EN SOCIÉTÉ (24)
Apollinaire. Que
vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire,
quatrième série, n° 27-28, juillet-décembre 2004. C’est avec regret que ce
compte rendu ne donne pas, comme il est d’usage dans cette rubrique, l’adresse
de la rédaction de cette publication, car la précision est devenue
inutile : « Cette livraison met un terme à cette revue », lit-on
sur la couverture. La disparition de Michel Décaudin n’aura précédé que de
quelques mois la fin de ce périodique auquel il a tant contribué. Victor
Martin-Schmets, dans un avant-propos, signale que la Société pour la diffusion des études et des recherches sur Apollinaire
et son temps sera dissoute dans les prochains jours. Tout cela est triste,
mais ne doutons pas que les raisons en sont majeures et dignes. Cette ultime
livraison contient – beau chant du cygne – un poème inédit d’Apollinaire, daté
du 20 avril 1915 et signé par « Le brigadier G. de
Kostrowitzsky » :
Les
obus miaulent en boche
Comme
chats-volants en débauche
Les
nôtres chantent en poilus
Intrépides
et résolus.
C’est
le printemps : des près la reine
Blanchit
en pure floraison.
Je
parcours mont et val et plaine
Je suis
agent de liaison.
Le
rossignol chante qu’il m’aime
Mon
cheval s’appelle Loulou.
C’est
un mouton et c’est un loup,
Il est
comme l’Amour lui-même.
Le reste du sommaire propose
une étude sur Pasolini traducteur d’Apollinaire (Franca Bruera), un article sur
« Apollinaire, Soler Casabon et L’Homme
sans visage » (Willard Bohn), des comptes rendus et des varia. Que vlo-ve ?, à la couverture d’un
violet pâle, va nous manquer.
Aragon. Louis
Aragon et Elsa Triolet en résistance. Annales de la Société des Amis de Louis
Aragon et Elsa Triolet, n° 6, 2004 (42
rue du Stade, 78120 Rambouillet ; 410 p., 21 €). Le
thème de ce copieux volume est la participation d’Aragon et Elsa à la
Résistance. Ce sont les actes de rencontres tenues à Romans-sur-Isère en 2004.
Comprenant cent pages de documents en annexe, les études sont variées, faisant
alterner des témoignages (deux longues conversations avec Mady Chancel), des
recherches historiques et des analyses littéraires. Daniel Bougnoux apporte
trois poèmes inédits, signés « François la Colère », écartés de La Diane française et conservés par
Georges Sadoul. De l’ensemble, deux conclusions ressortent : l’intensité
de l’engagement d’Aragon dans la Résistance et la difficulté ou la réticence
qu’il eut toujours à en parler, directement ou non ; c’est le thème de
l’intervention d’Édouard Béguin, « Où est la mémoire du feu ? » :
jamais Aragon n’a donné plus qu’un « récit lacunaire », érigé en
véritable « stratégie ». Interrogation centrale, effectivement :
comment un auteur aussi prolixe que lui a-t-il pu à ce point se taire sur ce sujet
capital à ses yeux ? Les intenses débats à la suite de l’intervention
montrent que la question trouble plus d’un auditeur. Les Annales apportent là un beau dossier. En marge, on constate une
fois de plus comment les « recherches croisées » qui ne veulent
jamais dissocier le couple Louis-Elsa laissent à celle-ci la part congrue, au
point qu’on finira par se demander si l’association conjugale ne joue pas en sa
défaveur.
Balzac. Année
balzacienne 2004, n° 5, Balzac et
l’image (PUF, 2004, 507 p., 43 €). Cette
livraison monumentale de L’Année balzacienne
présente les actes du colloque sur Balzac
et l’image tenu à Paris et à Bonn
en 2003. Beau sujet, traité avec beaucoup d’imagination par les différents
communicants. Parmi les articles qui méritent le plus de retenir l’attention,
pour des raisons diverses, ne mentionnons que Joaillerie balzacienne de Max Andréoli (il y a du Jean Lorrain chez
Balzac – ce n’est pas Max Andréoli qui le dit) ; Balzac au miroir de Paul Adam par Patrick Berthier (très curieuse
réécriture de Balzac par cet auteur que personne ne lit plus) ; Image du théâtre dans le roman balzacien,
bref article d’Elena dal Panta (il y a de la théâtralité chez Balzac) ; L’« Olympia » de Balzac par
Adrien Goetz (Balzac et Manet, pour le dire vite) ; L’image d’Esther par Willi Hirdt (Balzac et Chassériau) ; Balzac, Nodier et les « magiques fantasmagories de nos rêves »
d’Arlette Michel, etc. Le volume est complété, comme d’habitude, par diverses
informations et comptes rendus et par la bibliographie balzacienne de l’année.
Hommage est également rendu à Juliette Frølich, tragiquement disparue.
Bibliophilie. Le Livre
et l’estampe. Revue semestrielle de la Société royale des bibliophiles et
iconophiles de Belgique, n° 161, 2004, 234 p., s.p.m.). Ceux qui n’ont pas eu
la chance de voir l’exposition que Le
Livre et l’estampe avait organisée pour célébrer son cinquantenaire auront,
par cette livraison de la revue, une idée de sa richesse puisqu’elle en
constitue le catalogue intégral et compte 281 numéros. C’est Émile Van
Balberghe qui l’a « mis en musique », et chacun connaît ses talents. La
directrice actuelle de la société, Marianne Delvaux-Diercxsens, présente le
numéro, tandis que Claude Sorgeloos le préface avec une étude d’une
cinquantaine de pages sur les revues de bibliophilie en Belgique aux xixe et xxe siècles. Un cahier de
reproductions en couleur donne à voir quelques belles reliures et documents
originaux. Le reste du catalogue reproduit en fac-similé divers documents, en
particulier des dédicaces autographes qui intéresseront les amateurs, comme
celle-ci de Léon Bloy à Michel Ménard, sur un exemplaire sur Hollande des Propos d’un entrepreneur de démolitions :
« À mon très cher et très rigoureux ami, Michel Ménard, ce livre violent qu’il
condamnera peut-être, mais que je lui offre néanmoins avec allégresse, comme un
témoignage tiré à part d’une amitié
qui ressemble à un pont sur un abîme. » Soulignons encore que chaque notice
présente, comme il se doit dans ce contexte, une information bibliophilique et
historique complète. Il faut fouiller un peu pour repérer ce qui intéresse
chaque amateur plus particulièrement, du fait du classement par provenance,
mais l’index final permet de s’y retrouver.
Camus. Bulletin d’information de la Société des
études camusiennes, n° 73, décembre 2004 ; n° 74, janvier 2005 (120
avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 28 p. chacun). 2004 ayant privé la
société de sa présidente, Jacqueline Lévi-Valensi, c’est désormais sous la
houlette d’Agnès Spiquel que paraissent ces bulletins de liaison, diffusant les
annonces, parutions, informations bibliographiques utiles aux chercheurs, y
compris une sélection de travaux camusiens glanés sur le web (Philippe
Beauchemin). On trouvera dans le premier un hommage des sociétaires à leur
regrettée fondatrice, accompagné d’une interview surtout axée sur le judaïsme
d’une part et Camus d’autre part ; dans le second recueil, un compte rendu
des Rencontres méditerranéennes Albert Camus de Lourmarin et une note de
Jeanyves Guérin sur la place de Camus dans les études doctorales, qui révèle
une désaffection alarmante.
Fario. Fario 1, printemps-été 2005 (26 rue
Daubigny, 75017 Paris ; 314 p., 23 €). Après la récente apparition de Teckel, le bestiaire des revues
littéraires (L’Animal, La Femelle du Requin) s’enrichit d’un
nouveau pensionnaire avec ce spécimen dont le nom est celui d’une truite
sauvage. « Revue semestrielle de littérature et d’art », Fario affirme dans son liminaire vouloir
publier « des textes contemporains ou anciens, au seul gré des faveurs ou
de leur aptitude à rendre moins illisible le présent, sans rubrique ou exercice
imposé de critique ». Pas de programme donc, mais un thème tout de même
pour ce premier numéro intitulé Être
passager. Passager et non voyageur, la distinction est importante car elle
permet de s’écarter de la vogue des écrivains voyageurs, un peu envahissante
par les temps qui courent. Les voyages dont il est question ici ne sont pas des
voyages voulus, organisés, pensés, mais des déplacements consentis, voire
subis, du simple trajet en métro ou tramway (Italo Svevo) au voyage dans la
Lune (« Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ?… Et
quand je pense que c’est moi qui ai rendu la mémoire à ce cornichon de
Tournesol ! », on ne peut pas dire que le capitaine Haddock soit un
voyageur volontaire). Pour déguster l’animal, il convient tout d’abord de le
vider, de laisser de côté quelques textes qui tiennent plus de la pose que de
la prose (les commentaires du cahier photographique de Gustave Roud). Après
cette opération, on lève les filets et on s’aperçoit que la bête reste charnue
et goûteuse. Le voyage dans l’espace s’accompagne le plus souvent d’un voyage
dans le temps, d’un retour vers le passé : c’est de Pierre Bergounioux qui
fait l’aller et retour entre sa province et Paris, c’est Marcel Cohen qui se
rappelle l’hystérie collective des trains de permissionnaires en provenance
d’Allemagne, c’est Marlène Sereda qui retrouve son enfance et sa langue à
l’occasion d’un retour en Algérie. C’est aussi Pierre Lartigue qui se rêve en
passager de l’Armand-Béhic (des
Messageries Maritimes) dans le sillage d’Henry J.-M. Levet. Les textes anciens,
inédits ou dépoussiérés, valent le déplacement : une lettre de Maurice de
Guérin écrite en 1835 (« J’ai encore quelques pas à faire ici-bas, je
voudrais que ce fût avec calme » – il mourra quatre ans plus
tard, sans atteindre la trentaine), un inédit d’Henri Calet, Carnet du Vigo, écrit sur le bateau qui
le ramène du Brésil en Europe en 1931. Un passage biffé de ce Carnet mentionne des « Poésies de
Jean Cassou à propos de [?] pour Navires de Louis Branquies ». Une note
n’aurait pas été ici superflue pour retrouver le nom du poète Louis Brauquier,
auteur d’Eau douce pour navires. On
lira aussi avec intérêt et émotion un poème-récit du même Calet, Voyage sur l’eau tranquille, que
Cendrars n’aurait pas renié : « Calet et la Grande Ourse. / J’avais
trente ans, un visage long / Et un torse d’adolescent. / Et je pleurais souvent.
/ Je voulais m’arracher de mon cul. / J’étais un vrai poète. / Et j’étais
cocaïnomane / Car je compatissais à la grande inquiétude / Des hommes. » Le Voyage en Allemagne de Charles-Albert
Cingria, paru en feuilleton dans un hebdomadaire de Lausanne entre 1929 et
1931, est le fleuron de ce numéro. L’infatigable Genevois y livre des jugements
sans appel sur les peuples européens (« Les Espagnols d’aujourd’hui sont
trop souvent pédants et flasques »), tire à vue sur ses compatriotes
germanophones (« Pourquoi n’est-il pas possible d’obtenir là, en Suisse
allemande, comme on l’obtient partout, aujourd’hui, un peu de sérieux ?
C’est bien agréable, le sérieux ») et raconte un séjour qu’il fit dans les
tourbières du Brabant auprès de son ami le docteur-peintre-géant Wiegersma,
doté d’une clientèle plutôt insolite : « […] il y avait des gens si
interloqués et anémiés par les mariages entre cousins qu’ils semblaient des
Chinois peints sur le mur. » Wiegersma semble aussi exercer sur son hôte
une influence peu commune : « Le 10 il mangea un œuf. Pris
d’émulation, je mangeai le coquetier. » Ou comment arriver à l’autruche en
partant de la truite… Les passagers de Fario
se révèlent au total de bonne compagnie et on peut souhaiter à l’animal de
traverser sans dommages les courants contraires.
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 146, avril 2005 ; n° 147, juillet 2005 (92 rue
du Grand Douzillé, 49000 Angers ; 150 p., 11 €). Pierre
Masson a retrouvé la version française du texte de 1946 où Gide rendait hommage
à Descartes, et dont on ne connaissait que la traduction allemande de 1947. Ce
« René Descartes » avait été publié dans Documents 1946, dont le directeur était, nous dit-on, « un
certain Stéphane Cordier ». Celui-ci est moins inconnu que ne semblent le
croire nos amis gidiens, puisqu’il fut, entre autres, le fondateur et
l’animateur de L’Arc, revue qui eut son
importance entre 1960 et 1980. Le Bulletin Gide commence dans ce numéro la
publication de documents et précisions qui, trop abondants, ne pourront être
intégrés à l’édition des Œuvres
romanesques en préparation pour la Bibliothèque de la Pléiade : cette
fois, Alain Goulet propose un dossier autour des Faux-Monnayeurs. Il est curieux de voir ces marginalia publiés avant l’édition elle-même : s’ils sont
intéressants, ils devraient y figurer ; sinon, pourquoi les publier ?
Le n°147 publie un texte retrouvé (plutôt qu’inédit, comme on nous le dit,
puisque, comme on nous le dit aussi, il a été publié dans L’Arche en 1944) : il s’agit du rôle de la France dans
l’après-guerre. Claude Foucart publie un ensemble de lettres de Félix Bertaux à
Max Rychner, le jeune directeur de la Neue
Schweizer Rundschau. Mais pourquoi, au lieu d’annoter les huit lettres,
l’éditeur livre-t-il en vrac les informations nécessaires dans une trop longue
présentation ? L’ineffable journal de Robert Levesque se poursuit :
le voilà qui « respire dans le crépuscule la beauté des adolescents qui
s’entrouvrent », ce qui est obscène. La plus intéressante contribution de
ce numéro est une série de précisions de Peter Fawcett sur la correspondance
Gide-Valéry, avec en prime, une longue lettre inédite du deuxième au premier,
datant de 1902 : il y conte, entre autres, sa découverte exaltée de L’Homme de cour de Balthasar Gracian.
Jeunesse. Autres
Mondes, numéro dirigé par Anne Besson, Cahiers
Robinson n° 17, 2005 (UFR Lettres modernes, Université d’Artois, 9 rue du
Temple, 62030 Arras ; 212 p., abonnement : 14 €). Les Cahiers Robinson, publiés sous la
direction de Francis Marcoin, constituent actuellement la plus sérieuse revue
consacrée à la littérature classée, à juste ou injuste titre, « pour
enfants ». Ce dix-septième numéro est la retranscription d’un colloque
tenu en octobre 2004 et qui avait pour thème les « Autres mondes ».
Vaste sujet, qui permet de parcourir toute l’histoire littéraire depuis les
temps les plus anciens d’une « autre » manière – ici, de Homère à
Tolkien, en passant par les classiques Cyrano de Bergerac et Fontenelle. On
retiendra la contribution de Myriam White sur L’Espurgatoire seint Patriz de Marie de France, et celle de
Marianne Closson sur « La Descente aux enfers » à travers les textes
satiriques de la Renaissance et du début du xviie
siècle. On ne peut certes tout balayer, mais il est dommage de n’avoir pas
retenu Grandville, ne serait-ce que pour le titre ; dommage aussi de ne
pas s’être penché sur le Monde des non-A
de Van Vogt. Et il aura fallu Harry
Potter pour que nos universitaires découvrent Tolkien et l’heroic fantasy. On préfère maintenant
globalement la dimension féerie ou évasion à la satire sociale, voire
politique, et on saute franchement la pourtant importante tradition du
« monde à l’envers ».
Matricule (1). Le Matricule des anges, n° 63 et 64, mai et juin 2005 (BP 20225,
34004 Montpellier Cedex ; 52 p., 5 €). Amusant comme la qualité du matricule dépend
souvent de la force des personnalités qui font l’objet du dossier (Hubert
Mingarelli) ou des entretiens (Michel Séonnet, Jean-Christophe Valtat).
Celui-ci nous a paru essoufflé et falot, peinant à susciter l’intérêt, d’autant
que certaines coquilles laissent planer le doute sur la qualité de la
publication (page 33, on va jusqu’à orthographier Pantésylée l’œuvre de Kleist – ah bon). Les chroniques soutiennent
l’édifice, trop même, car il saute aux yeux qu’on préfèrerait dix pages de
Holder plutôt qu’une interview de… passons. Sautons en juin par exemple, qui
donne de la voix avec Pierre Guyotat : on peut ne pas aimer, mais
impossible de lui délivrer un certificat de banalité. Au risque de passer pour
un vieux conservateur, on ajoutera que le lecteur épisodique que nous sommes a
été frappé par le pli gauchiste de cette publication, qui dévoile ainsi, comme
sur d’autres plans moins politiques, une forme de naïveté ou d’immaturité qui
charmera ou agacera selon, peut-être, l’âge et le loisir.
Matricule (2). Le Matricule des anges, n° 66, septembre 2005 (BP 20225, 34004 Montpellier
Cedex ; 52 p., 5 €). Sur la photographie de couverture, on dirait que
Dominique Fabre cherche une cigarette effacée par un graphiste soucieux des
risques judiciaires… Dossier Fabre donc, pourquoi pas, mais pas n’importe
comment. On l’a déjà écrit, on aimerait que le Matricule soit moins friand de psychanalyse d’auteurs et fasse
davantage de place aux textes ; à force, on devient méfiant et, agacé, on
saute des lignes dès qu’on voit arriver le sempiternel « réparer
l’enfance », « et votre enfance » – ah ! l’enfance, on
attend la thèse qui viendra nous éclairer sur l’engluement du monde littéraire
français contemporain dans l’enfance, observée sur le versant quarantaine bien
tapée, overdose freudienne peut-être. Même mésaventure avec Jean-Yves Cendrey,
qui ne manque pas de fond, mais se trouve marginalisé comme écrivain au profit
d’un sujet sans égal, le mal fait aux enfants, l’affaire pédophile. Passons. À
lire, une belle présentation du dernier Claude-Louis Combet, par Richard Blin
qui a aussi lu Hedi Kaddour avec la même rigueur lucide ; la justesse
d’une maîtresse page de Jacques Séréna ; l’interview de l’intéressante
Lydie Salvayre ; et on a très envie de découvrir Ferenc Karinthy,
précurseur, avec son Epépé, d’un Lost in translation troublant comme du
hongrois non sous-titré. En revanche, on n’en peut plus des chroniques radio de
Valérie Rouzeau, qui tourne à vide dans ce registre, et il y a belle lurette
qu’on ne lit plus Ludovic Bablon dont l’inepte série Kidnapping d’un junkie a
tout juste le mérite de nous rappeler les pochades élaborées collectivement sur
les bancs lointains du lycée. Côté chronique, Éric Dussert ressuscite
habilement Edmond About, et on se prend à rêver qu’il nous donne un jour une
sorte de cartographie des seconds rôles de ce second xixe siècle qu’il affectionne, comme un jeu des
sept familles, rassemblant et relocalisant les « égarés ».
Naturalisme. Les
Cahiers naturalistes, n° 78, 2004, L’Argent,
roman de la Bourse. L’expression du féminin. Correspondances littéraires.
Intertextualités (Société littéraire des Amis d’Émile Zola et Grasset,
2004, 420 p., 24,50 €).
S’ouvrent sur un hommage à un grand ami des Amis, le docteur Jacques
Émile-Zola, figure modèle pour tous ceux qui ont à affronter la bonne ou
mauvaise ou inintelligente volonté des héritiers d’écrivains. Suit, sur le
thème plutôt rebattu de l’argent, un article de synthèse de Colette Becker,
développé par une réflexion de Corinne Saminadayar qui lie fiction littéraire
et fiction boursière, les deux s’appuyant sur les pouvoirs de la presse et de
l’industrie de la réclame. Dans la mesure où le rapprochement concerne
essentiellement les récits inventés par Saccard pour séduire ses actionnaires,
on peut se demander s’il ne s’agit pas de fable plus que fiction : mettre
tout sous le même terme évite d’avoir à penser la nature exacte de ce lien, on
attend donc la suite. Autre rapprochement séduisant, celui que Christophe
Reffait établit en faisant de L’Argent
une fiction politique, entre démocratie et société anonyme. Celle-ci pose en
effet, comme souvent d’ailleurs chez Zola (lit-on Nelly Wolf ?) la
question de la représentation et de la démocratie à un moment clef où la S.A.
République française cherche son peuple introuvable, pour emprunter vite
et mal à Rosanvallon. Comme cette parution des Cahiers Naturalistes est pleine d’approches nouvelles (ouf, merci,
bravo), on y lira aussi un article curieux sur l’économie de la libido dans L’Argent (Saccard l’acheteur, Sabatini
le substitut ithyphallique, tout cela très convaincant), en regrettant une
dérive psychanalytique qui fragilise progressivement le propos (exemple :
fonder une maison de commerce, c’est construire un phallus individuel distinct
de celui du père). Quoi qu’on pense de la psychanalyse (ici, imaginez cinq
volumes qu’on vous épargne), elle est parfaitement gratuite en littérature, on
ne voit pas quelle pertinence elle peut avoir sur des objets qui sont des
personnages et non des personnes (sauf à supposer Zola écrivant bibliothèque
freudienne en main). Et puis, zut, il n’y a pas de « cycles » que
féminins, que menstruels, de même que les potelets qui sèment les trottoirs
parisiens ne sont pas l’expression phallique de la maîtrise de la Mairie sur la
voirie. Il y a, au fond, une certaine imprudence à produire des lectures par
découvrement, sur le mode du « X est là pour Y », comme si le texte
ne prenait valeur qu’une fois dévoilée la fameuse image dans le tapis, de sorte
que ce texte second phagocyte le premier, qui seul vaut pourtant à lire ;
et de sorte que cet artefact s’affranchit tout absolument de l’ancrage social
et idéologique du texte premier, première composante, tout de même, du sens par
lequel il prend cette valeur. Justement et a
contrario, le dossier se clôt par de fortes remarques de Jean-Yves Mollier
sur les situations et stratégies financières de Zola homme d’affaires
littéraires. Le texte consacré à la féminité chez Maupassant appelle davantage
de réserve, du fait du caractère incertain du concept, défini tautologiquement
ici sans se poser la question de son caractère problématique, idéologiquement
comme psychologiquement ; mieux vaut se contenter des analyses lexicales
également proposées qui ont le mérite de fournir un outil de travail. Le volume
est complété par des lettres d’Alexandrine à Philippine Bruneau, qui ne
dépassent guère leur utilité documentaire, faire entendre quelque chose du
monde domestique de Zola. Petit cahier iconographique et abondantes rubriques
bibliographiques, de comptes rendus et d’annonces, qui justifieraient
l’existence de la revue à elles seules.
NRf bis. Revue littéraire, n°
13, avril 2005 (Léo Scheer, 224 p., 12 €). Rien de notable, hélas, un ennui léger, une
fadeur d’ensemble : de la littérature, en un mot. Curieusement, dans les
« Chroniques », un texte de Malcolm de Chazal, comme s’il venait
d’être écrit (rien n’indique qu’il est mort depuis vingt-cinq ans, sinon la
notice à la fin du volume). Salah Stétié est ennuyeux, comme toujours, et le
cours de Pierre Guyotat à l’Université de Paris viii continue à égrener de très longues citations et de
grandes vérités sur la littérature du xvie
français (« Ronsard est né à Vendôme »). Le moins inintéressant est
l’étude de Jacques Goulet qui se demande pourquoi il a mis si longtemps à lire
Thomas Bernhard alors que tout le monde lui disait que c’était très bien. Quand
il l’a lu, il trouvé que, effectivement, c’est très bien.
Pergaud. Les Amis
de Louis Pergaud, n° 41, 2005 (178 rue de la Convention, 75015 Paris ;
105 p., abonnement : 12,20 €). Ce numéro présente une partie des documents
manuscrits inédits donnés par Maurice Carrez à l’Association. Le carnet de
Poésies et Souvenirs d’École Normale
(1899-1900) témoigne du goût de Pergaud pour des poètes célèbres comme Hugo,
Lamartine ou Musset, mais aussi pour des rimeurs que la postérité n’a pas
retenus mais qui marquent son intérêt pour la poésie contemporaine, comme
Édouard Grenier ou les poètes chansonniers Ernest Chebroux ou Xanrof (alias
Léon-Alfred Fourneau). Les nombreuses illustrations (fleurs des champs, oiseau,
papillon, etc.) renvoient à l’intérêt de Pergaud pour les sciences naturelles,
qui jouera un rôle dans son œuvre. Cet art du dessin, qu’on retrouve aussi dans
une belle carte dessinée pour ses cours de géographie, est à mettre en rapport
avec le penchant à la prise sur le vif de celui qu’on a longtemps classé en
auteur « animalier ». Enfin, ce numéro contient des fac-similés du
manuscrit remis à l’éditeur de La Guerre
des boutons, ainsi que celui d’une lettre de guerre publiée seulement en
2004 et qui retrace la difficulté pour les femmes – en l’occurrence
Colette – à rejoindre leur conjoint sur le front.
Proust (1). Bulletin
Marcel Proust, n° 54, Adrien Proust
et « La Bible d’Amiens ». Marcel Proust et la musique (Société
des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust,
28120 Illiers-Combray ; 282 p., s.p.m.). La bible des Proustiens donne aux
aficionados un petit ensemble plutôt
intéressant sur Proust père, moins comme « médecin humaniste » (quel
médecin de l’époque pouvait se dispenser de cette culture ?) que comme
expert médical au long cours. On retrace ici l’itinéraire et les modalités de
longs voyages en Orient qui déboucheront sur une spécialisation brillante et
lucrative en hygiène publique et privée. Viennent ensuite des textes sans
grande nécessité sur Ruskin et La Bible d’Amiens. La partie consacrée à la
musique nous a paru anecdotique (tel article éclairant le lecteur sur ce
monstre inconnu, la scène musicale de l’entre-deux siècles…), cédant trop à une
logique de confrontation qui favorise la myopie et le comparatisme mou (les
analogies entre Parsifal et La Recherche, ou telle étude sur
Reynaldo Hahn), ce qui est d’autant plus regrettable qu’on y semble tout
ignorer de la thèse de Hoa Hoï Vuong, Musiques
de roman, riche d’une approche théorique plus féconde du modèle musical
chez Proust. Roborative section de comptes rendus, bibliographie, mise en page
soignée, dommage que les illustrations soient aussi rares dans ce bulletin de
belle tenue.
Proust (2). Bulletin
d’informations proustiennes, n° 35 (Rue d’Ulm, 2005, 168 p., 22 €). Une
belle étude de Jo Yoshida sur les premières épreuves corrigées de Du côté de chez Swann établies par
Grasset et conservées au musée Bodmer de Genève (celles-ci correspondent aux
feuilles 2 à 59 du jeu d’épreuves corrigées déposé dans le fonds Proust de la
BnF) justifie à elle seule la lecture de ce numéro dont les articles portent
principalement sur la question du style, sujet du séminaire de l’équipe Proust
à l’ITEM. L’article synthétique de Jean Milly, qui mêle à une histoire des
développements de la stylistique des années 60 à nos jours la reconstitution de
son parcours et de ses travaux, est suivi d’études plus ponctuelles. Isabelle
Serça s’intéresse aux différentes formes d’« ajoutage » chez Proust,
qui cultive une « esthétique de la “différance” ». Geneviève Henrot
passe en revue les constructions syntaxiques où s’exprime le processus du
souvenir et parle d’une « voie moyenne », par laquelle le
« sujet expérimentateur de la réminiscence déserte l’avant-scène de
l’action pour se constituer décor de l’événement ». Éric Bordas souligne
le recours à un stylème balzacien bien connu, la structure déterminative
discontinue un de ces… qui… Proust
exploite toutes les ressources de cette structure grammaticale : une étude
systématique des formes linguistiques présentes dans Le Côté de Guermantes, puis de leurs variations poétiques et des
marqueurs stylistiques qu’on peut y repérer, permet à Éric Bordas de montrer
que le discours de la mémoire n’est pas, chez Proust, une introspection sourde
mais une « projection vers un ailleurs disponible », l’invention
« d’un nouvel espace temporel,
modelé par la syntaxe du discours », c’est-à-dire par ces exophores
feignant de « désigner directement une zone de la connaissance, du vécu,
qui n’existe que dans cette désignation ».
Queneau. Cahiers
Raymond Queneau, nouvelle série, n° 2, 2005, Avec Raymond Queneau (Patrick Fréchet éditeur, 2005, 343 p.,
s.p.m.). Ce recueil, rassemblant des correspondances (Queneau-Tristan Maya,
Queneau-Arnaud), des notices, des articles, des conférences
et des études de Noël
Arnaud, tous consacrés à un écrivain que ses lecteurs connaissent surtout par
ses romans, ses exercices de ‘pataphysique et parfois pour son œuvre poétique,
est à cent lieues du volume d’hommage confit dans l’adoration du mage comme du
pesant travail d’archiviste obsessionnel. Ce qu’il aurait pu être, Noël Arnaud
ne cachant ni sa parfaite connaissance de son sujet, ni son attachement pour
lui. On découvre ici un Queneau multiforme, dont certains traits sont mal
connus, méconnus ou niés, et particulièrement, Arnaud y insiste à plusieurs
endroits, la longue période où les préoccupations politiques étaient très
présentes chez un écrivain qu’on rangerait trop vite parmi les fantaisistes et
autres contrepéteurs, à la seule aune des nombreuses oulipetteries, souvent
lassantes, auxquelles il a participé ou qu’il a initiées. Ce volume, préparé
par un autre fidèle de Queneau, Claude Rameil, donne le portrait d’un
navigateur parfois perdu entre les écueils du Dadaïsme, du Surréalisme, de la
psychanalyse (et même, on le sait, de l’auto-analyse), du communisme, des
sciences mathématiques, de la ‘pataphysique… Pour finir, à en croire Arnaud,
« Queneau, qu’on aimerait croire taoïste à cause de la troisième partie de
Morale élémentaire, mourra dans la
foi de son enfance, en bon catholique romain ». Bref, un romancier, un
peintre, un poète, un linguiste joueur, évoqués dans une série de portraits et
d’analyses qui s’assurent l’intérêt constant du lecteur par une langue d’une
grande aisance, dans tous les registres, du sérieux au rigolard ; il y
manque seulement l’évocation d’une facette de ce personnage, le secret et
l’effacé, tel qu’il convient d’être pour faire un parfait employé des Éditions
Gallimard.
Rimbaud. Rimbaud
vivant, n° 44, juillet 2005 (Amis de Rimbaud, 50 rue de Charonne, 75011
Paris ; 190 p., abonnement : 30 €). Une bonne partie de cette livraison est consacrée
à l’énumération des manifestations du cent-cinquantenaire de la naissance du
dieu. Un événement littéralement orchestré par l’omniprésent Pierre Brunel,
dont le bulletin annonce qu’il quitte, mission accomplie et orange pressée, la
présidence de l’Association des Amis de Rimbaud. Il faut lui rendre cet
hommage : le nombre de colloques, de publications, de conférences, de
cérémonies qu’il aura chapeautés en cette année de commémoration tient du
prodige. On suggèrera cependant à la rédaction de Rimbaud vivant de remiser petits fours et apéritifs pour que ses
abonnés puissent lire désormais des articles plus substantiels que ceux des
précédentes livraisons. Dans ce numéro 44, les « témoignages » (si
l’on peut dire, car ils n’ont que très peu à dire) des descendants actuels de
trois personalités qui connurent Rimbaud : Georges Izambard, Paul Demeny
et Louis Pierquin.
Roman populaire. Le
Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 30, printemps 2005, Dans le sillage de Jules Verne (BP 0119,
80001 Amiens Cedex 1 ; 176 p., 14 €). Une nouvelle livraison de cette revue animée
par les amis du roman populaire. On y étudie les parentés et échos des thèmes
chers à Jules Verne aux xixe
et xxe siècles. Daniel
Compère, maître d’œuvre de ce dossier, annonce une étude ultérieure sur les « suites »
et continuations. Ici, l’attention se porte d’abord sur des auteurs dont
l’inspiration est proche de celle du maître. Ainsi, le bien méconnu Alphonse
Brown, exhumé par Jean-Pierre Ardoin Saint-Amand, est un véritable concurrent
malchanceux poussé par des libraires rivaux de Hetzel. Il est l’auteur de La Conquête de l’air (1875) et d’une
trentaine de romans imitant ceux de Verne. Anna Gourdet montre ensuite ce que La Conspiration des milliardaires et Le Prisonnier de la planète Mars de
Gustave Le Rouge doivent à leurs modèles verniens. Trois études plus brèves,
sur Jean de La Hire, Gaston Leroux, Pierre Souvestre et Marcel Allain, et enfin
José Morelli, complètent le dossier. Chroniques, renseignements divers et varia
habituels.
Rue. Poésie 2005,
La Rue, n° 104, mars 2005 (Théâtre
Molière/Maison de la poésie, 2005, 128 p., 18 €). Réunis par Francis Combes,
les poètes de la rue (qui sont aussi les poètes de Paris). Courir les rues, Entendre la rue, Battre le pavé, Poètes crottés, Pour
les mots de la rue, autant de prétextes pour réunir Queneau,
Boileau, Réda, Desnos, Vian, Villon, Romains, et Cie, sans oublier Claude
Lepetit, Alexandre Pottier, Jules Jouy ou Jean-Baptiste Clément, si actuels en
2005.

Stas. Les Amis de
l’Ardenne, n° 8-9, mars 2005, Carte
blanche à André Stas (9 rue Kennedy, 08000 Charleville-Mézières ; 242
p., 15 €). Vous
connaissez sans doute Jean-Pierre Verheggen, mais connaissiez-vous cet autre
trublion de Belgique, qui, après bien d’autres, a depuis longtemps digéré les
attaques de Baudelaire ? Voici comment le présente Edith Orial en
préambule : « Né à Rocourt, le 19 novembre 1949, licencié en Philo
& Lettres – Philologie romane [Ciel, un disciple de Vaneighem !]...
autodidacte pour les arts plastiques » – bon, mais qui a rencontré André
Blavier, à la fin des années 60, lequel « l’a initié à la Pataphysique et lui
a fait découvrir l’univers surréaliste ». Il s’est par suite largement
illustré par d’impertinents collages et de non moins pertinents et impertinents
recueils d’aphorismes qui, hélas ! ont rarement franchi la frontière.
Remercions l’association qui s’est créée dans la ville de naissance de Rimbaud.
Pour tout savoir maintenant sur la « Stas Academy », envoyer son écu
à l’adresse sus-indiquée : papier glacé et cahiers photos en couleurs,
c’est presque donné.
Valéry. Bulletin
d’études valéryiennes, n° 97/97, Anne Mairesse, Paul Valéry, les philosophes, la philosophie (L’Harmattan, 2004,
280 p., 24 €). Le
travail mené par la revue valéryenne, on l’a déjà dit, la classe parmi les
meilleures publications de ce type. Nous sommes cette fois conviés, en une
quinzaine d’articles, à explorer les relations entre le poète et ses
philosophes. On connaît autant le peu de goût professé par Valéry pour ces
manieurs de « gros mots » que sa fascination pour Platon, Descartes,
Zénon et les leurs. Les articles rassemblés ici explorent cette relation
ambiguë en abordant, d’une part, l’impact de la philosophie sur la poétique de
Valéry, d’autre part, ses affinités avec certains penseurs. Parmi les
contributions les plus stimulantes, Marianne Massin montre les enjeux éthiques
de la critique de l’inspiration ; Jean-Marc Guirao esquisse une
« théorie de la sensibilité » valéryenne ; Régine Pietra
s’interroge sur la notion d’intérêt ; Philippe Marty livre sous forme de
fragments une réflexion suggestive sur les rapports avec Leibniz ; et Marc
Sagnol convoque Walter Benjamin. Élégance notable, l’ensemble est borné par
deux réflexions de poètes : Nathalie Quintane rend hommage à l’idiotie de
Teste, et Michel Deguy associe le nom de Paul Valéry, « grand signifiant
français », à une critique inquiète du « culturel » contemporain.
[Paul
Aron, Patrick Besnier, François Caradec, Philippe Didion, Jean-Louis Jeannelle,
Jean-Jacques Lefrère, Hugues Marchal, Muriel Louâpre, Jean-Paul Louis,
Jean-Paul Morel, Michel Pierssens, Anne Simon, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Cerisy. S.I.E.C.L.E. Colloque de Cerisy. Cent ans de
rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy (Éditions de l’IMEC, 2005,
544 p, 30 €.). Comme la cuisine normande, les
colloques de Cerisy font rarement dans la légèreté. Le colloque tenu en 2002
avait mis à son menu « la question des sociabilités intellectuelles » (d’où le
sigle qui traduit un programme à l’énoncé quelque peu acrobatique : «
Sociabilités Intellectuelles Echanges Coopérations Lieux Extensions »).
François Chauvet, Édith Heurgon et Claire Paulhan ont reconverti le tout en
cette brique imposante. Il est vrai que si l’on envisage les colloques de
Pontigny et de Cerisy dans leur longue durée combinée (près d’un siècle), les
chiffres donnent le vertige : Cerisy a accueilli près de cinq cents
colloques, lesquels ont donné lieu à des dizaines de publications. C’est dire
que le phénomène est d’une ampleur sans exemple et que même ce gros livre,
remarquable à plus d’un égard, ne peut en donner qu’une image simplifiée. Il
juxtapose les vues d’ensemble et les vues de détail, les perspectives historiques
et les perspectives sociologiques, l’analyse par secteur, les points de vue de
l’intérieur et celui de l’étranger. Il fallait bien ça pour donner une idée du
prisme et faire voir quelques-unes de ses facettes. Tout le monde ayant
participé un jour ou l’autre à un colloque de Cerisy (les vétérans de Pontigny
commencent à se faire rares, car tous n’ont pas la longévité de Maurice de
Gandillac), chacun pourra y retrouver un moment, un souvenir, la trace devenue
histoire de tel ou tel événement qu’il a pu y vivre ou dont il a été l’acteur.
Même si l’ouvrage ne comporte pas d’index, les archives de Cerisy depuis 1947
se trouvant désormais déposées à l’IMEC, les chercheurs à venir auront de quoi
s’émerveiller en voyant se croiser des foules intellectuelles considérables,
vaste piétaille traversée par les trajectoires de vedettes parfois déclinantes
ou au contraire en pleine ascension. Ils s’étonneront de la révérence
manifestée à tel mandarin ou tel gourou depuis oublié ou de l’irrévérence
vis-à-vis de telle figure encore en gestation. Car ce qui fait l’intérêt de
Cerisy, ce n’est peut-être pas tant ce qu’on y discute (il n’est pas certain
que de nouvelles idées y soient nées) que la mosaïque humaine qui y constitue
une figure en mouvement – un véritable organisme in vitro représentatif d’une sociabilité constamment évolutive.
D’année en année, de colloques en colloque, le contenu des éprouvettes change
mais le mystère de l’alchimie demeure, avec des résultats parfois explosifs.
Michel Trebitsch, qui signe le texte d’ouverture, réfléchit sur ce qu’a été
Cerisy, « observatoire privilégié de cette histoire assez longue qui prend fin
aujourd’hui », mais c’est pour « terminer en prêchant en faveur de la fin de
l’histoire des intellectuels et en exhortant les chercheurs à la réinsérer et
la fondre dans l’histoire tout court » – appel qui pourrait en effet marquer un
tournant dans l’historiographie s’il était suivi d’effet. Il ose un parallèle
assez provocant en soulignant que « les intellectuels, comme le prolétariat,
sont en voie d’effacement », figures devenues inutiles. Après cela, une
première partie du volume fait un sort à Pontigny, ses origines, les réseaux
qui s’y croisent, la présence des intellectuels allemands ou anglais. Dans
cette section, Claire Paulhan se livre à un exercice tout à fait en phase avec
les nouvelles formes d’historiographie : puisqu’il ne subsiste aucune
trace scanographiée ou enregistrée des échanges de Pontigny, elle en cherche
les échos dans la littérature autobiographique de l’époque : or tout ce
qui comptait ou croyait compter avait à cœur de tenir un journal : Gide,
Copeau, Du Bos, Martin du Gard, etc. On passe ensuite au rappel de ce que
furent les décades de Pontigny délocalisées à Mount Holyoke pendant la guerre,
puis à Royaumont de 1947 à 1952. Mais c’est bien sûr Cerisy, le Cerisy
désormais historique, qui a droit à la part du lion. Il fallait un portrait de
Anne Heurgon-Desjardins (qu’un Cerisien à l’esprit facétieux surnomma un jour
de colloque psychanalytique « la mécène primitive »). Une section
consacrée aux vues d’ensemble donne la parole à divers témoins. Parmi eux, Jean
Ricardou, dont on sait qu’il a fait là son trou à « textique », Alain
Touraine, Françoise Gaillard, Jacques Derrida (dont c’était peut-être l’un des
derniers textes – mais y aurait-il jamais de « derniers textes » de
Derrida ?). On retiendra parmi ces témoignages, pour le côté pittoresque,
celui de Claude Halbecq, qui évoque « le centre culturel vécu par un habitant
du canton » et, parmi les communications les plus vivantes ou les plus
inhabituelles, celle de Yves Winkin, « Communiquer à Cerisy », illustré de
petits schémas très révélateurs, ainsi que celle de Christian Bourgois,
développée en dialogue avec Françoise Gaillard et Édith Heurgon. Une quinzaine
de communications font ensuite le bilan, secteur par secteur, de ce qui s’est
dit à Cerisy sur la philosophie, la psychanalyse, l’histoire, la poésie, les
sciences et les sciences humaines. On pourra y trouver comme un bilan, parfois
rapide et commémoratif, de quelques décennies d’histoire intellectuelle
française (inévitable aspect de catalogue que prennent certaines communications).
Les heures chaudes des années 60 à 80 sont désormais bien enterrées, mais
Cerisy, ce n’est pas que du passé et, répondant peut-être à Michel Trebitsch,
Michel Wievorka annonce « Demain, la vie intellectuelle », tandis que
Josée Landrieu referme l’ensemble en l’ouvrant avec « les colloques de
prospective comme laboratoires du futur ». Ceci compense cela.
Éditeur. Pascal Durand,
Anthony Glinoer, Naissance de l’éditeur.
L’édition à l’âge romantique (Impressions nouvelles, 2005, 240 p., 22 €).
En contrepoint à la question si souvent posée : « qu’est-ce qu’un
Auteur ? », Pascal Durand et Anthony Glinoer proposent une réflexion
originale à double titre. La forme qu’elle épouse, tout d’abord, fait
agréablement et intelligemment dialoguer des propos critiques synthétiques,
informés et stimulants, avec de nombreux documents du XIXe siècle parfois
peu connus ou difficiles d’accès : quelques extraits de romans (Illusions perdues, évidemment), mais
surtout des essais, des lettres ouvertes ou tirées de correspondances privées
(de Sand à Buloz, ou de Gautier à Renduel), ou des articles publiés dans des
encyclopédies et des journaux, comme L’Argus
ou Le Mousquetaire, le quotidien
d’Alexandre Dumas. Quant au fond de l’ouvrage, son intérêt est
indéniable : la figure de l’éditeur n’avait jusqu’ici été que peu étudiée,
si ce n’est dans ses relations avec les transformations techniques des
processus de publication, ce qui laissait dans l’ombre deux aspects plus
déterminants, « d’un côté, la fonction sociale remplie par cette instance
[éditoriale] au sein du champ de production littéraire ou intellectuel moderne
et, de l’autre, la genèse historique de cette fonction ». Tout comme Alain
Viala (Naissance de l’Écrivain, 1985)
avait pu discerner les premiers signes d’un écrivain en voie d’auctorialisation
dès la période classique, la fonction éditoriale moderne a connu divers avatars
au cours des âges. Mais, dès la fin du XVIIIe, Rousseau et
Panckoucke représentaient deux faces divergentes du régime éditorial, la première
en train de s’effacer et la seconde préfigurant le régime qui ne tarderait plus
à s’imposer, marquant le véritable passage du libraire à l’éditeur, entre les
années 1820 et les années 1850. Figure de cette transition, le libraire-éditeur
Ladvocat a été incontournable pendant toute la période du Romantisme. En 1831,
un livre d’hommage lui fut dédié : Le
Livre des Cent et un. Rédigé par tout ce qui comptait parmi les
personnalités du monde des Lettres, l’ouvrage, dans son principe même
« témoigne de l’autonomisation du champ culturel, en ce qu’il constitue la
première manifestation collective massive des écrivains français, agissant en
tant que tels, prêtant leur pouvoir symbolique relatif pour une cause où se
dessine très nettement l’indissolubilité prochaine de la chose littéraire et de
la chose éditoriale ». Le sacre de l’Éditeur, contemporain de celui de
l’Auteur, est lui aussi tributaire de l’instauration d’un cadre nouveau où
l’imprimé connaît désormais une diffusion phénoménale : on entre alors dans
l’ère de la « littérature industrielle », tant du côté de la presse
périodique que des livres dont l’évolution du format permet une baisse des prix
de vente (voir la politique de Charpentier, puis Lévy) et entraîne un meilleur
taux de pénétration sociale. Mais c’est précisément en 1839 que Henri-Léon
Curmer, dans sa Note présentée à MM. Les
membres du Jury central de l’Exposition des produits de l’industrie française
sur la profession d’éditeur et le développement de cette industrie dans le
commerce de la librairie française, signe le véritable acte de naissance de
la fonction éditoriale. Tout en traçant l’exact portrait de l’Éditeur, il prend
acte « de la différenciation des fonctions et de leur distribution
hiérarchique » : imprimeur, libraire et Éditeur ne seront dorénavant
plus confondus (les premiers se trouvant d’ailleurs définitivement exclus du
circuit culturel), tandis que le troisième fera désormais couple symbolique
avec l’Auteur. Cette révolution entérine l’entrée simultanée de ce couple dans
le champ de la modernité. La fonction éditoriale n’en reste pas moins le lieu
d’un clivage entre « habitus artiste » et intérêts financiers qui
contribue à complexifier les rapports entre l’Auteur, l’Éditeur et un public
qui se divise dorénavant entre pairs lettrés et lectorat de masse. Aussi, à
l’orée du Second Empire, deux modèles éditoriaux coexistent-ils. Dans le
premier, rattaché à la figure de l’éditeur Curmer, « la fonction
éditoriale, en tant qu’acte de transsubstantiation symbolique, est prépondérante :
ce sera celui d’une édition créatrice, axée sur un fonds à rotation lente et
introduisant l’Auteur dans un ample cycle de consécration ; dans la logique
qui sera la sienne, il s’agira moins de répondre à la demande, que de créer un public pour les Auteurs […].
Dans le second – nommons-le « modèle Hachette » –, cette
fonction éditoriale est subordonnée tandis que la légitimité esthétique, sans
être exclue, se voit surclassée par une légitimité professionnelle ; ce
sera celui d’une édition à grande échelle, axée moins sur un fonds que sur un
principe de collection et de série, attachée à programmer sa production en la
ventilant selon les demandes ou les attentes pressenties ; aussi
s’agira-t-il dans sa logique, de « créer des auteurs pour un public ».
Incontestablement, Naissance de l’Éditeur
va prendre place au nombre des ouvrages classiques étudiant la constitution du
champ littéraire dix-neuviémiste. Quelques petites coquilles matérielles
n’enlèvent rien à son intérêt scientifique et à son actualité.
Goncourt. Jean-Louis
Cabanès et collaborateurs, Les Goncourt
dans leur siècle. Un siècle de « Goncourt » (Presses
universitaires du Septentrion, 2005, 464 p., 25 €). Douce revanche
pour les deux frères ! Eux qui n’avaient jamais rencontré l’audience
qu’ils croyaient mériter, voilà qu’une trentaine d’universitaires parmi les
plus sérieux décident de s’y coller pour aller voir une bonne fois quelle place
il faut leur accorder dans ce siècle avec lequel ils ont entretenu une relation
d’amour-haine à l’origine de quelques ratages mais aussi de quelques
chefs-d’oeuvre. Le volume en question regroupe en fait les communications
présentées à deux colloques distincts assez solennels – si, du moins, nous
interprétons correctement ce que semble en dire Edmonde Charles-Roux dans ses
pages d’introduction. Le premier s’est tenu à la Bibliothèque nationale de
France et le second au Palais du Luxembourg, tous les deux en 2003, pour le
centenaire de l’incontournable Prix. D’où l’occasion de faire le tour de bien
des aspects d’une œuvre et d’une carrière où il reste beaucoup à
découvrir.
Nous ne pouvons bien sûr mentionner que quelques-unes de ces contributions.
Dans un premier chapitre sur les Goncourt et l’histoire, Marc Fumaroli souligne
l’originalité qu’il y avait de leur part à réhabiliter le xviiie
siècle qui, selon lui, souffre encore aujourd’hui de certains préjugés mais
qu’ils ont contribué à rendre « à la mémoire française ». Il montre aussi tout
ce que, dans leur curiosité et leur amour du xviiie siècle, ils doivent à Balzac qui leur aurait
suggéré « l’idée d’une première modernité française ». Il y aurait ainsi à
glaner, dans les pages rapides de Marc Fumaroli sur ce sujet, bien des idées de
sujet de thèse. Excellent article, également, de Jean-Louis Cabanès sur « les
Goncourt phonographes », étude sur l’oralité dans le travail des deux frères,
qu’il s’agisse de leur compréhension des légendes de Gavarni, de leur manière
de retranscrire les conversations dans leur journal ou de leur intérêt pour le
théâtre : fascinés par « l’aura de la voix », « la surécriture chez
les Goncourt illustre peut-être le désir de produire un effet vocal ». Béatrice
Didier s’interroge sur la femme au xviiie siècle, à laquelle les Goncourt avaient
consacré un livre – occasion de se demander où sont les œuvres littéraires de
femmes à cette époque et de répondre qu’on les trouve dans les correspondances
et les mémoires. Un second chapitre traite des Goncourt et de leurs
contemporains. Luc Fraisse montre comment les deux frères observent les
écrivains et les artistes qu’ils côtoient : cette observation cherche à
cerner non pas « l’homme anecdotique » mais le créateur, « le génie toujours en
travail », selon leur propre expression. Pierre Glaudes s’intéresse à
l’insupportable (pour nous) Bloy et cherche à montrer que sa lecture des
bichons n’est pas uniformément caricaturale mais évolue avec le temps et
présente même certaines nuances. Jean de Palacio (qui connaît un peu la
question) prend un biais original en examinant les dédicaces aux Goncourt dans
des œuvres de Francis Pocitevin, Paul Alexis, Rodolphe Darzens, Frantz Jourdain
et Léon Daudet. Il nous conseille au passage d’aller lire L’Atelier Chantorel (1893) de Jourdain, dont il assure que c’est
un « texte de qualité qui ne mérite pas l’oubli total dans lequel il est tombé
». Il nous semble avoir lu quelque part qu’une chartiste, Marianne Clatin, en
préparait une réédition. Patientons. Le troisième chapitre, « Arts et
spectacles », examine les pratiques des Goncourt collectionneurs (Dominique
Pety) et leur rôle dans la propagation du japonisme (étude très complète de
Laurent Houssais, qui relativise leur influence). Plus thématique, l’article de
Paolo Tortonese s’attache à interpréter la « folie de l’oeil » de Coriolis dans
Manette Salomon, rapprochée de celle
de Turner et, au-delà, de celle de Frenhofer chez Balzac – une maladie qui
serait celle de l’absolu. Robert Kopp situe (bien rapidement à notre goût) les
rapports de Baudelaire et des Goncourt autour de la question de la modernité.
Mieux vaut lire attentivement l’article très original de Sophie Basch sur le
goût du clownesque dans et à partir des Frères
Zemganno, signé Edmond en 1879, « le plus beau roman de cirque de la
littérature française », curieusement autobiographique. Le quatrième chapitre
nous entraîne sur le terrain inévitable des relations entre le « modernité et
décadence ». Michel Winock s’attache à reconstituer l’évolution de l’antisémitisme
des Goncourt, relativement standard dans les débuts, puis de plus en plus
virulent, Edmond fréquentant de près aussi bien Drumont que Daudet, le tout
manifesté dans les œuvres comme dans le Journal. Il constate cependant que cet
antisémitisme était déjà aussi enraciné et développé dans Manette Salomon, le roman de 1867, que dans son adaptation
théâtrale tardive. Il souligne que les Goncourt ne sont pas réductibles à
l’antisémitisme. C’est vrai, mais il reste que, tout en faisant la part de
l’époque et du contexte, le lecteur d’aujourd’hui (on l’espère du moins) a bien
du mal à digérer ce qui fait après tout le fonds idéologique de Manette, admirable roman par ailleurs,
en effet. Nicole Edelman montre combien les deux vieux garçons mettent de
créativité dans leur enrichissement du légendaire de l’hystérie
fin-de-siècle : ils en rajoutent abondamment, « peaufinent des profils
nosologiques et inventent d’étranges étiologies » car, pour eux, « la femme est toujours une possible
hystérique. Sans issue. Par nature ». Roger Kempf nuance ceux-ci en
analysant la misogynie des deux célibataires, quelque peu paradoxale. Comme il
le dit assez drôlement : « Les Goncourt aimaient les femmes. Jules, du
reste, en est mort. » Ils les auraient aimées encore plus, et autrement, s’ils
avaient vécu au xviiie siècle. Pierre-Jean Dufief se fait la victime
spectaculaire de la conversation, façon actuelle, en traitant de ce sujet chez
les Goncourt. N’écrit-il pas (c’est sa première phrase), comme on l’entend
désormais partout : « L’œuvre des Goncourt bruisse de paroles » ? Considérable couac dans « cette
symphonie que sut si bien jouer l’orchestre des causeurs du xviiie
siècle » mais qui n’ôte pas tout intérêt à son étude, heureusement ! Le
reste du volume est occupé par des communications qui traitent non plus des
Goncourt et de leur œuvre mais du prix qu’ils ont fondé : son histoire,
ses ramifications, quelques-uns de ses lauréats. Sans doute s’agit-il des actes
du second colloque mentionné (on aurait aimé que cela fût précisé), et nous y
renvoyons les curieux de sociologie littéraire.
Histoire littéraire. L’Histoire littéraire à l’aube du xxie siècle :
controverses et consensus, Actes du colloque de Strasbourg, 12-17 mai 2003, sous la direction de Luc Fraisse (PUF,
2005, 742 p., 29 €). Histoires
littéraires apprécie toutes les contributions à sa raison sociale. C’est
pourquoi, malgré la marque du pluriel qui nous différencie, nous saluons la
publication de ce volume (le mot, ici, est bien choisi) qui rassemble les
réflexions d’une soixantaine de conférenciers de onze nationalités différentes
réunis à Strasbourg du 12 au 17 mai 2003. Ce vaste bilan de la discipline
dressé par quelques-uns de ses acteurs est divisé en plusieurs sections. Une
première cerne, de manière un peu désordonnée, l’apport des précurseurs de
l’histoire littéraire. On envisage ensuite les « disciplines fondamentales
de l’histoire littéraire », lesquelles montrent leurs points de contact
avec la littérature comparée (histoire des thèmes ou des influences étrangères),
l’histoire des idées, la bibliographie et la bibliologie, l’histoire de la
grammaire enfin. La section consacrée aux « penseurs face à l’histoire
littéraire » comprend huit contributions dédiées à Albert Thibaudet,
Georges Cattaüi, Edmond Jaloux, Daniel Mornet, Marcel Raymond, Hans Robert
Jauss, Jean-Pierre Richard et Jean Starobinski. Par un étrange mystère, Roland
Barthes est relégué dans la section suivante, « L’Histoire littéraire en
questions ». On y lit des réflexions en sens très divers. Michel Stanesco,
Giovanni Dotoli et Antoine Compagnon abordent respectivement le Moyen Âge, le xviie et le xxe siècle, tandis que
François Moureau montre que l’histoire littéraire a souvent oublié des secteurs
aussi importants que la presse ou la littérature des voyages. La section
suivante, « Histoire et poétique en conciliation », paraît être le
reliquat du projet initial du colloque tel que l’expose Luc Fraisse : une
rencontre entre les revues Poétique
et Histoire littéraire de la France.
De fait, l’idée que la tension entre analyse interne et externe serait toujours
d’actualité semble traverser certaines interventions. Une dernière section
aborde les « Nouvelles Disciplines pour l’histoire littéraire ». Fort
attendue, elle est probablement la plus décevante. Non que les contributions y
soient inférieures aux autres (celle de Michèle Touret est remarquable), mais
parce que les pistes ici dessinées semblent bien étroites. Qu’on en juge.
L’histoire littéraire serait censée s’ouvrir à « la condition humaine »,
à la sociocritique, à l’histoire de l’art, à la génétique, à la psychanalyse ou
à l’étude de l’épistolaire, mais rien n’est dit du choix de ces disciplines, ni
surtout des raisons de l’absence de quelques autres. Une table des noms cités
complète l’ouvrage. Sa lecture nous apprend que les écrivains le plus souvent
cités sont Racine, Voltaire, Mallarmé et Proust (par ordre chronologique), ce
qui n’est pas un mauvais choix. Quant aux critiques, le trio de tête se compose
de Sainte-Beuve, Lanson et Brunetière ; ce qui semble inscrire la
problématique dans un passé certes regretté, mais déjà bien lointain. En
compensation, le nom du maître d’œuvre, Luc Fraisse, talonne de près ceux des
trois maîtres de la discipline : il faut dire qu’à lui seul, il est
l’auteur de trois contributions et de la liste bibliographique qui ferme
l’ouvrage. Ouvrage de consultation et de référence, ce collectif se prête sans
doute mal à la lecture cursive. Reste que celui qui en a parcouru les pages est
conduit à formuler quelques remarques marginales. On est d’abord surpris du
manque de dialogue effectif entre les universitaires. Le panel des invités ne
comprend ni historien, ni sociologue, ni ethnologue ni même linguiste, malgré
l’apport de leurs disciplines à la connaissance de l’histoire littéraire. On se
demande par ailleurs si chacun a pris la mesure de la remarque impertinente
formulée par un critique anglo-saxon et citée page 170 : « Nous avons
trop de programmes et pas assez de réalisations, trop de tambours-majors et pas
assez d’instrumentistes, trop de gens qui nous disent comment faire des choses
qu’ils n’ont jamais faites. » De fait, l’histoire littéraire vaut sans
doute souvent plus et mieux par ses réalisations empiriques plutôt que par sa
capacité à théoriser. À tenter de faire, comme c’est le cas dans plusieurs
contributions, la critique de la théorie plutôt que le bilan des travaux
pratiques, le danger est grand de donner l’impression d’une discipline moins
diverse et moins vivante qu’elle ne l’est effectivement. Les terrains énumérés
dans la septième section sont en effet fort en retrait sur les recherches contemporaines.
Outre ceux que signale François Moureau, des travaux sur la sociologie des
producteurs, la formation scolaire des écrivains, l’histoire des codes et des
registres sur la longue durée, la contextualisation de l’art d’écrire ou
l’histoire de la lecture montrent, parmi d’autres, que les préoccupations des
fondateurs de l’histoire littéraire continuent d’innerver les recherches. Il
est non moins surprenant, dans un ouvrage se situant « à l’aube du xxie siècle »,
qu’aucune contribution n’envisage l’apport d’Internet. Ceci montre le danger
qu’il y aurait à faire une histoire littéraire trop enfermée dans les limites
disciplinaires dont elle a hérité.
Lesbos. Nicole G. Albert,
Saphisme et décadence dans Paris
fin-de-siècle (La Martinière, 2005, 360 p., 23 €).
Thématique brillamment explorée par Joan Dejean dans Sapho, Les Fictions du désir 1546-1937, la vogue du saphisme au xixe siècle a pourtant été
largement dénigrée par la critique universitaire malgré quelques articles sur
les « Femmes damnées » des Fleurs
du Mal et l’ouvrage de M.-J. Bonnet intitulé Les Relations amoureuses entre les femmes du xvie au xxe
siècle. C’est pourquoi Nicole Albert lève le voile sur un tabou, tout en
délimitant ce vaste sujet géographiquement et diachroniquement dès le titre – Paris fin-de-siècle –, même si elle
n’hésite pas à déborder ce cadre pour travailler sur un large et ambitieux
corpus qui va de Baudelaire à Mendès et Péladan, en passant par des lesbiennes
célèbres comme Renée Vivien ou des auteurs étrangers tels que Swinburne ou
D’Annunzio, et sur une période plus étoffée se tournant plus volontiers vers
les textes du début du xxe
siècle marquant l’avènement de la Belle Époque et des Années folles. À la fin
du xixe siècle, Paris
devient la capitale incontestable du saphisme, foyer libéré du puritanisme
attirant des lesbiennes célèbres telles que Liane de Pougy, Natalie Barney,
Colette, Renée Vivien… Dans l’imaginaire littéraire, Paris se confond alors
aisément avec Lesbos, et nombre d’écrivains n’hésitent plus à faire de la
capitale une cité mythologique anachronique, un Lesbos citadin à l’image d’un
roman de mœurs de Charles-Étienne intitulé Notre-Dame
de Lesbos, de la Sapho, mœurs
parisiennes d’Alphonse Daudet ou du poème Douce amie de Raoul Ponchon publié en
1889, véritable
parodie du Lesbos baudelairien que
Nicole Albert prend soin de placer intégralement en annexe de son
ouvrage : « Délices de Paris et gloire de Montmartre, / Lesbos où les
baisers, chauds comme des lapins / Et beaucoup plus nombreux que les poils d’une
martre, / Réveillent les rats morts qu’au plafond l’on a peints ; / Délices
de Paris et gloire de Montmartre ! » Cette parodie montre à quel
point le saphisme fin-de-siècle est influencé par Baudelaire qui joue un rôle
fondateur dans l’évolution du saphisme au xixe
siècle comme l’indique le titre pétard, Les
Lesbiennes, annoncé pour les futures Fleurs
du Mal, qui vise à faire de la lesbienne « l’héroïne de la
modernité » (Walter Benjamin). Nicole Albert détectera cette influence
chez Renée Vivien, qui conçoit sa Sapho « selon l’esprit de 1857 ».
Plus généralement, l’ouvrage adopte une perspective synchronique et
interdisciplinaire avec des angles d’approche très divers : la
littérature décadente avec une préférence pour le roman et la nouvelle
illustrés par un corpus original (Mademoiselle
Giraud, ma femme d’Adolphe Belot, Méphistophéla
de Catulle Mendès), la presse attirée par le scandale des amours lesbiennes (Gil Blas illustré, La Vie parisienne),
la mode du travestissement et de l’ambiguïté sexuelle (Rachilde), les arts et
l’esthétisation du couple lesbien (Courbet, Solomon, Rops), la médecine qui
vise à faire du tribadisme une maladie psychiatrique liée à une anomalie
cérébrale désignée sous le nom d’inversion sexuelle (Westphal et Krafft-Ebing).
Si la lesbienne y est souvent représentée comme une pensionnaire, une femme
mariée, une veuve, une prostituée, une mondaine ou une féministe, d’autres
stéréotypes apparaissent également qu’il s’agisse de la lesbienne virile,
androgyne ou travestie – autant de clichés exploités par la littérature
décadente qui fait de la tribade l’icône de la modernité. Son refus de la
fécondité fait d’elle l’emblème privilégié d’une génération attirée par
l’artifice, le sensationnel et tout ce qui est contre-nature. Si l’on doit la
résurrection du mythe de Sapho aux poètes post-romantiques des milieux
« Bohème » (Baudelaire, Banville, Boyer), c’est surtout la
littérature fin-de-siècle qui placera le saphisme dans une perspective
homosexuelle (Vivien) ou simplement sexuelle persistant à faire du lesbianisme
le pendant de la prostitution, ce qui lui vaudra toute une série de néologismes
évocateurs et de surnoms argotiques à forte connotation érotique non dénués
d’un certain mépris. L’auteur nous offre donc un véritable dictionnaire saphique citant
tour à tour la tribade, la gougnotte, la fricatrice, la gousse, analysant
l’origine des termes « lesbienne », « gouine » et autres
synonymes qui marquent le passage de la pratique saphique à l’identité
sexuelle. Outre ce travail lexicologique d’une grande richesse qui tarde
cependant à apparaître (page 70), l’ouvrage présente une bibliographie complète
et démontre une connaissance impressionnante des textes d’époque que la
critique a longtemps mis de côté (Belot, Louÿs, Rachilde). Cette érudition ne
suffit pas à justifier le fait que l’auteur dénigre tous les travaux récents
sur