En société
Apollinaire. Que
vlo-ve ? Bulletin international des études sur Guillaume Apollinaire,
quatrième série, n° 27-28, juillet-décembre 2004. C’est avec regret que ce
compte rendu ne donne pas, comme il est d’usage dans cette rubrique, l’adresse
de la rédaction de cette publication, car la précision est devenue
inutile : « Cette livraison met un terme à cette revue », lit-on
sur la couverture. La disparition de Michel Décaudin n’aura précédé que de
quelques mois la fin de ce périodique auquel il a tant contribué. Victor
Martin-Schmets, dans un avant-propos, signale que la Société pour la diffusion des études et des recherches sur Apollinaire
et son temps sera dissoute dans les prochains jours. Tout cela est triste,
mais ne doutons pas que les raisons en sont majeures et dignes. Cette ultime
livraison contient – beau chant du cygne – un poème inédit d’Apollinaire, daté
du 20 avril 1915 et signé par « Le brigadier G. de
Kostrowitzsky » :
Les
obus miaulent en boche
Comme
chats-volants en débauche
Les
nôtres chantent en poilus
Intrépides
et résolus.
C’est
le printemps : des près la reine
Blanchit
en pure floraison.
Je
parcours mont et val et plaine
Je suis
agent de liaison.
Le
rossignol chante qu’il m’aime
Mon
cheval s’appelle Loulou.
C’est
un mouton et c’est un loup,
Il est
comme l’Amour lui-même.
Le reste du sommaire propose
une étude sur Pasolini traducteur d’Apollinaire (Franca Bruera), un article sur
« Apollinaire, Soler Casabon et L’Homme
sans visage » (Willard Bohn), des comptes rendus et des varia. Que vlo-ve ?, à la couverture d’un
violet pâle, va nous manquer.
Aragon. Louis
Aragon et Elsa Triolet en résistance. Annales de la Société des Amis de Louis
Aragon et Elsa Triolet, n° 6, 2004 (42
rue du Stade, 78120 Rambouillet ; 410 p., 21 €). Le
thème de ce copieux volume est la participation d’Aragon et Elsa à la
Résistance. Ce sont les actes de rencontres tenues à Romans-sur-Isère en 2004.
Comprenant cent pages de documents en annexe, les études sont variées, faisant
alterner des témoignages (deux longues conversations avec Mady Chancel), des
recherches historiques et des analyses littéraires. Daniel Bougnoux apporte
trois poèmes inédits, signés « François la Colère », écartés de La Diane française et conservés par
Georges Sadoul. De l’ensemble, deux conclusions ressortent : l’intensité
de l’engagement d’Aragon dans la Résistance et la difficulté ou la réticence
qu’il eut toujours à en parler, directement ou non ; c’est le thème de
l’intervention d’Édouard Béguin, « Où est la mémoire du feu ? » :
jamais Aragon n’a donné plus qu’un « récit lacunaire », érigé en
véritable « stratégie ». Interrogation centrale, effectivement :
comment un auteur aussi prolixe que lui a-t-il pu à ce point se taire sur ce sujet
capital à ses yeux ? Les intenses débats à la suite de l’intervention
montrent que la question trouble plus d’un auditeur. Les Annales apportent là un beau dossier. En marge, on constate une
fois de plus comment les « recherches croisées » qui ne veulent
jamais dissocier le couple Louis-Elsa laissent à celle-ci la part congrue, au
point qu’on finira par se demander si l’association conjugale ne joue pas en sa
défaveur.
Balzac. Année
balzacienne 2004, n° 5, Balzac et
l’image (PUF, 2004, 507 p., 43 €). Cette
livraison monumentale de L’Année balzacienne
présente les actes du colloque sur Balzac
et l’image tenu à Paris et à Bonn
en 2003. Beau sujet, traité avec beaucoup d’imagination par les différents
communicants. Parmi les articles qui méritent le plus de retenir l’attention,
pour des raisons diverses, ne mentionnons que Joaillerie balzacienne de Max Andréoli (il y a du Jean Lorrain chez
Balzac – ce n’est pas Max Andréoli qui le dit) ; Balzac au miroir de Paul Adam par Patrick Berthier (très curieuse
réécriture de Balzac par cet auteur que personne ne lit plus) ; Image du théâtre dans le roman balzacien,
bref article d’Elena dal Panta (il y a de la théâtralité chez Balzac) ; L’« Olympia » de Balzac par
Adrien Goetz (Balzac et Manet, pour le dire vite) ; L’image d’Esther par Willi Hirdt (Balzac et Chassériau) ; Balzac, Nodier et les « magiques fantasmagories de nos rêves »
d’Arlette Michel, etc. Le volume est complété, comme d’habitude, par diverses
informations et comptes rendus et par la bibliographie balzacienne de l’année.
Hommage est également rendu à Juliette Frølich, tragiquement disparue.
Bibliophilie. Le Livre
et l’estampe. Revue semestrielle de la Société royale des bibliophiles et
iconophiles de Belgique, n° 161, 2004, 234 p., s.p.m.). Ceux qui n’ont pas eu
la chance de voir l’exposition que Le
Livre et l’estampe avait organisée pour célébrer son cinquantenaire auront,
par cette livraison de la revue, une idée de sa richesse puisqu’elle en
constitue le catalogue intégral et compte 281 numéros. C’est Émile Van
Balberghe qui l’a « mis en musique », et chacun connaît ses talents. La
directrice actuelle de la société, Marianne Delvaux-Diercxsens, présente le
numéro, tandis que Claude Sorgeloos le préface avec une étude d’une
cinquantaine de pages sur les revues de bibliophilie en Belgique aux xixe et xxe siècles. Un cahier de
reproductions en couleur donne à voir quelques belles reliures et documents
originaux. Le reste du catalogue reproduit en fac-similé divers documents, en
particulier des dédicaces autographes qui intéresseront les amateurs, comme
celle-ci de Léon Bloy à Michel Ménard, sur un exemplaire sur Hollande des Propos d’un entrepreneur de démolitions :
« À mon très cher et très rigoureux ami, Michel Ménard, ce livre violent qu’il
condamnera peut-être, mais que je lui offre néanmoins avec allégresse, comme un
témoignage tiré à part d’une amitié
qui ressemble à un pont sur un abîme. » Soulignons encore que chaque notice
présente, comme il se doit dans ce contexte, une information bibliophilique et
historique complète. Il faut fouiller un peu pour repérer ce qui intéresse
chaque amateur plus particulièrement, du fait du classement par provenance,
mais l’index final permet de s’y retrouver.
Camus. Bulletin d’information de la Société des
études camusiennes, n° 73, décembre 2004 ; n° 74, janvier 2005 (120
avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 28 p. chacun). 2004 ayant privé la
société de sa présidente, Jacqueline Lévi-Valensi, c’est désormais sous la
houlette d’Agnès Spiquel que paraissent ces bulletins de liaison, diffusant les
annonces, parutions, informations bibliographiques utiles aux chercheurs, y
compris une sélection de travaux camusiens glanés sur le web (Philippe
Beauchemin). On trouvera dans le premier un hommage des sociétaires à leur
regrettée fondatrice, accompagné d’une interview surtout axée sur le judaïsme
d’une part et Camus d’autre part ; dans le second recueil, un compte rendu
des Rencontres méditerranéennes Albert Camus de Lourmarin et une note de
Jeanyves Guérin sur la place de Camus dans les études doctorales, qui révèle
une désaffection alarmante.
Fario. Fario 1, printemps-été 2005 (26 rue
Daubigny, 75017 Paris ; 314 p., 23 €). Après la récente apparition de Teckel, le bestiaire des revues
littéraires (L’Animal, La Femelle du Requin) s’enrichit d’un
nouveau pensionnaire avec ce spécimen dont le nom est celui d’une truite
sauvage. « Revue semestrielle de littérature et d’art », Fario affirme dans son liminaire vouloir
publier « des textes contemporains ou anciens, au seul gré des faveurs ou
de leur aptitude à rendre moins illisible le présent, sans rubrique ou exercice
imposé de critique ». Pas de programme donc, mais un thème tout de même
pour ce premier numéro intitulé Être
passager. Passager et non voyageur, la distinction est importante car elle
permet de s’écarter de la vogue des écrivains voyageurs, un peu envahissante
par les temps qui courent. Les voyages dont il est question ici ne sont pas des
voyages voulus, organisés, pensés, mais des déplacements consentis, voire
subis, du simple trajet en métro ou tramway (Italo Svevo) au voyage dans la
Lune (« Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ?… Et
quand je pense que c’est moi qui ai rendu la mémoire à ce cornichon de
Tournesol ! », on ne peut pas dire que le capitaine Haddock soit un
voyageur volontaire). Pour déguster l’animal, il convient tout d’abord de le
vider, de laisser de côté quelques textes qui tiennent plus de la pose que de
la prose (les commentaires du cahier photographique de Gustave Roud). Après
cette opération, on lève les filets et on s’aperçoit que la bête reste charnue
et goûteuse. Le voyage dans l’espace s’accompagne le plus souvent d’un voyage
dans le temps, d’un retour vers le passé : c’est de Pierre Bergounioux qui
fait l’aller et retour entre sa province et Paris, c’est Marcel Cohen qui se
rappelle l’hystérie collective des trains de permissionnaires en provenance
d’Allemagne, c’est Marlène Sereda qui retrouve son enfance et sa langue à
l’occasion d’un retour en Algérie. C’est aussi Pierre Lartigue qui se rêve en
passager de l’Armand-Béhic (des
Messageries Maritimes) dans le sillage d’Henry J.-M. Levet. Les textes anciens,
inédits ou dépoussiérés, valent le déplacement : une lettre de Maurice de
Guérin écrite en 1835 (« J’ai encore quelques pas à faire ici-bas, je
voudrais que ce fût avec calme » – il mourra quatre ans plus
tard, sans atteindre la trentaine), un inédit d’Henri Calet, Carnet du Vigo, écrit sur le bateau qui
le ramène du Brésil en Europe en 1931. Un passage biffé de ce Carnet mentionne des « Poésies de
Jean Cassou à propos de [?] pour Navires de Louis Branquies ». Une note
n’aurait pas été ici superflue pour retrouver le nom du poète Louis Brauquier,
auteur d’Eau douce pour navires. On
lira aussi avec intérêt et émotion un poème-récit du même Calet, Voyage sur l’eau tranquille, que
Cendrars n’aurait pas renié : « Calet et la Grande Ourse. / J’avais
trente ans, un visage long / Et un torse d’adolescent. / Et je pleurais souvent.
/ Je voulais m’arracher de mon cul. / J’étais un vrai poète. / Et j’étais
cocaïnomane / Car je compatissais à la grande inquiétude / Des hommes. » Le Voyage en Allemagne de Charles-Albert
Cingria, paru en feuilleton dans un hebdomadaire de Lausanne entre 1929 et
1931, est le fleuron de ce numéro. L’infatigable Genevois y livre des jugements
sans appel sur les peuples européens (« Les Espagnols d’aujourd’hui sont
trop souvent pédants et flasques »), tire à vue sur ses compatriotes
germanophones (« Pourquoi n’est-il pas possible d’obtenir là, en Suisse
allemande, comme on l’obtient partout, aujourd’hui, un peu de sérieux ?
C’est bien agréable, le sérieux ») et raconte un séjour qu’il fit dans les
tourbières du Brabant auprès de son ami le docteur-peintre-géant Wiegersma,
doté d’une clientèle plutôt insolite : « […] il y avait des gens si
interloqués et anémiés par les mariages entre cousins qu’ils semblaient des
Chinois peints sur le mur. » Wiegersma semble aussi exercer sur son hôte
une influence peu commune : « Le 10 il mangea un œuf. Pris
d’émulation, je mangeai le coquetier. » Ou comment arriver à l’autruche en
partant de la truite… Les passagers de Fario
se révèlent au total de bonne compagnie et on peut souhaiter à l’animal de
traverser sans dommages les courants contraires.
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 146, avril 2005 ; n° 147, juillet 2005 (92 rue
du Grand Douzillé, 49000 Angers ; 150 p., 11 €). Pierre
Masson a retrouvé la version française du texte de 1946 où Gide rendait hommage
à Descartes, et dont on ne connaissait que la traduction allemande de 1947. Ce
« René Descartes » avait été publié dans Documents 1946, dont le directeur était, nous dit-on, « un
certain Stéphane Cordier ». Celui-ci est moins inconnu que ne semblent le
croire nos amis gidiens, puisqu’il fut, entre autres, le fondateur et
l’animateur de L’Arc, revue qui eut son
importance entre 1960 et 1980. Le Bulletin Gide commence dans ce numéro la
publication de documents et précisions qui, trop abondants, ne pourront être
intégrés à l’édition des Œuvres
romanesques en préparation pour la Bibliothèque de la Pléiade : cette
fois, Alain Goulet propose un dossier autour des Faux-Monnayeurs. Il est curieux de voir ces marginalia publiés avant l’édition elle-même : s’ils sont
intéressants, ils devraient y figurer ; sinon, pourquoi les publier ?
Le n°147 publie un texte retrouvé (plutôt qu’inédit, comme on nous le dit,
puisque, comme on nous le dit aussi, il a été publié dans L’Arche en 1944) : il s’agit du rôle de la France dans
l’après-guerre. Claude Foucart publie un ensemble de lettres de Félix Bertaux à
Max Rychner, le jeune directeur de la Neue
Schweizer Rundschau. Mais pourquoi, au lieu d’annoter les huit lettres,
l’éditeur livre-t-il en vrac les informations nécessaires dans une trop longue
présentation ? L’ineffable journal de Robert Levesque se poursuit :
le voilà qui « respire dans le crépuscule la beauté des adolescents qui
s’entrouvrent », ce qui est obscène. La plus intéressante contribution de
ce numéro est une série de précisions de Peter Fawcett sur la correspondance
Gide-Valéry, avec en prime, une longue lettre inédite du deuxième au premier,
datant de 1902 : il y conte, entre autres, sa découverte exaltée de L’Homme de cour de Balthasar Gracian.
Jeunesse. Autres
Mondes, numéro dirigé par Anne Besson, Cahiers
Robinson n° 17, 2005 (UFR Lettres modernes, Université d’Artois, 9 rue du
Temple, 62030 Arras ; 212 p., abonnement : 14 €). Les Cahiers Robinson, publiés sous la
direction de Francis Marcoin, constituent actuellement la plus sérieuse revue
consacrée à la littérature classée, à juste ou injuste titre, « pour
enfants ». Ce dix-septième numéro est la retranscription d’un colloque
tenu en octobre 2004 et qui avait pour thème les « Autres mondes ».
Vaste sujet, qui permet de parcourir toute l’histoire littéraire depuis les
temps les plus anciens d’une « autre » manière – ici, de Homère à
Tolkien, en passant par les classiques Cyrano de Bergerac et Fontenelle. On
retiendra la contribution de Myriam White sur L’Espurgatoire seint Patriz de Marie de France, et celle de
Marianne Closson sur « La Descente aux enfers » à travers les textes
satiriques de la Renaissance et du début du xviie
siècle. On ne peut certes tout balayer, mais il est dommage de n’avoir pas
retenu Grandville, ne serait-ce que pour le titre ; dommage aussi de ne
pas s’être penché sur le Monde des non-A
de Van Vogt. Et il aura fallu Harry
Potter pour que nos universitaires découvrent Tolkien et l’heroic fantasy. On préfère maintenant
globalement la dimension féerie ou évasion à la satire sociale, voire
politique, et on saute franchement la pourtant importante tradition du
« monde à l’envers ».
Matricule (1). Le Matricule des anges, n° 63 et 64, mai et juin 2005 (BP 20225,
34004 Montpellier Cedex ; 52 p., 5 €). Amusant comme la qualité du matricule dépend
souvent de la force des personnalités qui font l’objet du dossier (Hubert
Mingarelli) ou des entretiens (Michel Séonnet, Jean-Christophe Valtat).
Celui-ci nous a paru essoufflé et falot, peinant à susciter l’intérêt, d’autant
que certaines coquilles laissent planer le doute sur la qualité de la
publication (page 33, on va jusqu’à orthographier Pantésylée l’œuvre de Kleist – ah bon). Les chroniques soutiennent
l’édifice, trop même, car il saute aux yeux qu’on préfèrerait dix pages de
Holder plutôt qu’une interview de… passons. Sautons en juin par exemple, qui
donne de la voix avec Pierre Guyotat : on peut ne pas aimer, mais
impossible de lui délivrer un certificat de banalité. Au risque de passer pour
un vieux conservateur, on ajoutera que le lecteur épisodique que nous sommes a
été frappé par le pli gauchiste de cette publication, qui dévoile ainsi, comme
sur d’autres plans moins politiques, une forme de naïveté ou d’immaturité qui
charmera ou agacera selon, peut-être, l’âge et le loisir.
Matricule (2). Le Matricule des anges, n° 66, septembre 2005 (BP 20225, 34004 Montpellier
Cedex ; 52 p., 5 €). Sur la photographie de couverture, on dirait que
Dominique Fabre cherche une cigarette effacée par un graphiste soucieux des
risques judiciaires… Dossier Fabre donc, pourquoi pas, mais pas n’importe
comment. On l’a déjà écrit, on aimerait que le Matricule soit moins friand de psychanalyse d’auteurs et fasse
davantage de place aux textes ; à force, on devient méfiant et, agacé, on
saute des lignes dès qu’on voit arriver le sempiternel « réparer
l’enfance », « et votre enfance » – ah ! l’enfance, on
attend la thèse qui viendra nous éclairer sur l’engluement du monde littéraire
français contemporain dans l’enfance, observée sur le versant quarantaine bien
tapée, overdose freudienne peut-être. Même mésaventure avec Jean-Yves Cendrey,
qui ne manque pas de fond, mais se trouve marginalisé comme écrivain au profit
d’un sujet sans égal, le mal fait aux enfants, l’affaire pédophile. Passons. À
lire, une belle présentation du dernier Claude-Louis Combet, par Richard Blin
qui a aussi lu Hedi Kaddour avec la même rigueur lucide ; la justesse
d’une maîtresse page de Jacques Séréna ; l’interview de l’intéressante
Lydie Salvayre ; et on a très envie de découvrir Ferenc Karinthy,
précurseur, avec son Epépé, d’un Lost in translation troublant comme du
hongrois non sous-titré. En revanche, on n’en peut plus des chroniques radio de
Valérie Rouzeau, qui tourne à vide dans ce registre, et il y a belle lurette
qu’on ne lit plus Ludovic Bablon dont l’inepte série Kidnapping d’un junkie a
tout juste le mérite de nous rappeler les pochades élaborées collectivement sur
les bancs lointains du lycée. Côté chronique, Éric Dussert ressuscite
habilement Edmond About, et on se prend à rêver qu’il nous donne un jour une
sorte de cartographie des seconds rôles de ce second xixe siècle qu’il affectionne, comme un jeu des
sept familles, rassemblant et relocalisant les « égarés ».
Naturalisme. Les
Cahiers naturalistes, n° 78, 2004, L’Argent,
roman de la Bourse. L’expression du féminin. Correspondances littéraires.
Intertextualités (Société littéraire des Amis d’Émile Zola et Grasset,
2004, 420 p., 24,50 €).
S’ouvrent sur un hommage à un grand ami des Amis, le docteur Jacques
Émile-Zola, figure modèle pour tous ceux qui ont à affronter la bonne ou
mauvaise ou inintelligente volonté des héritiers d’écrivains. Suit, sur le
thème plutôt rebattu de l’argent, un article de synthèse de Colette Becker,
développé par une réflexion de Corinne Saminadayar qui lie fiction littéraire
et fiction boursière, les deux s’appuyant sur les pouvoirs de la presse et de
l’industrie de la réclame. Dans la mesure où le rapprochement concerne
essentiellement les récits inventés par Saccard pour séduire ses actionnaires,
on peut se demander s’il ne s’agit pas de fable plus que fiction : mettre
tout sous le même terme évite d’avoir à penser la nature exacte de ce lien, on
attend donc la suite. Autre rapprochement séduisant, celui que Christophe
Reffait établit en faisant de L’Argent
une fiction politique, entre démocratie et société anonyme. Celle-ci pose en
effet, comme souvent d’ailleurs chez Zola (lit-on Nelly Wolf ?) la
question de la représentation et de la démocratie à un moment clef où la S.A.
République française cherche son peuple introuvable, pour emprunter vite
et mal à Rosanvallon. Comme cette parution des Cahiers Naturalistes est pleine d’approches nouvelles (ouf, merci,
bravo), on y lira aussi un article curieux sur l’économie de la libido dans L’Argent (Saccard l’acheteur, Sabatini
le substitut ithyphallique, tout cela très convaincant), en regrettant une
dérive psychanalytique qui fragilise progressivement le propos (exemple :
fonder une maison de commerce, c’est construire un phallus individuel distinct
de celui du père). Quoi qu’on pense de la psychanalyse (ici, imaginez cinq
volumes qu’on vous épargne), elle est parfaitement gratuite en littérature, on
ne voit pas quelle pertinence elle peut avoir sur des objets qui sont des
personnages et non des personnes (sauf à supposer Zola écrivant bibliothèque
freudienne en main). Et puis, zut, il n’y a pas de « cycles » que
féminins, que menstruels, de même que les potelets qui sèment les trottoirs
parisiens ne sont pas l’expression phallique de la maîtrise de la Mairie sur la
voirie. Il y a, au fond, une certaine imprudence à produire des lectures par
découvrement, sur le mode du « X est là pour Y », comme si le texte
ne prenait valeur qu’une fois dévoilée la fameuse image dans le tapis, de sorte
que ce texte second phagocyte le premier, qui seul vaut pourtant à lire ;
et de sorte que cet artefact s’affranchit tout absolument de l’ancrage social
et idéologique du texte premier, première composante, tout de même, du sens par
lequel il prend cette valeur. Justement et a
contrario, le dossier se clôt par de fortes remarques de Jean-Yves Mollier
sur les situations et stratégies financières de Zola homme d’affaires
littéraires. Le texte consacré à la féminité chez Maupassant appelle davantage
de réserve, du fait du caractère incertain du concept, défini tautologiquement
ici sans se poser la question de son caractère problématique, idéologiquement
comme psychologiquement ; mieux vaut se contenter des analyses lexicales
également proposées qui ont le mérite de fournir un outil de travail. Le volume
est complété par des lettres d’Alexandrine à Philippine Bruneau, qui ne
dépassent guère leur utilité documentaire, faire entendre quelque chose du
monde domestique de Zola. Petit cahier iconographique et abondantes rubriques
bibliographiques, de comptes rendus et d’annonces, qui justifieraient
l’existence de la revue à elles seules.
NRf bis. Revue littéraire, n°
13, avril 2005 (Léo Scheer, 224 p., 12 €). Rien de notable, hélas, un ennui léger, une
fadeur d’ensemble : de la littérature, en un mot. Curieusement, dans les
« Chroniques », un texte de Malcolm de Chazal, comme s’il venait
d’être écrit (rien n’indique qu’il est mort depuis vingt-cinq ans, sinon la
notice à la fin du volume). Salah Stétié est ennuyeux, comme toujours, et le
cours de Pierre Guyotat à l’Université de Paris viii continue à égrener de très longues citations et de
grandes vérités sur la littérature du xvie
français (« Ronsard est né à Vendôme »). Le moins inintéressant est
l’étude de Jacques Goulet qui se demande pourquoi il a mis si longtemps à lire
Thomas Bernhard alors que tout le monde lui disait que c’était très bien. Quand
il l’a lu, il trouvé que, effectivement, c’est très bien.
Pergaud. Les Amis
de Louis Pergaud, n° 41, 2005 (178 rue de la Convention, 75015 Paris ;
105 p., abonnement : 12,20 €). Ce numéro présente une partie des documents
manuscrits inédits donnés par Maurice Carrez à l’Association. Le carnet de
Poésies et Souvenirs d’École Normale
(1899-1900) témoigne du goût de Pergaud pour des poètes célèbres comme Hugo,
Lamartine ou Musset, mais aussi pour des rimeurs que la postérité n’a pas
retenus mais qui marquent son intérêt pour la poésie contemporaine, comme
Édouard Grenier ou les poètes chansonniers Ernest Chebroux ou Xanrof (alias
Léon-Alfred Fourneau). Les nombreuses illustrations (fleurs des champs, oiseau,
papillon, etc.) renvoient à l’intérêt de Pergaud pour les sciences naturelles,
qui jouera un rôle dans son œuvre. Cet art du dessin, qu’on retrouve aussi dans
une belle carte dessinée pour ses cours de géographie, est à mettre en rapport
avec le penchant à la prise sur le vif de celui qu’on a longtemps classé en
auteur « animalier ». Enfin, ce numéro contient des fac-similés du
manuscrit remis à l’éditeur de La Guerre
des boutons, ainsi que celui d’une lettre de guerre publiée seulement en
2004 et qui retrace la difficulté pour les femmes – en l’occurrence
Colette – à rejoindre leur conjoint sur le front.
Proust (1). Bulletin
Marcel Proust, n° 54, Adrien Proust
et « La Bible d’Amiens ». Marcel Proust et la musique (Société
des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, 4 rue du Docteur-Proust,
28120 Illiers-Combray ; 282 p., s.p.m.). La bible des Proustiens donne aux
aficionados un petit ensemble plutôt
intéressant sur Proust père, moins comme « médecin humaniste » (quel
médecin de l’époque pouvait se dispenser de cette culture ?) que comme
expert médical au long cours. On retrace ici l’itinéraire et les modalités de
longs voyages en Orient qui déboucheront sur une spécialisation brillante et
lucrative en hygiène publique et privée. Viennent ensuite des textes sans
grande nécessité sur Ruskin et La Bible d’Amiens. La partie consacrée à la
musique nous a paru anecdotique (tel article éclairant le lecteur sur ce
monstre inconnu, la scène musicale de l’entre-deux siècles…), cédant trop à une
logique de confrontation qui favorise la myopie et le comparatisme mou (les
analogies entre Parsifal et La Recherche, ou telle étude sur
Reynaldo Hahn), ce qui est d’autant plus regrettable qu’on y semble tout
ignorer de la thèse de Hoa Hoï Vuong, Musiques
de roman, riche d’une approche théorique plus féconde du modèle musical
chez Proust. Roborative section de comptes rendus, bibliographie, mise en page
soignée, dommage que les illustrations soient aussi rares dans ce bulletin de
belle tenue.
Proust (2). Bulletin
d’informations proustiennes, n° 35 (Rue d’Ulm, 2005, 168 p., 22 €). Une
belle étude de Jo Yoshida sur les premières épreuves corrigées de Du côté de chez Swann établies par
Grasset et conservées au musée Bodmer de Genève (celles-ci correspondent aux
feuilles 2 à 59 du jeu d’épreuves corrigées déposé dans le fonds Proust de la
BnF) justifie à elle seule la lecture de ce numéro dont les articles portent
principalement sur la question du style, sujet du séminaire de l’équipe Proust
à l’ITEM. L’article synthétique de Jean Milly, qui mêle à une histoire des
développements de la stylistique des années 60 à nos jours la reconstitution de
son parcours et de ses travaux, est suivi d’études plus ponctuelles. Isabelle
Serça s’intéresse aux différentes formes d’« ajoutage » chez Proust,
qui cultive une « esthétique de la “différance” ». Geneviève Henrot
passe en revue les constructions syntaxiques où s’exprime le processus du
souvenir et parle d’une « voie moyenne », par laquelle le
« sujet expérimentateur de la réminiscence déserte l’avant-scène de
l’action pour se constituer décor de l’événement ». Éric Bordas souligne
le recours à un stylème balzacien bien connu, la structure déterminative
discontinue un de ces… qui… Proust
exploite toutes les ressources de cette structure grammaticale : une étude
systématique des formes linguistiques présentes dans Le Côté de Guermantes, puis de leurs variations poétiques et des
marqueurs stylistiques qu’on peut y repérer, permet à Éric Bordas de montrer
que le discours de la mémoire n’est pas, chez Proust, une introspection sourde
mais une « projection vers un ailleurs disponible », l’invention
« d’un nouvel espace temporel,
modelé par la syntaxe du discours », c’est-à-dire par ces exophores
feignant de « désigner directement une zone de la connaissance, du vécu,
qui n’existe que dans cette désignation ».
Queneau. Cahiers
Raymond Queneau, nouvelle série, n° 2, 2005, Avec Raymond Queneau (Patrick Fréchet éditeur, 2005, 343 p.,
s.p.m.). Ce recueil, rassemblant des correspondances (Queneau-Tristan Maya,
Queneau-Arnaud), des notices, des articles, des conférences
et des études de Noël
Arnaud, tous consacrés à un écrivain que ses lecteurs connaissent surtout par
ses romans, ses exercices de ‘pataphysique et parfois pour son œuvre poétique,
est à cent lieues du volume d’hommage confit dans l’adoration du mage comme du
pesant travail d’archiviste obsessionnel. Ce qu’il aurait pu être, Noël Arnaud
ne cachant ni sa parfaite connaissance de son sujet, ni son attachement pour
lui. On découvre ici un Queneau multiforme, dont certains traits sont mal
connus, méconnus ou niés, et particulièrement, Arnaud y insiste à plusieurs
endroits, la longue période où les préoccupations politiques étaient très
présentes chez un écrivain qu’on rangerait trop vite parmi les fantaisistes et
autres contrepéteurs, à la seule aune des nombreuses oulipetteries, souvent
lassantes, auxquelles il a participé ou qu’il a initiées. Ce volume, préparé
par un autre fidèle de Queneau, Claude Rameil, donne le portrait d’un
navigateur parfois perdu entre les écueils du Dadaïsme, du Surréalisme, de la
psychanalyse (et même, on le sait, de l’auto-analyse), du communisme, des
sciences mathématiques, de la ‘pataphysique… Pour finir, à en croire Arnaud,
« Queneau, qu’on aimerait croire taoïste à cause de la troisième partie de
Morale élémentaire, mourra dans la
foi de son enfance, en bon catholique romain ». Bref, un romancier, un
peintre, un poète, un linguiste joueur, évoqués dans une série de portraits et
d’analyses qui s’assurent l’intérêt constant du lecteur par une langue d’une
grande aisance, dans tous les registres, du sérieux au rigolard ; il y
manque seulement l’évocation d’une facette de ce personnage, le secret et
l’effacé, tel qu’il convient d’être pour faire un parfait employé des Éditions
Gallimard.
Rimbaud. Rimbaud
vivant, n° 44, juillet 2005 (Amis de Rimbaud, 50 rue de Charonne, 75011
Paris ; 190 p., abonnement : 30 €). Une bonne partie de cette livraison est consacrée
à l’énumération des manifestations du cent-cinquantenaire de la naissance du
dieu. Un événement littéralement orchestré par l’omniprésent Pierre Brunel,
dont le bulletin annonce qu’il quitte, mission accomplie et orange pressée, la
présidence de l’Association des Amis de Rimbaud. Il faut lui rendre cet
hommage : le nombre de colloques, de publications, de conférences, de
cérémonies qu’il aura chapeautés en cette année de commémoration tient du
prodige. On suggèrera cependant à la rédaction de Rimbaud vivant de remiser petits fours et apéritifs pour que ses
abonnés puissent lire désormais des articles plus substantiels que ceux des
précédentes livraisons. Dans ce numéro 44, les « témoignages » (si
l’on peut dire, car ils n’ont que très peu à dire) des descendants actuels de
trois personalités qui connurent Rimbaud : Georges Izambard, Paul Demeny
et Louis Pierquin.
Roman populaire. Le
Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 30, printemps 2005, Dans le sillage de Jules Verne (BP 0119,
80001 Amiens Cedex 1 ; 176 p., 14 €). Une nouvelle livraison de cette revue animée
par les amis du roman populaire. On y étudie les parentés et échos des thèmes
chers à Jules Verne aux xixe
et xxe siècles. Daniel
Compère, maître d’œuvre de ce dossier, annonce une étude ultérieure sur les « suites »
et continuations. Ici, l’attention se porte d’abord sur des auteurs dont
l’inspiration est proche de celle du maître. Ainsi, le bien méconnu Alphonse
Brown, exhumé par Jean-Pierre Ardoin Saint-Amand, est un véritable concurrent
malchanceux poussé par des libraires rivaux de Hetzel. Il est l’auteur de La Conquête de l’air (1875) et d’une
trentaine de romans imitant ceux de Verne. Anna Gourdet montre ensuite ce que La Conspiration des milliardaires et Le Prisonnier de la planète Mars de
Gustave Le Rouge doivent à leurs modèles verniens. Trois études plus brèves,
sur Jean de La Hire, Gaston Leroux, Pierre Souvestre et Marcel Allain, et enfin
José Morelli, complètent le dossier. Chroniques, renseignements divers et varia
habituels.
Rue. Poésie 2005,
La Rue, n° 104, mars 2005 (Théâtre
Molière/Maison de la poésie, 2005, 128 p., 18 €). Réunis par Francis Combes,
les poètes de la rue (qui sont aussi les poètes de Paris). Courir les rues, Entendre la rue, Battre le pavé, Poètes crottés, Pour
les mots de la rue, autant de prétextes pour réunir Queneau,
Boileau, Réda, Desnos, Vian, Villon, Romains, et Cie, sans oublier Claude
Lepetit, Alexandre Pottier, Jules Jouy ou Jean-Baptiste Clément, si actuels en
2005.

Stas. Les Amis de
l’Ardenne, n° 8-9, mars 2005, Carte
blanche à André Stas (9 rue Kennedy, 08000 Charleville-Mézières ; 242
p., 15 €). Vous
connaissez sans doute Jean-Pierre Verheggen, mais connaissiez-vous cet autre
trublion de Belgique, qui, après bien d’autres, a depuis longtemps digéré les
attaques de Baudelaire ? Voici comment le présente Edith Orial en
préambule : « Né à Rocourt, le 19 novembre 1949, licencié en Philo
& Lettres – Philologie romane [Ciel, un disciple de Vaneighem !]...
autodidacte pour les arts plastiques » – bon, mais qui a rencontré André
Blavier, à la fin des années 60, lequel « l’a initié à la Pataphysique et lui
a fait découvrir l’univers surréaliste ». Il s’est par suite largement
illustré par d’impertinents collages et de non moins pertinents et impertinents
recueils d’aphorismes qui, hélas ! ont rarement franchi la frontière.
Remercions l’association qui s’est créée dans la ville de naissance de Rimbaud.
Pour tout savoir maintenant sur la « Stas Academy », envoyer son écu
à l’adresse sus-indiquée : papier glacé et cahiers photos en couleurs,
c’est presque donné.
Valéry. Bulletin
d’études valéryiennes, n° 97/97, Anne Mairesse, Paul Valéry, les philosophes, la philosophie (L’Harmattan, 2004,
280 p., 24 €). Le
travail mené par la revue valéryenne, on l’a déjà dit, la classe parmi les
meilleures publications de ce type. Nous sommes cette fois conviés, en une
quinzaine d’articles, à explorer les relations entre le poète et ses
philosophes. On connaît autant le peu de goût professé par Valéry pour ces
manieurs de « gros mots » que sa fascination pour Platon, Descartes,
Zénon et les leurs. Les articles rassemblés ici explorent cette relation
ambiguë en abordant, d’une part, l’impact de la philosophie sur la poétique de
Valéry, d’autre part, ses affinités avec certains penseurs. Parmi les
contributions les plus stimulantes, Marianne Massin montre les enjeux éthiques
de la critique de l’inspiration ; Jean-Marc Guirao esquisse une
« théorie de la sensibilité » valéryenne ; Régine Pietra
s’interroge sur la notion d’intérêt ; Philippe Marty livre sous forme de
fragments une réflexion suggestive sur les rapports avec Leibniz ; et Marc
Sagnol convoque Walter Benjamin. Élégance notable, l’ensemble est borné par
deux réflexions de poètes : Nathalie Quintane rend hommage à l’idiotie de
Teste, et Michel Deguy associe le nom de Paul Valéry, « grand signifiant
français », à une critique inquiète du « culturel » contemporain.
[Paul
Aron, Patrick Besnier, François Caradec, Philippe Didion, Jean-Louis Jeannelle,
Jean-Jacques Lefrère, Hugues Marchal, Muriel Louâpre, Jean-Paul Louis,
Jean-Paul Morel, Michel Pierssens, Anne Simon, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Cerisy. S.I.E.C.L.E. Colloque de Cerisy. Cent ans de
rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy (Éditions de l’IMEC, 2005,
544 p, 30 €.). Comme la cuisine normande, les
colloques de Cerisy font rarement dans la légèreté. Le colloque tenu en 2002
avait mis à son menu « la question des sociabilités intellectuelles » (d’où le
sigle qui traduit un programme à l’énoncé quelque peu acrobatique : «
Sociabilités Intellectuelles Echanges Coopérations Lieux Extensions »).
François Chauvet, Édith Heurgon et Claire Paulhan ont reconverti le tout en
cette brique imposante. Il est vrai que si l’on envisage les colloques de
Pontigny et de Cerisy dans leur longue durée combinée (près d’un siècle), les
chiffres donnent le vertige : Cerisy a accueilli près de cinq cents
colloques, lesquels ont donné lieu à des dizaines de publications. C’est dire
que le phénomène est d’une ampleur sans exemple et que même ce gros livre,
remarquable à plus d’un égard, ne peut en donner qu’une image simplifiée. Il
juxtapose les vues d’ensemble et les vues de détail, les perspectives historiques
et les perspectives sociologiques, l’analyse par secteur, les points de vue de
l’intérieur et celui de l’étranger. Il fallait bien ça pour donner une idée du
prisme et faire voir quelques-unes de ses facettes. Tout le monde ayant
participé un jour ou l’autre à un colloque de Cerisy (les vétérans de Pontigny
commencent à se faire rares, car tous n’ont pas la longévité de Maurice de
Gandillac), chacun pourra y retrouver un moment, un souvenir, la trace devenue
histoire de tel ou tel événement qu’il a pu y vivre ou dont il a été l’acteur.
Même si l’ouvrage ne comporte pas d’index, les archives de Cerisy depuis 1947
se trouvant désormais déposées à l’IMEC, les chercheurs à venir auront de quoi
s’émerveiller en voyant se croiser des foules intellectuelles considérables,
vaste piétaille traversée par les trajectoires de vedettes parfois déclinantes
ou au contraire en pleine ascension. Ils s’étonneront de la révérence
manifestée à tel mandarin ou tel gourou depuis oublié ou de l’irrévérence
vis-à-vis de telle figure encore en gestation. Car ce qui fait l’intérêt de
Cerisy, ce n’est peut-être pas tant ce qu’on y discute (il n’est pas certain
que de nouvelles idées y soient nées) que la mosaïque humaine qui y constitue
une figure en mouvement – un véritable organisme in vitro représentatif d’une sociabilité constamment évolutive.
D’année en année, de colloques en colloque, le contenu des éprouvettes change
mais le mystère de l’alchimie demeure, avec des résultats parfois explosifs.
Michel Trebitsch, qui signe le texte d’ouverture, réfléchit sur ce qu’a été
Cerisy, « observatoire privilégié de cette histoire assez longue qui prend fin
aujourd’hui », mais c’est pour « terminer en prêchant en faveur de la fin de
l’histoire des intellectuels et en exhortant les chercheurs à la réinsérer et
la fondre dans l’histoire tout court » – appel qui pourrait en effet marquer un
tournant dans l’historiographie s’il était suivi d’effet. Il ose un parallèle
assez provocant en soulignant que « les intellectuels, comme le prolétariat,
sont en voie d’effacement », figures devenues inutiles. Après cela, une
première partie du volume fait un sort à Pontigny, ses origines, les réseaux
qui s’y croisent, la présence des intellectuels allemands ou anglais. Dans
cette section, Claire Paulhan se livre à un exercice tout à fait en phase avec
les nouvelles formes d’historiographie : puisqu’il ne subsiste aucune
trace scanographiée ou enregistrée des échanges de Pontigny, elle en cherche
les échos dans la littérature autobiographique de l’époque : or tout ce
qui comptait ou croyait compter avait à cœur de tenir un journal : Gide,
Copeau, Du Bos, Martin du Gard, etc. On passe ensuite au rappel de ce que
furent les décades de Pontigny délocalisées à Mount Holyoke pendant la guerre,
puis à Royaumont de 1947 à 1952. Mais c’est bien sûr Cerisy, le Cerisy
désormais historique, qui a droit à la part du lion. Il fallait un portrait de
Anne Heurgon-Desjardins (qu’un Cerisien à l’esprit facétieux surnomma un jour
de colloque psychanalytique « la mécène primitive »). Une section
consacrée aux vues d’ensemble donne la parole à divers témoins. Parmi eux, Jean
Ricardou, dont on sait qu’il a fait là son trou à « textique », Alain
Touraine, Françoise Gaillard, Jacques Derrida (dont c’était peut-être l’un des
derniers textes – mais y aurait-il jamais de « derniers textes » de
Derrida ?). On retiendra parmi ces témoignages, pour le côté pittoresque,
celui de Claude Halbecq, qui évoque « le centre culturel vécu par un habitant
du canton » et, parmi les communications les plus vivantes ou les plus
inhabituelles, celle de Yves Winkin, « Communiquer à Cerisy », illustré de
petits schémas très révélateurs, ainsi que celle de Christian Bourgois,
développée en dialogue avec Françoise Gaillard et Édith Heurgon. Une quinzaine
de communications font ensuite le bilan, secteur par secteur, de ce qui s’est
dit à Cerisy sur la philosophie, la psychanalyse, l’histoire, la poésie, les
sciences et les sciences humaines. On pourra y trouver comme un bilan, parfois
rapide et commémoratif, de quelques décennies d’histoire intellectuelle
française (inévitable aspect de catalogue que prennent certaines communications).
Les heures chaudes des années 60 à 80 sont désormais bien enterrées, mais
Cerisy, ce n’est pas que du passé et, répondant peut-être à Michel Trebitsch,
Michel Wievorka annonce « Demain, la vie intellectuelle », tandis que
Josée Landrieu referme l’ensemble en l’ouvrant avec « les colloques de
prospective comme laboratoires du futur ». Ceci compense cela.
Éditeur. Pascal Durand,
Anthony Glinoer, Naissance de l’éditeur.
L’édition à l’âge romantique (Impressions nouvelles, 2005, 240 p., 22 €).
En contrepoint à la question si souvent posée : « qu’est-ce qu’un
Auteur ? », Pascal Durand et Anthony Glinoer proposent une réflexion
originale à double titre. La forme qu’elle épouse, tout d’abord, fait
agréablement et intelligemment dialoguer des propos critiques synthétiques,
informés et stimulants, avec de nombreux documents du XIXe siècle parfois
peu connus ou difficiles d’accès : quelques extraits de romans (Illusions perdues, évidemment), mais
surtout des essais, des lettres ouvertes ou tirées de correspondances privées
(de Sand à Buloz, ou de Gautier à Renduel), ou des articles publiés dans des
encyclopédies et des journaux, comme L’Argus
ou Le Mousquetaire, le quotidien
d’Alexandre Dumas. Quant au fond de l’ouvrage, son intérêt est
indéniable : la figure de l’éditeur n’avait jusqu’ici été que peu étudiée,
si ce n’est dans ses relations avec les transformations techniques des
processus de publication, ce qui laissait dans l’ombre deux aspects plus
déterminants, « d’un côté, la fonction sociale remplie par cette instance
[éditoriale] au sein du champ de production littéraire ou intellectuel moderne
et, de l’autre, la genèse historique de cette fonction ». Tout comme Alain
Viala (Naissance de l’Écrivain, 1985)
avait pu discerner les premiers signes d’un écrivain en voie d’auctorialisation
dès la période classique, la fonction éditoriale moderne a connu divers avatars
au cours des âges. Mais, dès la fin du XVIIIe, Rousseau et
Panckoucke représentaient deux faces divergentes du régime éditorial, la première
en train de s’effacer et la seconde préfigurant le régime qui ne tarderait plus
à s’imposer, marquant le véritable passage du libraire à l’éditeur, entre les
années 1820 et les années 1850. Figure de cette transition, le libraire-éditeur
Ladvocat a été incontournable pendant toute la période du Romantisme. En 1831,
un livre d’hommage lui fut dédié : Le
Livre des Cent et un. Rédigé par tout ce qui comptait parmi les
personnalités du monde des Lettres, l’ouvrage, dans son principe même
« témoigne de l’autonomisation du champ culturel, en ce qu’il constitue la
première manifestation collective massive des écrivains français, agissant en
tant que tels, prêtant leur pouvoir symbolique relatif pour une cause où se
dessine très nettement l’indissolubilité prochaine de la chose littéraire et de
la chose éditoriale ». Le sacre de l’Éditeur, contemporain de celui de
l’Auteur, est lui aussi tributaire de l’instauration d’un cadre nouveau où
l’imprimé connaît désormais une diffusion phénoménale : on entre alors dans
l’ère de la « littérature industrielle », tant du côté de la presse
périodique que des livres dont l’évolution du format permet une baisse des prix
de vente (voir la politique de Charpentier, puis Lévy) et entraîne un meilleur
taux de pénétration sociale. Mais c’est précisément en 1839 que Henri-Léon
Curmer, dans sa Note présentée à MM. Les
membres du Jury central de l’Exposition des produits de l’industrie française
sur la profession d’éditeur et le développement de cette industrie dans le
commerce de la librairie française, signe le véritable acte de naissance de
la fonction éditoriale. Tout en traçant l’exact portrait de l’Éditeur, il prend
acte « de la différenciation des fonctions et de leur distribution
hiérarchique » : imprimeur, libraire et Éditeur ne seront dorénavant
plus confondus (les premiers se trouvant d’ailleurs définitivement exclus du
circuit culturel), tandis que le troisième fera désormais couple symbolique
avec l’Auteur. Cette révolution entérine l’entrée simultanée de ce couple dans
le champ de la modernité. La fonction éditoriale n’en reste pas moins le lieu
d’un clivage entre « habitus artiste » et intérêts financiers qui
contribue à complexifier les rapports entre l’Auteur, l’Éditeur et un public
qui se divise dorénavant entre pairs lettrés et lectorat de masse. Aussi, à
l’orée du Second Empire, deux modèles éditoriaux coexistent-ils. Dans le
premier, rattaché à la figure de l’éditeur Curmer, « la fonction
éditoriale, en tant qu’acte de transsubstantiation symbolique, est prépondérante :
ce sera celui d’une édition créatrice, axée sur un fonds à rotation lente et
introduisant l’Auteur dans un ample cycle de consécration ; dans la logique
qui sera la sienne, il s’agira moins de répondre à la demande, que de créer un public pour les Auteurs […].
Dans le second – nommons-le « modèle Hachette » –, cette
fonction éditoriale est subordonnée tandis que la légitimité esthétique, sans
être exclue, se voit surclassée par une légitimité professionnelle ; ce
sera celui d’une édition à grande échelle, axée moins sur un fonds que sur un
principe de collection et de série, attachée à programmer sa production en la
ventilant selon les demandes ou les attentes pressenties ; aussi
s’agira-t-il dans sa logique, de « créer des auteurs pour un public ».
Incontestablement, Naissance de l’Éditeur
va prendre place au nombre des ouvrages classiques étudiant la constitution du
champ littéraire dix-neuviémiste. Quelques petites coquilles matérielles
n’enlèvent rien à son intérêt scientifique et à son actualité.
Goncourt. Jean-Louis
Cabanès et collaborateurs, Les Goncourt
dans leur siècle. Un siècle de « Goncourt » (Presses
universitaires du Septentrion, 2005, 464 p., 25 €). Douce revanche
pour les deux frères ! Eux qui n’avaient jamais rencontré l’audience
qu’ils croyaient mériter, voilà qu’une trentaine d’universitaires parmi les
plus sérieux décident de s’y coller pour aller voir une bonne fois quelle place
il faut leur accorder dans ce siècle avec lequel ils ont entretenu une relation
d’amour-haine à l’origine de quelques ratages mais aussi de quelques
chefs-d’oeuvre. Le volume en question regroupe en fait les communications
présentées à deux colloques distincts assez solennels – si, du moins, nous
interprétons correctement ce que semble en dire Edmonde Charles-Roux dans ses
pages d’introduction. Le premier s’est tenu à la Bibliothèque nationale de
France et le second au Palais du Luxembourg, tous les deux en 2003, pour le
centenaire de l’incontournable Prix. D’où l’occasion de faire le tour de bien
des aspects d’une œuvre et d’une carrière où il reste beaucoup à
découvrir.
Nous ne pouvons bien sûr mentionner que quelques-unes de ces contributions.
Dans un premier chapitre sur les Goncourt et l’histoire, Marc Fumaroli souligne
l’originalité qu’il y avait de leur part à réhabiliter le xviiie
siècle qui, selon lui, souffre encore aujourd’hui de certains préjugés mais
qu’ils ont contribué à rendre « à la mémoire française ». Il montre aussi tout
ce que, dans leur curiosité et leur amour du xviiie siècle, ils doivent à Balzac qui leur aurait
suggéré « l’idée d’une première modernité française ». Il y aurait ainsi à
glaner, dans les pages rapides de Marc Fumaroli sur ce sujet, bien des idées de
sujet de thèse. Excellent article, également, de Jean-Louis Cabanès sur « les
Goncourt phonographes », étude sur l’oralité dans le travail des deux frères,
qu’il s’agisse de leur compréhension des légendes de Gavarni, de leur manière
de retranscrire les conversations dans leur journal ou de leur intérêt pour le
théâtre : fascinés par « l’aura de la voix », « la surécriture chez
les Goncourt illustre peut-être le désir de produire un effet vocal ». Béatrice
Didier s’interroge sur la femme au xviiie siècle, à laquelle les Goncourt avaient
consacré un livre – occasion de se demander où sont les œuvres littéraires de
femmes à cette époque et de répondre qu’on les trouve dans les correspondances
et les mémoires. Un second chapitre traite des Goncourt et de leurs
contemporains. Luc Fraisse montre comment les deux frères observent les
écrivains et les artistes qu’ils côtoient : cette observation cherche à
cerner non pas « l’homme anecdotique » mais le créateur, « le génie toujours en
travail », selon leur propre expression. Pierre Glaudes s’intéresse à
l’insupportable (pour nous) Bloy et cherche à montrer que sa lecture des
bichons n’est pas uniformément caricaturale mais évolue avec le temps et
présente même certaines nuances. Jean de Palacio (qui connaît un peu la
question) prend un biais original en examinant les dédicaces aux Goncourt dans
des œuvres de Francis Pocitevin, Paul Alexis, Rodolphe Darzens, Frantz Jourdain
et Léon Daudet. Il nous conseille au passage d’aller lire L’Atelier Chantorel (1893) de Jourdain, dont il assure que c’est
un « texte de qualité qui ne mérite pas l’oubli total dans lequel il est tombé
». Il nous semble avoir lu quelque part qu’une chartiste, Marianne Clatin, en
préparait une réédition. Patientons. Le troisième chapitre, « Arts et
spectacles », examine les pratiques des Goncourt collectionneurs (Dominique
Pety) et leur rôle dans la propagation du japonisme (étude très complète de
Laurent Houssais, qui relativise leur influence). Plus thématique, l’article de
Paolo Tortonese s’attache à interpréter la « folie de l’oeil » de Coriolis dans
Manette Salomon, rapprochée de celle
de Turner et, au-delà, de celle de Frenhofer chez Balzac – une maladie qui
serait celle de l’absolu. Robert Kopp situe (bien rapidement à notre goût) les
rapports de Baudelaire et des Goncourt autour de la question de la modernité.
Mieux vaut lire attentivement l’article très original de Sophie Basch sur le
goût du clownesque dans et à partir des Frères
Zemganno, signé Edmond en 1879, « le plus beau roman de cirque de la
littérature française », curieusement autobiographique. Le quatrième chapitre
nous entraîne sur le terrain inévitable des relations entre le « modernité et
décadence ». Michel Winock s’attache à reconstituer l’évolution de l’antisémitisme
des Goncourt, relativement standard dans les débuts, puis de plus en plus
virulent, Edmond fréquentant de près aussi bien Drumont que Daudet, le tout
manifesté dans les œuvres comme dans le Journal. Il constate cependant que cet
antisémitisme était déjà aussi enraciné et développé dans Manette Salomon, le roman de 1867, que dans son adaptation
théâtrale tardive. Il souligne que les Goncourt ne sont pas réductibles à
l’antisémitisme. C’est vrai, mais il reste que, tout en faisant la part de
l’époque et du contexte, le lecteur d’aujourd’hui (on l’espère du moins) a bien
du mal à digérer ce qui fait après tout le fonds idéologique de Manette, admirable roman par ailleurs,
en effet. Nicole Edelman montre combien les deux vieux garçons mettent de
créativité dans leur enrichissement du légendaire de l’hystérie
fin-de-siècle : ils en rajoutent abondamment, « peaufinent des profils
nosologiques et inventent d’étranges étiologies » car, pour eux, « la femme est toujours une possible
hystérique. Sans issue. Par nature ». Roger Kempf nuance ceux-ci en
analysant la misogynie des deux célibataires, quelque peu paradoxale. Comme il
le dit assez drôlement : « Les Goncourt aimaient les femmes. Jules, du
reste, en est mort. » Ils les auraient aimées encore plus, et autrement, s’ils
avaient vécu au xviiie siècle. Pierre-Jean Dufief se fait la victime
spectaculaire de la conversation, façon actuelle, en traitant de ce sujet chez
les Goncourt. N’écrit-il pas (c’est sa première phrase), comme on l’entend
désormais partout : « L’œuvre des Goncourt bruisse de paroles » ? Considérable couac dans « cette
symphonie que sut si bien jouer l’orchestre des causeurs du xviiie
siècle » mais qui n’ôte pas tout intérêt à son étude, heureusement ! Le
reste du volume est occupé par des communications qui traitent non plus des
Goncourt et de leur œuvre mais du prix qu’ils ont fondé : son histoire,
ses ramifications, quelques-uns de ses lauréats. Sans doute s’agit-il des actes
du second colloque mentionné (on aurait aimé que cela fût précisé), et nous y
renvoyons les curieux de sociologie littéraire.
Histoire littéraire. L’Histoire littéraire à l’aube du xxie siècle :
controverses et consensus, Actes du colloque de Strasbourg, 12-17 mai 2003, sous la direction de Luc Fraisse (PUF,
2005, 742 p., 29 €). Histoires
littéraires apprécie toutes les contributions à sa raison sociale. C’est
pourquoi, malgré la marque du pluriel qui nous différencie, nous saluons la
publication de ce volume (le mot, ici, est bien choisi) qui rassemble les
réflexions d’une soixantaine de conférenciers de onze nationalités différentes
réunis à Strasbourg du 12 au 17 mai 2003. Ce vaste bilan de la discipline
dressé par quelques-uns de ses acteurs est divisé en plusieurs sections. Une
première cerne, de manière un peu désordonnée, l’apport des précurseurs de
l’histoire littéraire. On envisage ensuite les « disciplines fondamentales
de l’histoire littéraire », lesquelles montrent leurs points de contact
avec la littérature comparée (histoire des thèmes ou des influences étrangères),
l’histoire des idées, la bibliographie et la bibliologie, l’histoire de la
grammaire enfin. La section consacrée aux « penseurs face à l’histoire
littéraire » comprend huit contributions dédiées à Albert Thibaudet,
Georges Cattaüi, Edmond Jaloux, Daniel Mornet, Marcel Raymond, Hans Robert
Jauss, Jean-Pierre Richard et Jean Starobinski. Par un étrange mystère, Roland
Barthes est relégué dans la section suivante, « L’Histoire littéraire en
questions ». On y lit des réflexions en sens très divers. Michel Stanesco,
Giovanni Dotoli et Antoine Compagnon abordent respectivement le Moyen Âge, le xviie et le xxe siècle, tandis que
François Moureau montre que l’histoire littéraire a souvent oublié des secteurs
aussi importants que la presse ou la littérature des voyages. La section
suivante, « Histoire et poétique en conciliation », paraît être le
reliquat du projet initial du colloque tel que l’expose Luc Fraisse : une
rencontre entre les revues Poétique
et Histoire littéraire de la France.
De fait, l’idée que la tension entre analyse interne et externe serait toujours
d’actualité semble traverser certaines interventions. Une dernière section
aborde les « Nouvelles Disciplines pour l’histoire littéraire ». Fort
attendue, elle est probablement la plus décevante. Non que les contributions y
soient inférieures aux autres (celle de Michèle Touret est remarquable), mais
parce que les pistes ici dessinées semblent bien étroites. Qu’on en juge.
L’histoire littéraire serait censée s’ouvrir à « la condition humaine »,
à la sociocritique, à l’histoire de l’art, à la génétique, à la psychanalyse ou
à l’étude de l’épistolaire, mais rien n’est dit du choix de ces disciplines, ni
surtout des raisons de l’absence de quelques autres. Une table des noms cités
complète l’ouvrage. Sa lecture nous apprend que les écrivains le plus souvent
cités sont Racine, Voltaire, Mallarmé et Proust (par ordre chronologique), ce
qui n’est pas un mauvais choix. Quant aux critiques, le trio de tête se compose
de Sainte-Beuve, Lanson et Brunetière ; ce qui semble inscrire la
problématique dans un passé certes regretté, mais déjà bien lointain. En
compensation, le nom du maître d’œuvre, Luc Fraisse, talonne de près ceux des
trois maîtres de la discipline : il faut dire qu’à lui seul, il est
l’auteur de trois contributions et de la liste bibliographique qui ferme
l’ouvrage. Ouvrage de consultation et de référence, ce collectif se prête sans
doute mal à la lecture cursive. Reste que celui qui en a parcouru les pages est
conduit à formuler quelques remarques marginales. On est d’abord surpris du
manque de dialogue effectif entre les universitaires. Le panel des invités ne
comprend ni historien, ni sociologue, ni ethnologue ni même linguiste, malgré
l’apport de leurs disciplines à la connaissance de l’histoire littéraire. On se
demande par ailleurs si chacun a pris la mesure de la remarque impertinente
formulée par un critique anglo-saxon et citée page 170 : « Nous avons
trop de programmes et pas assez de réalisations, trop de tambours-majors et pas
assez d’instrumentistes, trop de gens qui nous disent comment faire des choses
qu’ils n’ont jamais faites. » De fait, l’histoire littéraire vaut sans
doute souvent plus et mieux par ses réalisations empiriques plutôt que par sa
capacité à théoriser. À tenter de faire, comme c’est le cas dans plusieurs
contributions, la critique de la théorie plutôt que le bilan des travaux
pratiques, le danger est grand de donner l’impression d’une discipline moins
diverse et moins vivante qu’elle ne l’est effectivement. Les terrains énumérés
dans la septième section sont en effet fort en retrait sur les recherches contemporaines.
Outre ceux que signale François Moureau, des travaux sur la sociologie des
producteurs, la formation scolaire des écrivains, l’histoire des codes et des
registres sur la longue durée, la contextualisation de l’art d’écrire ou
l’histoire de la lecture montrent, parmi d’autres, que les préoccupations des
fondateurs de l’histoire littéraire continuent d’innerver les recherches. Il
est non moins surprenant, dans un ouvrage se situant « à l’aube du xxie siècle »,
qu’aucune contribution n’envisage l’apport d’Internet. Ceci montre le danger
qu’il y aurait à faire une histoire littéraire trop enfermée dans les limites
disciplinaires dont elle a hérité.
Lesbos. Nicole G. Albert,
Saphisme et décadence dans Paris
fin-de-siècle (La Martinière, 2005, 360 p., 23 €).
Thématique brillamment explorée par Joan Dejean dans Sapho, Les Fictions du désir 1546-1937, la vogue du saphisme au xixe siècle a pourtant été
largement dénigrée par la critique universitaire malgré quelques articles sur
les « Femmes damnées » des Fleurs
du Mal et l’ouvrage de M.-J. Bonnet intitulé Les Relations amoureuses entre les femmes du xvie au xxe
siècle. C’est pourquoi Nicole Albert lève le voile sur un tabou, tout en
délimitant ce vaste sujet géographiquement et diachroniquement dès le titre – Paris fin-de-siècle –, même si elle
n’hésite pas à déborder ce cadre pour travailler sur un large et ambitieux
corpus qui va de Baudelaire à Mendès et Péladan, en passant par des lesbiennes
célèbres comme Renée Vivien ou des auteurs étrangers tels que Swinburne ou
D’Annunzio, et sur une période plus étoffée se tournant plus volontiers vers
les textes du début du xxe
siècle marquant l’avènement de la Belle Époque et des Années folles. À la fin
du xixe siècle, Paris
devient la capitale incontestable du saphisme, foyer libéré du puritanisme
attirant des lesbiennes célèbres telles que Liane de Pougy, Natalie Barney,
Colette, Renée Vivien… Dans l’imaginaire littéraire, Paris se confond alors
aisément avec Lesbos, et nombre d’écrivains n’hésitent plus à faire de la
capitale une cité mythologique anachronique, un Lesbos citadin à l’image d’un
roman de mœurs de Charles-Étienne intitulé Notre-Dame
de Lesbos, de la Sapho, mœurs
parisiennes d’Alphonse Daudet ou du poème Douce amie de Raoul Ponchon publié en
1889, véritable
parodie du Lesbos baudelairien que
Nicole Albert prend soin de placer intégralement en annexe de son
ouvrage : « Délices de Paris et gloire de Montmartre, / Lesbos où les
baisers, chauds comme des lapins / Et beaucoup plus nombreux que les poils d’une
martre, / Réveillent les rats morts qu’au plafond l’on a peints ; / Délices
de Paris et gloire de Montmartre ! » Cette parodie montre à quel
point le saphisme fin-de-siècle est influencé par Baudelaire qui joue un rôle
fondateur dans l’évolution du saphisme au xixe
siècle comme l’indique le titre pétard, Les
Lesbiennes, annoncé pour les futures Fleurs
du Mal, qui vise à faire de la lesbienne « l’héroïne de la
modernité » (Walter Benjamin). Nicole Albert détectera cette influence
chez Renée Vivien, qui conçoit sa Sapho « selon l’esprit de 1857 ».
Plus généralement, l’ouvrage adopte une perspective synchronique et
interdisciplinaire avec des angles d’approche très divers : la
littérature décadente avec une préférence pour le roman et la nouvelle
illustrés par un corpus original (Mademoiselle
Giraud, ma femme d’Adolphe Belot, Méphistophéla
de Catulle Mendès), la presse attirée par le scandale des amours lesbiennes (Gil Blas illustré, La Vie parisienne),
la mode du travestissement et de l’ambiguïté sexuelle (Rachilde), les arts et
l’esthétisation du couple lesbien (Courbet, Solomon, Rops), la médecine qui
vise à faire du tribadisme une maladie psychiatrique liée à une anomalie
cérébrale désignée sous le nom d’inversion sexuelle (Westphal et Krafft-Ebing).
Si la lesbienne y est souvent représentée comme une pensionnaire, une femme
mariée, une veuve, une prostituée, une mondaine ou une féministe, d’autres
stéréotypes apparaissent également qu’il s’agisse de la lesbienne virile,
androgyne ou travestie – autant de clichés exploités par la littérature
décadente qui fait de la tribade l’icône de la modernité. Son refus de la
fécondité fait d’elle l’emblème privilégié d’une génération attirée par
l’artifice, le sensationnel et tout ce qui est contre-nature. Si l’on doit la
résurrection du mythe de Sapho aux poètes post-romantiques des milieux
« Bohème » (Baudelaire, Banville, Boyer), c’est surtout la
littérature fin-de-siècle qui placera le saphisme dans une perspective
homosexuelle (Vivien) ou simplement sexuelle persistant à faire du lesbianisme
le pendant de la prostitution, ce qui lui vaudra toute une série de néologismes
évocateurs et de surnoms argotiques à forte connotation érotique non dénués
d’un certain mépris. L’auteur nous offre donc un véritable dictionnaire saphique citant
tour à tour la tribade, la gougnotte, la fricatrice, la gousse, analysant
l’origine des termes « lesbienne », « gouine » et autres
synonymes qui marquent le passage de la pratique saphique à l’identité
sexuelle. Outre ce travail lexicologique d’une grande richesse qui tarde
cependant à apparaître (page 70), l’ouvrage présente une bibliographie complète
et démontre une connaissance impressionnante des textes d’époque que la
critique a longtemps mis de côté (Belot, Louÿs, Rachilde). Cette érudition ne
suffit pas à justifier le fait que l’auteur dénigre tous les travaux récents
sur le saphisme, le lesbianisme et l’androgynie notamment les ouvrages de
Dejean, de Bonnet, de Ladenson ou de Monneyron sur L’Androgyne décadent. Une lecture attentive de la critique actuelle
aurait peut-être permis d’éviter la superficialité des analyses formelles de
nombreux poèmes tels que Lesbos (Les Fleurs du Mal), au demeurant
descriptives et paraphrastiques. De même, la versification semble peu maîtrisée
qu’il s’agisse du sonnet inversé chez Verlaine (Sappho, Les Amies), de la
strophe saphique chez Swinburne dans Sapphics,
ou de Psappha revit de Vivien, poème
qui « emprunte le style et le vocabulaire de Sappho » sans que
ceux-ci aient fait l’objet d’une étude préalable. Si l’on découvre de nombreux
textes peu connus tels que le Don Juan à
Lesbos de Montégut, le Gomorrhe
d’Henri d’Argis ou Les Iles d’amour de Mendès qui dresse
« une carte du Tendre d’un genre nouveau », Nicole Albert semble
parfois se perdre dans son immense corpus. Outre le montage de citations, la
mise en relation des textes et des images pose un problème. Le dossier
iconographique (Mossa, Rops) placé au centre de l’ouvrage donne une impression
de gratuité et méritait des analyses plus détaillées.
Misère. Anne-Emmanuelle
Berger, Scènes d’aumône : misère et
poésie au xixe siècle (Champion,
2004, 252 p., 45 €).
Depuis quelques années les dixneuviémistes tournent autour de la misère, et de
la relation entre misère et littérature, comme autour d’un concept clef,
singulièrement outre-atlantique. C’est de Cornell University que nous vient ce
nouvel opus sur la question, après l’approche canadienne représentée par Pascal
Brissette (voir HL n° 23), et les
sociocritiques montréalais. Il s’agit, ici comme là, de la misère produite par
un système de valeur nouveau dans lequel le poète fera cause commune avec le
pauvre, ou plus thématiquement, de la dénonciation de la misère maculant
l’idéal républicain. On se demande cependant si cette question ne gagnerait pas
à être perçue comme un cas particulier de celle de l’argent, instrument
dynamique (vecteur et moteur du point de vue des trajectoires individuelles) et
forme de lien à la fois entre les personnes et les groupes : l’argent sans
qualités, langue commune, qui ne permet l’échange que parce qu’il égalise tout.
Bien que Anne-Emmanuelle Berger fasse découler son approche d’un intérêt pour
le thème ethnologique classique du « don » (d’où une articulation
malaisée à la littérature, décrétée don de la langue, par la grâce de
Heidegger, car sortant de l’économie restreinte), c’est bien en ce sens qu’il
faut lire et apprécier son travail. Après avoir rappelé l’importance du thème
de la misère, devenu enjeu politique sous le nom de « paupérisme » au
cours du siècle, l’auteur s’interroge sur le besoin de produire un discours
poétique sur la pauvreté, et sur la spécificité d’un tel discours. C’est à la
Parole, et à son modèle évangélique, qu’elle demande de faire le lien entre ces
termes, et au lyrisme, qui permet le passage du pauvre objet au pauvre sujet.
On regrette ici de voir amalgamés Rimbaud et Desbordes-Valmore à Vigny et
Coppée, au risque de fragiliser le propos, faute de distinguer entre ce que le
poème dit de la pauvreté et ce que le
poème fait avec la pauvreté, ce qui
aurait permis de prendre la mesure du topique, du lieu commun dans ces discours
poétiques, et d’isoler de ce fait des stratégies ou des axiologies plus
individuelles ou du moins propres à certaines formes poétiques. Au lieu de
quoi, on se perd dans un monde de métaphores, et l’on se demande s’il est utile
de lire Rilke avec les lunettes de Heidegger pour traiter de la question posée
ici, d’autant que l’auteur peine à effectuer le retour au monde des
phénomènes : « Reste à savoir ce qu’un vrai exclu penserait de
l’argument heideggerien », note-t-elle ainsi, soulignant le défaut
d’articulation des deux niveaux de lecture, esthétique et ethnologique. Prenons
le thème de la pauvreté de/du cœur, référé à Heidegger, qu’on décide de
comparer à Benjamin, pour se retrouver à disserter sur modernité et expérience…
puis sur art pauvre…, pour retomber sur le constat minimum que pauvreté a
à voir, pour tout le monde, avec défaut d’abri…, lequel abri peut être le cœur (rentrons-nous au port ?)…
mais qu’en aurait pensé Rimbaud, s’interroge alors l’auteur, eh bien il
commence par célébrer les vertus de la pauvreté avant d’exécrer la misère, fin
de chapitre et de section. Heidegger et Benjamin, entretemps, pffffuit,
envolés. On veut bien que le besoin de poétiser soit besoin du besoin, figure
du manque, la pauvreté étant définie à présent sur le mode heideggerien de
l’indigence (oubli de l’être) caractéristique d’une modernité qui ne connaît
plus le manque, mais tout cela est-il bien nécessaire si c’est pour arriver à
la valorisation (toute théorique d’ailleurs) de la pauvreté, qui n’est pas une
observation de première fraîcheur ? La même gratuité se trouve dans le
détail des analyses, approximatives (si un pauvre est « une veuve »,
est-ce par ce qu’en féminisant on pense affaiblir encore – lecture suspicieuse
de l’auteur, qui sent son féminisme – ou parce que la veuve est par essence
privée de ressources, faute de « soutien de famille », contrairement
à l’homme, qui peut trouver un gain, parfois, au veuvage : « Ma femme
est morte je suis libre !… »). Ou encore, on passe trop facilement de
l’usage métaphorique ou affectif du terme « pauvre » (ou du
substantif à l’adjectif), jusqu’à la confusion, notamment dans les lectures de
Verlaine. Celles portant sur Baudelaire, ajoutées en fin de ce volume peu
articulé qui tourne ainsi au recueil, sont plus sûres, mais la justesse du
détail ne permet pas d’établir quelque thèse nouvelle, de sorte que le lecteur
n’a que l’illusion d’un progrès, d’abondantes analyses défilant sous ses yeux sans
qu’il ait avancé d’un pouce. Cet ouvrage intelligent, qui débusque souvent avec
une intuition fine des questions d’un grand intérêt, peine donc à satisfaire
son lecteur, par défaut de rigueur, dans son projet comme dans le détail. Le
projet paraît insuffisamment construit, distrait sans cesse de son propre
objet, don ou pauvreté. Il est significatif à cet égard que la conclusion ne
marque aucun progrès sur l’introduction : la lecture classique du thème du
« trou », bazardée en fin d’opus, aurait pu servir d’entrée en
matière ; significatif aussi, le fait que les moments les plus faibles
soient les transitions, inexistantes, introductions et conclusions,
c’est-à-dire là où le lecteur attend que l’on resserre un minimum le propos. Il
s’égare dans des références qui s’approprient le texte au lieu de le servir,
pour une rentabilité douteuse. Il en va ainsi du chapitre-digest sur la question du don (de Mauss à Jarvis, via Derrida et
Bourdieu) qui amorce la problématique suivante : comment peut-on
donner au pauvre, qui est hors du circuit socio-économique de la
reconnaissance, comment apprécie-t-il ce don, s’agit-il d’un don pur dès lors qu’il ne peut y avoir de
retour ? Autant de questions intéressantes du point de vue ethnologique
mais surdimensionnées s’il s’agit de lire le motif du don dans la poésie de
Desbordes-Valmore. On regrette l’inaboutissement, donc, de ce travail, par
ailleurs desservi par sa forme, émaillée de discours critiques comme de langue
étrangère, et épuisant sa réflexion dans des formulations astucieuses :
« Que reste-t-il quand le fond(s) manque ? Il reste à s’adonner à la
"surabondance généreuse" du manque qui donne (sur) l’infini, pour peu
qu’on puisse (se) donner le manque même, autrement dit, le dire poétiquement. »
Radiguet.
Radiguet 1903-2003. Colloque du
centenaire, textes et documents réunis par Pierre Caizergues et
Marie-Christine Movilliat (Université Paul-Valéry, 2005, 195 p., 15 €).
Les centenaires sont utiles en ce qu’ils permettent de faire le point sur un
écrivain. Cent ans après sa naissance, Radiguet continue, comme le montre ce
volume, d’attirer chercheurs et critiques. Toutefois, le tonitruant parallèle
avec Rimbaud, lancé et orchestré par Cocteau, peut sembler fort discutable,
outre qu’il contribuerait à faire de Radiguet un « poète maudit », ce
qu’il ne fut assurément pas. Dans son intervention, Pierre Caizergues signale
que, sur Google, on relève 4 430
occurrences pour Radiguet, alors que Cocteau en compte 96 900, et Crevel, 2 770
seulement (on peut toutefois se demander si l’œuvre de Crevel n’est pas plus
riche et plus diverse que celle de Radiguet). Quoi qu’il en soit, ce volume
d’actes est fort intéressant, et plein de précisions et de documents parfois
inédits. Consacré à « Raymond Radiguet et les femmes », l’article de
Marie-Christine Movillat offre une information complète et intelligemment
nuancée. On y voit combien Radiguet sut mêler fréquentations féminines et
amitiés masculines. Pour les premières, la liste est assez longue : Alice
Serrier, Béatrice Hastings (alcoolique et passablement déséquilibrée), Valentine
Hugo, Irène Lagut, Thora de Dardel, Marcelle Meyer, Mary Beerbohm, Bolette
Natanson et Bronja Perlmutter, sans oublier trois figures tutélaires :
Eugénie Cocteau (la mère de Jean), Misia Sert et Gabrielle Chanel. C’est en
bibliographe que Jean-Louis Meunier scrute à la loupe, documents à l’appui, les
gravures de Jean Hugo pour Les Joues en
feu (certaines de ces illustrations sont, avouons-le, tout au plus
décoratives). « Radiguet entre Dargelos et d’Orgel », tel est le
sujet qu’étudie Ornella Volta, qui souligne au passage que, par crainte de sa
mère (laquelle, tout au moins en 1920, ne voyait pas d’un bon œil le jeune
prodige attaché à son fils), Cocteau a été contraint de maquiller la date du
premier séjour de Radiguet au Piquey. La présence de celui-ci dans l’œuvre
poétique et artistique de Cocteau est longuement retracée par David Gullentops
et Lynn Van de Viele. Ici aussi, on ne peut s’empêcher de remarquer que tel
dessin de 1960 représentant Radiguet est d’une faiblesse calamiteuse, ce qui
n’est heureusement pas le cas des

divers
Lettre
de Breton à Radiguet du 11 décembre 1919.
« Radiguet
endormi » figurant dans le recueil de Dessins
de 1923. Que dire de « Vénus dans Les
Joues en feu de Raymond Radiguet » par Pierre Brunel, sinon qu’on se
perd parfois dans ces multiples références à Rimbaud, Sully Prudhomme, Dumas,
Rilke, Valéry, Debussy, Apollinaire, Lucrèce, etc., au sujet de poèmes qui
n’ont rien de prodigieux ? Plus précisément, le « Tombeau de
Vénus », transcrit ici, évoquerait plutôt du Marie Laurencin mâtiné de
Voiture ou de Malleville. C’est gentil, sans plus ; un point, c’est tout.
Plus substantielles semblent les considérations d’Éléonore Antzenberger sur
« Raymond Radiguet et le Dadaïsme : correspondance et articles
(1918-1923) ». Il y avait en effet beaucoup à dire sur la façon dont
Radiguet se mêla un moment à Dada, et aussi sur la curieuse indulgence que
Breton montra, jusqu’en 1920, envers lui. L’auteur souligne ainsi très justement
« l’ambivalence des liens que Radiguet entretient avec [Cocteau] et avec
Breton », et suggère, non sans perspicacité, que Cocteau s’est peut-être
servi un moment de Radiguet pour « entrer dans les bonnes grâces de
Breton », tandis que celui-ci essayait de l’éloigner du même Cocteau...
Radiguet dut cependant interloquer Breton, à qui, en janvier 1920, il écrivait
tranquillement : « Je puis bien vous avouer maintenant que Les Champs magnétiques m’ont déçu, parce
que très ennuyeux, à mon avis. » Précisément, Éléonore Antzenberger
remarque au passage : « Les lettres de Breton à Radiguet sont encore
à trouver. » Il nous semble pourtant que certaines ont refait surface dans
de récentes ventes publiques d’autographes à Drouot : au catalogue de celle
du 22 octobre 2003 figurait, reproduite intégralement, une lettre de Breton à
Radiguet datée du 11 décembre 1919, parlant de poèmes de son correspondant,
qu’il invite à une réunion au café Certa (par ailleurs, une lettre de Malraux à
Radiguet, de 1921, figurait au catalogue de la vente du 20 octobre 2004). Sous
un titre assez rébarbatif, « Fanfaronnade et litote dans les romans de R.
Radiguet », Silvio Yeschua fait de pertinentes remarques concernant les
non-rapports de Radiguet et de la NRf,
nous apprenant au passage que Le Diable
au corps était un des rares romans modernes à figurer entièrement coupé
dans la bibliothèque de Paul Valéry, grand contempteur, on le sait, de ce genre
de littérature. Peut-être Valéry, si épris du xviiie
siècle, fut-il sensible au titre même, repris d’un roman de Nerciat ; le
sujet du livre pouvait, au surplus, ne pas lui déplaire. Signalons enfin une
étude de Monique Nemer sur « le paysage éditorial » parisien que
connut un Radiguet peu aguerri, qui restera toujours « perdu dans les
manœuvres éditoriales » : éditions pour bibliophiles, prix
littéraires, rapports avec Grasset et Gallimard, etc. Au total, un volume très
riche et qui fait progresser les recherches sur un auteur inclassable, qui est
autre chose que le second Rimbaud ou la seconde Mme de La Fayette que certains
se sont plu à voir en lui.
Romancières. Chantal
Bertrand-Jennings, Un autre mal du
siècle : le romantisme des romancières, 1800-1846 (Presses
universitaires du Mirail, 2005, 145 p., 25 €). Un « autre » mal du
siècle. Le titre de l’essai affiche d’emblée son programme : c’est dans
l’étude des œuvres de femmes, figures par excellence de l’altérité, que
l’auteur ancrera sa recherche sur le romantisme, cherchant à nuancer et à
affiner la perception de ce mouvement et de l’un de ses thèmes les plus fameux
en réintégrant dans le corpus canonique la parole féminine, longtemps
marginalisée. Par-delà le travail d’exhumation ou de réhabilitation, qui
consiste à révéler des « oubliées », la prise en considération du
« genre » est pour l’auteur un moyen d’opérer un décentrement du
regard posé sur l’objet littéraire dans le but de renouveler les idées reçues
sur le mouvement considéré. La thèse de Chantal Bertrand-Jennings est la
suivante : l’expression du « mal du siècle » a revêtu, dans les œuvres
de femmes, d’autres significations que dans les œuvres de leurs confrères
masculins. La situation d’exclusion vécue par les femmes durant l’époque
concernée a ancré leur mal-être dans une réalité douloureuse qui les aurait
incitées à donner à leur romantisme, dès le début du xixe siècle, une tonalité plus sociale, devançant
l’évolution qu’on a l’habitude de reconnaître au mouvement dans la seconde
phase de son développement. Selon l’auteur du présent essai, le vécu des femmes
coïncide avec le poncif romantique de l’insatisfaction fondamentale, mais les
raisons de cette insatisfaction trouvent leur origine dans une situation tout à
fait concrète, celle de leur exclusion civile, politique et sociale dans la
société post-révolutionnaire. S’originant dans leur condition même de femmes,
le « mal du siècle » dépeint par les romancières se démarquerait dès
lors par de nombreux aspects du dolorisme masculin. Tout d’abord, les héroïnes
de Mme de Staël, de Marceline Desbordes-Valmore, de Flora Tristan ou de George
Sand ne revendiquent pas orgueilleusement leur souffrance à la manière d’un
Stello ou d’un René, par exemple. Au contraire, leur quête est tout entière
marquée par un désir d’intégration. Point de fatalisme ni de pessimisme :
enraciné dans le social, les lois, les mœurs ou encore les préjugés, le mal du
siècle féminin apparaît comme un mal contingent auquel on peut remédier, projet
auquel les héroïnes consacrent toutes leurs forces dans un déploiement
d’énergie qui tranche avec l’apathie languissante des héros minés par la
mélancolie. Il faut à ce titre noter, dans ces textes de femmes, l’inversion
presque systématique des rôles traditionnellement associés à chaque sexe, les
héroïnes paraissant dotées de qualités viriles tandis que les héros sont fortement
féminisés. Si l’amour, la passion et le sentiment tiennent un rôle de premier
plan dans ces œuvres, les romancières prennent cependant leurs distances avec
le thème de l’amour-religion qui implique le sacrifice total à l’être aimé. Le
sentiment amoureux individuel s’élargit à l’humanité entière dans l’expression
d’une compassion et d’une solidarité éprouvées à l’égard de tous les exclus,
les marginaux, les pauvres, les opprimés. Expression d’un sentiment charitable
qui, de tout temps, a été reconnu comme l’apanage des femmes mais qui, à
l’époque romantique, se charge de revendications sociales. C’est cette orientation
sociale, tournant les œuvres féminines vers un plus grand réalisme, que s’est
surtout attachée à démontrer Chantal Bertrand-Jennings dans ses analyses.
Si le thème de l’exclusion associé à une revendication qu’on pourrait déjà
qualifier de féministe apparaît clairement dans les œuvres choisies de Staël,
Tristan, Desbordes-Valmore et Sand, il s’exprime de manière plus voilée dans
les romans – moins connus – d’une Claire de Duras, œuvres particulièrement
intéressantes dans la mesure où, construites autour du motif fondamental de la
différence, elles donnent à voir indirectement, par déplacement métonymique, la
condition féminine et les conséquences mortifères de l’altérité. Ainsi, dans Ourika, le thème de l’exclusion
s’illustre dans la différence sexuelle, mais aussi raciale. Duras montre
comment l’état d’altérité est intériorisé par les héros, masculins comme
féminins, jusqu’à l’aliénation qui leur fait adopter les valeurs mêmes du
groupe qui les opprime, attitude reconnue comme caractéristique du vécu féminin
au xixe siècle. Dans
cette perspective, l’infériorité sociale apparaît également comme métaphore de
la condition féminine. On peut évidemment se demander si l’on peut parler dans
ce cas d’une véritable conscience féministe avant la lettre. Soucieuse de
préserver l’historicité des œuvres, Chantal Bertrand-Jennings ne tombe pas
dans le piège des relectures anachroniques mais montre avec justesse
l’évolution du sentiment, parfois inconscient, de la différence génératrice
d’exclusion à l’éveil progressif d’une conscience collective vis-à-vis de
l’oppression, qui ira, chez Flora Tristan, jusqu’au militantisme messianique au
travers du titre revendiqué de « paria ». Dans le parcours proposé,
on regrettera cependant l’inégalité de traitement dont les romancières
analysées font l’objet. Si certaines œuvres suscitent des analyses fouillées et
très stimulantes (c’est le cas pour Gabriel
de Sand dont l’examen au plus près du texte clôt le recueil), d’autres
paraissent plus superficielles, voire répétitives. Le choix du corpus aurait pu
être explicité de manière plus argumentée. Une comparaison plus systématique
avec les héros des œuvres masculines « canoniques » aurait également,
dans certaines analyses, contribué à renforcer et à nuancer le propos : on
éprouve en effet parfois l’impression que l’essayiste n’a retenu que les œuvres
qui illustraient parfaitement sa thèse. Dans cette perspective, l’enrichissement
du corpus par des œuvres moins connues – le critère de sélection étant la
célébrité des romancières ou le succès remporté par leurs œuvres à l’époque de
leur parution – permettrait peut-être, dans le prolongement des analyses
proposées, d’ouvrir plus largement les perspectives. Ainsi, puisque de
« genre » il est question, l’enquête pourrait être poursuivie dans le
sens d’une interrogation sur le genre littéraire. Le « mal du
siècle » féminin ne s’est-il pas aussi exprimé à travers la voix
lyrique ? Comment s’est-il manifesté dans la poésie ? Au travers de
quel modes, quelles images, quelles figures ? Interroger le
« genre », au sens de construction sociale du sexe, par le genre
comme prise de position dans le champ littéraire apparaît comme une perspective
de recherche particulièrement stimulante dans le cadre des études féminines.
Salomé. Bertrand
Marchal, Salomé entre vers et prose.
Baudelaire, Mallarmé, Flaubert, Huysmans (José Corti, 2005, 304 p., 22 €).
La figure de Salomé au xixe siècle
ne fut pas qu’un avatar de la femme fatale, mais aussi un enjeu littéraire ou
esthétique pour certains écrivains. En examinant les textes et avant-textes de
l’Hérodiade de Mallarmé, Hérodias de Flaubert et À rebours de Huysmans, Bertrand Marchal
se propose de démontrer que la réécriture du mythe de la danseuse biblique
procède chez ces auteurs d’une volonté affirmée de repenser la littérature
(mais non chez Laforgue et Wilde, écartés de l’ouvrage). Leur démarche engage
des « enjeux intertextuels, intergénériques, interesthétiques et, par là
même, une dimension critique de l’écriture » qui donnent à ces trois
Salomés « toute leur dimension de manifeste littéraire de la
modernité ». Ainsi formulée dans l’avant-propos, la problématique
sera poursuivie en pointillé au cours d’un ouvrage constitué de quatre
chapitres, présentés comme des « vagabondages », qui reprennent
plusieurs articles déjà publiés en les rassemblant par un thème avec lequel
certains entretiennent des liens parfois lointains. Le livre débute avec un
chapitre intitulé « En guide de préambule baudelairien : de la fleur
du mal à la danseuse orientale. » Devant l’absence de référence explicite
à Salomé chez Baudelaire, Bertrand Marchal entreprend de débusquer une
« Salomé virtuelle » à travers un poème, Le Flacon. Entrecroisée de renvois à Mallarmé, l’analyse textuelle
souligne l’équivalence symbolique du souvenir, du fantôme et de l’âme, avec
celle de la fleur s’évaporant en parfum, le tout s’ordonnant autour d’une
« figure centrale de l’imaginaire baudelairien, la danseuse
orientale » qui incarne, par son dépassement des dualités, le rêve d’une
poésie où s’accomplirait la synthèse de tous les arts. Le motif de la danse, et
ce faisceau de représentations connexes, restent pourtant accessoires dans le
chapitre portant sur la Salomé-Hérodiade de Mallarmé. L’éditeur des Œuvres complètes de Mallarmé dans la
Pléiade revient d’abord en détail sur l’histoire du texte, depuis la Scène de 1874 jusqu’aux fragments des Noces d’Hérodiade. Mystère. Le propos
essaime ensuite à partir de divers textes, avant-textes et poèmes appartenant
de près ou de loin à la constellation d’Hérodiade. Les commentaires ajoutent
peu, et souvent restent bien en deçà, des excellentes pages que leur avait
consacrées Bertrand Marchal dans Lecture
de Mallarmé (1985), puis La Religion
de Mallarmé (1988), et enfin la notice de la Pléiade. Marquant ses
distances avec une « problématique psychologie de la littérature »,
l’auteur postule que « la logique du développement d’Hérodiade n’est ni
psychologique (psychanalytique), ni biologique, ni métaphysique, mais poétique.
[…] Pour cette vierge en fleur, il n’y a pas d’autre fatalité que celle qui
s’inscrit dans son nom, tant il est vrai qu’Hérodiade n’est pas une personne
mais un mot, et que le seul inconscient d’un mot, c’est son étymologie ».
Dans la dernière partie de l’étude, le thème des noces idéales permet de
convoquer d’autres œuvres posthumes, Le
Livre et surtout Épouser la notion. Bertrand Marchal propose des leçons qui
diffèrent de celles de premiers éditeurs de ces textes, révélant ainsi les mots
« pucel.» (pour pucelage) et « scission ». Les relectures
suggérées servent d’appui aux éléments de conclusion : l’opération de
l’Idée est une forme de dépucelage, tandis que la poésie est un mouvement de
voile dont la lecture constitue non la déchirure mais la conscience du mystère
« qui toujours reste », selon Mallarmé, et qui voue la lecture à une
infinitude dont la danse est l’hymen indéfiniment repris. La partie médiane du
livre est constituée d’une étude sur le troisième conte de Flaubert et porte
essentiellement, elle, sur la figure de la danseuse. Rappelant ce que la danse
d’Hérodias doit au bas-relief de la cathédrale de Rouen, d’une part, et aux danses
découvertes par Flaubert lors de son voyage en Orient avec Maxime Du Camp,
Bertrand Marchal entend montrer que le couple de la danseuse et du saint vient
d’une « profondeur obscure de l’œuvre ». Dans un premier temps,
confirmation est donnée de l’importance des danseuses Azizeh et, surtout, Kuchuk-Hanem
pour le personnage de Salomé dans Hérodias,
à partir d’un patient travail sur les Carnets
de travail publiés par Pierre-Marc de Biasi et du dossier d’Hérodias du Corpus Flaubertianum. Cela ne signifie
pas pour autant que le voyage en Orient constitue l’origine simple de la figure
d’Hérodias. En effet, la rencontre avec les danseuses arabe et nubienne fut
d’emblée vécue à travers la médiation de la culture artistique, religieuse et
littéraire. Bertrand Marchal dégage ainsi « une surdétermination
saloméenne de Kuchuk-Hanem et d’Azizeh », que renforce un scénario dont
Jean Bruneau avait noté la récurrence chez Hérodias
comme dans tous les grands romans flaubertiens. Il est lié à un souvenir de
jeunesse qui ressurgit chez Flaubert après la nuit passée avec
Kuchuk-Hanem : l’évocation de sa matinée de rêverie après le bal de la
Saint-Michel chez le marquis de Pomereu. Cette « scène primitive qui n’est
pas seulement l’étymon de la mélancolie flaubertienne mais l’une des matrices
ou des mythes fondateurs de l’Œuvre entière » s’organise autour d’une
scène de danse qui consacre l’initiation sentimentale, et que suit une
méditation mélancolique s’apparentant à une forme de décapitation – déplacée
sur le personnage d’Antipas dans le conte d’Hérodias.
Par ailleurs, une érudite étude des sources à partir des avant-textes révèle,
entre autres, l’imbrication d’autres figures de danseuses, telles Judith et
Esmeralda qui participent à la mosaïque saloméenne. Certains fils des chapitres
précédents sont retissés à la fin de celui-ci : Hérodias met en scène une dialectique de l’ostentation et du
voile, où « les dieux ne sont pas derrière le voile mais dans le voile,
ils en sont les plis, les figurations, et l’écrivain ne peut rien faire d’autre
que jouer de ce tissu-là, le déplacer ou le reconfigurer à l’image de la
danseuse invisible sous la mobilité infinie de ses voiles ». À travers une
vision de l’Orient où se réalise la grande synthèse des antinomies, de la
vie et de la mort, de la beauté et de l’horreur, la danseuse flaubertienne
devient « la figure imaginaire d’un absolu littéraire, qui renouerait,
par-delà le classicisme, avec la véritable grandeur antique et qui offrirait la
synthèse de l’antiquité ressuscitée et de la modernité capable de
l’interpréter, de la puissance créatrice et de l’esprit critique ». Chez
Huysmans, l’évocation de la danseuse biblique dans À rebours se fait sous un double patronage : celui de Gustave
Moreau et celui de Stéphane Mallarmé. Si la Salomé des deux tableaux de
Moreau relève apparemment de la femme fatale baudelairienne, incarnation de la
fleur vénéneuse du féminin, Huysmans lui fait subir un déplacement en signant
des tableaux de mots qui se libèrent du référent pictural pour accéder à leur autonomie.
Le trajet d’À rebours poursuit ce
mouvement de sublimation d’où émerge, épurée de son mythe même, l’Hérodiade de
Mallarmé qui incarne la nudité du rêve poétique. Au terme du roman, comme chez
Baudelaire, la danseuse aura été transformée en fleur, la fleur en parfum de
plus en plus subtil, pour atteindre la quintessence littéraire que réalise pour
Huysmans le poème en prose, « forme ultime de cette alchimie ». La
deuxième moitié du chapitre porte surtout sur le rapport ambivalent de Huysmans
avec ses maîtres, et principalement Flaubert, dont témoignent les avant-textes.
Bertrand Marchal considère que, sur le plan esthétique, À rebours constitue « une tentative pour dépasser la vieille
opposition entre roman et poésie, et récrire en une œuvre unique inspirée par
les Salomés de Moreau La Tentation de
Saint-Antoine et Les Fleurs du Mal ».
Au terme des trois études, des points de rencontre sont proposés. La figure de
Salomé subit chez les auteurs étudiés un déplacement symbolique dont la danse
devient l’expression privilégiée en ce qu’elle propose une synthèse du théâtre
et de la musique. Pour chacun des trois, Salomé incarne par ailleurs le livre à
venir, tout en convoquant un « intermédiaire privilégié comme un défi à
relever : une bible encore, mais de pierre celle-là, la cathédrale ».
En effet, Bertrand Marchal note que la figure de la danseuse orientale jouxte
souvent la métaphore du temple ou de la cathédrale « comme si la rêve
littéraire de la deuxième moitié du siècle avait été programmé, autant que par
les Fleurs du Mal et par Madame Bovary ». C’est une des
pistes intéressantes que soulève l’ouvrage de Bertrand Marchal, complété par
une quinzaine de textes en annexe, dont des extraits des œuvres citées, des
carnets de voyage de Flaubert et de Du Camp, et la réécriture d’une page de
Huysmans sur Moreau.
Théâtre. Impossibles Théâtres. xixe et xxe siècles, sous la direction de Bernadette Bost, Jean-François Louette
et Bertrand Vibert (Comp’Act, 2005, 284 p., 22 €).
Qu’à l’impossible nul ne soit tenu, cet ouvrage collectif en apporte à nouveau
la preuve. Et tout d’abord, la preuve de l’impossible entente. Présentées en
trois parties dans l’ordre chronologique des artistes abordés, de Ludovic Vitet
à Heiner Müller, la vingtaine de contributions dit surtout, en filigrane,
l’impossibilité de cerner ce que recouvre l’impossible au théâtre : tour à
tour, ce serait l’interdiction de scène dont certains comités de lecture ou de
censure ont frappé des pièces, les « incommodités » de la
représentation, comme les appelait déjà Corneille, qui en ont rendu d’autres
injouables (ou du moins injouables à et pour leur époque), la transgression de
conventions et de formes établies, la tentative de repousser les limites
théâtrales, leur mise en cause, en péril, en faillite, ad. lib. L’impossible se trouve alors relégué dans l’envers du
décor, rangé sous la bannière de l’excès ou du manque (trop de vers, trop de
personnages, trop de tableaux chez certains Romantiques – un peu comme il y
aurait eu trop de notes dans Mozart ; pas assez de clarté, de chair et de
dynamisme chez les Symbolistes ; surcroît d’absurdité, défaut de
référentialité) ; par suite, il en vient à désigner l’irreprésenté autant
que l’irreprésentable, le sommeil sur la page par opposition au réveil sur la
scène, mais aussi le merveilleux, l’irréel, l’utopique, l’absolu, l’ineffable…
jusqu’à l’original. Autant de symptômes de cette fameuse crise de la
représentation qui n’en finit plus de chercher ses racines, comme le martèle
une fois encore la quatrième de couverture. Bien que Jean-François Louette
tente une judicieuse mise au point sémantique en « lever de rideau »,
on ne perçoit pas toujours ce qui autorise un rapprochement entre le spectacle
tant et plus enfoncé dans un fauteuil chez Musset, l’écriture remise en liberté
par Théophile Gautier (Claudine Lacoste), la dramaturgie de Banville (Philippe
Andrès), et le dépassement « métathéâtral » de Tristan Tzara
(Jacqueline Bernard), le blocage initial de Nathalie Sarraute face à l’écriture
dramatique (Brigitte Ferrato-Combe) ou l’incapacité à faire voir l’invisible et
entendre l’inouï, elle aussi serinée à l’envi. Sans parler du « déni du
dialogue » dans La Dernière Bande de
Samuel Beckett (Nathalie Fournier) : en quoi donc serait-il marqué au
sceau de l’impossible théâtral ? Au mieux, il s’agit d’un dédit, soit d’un
démarquage à partir du dispositif dialogique traditionnel. Et encore… C’est
affaire de déplacement, de dédoublement, d’une autre modalité de l’échange
entre un moi présent et un moi passé par l’entremise de la voix enregistrée.
Enfreindre une loi ne revient pas à signer l’impossibilité d’un genre, comme le
rappellent à juste titre d’autres contributions qui rééquilibrent certains
errements hasardeux et autres glissements malencontreux. Certes, on pourra
toujours dire d’une approche plurielle qu’elle offre l’avantage de ne pas verrouiller
un concept dans une définition asphyxiante. Mais à condition que le prisme ne
soit pas éclaté au point d’empêcher l’émergence d’une vision digne de ce nom.
Deux arguments, néanmoins, reviennent à plusieurs reprises. Le premier, d’ordre
historique, contextualise l’impossible (Florence Naugrette démontre ainsi que Cromwell n’a rien d’injouable en soi et
que la valeur de la pièce ne le cède nullement devant l’importance de la
préface dont on se contente en général). Quant au second, à tendance
rhétorique, il retourne la notion comme un gant pour suggérer que l’impossible
signale en réalité l’ouverture d’autres possibles. Certes… Mais des possibles
en forme de repli face au réel – ô Aristote ! – ou bien des possibles en
forme d’extension immodérée du domaine de la lutte dramatique… Bien que la
féerie donne lieu à deux études (la féerie romantique par Roxane Martin, la
« féerie comique » de Flaubert par Bertrand Vibert), la dimension
scénique du théâtre n’est le plus souvent abordée qu’à travers les œuvres et
propos d’auteurs qui n’étaient ni ne se voulaient tous dramaturges, qui
n’écrivaient pas forcément pour le plateau, qui se méfiaient même de
l’incarnation du verbe. Essentiellement littéraire, l’optique retenue permet
alors de redécouvrir avec bonheur des entreprises négligées ou
marginalisées : Ashaverus d’Edgar
Quinet (Simone Bernard-Griffiths), Axël de
Villiers de l’Isle-Adam (Mireille Loscot), La
Seine de Raymond Roussel (Patrick Besnier). Mais même un article sur
« l’acteur novarinien » (Louis Dieuzaide) ou une incursion vers le
« théâtre de l’invisible » chez Kandinsky (Dominique Massonaud) ne sauraient
faire oublier l’absence des grands visionnaires de la scène qui, au xxe siècle, durent se
contenter du papier pour y coucher leurs propositions ou y croquer leurs
esquisses. Au premier rang desquels, Edward Gordon Craig, Adolphe Appia
peut-être, et sûrement Antonin Artaud, dont l’ombre plane sans jamais être
lâchée pour la proie qu’on aurait pu croire, sinon insaisissable, du moins
incontournable. L’était-elle à ce point qu’on a préféré l’éviter, comme on
rechigne à fouler un sentier battu et rebattu ? Peut-être. Mais quoi de plus
topique, pourtant, que les essais d’Artaud, ses échouages et ses échecs – y
compris le semi-échec des Cenci que
René Daumal justifia en ces termes : « par rapport à l’impossible,
tout sera toujours manqué » ? Manqué, cet ouvrage sur les
« impossibles théâtres » ne l’est pas pour autant. Mais il est,
fatalement, inégal, et il part, obliquement, tous azimuts. On en retiendra
pourtant que l’impossible, au théâtre comme ailleurs, peut aussi être vécu sur
le mode joyeux d’un choix, non sur le mode fâcheux d’une contrainte :
choix d’une posture, d’un défi, d’une innovation pas même programmée.
C’est-à-dire, en dernière instance, sur le mode ni heureux ni malheureux d’une
nécessité qui évacue les compromis : nécessité de créer ce que l’on a à
créer, comme on pense devoir le créer, sans se positionner suivant des critères
de possibilité ou d’impossibilité. Sans demander la lune, donc, mais sans pour
autant s’interdire de regarder le soleil en face.
Verlaine.
Paul Verlaine, Correspondance générale.
I. 1857-1885, édition établie et annotée par Michaël Pakenham (Fayard,
2005, 1124 p., 45 €).
Plus d’un siècle après sa mort, Verlaine n’avait pas encore sa Correspondance générale, alors que,
depuis l’édition Van Bever publiée dans les années 1920, le nombre de lettres
retrouvées a quasiment doublé. C’est désormais, sinon chose faite, puisque les
autres tomes sont à venir, du moins chose bien entamée avec ce premier volume
d’une entreprise qui fera date dans les études verlainiennes. Nul n’était
assurément mieux qualifié que Michael Pakenham pour rassembler, éditer et
annoter une correspondance d’un intérêt exceptionnel pour une meilleure
connaissance, non seulement de Verlaine (et de Rimbaud) mais aussi de
l’histoire de la poésie dans la seconde moitié du xixe siècle. Et si cette édition paraît tard, les
retards, en matière de correspondance où des lettres ressurgissent toujours,
peuvent avoir du bon : eût-il paru un an plus tôt que ce volume n’aurait
pu comporter l’extraordinaire lettre, tout récemment retrouvée, que Verlaine
écrivit à Victor Hugo, de la prison des Petits-Carmes, quelques jours après le
coup de pistolet du 10 juillet 1873. Classée selon une chronologie balisée par
les dates essentielles de la vie, tant intime que littéraire, de Verlaine,
cette correspondance rassemble toutes les lettres conservées du poète et, à
leur date, les lettres reçues par lui, qui « comblent des lacunes et
apportent des éclaircissements », voire, plus rarement, mais pour les
mêmes raisons, des lettres dont il n’est ni l’auteur ni le destinataire, soit,
pour ce premier volume de 1122 pages, un total de 611 lettres (425 + 163 + 23).
Les lettres conservées de Verlaine sont évidemment rares dans les premières
années : trois lettres en tout pour les années 1857-1861, une moyenne de
quatre à cinq lettres par an entre 1862 et 1866, mais la moisson augmente à
partir de 1867 pour dépasser la trentaine en 1872 et 1873. Après les trois
seules lettres à Lepelletier de l’année 1874, la correspondance retrouve en
1875 un haut niveau (28 lettres), mais décroît régulièrement à la fin des
années 1870 jusqu’au creux de 1880 pour croître à nouveau au début des années
1880, avec la reconnaissance nouvelle de Verlaine (21 lettres en 1881 et 1882,
une cinquantaine en 1883 et 1884, 34 en 1885). Si l’on peut espérer que des
lettres réapparaîtront, comme la lettre à Louis Tridon du 21 juin 1883, dont
n’est donné ici que l’extrait repris de Van Bever, et qui a figuré au catalogue
Demarest de mars 1985, certaines lacunes de cette correspondance, comme le
rappelle Michael Pakenham, sont malheureusement irrémédiables : c’est le
cas des lettres à sa mère, à sa femme et de la plus grande partie des lettres à
sa belle-mère ; c’est le cas, surtout, de la correspondance de Rimbaud,
détruite par Mathilde. Autres lacunes d’importance, les lettres à Germain
Nouveau, et les lettres à Lepelletier de la fin de 1877 à septembre 1882. De
tous ces heurs et malheurs d’une correspondance, il résulte que les
correspondants les plus présents dans ce volume sont Delahaye (28 lettres
reçues, 103 envoyées), Lepelletier (93, 1), Charles Morice (38, 1), Mallarmé (17,
9), Émile Blémont (24, 0), Léon Vanier (23, 0), Ernest Millot (15, 1), Hugo
(11, 4), Rimbaud (10, 5), Nouveau (0, 12). Même si la plupart de ces lettres
étaient déjà connues, Michael Pakenham ne s’est pas contenté de les
rassembler : l’établissement du texte n’est pas une vaine formule avec un
épistolier comme Verlaine, qui multiplie les ellipses, les abréviations, les
inventions verbales, les déformations onomastiques ou les variations
graphiques, et les exemples donnés dans la Préface montrent que les éditeurs
précédents, fussent-ils les destinataires des lettres, n’ont pas toujours fait
preuve d’exactitude dans leurs transcriptions. Quant à l’annotation, elle
fournit au lecteur, avec une précision qui est le fruit d’une érudition
exceptionnelle, toutes les informations, historiques ou personnelles,
nécessaires à la lecture de ces lettres où l’allusion est reine (voir, par
exemple, les deux pleines pages de notes qui éclairent ce simple post-scriptum
d’une lettre à Lepelletier de septembre 1872, p. 240 : « Serre pinces
à Oliveira, notre Nanteuil, Charlor, Battur et autres bons bougres! »).
Elle permet aussi des mises au point en matière d’interprétation des poèmes
(par exemple, page 144, sur le rapport entre Un grognard de Verlaine, qui deviendra Le Soldat laboureur dans Jadis et Naguère, et La Bénédiction de Coppée). Mais
l’intérêt sans doute le plus remarquable de cette Correspondance, au-delà de la transcription et de l’annotation des
lettres, c’est qu’elle donne aussi en fac-similé la reproduction quasi
exhaustive des nombreux dessins qui illustrent celles-ci et qui en sont partie
intégrante, ceux de Verlaine comme ceux de deux de ses correspondants
privilégiés, Ernest Delahaye et Germain Nouveau. Au nom du même souci
d’exhaustivité documentaire, Michael Pakenham donne en annexe, outre le
fac-similé des dessins qui n’ont pu être classés dans la chronologie, la
reproduction des articles et comptes rendus suscités par les recueils de
Verlaine, un répertoire des correspondants (avec notice biographique), et on
lui sait gré de n’avoir pas rejeté à la fin du dernier volume de cette édition
un indispensable index des noms et des titres. On attend donc avec impatience
la suite de cette entreprise d’utilité publique, qui ne réjouira pas que les
verlainiens. Quelques minuscules suggestions de correction : page 106,
note 1, lire « poète » au lieu de « poésie » ; page
113, lettre de Coppée, lire sans doute « susnommé » au lieu de
« surnommé » ; page 116, note 1, lire « l’Assomption »
au lieu de « l’Ascension » (ce n’est d’ailleurs pas l’Assomption qui
a fait du 15 août la fête nationale sous le Second Empire, mais la Saint
Napoléon) ; page 207, note 11, lire « juste et bon et
salutaire » au lieu de « juste et bon de saluer » ; page 215,
note 4, « Bonjour, bonsoir » est une traduction approximative pour
« Ave ! Caire ! » ; page 316, note 14, lire « se
récrie » au lieu de « se récrit » ; page 350, note 6,
« Dans le vaste océan de l’indicible » est une traduction
approximative de « de mare tenebrarum » ; page 350, note 2, lire
« nukti » ; page 356, « le repos du guerrier » est une
traduction approximative pour « ultimum solatium » ; page 360,
lire « Uios Swthr » au lieu de « Sqthr » ; page 362,
note 17, lire « icqus » au lieu de « icqns » ; page
572, note 1, lire « temple de Pollux » (Fanum Pollucis = Fampoux), au
lieu de « À traduire »; page 575, note 4, lire « le
traître », au lieu de « l’auteur » ; page 648, note 2, lire
« Ce que c’est que
l’anglais » ; page 814, ligne 8, lire « accusait des chagrins » ; page 854,
lettre de Mallarmé, lire « bouquin » au lieu de « volume »,
et « très loin » au lieu de « trop loin » ; page 883,
lettre de Mallarmé, lire « à présent situé
à Passy » ; page 884, lettre de Mallarmé, lire « refermé »
au lieu de « renfermé », « pour le griffer » au lieu de
« pour griffer », et « pour accomplir » au lieu de
« pour accompagner » ; page 910, note 4, lire (sans doute)
« tout en chantant » au lieu de « tout en chant » ;
page 949, lire Yriarte au lieu de Yiarte ; page 1043, les indications
bibliographiques qui suivent Matuszewicz, Ludomir, sont à rattacher à ce qui
précède ; 1068, ligne 20, supprimer les ??.
Notes de lecture
Allais. Alphonse Allais,
Par les bois du Djinn/Parle et bois du
gin, édition de François Caradec (Poésie/Gallimard, 2005, 302 p., s.p.m.).
François Caradec connaît son Allais comme sa poche. Pour avoir édité les Œuvres anthumes comme posthumes bien sûr (rééd. coll.
Bouquins, Robert Laffont) comme pour avoir produit la biographie du Monsieur.
Le présent volume propose les poésies complètes d’Allais primitivement publiées
par Fayard en 1997. Le titre donné au recueil provient d’une maboulite holorimeuse et situe bien
l’activité d’Allais plus du côté d’une tendance oulipienne par anticipation que
du lyrisme standard promu par l’École. Cela nous vaut quelques jolies
fumisteries, comme ce « léger specimen de vers néo-alexandrins » qui
se caractérise par des rimes initiales et non pas finales comme par des vers
plus ou moins longs : la seule chose qui compte est que la somme globale
des syllabes divisée par le nombre total des vers donne 12. Il fallait y
penser ! Les rimes riches à l’œil méritent elles aussi le détour et
devraient faire l’objet d’un enseignement obligatoire. Les élèves et étudiants
n’en sauraient peut-être pas plus qu’à présent, mais au moins tout le monde
passerait un peu de bon temps. On l’aura compris : le calembour règne en
maître, les clins d’œil aux contemporains comme aux modes d’époque réjouiront
tout lecteur apparenté, de près ou de loin, au général Vermot.
Archéologie. Pierre-Antoine
Cœurderoy, Edmond Arnould, poète lorrain
(1811-1861) (La Mulatrie, 2005, 237 p., 18 €). Une
pseudo-gloire locale, qu’un sien compatriote vient exhumer fébrilement, sans
qu’il soit, pour une fois, question de centenaire. Beaucoup de bonne volonté,
encore plus de digressions locales, des références appuyées à certains édiles
actuels non moins locaux : tout cela sent le compte d’auteur. Le problème
est que le barde en question est remarquablement nul. Ses alexandrins poussifs
et gauches pourraient être signés de n’importe quel Tartempion de
l’époque : « Si j’invoque ton nom, ô Liberté, si je t’aime / De cet
ardent amour plus puissant que la mort ; / Si vers toi je m’élance avec un
fier transport, / Sûr que nous affranchir est notre fin suprême... »
Fermez le ban ! Pas de doute, la délocalisation et le régionalisme à
outrance vont nous donner la nostalgie des Jacobins et de la bonne vieille
centralisation.
Artaud. Jean
Baudrillard, Sylvère Lotringer, Oublier
Artaud : dialogue (Sens et Tonka, 2005, 72 p., 5,50 €).
Le dialogue ici retranscrit s’était tenu à New York en 1996, à l’occasion de
l’exposition au MoMa des Works on Paper
d’Artaud. Les deux interlocuteurs se connaissent bien et partagent une culture
commune qui leur permet d’examiner avec acuité, intelligemment et sans
rhétorique, toute une gamme de questions : Artaud, son corps, Dieu, le ratage
du théâtre, Jarry, le culte et la culture, Foucault, etc. Le dialogue est
rapide, traversé d’éclairs et de formules vives et justes. Loin des assommantes
dissertations qu’a parfois suscitées Artaud, voici une initiation qui va droit
à l’essentiel. On y apprendra au passage que Baudrillard fut, l’espace d’une
saison, pataphysicien : « C’est mon professeur de philosophie de
l’époque [Emmanuel Peillet] qui l’avait fondé de même qu’il avait inauguré les Cahiers du Collège à Reims vers la fin
des années quarante. » Beau papier, format élégant et couverture
psychédélique restituent quelque chose du vrai chic de Soho il y a dix ans.
Balzac. Aline
Mura-Brunel, Silences du roman. Balzac et
le romanesque contemporain (Rodopi, 2004, 327 p., 65 €).
De même que les livres sur l’humour sont rarement drôles, les livres sur le
silence sont rarement chiches de mots. L’essai d’Aline Mura-Brunel confirme la
règle. Il faut dire qu’il couvre – excusez du peu – tout le roman français de
Balzac à nos jours. Pas tout à fait cependant puisque le xixe siècle est
essentiellement représenté par Balzac et Stendhal et le xxe par ce qui s’est produit des années cinquante
jusqu’à 2003. L’idée centrale est que, malgré bien des transformations,
l’écriture romanesque « s’articule autour d’un vide fondateur », désigné par le
mot « silence ». Le mot lui-même reviendra des centaines de fois dans
l’ouvrage, de manière obsédante, d’abord dans les titres des chapitres : «
La Lecture et le silence », « L’Écriture du fragment et le silence »,
« L’Écriture du silence et la surabondance des discours »,
« L’Écriture du silence et le culte du vide », etc. C’est le cas de dire
que ce silence est assourdissant ! Mais ce sont là les aléas de la
monoculture universitaire qui, par ailleurs, ne manque pas d’assaisonner les
analyses de son jargon, à quoi viennent s’ajouter quelques cuirs et coquilles
qu’une relecture des épreuves plus attentive aurait sans doute éliminés
(« le silence sera observé en tant que tel, si l’on puit dire… »).
Ceci posé, l’objectif souvent ressassé de cet essai ne manque pas d’intérêt ni
de pertinence : « Il s’agit de voir paradoxalement le silence de
l’écriture balzacienne dans la surabondance des discours et de lire celle-ci à
travers le prisme de l’écriture contemporaine, adonnée au silence. »
Encore faut-il s’entendre sur la liste des représentants de cette écriture
contemporaine. Pour Aline Mura-Brunel, il s’agit de Gailly, Oster, Lenoir,
Depussé (deux fois nommé dans la liste de la page 8 – mais, comme nous n’avons
rien lu de lui ou d’elle, n’interprétons pas), M. Petit (pourquoi une
initiale ?), Laurens, Darrieussecq, Jauffret, Adely, Laurrent, Ernaux,
Millet, Bergougnioux, Michon, « etc. » – liste à laquelle il faut
ajouter Aragon, Duras, Des Forêts, Quignard, avec Blanchot comme trou noir sur
l’horizon de l’aphasie écrivante. À l’occasion, d’autres noms apparaissent :
Échenoz, Chevillard, Patrick Deville, Jean-Philippe Toussaint, tous mutiques
d’une manière ou d’une autre, car « au xxe
siècle, la recherche de l’obscur, de la vacuité et du silence est un passage
obligé de la littérature. Dans la seconde moitié, l’esthétique minimaliste
triomphe et les textes se fragmentent à l’envi ». La notion de silence
devient en fait une espèce d’aspirateur surpuissant, outil attrape-tout,
puisque tout ce qui peut se connoter de manière plus ou moins négative ou
privative peut y être rapporté. La démonstration ayant été faite initialement
que, sous la volubilité apparente et l’excès débordant de la parole chez Balzac
se cache en réalité un silence multiforme mal reconnu, Aline Mura-Brunel peut
en effet affirmer, dans un mouvement d’une belle circularité, que « le roman
balzacien perdure dans la fiction narrative de l’extrême modernité, dans son
tramé et dans sa chair ». Nous n’osons pas conclure avec Molière :
« Et voilà pourquoi votre fille est muette » ! Balzac, qui
n’avait pas l’humour très raffiné, s’amusait à dire : « Qui trop embrasse
a mal aux reins. » En ne cherchant pas à tout couvrir ni à tout rapporter
à une unique notion protéiforme, Aline Mura-Brunel aurait permis à son lecteur
d’apprécier sans la distraction d’un agacement difficile à combattre, les
nombreux passages éclairants et bien vus de son essai. Comme disait
l’autre : Saepius locutum, nunquam
me tacuisse poenitet.
Barbey d’Aurevilly. Patrick
Avrane, Barbey d’Aurevilly :
solitaire et singulier (Campagne première, 2005, 176 p., 15 €).
Réédition augmentée d’une biographie portée à la postérité par le Prix littéraire
du Cotentin (2001). Les ajouts concernent de discrètes analyses
psychanalytiques (« Ici, Jules Barbey est au plus près de la pulsion
scopique »). Ceux qui les jugent dispensables peuvent se contenter de lire
l’œuvre, la correspondance ou les Memoranda.
Baudelaire (1). L’Année Baudelaire, n° 8, Baudelaire et l’Allemagne (Champion,
2004, 191 p.,
30 €). Le thème de cette livraison passe
au second plan derrière la « mémoire de Claude Pichois »
à
laquelle elle est dédiée. Le maître des études baudelairiennes participait au
colloque franco-allemand qui s’est tenu à Düsseldorf en 2003, et il en a
prononcé le texte d’introduction. Mais la personnalité de Claude Pichois
imprègne tellement ce volume qu’elle en est le centre : son absence
soudaine, douloureusement ressentie, pèse de tout son poids sur des études
baudelairiennes désormais bancales. C’est ce qu’exprime impeccablement le beau
texte de Jean-Paul Avice, « Baudelaire, Pichois sans fin », avec
l’élégance et la pudeur que seule une vraie douleur trouve pour s’exprimer. Il
y est question d’une bourde commise dans l’édition de Baudelaire Paris sans fin, que Claude Pichois a chargé Jean-Paul
Avice de rectifier – mais « ce n’était pas le genre d’exercice de style
bien dérisoire qu’il lui fallait ce jour-là où je les lui apportai à l’hôpital,
le dernier jour où je l’ai vu ». D’autres hommages à Claude Pichois sont
publiés, mais il est difficile de trouver ce ton d’évidence, réfléchi, mesuré à
l’aune d’années de contacts quotidiens, souvenirs abondants devant lesquels,
tout à coup, vie et mort prennent le pas et s’emmêlent, laissant le survivant
désemparé.
Baudelaire (2).
Elvire Maurouard, Les Beautés noires de
Baudelaire (Karthala, 2005, 222 p., 20 €). Le titre que donne Elvire
Maurouard à son ouvrage est quelque peu trompeur. Celui-ci se compose en effet
de quelques chapitres portant sur Baudelaire et les femmes, l’accent étant mis
sur Jeanne Duval surtout, et sur Mme Sabatier, la beauté noire et la beauté
blanche. Tout ce qui est dit de Jeanne Duval et, à travers elle, de la
séduction des peaux noires pour Baudelaire, ne manque pas à son tour de
séduction, même si l’étude est conduite de manière un peu erratique. L’autre
moitié du livre traite plutôt de Baudelaire et de la peinture, non sans
observations souvent intéressantes. L’information baudelairienne de l’auteur
paraît laisser parfois à désirer, malgré une bibliographie très développée mais
dont, curieusement, il n’est fait aucun usage dans le cours de l’essai. Travail
non sans charme, donc, mais où le plus réussi, c’est les sous-titres. Une brève
préface nous apprend qu’il existe une Académie des sciences d’outre-mer et une
académie européenne interdisciplinaire des sciences, dont Jean Poirier, l’auteur
de cette préface, est membre. Il n’est pas précisé si la beauté noire de la
couverture représente l’auteur, poétesse et journaliste haïtienne. Un livre récent d’Emmanuel Richon, Jeanne Duval et Charles Baudelaire, paru
chez L’Harmattan, traitait du même sujet.
Bernhardt. Jacques Lorcey, Sarah Bernhardt : l’art et la vie (Séguier,
2005, 160 p., 32 €) ;
Louis Garans, Sarah Bernhardt :
itinéraire d’une divine (Palantines, 2005, 127 p., 39 €).
En dépit de son titre, le livre de Jacques Lorcey
n’apporte aucune révélation troublante, aucune anecdote nouvelle sur « La
Divine » et sur son parcours. Ne parlons pas de l’iconographie, mille fois
exploitée, ni de la mise en page d’un kitsch confondant. L’album de Louis
Garans est en revanche rigoureux et soigné. Si l’auteur examine l’actrice sous
divers jours – ses « débuts orientés », sa carrière, son héritage –,
il révèle un aspect méconnu de sa biographie : son « jardin secret à
Belle-Île », réservé à des élus. Excellent préambule à une visite du musée
(qu’on est en train d’aménager) consacré à celle qui fut aussi « La dame
de Penhoët ». Deux regrets : pas d’index et un oubli dans la
bibliographie, par ailleurs sommaire : Ma
double vie (1907) a été rééditéé en 2000 et en 2002.
Bibliophilie. Catalogue d’une très riche mais peu
nombreuse collection de livres provenant de feu M. le comte J.-N.-A. de
Fortsas ; Vincent Puente, Histoire
de la bibliothèque du comte de Fortsas (Éditions des Cendres, 2005, 16 et
47 p., 9 et 12 €).
Sympathique récit d’une des plus belles supercheries bibliophiliques du siècle
dernier, cette « histoire » rappelle les tenants et les aboutissants
de la mystification de Renier Chalon. Elle s’ouvre par le bref portrait
collectif des Agathopèdes, amateurs de bonne chère et de plaisanteries.
L’auteur commente ensuite le catalogue et les livres mis en vente. Son récit
est largement inspiré par les informations données par Gustave Brunet (1889) et
l’imprimeur Emmanuel Hoyois (dans ses Documents
et particularités historiques sur le Catalogue du comte de Fortsas, 1856).
Signalons dès à présent que le Musée de Mariemont consacrera en 2007 une
exposition à la vie et à l’œuvre de Renier Chalon. On lira aussi, sur le site
du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque royale de Belgique, une belle
notice bibliographique sur ce collectionneur dont le prénom semble bien devoir
être écrit sans accent.
Blanchot. Daniel Wilhem, Maurice Blanchot, intrigues littéraires (Lignes-Manifestes,
2005, 128 p., 14 €).
De ce superbe petit livre, belle couverture souple et graphisme soigné, nous ne
dirons rien, parce qu’il faut y aller voir. Ceux qui iront verront qu’il s’agit
de Blanchot, et de Blanchot lisant Paulhan, Klossowski, Bataille ou Brecht, et
aussi beaucoup d’un Je qui expose ses propres errances comme si elles faisaient
œuvre (« je prends un temps avant de proposer un début de réponse » ;
« je ne voudrais pas me mêler ici de ces affaires françaises »,
etc.). Remarquez que ce narrateur critique qui nous explique ce qu’il fait et
pense hors champ est beaucoup moins explicite quand il s’agit de son
auteur : texte fragmenté, circonlocutions et périphrases rendent sa prose
pire qu’inintelligible au lecteur moyen, on veut dire fastidieuse. Propos
d’imbécile incapable de goûter la critique inspirée, et de forger le sens au
creuset des fragments et fils rouges réapparaissants ? Sans doute, car ce
n’est pas à moi, le lecteur, d’écrire des essais livrés en kit ; mettons
plutôt que « Je prends un temps » de réflexion et m’en vais boire une
bière. Mais je ne vous empêche pas d’y aller voir.
Calet. Henri Calet, Raymond Guérin, Correspondance (Le Dilettante, 2005, 350
p., 25 €).
Jean-Pierre Baril donne avec cette correspondance un des recueils d’histoire
littéraire les plus aguichants du moment. Non seulement nous y voyons vivre
deux écrivains estimés dans leurs années de création, mais nous traversons avec
eux les milieux littéraires des années d’après-guerre, jusqu’en 1955, année où
meurt Raymond Guérin, et peu après Henri Calet. Le premier habite Bordeaux, le
second vit à Paris, ce qui est la position idéale pour filer une correspondance
suivie entre gens qui s’estiment et échangent leurs impressions sur leurs
œuvres respectives, sur la critique, sur les éditeurs, et sur la vie. Guérin,
qui a publié Zobain en 1936, aura son
succès en 1946 avec L’Apprenti, qui fait scandale ; Calet a ses
lecteurs et ses admirateurs fidèles depuis La
Belle Lurette, parue dans la NRf
en 1938. L’un et l’autre passent leur temps à se demander mutuellement « ce
qu’ils font », ce qui amène les deux amis à se répondre, plus qu’à
s’écrire
spontanément,
particulièrement Calet moins prolixe, moins épistolier que Guérin. Leur
situation dans les milieux littéraires n’est pas la même. À Paris, Calet, qui
publie ses chroniques dans Combat,
sait mieux profiter des occasions que lui offrent ses relations de journaliste.
Séjour paresseux à Cerisy qu’Anne Heurgon a repris en main, voyage au Maroc,
où, suggère-t-il, Guérin devrait aller, lui aussi. Si je n’y vais pas, lui répond
ce dernier, c’est « sans doute parce que personne ne me l’a offert ».
Il semble que Calet ne se rende pas très bien compte des avantages de sa vie
parisienne, l’autre travaillant dans les assurances en province. Ce qui les
relie plus que tout, c’est… Gaston Gallimard : « Bien sûr, écrit
Raymond Guérin, c’est une vieille canaille, mais quand on a quelque peu
pratiqué les autres éditeurs, on s’aperçoit qu’il vaut encore mieux
qu’eux. » Ce qui n’est pas un mince éloge de la part du « Grand
Dab », toujours à la limite de l’implosion lorsqu’il s’épanche auprès d’un
Calet plus discret, plus secret, et qui semble, faute de mieux, s’accommoder
des aléas de la vie.
Camus. François Chavanes, Albert Camus tel qu’en lui-même
(Éditions du Tell, 2004, 160 p., s.p.m.). Histoires
littéraires a déjà signalé le regain d’intérêt pour les racines
méditerranéennes de Camus. Ce petit ouvrage d’un essayiste qui a consacré deux
livres et plusieurs articles à Camus, concentre un certain nombre d’éléments
biographiques et littéraires sous une forme accessible aux lecteurs non
spécialisés. L’auteur, un dominicain devenu algérien après l’indépendance,
traite, entre autres, de la religion chez Camus, mais sans tirer trop la
question du côté de l’apologétique.
Claudel. Paul Claudel : les manuscrits ou
l’œuvre en chantier, sous la direction de Jacques Houriez et Catherine
Mayaux (Éditions universitaires de Dijon, 2005, 198 p., 20 €).
Il s’agit d’un utile état des lieux des manuscrits de Claudel : l’œuvre
littéraire à la Bibliothèque nationale, les archives diplomatiques au Ministère
des Affaires étrangères ; en outre, un très vaste ensemble de photocopies
et de microfilms existe au Centre Jacques-Petit de l’Université de
Franche-Comté. Seize articles abordent l’étude génétique de Claudel dans
quelques œuvres poétiques et théâtrales : en ce dernier domaine, à côté
des grandes pièces (Tête d’or, La Ville, L’Échange ou L’Otage), on
appréciera l’examen d’une œuvre marginale et très étonnante : la
réécriture des Fourberies de Scapin,
entreprise après une représentation par Jouvet, qui avait beaucoup déçu
Claudel. Cette présentation efficace mais succincte des dossiers fait aspirer à
des travaux plus développés, dont l’utilité ne fait aucun doute, à en juger par
l’avant-goût qui nous en est donné ici.
Clemenceau. Gérard Minart, Clemenceau journaliste (1841-1929). Les
combats d’un républicain pour la liberté et la justice (L’Harmattan, 2005,
249 p., 21,50 €).
L’auteur a produit une véritable hagiographie de Clemenceau, représenté en
chevalier blanc du libéralisme, attraction fort courue ces temps derniers. Il
ne ménage pas sa peine pour rendre son héros sympathique, au point qu’avec tout
ce qu’on savait sur le contribuable de Mouilleron-en-Pareds (et qui est
consciencieusement caviardé dans cet ouvrage), on sort de cette lecture avec
encore plus d’antipathie pour ce culbuto de la magouille. Clemenceau,
pourfendeur du parti opportuniste, fut le parangon même de l’opportunisme. En
1871, cet « ami » de Louise Michel, ce « communard de
cœur », prit vite l’aune des chances des Fédérés et choisit finalement le
bon côté des fortifs. Promoteur actif du Boulangisme, quand il s’aperçut que
son étalon n’était qu’une rossinante tout juste bonne à tirer tous les
tartuffes rassis de la monarchie, il laissa sa monture sauter la haie sans lui.
Antidreyfusard jusqu’à la faillite de son journal La Justice, il sauta en marche dans le quotidien que venait de
fonder Vaughan, L’Aurore, et il
devint un ardent dreyfusard. Certes, il ne fut pas le seul, et c’est sa seule
circonstance
atténuante. Que dire de son premier passage au pouvoir ? L’auteur confie
qu’il y eut une vaste grève à Draveil (en fait, Vigneux) et Villeneuve
Saint-Georges en 1907 et que celle-ci se « tradui[sit] par six morts et
une cinquantaine de blessés ». Il oublie de donner le nom du traducteur :
il s’appelait Lebel et c’était un fusil. Car Clemenceau, homme de gauche avec
un nez d’auguste, n’hésita pas à faire tirer sur ces pauvres bougres, abrutis
par le vin que leurs contremaîtres leur administraient par monopole, payés
cinquante centimes de l’heure, travaillant douze heures par jour, sept jours
sur sept. Leur crime : avoir osé demander une augmentation de vingt
centimes. On regrettera le silence sur la manipulation grossière du pauvre
Marcellin Albert, ainsi que sur l’odieuse répudiation de l’épouse du Tigre, qui
figure pourtant dans toutes les anthologies du goujatisme et de l’abus de
pouvoir. Quant aux conséquences désastreuses d’un traité que le
jusqu’auboutiste Père la Victoire avait amplement inspiré, il semble que
l’histoire a depuis longtemps rendu son verdict. Cet homme a passé le plus
clair de son temps à haïr ses contemporains : Ferry, Gambetta, Combes,
Jaurès, Briand, Poincaré, Foch… Même son poulain, Tardieu, allait se détourner
de lui. On se demande encore pourquoi Clemenceau fut battu à la course à
l’Elysée par un futur cheminot : gageons que Clemenceau, lui, n’en fut pas
surpris.
Cocteau. Soraya Le Corsu,
Jean Cocteau, Arthur Rimbaud et le
Surréalisme (Connaissances et savoirs, 2005, 99 p., 15 €).
Au portail de la jeune maison d’édition qui propose cet opuscule se rencontre
une citation de Voltaire : « Un livre n’est excusable qu’autant qu’il
apprend quelque chose. » Dès lors, se pose la question de savoir s’il faut
excuser celui que la susdite maison propose sur Cocteau, Rimbaud et
Cie. La lecture de ce recueil d’articles nous rappelle d’abord que le
respect de la grammaire et du code typographique ne sont plus nécessairement
l’apanage des éditeurs, et que c’est bien dommage. Pour le reste, l’ouvrage
offre des synthèses de quelques pages sur des sujets aussi méconnus que l’image
poétique surréaliste, Cocteau et les mythes grecs ou « le rayonnement
d’Arthur Rimbaud sur le Surréalisme ». Sur ce dernier point, par exemple,
les réflexions souvent décousues de Soraya Le Corsu n’ajoutent à peu près rien
à la contribution procurée par Étienne-Alain Hubert dans le numéro de L’Herne de 1993 consacré à Rimbaud. La
lecture de ce seul article eût évité bien de la peine à notre auteur. Il serait
cependant injuste de ne pas signaler, au beau milieu de son ouvrage, certains
rapprochements esquissés entre Cocteau et les Surréalistes. Là encore,
l’impression de rapidité dans l’analyse domine. Nonobstant, dépasser le conflit
de personnes qui persista entre les deux parties pour s’intéresser aux œuvres
peut s’avérer fructueux ; Soraya Le Corsu le laisse deviner en plus d’un
endroit. Sans doute en saurons-nous davantage en lisant sa thèse à paraître en
décembre chez le même éditeur ; elle s’intitule précisément La Puissance poétique et plastique de
l’image surréaliste dans l’œuvre de Jean Cocteau.
Colet. Louise Colet, Les Pays lumineux. Voyage d’une femme de lettres en Haute-Égypte,
texte établi et présenté par Muriel Augry (Cosmopole, 2005, 350 p., 18 €).
Ce récit de voyage est l’occasion de connaître directement (hors du prisme
flaubertien) Louise Colet, à savoir : son franc-parler, son énergie, son
humour, sa capacité à voir les êtres (les compagnons de voyage et les
autochtones) et à ne pas voir les choses (inaptitude à décrire aucun site).
Qu’allait-elle faire dans cette galère ? Quand le vice-roi d’Égypte décide
que l’inauguration du canal de Suez, à l’automne 1869, sera l’occasion d’une
grande fête destinée à assurer le rayonnement de son pays, il invite, pour se
faire, des délégations de tous les pays européens : Louise Colet, qui a
presque soixante ans, use de tout son entregent pour être de la nombreuse
délégation française et y parvient. Au nom du journal Le Siècle, elle est là, seule femme parmi d’autres journalistes,
scientifiques et artistes, bien décidée à chanter les louanges de Ferdinand de
Lesseps autant qu’il faudra. Mais, finalement, elle n’enverra que deux
chroniques au Siècle : ses
impressions, elle les garde pour un ouvrage qu’elle rédige – et abandonne
– en 1873 et qui ne sera publié qu’après sa mort, en 1879. Il est réédité pour
la première fois aujourd’hui. C’est un document sur les mœurs d’un voyage
officiel et encadré au XIXe siècle (satire très inspirée) ; sur
l’Égypte, telle qu’elle se livre alors au regard de l’étranger (à Alexandrie,
au Caire et le long du Nil : les problèmes de transport et d’hébergement,
les rapports aux employés et au petit peuple croisé le long des rues) ;
sur l’Égypte politique et sociale de cette période arabo-turque, en voie
d’occidentalisation rapide ; sur la femme qui voyage et qui narre, déjà
âgée, venue sans famille et sans proche, et qui jamais ne se lasse de faire respecter
son bon droit d’être là et de mériter le meilleur accueil. Les passages les mieux
venus et dignes d’anthologie la concernent, elle et son corps : comment,
assoiffée et étouffée de chaleur, elle enfouit littéralement sa tête dans une
pastèque qu’elle dévore au coin d’une rue et qui lui rappelle – ô magie
de la mémoire ! – la même expérience faite une fois à Ferrare, patrie du
Tasse et de l’Arioste ; comment, dans la cabine du maudit rafiot qui lui
fait remonter le Nil, elle lutte pied à pied contre tous les moustiques de
l’Orient réunis et comment, enfin, elle découvre en elle-même la ressource de
les ignorer et de penser, leur échappant par le pouvoir de la
littérature ; comment, en proie aux moustiques encore, elle est tout à
coup hantée par le souvenir de celui qui, vingt ans plus tôt exactement, était
passé en Égypte, en compagnie de Maxime du Camp, sans même la prévenir et lui
promettre de se revoir…
Comprendre. Jacques Chabot, Comprendre et commenter (Publications de
l’Université de Provence, 2004, 328 p., 28 €).
On se demande quel public peut trouver ce bourratif recueil d’un professeur
émérite de l’Université de Provence, dont la préface sent le préau et les
palmes académiques. Les articles qui le composent, parfois fort anciens
puisqu’ils remontent aux années 70, font la part belle à Péguy, mais on
trouvera aussi Hugo, Mann, Camus, tout ce qu’un professeur peut trouver sous le
stylet au hasard des cours. Tout sauf les travaux pourtant abondants de ses
pairs, invisibles dans les notes, de sorte que, privés de toute stimulation
extérieure, les articles n’ont guère d’occasion de s’élever au-delà de la
lecture, ni vraiment personnelle, ni vraiment originale. À réserver aux anciens
élèves.
D’Agoult. Marie de
Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance
générale, tome III, novembre 1839-1841, édition établie par Charles F.
Dupêchez (Champion, 2005, 688 p., 110 €). Le roman de la belle (mais pas
très heureuse) Marie se poursuit ici, après les deux premiers épisodes livrés
par Charles Dupêchez en 2003 et 2004 – un rythme que beaucoup d’amateurs de
correspondances apprécieront et dont il faut féliciter tous les acteurs. Le
premier volume couvrait une période de 15 ans (1821-1836), le second témoignait
d’une intensification des échanges : il ne couvrait que les années où la
comtesse était absente de Paris (1837-1839). Elle a maintenant vingt-sept ans.
Malgré son retour, ses deux enfants et les multiples activités dans lesquelles
elle s’engage rapidement (ouverture de son salon, vie mondaine, hauts et bas de
la relation avec Liszt, épisode Girardin, naissance de Daniel Stern, etc.),
elle trouve le temps de s’épancher, surtout auprès de son ami Henri Lehmann,
qui sait lui renvoyer une image on ne peut plus romantique d’elle-même : «
Une belle plante arrachée au sol qui lui donnait la vie, à qui on enlèverait la
dernière poignée de terre qui couvrait sa racine, ne souffrirait pas plus que
vous pauvre de femme, jetée au milieu de cette fange de Paris » (20 novembre
1839). Elle aime toujours Franz, l’infidèle, si proche d’elle malgré
tout : « Je vois que vous êtes aussi excédé de votre vie que moi de
la mienne ! Que faire ? Que vouloir ? Il est donc impossible de
vivre ? » (28 février 1840). Une bonne partie du Paris littéraire et
artistique à la mode fréquente chez elle : Eugène Sue, Vigny, l’étrange
d’Eckstein, le louvoyant Sainte-Beuve, etc. Elle échange beaucoup de petits
billets un peu à la Proust avec tout ce monde – mais, avec George Sand, c’est
bien fini (cf. les échanges dont nous avons déjà rendu compte : Marie d’Agoult, George Sand, Correspondance. Édition établie, présentée et annotée par Charles F.
Dupêchez, 3e éd. revue et corrigée, Bartillat, 2001). Les
chronologies placées en tête de chaque année permettent de suivre dans le
détail le ballet des rencontres, le bourdonnement des rumeurs, les calomnies,
les médisances. Tout le monde n’est pas en mesure comme elle d’envoyer un mot à
Balzac pour lui dire (7 juin 1841) que le petit banquet qu’elle organise pour
Ingres est remis au samedi suivant. Il lui reste vingt-cinq années à vivre, qui
seront bien remplies, y compris littérairement. C’est dire qu’on attend la
suite de cette correspondance avec la plus grande curiosité. Errata des deux premiers volumes, index
des correspondants (avec notice), index des noms de personnes.
Delvaille. Bernard
Delvaille, Le Plaisir solitaire (Le
Temps qu’il fait, 2005, 169 p., 17 €). Réédition de textes, lectures
(Verhaeren, Marini), essais et notes éparses, souvenirs de voyage (Londres,
Copenhague), parues en 1989 (Ubacs), augmenté notamment d’une flânerie,
« Santa Maria Gloriosa dei Frari », placée là, dit l’auteur pour
atténuer l’effet des premières sections, jugées, avec le recul, sottes. Mis en
joie par ce raide préambule, le lecteur trouvera plaisir aux textes de Bernard
Delvaille, s’il aime les phrases assouplies au lyrisme de l’intime et les
évocations poétiquement émues, ma non
troppo.
Duchamp. Marc Décimo, Le Duchamp facile (Presses du réel,
2005, 156 p., 9 €).
De tous les livres de Marc Décimo sur Marcel Duchamp, un petit manuel de
duchamphillie au format de poche, intelligent, utile, agréable. Un Duchamp
facile, un Duchamp vite, un Duchamp bon.
Duchâteau. Patrick Gaumier,
A.P. Duchâteau, gentleman conteur (Le
Lombard, 2005, 212 p., 22,50 €). De nombreux titres cités dans cet ouvrage
évoqueront peu aux jeunes lecteurs d’aujourd’hui, mais pour qui est
« tombé dedans » dans les années 60… En deux cents pages, nous
suivons le parcours des soixante-cinq années d’un des pionniers du métier de
scénariste de BD. Cet auteur belge, âgé de 80 ans aujourd’hui, commence à
quinze ans avec des nouvelles policières, puis des romans, scénarios
radiophoniques et télévisés, énigmes scénarisées pour des magazines, et
poursuit avec les bulles dans les hebdomadaires Tintin (dont il sera un temps rédacteur en chef), Spirou et Pilote. Plus de deux cent cinquante albums portent son nom (ou
l’un des multiples pseudonymes qu’il a utilisés) comme scénariste. Il invente
des personnages encore célèbres : Ric Hochet (plus de soixante-dix
albums), Chick Bill, Hans, Bruce J. Hawker. Il adapte en bande dessinée des
romans policiers et des œuvres célèbres. Le présent ouvrage est traité sous
forme d’entretien mené par un auteur passionné et érudit (auquel on doit déjà
le Larousse de la BD) et comporte une importante iconographie en couleur. On a
aussi droit à un épisode sur l’édition au Congo belge des années 1954 à 1958,
avec Mobutu en invité-surprise. On regrette le manque de développement et de
détails inhérent à ce genre de livre, mais on applaudit à l’énorme et précise
bibliographie, et l’on se met à apprécier ce personnage sensible dont le seul
but avoué est de raconter. Et comment ne pas aimer ce scénariste qui, dans
trois de ses derniers albums, ose mettre en dessins Gérard de Nerval et
Alexandre Dumas !
Édition. Laurence
Santantonios, Tant qu’il y aura des
livres (Bartillat, 2005, 200 p., 18 €). « Tant qu’il y aura des
livres », « Rien de nouveau sous le soleil », « Une
histoire sans fin », « Internet ange ou démon » : l’acuité
saisissante des titres signe la catégorie dans laquelle s’inscrit ce volume
hâtivement décoré de la mention essai,
celle du survol journalistique gonflé de citations et de micro-trottoirs. Pour
cette raison, il sera lu avec le plus grand profit de ceux qui ignorent tout,
mais vraiment tout, du monde du livre (l’auteur est journaliste à Livre-Hebdo), asphyxié par la tyrannie
du turn-over, étranglé par ses distributeurs, sauvé par ses éditeurs
résistants, tiraillé donc, entre le côté obscur de la Force (première
partie : l’éphémère) et les agents du Bien (deuxième partie : le
durable). Tiens donc, et où placeriez-vous, Madame, cet ouvrage superfétatoire ?
Électronique. Lise Vieira, L’Édition électronique. De l’imprimé au
numérique : évolutions et stratégies (Presses universitaires de
Bordeaux, 2004, 189 p., 28 €). Un livre bien difficile à situer. Ce
n’est pas un livre de prospective, en dépit de ce que le titre pourrait laisser
penser. Ce n’est pas un ouvrage de vulgarisation, ni même tout à fait un
manuel, encore qu’il pourrait être utilisé (avec précaution) dans certains
cours. Ce n’est pas non plus un ouvrage de théorie, même si les théories
évoquées abondent : théories du management, de l’innovation, de la fusion
d’entreprises, du chaos, des communications, des sciences cognitives et ainsi
de suite. L’objectif du livre « est d’analyser la manière dont se réalise
la transition entre l’édition imprimée et l’édition électronique », en
France, chez les éditeurs de « contenu » en particulier. Il aurait
sans doute été plus juste d’écrire qu’on se proposait d’étudier comment ne se
réalise pas cette transition, car il
est dit, à plusieurs reprises, que les éditeurs français sont frileux, qu’ils
craignent de s’engager pleinement dans le secteur de l’édition électronique, et
que, par conséquent, ils sont partout dépassés par leurs homologues américains,
anglais et allemands. Sauf dans le domaine des dictionnaires et des
encyclopédies électroniques cependant, où les éditeurs français, inventifs et
« innovants » (pour reprendre le mot qui revient sans doute le plus
souvent dans l’ouvrage), sont toujours très présents (Hachette, Larousse,
Robert, Bibliorum, etc.). C’est toujours ça de pris.
Érotisme. Jean-Manuel
Traimond, Guide érotique du Louvre et du
Musée d’Orsay (Atelier de création libertaire, 2005, 143 p., 16 €).
« Les musées sont des bordels, où les gens vont voir des hommes et des
femmes tout nus, suspendus aux murs. » Cette sentence de Salvador Dali
pourrait fort bien servir d’épigraphe à ce livre piquant et bien illustré. On y
apprend que les deux grands musées parisiens sont des repaires de toutes les
formes de sexualité et de toutes les perversions érotiques, ce dont on se
doutait un peu. Due à un ancien guide de musée, cette promenade lubrique est
conçue sous de forme de petit dictionnaire, aux rubriques très variées :
adultère, anus, copulation publique, dimension pénienne, fesses,
hermaphrodisme, inceste, masochisme, orgasme, pédophilie, poupée gonflable,
sadisme, viol, zoophilie, etc. Il y en a, on le voit, pour tous les goûts.
Scandé d’extraits de poèmes (Verlaine, Louÿs, Gautier, Voltaire), le texte fait
défiler des Saint Sébastien voués à la contemplation des « homosexuels
sadomasochistes » ; « les plus vigoureuses fesses féminines du
Louvre », peintes par Delacroix ; Le
Bain turc d’Ingres, « œuvre d’une stupéfiante
pornographie » ; Louise Pradier, « gourgandine et féministe
financière » ; la « mammolâtrie pré-Hollywood » de La Charité romaine ; la singulière
« tendresse masculine » du
Léonidas aux Thermopyles de Louis David ; « le palmarès
pénien » de la Galerie Thordvalsen du Louvre, etc. On s’amuse aussi avec
les commentaires extraits de catalogues de musée. Telle femme allongée de
Toulouse-Lautrec, dont la main droite s’active à un soulagement délicat, est
doctement décrite en ces termes par les experts d’Orsay : « La pose
du modèle traduit sa détresse morale. » D’intéressants détails sur
Victorine Meurent, modèle de l’Olympia
de Manet et lesbienne endurcie. À signaler aussi de fort belles photographies
de statues peu connues, et un bien curieux tableau de Jean Delville exposé à
Orsay, L’École de Platon. Quelques
petites erreurs, montrant que l’auteur connaît moins bien le grec que les
musées : cariatide constamment écrit caryatide ; Phocis pour
Procris ; Salmiacis pour Salmacis. Mais ne boudons pas notre
plaisir : « Les psychanalystes défaillent, au comble du
bonheur. » Le lecteur aussi.

Escholier.
Bernadette Truno, Raymond et Marie-Louise
Escholier. De l’Ariège à Paris, un destin étonnant (Trabucaire, 2004, 221
p., 20 €). Certains pourront bouder cette
biographie d’apparence familiale, établie par une Ariégeoise sur un adopté
Ariégeois. Mais qui connaissait l’itinéraire de ce précoce critique d’art, tôt
entré dans la carrière d’administrateur de musée – conservateur en chef de la
maison de Victor Hugo, puis du musée de la Ville de Paris (au Petit-Palais) –
et qui n’hésita pas à ruer dans les brancards, à ses risques et périls, comme
son éviction par Vichy en 1943. Ajoutons : qui se paya aussi une belle
carrière d’écrivain, « à quatre mains » (comme au piano) avec sa
femme, et lui valut le Grand Prix de littérature de l’Académie française en
1931. Bernadette Truno est remontée patiemment à toutes les archives, et pas
seulement familiales, pour dresser un véritable portrait, dont nous ne
relèverons ici que les traits les plus saillants. Après avoir milité pour la
création d’un véritable Musée d’art moderne, il fut l’organisateur, au
Petit-Palais, de la rétrospective des « Maîtres de l’art indépendant
(1895-1937) », parallèlement à l’Exposition universelle de 1937. C’est lui
qui, à l’annonce de l’invasion allemande, sauva les réserves du Petit-Palais –
qu’on lui reprocha par la suite de ne pas vouloir quitter. C’est lui aussi déjà
qui avait sauvé l’atelier de Delacroix, menacé de démolition, place de
Fürstenberg, en 1930. Touche-à-tout, c’est vrai, à la cuisine et aux femmes, il
ne répondit pas aux critères de la « respectabilité » – quoique promu
Grand Croix de la Légion d’honneur en 1963.
Exilés. Anne-Rosie
Delbart, Les Exilés du langage : un
siècle d’écrivains français venus d’ailleurs (1919-2000) (Pulim, 2005, 362
p., 16 €).
Il est intéressant de noter que cet ouvrage a reçu le prix Jean-Claude Cassaing
de la thèse, indice de ce que l’Université attend des apprentis
chercheurs : avant toute chose, une taxinomie féroce : la ventilation
des auteurs – « enfants de l’émigration », « issus de couples
mixtes », « exilés », etc. – est d’une précision bureaucratique
qu’on aurait comprise dans une étude sociologique exclusivement. Ce goût de la
distribution du vivant en petites cases bien gardées doit avoir pour fort
auxiliaire la matrone Linguistique (grand 1 : l’énoncé, grand 2 :
l’énonciation, avec leurs petits diégèse et thème, la polyphonie, et des axes à
ne plus savoir qu’en faire). Venons-en à la thèse elle-même, si tant est
qu’elle puisse se définir comme telle. Le projet est de tracer le portrait d’un
siècle d’écrivains francophones, avec pour viatique ces questions : est-ce
que tous les auteurs qui écrivent en français sont des auteurs français,
existe-t-il une seule langue française, comment concilier des objectifs culturels
limités et l’ouverture qui caractérise la mondialisation ? On voit que les
enjeux réflexifs ne sont pas de nature à révolutionner la Coupole, à l’ombre de
laquelle rien de neuf, décidément, ne semble devoir apparaître. L’auteur fait
convenablement son travail, qui consiste en une recension des bavardages
d’écrivains (moi, mes deux langues, et mon journaliste qui pose toujours les
mêmes questions… et tout ce monde de tourner en rond) et des textes fondés sur
ces mêmes bavardages. Les choses se corsent lorsqu’il s’agit de sérier les
auteurs en fonction d’axes interprétatifs (le français comme langue de culture,
le français langue d’innovation, etc.). Ce petit jeu présente la singularité de
pouvoir réunir sous un même intitulé les auteurs les plus divers, Beckett et
Kourouma par exemple, qui manifestent une prédilection, nous dit-on, pour la
même figure de style, comme si le semblable
faisait nécessairement du commun,
appelant une interprétation que l’auteur serait bien en peine de donner. Un
écrivain bien classé est au moins un écrivain qui ne dérange personne.
Exploration. Territoires et terres d’histoires :
perspectives, horizons, jardins secrets dans la littérature française
d’aujourd’hui, édité par Sjef Houppermans, Christine Bosman Delzons,
Danièle de Ruyter-Tognotti (Rodopi,
2005, 376 p., 75 €).
Avec un titre à rallonges qui fleure le fourre-tout, et un corpus pour le moins
hétéroclite (Beigbeder y côtoie Robbe-Grillet), ce recueil au demeurant
sympathique risque fort de décevoir ceux que le roman français contemporain
intéresse encore. Il faudra d’abord passer par-dessus les très médiocres
articles d’ouverture – à peine du niveau de maîtrise – et qui peuvent
difficilement prétendre au statut de textes de recherche. Il est vrai que
certains contributeurs sont des débutants, qu’il faut bien commencer un jour à
publier, et qu’on ne peut qu’encourager l’enthousiasme qu’ils apportent à une
littérature si décriée par ailleurs. En outre, la valeur n’attend pas toujours
le nombre des années, pour preuve l’originale analyse des « restes »
chez Olivier Rolin, due à Jorden Velthuijsen. La plupart des études présentées
sont surtout des lectures, manquant de recul, et par suite de faible
portée : elles n’apporteront guère à ceux qui préfèreront prendre la peine
et tenter le plaisir de lire eux-mêmes. On n’associe pas à cette remarque le
texte plus approfondi de Dominique Viart sur François Bon. Reste à savoir si la
qualité des auteurs entraîne celle des critiques : Beigbeder, Angot,
Bergougnioux, Darrieussecq, Soucy, Germain et consorts (voilà un bon
test de notoriété, à quels prénoms ces noms ?) ne facilitent pas, à
notre sens, la tâche. À l’inverse, d’autres apparaîtront pourvus de solides
qualités apéritives, peut-être par la grâce de leurs critiques, et c’est ainsi que
le lecteur de ce pavé pourra y contracter l’envie de devenir aussi lecteur de
Grangé ou Volodine. Reste que, bons ou mauvais, on s’inquiète un peu de ce que
ces auteurs deviendront, saisis si tôt par la pince et la lentille universitaires,
pas forcément moins nocives que la petite lucarne décriée ici à propos d’Angot.
Feydeau. Jacques Lorcey, L’Homme de chez Maxim’s. Georges Feydeau, sa
vie ; Du mariage au divorce. Georges Feydeau ; son œuvre
(Séguier, 2004, 2 vol., 296 et 250 p., 29 € chaque volume). Ces deux volumes
sont une mine d’informations, hélas ! pas toujours vérifiées (s’agissant
notam
ment de la
biographie des acteurs) et dont la source est rarement donnée (comptes rendus
de pièces dans la presse). Ces informations, certes, fourmillent, mais finissent
par faire perdre au lecteur la ligne générale. Pour résumer : Georges
Feydeau n’a finalement été, en son temps, qu’un auteur et acteur de comédies de
salon, puis de Boulevard, qui n’a jamais rêvé que de médailles de la Légion
d’honneur et d’entrer un jour à la Comédie-Française (ce qui n’enlève rien à
son mérite, au contraire). Mais comme le déplorait son premier lecteur,
François Caradec, avant la première publication de l’ouvrage (Table Ronde,
1972), « ceci n’est pas un livre ». Près de cent pages du deuxième
volume sont consacrées au résumé de l’intrigue des pièces ; le résumé de
la carrière de Feydeau par l’abbé Bethléem – deux pages dans son compendium Les Pièces de théâtre (1935) – aurait
largement suffi et produit un heureux contre-effet. Un Index, plutôt redondant,
des pièces citées (puisque déjà données dans l’ordre chronologique, puis encore
dans l’ordre alphabétique), mais pas d’index des personnes, et ce n’est pas le
misérable Index des « Quelques interprètes » qui y supplée. Bref, un
seul volume aurait suffi, notamment pour le portefeuille du lecteur.
Flaubert. Juliette
Frølich, Flaubert. Voix de masque (Presses
universitaires de Vincennes, 2005, 140 p., 18 €). Il s’agit du
dernier livre de Juliette Frølich (Université d’Oslo), prématurément décédée en
2004. Sous cette appellation de Voix de
masque (que le romancier utilise pour caractériser le personnage de
Félicité dans les brouillons d’Un cœur
simple), le critique propose un essai visant à penser cet objet instable
qu’est la voix de Flaubert en sa prose, une voix qui se revendique comme
impassible et se colore pourtant d’une infinité de nuances, venant, d’une part,
de son rapport intime avec la voix d’un conteur, et, d’autre part, d’un rythme
théâtralisant soutenu par un recours calculé aux pauses et aux blancs. Alors
que Walter Benjamin opposait conte et roman, et considérait L’Éducation sentimentale comme
« l’ultime modèle du genre » romanesque, Juliette Frølich voit dans
l’art du chroniqueur, et chez Hérodote en particulier, « l’idéal même de
la prose inlassablement recherché par Flaubert », celui où la prose se
borne à « faire montre ». Le critique commence par souligner à quel
point la voix et l’écriture sont intrinsèquement liées chez Flaubert par le
truchement du gueuloir, sorte de
laboratoire où la prose s’expérimente et s’amende au rythme de ses
proférations, presque de ses vocalisations
successives. Pour toute œuvre, indépendamment des siennes propres, Flaubert
prônait d’ailleurs la lecture à haute voix, seul exercice permettant la
communication de l’œuvre, et surtout
la communion en l’œuvre. Cette véritable poétique de la voix se discerne de
manière particulièrement claire dans le travail des incipit des différentes productions flaubertiennes. L’importance de
la voix est ancienne et fondatrice : le jeune Gustave a commencé à écrire
à l’école des chroniqueurs (voir sa composition historique Louis XIII, rédigée en 1831). En accord avec la primauté accordée
aux choses, la voix pose les bases d’une poétique qui se donne pour but
d’« émouvoir sans dire l’émotion » et donc de « faire parler les
choses, silencieusement », particulièrement en recourant à la lumière et à
ses jeux. Si la présence d’une voix personnelle est souvent perceptible
(l’analyse génétique du célèbre « Nous étions à l’Étude… » le montre
aisément), elle ne peut être dissociée d’une pratique du masque et du masquage
qui, au cours de la genèse des textes eux-mêmes, vise à créer une
« tonalité neutre, atone ». Autre « bouche d’ombre », la
« voix de masque » de Flaubert ne se comprend qu’en relation avec la
fascination exercée sur le romancier par Hugo et son romanesque de
l’excessif : la voix « blanche » de Flaubert est celle de
« l’émotion retenue ». Elle se construit rythmiquement et
graphiquement à l’aide de grands blancs, comme le manifestent Salammbô et ses « béances »
qui, à l’instar du Cri de Munch,
« s’articulent comme d’autres orifices étouffant des cris, tout aussi
étranglés ». La « voix de masque » trouve enfin son complet
achèvement dans Trois Contes, lieu
par excellence de l’effet de sourdine, aux confins de l’indicible, voire du
silence.
Fraigneau. André Fraigneau, C’était hier : chroniques du xxe
siècle, texte établi par Dominique Villemot (Rocher, 2005, 160 p., 15,90 €).
Pas de doute, le xixe
siècle n’a fini de mourir que dans les années 1950. C’est ce qu’on se dit en
lisant ce recueil de chroniques parues de 1949 à 1960 dans diverses revues et
magazines parisiens. Malgré la Seconde Guerre mondiale, un certain monde continuait
vaille que vaille, celui de Christian Bérard, de Cocteau, de Marie Laure de
Noailles. On pouvait encore, comme le fait André Fraigneau, vagabonder tel un
simple Barrès dans des « villes d’art » telles que Venise, Bruges et
Rome. Bref, un certain esthétisme et une certaine vie cosmopolite étaient
encore possibles. Ces chroniques sont cependant surtout parisiennes, et le
hasard de l’actualité y conduit Fraigneau à travers livres, expositions,
spectacles, concerts, musées et réceptions. Parisiennes, certaines le sont même
excessivement, reflétant uniquement le dernier film, le dernier vernissage, la
mode, voire « la farandole étincelante de nos vitrines parisiennes ».
L’auteur promène sur tout cela un regard à la fois hédoniste et agile. Des
naïvetés d’époque, çà et là, comme celle qui consistait à ranger le professeur
Mondor parmi les « écrivains » aux côtés de Cocteau et de Malraux.
L’auteur éprouve par ailleurs le besoin d’exhorter la jeunesse française à
suivre tel ou tel exemple, comme si cette jeunesse pouvait suivre des conseils.
Mais Fraigneau souffre d’une certaine déréliction de la France, et ce sentiment
le pousse, romantisme à part, à citer au moins autant Barrès que Mallarmé, ce
qui, soyons juste, ne l’empêche pas de vanter aussi Dali ou Rilke. Écrites au
fil des jours et de l’actualité, ces chroniques se lisent agréablement. On y
voit, parfois, poindre le véritable xxe
siècle, celui de la télévision et aussi celui de la récupération de la
jeunesse, lorsque Genet déclare à Fraigneau que la jeunesse d’aujourd’hui
« ne vit plus que par volonté de
représentation » et qu’il s’agit pour elle « de ressembler aux
couvertures de magazines, aux affiches de film » – ajoutons : aux
gagnants des jeux et « reality shows » de la télévision. À propos du
progrès, une piquante notation : « Léonard de Vinci n’envisageait pas
que l’avion servirait à autre chose qu’à bombarder de neige les pavés brûlants
des villes italiennes pendant l’été. »
Frénaud. Jean-Yves
Debreuille, La Voix et le geste. André
Frénaud et ses peintres (La Baconnière, 2005, 322 p., 25 €).
Ce livre est une vraie et forte réussite, et l’on aimerait disposer d’un tel ouvrage
pour d’autres figures poétiques importantes du xxe siècle. D’abord parce que la mise en pages est
bien pensée, la qualité et le nombre des reproductions dignes de l’objet
étudié : c’est la moindre des choses, dira-t-on, encore faut-il trouver
des éditeurs capables de produire un tel ouvrage. Non pas le luxe (parfois
inutile) d’un livre d’art, mais l’élégance, la tenue, la juste sobriété d’une
publication qui respecte son objet. Au-delà de cet aspect, il faut dire
qu’André Frénaud se prêtait merveilleusement à une telle investigation
concernant les livres réalisés avec le concours de divers artistes : il y
a chez lui une claire pensée d’une création en devenir, relancée et nourrie du
regard porté par un artiste ; loin que ces ouvrages particuliers
paraissent ainsi marginaux dans son œuvre, ils en éclairent pleinement un
aspect fondamental et se révèlent des lieux, des occasions où quelque chose se
joue vraiment pour une création renouvelée, et d’abord pour le poète lui-même.
L’intérêt de Frénaud pour une telle démarche a fini par faire naître un vrai
corpus, riche de sa diversité même, qui permet de croiser notamment Alechinsky,
Bazaine, Fautrier, Léger, Masson, Mirò, Ubac et Vieira da Silva, et de
traverser, de traverser encore les textes de Frénaud, de les entendre aussi
dans la confrontation aux répliques par l’image. Du reste, ces ouvrages sont,
pour la plupart, d’accès trop difficile pour ne pas saluer ce livre au motif
premier qu’il permet au plus grand nombre d’avoir accès, même partiellement et
de seconde main, à ces pièces rares. Encore fallait-il qu’elles donnent lieu à
un discours critique qui en rende compte avec acuité, sans dénaturer l’œuvre à
quatre mains que constitue chaque ouvrage. Pour une telle entreprise, Jean-Yves
Debreuille a su rassembler des spécialistes de la poésie du xxe siècle (certains sont
aussi poètes), dont les approches se complètent et qui trouvent à s’approprier
avec intelligence le livre qu’ils présentent et commentent. Une quinzaine
d’ouvrages nés de la rencontre entre Frénaud et un artiste donnent ainsi lieu à
analyse, dont la part descriptive permet de comprendre la nature du livre en
question. Ces analyses adoptent des points de vue – et des modes d’écriture –
différents, de l’érudition la plus haute à la posture la plus théorique. Mais
toutes gardent à l’esprit l’enjeu des ouvrages examinés et s’attachent à en
rendre compte pour mieux mettre en valeur les textes de Frénaud et le travail
de l’artiste impliqué, et surtout la confrontation, la coexistence, l’effet de
miroir ou de réplique, la dynamique produite par cette association. Dans un
texte liminaire, Jean-Yves Debreuille évoque simplement, en s’appuyant sur
Frénaud lui-même, les enjeux de ce que le poète considérait comme « deux
approximations inventivement différentes pour la réalisation d’un même
"projet" ». Ce livre donne envie de relire Frénaud, de replonger
dans l’œuvre des artistes croisés au fil des pages et de prendre dans ses mains
ces œuvres rares, dans tous les sens du terme…
Frrt ! Louis Gamichon,1900, Quelle Belle Époque (Bellier,
2005, 204 p., 25 €).
Petit livre anecdotique, sans intérêt littéraire.
Histoire. Le Moi, l’Histoire, textes réunis par
Damien Zanone (Ellug, 2005, 192 p., 22 €). C’est à l’examen d’une période
essentielle de l’histoire des récits à la première personne qu’invite Damien Zanone
dans ce passionnant collectif, dont l’objet est d’emblée précisé à l’aide de
cette citation tirée du Diable aux champs
de Sand : « Il est des époques historiques où la vie individuelle
semble s’effacer de la vie générale ; mais si on y regarde de plus près,
on voit que, tout au contraire, les préoccupations personnelles prennent une
importance d’autant plus grande, aux époques de trouble et d’incertitude, que
l’on est surexcité par la vie générale. » La première moitié du xixe siècle est précisément
l’une de ces époques, celle où la dialectique entre le moi et le monde fut la
plus complexe et la plus productive, ainsi qu’en témoignent notamment les Mémoires d’outre-tombe, qu’analysent
Damien Zanone et Jean-Claude Berchet. Chez Chateaubriand, le sujet et son
époque ne sont plus hétérogènes ; l’écrivain n’a plus à choisir entre la
tradition aristocratique et le modèle rousseauiste ; ces deux réalités
sont chez lui consubstantielles, la personne même du mémorialiste devenant
l’expression métaphorique du monde. Mais cette synthèse est restée sans
véritable postérité : les bouleversements introduits par la Révolution,
qui a fait de chaque individu à la fois un citoyen et une pure intériorité
(voir Tocqueville), se sont par la suite résolus avant tout au profit de
l’exploration du moi. C’est précisément la raison pour laquelle il est si
intéressant de montrer que chez les grands écrivains de la période – Madame de
Staël (François Rosset), Stendhal (Marie-Rose Corredor), Sand (Béatrice
Didier), Tocqueville (Anne Vibert), Michelet (Paule Petitier) –, le sujet et le
monde furent en quelque sorte à la hauteur l’un de l’autre. Ce volume est un
complément nécessaire aux études traditionnellement consacrées aux récits de
l’intime.
Houellebecq. Denis Demonpion,
Houellebecq non autorisé, enquête sur un
phénomène (Martin Sell, 2005, 377 p., 20 €). Une enquête qui
en apprend moins sur Michel Houellebecq – un nom d’emprunt remplaçant un
assez plat « Michel Thomas » – que sur le
« phénomène » qu’il est devenu et dont il a été le premier acteur.
L’auteur a interrogé de nombreux témoins ayant connu l’écrivain en différentes
circonstances de sa vie. Le personnage qui se dessine est assez insaisissable,
peu sympathique et menacé par lui-même, car la roublardise peut coexister avec
des tendances dépressives. Michel Houellebecq, grantécrivain, comme dit son ami
et soutien constant Dominique Noguez ? Pour l’instant, on se contentera de
dire que son œuvre est un des reflets d’une époque qui a perdu ses marques et
qui se demande si cela vaut la peine d’en chercher de nouvelles.
Hugo (1). Philippe Vilain,
Jean-Luc Chapin, Retours à Hugo (Confluences,
2005, 80 p., 22 €).
Cet album se présente comme « un parcours d’images et de mots »
réalisé à l’initiative du musée Victor Hugo de Villequier, lieu hanté par les
fantômes de Léopoldine et Charles Vacquerie. C’est le chagrin d’un père soulevé
par le deuil que restituent avec sensibilité les photographies de Jean-Luc
Chapin. Certains clichés n’évitent pas toujours des effets de mise en scène un
peu gauches – on n’échappe pas plus aux « voiles au loin descendant vers Harfleur »
qu’à la poupée de porcelaine aux pieds d’une coiffeuse inhabitée –, mais
l’émotion passe ailleurs à travers bien des reflets et bien des ombres portées.
Le texte de Philippe Vilain n’a pas cette sincérité. Il se voudrait une
profonde réflexion sur la mémoire, la mort, la photographie, la littérature et
finalement… Philippe Vilain (sa vie, son œuvre), qui ne s’avoue pas pour rien
versé dans l’autofiction. De « fonction performative » en « être-là d’écriture », de
« présence / absence derridienne » en « signifiants
visuels », on débouche sur de hautes vérités : si « la
photographie ne transmet pas la réalité, mais une illusion de la
réalité », elle est cependant « la captation d’un fragment de réalité
à un moment donné et dans un espace donné ». Fichtre, certains de nos
contemporains ne se lèvent pas pour rien ! Heureusement que tout cela ne
se prolonge pas trop et que les photographies conservent, si l’on peut dire, le
dernier mot.
Hugo (2). Actualité[s] de Victor Hugo, sous la
direction de Frank Wilhelm (Maisonneuve et Larose, 2005, 422 p., 32 €).
Le bicentenaire n’est toujours pas terminé, du moins en ce qui concerne les
publications plus ou moins différées des multiples colloques tenus dans le
monde à cette occasion. Celui dont nous avons ici les actes présente
l’originalité de s’être tenu au Luxembourg. Le Grand-Duché, comme le souligne
la quatrième de couverture, fut « relais touristique et pays-refuge pour le
grand Romantique entre 1862 et 1871 ». Il y existe aussi, depuis 1935, à
Vianden une Maison de Victor Hugo « dont la muséographie a été entièrement
modernisée pour le centenaire de 2002 ». On retrouvera dans ce volume, sur des
thèmes pas toujours neufs, quelques-uns des usual
suspects. Frank Wilhelm souligne d’ailleurs sa proximité personnelle avec
Paris-VII, « laboratoire de formule 1 par excellence de la recherche
hugolienne ». Parmi des communications généralement de bon niveau (celles
portant sur les relations de Hugo avec la Belgique et avec le Luxembourg ne
sont pas les moins intéressantes), signalons aux amateurs de logogriphes celle
de Jean Maurel, qui vaut son pesant d’ouvrages soldés des années 70.
Échantillon : « Le lion fécal, anal, le rugissant typhon de Waterloo
aura porté son champ de bataille à bout de bras comme une Babel couchée, lui
aussi, un coin, une pointe de pages en forme de grand A couché sur le sol,
submergée par les vagues d’une mêlée dont la complexité confuse écrit à la fois
la vanité orgueilleuse oppressive et sa résolution explosive dans la
fulguration flagrante d’un désastre monstrueusement lumineux s’il éclaire en
cri énigmatique, de liberté dans les signes de la mêlée du sens. » On se
reposera un peu de ces vaticinations avec l’article de Frank Laurent sur
« Victor Hugo, la République et la Commune ». Notons aussi, plus
original, les extraits d’une pièce de Jean-François Prévand intitulée Hugoethe, où l’on voit Hugo dialoguer
avec le spectre. Le Grand-Duché de Luxembourg a la chance d’avoir un
« Ministère des classes moyennes et du tourisme », partenaire de
cette entreprise : voilà une idée à reprendre.
Ingres. Lettres d’Ingres à Gilibert, édition
établie, présentée et annotée par Daniel et Marie-Jeanne Ternois (Champion,
2005, 560 p., 100 €).
Comme on se trompe souvent sur soi-même ! Ingres détestait peindre des
portraits et ne s’y résignait que comme à une corvée mondaine inévitable. C’est
un des refrains de cette remarquable correspondance adressée à son meilleur
ami, l’avocat montalbanais Jean-François Gilibert (1783-1850), puis à la fille
de celui-ci, Pauline Gilibert. Elle nous montre le peintre consacrant toutes
ses forces, ses soins et ses préoccupations, à de grandes machines comme Le Vœu de Louis XIII et L’Apothéose d’Homère, qui nous semblent
aujourd’hui d’un ennui et d’un académisme accablants. Ne faut-il pas aussi
regretter qu’Ingres n’ait jamais pu réaliser son désir de se consacrer au
paysage, désir avoué dans une lettre à Gilibert écrite de Florence en
1823 ? En revanche, quelle admirables effigies que la plupart de ses
portraits peints, et aussi les dessins exécutés durant ses séjours à Rome pour
des raisons souvent alimentaires ! On trouvera reproduit ici celui qu’il
peignit de Gilibert vers 1805, et qui, sans être un chef-d’œuvre (il suffit de
comparer au portrait, presque contemporain, de Granet, et surtout au dessin
fait en 1829 du même Gilibert), est une belle chose – moins cependant,
peut-être, que le merveilleux crayon représentant Pauline Gilibert, où passe
une ardeur rêveuse à la Chassériau, qui en dit long sur le lyrisme que les
femmes inspiraient à Ingres. Ces portraits du père et de la fille sont les
symboles de la si profonde et si forte amitié qui les unit au peintre et qui
parcourt toute cette correspondance de quatre-vingt-douze lettres (1820-1862).
Disons tout de suite que l’édition qu’en ont procurée Daniel et Marie-Jeanne
Ternois mérite les plus grands éloges. Elle est faite avec un soin et une
science de chartiste extraordinaires (longue et riche introduction, annexes,
copieuse bibliographie, tables, index, etc.), et représente le fruit de plus
d’un demi-siècle de recherches personnelles. Ces lettres avaient d’abord été
publiées en 1909 par Boyer d’Agen, mais avec quantité de tripatouillages et
même de passages censurés : l’édition actuelle est faite sur les originaux
autographes, miraculeusement retrouvés dans un panier de chiffons au fond d’un
placard de campagne... Cela en valait assurément la peine, car toutes ces
lettres, écrites au fil de la plume et sans apprêt, sont remarquablement
intéressantes. On y voit non seulement l’artiste aux prises avec ses créations
comme avec la société, mais l’homme privé et l’ami attentif et sûr. On y voit
aussi quel regret eut toujours Ingres de son Montauban natal, où il ne devait
plus jamais revenir après 1826, et quel terrible souci furent par ailleurs pour
lui ses deux sœurs, dont l’une au moins se montra scandaleusement indigne et le
grugea sans scrupules : « Il n’y aura donc pas que Napoléon qui aura
dû combattre contre sa propre famille ! » gémit-il. Au fil des
lettres se déroule toute la carrière d’Ingres : son échec au Salon de
1819, qui le mortifia ; son premier grand succès avec Le Vœu de Louis XIII, la faveur de Charles X, puis celle de
Louis-Philippe et ensuite de Napoléon III, les commandes officielles, les
honneurs... Toutefois, à l’instar de Poussin, le peintre préférait Rome à
Paris, et n’aimait guère le monde : « Je ne vais plus guère dans le
monde, du tout, car toujours je m’y enrhume », écrivait-il assez drôlement
à Pauline Gilibert en 1857. Si la littérature a la portion congrue dans cette
correspondance (pourquoi un peintre devrait-il obligatoirement s’y
intéresser ?), la musique y tient une place de choix : Mozart,
Beethoven, Gluck et également Haydn, qu’Ingres met au pinacle. Un autre
leit-motiv de ces lettres, plus inattendu, est la gastronomie du
Tarn-et-Garonne : Ingres raffolait notamment de ces dindes truffées que
son vieil ami lui envoyait régulièrement, tout comme du millas, des cuisses d’oie, du vin du Fau, des pêches et des raisins
de Montauban. Les pêches, notamment, lui inspirent des accents enflammés :
« Ces belles pêches, belles comme le prisme d’un beau soleil couchant du
midi aux couleurs d’or et de feu, et le goût digne des dieux et de l’âge d’or... »
Cette correspondance nous fait ainsi surprendre souvent un Ingres intime et
quotidien bien attachant. Mais il y a mieux, et plus humain encore. Les lettres
écrites à Pauline Gilibert après la mort de son père, par le peintre, qui la
considérait presque comme sa fille, sont extrêmement émouvantes. On ne peut les
lire sans y sentir une grande tendresse. Elles montrent que celui qu’on a
souvent considéré comme un doctrinaire sec et buté, était en réalité un homme
très sensible, d’une fidélité exemplaire en amitié et dont l’affection se
reporta sur la fille de son ami disparu. Pas de doute : sous la redingote,
Monsieur Ingres avait un cœur.
Intellectuels. Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République. L’avenir
des intellectuels en France (Fayard, 2005, 329 p., 20 €).
Mais que faisait le directeur de collection quand Gérard Noiriel lui a apporté
son manuscrit ? On peut sauter les cent premières pages, qui ne sont
qu’une suite de références bibliographiques plus ou moins bien digérées.
L’auteur, en historien, se propose de revisiter l’histoire des intellectuels,
ou de la catégorie des « intellectuels », de l’affaire Dreyfus à nos
jours, mais place déjà étrangement dans la même « deuxième
génération » Nizan et Sartre. En arrière-fond se profile la question qui
s’était posée au moins à partir de Platon : le philosophe peut-il être
Roi ? Mais dans l’historique, s’il retient, encore que fort brièvement,
Auguste Comte, il saute carrément Hegel. L’historien n’est pas philosophe. Le
livre ne commence donc en fait qu’à la page 103, et son vrai sujet, comme le
titre le nouveau chapitre, apparaît enfin : « L’intellectuel de gouvernement ».
Et là, avec ses pinces brussel, Gérard Noiriel fait merveille. Cent pages de
délectation sur les changements de veste et le « recentrement » de
nos intellectuels, historiens-journalistes, qui tiennent aujourd’hui le haut du
pavé, de la presse à la télévision, et qui n’hésitent pas à se compromettre,
aux dépens de leurs compétences et de leur savoir, avec le pouvoir politique. Ayant
alors épuisé son souffle, c’est bien timidement que l’auteur essaie de sauver
les « fils maudits ». Il devrait prendre des leçons de polémologie.
Le Clézio. Lectures d’une œuvre. J.-M.G. Le Clézio,
ouvrage collectif coordonné par Sophie Jollin-Bertocchi et Bruno Thibault
(Éditions du temps, 2004, 191 p., 16 €). « Ce collectif international
réunit plusieurs des meilleurs spécialistes d’Europe de l’Ouest et d’Amérique
du Nord autour du thème de l’intertextualité et de l’interculturalité dans
l’œuvre de J.-M.G. Le Clézio. » Quand le prière d’insérer entonne en ces termes une problématique
crispante et fluette, c’est moins pour la majesté de la forme que pour le
tableau de la réalité que la sobriété du style se conduit de la sorte.
« Intertextualité » s’entend en effet là dans les sens les plus
variés : la diversité des thèmes, des approches, est reine. Le lecteur
ordinaire, celui qui cultive des préférences, choisira à loisir parmi ces
textes, aux deux tiers de main de dame, ceux qui flatteront sa manie. Notant
qu’il est usuel de partager le corpus leclézien en deux périodes, avant et
après la quarantaine – sonnée pour
JMG le 13 avril 1980 et titre donné, quinze ans après, à un épais roman
présenté comme une récriture du Procès-verbal
– pour relever que ce processus, l’écrivain, par un rêve de symétrie assez
forcé, avait envisagé de l’appliquer à toute son œuvre romanesque d’avant 1980,
il eût été regrettable et même incompréhensible que Margareta Kastberg Sjöblom,
spécialiste de l’approche lexicométrique, ne s’intéressât pas à la mise en
évidence des caractéristiques fréquentielles comparées de quatre romans de Le
Clézio parus entre 1980 et 1995, nommément Désert,
Étoile errante, Onitsha et La Quarantaine. Corpus de base, ces romans
ont en commun de conjuguer dans leur trame une partie normale, de style
simpliste, et une mythologique, de style plutôt biblique. Le programme
Hyperbase permet à Margareta Kastberg Sjöblom de former huit sous-corpus, au
sein desquels son analyse s’applique à vérifier si les écarts fréquentiels que,
soit en plus, soit en moins, dégagent par rapport à la moyenne (déduite des
données d’une base représentative de l’usage vernaculaire : la base de
données Frantext est l’élue de Margareta Kastberg Sjöblom) les huit
sous-lexiques associés, dénoncent, comme il y a lieu de le présumer, des
constantes propres aux styles des huit sous-corpus ainsi construits. Le lecteur
aura compris que, si c’est bien le cas, l’analyse aura fait un grand pas pour
que la reconnaissance du style leclézien cesse d’être réservée à nos boutefeux
et tombe dans le domaine numérique. De là que nous puissions confier à notre
ordinateur la lecture de toute nouveauté de cet auteur ou d’un autre apparenté,
il n’y a qu’un pas, que Margareta Kastberg Sjöblom s’empresse de ne pas
franchir, car elle ne nous tient point pour sots et se garde de fausser l’émoi
dont elle a su créer le germe en nos lobes frontaux. Si
Frantext vous lasse vite et que vous ne maîtrisiez pas encore Hyperbase, admettons qu’une autre base intertextuelle
prometteuse quant à Le Clézio, c’est la BD. Chacun sait que les premiers succès
littéraires de JMG furent, en primaire, ses romans dessinés. S’il renonça à
concurrencer Pratt, Forest, Gillon, Giraud, Druillet, Tardi, Mañara, Bourgeon,
Pétillon, Goetzinger, Bretécher, c’est pour cette raison qu’il ne parvenait pas
à bien dessiner les mains (les pieds non plus, mais il existe en BD plusieurs
moyens pour que les personnages gardent leurs souliers). Telle est la raison
pour laquelle il se consacra à l’aquarelle, puis singulièrement à la nouvelle
et à ce genre un peu de biais qui parut d’abord procéder de Robbe-Grillet,
mais, finalement, la quarantaine doublée, fait plutôt songer à Stevenson (sans
le suspense), à Conrad (sans la menace), à Jack London (sans la blancheur des
crocs), à Salinger (sans le comique) et qui fait qu’Angelo Rinaldi a pu se
flatter d’identifier vite, à une qualité toute particulière d’ennui impeccable,
entre mille une page de Le Clézio. Outre Margareta notre favorite, tentent
d’explorer Le Clézio : Claude Cavallero, Bruno Thibault, Bénédicte Mauguière,
Isa Van Acker, Jean-Xavier Ridon, Madeleine Borgomano, Miriam Stendal Boulos,
Sophie Jollin-Bertocchi, Thierry Léger, Véronique Pagès-Jodlowski. Sur la BD
rien de décisif, disons-le. Sur la chanson, une exploration, par Sophie
Jollin-Bertocchi, de ce qui, parmi les références du Niçois d’Albuquerque,
justifie qu’on l’ait appelé – sur sa manière – « le premier écrivain pop
français ». Isa Van Acker signe deux contributions, la seconde sur le
rapport de Le Clézio au cinéma. Le lecteur qui aura saisi, entre les lignes qui
précèdent, que ce volume n’est pas une franche partie de nain jaune à toutes
les pages aura montré de l’esprit, et du meilleur. Seul un Leclézien féru
d’identité en jouira sans mélange.
Lecture. Histoires de
lecture xixe-xxe siècles, présentées
par Jean-Yves Mollier (Société d’histoire de la lecture, Bernay, Matériaux pour une histoire de la lecture et
des institutions, vol. 17, 2005, 152 p, s.p.m.). Le séminaire de 2003-2004
animé par Jean-Yves Mollier à Saint-Quentin-en-Yvelines a donné lieu à la
production de travaux concernant le « continent livre » sur la « planète
lecture » au cours des deux derniers siècles. Travaux excellemment résumés par
lui dans son introduction. Noë Richter, le pionnier bien connu, revisite
l’histoire de l’histoire de la lecture en France. Loïc Artiaga expose les
résultats de ses recherches sur les bibliothèques catholiques avant 1914, en
France et au Québec. Laure Léveillé et Bernadette Seibel retracent dans deux
articles distincts les origines du service public de lecture depuis le Second
Empire et démontent le mythe du retard français en ce domaine. Dans une section
sur les instruments de la lecture, Isabelle Saint-Martin analyse le catéchisme
en images. Ceux qui n’ont pas pu lire la thèse de Ségolène Le Men sur le sujet
trouveront ici un digest de ses
recherches sur les abécédaires illustrés, qu’ils compléteront par l’étude
d’Anne-Marie Chartier sur la genèse du manuel moderne. Jean Hébrard et Nathalie
Ponsard se sont quant à eux intéressés aux lecteurs, cette dernière avec un
examen particulièrement intéressant des lectures ouvrières au xxe siècle, plus riches et
plus complexes qu’on ne le pense. Tous ces travaux démontrent une fois de plus
qu’on ne saurait séparer l’histoire littéraire de l’histoire du livre, de
l’histoire des lecteurs, de l’histoire des méthodes de lecture, et encore moins
de l’histoire politique et sociale, ainsi que de leurs institutions. Lire ne va
jamais de soi, et cet acte de liberté individuelle et collective n’a jamais
cessé de rencontrer des volontés de l’interdire ou de le canaliser. Aujourd’hui
où tout est permis ou presque, les formes de la résistance ont changé et sont
devenues plus insidieuses : lire est devenu à la fois plus facile et plus
difficile, et nul ne sait ce qu’il en adviendra.
Liège. Jean-Bernard Pouy et Joe G. Pinelli, Sirop de Liège (Estuaire, Liège, 2005,
118 p., s.p.m.). L’adresse postale d’Estuaire situe l’éditeur rue du cimetière,
du côté de Blandain-Tournai. Avec cette saga, récit signé de Pouy, dessins de
Pinelli, il y a en effet de quoi mourir de rire. Digne des Deschiens pour la
sociologie, de Ça s’est passé près de
chez vous pour le rythme et la thématique, ou encore d’un film de Kusturica
pour l’entrecroisement délirant des humains et des animaux, ce récit promène le
lecteur à toute allure à travers les aventures d’un petit monde de personnages
particulièrement variés (un poisson, un chien, un chat, un livre, un string,
une vieille bagnole, quelques humains plutôt pittoresques, etc.), dont les
monologues intérieurs s’enchaînent par pure synecdoque. Et tous (se) parlent la
même langue, argotique, savoureuse, colorée, bourrée d’expressions truculentes
et de références enracinées dans le quotidien de Liège et des alentours (le
livre est dédié « aux ouallons »). « Plus vulgaire, t’es
d’Anvers » : vrai ou faux proverbe ? Il y a même de la
culture, avec des allusions à Kant et (inévitable) à Simenon (Les Gens d’en face, 1933). Les
illustrations, beaucoup plus sages, tempèrent le tout.
Littérature enfantine. Alison
Lurie, Il était une fois.. et pour
toujours. À propos de la littérature enfantine (Rivages, 2004, 261 p., 21 €). Si on peut lire d’un œil distrait
un article d’Alison Lurie sur de vieux classiques (Les Quatre filles du Dr. March, Oz,
etc.), l’indulgence se mue en agacement dès que la vieille dame de Cornell sort
du champ balisé de la biographie et du cours de littérature premier cycle. On
découvrira alors, entre autres jugements essentiels, que toute œuvre « à
très gros succès attire des détracteurs et des admirateurs de toute
sorte » ou si la majorité des livres pour enfants « les plus
appréciés » sont anglo-saxons, c’est que ces derniers restent de grands
enfants, alors que le reste du monde n’a pas cette chance, où, dès cinq ans, on
devient un petit adulte (au fond de la mine, sans doute). Beaucoup d’idées
reçues pas toujours jeunes étayent donc cette « lecture savante et
personnelle, instructive et piquante », c’est-à-dire exactement une collection
de notes de lecture de The New York
Review of Books (on appréciera l’élégance de l’éditeur qui passe sous
silence les références des ouvrages qui servent de support).
L’américanocentrisme est la plus grande faiblesse de cet ouvrage, à la fois
parce qu’il s’agit d’articles de circonstance destinés à un public américain et
non spécialisé, d’où bavardage et paresse des analyses, biographisme et excès
de résumé d’ouvrages, ensuite parce que l’auteur semble à la fois ignorer qu’il
existe une littérature de jeunesse hors des États-Unis (où elle n’est pourtant
guère brillante, sous la coupe des psychopédagogues politically correct), et encore moins une critique. Il est ainsi
gênant de sembler ignorer toute la contre-culture européenne et notamment
allemande en la matière : relever que « certains auteurs américains
contemporains » renversent les conventions du conte dans les années 80,
c’est effacer allègrement le 68 des enfants, Roald Dahl et Ungerer, en passant
par les éditions Des Femmes. Ajoutons
qu’il est pénible, quand on sait la réticence des éditeurs à importer la
littérature critique étrangère, de voir traduire des productions aussi
dispensables.
Maisons littéraires. Évelyne
Bloch-Dano, Mes maisons d’écrivains (Tallandier,
2005, 384 p.,
21 €).
Depuis plus de dix ans, l’auteur tient, dans Le Magazine littéraire, une chronique consacrée aux habitations des
écrivains de France et d’ailleurs. Le volume réunit cent de ces chroniques et
se ressent un peu du genre. Des textes courts, qu’on lit rapidement (mais sans
déplaisir), comme on feuillette un livre de cuisine ou le guide touristique
d’une région où l’on a peu de chances de se rendre un jour. Des maisons
attendues : Hugo à Guernesey, Loti à Rochefort, Rimbaud à Charleville,
etc. Mais se trouve-t-il encore des lecteurs de Roger Martin du Gard à faire le
déplacement du manoir du Tertre à Sérigny ? Un livre à remiser dans la
boîte à gants de la voiture si l’on échoue dans une région qui déçoit. La
littérature reste un refuge de plaine ou de montagne.
Mauriac. François
Mauriac, D’un bloc-notes à l’autre,
1953-1969 (Bartillat, 2004, 880 p., 25 €).
Jean Touzot exhume près de 250 articles ou éditoriaux inédits, exclus des
publications antérieures du Bloc-notes.
L’intérêt stylistique de ces documents d’une religiosité parfois suintante
(flopée de débats sur « l’accélération de la grâce », la salvation de
Barrès, le LSD « péché contre l’Esprit », etc.) est loin d’être
toujours soutenu, et il y avait sans doute quelque motif à ce que ces pages
soient écartées. Mais les spécialistes de Mauriac disposent ainsi d’un accès
simplifié à un corpus peu accessible, et le propre du bon journalisme étant
d’attraper une époque, les historiens (de la littérature ou tout court)
trouveront ici pêle-mêle des réflexions sur le Maroc, l’Algérie, la politique
de De Gaulle, la TSF, le « ratage en littérature », Tintin, Renan,
Tocqueville, Mozart, Mansfield, Péguy, Étiemble, la NRf « vieille dame tondue », Claudel, Jammes, Camus,
Corneille, Cocteau, et tiens, même Arcturus (l’étoile d’où dérivera le nom du
héros de Goldorak). Un index conséquent accompagne cette Samaritaine.
Maurras. François-Marie
Algoud, Actualité et présence de Charles
Maurras. 1868-1952. 2. L’altissime, au service de la France et de l’Église (Chiré,
2005, 199 p., 26 €).
Il ne s’agit pas ici d’histoires littéraires, ni d’histoire, ni de littérature,
nul pluriel d’ailleurs, mais d’une mémoire singulière, voire sectaire, qui peut
étonner, plus de cinquante-trois ans après la mort de
« l’Altissime », par sa persévérance et son obstination à la
vénération. Le principal objectif de cet ouvrage militant, où fleurit le
mot-valise (« démoncratie »),
semble de rapprocher Maurras, par-delà les condamnations vaticanes, le
positivisme évident et le paganisme patent de l’auteur, de la « foi
chrétienne, qualifiée ici de seule foi objective ». Pour ce faire, les
auteurs ont rassemblé, plus que des études, des articles, souvent courts et peu
informés, résumés répétitifs de la doctrine du maître, suivis de nombreuses
« annexes », le plus souvent, des textes de Maurras lui-même. On n’y
trouvera rien de nouveau sur l’auteur de L’Enquête
sur la Monarchie, pas plus du point de vue historique que littéraire.
Pourtant, une analyse stylistique de Maurras ne serait sans doute pas inintéressante.
En observer, par exemple, la trace francienne (comme le maurrassien Gabriel Des
Hons avait étudié la trace racinienne sur le style francien), en la comparant à
son empreinte sur la phrase proustienne : ou comment deux écrivains
bifurquent à partir de la même source. Étudier la propension frappante, dans le
style épigonal de Maurras, au superlatif, qui suggère une impuissance à
signifier l’évidence, propre à un thuriféraire de l’ordre établi et de l’état
de choses révolu, miné d’abord par la raison et que la raison, retournée contre
elle-même, voudrait rendre à l’évidence. La majuscule appartient aussi à ces
protocoles d’enchantement impossible de l’acquis. Le recours à des termes d’une
obsolescence provocatrice, tant intellectuelle que lexicale, l’évocation,
voulue salvatrice, de réalités locales indignes de la hauteur de vue
philosophique, prêterait même le flanc à une étude du kitsch maurrassien, forme
sublimée de rétention qui va de pair avec son refus maladif de la mort
(« On ne meurt pas », rapporte Massis, « et si Dieu changeait
d’avis ? »). Ce déni semble moins l’expression saine de
« l’instinct de survie » ni, chez l’agnostique, le signe de
l’espérance divine, que l’incompréhension des chemins complexes empruntés par
la vie pour se perpétuer, par-delà les individus, les coutumes et, bien
entendu, les nations.
Mistral. Jean-Yves
Casanova, Frédéric Mistral. L’enfant, la
mort et les rêves (Trabucaire, 2004, 424 p., 25 €).
L’essai consacré à Mistral par Jean-Yves Casanova est
remarquable à plus d’un égard. Il l’est d’abord en ce qu’il se tient
délibérément à l’écart des polémiques idéologiques ou politiques liées à
l’occitanisme et au Félibrige. D’autre part, même s’il s’afflige du désintérêt
pour Mistral chez les gardiens du canon littéraire franco-centrique, son essai
ne veut pas être simplement une tentative de réhabilitation d’un poète qui
serait considéré comme ringard. Bien sûr, on ne peut négliger le fait que la
poésie française a fait un jour un choix entre ce que pouvait représenter, sous
le patronage de Lamartine, le lyrisme mistralien d’un côté et la modernité
incarnée par Baudelaire et ses successeurs, de l’autre. Mais ceci,
indépendamment de la question de la langue, ne peut se comprendre que dans le
contexte plus large de la seconde moitié du xixe
siècle. Jean-Yves Casanova, lui, a décidé de considérer en Mistral l’homme et
le poète, indissolublement liés, liés encore à une terre et à des lieux qui ne
sont pas réductibles à l’imagerie provençale de pacotille. Son étude, plus ou
moins psychanalytique à l’occasion mais sans allégeance dogmatique, cherche
donc à comprendre d’où, dans l’histoire personnelle de Mistral, ont surgi son
désir d’écrire et les poèmes qui en sont issus. Il se livre pour cela à des
lectures extrêmement attentives des sources biographiques et autobiographique
en même temps que des œuvres, souvent revues sur les manuscrits, les plus
célèbres comme les plus négligés, évitant ainsi de focaliser toute l’attention
sur Miréio. L’analyse cherche des
origines, comme il se doit, dans l’enfance. Les différents chapitres passent
ensuite en revue les relations de Mistral avec son père, sa mère, son frère,
etc., tout cela sans jamais perdre de vue les textes où ces figures
apparaissent, fût-ce en creux comme dans le cas du frère. Il fallait aussi
faire un sort aux figures féminines très particulières présentes dans l’œuvre
et dans l’imaginaire de Mistral. Jean-Yves Casanova n’évoque qu’avec beaucoup
de précautions ses aventures amoureuses et érotiques, dont on sait pourtant
qu’elles furent multiples, diverses et intenses. Il préfère s’attacher au
« mythe personnel » (l’étude doit beaucoup à Charles Mauron de
manière générale) incarné dans la « chato »,
c’est-à-dire quelque chose comme une jeune vierge qui fuit mais concentre
cependant toute une sensualité. Ce gros essai de plus de quatre cents pages
mérite donc d’être lu avec attention, même quand on ignore la langue de
Mistral, ne serait-ce que parce que de nombreuses questions de portée générale
touchant la lecture littéraire sont abordées par l’auteur, mais aussi parce
qu’il situe souvent la carrière poétique de son sujet par rapport à un contexte
plus large, celui de la vie littéraire française de son époque, parisienne ou
provençale. Il lui arrive aussi d’esquisser des rapprochements féconds, ainsi
lorsqu’il suggère de comparer Mistral et James Joyce. Voilà qui donne envie
d’aller y voir de plus près et, pourquoi pas, de s’initier aux beautés et aux
nuances multiples des langues de Provence.
Montalembert. Charles de
Montalembert, Journal intime inédit,
tome IV, 1844-1848, texte établi,
présenté et annoté par Louis Le Guillou et Nicole Roger-Taillade (Champion,
2005, 704 p., 105 €). Ce volume IV poursuit l’entreprise
de publication du Journal intime de
Montalembert. Les années 1844-1848 marquent à la fois l’apogée et le déclin de
ce Pair de France, toujours prompt à défendre la liberté partout où elle est
menacée d’étranglement ou de détournement institutionnel et politique. Les
carnets publiés ici peignent un homme engagé dans les débats majeurs et les grandes
controverses de son temps, notamment l’épineuse question de la liberté
d’enseignement. En date du 16 avril 1844, Montalembert note : « Enfin
jour de bataille. [...] Je monte à la tribune et débite mon manifeste [...], en réponse à l’infâme
discours de Dupin et en faveur de la liberté religieuse. Je suis assez
mécontent de mon débit ; l’aplomb me manque : et sans l’aide de mon
manuscrit j’étais coulé. » Au delà de la circonstance à laquelle il se
rattache, cet extrait est assez représentatif du style intime de l’auteur.
D’abord, on rappelle que tout est affaire de lutte dans le cadre d’une Chambre
où les mots ont un poids décisif, où l’éloquence est une arme. La vie du
parlementaire est une bataille de tous les instants. Montalembert revendique
pleinement cette condition de combattant : « Je suis un soldat et je
dois avant tout me battre » (27 juin 1844). Soldat de Dieu sans doute
d’abord, privilège qui lui inspire parfois des états lyriques supérieurs et
surtout un dédain marqué pour les responsabilités politiques, les charges
ministérielles. Montalembert ne veut pas être ce qu’il appelle un « homme pratique » : « Je dois et
ne veux être qu’un pionnier, un
précurseur, je dois et je veux continuer à combattre, à ouvrir la brèche, à y
monter, au risque presque certain d’y périr » (13 juin 1847). Voilà qui
est dit. Le deuxième aspect qui caractérise l’écriture du journal chez
Montalembert, c’est bien sûr le retour quasi systématique sur ses prouesses
d’orateur : a-t-il été ou non convaincant, a-t-il su ou non ébranler le
camp des catholiques ? Le succès lui importe : « A deux h[eures]
je monte à la tribune ; je parle pend[ant] deux heures avec un succès
complet, malgré les violentes interrupt[ions] d’une partie de la
Chambre... » (26 avril 1844). Ou bien, en date du 14 avril 1845 :
« Encore un jour de succès inespéré
et trop peu mérité, mais remporté pour la bonne et sainte cause. [...] Je
défends le principe de liberté générale, [...] avec un succès entier. »
Mais ni sa qualité de soldat du catholicisme, ni l’assurance de son éloquence
ne libèrent Montalembert de ses doutes et de ses incertitudes. C’est là aussi
l’intérêt du Journal intime que de
montrer au jour le jour un homme, solidement campé sur ses convictions,
hésiter, tergiverser, se reprendre : « Une lettre du P[ère] Guéranger
qui m’exhorte vivement à parler ramène toutes les angoisses de l’incertitude.
C’est là ce qu’il y a de plus cruel dans ma vie : ces tortures de
l’indécision, des avis contradictoires sur les sujets les plus importants »
(15 juillet 1845). Ainsi le Journal, lieu de concentration de la foi combative,
est aussi l’aire privilégiée où résonnent les débats intimes que suscitent les
grandes causes auxquelles Montalembert a apporté son soutien, son énergie et sa
voix. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : nulle part dans ces pages de
carnets ne se répandent les déchirements et les coulées d’émotion d’un moi qui
ne se contrôle plus. Tout au contraire, l’écriture se fait dense,
elliptique ; elle consigne l’essentiel, c’est-à-dire ce qui, aux yeux de
l’auteur, apparaît tel. D’où d’inévitables frustrations pour le lecteur
curieux. Par exemple, lorsque Montalembert lit son portrait satirique dans Le Juif errant d’Eugène Sue, il se borne
à noter la chose sans y insister : « Lecture de mon portrait
satyrique par Sue dans son Juif errant »
(11 octobre 1844). Mais qu’en a-t-il pensé ? Le silence vaut commentaire
sans doute. Relisons ce portrait, pour conclure, car il comporte aussi,
enveloppée dans les facilités de la caricature, sa part de vérité :
« Il ne manque pas d’une sorte d’éloquence agressive et provoquante, et je
ne sais personne qui donne à sa croyance un tour plus effronté, à sa foi une
allure plus insolente ; son calcul est juste, car cette manière cavalière
et débraillée de parler des choses saintes pique et réveille la curiosité des
indifférens. Heureusement, les circonstances sont telles qu’il peut se montrer
d’une audacieuse violence contre ses ennemis sans le moindre danger, ce qui
redouble naturellement son ardeur de martyr postulant. »
Mounet-Sully. Anne Penesco, Mounet-Sully. « L’homme aux cent cœurs
d’homme » (Cerf, 2005, 617 p., 59 €). Anne Penesco offre ici un vrai
morceau de bravoure, un vrai travail de fort des halles, tant la documentation
amassée est impressionnante. Outre le fait de s’être appuyée sur le riche fonds
de la Bibliothèque de la Comédie-Française, elle a écumé les critiques parues
dans la presse qui s’intéressa à la carrière de Mounet-Sully – c’est-à-dire
toute la presse. Car Mounet-Sully
fut en son
temps bien plus qu’une immense vedette : un mythe vivant, au même titre
que Sarah Bernhardt. Il passa, à juste titre, pour avoir renouvelé l’art de la
Tragédie. Anne Penesco présente un catalogue exhaustif de ses pièces, avec le
détail des mises en scènes, des réactions tant des critiques que de certains
spectateurs célèbres. Certes, l’égrenage, la litanie des rôles pourra sembler
un peu fastidieux ; le lecteur s’y égarera parfois, s’il n’est pas du
pays. Mais l’auteur a la grâce d’écrire dans un style agréable et précis. En
outre, pouvait-on s’y prendre autrement pour réaliser ce travail
définitif ? Le jeune Jean-Sully Mounet est issu d’un milieu protestant où
l’on ne badine pas avec le goût de l’effort et le don de soi. Ses origines lui
serviront de fil conducteur durant son existence. Son enfance, ses études, il
les passe à Bergerac. D’abord attiré par la musique et la peinture, il se
tourne vers le théâtre et monte à Paris en 1866. Admis au Conservatoire en
1868, dans la classe de Bressant, puis dans celle de Beauvallet, et ne
réussissant que médiocrement, il part chercher l’aventure et atterrit, par
hasard, à l’Odéon, où il débute dans Le
Roi Lear, aux côtés de Taillade, Réjane et Sarah Bernhardt. En 1872,
bonheur suprême, il entre à la Comédie-Française, qu’il ne quittera jamais.
« Dis-le à tout le monde maintenant, crie-le sur tous les toits… je suis
de la Comédie-Française », écrit-il à sa mère. Il y débute par le rôle
d’Oreste d’Andromaque et se paie le toupet de demander à Banville de venir
l’encourager. Plus qu’un triomphe, ce sera une révélation ! À Banville,
viendra bientôt s’ajouter Hugo. En 1873, il devient l’amant tourmenté de Sarah
Bernhardt, laquelle, rapidement, lui signifie son congé par une lettre de
rupture qui mériterait de figurer en bonne place dans les anthologies :
« La plante est solide chez vous… (la prochaine fois) choisissez mieux
votre vase. » La métaphore est rafraîchissante et en dit long sur
l’expérience de Sarah en matière de tiges… En 1876, Mounet-Sully rencontre sa
première épouse, Georgette Barbot, qui a déjà un enfant. L’acteur se comporte
en vrai père avec lui et le dirige par ses conseils. Il aura la joie de le voir
réussir comme auteur dramatique sous le nom d’André de Lorde. En revanche, il
verra mourir en bas âge les deux fils que lui donnera sa femme, ainsi que celui
qu’il aura de l’actrice Jeanne Rémy. En 1881, il reprend Œdipe-Roi, qu’il maintiendra à la Comédie-Française durant
trente-cinq années ! De ce jour, et pour ses contemporains, il entrera
dans l’éternité en faisant corps avec ce personnage. Isadora Duncan, pour son
premier séjour à Paris, en 1900, se souviendra à jamais de l’impression qu’elle
ressentit dans la salle : « Seuls ceux qui l’ont vu, ceux qui ont vu
le grand Mounet-Sully, peuvent comprendre ce que nous éprouvâmes. » Onze
ans plus tard, elle réalisera un rêve : celui de danser l’Orphée de Gluck avec Mounet-Sully comme
récitant. À la Comédie-Française, il s’entend bien avec Émile Perrin, mais ses
rapports, quoique cordiaux, sont plus tumultueux avec Jules Claretie, notamment
au moment de la suppression du comité de lecture en 1901, où il s’oppose
également à Lucien Guitry, promu directeur de la scène. Enfant chéri de la
critique – seul Maurras boudera le talent du tragédien –, après son triomphe
lors de ses tournées en Russie et en Amérique, ses admirateurs lui offrent, en
1896, un grand banquet où viennent le saluer, parmi d’autres, Henri de Régnier,
José-Maria de Heredia, Sully Prudhomme, Puvis de Chavannes, Rodin. La vie de
l’homme se confond, se fond dans la vie de l’artiste, voire même dans
l’existence des personnages qu’il interprète. Mounet-Sully participe peu aux
bruits de la société. À peine donne-t-il des représentations au profit des
Boers ; tout comme il s’obstine à poser en vain sa candidature à
l’Institut, selon l’axiome de Barbey d’Aurevilly qui veut que les chênes aient
la manie de vouloir plonger leurs racines dans des pots à cornichons. Comme il
avait remarqué De Max, en 1892, au concours du Conservatoire, il distinguera en
1914, à la même occasion, un jeune acteur nommé Pierre Fresnay. Il s’éteindra
en 1916, à l’âge de 75 ans, « en activité de services », après avoir
interprété près de cinquante rôles à la Comédie-Française.
Nerval (1). Gérard de
Nerval, Les Filles du feu. Les Chimères,
préface de Gérard Macé, édition de Bertrand Marchal (Folio Gallimard, 2005, 448
p., 6,20 €).
Folio réédite Les Filles du Feu. Les Chimères et Nerval sera à l’honneur
aussi chez Poésie/Gallimard. Pour la préface, Béatrice Didier laisse la place à
Gérard Macé, qui ouvre le volume sur la métaphore filée du feu, tandis que Bertrand
Marchal offre une bibliographie à jour et des notices pertinentes. La réunion,
en un même volume, des nouvelles en prose et de ces sonnets singuliers souligne
la figure de l’union des contraires à l’œuvre dans cet ensemble disparate, qui
mêle le vers à la prose, l’enquête philologique au récit de ressouvenir, des
textes de la main de Nerval à des emprunts. La contradiction, l’oxymore, le
« soleil noir », le « païen mystique » cher à Louis Ménard
et à Nerval : toutes ces figures renvoient bien, en effet, à l’hybridité
mythologique de la chimère. L’image mythologique, loin d’être tout à fait
effacée au profit du sens figuré, apparaît, par exemple, dans le dragon de
« Delfica ». Comment lier la chimère, la métaphore du feu et
l’obsession du comédien chez Nerval, dont témoigne le récit liminaire et
troublant de « l’illustre Brisacier » (un des points forts de
l’édition consiste à s’appuyer sur la lettre à Dumas qui sert de préface au
recueil) ? Sans doute par la vaste notion, entendue en un sens nietzschéen,
de romantisme, reposant sur l’idée du « comédien de son idéal » qui
s’exprime excellemment dans les flammes fictives dont parle Nerval. Sans doute
faut-il dire que Nerval porte le romantisme à incandescence et en invente, bien
avant sa fin historique, un aboutissement (une « Vollendung »), que l’on pourrait appeler l’hyper-romantisme,
un romantisme paroxystique. L’autre figure ultime du romantisme, Wagner, sera
aussi, si l’on suit Nietzsche, un comédien, mais qui offrirait plutôt la
synthèse du romantisme, un romantisme synthétique (pour ne pas dire : de
synthèse). L’œuvre de Nerval est sans doute la première à montrer à l’œuvre
dans le romantisme et dans l’historicisme même qui lui est inhérent une forme
d’hystérie histrionique et à percevoir que, dans le « Je » lyrique
(le Je comique), la fusion des
contraires conduit tragiquement à la fission du Moi. Reprendre cette fusion
aperçue du fond du dionysisme nervalien pour le renverser en dionysiaque
véritable constituera le programme nietzschéen, qui voulait, lui aussi, allier
« le césar romain » et le Christ.
Nerval (2). Michel Brix et Jacques Clémens, Genèse de « Pandora ». Le manuscrit de l’édition de 1854
(Presses universitaires de Namur, 2005, 80 p., dont 22 planches en couleurs,
s.p.m.). On ne saurait mieux caractériser la trouvaille d’où résulte cette
publication que ne le font les auteurs dans leur introduction :
« Notre époque désenchantée ne croit plus aux miracles. Il y en a pourtant
encore en histoire littéraire. » Miracle, en effet, que cette redécouverte
inopinée de six folios manuscrits de l’écriture de Nerval « correspondant
au début du récit de Pandora, tel
qu’il apparut dans Le Mousquetaire du
31 octobre 1854 ». Ces documents dormaient au milieu de papiers
appartenant à des négociants bordelais du tournant du siècle, sans rapports
manifestes avec le milieu littéraire. La découverte ravira bien entendu les
admirateurs de Gérard, mais elle fera aussi les délices des fanatiques de la
génétique, qui pourront suivre les minutieuses descriptions des documents
fournies par les éditeurs. Résumons-en sommairement les conséquences :
l’aspect décousu et, par certains côtés, incohérent des versions connues de Pandora ne résultait nullement du
désordre mental supposé de Nerval mais des aléas d’une composition compliquée,
soumise aux contraintes de la publication dans Le Mousquetaire de Dumas. Il en ressort également que le titre
dernier voulu par Nerval était bien Amours
de Vienne. Pandora. Enfin, il semble bien que Nerval cherchait avant tout à
« faire passer le récit de 1854 pour la suite de celui de 1841 »,
encore inédit à l’époque. Le lecteur pourra tirer ses propres conclusions grâce
aux reproductions en fac-similé et à leur transcription annotée, le tout dans
les règles de l’art. Voilà en tout cas une contribution majeure aux Études nervaliennes et romantiques dont il s’agit ici du XIIe
volume.
Pagnol. Thierry Dehayes,
Marcel Pagnol et l’Ouest de la France (Alan
Sutton, 2005, 93 p., 17 €). Sur les années de Pagnol dans la Sarthe,
où l’auteur des Marchands de gloire posséda
longtemps un moulin. L’auteur a interrogé les survivants qui connurent
l’écrivain et qui ne sont plus aujourd’hui dans leur première jeunesse. Cela ne
quitte pas le domaine de l’anecdote, mais se lit agréablement, quoique sans
nous fendre le cœur.
Paley.
Jean-Noël Liaut, Natalie Paley, princesse
en exil (Bartillat, 2005, 292 p., 22 €). Livre intéressant (et qui semble
la réédition d’une biographie publiée en 1996 sous un titre légèrement différent),
car il précise et illustre les relations si étroites qui existèrent, durant
l’entre-deux-guerres, entre mode, art, littérature et cinéma, le tout sur fond
de mondanités. Si Natalie Paley n’exerça point, comme une Marie Laure de
Noailles, un véritable mécénat, ses relations intimes avec des personnalités
comme Serge Lifar, Jean Cocteau, Paul Morand, Antoine de Saint-Exupéry, Erich
Maria Remarque, lui assignent une place non négligeable dans le panorama de
l’époque. Née comtesse Natalie Pavlovna de Hohenfelsen, celle qui deviendra,
par la grâce de Nicolas II, princesse Paley, était la petite-fille du tsar
Alexandre II. Après une enfance de rêve passée entre Saint-Pétersbourg et
Paris, cette descendante des Romanoff connaîtra toutes les tragédies de la
révolution de 1917 : père, frère, cousin et oncles fusillés par les
Bolcheviks. Elle-même fut, semble-t-il, gravement traumatisée et n’en échappa
que par miracle, s’enfuyant en Finlande. Fixée à Paris, elle épousa en 1927
(mariage probablement blanc) le célèbre couturier Lucien Lelong, dont elle
devint à la fois le mannequin vedette et l’ambassadrice officielle. D’une
élégance extrême, elle frappait par son « visage triangulaire de vierge
slave », sa silhouette filiforme et impassible. Femme fatale éminemment
narcissique, figure omniprésente du Tout-Paris de l’époque, elle vit tour à
tour soupirer pour elle, entre autres, Morand, Lifar, Cocteau, Saint-Exupéry,
Luchino Visconti et Remarque. Le deuxième et le troisième semblent avoir eu ses
préférences, pour des raisons que le livre laisse entrevoir. Avec Cocteau, les
relations furent étroites et intenses, jusqu’à ce que la jalousie de Marie
Laure de Noailles vînt les brouiller. Ces relations, a-t-on prétendu, auraient
eu comme conséquence un avortement ou une fausse couche, mais Jean-Noël Liat
souligne qu’on ne saura jamais la vérité à ce sujet. Puis Natalie Paley
commença, de 1933 à 1936, une carrière cinématographique qui aurait pu être
brillante, à la fois à cause de sa silhouette et de son visage si particuliers,
et du fait qu’elle tourna avec de grands metteurs en scène (Marcel L’Herbier,
George Cukor). Son expérience avec de plus médiocres lui fit cependant
abandonner le cinéma. Divorcée en 1935 de Lelong, elle épousa peu après le producteur
de théâtre américain John Chapman Wilson. Deux ans plus tard, elle quitta
définitivement la France pour les États-Unis, où elle éblouit pareillement la jet-set américaine. La fin de sa vie fut
assez désenchantée : elle survécut vingt ans à son mari, mort alcoolique
en 1961. Les très belles photos d’elle reproduites dans le cahier
d’illustrations aident à comprendre le charme si spécial que distillait cette
femme secrètement blessée, à l’apparence hiératique et intimidante.
Papa. Ariane Charton, Cher Papa. Les écrivains parlent du père (Lattès,
2005, 142 p., 12 €).
Ariane Charton propose une centaine de textes tirés de mémoires,
autobiographies, journaux intimes, correspondances d’écrivains destinés à mieux
éclairer « la relation, les sentiments qui lient un père et ses
enfants ». Dans ces extraits, il n’est question que du père réel, comme il
est précisé dans l’introduction : « On ne trouvera […] aucun de ces
pères fictifs même s’ils apparaissent dans des romans autobiographiques. »
Au bout du compte, on est en droit de le regretter devant le caractère
répétitif des extraits proposés qui déclinent invariablement la figure d’un
père unique, sévère mais juste, austère mais pétri de bonté, distant car
préoccupé de choses d’importance, un père d’autant plus révéré que bien souvent
il n’est plus. Ariane Charton a beau varier l’angle d’approche (textes
d’enfants d’écrivains, points de vue du père sur ses enfants, Hugo sur
Léopoldine par exemple), convoquer des auteurs issus d’époques et d’horizons
différents (Éric Neuhoff voisine avec Malherbe, Diderot côtoie Tanizaki), rien
n’y fait : on aboutit au même père doté des mêmes qualités et muni des
mêmes accessoires, la pipe, le sabre, les moustaches et les genoux assez
solides pour que les enfants puissent s’y blottir ou y faire des galipettes.
Dans le lot, les contributions de Stendhal (« C’était un homme extrêmement
peu aimable… ») et de Virginia Woolf (« le père tyran, le père
exigeant, violent […] qui me tenait sous sa domination. C’était à se croire
enfermé dans une cage avec un fauve ») font l’effet d’une bouffée d’air frais.
On aurait aimé un peu plus de mordant dans ce florilège qui ressemble à une
célébration de la fête des pères. On aurait surtout aimé que l’écriture soit
plus présente, que les extraits choisis permettent d’éclairer le rôle du père
dans le devenir du fils futur écrivain ou celui de l’écriture dans la relation
entre le père et le fils devenu écrivain. Or cet aspect n’est abordé que chez
Perec, où c’est paradoxalement l’absence des parents qui pousse à l’écriture
(« J’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la
trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ;
l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie ») et
encore une fois chez Virginia Woolf qui affirme avoir enseveli père et mère en
écrivant La Promenade au phare. Au
total, cette anthologie apparaît comme un bouquet sans véritable parfum et
donne à penser que le père fictif, le père travaillé, forgé par l’écrivain à
partir du matériau originel, est infiniment plus intéressant que le père réel.
Pichette. Christian
Nicaise, Henri Pichette, les livres (Instant
perpétuel, 2005, 11 p., 24 €). Henri Pichette,
mort en l’an 2000, a occupé le devant de la scène poétique cette année avec la
publication de Les Ditelis du
rouge-gorge, poèmes inédits, et une nouvelle édition de Dents de lait dents de loup chez
Gallimard. Le recensement des publications d’œuvres de Pichette par Christian
Nicaise ne pousse que jusqu’en 1995. Une seconde édition en sera rapidement
nécessaire. Les admirateurs de Pichette et les amateurs de beaux tirages rares
voudront avoir l’un des 53 exemplaires de Xylophonie
contre la grande presse et son petit public, cosigné Pichette et Artaud en
1946, l’un des fort peu nombreux H.C. des Épiphanies
de 1948 (musique de Maurice Roche) ou l’Ode
à la neige de 1967 avec les douze « estampilles » originales
signées de Hajdu. Mais l’inventaire ne recense pas que ces joyaux pour
privilégiés : on y trouve aussi bien l’édition des Apoèmes de la collection Poésie chez Gallimard, en 1995,
soigneusement décrite.

Pozzi. Catherine Pozzi, Journal 1913-1934, édition établie et
annotée par Claire Paulhan (Phébus,
2005, 707 p., 14,50 €). Nouvelle édition, revue et complétée, de
ce Journal posthume paru en 1990, et
d’ores et déjà célèbre. Il le mérite, assurément, car c’est un document
psychologique de premier ordre. Fille d’un chirurgien-vedette de la Belle
Époque, (mal) mariée à un dramaturge célèbre, se trouvant elle-même laide,
tourmentée du désir de creuser le ciel, d’épuiser philosophies et sciences,
Catherine Pozzi restera sans doute par ce document et par une demi-douzaine de
poèmes. Ce n’est déjà pas si mal. Au reste, son Journal n’est pas toujours flatteur pour elle-même, qui montre
l’hypertrophie d’un ego qui se regarde penser avec orgueil et frôle souvent la
mégalomanie. On y voit aussi la monotonie d’une existence mondaine qui s’écoula
en thés, en dîners, en réceptions sans fin, en comtesses, duchesses,
princesses, en papotages, en essayages chez Vionnet, Lelong, Chanel. On
s’étonne parfois qu’une femme dotée d’une personnalité si tranchée n’ait point
pris ses distances avec un tel milieu. Mais y tenait-elle ? Son Journal fait défiler les redoutables
dames tenant salon et leurs vedettes non moins parisiennes : Mme Augustine
Bulteau, Martine de Béhague, Jeanne Mühlfeld, Edmée de La Rochefoucauld, Mme de
Pierrebourg, Renée de Brimont, Anna de Noailles (« Anna de Nouille »).
À part la première, toutes sont détestées par Catherine Pozzi, qui pose un
regard lucide et impitoyable sur les acteurs de cette comédie mondaine. Mme de
Béhague : « Elle ne marche que sur le silence de ses fournisseurs
courbés. » Le prince de Bassiano : « C’est un grand lévrier
ennuyeux, qui pense lentement. » Jacques-Émile Blanche : « ce
pinceau dans un pot de chambre ». Elle n’était pas dupe non plus de
certains manèges : « Il y aurait un livre rigolo à écrire : La charité mondaine à Paris pendant la guerre » (26 août 1914). Lucidité
qui n’empêcha point cette valétudinaire de devenir la proie consentante de
rebouteux et charlatans de la médecine, qui ruinèrent sa santé déjà
chancelante : « Avant de sortir, je me suis piquée à l’arsenic, j’ai
bu de l’huile de foie de morue » (18 juin 1926). Envers les hommes, cette
même lucidité était plus intermittente : « Suarès, qui n’est pas très
intelligent, mais qui est estimable » (26 mai 1923). Le grand événement de
sa vie fut sans conteste sa rencontre avec Paul Valéry et sa liaison avec
celui-ci, qui dura, avec des hauts et des bas, de 1920 à 1928. Sur cette
liaison, qui a déjà fait couler des flots d’encre, on n’a que la version de
Pozzi ; Valéry sera moins prolixe. Son amante se vengera en faisant
détruire, après sa mort, l’énorme paquet de lettres (près de deux mille,
dit-on) qu’il lui avait adressées et qui était certainement l’une des
correspondances où il avait mis le plus de lui-même. Ce Journal renferme ainsi force détails, parfois grinçants, sur Valéry
intime, sa stratégie mondaine, etc. Mais ce n’est pas là que, après la rupture,
Pozzi consigna ses griefs et ses invectives les plus violentes : certaines
lettres inédites d’elle à Marie de Régnier, notamment, sont un impitoyable
règlement de comptes. Des notations antérieures montrent néanmoins que la jeune
femme était préparée à une telle rencontre, qu’elle désirait de tout son
être : « l’homme qui partagera
mon travail, je serai sienne » (22 juin 1913). On y voit une femme
incertaine, qui se cherche, non sans quelques tentations saphiques (Jeanne
Rabier), et un grand amour de jeunesse pour Illan de Casa-Fuerte, doublé d’une
passion de maturité pour André Fernet, mort au front en 1916. Lors de sa
rencontre en 1920 avec Valéry, elle note : « J’ai joué mon destin »
– pour le meilleur comme pour le pire, en effet. On trouvera aussi dans ce Journal des silhouettes épisodiques de
Paulhan, Du Bos, Benda, Malraux (« c’est l’ennemi de la mort »),
Jouve, etc. Cependant, Catherine Pozzi, en introvertie exemplaire, préfère le trait
au portrait, et parle finalement moins des autres que d’elle-même. L’annotation
est nombreuse et précise. Petite erreur : L’Inconstante de Marie de Régnier est de 1903 et non de 1905, et Le Temps d’aimer, de la même, n’est pas
un recueil de poèmes, mais un roman… La « princesse Paley » dont il
est question le 5 avril 1928 est probablement, non pas Olga Paley, comme
l’indique l’Index, mais sa fille, la célèbre Natalie Paley, aimée de Cocteau.
Aussi bien ce Journal doit-il être lu
comme l’amer testament d’une femme solitaire et douloureuse.
Proust (1). René Peter, Une saison avec Marcel Proust (Gallimard,
2005, 176 p., 13,50 €). Une
saison avec Marcel Proust est un inédit d’environ 160 pages que René Peter
rédigea tardivement et ne termina qu’à sa mort, en 1947, longtemps après que
Proust, qui venait de perdre sa mère, ait résidé pendant un été à l’Hôtel des
Réservoirs de Versailles, tout près de son ami d’enfance, devenu dramaturge
reconnu. Leurs pères appartenaient tous deux à l’élite du corps médical de
l’époque, et, après douze ans de silence, Proust reprend contact avec Peter par
l’intermédiaire de Reynaldo Hahn. Censé ne rester que « quelques
jours », il résidera quatre mois à Versailles, attiré de bien des façons
par la sollicitude de René Peter. Sa petite-fille, Dominique Brachet, a
retrouvé le précieux manuscrit, qui rend compte d’un Proust encore inconnu ou
presque comme écrivain. On y trouve plusieurs lettres inédites adressées à René
Peter, à qui Proust écrivait un billet chaque matin, et avec qui il envisagea
un moment d’écrire une pièce de théâtre, Le
Sadique : Jean-Yves Tadié rappelle à juste titre qu’on retrouvera
peut-être un fragment de ce projet avorté dans l’article de 1907, Sentiments filiaux d’un parricide, et
dans le célèbre passage de « Combray » où Mlle Vinteuil profane le
portrait de son père avec son amie. L’intérêt de cet inédit, qui intéressera
les amateurs du Proust biographique comme les spécialistes de son œuvre, n’est
pas seulement d’apporter des informations sur la première rencontre des deux
enfants, sur le « Poulpiquet », café fréquenté par Proust et ses
amis, puis sur la personnalité de celui qui fut à la fois traumatisé et libéré
par ce « temps le plus douloureux de sa vie » que constitue la mort
de sa mère. Affabulateur qui fait perdre « peu à peu le sens de la
vérité » ; interlocuteur au sens du comique aiguisé, dont la prose
dialoguée de Peter se fait l’écho, certes à citer avec précautions, tant ce
portrait a été écrit longtemps après l’été 1906 ; sensitif extrême et taquin
cruel (« il aimait être aimé, comme il arrive souvent aux
autocrates »), se confessant « jaloux jusque dans les petits
coins » (y compris ceux de Peter ? Certaines lettres témoignent d’une
tendresse équivoque de Proust pour son ami), Proust s’y découvre aussi
écrivant, sur le seul sujet qui l’inspire alors, sa mère.
Proust (2). Nathalie
Mauriac-Dyer, Proust inachevé. Le dossier
« Albertine disparue » (Champion, 2005, 406 p., 70 €).
L’« invention », par Claude Mauriac, d’une dactylographie d’Albertine disparue corrigée par Proust
en 1922, suivie de la publication du texte en 1987, a entraîné un bouleversement
complet dans la vision communément admise depuis 1923 de À la recherche du temps perdu, de son organisation, de la nature
même du projet proustien. Une véritable saga s’en est ensuivie, dont chaque
nouvelle édition de la Recherche
constitue en quelque sorte un épisode nouveau. Le dernier en date est la
synthèse que publie aujourd’hui Nathalie Mauriac-Dyer, elle-même à l’origine du
séisme éditorial. Il lui aura fallu vingt ans pour transformer le scoop initial en essai un peu distancié,
qui « fait le point sur l’ensemble des problèmes posés par cette dactylographie,
dont il se souhaite le vade-mecum » : un travail à la fois
« d’histoire littéraire et de critique ». L’ambition est énoncée
modestement, mais ce qui est mis en jeu par ce travail est d’une portée
considérable, puisqu’il s’agit d’acclimater définitivement l’idée que l’œuvre
de Proust est bel et bien inachevée, lors même qu’il ne redoutait qu’une
chose : qu’elle le fût. Le pari est loin d’être gagné d’avance. Les
tenants d’une Recherche complète et
bouclée sont nombreux, qui préfèrent la cohérence (qu’ils savent pourtant
artificielle, mais qui rassure) des anciennes éditions à ce Proust en mouvement,
fragmentaire, contradictoire, égarant le lecteur dans le « massif »
devenu monstrueux d’un Sodome et Gomorrhe
dont on ne comprend plus la structure. Nathalie Mauriac-Dyer attaque le dossier
de manière systématique. Son premier chapitre reconstitue d’abord l’histoire de
ce « massif ». Elle tente ensuite, dans un second chapitre, de
reconstituer la genèse de Sodome et
Gomorrhe III, puis se concentre, dans le chapitre suivant, sur la logique
des réécritures d’Albertine disparue
opérées par Proust en 1922 au milieu d’une agitation croissante. Le quatrième
chapitre s’interroge sur les intentions narratives de Proust dans tout ce
processus. Le cinquième chapitre pose la question, d’une extrême difficulté, de
savoir comment, tenant compte de tout ce qui a été analysé, envisager une
édition – dont sont ici proposés les « prolégomènes ». Les copieuses
« annexes » offrent un relevé des modifications apportées par Proust
à la dactylographie originale d’Albertine
disparue – d’où il résulte qu’il faut considérer sept « fins »
distinctes entre lesquelles choisir ! Y figurent également les
« derniers états génétiques » du très important séjour à Venise (une
cinquantaine de pages tout compris), un index des noms de personnages et un
index des documents de genèse, plus les plans annoncés à différentes époques,
ainsi qu’un tableau synthétique des différentes éditions, lequel sera
extrêmement utile aux spécialistes. Ceux-ci diront s’il faut tout accepter de
l’historique et des descriptions proposés par Nathalie Mauriac-Dyer – les
connaissant, on peut parier que le débat va continuer longtemps. Il faudra en
tout cas méditer ses conclusions, qui ne sont pas simplement méthodologiques ou
techniques, mais qui sont l’occasion d’affirmer haut et fort des convictions
parfaitement définies quant à la réalité d’une « intentionnalité »
artistique à l’œuvre dans le travail de Proust sur Albertine disparue :
« Elle va quelque part. » Nous adhérons tout à fait à l’idée qu’il y
a, soutenant toute l’œuvre de Proust, un « système », avec un amont
et un aval articulés autour de la mort d’Albertine. La Recherche dans son entier « repose sur une structure binaire,
dont la figure narrative fondamentale est celle du renversement ».
Nathalie Mauriac-Dyer admet cependant avec bon sens que sa lecture est
« plausible » mais incomplète, et qu’il reste beaucoup à comprendre
(le dernier mot de sa conclusion est : « ouverte »). Proust n’en
deviendra sans doute pas plus lisible pour le lecteur ordinaire (s’il existe),
mais pour tous ceux pour qui la Recherche
fait partie de leur imaginaire, les interrogations soulevées sont d’une portée
considérable. Elles le sont aussi pour tous ceux qui prennent la génétique au
sérieux, non comme une embarrassante quincaillerie qui obscurcit tout, mais
comme une perspective parfois passionnante, ouverte sur les abîmes de la
création en acte. « La rature biffe, mais son essence est
paradoxale : elle laisse transparaître, insister, ce qui a été. »
Réfléchir aux conséquences que cela peut avoir mérite un petit effort.
Robbe-Grillet. Jean-Philippe
Domecq, Alain Robbe-Grillet ?
(L’Esprit des Péninsules, 2005, 94 p., 9 €.). Le ? du titre annonce la
couleur. Jean-Philippe Domecq n’apprécie qu’à moitié le théoricien du Nouveau
Roman, devenu l’académicien que l’on sait. Le polémiste reprend ici un article
d’abord paru en 1993, bien avant que sa cible n’ait reçu les « derniers
honneurs ». Sa critique de Robbe-Grillet, solidement argumentée, porte
essentiellement sur « son idéologie de la rupture systématique », génératrice
selon lui avant tout de platitude, ce qui compromet « l’éclosion du
nouveau ». La conclusion est cependant optimiste : « Ne doutons
pas que, moins obsédés par la table rase, des écrivains français se donneront
meilleure chance de révolutionner le roman. » C’est ce qu’il écrivait en
1993. Dix ans plus tard, il y a Volodine et Houellebecq, sans parler des autres.
Est-ce à dire que l’avenir lui a donné raison ? C’est ce que, pour notre
part, nous croyons volontiers.
Sand (1). George Sand, Nanon,
roman édité, préfacé et annoté par Nicole Mozet (Christian Pirot, 2005, 318 p.,
20 €). Nanon est, parmi les romans de George
Sand, un de ceux qui a le mieux bénéficié du regain d’intérêt qui attache à
l’auteur, depuis une trentaine d’années, un nombre toujours plus grand de
lecteurs et de chercheurs : ces derniers, qu’ils soient littéraires ou
historiens, citent souvent cet étonnant récit que fait d’elle-même, sur ses
vieux jours, une « paysanne parvenue » (titre auquel Sand songea un
moment). L’histoire de Nanon commence à la veille de la Révolution, alors
qu’elle ne possède qu’un aimable mouton ; peu à peu, guidée par une
utopique vertu, Nanon va son chemin à travers les désordres révolutionnaires
qui atteignent sa campagne du centre de la France : tant et si bien
qu’elle connaît l’enrichissement selon la fortune (acquisition de biens
nationaux) et selon le cœur (amour et mariage avec un ci-devant qui renonce
délibérément à sa classe). La Révolution vue des campagnes, la Révolution vue
par une enfant : tel est l’audacieux pari romanesque auquel se livre Sand
à l’automne 1871 : Nanon est en
effet, comme le dit Nicole Mozet, « un document passionnant sur
l’immédiat après-Commune, au même titre que le Quatre vingt treize de Hugo ». Quoique salué lors de sa
publication par une lettre de Flaubert (qui s’en est souvenu pour Un cœur simple) et par un article
nostalgique de Zola (qui y voit une littérature comme on n’en fait plus), le
roman est presque tombé dans l’oubli après la mort de Sand. En 1987, l’édition
de Nicole Mozet, servie par une introduction à l’éclairage historique et
politique pénétrant, a joué un rôle décisif pour l’en sortir. C’est cette
édition, actualisée, qui paraît aujourd’hui.
Sand (2).
Gérard Peylet, Le Musée imaginaire de
George Sand. L’ouverture et la méditation (Nizet, 2005, 263 p., 23,50 €).
L’ouvrage est ambitieux puisqu’il traite de l’œuvre entière de George Sand. La
voie qu’emprunte Gérard Peylet, il est vrai, lui impose d’embrasser tous les
textes sans exclusive : la critique de l’imaginaire (que signalent les
références à Gaston Bachelard et à Gilbert Durand), démarche qui convient bien
à Sand dans la mesure où l’œuvre profuse de l’écrivain est lisible comme une
fête de l’imaginaire, débondé en inventions sans fin (d’intrigues, de lieux, de
discours). Thèmes et images y viennent et reviennent, s’affirment au fil du
temps au gré de contrastes et de contrepoints, de ruptures et de reprises.
Comme le veut ce mode d’approche, l’auteur de l’essai est amené à formuler de
manière abstraite et fédératrice les données stables de ce qui
caractériseraient un imaginaire : en l’occurrence, ouverture et médiation.
Les termes sont séduisants mais un peu lâches : ils ne suffisent pas à
fondre en un seul corps l’ensemble des articles réunis ici. Car Gérard Peylet
ne s’en cache pas : une fois passée la corvée rhétorique d’une introduction
qui énonce artificiellement ces lignes directrices, l’ouvrage se présente sous
la forme d’un recueil d’études antérieures que l’auteur s’est décidé à réunir
et qu’il ne semble pas avoir retouchées pour l’occasion. L’ensemble se ressent
de cette composition. Il trouve certes sa cohérence dans le goût sensible et
communicatif en faveur d’une certaine George Sand, qui n’est pas la plus à la
mode : non pas la romantique ou la « féministe », mais la muse
du centre-France (Berry, Limousin, Bourbonnais, Marche). L’étude est à son
mieux quand, à propos des romans qui investissent cet espace, elle met en
relation nécessaire et complexe le mythe de l’origine et l’utopie moderne, la
pulsion archaïque et la contrainte historique. Malheureusement, à d’autres
moments, le goût de l’auteur pour les romans qu’il veut servir le conduit à un
discours d’accompagnement proche de la paraphrase, susceptible de reprendre à
son compte des notions dont la pertinence littéraire convainc mal
(pudeur/impudeur/impudence). À signaler enfin qu’un travail de relecture aurait
dû conduire l’auteur ou son éditeur à éliminer certaines scories : les
chevilles des renvois aux autres chapitres comme à autant d’études séparées,
les erreurs concernant les dates de publication originale (Nanon jamais situé en 1872), les citations dans des éditions qui ne
sont pas ou plus de référence.
Sartre (1).
Bernard Lallement, Sartre, l’improbable
Salaud (Cherche-Midi, 2005, 200 p., 15 €). Saluons l’auteur qui n’a pas peur
de commencer par l’effroyable « Nul n’a suscité autant de passion que… »,
et le lecteur qui aura le courage de passer outre, surtout lorsqu’il aura
appris que le propos n’est pas biographique, mais qu’il s’agit d’interroger le
vécu d’un homme (la biographie vécue, à bien distinguer de la biographie
restant à vivre, ou de la vie astrale, suppose-t-on). Parmi ces interrogations,
quelques accusations : pourquoi l’erreur (le totalitarisme), pourquoi
l’incom-préhension (la psychanalyse), oui, pourquoi, se demande-t-on, tant
d’imperfection chez un homme ? Pas de réponse dans ce petit volume vite
fait, malgré des formules qui font mouche (« Sartre reste, plus que
jamais, face à son destin », « Avec Sartre se tourne, définitivement,
une page de notre histoire »). Comme il a le sens du cliché, Bernard
Lallement fournit un joli cahier iconographique, très années 60, avec son fond
noir rétro.
Sartre (2). Denis Bertholet,
Sartre (Perrin, 2005, 590 p., 11 €).
Réimpression en format de poche, pour cause de centenaire, de cette biographie
parue en 2000, efficace mais malheureusement sans beaucoup de subtilité. Se lit
facilement.
Sartre (3). Sophie
Richardin, Les Mille Visages de Sartre
(Timée-Éditions, 2005, 141 p., 13,50 €).
La jeune maison d’édition qui propose cette sorte de Que sais-je ? en images développe une formule qui ne manque
certes pas d’avenir. L’ouvrage imprimé possède une contrepartie virtuelle sur
le site http://extranet.zestory.com/fr/timee-editions où l’on trouvera divers
compléments, présentés comme les « bonus » désormais familiers aux amateurs de
DVD. Voilà des livres « ouverts sur Internet ». L’ensemble de la conception a
cependant de quoi inquiéter quelque peu. La collection s’intitule Les Cinquante Plus Belles Histoires, et
c’est en effet la vie de Sartre que nous découvrons, découpé en cinquante
petits morceaux illustrés, chacun comptant en une histoire plus belle que les
autres. Tout est axé sur le plaisir : sur le site Internet, « à travers un
espace spécialement créé pour cet ouvrage, vous découvrirez des belles
histoires inédites et de nombreuses autres surprises » ! Nous sommes en
pleine culture magazine, avec des titres-chocs et des images qui réduisent le
texte à une espèce de conte de fées typique de la presse people : les maîtresses de Sartre et les amants de Beauvoir y
occupent plus de place que les concepts phénoménologiques. C’est d’ailleurs une
journaliste qui s’est chargée des textes dans le respect des règles du genre.
Si l’on doutait de ses qualifications pour traiter d’un pareil sujet, la
quatrième de couverture est là pour rassurer : «
Sophie Richardin, quarante-et-un ans, reporter, a
parcouru le monde pour différents magazines avant de se sédentariser. C’est
tout naturellement qu’après avoir publié plusieurs guides touristiques, elle se
plonge dans la rédaction d’un ouvrage sur Jean-Paul Sartre, homme de
littérature, journaliste, philosophe, militant et grand voyageur. » On
admirera le « tout naturellement ». Mais peut-être un tel ouvrage
amènera-t-il malgré tout à des lectures plus sérieuses le public en voie de
décervelage qu’il semble avoir pris pour cible. Cela dit, l’iconographie est de
bonne qualité, malgré les empiétements des titres et sous-titres. On a plaisir
à voir ou à revoir certaines images pleines de fraîcheur : la famille
Schweitzer en promenade, Serge Reggiani en train de répéter les Séquestrés d’Altona, le visage d’Olga
Kosakiewicz, Juliette Gréco encore toute jeune, Boris Vian avec Ursula Kubler
(on dirait Belmondo et Jean Seberg chez Godard). Plus surprenante, une photo en
pleine page de Giscard d’Estaing – explication : « Valéry Giscard
d’Estaing proposera à Simone de Beauvoir des funérailles nationales à Sartre.
Mais, respectueuse des convictions de Sartre, elle refusera de voir sa pensée
ainsi “récupérée”. » Il y aurait certainement à méditer sur cette
métamorphose qui a transformé en quelques décennies les briques biographiques
romancées en quasi bandes dessinées au contenu allégé. Le public capable
d’avaler cinq cents ou mille pages repeignant en rose ou en noir la vie d’un
artiste ou d’un écrivain, ce public n’existe plus. Il est question ici des
mille visages de Sartre : mille images valent-elles un million de
mots ?
Satie.
Philippe Olivier, Aimer Satie (Hermann,
2005, 199 p., 19 €). Philip Olivier, un
proche de Boulez, auteur de nombreux essais sur la musique moderne et son
histoire, aime Satie. Ce recueil de « portraits, témoignages et analyses
contemporaines du compositeur » est un acte de passion en même temps que
d’érudition. C’est que tout le monde n’aime pas Satie et que, même si son image
a bien changé au cours du xxe
siècle, les caricatures d’époque n’ont pas perdu tous leurs effets de nuisance.
Pour beaucoup, Satie est encore une sorte de fumiste et de mystificateur pas
très drôle dont la musique bizarre demande explication. La sélection proposée
par Philippe Olivier d’extraits puisés dans la réception critique de Satie dès
les origines, montre bien ce qu’il en est : à côté d’analyses pénétrantes,
combien d’appréciations approximatives, même chez les plus bienveillants (les
plus malveillants ont été écartés de cette anthologie) ! C’est finalement
la Revue musicale – souvent comparé à
la NRf dans le domaine littéraire –
qui a montré le plus d’attention intelligente au musicien et à sa musique,
jusqu’à lui consacrer un numéro entier en 1952. On lira avec beaucoup d’intérêt
les témoignages, profonds ou non, de Fernand Léger, de Valentine Hugo, les
commentaires de Georges Auric ou de Francis Poulenc, le panégyrique de Robert
Caby (l’homme le plus proche de Satie dans ses dernières années), les pages de
Cocteau (ils furent complices dans l’avant-garde). Philippe Olivier a joint à
ces témoignages quelques fragments de Satie lui-même ainsi que des extraits de
divers articles parus dans les journaux et revues, parmi lesquels un vibrant «
Vive Satie ! » de Picabia, son partenaire dans l’aventure de Relâche. Chaque extrait est précédé
d’une notice fort utile. Une discographie sélective et diverses références
bibliographiques et autres, ainsi qu’un index et une chronologie font de ce
petit livre une excellente introduction à Satie. Le tout est placé sous le
parrainage d’Ornella Volta, l’admirable gardienne du temple.
Simenon.
Christian Janssens, La Fascination
Simenon (Cerf-Corlet, 2005, 192 p., 29 €). Cet
ouvrage interroge les relations de Simenon avec le cinéma et révèle les
stratégies ayant guidé le choix des producteurs et des cinéastes. Pas moins, en
effet, de quarante-six adaptations entre 1932 et 2003, judicieusement
regroupées dans un tableau synthétique en fin de volume. Détail intéressant,
l’écrivain fut, là encore, le gestionnaire attentif de ses droits. En témoigne
sa correspondance (inédite) avec Bertrand Tavernier pour le tournage de L’Horloger de Saint-Paul, entre
1970-1972.
Stèles. Christophe
Grosclaude, Poèmes votifs, préface de
Hervé Le Goueznec (Éditions de la Palourde, 2005, 163 p., s.p.m.). Sous ce
titre qui semble repris d’un recueil de poèmes de Charlotte Jarry de
bordillonnesque mémoire, l’auteur a rassemblé des hommages poétiques à des
écrivains de sa prédilection. La liste en est éclectique : René Char,
Francis Ponge, Paul Éluard, etc., mais aussi André Mary, Louis Le Cardonnel,
Loïsa Puget et Charles Grandmougin. Certains semblent des pastiches, tel celui
sur Saint-John Perse : « Ô lances vertes parmi les hautes graminées
de Mémoire, un soir, aux confins du monde… ! » On reste un peu
perplexe devant cette évocation de René Char : « Les animaux sont
fous / Pauvre clarté / Triste obscurité / Jamais vous ne vous
rencontrerez. » Nul mystère, en revanche, dans cette salutation à André
Mary : « ... À jamais la Seine et ses nymphes / Tendant vers toi les
fraises de leurs seins / Et le rouge secret de leurs lourdes cuisses. »
Stéphane. Roger Stéphane, Fin d’une jeunesse. Carnets 1944-1947,
édition établie et préfacée par Olivier Philiponnat et Patrick Lienhardt (Table Ronde, 2004, 298 p., 19,50 €).
« Mal écrit, suffisant, et toujours à côté », avait noté Gide de son Journal de guerre. Impudique et
inauthentique, riposte l’homme aux indiscrétions dans la postface ajoutée en
1954 à ce texte qui en constitue la deuxième partie. C’est ici le texte intégral
que nous restituent les maîtres d’œuvre, qui n’ont pas forcé la dose des
annotations. « Je corrige les dernières épreuves de mes carnets. Frappé
qu’aucune suppression ne me coûte. J’ai toujours l’impression que rien n’y est
important – que rien ne vaut que je m’y accroche. » Plutôt antipathique,
et souvent décevant (le récit de la visite à Dachau libéré), Stéphane,
journaliste devenu conseiller ministériel et fameux pour avoir
« libéré » l’Hôtel de Ville (avant de filer au front retrouver
Malraux), n’en a pas moins occupé une place intéressante dans le Paris de la
Libération, et c’est à ce titre qu’on pourra en recommander une rapide lecture.
Témoignages. Esthétique du témoignage. Actes du colloque
du 18 au 21 mars 2004, sous la direction de Carole Dornier et Renaud Dulong
(Maison des sciences de l’homme, 2005, 392 p.,
29 €).
Tandis que d’aucuns forgent des sujets de colloque à la dada, en piochant une notion dans un dictionnaire, voilà un
vrai sujet, d’autant plus que le débat récurrent sur le négationnisme souligne
l’enjeu éthique de ce qui pourrait apparaître comme une dispute littéraire. Le
résultat est réjouissant par l’équilibre des approches (théoriques et études de
cas), la variété des sources (témoignages, interviews, études). C’est la Grande
Guerre qui crée le récit de témoignage, avec un succès qui irrita certains
rescapés : l’affaire Norton Cru, du nom de l’historien qui publia en 1929
une vaste enquête critique sur les témoignages et récit du front, illustre
superbement les enjeux et les malentendus qui prospèrent autour de la notion de
témoignage. Plusieurs contributions s’y attachent, de façon un peu disparate,
alors qu’il aurait été sans doute plus efficace d’en faire une sorte d’étude de
cas à plusieurs mains ouvrant le recueil. Norton Cru s’opposa en effet, avec
une force qui fit scandale, au paradoxe qui fonde la passionnante enquête menée
ici : pour se faire entendre, le témoignage a besoin d’un travail sur le
langage, voire des ressources de l’art, au risque de se voir rattrapé par
l’accusation de fiction (dont Norton Cru accable jusqu’aux plus respectés des
littérateurs de guerre). En d’autres termes, il faut le travail de la
narration, qui est un art, pour faire passer une parole du pathos au cognitif,
transformer une expérience pour moi en savoir pour les autres. On lira à ce
propos l’intéressant travail mené par Ruth Amossy sur les récits d’infirmières,
prisonniers du modèle du « réalisme d’âme » qui nuit à leur effet sur
le lecteur, les auteures restant majoritairement inconscientes du caractère
culturel de la pratique langagière. La proposition de Régine Waintrater selon
laquelle la capacité à communiquer une expérience douloureuse passe par un fort
degré d’élaboration du traumatisme dans le récit, dont le critère serait la
distance prise avec l’affect, renforce vigoureusement ce point de vue. À cette
première approche concernant la place de l’art dans le témoignage (section Poétique/rhétorique du témoignage),
s’ajoute une réflexion tout aussi riche intitulée Fictions de la mémoire, et qui, enquêtant sur la dimension
fictionnelle de tout témoignage, s’efforce de tenir une ligne plus
théorique : Carole Dornier y propose notamment une définition du
témoignage qui abandonne les marqueurs formels peu opérants au profit d’une
logique générique. Le récit de témoignage reposant sur un dispositif d’engagement
qui définit un registre et un genre, il est non fictionnel au sens de la
pragmatique, quand bien même il userait des ressources de la fiction pour
rendre lisible, communicable, l’expérience. Renaud Dulong complète la réflexion
en répondant une fois encore à Norton Cru, pour qui le critère ultime de vérité
était la proximité physique entre le récit et l’expérience, de façon à ce que
la chose vue soit toute imprégnée encore d’une expérience dans la chair, qui
non seulement ne s’invente pas, mais constitue un référentiel commun. Le
témoignage est aussi une « expérience de soi », selon le titre de la
troisième section, et c’est cette traversée des affects que doit pouvoir
reproduire l’écriture. Or cet engagement se trouve dans le seul témoignage non
écrit, le « livre zéro » de la mémoire corporelle, collective au sens
où elle se situe au niveau de la machinerie biologique, et à partir duquel il
faut pouvoir écrire : alors la lecture impliquera la même rencontre avec
la désindividuation et la mort, la traversée charnelle de l’événement. Nous
avons retenu ici arbitrairement les articles centraux, en laissant de côté,
outre la section consacrée au film Voyages
de Finkiel, qui présente un intérêt documentaire, tout ce qui s’apparentait à
une lecture singulière d’auteurs (Kertész, Geoffrey Hill, Michaux, Perec,
Guibert) en laissant de côté aussi toute la section des Passeurs de témoins. Il reste donc à lire et à découvrir dans ce
fort volume. Et nous finirons par mentionner une expérience qui nous semble
encore indécidable, et dont la richesse problématique confine à la
perversité : celle des témoins authentiques, racontant leur propre
histoire dans une pièce de théâtre, ramenant à la fois la vérité de
l’expérience par la présence de leur corps, et ouvrant la voie à une fiction
douteuse du fait de la fossilisation du récit en texte par la répétition des
performances. Détonnant mélange, qui clôt remarquablement un ouvrage qui
donnera à penser pour longtemps.
Terrasse.
Philippe Cathé, Claude Terrasse
(L’Hexaèdre, 2005, 222 p., 20 €). En dehors de l’abbé Bethléem (Les Opéras, les opéras-comiques et les
opérettes, 1926 – oublié ici dans la bibliographie), qui avait jusque là
consacré plus de dix lignes à Claude Terrasse ? Le Collège de
‘Pataphysique avait naturellement salué comme il convenait l’auteur de la musique
d’Ubu-Roi (dont la fameuse Chanson du décervelage), mais il fallait
remonter à une nécrologie, signée A.-Ferdinand Hérold, dans le Mercure de France d’août 1923 pour
trouver un peu de substantifique moelle sur ce digne successeur d’Offenbach.
Terrassé fut-il en effet avec la Première Guerre, en même temps que le genre
opéra-bouffe. Saluons donc à notre tour ce travail de réhabilitation mise
« à la portée du grand public » de la thèse de Philippe Cathé,
vaillamment défendue en Sorbonne en 2001. Bien des informations ont,
hélas ! été perdues en cours de route dans ce travail d’adaptation,
s’agis-sant notamment de la « musique au logis »... Ne boudons
cependant pas notre plaisir, d’autant que l’auteur travaille parallèlement à ce
que nous pourrions réentendre des œuvres de haulte graisse de notre compositeur.
Théâtre. Dictionnaire des pièces de théâtre
françaises du xxe
siècle, sous la direction de Jeanyves Guérin (Champion, 2005, 736 p., 72 €).
Établi par une équipe de spécialistes reconnus du théâtre du xxe siècle, ce dictionnaire
affiche clairement son principe historique et universitaire : il entend
témoigner de ce que fut le théâtre du xxe
siècle, y compris dans ses contrées les plus oubliées aujourd’hui, quand bien
même elles connurent en leur temps un succès de grande ampleur. À côté de
pièces relevant désormais du répertoire le plus vivant (Beckett, Claudel,
Ionesco), on croisera des notices consacrées à des œuvres (créées au début du siècle
ou au cours des années folles, par exemple) dont seuls les vrais connaisseurs
ont quelque mémoire. Voilà qui fait, en premier lieu, le prix d’un tel ouvrage,
d’autant plus qu’il se donne comme règle de ne pratiquer aucune exclusive de
genre ou de dignité supposée, faisant ainsi une place importante au Boulevard,
même si ce qu’il est convenu d’appeler le théâtre d’art se voit réserver la
meilleure part. Le dictionnaire offre 670 notices qui représentent 190 auteurs
français et francophones. Outre une bibliographie utile, l’ouvrage comporte
plusieurs index qui en facilitent la consultation : un index des pièces,
un index des auteurs (qui, excédant le seul renvoi aux notices, recense toute
leur production et offre, lorsque c’est opportun, une bibliographie), un index
des théâtres, un index des metteurs en scène, des acteurs, des décorateurs et
scénographes, un index des critiques. Les notices, qui vont d’une quinzaine de
lignes à trois pages, comportent « une information sur le sujet, le texte
[…], sur ses principales représentations en France et éventuellement à
l’étranger et, quand cela est apparu utile, une bibliographie ». On
aperçoit d’emblée les limites de l’entreprise : l’accent est mis le plus
souvent sur le sujet, sur une approche thématique, et ce au détriment d’une
perspective plus directement dramaturgique. Ce dernier aspect n’est certes pas
absent, du moins de certaines notices parmi les plus importantes et les plus
attendues ; il n’empêche qu’il n’est pas vraiment privilégié, ce que l’on
peut regretter. Par ailleurs, s’il est légitime qu’un tel ouvrage fasse place
en priorité aux textes de référence ou à des œuvres peut-être trop oubliées,
s’il s’avère également inévitable que le lecteur se livre au jeu des oublis
qu’il déplorera ou des choix qu’il se plaira à contester, il paraît en revanche
plus contestable que l’équipe des auteurs ait pris le parti de renoncer aux
dramaturges les plus contemporains. On sait la tradition universitaire
française, ses réticences ou ses gênes à l’égard du plus actuel. Un tel ouvrage
pouvait être cependant un peu plus ambitieux ou téméraire de ce côté. Si l’on
peut en effet admettre que le temps est bon juge, il n’empêche que ne réserver
aucune notice, aucune place, dans un index, à des dramaturges comme Olivier Py ou
Philippe Minyana, pour ne prendre que ces exemples (pardon pour les autres),
peut apparaître regrettable. Telles sont les limites de ce dictionnaire qui,
publié par une maison d’édition tournée vers le public universitaire, remplit
cependant la mission qui lui était assignée.
Tinan. Jean de Tinan, Correspondance inédite, édition établie et présentée par Jean-Paul
Goujon (Du Lérot, 2005, 128 p., 30 €). Jusqu’à aujourd’hui, on ne
connaissait de Jean de Tinan épistolier que les lettres à André Lebey et à
Pierre Louÿs. La bonne fortune a voulu que Jean-Paul Goujon rassemble en ce
volume des lettres inédites, glanées ici et là, au hasard des ventes et des
collections. L’ensemble aurait pu souffrir du défaut de discontinuité et
révéler du même coup l’artifice éditorial de l’entreprise. Or il n’en est rien.
Car ce recueil permet de cerner, de lettre en lettre, un écrivain maître de son
sujet, c’est-à-dire faisant de soi le lieu d’une réflexion libre et détachée,
mais aussi le point d’ancrage d’un échange passionné tourné vers l’autre, le
correspondant dont il a toujours le souci. De 1892 à 1898, se succèdent ainsi
les interlocuteurs choisis et honorés : Paul Azan, Georges Lenepveu,
Ernest La Jeunesse, Pierre Louÿs, Henri Albert, les Heredia, Vallette et
Rachilde, entre autres. La lettre échappe à l’aimantation narcissique ;
elle offre au dialogue, à la communication et à la communion des esprits un espace
privilégié qui se substitue à l’espace réel de la rencontre et de la causerie
de vive voix. L’amitié vouée à Paul Azan invite à réfléchir sur le sens même de
la correspondance. « La causerie vaut mieux, si ce n’est que "Verba
volant... " parce que rien n’incite à penser élégamment comme de
prononcer ses pensées. » Comment faire de la lettre une expérience ?
Tinan fixe la règle d’un échange épistolaire qui soit susceptible de cerner au
plus proche une « évolution » : « Une obligation régulière,
dit-il, de penser et de préciser cette pensée favorable à notre
développement. » Si écrire des lettres répond à un besoin de transmettre
des informations, des faits et des anecdotes, c’est aussi un travail de
formation et de compréhension de soi. C’est là ce qui intéresse Tinan qui,
comme le rappelle Jean-Paul Goujon dans sa préface, « pratiqua toujours
une écriture résolument intime, où il excella ». Le propos s’enlève sur
fond de « Credo égotiste ». Stendhal, si important désormais pour
celui qui lâche le « culte du moi » barrésien, infléchit un projet
qui avoue toute sa dimension littéraire. La correspondance avec Azan en
témoigne : la crise sentimentale que traverse Tinan se double d’une crise
poétique. L’articulation des deux donne lieu à une méditation sur la vanité de
tout, d’inspiration schopéhaurienne. Esprit du temps. Mais très vite, Tinan
renoue avec ce désir, tenace, de l’écriture : « On atteint
quelquefois des ivresses d’esprit admirables – que deviendrais-je si l’on
m’enlevait ma plume ! » De 1893 à 1895, la crise se résorbe, faisant
place à la lucidité, à l’ironie. Apparaissent ainsi, à côté des « épîtres
mémorables », des lettres qui montrent ce « prosateur
impénitent », habile et roué commentateur de son œuvre, critique malicieux
du Symbolisme, membre fondateur du Centaure,
chroniqueur du Mercure de France.
L’effervescence littéraire des années 1890 y affleure, mais décantée, jugée.
Tinan n’est jamais dupe, étant à moitié impliqué, toujours en retrait, ou en
situation de décalage. Malade ou convalescent, il n’est jamais à Paris au bon
moment. Mais le moment opportun demeure encore celui de l’écriture, qui octroie
la bonne distance. Il se dégage de cette correspondance inédite le vrai bonheur
de l’intelligence.
Topor. Laurent Gervereau, (Presque) tout Topor (Alternatives,
2005, 208 p., 25 €).
Conçu sous forme de dictionnaire (il contient aussi une utile biographie), ce
livre alerte et profusément illustré met en relief la variété des créations de
Roland Topor (1938-1997) : dessins, gravures, affiches, peintures, décors
et costumes, chansons et poèmes, romans et films (dont La Planète sauvage). Le meilleur Topor, disons-le, est celui des
dessins et des gravures. Trop graphiques et schématiques, ses peintures ne sont
que dessins reportés sur toile, rappelant vaguement un Labisse moins léché. On
voit aussi que Topor fut rapidement connu, non seulement en France, mais aussi
en Allemagne, en Italie et en Belgique. À ses débuts, il forma, avec Fernando
Arrabal et Alexandre Jodorowsky, le groupe Panique, qui fit à l’époque quelque
bruit. Peu à peu, on s’habitua à son univers si particulier, gouverné par un
principe d’étrangeté et où se mêlent, en un cocktail bien particulier et
provocant, érotisme, sadisme et humour noir. On songe parfois à Alfred Kubin,
mais à un Kubin plus sec et d’un moindre souffle lyrique. Parfois, le dessin, à
la fois minutieux et sommaire, semble trop appliqué. On lui souhaiterait des
ailes, pour s’élever davantage et planer dans les hauteurs.
« Surréalistes », a-t-on souvent dit de ces dessins ? Si l’on
veut, mais au sens souvent banal du mot. Finalement, Topor resta surtout
imprégné de l’esprit d’Hara-Kiri,
journal auquel il avait collaboré dans les années 1960.
Tzara. Henri Béhar, Tristan Tzara (Oxus, 2005, 255 p.,
18 €).
Ouvrage problématique. Dès la première ligne, l’auteur signale que Tzara
« aurait bien ri » s’il s’était vu évoqué dans cette collection
des « Roumains de Paris ». Dans l’avant-propos, Henri Béhar déplore
aussi la dispersion des collections et papiers de l’inventeur de Dada. Sans
revenir aux polémiques qui ont accompagné en 2004 la vente Breton, faut-il
réellement regretter que la muséification du monde ne soit pas complète ?
Le principal problème posé par cette « monographie » tient à ce qu’il
s’agit d’une biographie sans en être une totalement. Certes, les documents font
défaut sur l’enfance de Samuel Rosenstock, mais c’était une raison
supplémentaire de recourir aux quelques découvertes de François Buot, qu’Henri
Béhar ne cite qu’une fois, et sur un point de détail. La mère, ici, n’est pas
seulement nommée. Le volume donne le sentiment d’avoir été rédigé hâtivement,
comme lorsque, tout à coup, à la fin du premier chapitre, onze documents sont
livrés bruts (et dans deux corps typographiques différents), au lieu d’être
intégrés au récit. Sentiment de hâte aussi dans ces listes de noms (des
avant-gardes italienne, puis allemande) qui s’achèvent sur de fâcheux
« etc. ». Des bizarreries : « les modèles d’expression
française (quoique l’un fût belge) Verhaeren et Maeterlinck ». Malgré ces
défaillances, l’ouvrage est mieux conçu que celui de François Buot dont
l’émiettement nuisait à la compréhension. Éditeur de ses œuvres complètes,
Henri Béhar connaît en détail Tzara, et l’on espère qu’il en donnera un jour
une véritable biographie.
Valéry (1). Paul Valéry, 1894. Carnet inédit dit « Carnet de
Londres », édité par Florence de Lussy (Gallimard, 2005, 155 p., 25 €).
Arrivé à Paris en mars 1894, un jeune homme consigne des notes, des calculs et
des dessins dans un mince carnet, qu’il emporte à Londres le temps d’un séjour
estival. Des noms d’écrivains apparaissent : une adresse pour Louÿs, une
autre pour Léon Daudet, etc. En août 1894, revenu à Montpellier, le même jeune
homme adoptera le support du cahier pour poursuivre ses notes ; quelques
mois plus tard, il publiera l’Introduction
à la méthode de Léonard de Vinci, puis la Soirée avec M. Teste – quelques mois plus tard, il sera Paul
Valéry. On comprend donc l’excitation de Florence de Lussy face à ces pages, et
sa proposition d’y lire quelque chose comme l’enregistrement des prémices d’une
œuvre, les traces d’une période de charge avant travail. Valéry ne note-t-il
pas déjà : « La bêtise ne sera jamais mon fort » ? Il
recopie le fragment de Vinci relatif à l’homme volant, qu’il allait si souvent
reprendre, et l’introduction dont l’éditrice accompagne sa transcription
insiste avec raison sur la place que le carnet de Londres accorde à la
science : Valéry découvre dans Faraday, Maxwell ou, bien sûr, Vinci, à la
fois des figures fascinantes d’inventeurs, et une mine de postures
d’expérimentation conceptuelle. L’éditrice a su s’entourer de scientifiques
pour éclairer des notes souvent elliptiques (et des calculs parfois
fantaisistes), et sa propre lecture leur donne sens grâce à la convocation de
l’œuvre ultérieure. Elle reconstitue en outre les étapes du séjour anglais,
brossant le tableau des cercles intellectuels fréquentés par le jeune Français
grâce à Marcel Schwob, insistant sur la rencontre avec Meredith, corrigeant
quelques erreurs des biographes (sur la famille de Rin), et adjoignant au
carnet proprement dit plusieurs textes peu connus de Valéry relatifs à cette
même visite. Reproduction des pages, notes et transcription diplomatique sont
impeccables, à quelques détails près (notamment une lecture discutable de
« connus » à la place, peut-être, de « cornues », page 36).
Avec le « didi » cacophonique du titre, c’est la seule ombre, légère,
au tableau.
Valéry (2). Janeta
Ouzounova-Maspero, Valéry et le langage
dans « Les Cahiers » (1894-1914) (L’Harmattan, 2003, 198 p.,
16,80 €).
L’intérêt de Valéry pour « le temps et le langage » s’est manifesté
très tôt, notamment dans le compte rendu qu’il consacre dès 1898 à la Sémantique de Bréal. Aussi cette thèse
tente-t-elle de reconstituer une sorte de linguistique valéryenne, en rattachant
entre eux les passages disséminés dans l’œuvre et les Cahiers, et en les confrontant à l’état contemporain des savoirs,
comme à leur évolution (voir notamment, en conclusion, un rapprochement
suggestif entre l’auteur de Charmes
et les théories ultérieures de Hjelmslev). Tentative de systématisation,
l’ouvrage souligne les limites de cette reconstruction tout en mettant en
valeur l’originalité de certaines réflexions : on mesure, globalement,
combien Valéry s’attache à rendre compte de la malléabilité du signifié, de la
pluralité des énonciateurs en chacun de nous, ou de ce que l’auteur nomme les
« attaches charnelles du sens ». La lecture de cette étude est
parfois aride, mais elle fait le pari de la brièveté et ne s’adresse pas qu’aux
spécialistes du langage. Elle pourrait jeter les bases d’une enquête plus
générale sur la linguistique des écrivains (on songe par exemple à Larbaud). À
souligner : un petit avant-propos bien mené, par Jean-Claude Coquet.
Vallès. Adrien Faure, Vallès
et la Haute-Loire (Éditions du Roure, 2005, 198 p., 20 €.). La décentralisation a fait éclore tout un nouveau
genre de littérature : les essais consacrés aux racines locales des grands
écrivains par des gens du pays qui veulent les rapprocher de chez eux. C’est
peut-être la réplique française aux cultural
studies, par où le queering de
tel ou tel écrivain se trouverait remplacé par sa bretonnitude ou sa fibre
berrichonne bien cachée. C’est ici le tour de Vallès, écrivain auvergnat, dans
cette réédition d’un ouvrage publié d’abord en 1994 (ce qui n’est pas précisé)
et enrichi de quelques pages complémentaires. Il est vrai que l’attachement de
Vallès à la Haute-Loire et à sa ville du Puy était tout à fait réel. Adrien
Faure rappelle à juste titre les traces de ces attachements dans l’œuvre, tout
comme on les trouve dans des pseudonymes utilisés par Vallès à différents
moments. Une partie de l’ouvrage est consacrée à rappeler la mémoire de gens de
la région eux aussi attachés à Vallès et fait le tour de métiers, de paysages,
de coutumes retrouvés à travers les évocations de l’écrivain. Parmi les
documents reproduits dans l’iconographie, signalons la belle photographie de
Vallès jeune reproduite en frontispice.
Verne (1).
Correspondance inédite de Jules et Michel
Verne avec l’éditeur Louis-Jules Hetzel (1886-1914), tome I (1886-1896),
édition établie par Olivier Dumas, Volker Dehs et Piero Gondolo della Riva
(Slatkine, 2005, 288 p., s.p.m.). Premier tome d’une correspondance qui
s’adresse surtout aux spécialistes de Jules Verne, mais peut également retenir
par tout ce qu’elle révèle sur les rapports auteur/éditeur à la fin du xixe siècle. Rapports qui ne
furent point difficiles, car on sait que Verne en avait eu d’excellents avec le
grand Pierre-Jules Hetzel, père de Louis-Jules. On voit, dans ces lettres
croisées, à quel point chacun des correspondants étaient pointilleux et
attentif aux détails : Verne, pour imposer ses idées, exiger des épreuves
ou bien des corrections ; Hetzel fils, pour la lecture des manuscrits de
son auteur, qu’il censure à l’occasion. Certaines lettres de l’éditeur sont de
la plus extrême précision, discutant un titre de roman, ou bien tel point en
apparence minime, mais important à ses yeux. De son côté, Verne vante habilement
ses productions, reconnaît au passage qu’il a pris soin de faire vibrer la
corde patriotique française et célèbre « l’effet prodigieux que produit le
drapeau », manœuvre pour avoir la rosette, ou bien déplore que certains
romans n’aient pas eu le succès qu’il espérait. Hetzel, qui tenait beaucoup à
son auteur, se lamente parfois : « Vous ne me tenez pas assez au
courant de ce que vous faites. » Il aurait voulu le pousser vers
l’Académie française, ce qui lui attira en 1892 une réplique négative assez
ferme, son auteur et ami n’aspirant qu’à « vivre tranquille au fond de
[s]a province » et « achever [s]a tâche de romancier ». Cette
correspondance montre aussi les problèmes familiaux qui assaillaient Verne.
D’abord, son fils Michel, qui semble avoir eu la double faculté d’accumuler les
grosses pertes d’argent (au jeu ?) et d’être allergique à tout travail. On
le voit ici réclamer tranquillement à Hetzel des avances de la modeste
mensualité (1 000 francs, soit environ 3 400 €)
que lui accordait son indulgent père. Il est vrai que celui-ci, alors au faîte
de la gloire, avait de solides revenus, et pas seulement chez Hetzel : en
1890, un simple article dans un journal américain lui rapporte la même somme de
1 000 frs. Plus tragique est le mystérieux drame de février 1886 : Verne
fut blessé de deux balles de revolver par un jeune neveu, qu’on disait atteint
de fièvre cérébrale. Une lettre de Michel Verne qualifie ce jeune homme
d’« auteur irresponsable », ce qui n’est peut-être pas si sûr et
aurait bien mérité une note des éditeurs (lesquels n’ont pas jugé utile non
plus de donner une préface, se contentant d’un rapide avant-propos d’Olivier
Dumas, président de la Société Jules Verne, et d’un index parfois lacunaire).
On aimerait savoir si, après Marcel Moré dans son Très curieux Jules Verne, cet épisode a été glosé par des
biographes ou exégètes du romancier qui se sont tellement activés en cette
centenairesque année 2005. Il est pourtant capital, car, outre les séquelles
physiques, qui furent longues et pénibles, c’est à partir de cette date que
Verne changea complètement d’existence, abandonnant les voyages pour une vie
totalement casanière et s’absorbant dans ses fonctions municipales à Amiens. Il
ne confia évidemment rien des raisons exactes de ce drame à Hetzel, mais
déclarera à son frère en 1894 : « J’ai reçu des coups dont je ne me
relèverai jamais. » Petits détails, pour finir. Les éditeurs n’ont pas vu
que les « MM. Huysmans et Leroux » mentionnés dans une lettre de
Michel Verne du 29 août 1891, désignent évidemment l’écrivain Joris-Karl
Huysmans et son nouvel associé Léon Leroux qui exploitaient alors tous deux un
atelier de brochure rue de Sèvres. Un autre détail peut laisser rêveur :
la mention d’un Henry Potter, qui provoque cette note : « Ou
"Harry Potter" ? Nom d’origine inconnue. » Enfin, en
réponse à une lettre de Hetzel sur les eaux laxatives d’Uriage, Verne répond
sans protocole : « Je connais Uriage et ses innombrables chiotes. »
Verne (2). Jean-Yves Tadié,
Regarde de tous tes yeux, regarde ! (Gallimard,
2005, 280 p., 19,9 €).
On le sait bien, que c’est le centenaire, mais tout de même, y avait-il une
telle urgence à nous donner cela ? Ce n’est pas un livre, ce sont des
notes, en brefs chapitres à la thématique variée. Des impressions de lecture,
dont l’intérêt n’est pas toujours très évident (« le vieux Silfax, flanqué
de son harfang blanc, oiseau qu’on retrouve chez Saint-John Perse »). Des
constats éculés (chez Verne, « l’optimisme, la croyance au progrès
scientifique, ne durent pas »). Parfois, le lecteur croit reconnaître les membra disjecta d’un livre possible qui
eût peut-être été intéressant. Le principe de la collection est le dialogue de
« l’auteur et de son héros secret », mais, passées les premières
pages, Jean-Yves Tadié ne réussit pas à assumer son je. Ce n’est pas un reproche, simplement le constat que le principe
est difficile à tenir, comme le montrent pas mal d’autres titres de cette
curieuse collection.
Verne (3). Allen Foster, Le Véritable Phileas Fogg. La vie
tumultueuse de George Francis Train (Payot, 2005, 333 p., 19 €).
Jules Verne, on le sait, a toute sa vie accumulé une documentation diversifiée
qui a nourri ses Voyages extraordinaires.
Ce que l’on n’avait sans doute pas assez souligné, c’est que pour écrire Le Tour du monde en quatre-vingt jours
(1873) et pour construire la figure de son gentleman anglais, Phileas Fogg, il
s’était inspiré de la destinée authentique (et haute en couleurs) du bien nommé
George Francis Train (1829-1904). Ceux que la logique du signifiant laisse
dubitatifs n’ont qu’à bien se tenir. Allen Foster livre ici une biographie à
laquelle ne manquent ni les recherches savantes puisées aux meilleures sources,
ni le dossier iconographique (et dans « iconographique » il y a
« i » et « graphique »), ni les notes savantes, ni même les
remerciements. On ne déplore, bien entendu, que l’absence d’un index. Pour le
reste, tout y est. Et au-delà. Rien ne nous est épargné de « la vie
tumultueuse » de celui que le titre original nomme finement « Citizen
Train » : ses origines, sa formation, ses nombreuses rencontres, ses
multiples entreprises – George F. Train est le modèle du parfait self made man américain –, ses nombreux
voyages. Bref, ce héros inconnu méritait vraiment de sortir de l’ombre. C’est
chose faite. Grâce à Allen Foster, la dimension biographique de Phileas Fogg ne
reste plus dans le brouillard et le doute n’est plus permis : Jules Verne,
en l’occurrence, n’a été qu’un vil faussaire. Il semblerait que l’auteur
rassemble à présent les matériaux qui lui permettront de restituer la vie
aujourd’hui tombée dans un oubli vertical de Every Ouaire, le modèle secret du
sympathique Passepartout. On ne peut que s’en réjouir.
Verne (4). Albert
Badoureau, Le Titan moderne : notes
et observations remises à Jules Verne pour la rédaction de son roman
« Sans dessus dessous » (Actes Sud, 2005, 189 p., 23 €).
« Notes et observations remises à Jules Verne pour la rédaction de son
roman Sans dessus dessous » par
un polytechnicien nommé Albert Badoureau, en poste à Amiens au moment de la
gestation dudit roman (1888), où l’ami Jules résidait depuis 1872. Quelle
coïncidence ! Mais la plus grande des coïncidences, que ne soulignent pas
les éditeurs, n’est-elle pas la correspondance avec certains bouleversements
enregistrés aujourd’hui ? Intrigue du roman : des industriels américains
envisagent de modifier, à coup de canon, l’axe de rotation de la terre afin de
provoquer une fonte des glaces et d’exploiter les gisements miniers du pôle...
Tiens donc ! Pourquoi maintenant ne faire aucune allusion à l’édition
réalisée en 1978 par Francis Lacassin pour la collection des « Jules
Verne inattendu » en 10/18 ? Lacassin s’appuyait sur les archives
d’Amiens ; ici, ce sont les archives de Nantes. Vieille histoire de
clochers, que l’on prolonge absurdement.
Verne (5).
Claude Faber, Jules Verne, le roman de la
Terre (Milan, 2005, 64 p., 5 €). Ce petit livre rassemble dans un
style abordable les grandes lignes de ce qu’il faut savoir sur Jules Verne. Il
s’adresse aux publics universitaire et scolaire. La simplicité du style tourne
parfois à la maladresse, sinon au simplisme prédicateur (notamment sur les
méfaits de « la fortune et [du] libéralisme » voire de
« l’ultralibéralisme »). Toutefois, l’ouvrage est plutôt agréablement
illustré et son parti pris de ramener Jules Verne à notre temps
(« Aujourd’hui encore, le nombre des hommes qui ont marché sur la Lune
sont plus nombreux que ceux qui sont descendus dans les abysses à plus de 6000
mètres » : intéressant à un moment où des photographes japonais
viennent de capter un poulpe géant).
Verne (6) Marcel Moré, Le Très curieux Jules Verne (Gallimard,
Le Promeneur, 2005, 272 p.,
22 €).
L’ouvrage, dont le titre provient d’une expression de Mallarmé, avec un talent
narratif et un sens du détour diégétique indéniables, tient le lecteur en
haleine par des annonces de la révélation sans cesse différée d’un
« mystère », d’un « secret » sur lequel se sont refermés
l’homme et l’œuvre, l’homosexualité de Jules Verne. Seul problème – que Jean
Paulhan remarquait déjà dans l’étonnement distancé de sa note de lecture
devenue préface –, l’une des figures principales de l’ouvrage est peut-être le
coq-à-l’âne démonstratif. Cet avant-propos en est pourtant un bon sauf-conduit,
dans la mesure où il amène le lecteur à lire ce livre moins comme une œuvre
critique classique, quels que soient ses apports incontestables, que comme un
objet littéraire non identifié, qui semble parfois tendre au canular
surréaliste, parodie hybride du detective
novel et de psychocritique. Sa candeur réjouissante et stimulante fait
ressortir le squelette d’un certaine recherche, qui, habituellement, camoufle
ses émotions sous le rembourrage érudit des notes de bas de pages et des cotes.
La familiarité avec l’œuvre de Verne, réelle et enthousiaste, touche juste
lorsqu’elle met en avant la figure du père et la lutte du « père naturel »
et du « père sublime », l’une des grandes thèses de l’ouvrage. Elle
paraît bien inspirée aussi lorsqu’elle révèle, de façon plus lukácsienne que
psychologisante, le rapport structurel profond entre le travail de Verne commis
à la Bourse et son labeur littéraire. Indéniablement, l’agent de change a eu la
chance de lire au quotidien, dans toutes les ondulations de la spéculation, une
première version chiffrée de la
réalité et de la conquête anglo-saxonne du monde, dont ses livres offrent, en
quelque sorte, le déchiffrement et le déploiement littéraire. Le jeu du
« père naturel » et du « père sublime », l’amitié amoureuse
des deux frères, le parrainage ambigu d’Aristide Briand (reconnu par Moré dans
le Briant de Deux ans de Vacances),
la rareté et la fadeur des personnages féminins, plus encore que les cryptogrammes,
anagrammes et les anecdotes parfois extrapolés, jouent en faveur de l’ouvrage
de Moré, qui marque un moment important de l’histoire de la réception
vernienne.
Verne (7). Lauric Guillaud,
Jules Verne face au rêve américain :
de l’enthousiasme au pessimisme (Houdiard, 2005, 87 p., 13 €).
Cet ouvrage est la réécriture d’une communication tenue à Cerisy-la-salle.
L’auteur, spécialiste des mythes qui ont façonné l’Amérique, y joint une étude
de l’attitude de « Jules Verne face au mythe américain »,
indissociable de sa conception du Progrès et de son assombrissement progressif.
Jules Verne n’a pas seulement été le chantre de la patrie du Progrès technique
que sont les États-Unis, mais, nourri de James Fenimore Cooper, il le fut aussi
de la nature américaine. Son œuvre témoigne d’une tension entre l’amour de la
« wilderness » et
l’admiration, non sans réticences, de la maîtrise technique
« étasunienne », illustrant la distinction de Marc Chénetier entre
« rêve américain » et « rêve d’Amérique ». Si l’inscription
de l’œuvre vernienne dans tout le contexte culturel de l’image de l’Amérique
apporte des éclairages intéressants, on pourra regretter que la mise en valeur
du conflit n’ait pas abouti à une caractérisation de l’œuvre vernienne
elle-même, forme de célébration mais aussi de dépassement du progrès inhérent à
sa représentation dans la fiction. Ainsi, dans le chapitre consacré aux chutes
du Niagara, qui va d’Atala à Dickens,
en passant par les écrits de Thomas Cole, toutes étapes éclairantes, avant
d’aboutir à Verne, l’analyse du texte vernien et surtout les conclusions qu’en
tire l’auteur, sans toujours faire la part de ce qui relève des personnages et
de ce qui appartient à l’auteur et à sa vision, semble alors un peu rapide.
Verne (8). Jules Verne cent ans après. Colloque de
Cerisy, sous la direction de Jean-Pierre Picot et Christian Robin (Terre de brume, 2005, 490 p., 23 €).
Une élite de Verniens français (mis à part un Anglais de Hong Kong et un Suisse
de Mannheim – c’est peu pour représenter la planète) avait pris un peu d’avance
sur les célébrations officielles pour se réunir à Cerisy et y refaire un vingt
mille lieues sous la pluie (c’est nous qui supposons la pluie). L’entreprise
voulait avoir un caractère préventif et prophylactique en s’en prenant par
avance au « cortège habituel de médiatisations intéressées, de tentatives
de récupération idéologique tous azimuts, de cavalcades et de spectacles de
cirque analphabètes ». Voilà beaucoup d’ennemis pour les zélateurs d’une
œuvre qu’on croyait d’abord populaire. Mais c’est que pour les organisateurs du
colloque, l’« œuvre authentique » de Verne s’est trouvée occultée par
(nous synthétisons) la bêtise et la lubricité mercantile. Contrairement aux
actes du colloque de 1974 (auquel il est rendu hommage), ceux-ci ne
reproduisent pas tels quels les enchaînements de la décade mais sont le
résultat d’une reconstruction qui regroupe les communications a posteriori en ensembles
approximativement cohérents : « Du manuscrit à l’illustration »,
« Jules Verne et le théâtre », « Approches thématiques
nouvelles» (ça ne mange pas de pain), « La Géographie à l’œuvre »,
« Jules Verne et les autres ». Heureusement, ces communications sont
loin d’avoir le ton agressif de la quatrième de couverture et de
l’introduction. Intéressantes variations de Charles Grivel (qui semble s’être
décidé à écrire presque comme tout le monde) sur « Kip optogramme »,
bon sujet pour étudier la manière dont Verne utilise l’actualité technologique.
Intéressant aussi le « Jules Verne et la presse » de Christian Robin
– la presse chez Verne et Verne dans la presse, à une époque où les tirages
pouvaient frôler le million d’exemplaires quotidiens). Philippe Berthier aborde
très modestement (avec, en fait, un savoir très poussé) le théâtre assez peu
génial de Verne, encore que, comme le montre Anne-Simone Dufief, il y ait des
raisons de s’intéresser à la féerie scientifique tirée du Tour du monde en quatre-vingts jours. Le genre disparu de la féerie
pique d’ailleurs aujourd’hui beaucoup les curiosités : c’est une
excellente voie d’accès à la question du spectacle chez Verne en général.
Daniel Compère montre, lecture de textes à l’appui, que Verne n’ignorait pas
tout à fait la « littérature », observation juxtaposée de manière
judicieuse à l’étude de Laurence Sudret sur la Nature dans son œuvre.
Originale, la communication de Pascal Gendreau explore la très troublante
présence de la gémellité dans l’imaginaire vernien. Le côté un peu cultural studies à la française trouve
place dans les articles de Robert Baudry sur les romans africains, de Gérard
Siary sur l’Extrême-Orient, d’Arnaud Huftier sur la Flandre – étude paradoxale
puisque Verne n’en parle pas, ce qui fait de ce pays de nulle part une figure
du vide, la Belgique devenant du coup, par son absence même, opérateur de sens.
On ne sait comment les sujets du roi des Belges prendront la chose. Darwin non
plus n’est pas très présent, ou du moins de manière ambiguë – ce qu’étudie
Philippe Clermont. Verne se trouve quand même ramené à la littérature par
Thierry Orfila, qui compare sa conception de la modernité à celle de Baudelaire
– on n’y aurait pas pensé (ceci dit sans ironie), tandis que Cécile de Bary
nous montre un Perec lecteur vernien typique des années 70. Nous n’avons pas
cité tous les textes que contient ce gros volume mais tous méritent la lecture.
Même si l’agressivité que nous mentionnions en commençant n’est peut-être que
le symptôme de verniens qui s’estiment encore quelque peu minorisés, leurs
efforts parviennent sans aucun doute à installer un peu plus leur héros, sinon
au Panthéon de la Grande Littérature, du moins dans une zone certes encore un
peu indécise (« Terre de brume », comme l’éditeur rennais du
colloque) mais qui n’a plus rien de la marginalité antérieure.
Vêtement.
Shoshana-Rose Marzel, L’Esprit du
chiffon. Le vêtement dans le roman français du xixe siècle (Peter Lang, 2005, 384 p.,
s.p.m.). Se présentant comme une enquête consacrée aux « relations
d’interdépendance entre littérature et vêtement/mode », cet essai se
propose d’interroger, sous l’angle d’une sociologie des oeuvres littéraires, la
façon dont la fiction romanesque du xixe
siècle traite la mode vestimentaire, l’articule à son propre système de signes,
et absorbe pour les redéployer les codes, les valeurs et les usages qu’elle
détermine. Partant d’une hypothèse assez simple et raisonnable, selon laquelle
la « culture matérielle » imprègne nécessairement l’univers
symbolique des formes et des significations littéraires, l’auteur se demande si
la retranscription de la mode dans l’espace du roman ne provoque pas une double
réflexion : « Y a-t-il une influence non seulement de la réalité sur
l’oeuvre littéraire, mais également de cette dernière sur la réalité
vestimentaire ? » Si la mode renferme un système socialement codé,
elle offre sans doute à l’écrivain l’avantage d’une classification préalable,
que la littérature s’emploie à exposer, à expliciter et à transformer. Le
corpus retenu par Shoshana-Rose Marzel circonscrit un terrain d’investigation
fécond : Balzac d’abord, dont l’œuvre colossale présente un tableau
complet de la société française de la première moitié du xixe siècle, où le vêtement
remplit la fonction d’indice typologique et fonde dans le même temps un code
sémiotique révélant, au delà des pures apparences, des appartenances
idéologiques et des rapports de forces. Dans son Traité de la vie élégante, Balzac écrit : « La toilette
est l’expression de la société. Cette maxime résume toutes nos doctrines et les
contient si virtuellement, que rien ne peut plus être dit qui ne soit un
développement plus ou moins heureux de ce savant aphorisme. » À bien des
égards, La Comédie humaine n’est
autre qu’un de ces développements : la littérature rend réelle une
doctrine « virtuelle », elle donne sens et consistance à un ensemble
des traits caractéristiques et de valeurs distinctives par lesquels une société
se révèle à la lumière de ses « espèces » et de ses rubriques
fondamentales. Flaubert est ensuite abordé, à la faveur d’une étude fouillée et
exclusive de Madame Bovary, considéré
ici comme un « roman de transition », reflétant selon l’auteur la
diffusion accélérée de la mode à l’échelle de tout le territoire national et
l’avènement de « la nouvelle position ostentatoire féminine », qui va
de pair avec « la réduction de la mode masculine ». L’art du roman
chez Flaubert valorise de fait les aspects matériels, les coiffures, les
accessoires vestimentaires, qui, à eux seuls, constituent un langage :
« Tout doit parler dans les formes, écrit Flaubert, et il faut qu’on voie
toujours le plus possible d’âme. »
À ce titre, l’approche proposée ici emporte l’adhésion. Zola enfin achève ce
parcours avec Nana et Au bonheur des Dames, deux œuvres des Rougon-Macquart qui font de la question
du chiffon une question de style et de société. Le vêtement, devenu la forme
visible du couronnement de la bourgeoisie, s’avère être un opérateur de
démarcation, tant au niveau des fastes mondains qu’au plan, plus immédiat, de
l’économie quotidienne et du commerce prosaïque des matières. Dès lors, une
nouvelle symbolique se met en place dans le roman zolien, qui aligne le code
vestimentaire sur l’axe du désir et de ses dérivés. Le cas de Nana est de ce
point de vue significatif : sa toilette évolue au rythme de son
épanouissement sexuel, en sorte que le chiffon se fait métaphore de la femme.
Si, dans ses grandes lignes, l’essai de Shoshana-Rose Marzel paraît convaincant,
on s’étonne cependant de certaines lacunes de méthode. Pourquoi ne pas avoir
étendu le corpus à l’intégralité de l’œuvre de Flaubert et à l’ensemble des Rougon-Macquart ? L’Éducation sentimentale par exemple,
avait sa place dans cette étude, et, du côté de Zola, La Curée ou Pot-Bouille
auraient apporté des renseignements utiles et éclairants. Les arguments
justificatifs avancés dans l’avant-propos s’apparentent à une dérobade. Il est
clair que, dans le cadre d’une approche sociologique, seule une analyse exhaustive
– tenant le système d’une œuvre pour une totalité signifiante – eût donné à cet
ouvrage l’assise méthodologique qui lui fait défaut. Les conclusions de
l’enquête en auraient été sans nul doute changées.

Vialatte-Pourrat. Correspondance Alexandre Vialatte-Henri
Pourrat, tome I, Lettres de collège
(1916-1921) ; tome II et III, Lettres
de Rhénanie I et II (Presses universitaires Blaise-Pascal, 2003-2005, trois
volumes, 288, 418 et 318 p., 24, 27 et 24 €). Des deux Auvergnats, Pourrat est
plus vieux de quatorze ans, mais, dès les années de collège et de lycée de
Vialatte, dès les premières lettres donc de cette correspondance, ce très jeune
homme de quinze à vingt ans manie une langue où les traits si particuliers de
son style futur se mettent déjà en place ; cette assurance linguistique,
ce goût pour l’invention et la fantaisie, font oublier la différence d’âge
entre les épistoliers. En 1916, Henri Pourrat, s’il n’a publié encore que des
articles, a entamé sa grande collecte de folklore auvergnat qui nourrira nombre
de ses œuvres romanesques (Gaspard des
montagnes, 1922) ou documentaires (Le
Trésor des contes, treize volumes). Ce travail considérable est aujourd’hui
à peu près tombé dans l’oubli (le nom de Pourrat n’apparaît que quatre fois,
incidemment, dans les vingt-deux premiers numéros d’Histoires littéraires), alors que l’œuvre anthume et posthume de
Vialatte connaît les faveurs de nombreux éditeurs. Pourrat n’est pourtant pas
un écrivain négligeable, moins en tout cas que bien des romanciers actuels soutenus
par les agences de publicité. Ces trois premiers volumes de correspondance ne
permettront pas de rétablir l’équilibre, puisque toutes les lettres retrouvées
de la période sont de Vialatte (251), sauf deux de Pourrat, orphelines que les
éditeurs ont renoncé à placer à leur date (août 1927) pour les publier en
annexe du tome 3. Les envois de Vialatte, cartes postales sibyllines ou longues
lettres farcies de citations et de vers, d’essais de bouts de proses (la
description de Thiers par exemple, vol. 1, p. 196), commentaires et projets de
travail, forment un ensemble considérable d’informations sur la vie littéraire
des écrivains et de leur temps, où se mêlent des allusions à leur vie intime.
On suit Vialatte lycéen à Ambert puis Dole, répétiteur à Thiers, étudiant à
Clermont-Ferrand et militaire en Rhénanie occupée. C’est en Allemagne qu’il
fait ses débuts littéraires comme rédacteur à la Revue rhénane. Pendant cette période de plus de dix ans, le barbu
d’Ambert quitte rarement sa région et écrit beaucoup : on en juge par le
jeu de miroirs et d’allusions que crée toute correspondance amputée d’une de
ses voix. Sur ce point, le rôle de l’appareil critique est capital et se doit
d’être impeccable : l’équipe réunie autour de Dany Hadjadj et Robert
Pickering se montre à la hauteur de sa tâche. Restent les inconvénients
inhérents à une publication morcelée et étirée sur un temps qu’on peut prévoir
long – plus de mille lettres constitueront au moins sept tomes ; si les
renvois d’un volume à l’autre sont inévitables, s’il est probable qu’au terme
de l’édition, il sera nécessaire de refondre en un seul les index de chacun
d’eux, on pourrait se passer de la reprise, trois fois pour le moment, d’un
« avant-propos », même « mis à jour », présentant des
règles générales de publication que l’on pense établies une fois pour toutes.
Le travail éditorial consacré aux lettres elles-mêmes est prolongé par des
études fouillées, des documents annexes nombreux et une iconographie
abondante : tout pour faire de cette entreprise un monument scientifique
de première importance, et si la préparation du travail d’impression était à la
hauteur, notamment la photogravure et les maquettes des couvertures, on serait
comblé. Est-ce vraiment nécessaire que, si souvent, les publications fournies
par des « presses universitaires » soient si moches ?
Vian.
Gérard Orthlieb, Boris Vian. Du lycée à
Saint-Germain-des-Prés (1937-1950) (AKR, 2005, 148 p., 18 €).
Nous l’avons tant aimé, ce type un peu gauche avec les filles, qui collait
tellement à la génération des lycéens de l’après 68. L’Écume des Jours fut un coup au cœur, L’Arrache-Cœur ou L’Herbe
Rouge une peinture de la hideur du monde et de sa désespérance, et L’Automne à Pékin, l’espoir d’une
évasion vers un absurde suicidaire. Noël Arnaud, le premier, nous le fit rencontrer.
C’était déjà bien tard. Nous tentions de retrouver encore un peu de son parfum
en allant traîner du côté de la cité Véron ou chez Alain Vian, rue
Grégoire-de-Tours. Puis, un beau matin, la culture officielle s’abattit sur le
sulfureux écrivain comme la lèpre sur le pauvre monde. Thèses, hommages,
publications posthumes en cascade, beaux aérateurs pour bouffer les odeurs
parvinrent à nous rendre un Boris Vian aseptisé, génétiquement modifié,
consommable par la ménagère de moins de cinquante ans. Le résultat fut à la
hauteur de l’effort : aujourd’hui, on ne lit plus Vian. La jeunesse des
écoles a déserté le Déserteur. C’est dire notre déception à la lecture de
l’ouvrage de Gérard Orthlieb, dans lequel Vian ne passe qu’en ombre pékinoise.
Cette publication s’inscrit dans la collection, ô combien foisonnante, de
« L’art d’accommoder les restes ». Tout au plus, l’auteur aurait-il
pu donner son témoignage dans quelque revue ; cela lui aurait évité de
verser dans un QCM de révision de programme de classe de troisième. Bref, comme
on disait autrefois, dans La Porteuse de
pain, il aurait été parfait pour faire les miettes. Il reste qu’on pourra
tout de même s’intéresser au cahier intitulé Le journal de l’École Centrale délocalisée à Angoulême, 1939-1940 et
aux poèmes de Vian qui s’y trouvent.
Voyageurs.
Récits du dernier siècle des voyages. De
Victor Segalen à Nicolas Bouvier. Actes du
colloque du château de la Napoule, les 13, 14 et 15 juin 2002, réunis et
présentés par Olivier Hambursin (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne,
2005, 262 p., 22 €).
Les auteurs ici rassemblés sont prestigieux – Claudel
en Chine et au Japon, Larbaud et Barnabooth, Morand, Céline et, plus près de
nous, Claude Lévi-Strauss, Le Clézio, Jacques Réda, pour ne citer qu’eux – et
les genres les plus divers : récits de voyage, récits ethnographiques,
textes romanesques et poétiques, voire politiques (sur le Rwanda), avec une
incursion intéressante dans les œuvres cinématographiques de Jean-Daniel
Pollet, filmant la Grèce, ou d’Alain Resnais remontant le passé du héros de Je t’aime, je t’aime. Là où le bât
blesse, c’est que certaines communications sortent du champ initialement
retenu, à savoir le xxe
siècle. Pourquoi, en effet, inclure une étude sur « La Gorgona d’Alexandre
le Grand », alors que sont exclus des écrivains comme Jacques Lacarrière
ou Michel Le Bris ? On se serait par ailleurs attendu à ce que certaines
contributions fussent plus lisibles, et d’autres plus consistantes :
Segalen, par exemple, ne manque pas d’érudits exégètes. Le champ de la
recherche reste ouvert, nous dit-on. On le croit volontiers.
[Paul
Aron, Patrick Besnier, Claudine Brécourt-Villars, Laurence Brogniez, François
Caradec, Philippe Didion, Stéphanie Dord-Crouslé, Jean-Pierre Goldenstein,
Jean-Paul Goujon, Jean-Philippe Guichon, Jean-Louis Jeannelle, Jean-Jacques
Lefrère, Muriel Louâpre, Bertrand Marchal, Hugues Marchal, Frédéric Maurin, Guillaume
Métayer, Dominique Moncond’huy, Jean-Paul Morel, Steve Murphy, Éric Nicolas,
Jacques Noizet, Gilles Picq, Michel Pierssens, Yannick Portebois, Monic
Robillard, Jean-Paul Morel, Henri Scepi, Anne Simon, Damien Zanone, etc.]