’alcool, les femmes et les
paysages ? » (ajoutons : et l’opium). On sait à présent quelle
place il faut assigner à la poésie de Toulet et à ses Contrerimes ; mais ce petit volume vient à point pour nous
rappeler que sa prose n’est point d’une qualité inférieure. Elle a même quelque
chose d’unique, par son admirable langage : ces lettres, en apparence désinvoltes
et fugitives, ont un orient de perle grise, qui évoque certains tapis persans.
Toulet n’est pas, comme on lit dans la postface, « un écrivain pour
écrivains ». C’est un écrivain.
Verne.
Luc-Christophe Guillerm, Jules Verne et
la psyché (L’Harmattan, 2005, 190 p., 17 €). Sous ce
titre ronflant, qui n’est qu’un décalque de celui de la collection, ce livre
est d’une étonnante naïveté. L’auteur, psychiatre, et ayant eu une expérience
dans la marine, porte sur les personnages de l’œuvre de Jules Verne les
diagnostics de la psychiatrie contemporaine : les héroïnes folles sont des
hystériques, Ayrton est dépressif, Aristobulus Ursiclos est un
« pervers-narcissique », tel autre est maniaco-dépressif, etc. Il
prélève un personnage, donne un résumé de son histoire, et porte sur lui un
diagnostic comme s’il était dans sa clientèle. On note une remise à niveau des
connaissances, avec le stress post-traumatique, l’assertivité, le traitement
comportemental de la phobie. Un glossaire des termes psychiatriques est
d’ailleurs mis à la fin pour aider le profane. De
bibliographie, point. L’auteur ignore tout des travaux des
spécialistes verniens, hormis une de ses biographies et une préface. Or
certains d’entre eux ont montré le caractère absolument conventionnel et
littéraire des folies littéraires chez notre romancier, comme chez tous les
romanciers populaires, et leur caractère traditionnel et à retardement par
rapport à son temps (fureur, mélancolie, catalepsie, monomanies). La conclusion
de son cercle interprétatif est attendue : Jules Verne est un visionnaire
et un précurseur, même dans le domaine psychopathologique. Cet ouvrage, paru
lors de l’inflation commerciale due au centenaire de la mort de l’écrivain,
nous change certes des interprétations tirées par les cheveux inspirées de la
psychanalyse sur Jules Verne et son œuvre, mais ne contribue en rien à
l’histoire littéraire, ni à une meilleure compréhension de l’œuvre. Le style
est clair, mi-médical mi-journalistique. L’auteur pourra tirer de son ouvrage
des conférences pour le cercle des officiers de marine ou pour les présentations
de médicaments organisées par les laboratoires à l’usage des médecins : il
y gagnera son petit succès.
Vian.
Yvon Croizier, Boris Vian. Le prix du
blasphème (e/dite, 2005, 184 p., 14 €). « J’irai cracher sur vos
tombes »... On ne reviendra jamais assez sur cette triste affaire, qui
avait fait l’objet d’un dossier très documenté par Noël Arnaud, il y a
maintenant un peu plus de trente ans, en 1974. C’est que la fameuse loi du 16
mars 1898, à l’initiative du sénateur René Bérenger, visant toute publication
jugée « obscène ou contraire aux bonnes mœurs », peut toujours être
appliquée, et sur simple plainte de fumeuses « ligues d’action
morale ». Yvon Croizier reconstruit tout cela sous la forme d’une pièce de
théâtre, avec propositions d’agréments sonores, sobrement, mais efficacement.
Pas de gloses superflues, des témoignages accablants. Quand fera-t-on le
ménage ?
Zola.
François Vicaire, Jean-François Lange, La
Maison d’Émile Zola (Petit à Petit, 2005, 50 p.,
13 €).
Malgré son sympathique format BD, cette visite de « maison
d’écrivains » (c’est le nom de la collection) ne vaut pas le détour :
texte biographique passe-partout et de forme approximative, et, somme toute, on
voit peu de choses, sur des photographies de beau et large format mais qui
cherchent le joli, et non le sens. Un magazine de déco d’intérieur pour
nostalgiques du xixe
siècle.
[Patrick
Besnier, Alain Chevrier, Philippe Didion, Anthony Glinoer, Matthieu Gosztola,
Jean-Paul Goujon, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre,
Jean-Paul Louis, Hugues Marchal, Robert Melançon, Jean-Paul Morel, Steve
Murphy, Michel Pierssens, Henri Scepi, Yves Thomas, etc.]