EN SOCIÉTÉ
Beaumont. Le Trèfle
blanc. Bulletin de l’Association des Amis de Germaine Beaumont, n° 1, 2004
(37 rue Henri-Barbusse, 75005 Paris ; 16 p., abonnement : 20 €). Ce
premier numéro de seize pages de l’Association des Amis de Germaine Beaumont
est bien sympathique et chaleureux. Germaine Beaumont (1889-1983), fille
d’Annie de Pène, sœur de Pierre Varenne, romancière, membre (turbulent) du jury
du Prix Fémina, a été aussi la productrice des Maîtres du mystère et de L’Heure
du mystère à la radio de 1957 à 1974. Chronologie, bibliographie.
Benoit. Les
Cahiers des Amis de Pierre Benoit, n° XIV, 2004 (4 place de la République,
46500 Gramat ; 116 p., s.p.m.). Ce cahier apporte aux lecteurs du Pierre Benoit le Magicien de Jacques-Henry Bornecque un index des
noms cités, noms réels et noms de fiction (ce qui enrichit particulièrement la
première lettre), des études de Stéphane Maltère sur les avant-textes et de
Maurice Thuilière sur les manuscrits inédits.
Claudel (I). Bulletin
de la Société Paul Claudel, n° 175, octobre 2004 (13 rue du Pont
Louis-Philippe, 75004 Paris ; 86 p., 5 €). Ce numéro est consacré, c’est le cas de le
dire, à l’exégèse biblique de Claudel dont les éditions Gallimard ont récemment
rassemblé les disjecta membra en deux
forts volumes comptant au total près de quatre mille pages grand format (Paul
Claudel, Le Poëte et la Bible). C’est
un massif d’écriture et de pensée dont on ne viendra pas à bout de sitôt. Ce
bulletin ouvre quelques sentiers dans une amazonie exégétique. On y lira le
compte rendu attentif, fervent et informé du Poëte et la Bible par Alain Michel, ainsi que l’article de
Dominique Millet-Gérard, « Regards latéraux sur l’exégèse claudélienne »,
dans les premières pages duquel sont donnés quelques extraits des notes prises
par le Père Blanchet à la suite d’entretiens avec le poète, d’octobre 1942 à
février 1949. La qualité de ces pages rend d’autant plus consternante la
lecture de l’article de Michel Malicet, « Faut-il traduire en français les commentaires bibliques ? » On
veut bien que l’éditeur du Poëte et la
Bible éprouve quelque fatigue au terme d’un travail philologique long et
sans doute éprouvant, mais cette sympathie ne saurait faire admettre qu’il se
plaigne d’« expressions obscures ou bizarres [...], souvent rendues plus
obscures encore quand le poète s’amuse à torturer la langue » en
multipliant « les anacoluthes » ou de « longues périodes à la
Proust [qui] demandent une étude attentive ». Quel dommage, n’est-ce pas,
que les poètes n’écrivent pas aussi clairement que les journalistes et les
professeurs ! On hésite à rappeler que l’exégèse de Claudel intéresse
d’abord parce qu’elle est l’œuvre d’un poète de génie à qui on ne saurait faire
grief de s’abandonner « à une sorte de danse sacrée avec David ou de
délire mallarméen devant la grande rosace de Notre-Dame ».
Claudel (II). Bulletin
de la Société Paul Claudel, n° 176, décembre 2004, Claudel et l’univers germanique (13 rue du Pont-Louis-Philippe,
75004 Paris ; 98 p., 5 €). Beau et riche numéro sur un sujet immense. Deux
textes de Carl Einstein présentés par Liliane Meffre ; une étude de Jens
Rosteck sur le « célèbre inconnu » Franz Blei, traducteur de L’Échange et de Partage de midi. À propos de ces deux mêmes pièces jouées au
Burgtheater, Philippe Chardin étudie l’attitude de Robert Musil face à Claudel.
André Espiau de la Maëstre propose un parallèle entre Protée et Die Aegyptische Helena de Hofmannsthal, mise
en musique par Richard Strauss. Opéra encore : l’échange épistolaire entre
Claudel et le compositeur Walter Braunfels qui met en musique L’Annonce faite à Marie à partir de 1933
comme une réponse à l’isolement où le plonge la montée du nazisme.
Colette. Cahiers
Colette, n° 26, Entregent (Presses
universitaires de Rennes, 2004, 150 p., 18 €). Chaque numéro de la revue porte un titre, qui
doit être parfois difficile à trouver, comme ici. Michel Mercier justifie sans
beaucoup de conviction celui d’ « Entregent » donné à
l’ensemble : « Colette ne fut pas dépourvue d’entregent »,
explique-t-il. Soit. Reste qu’il s’agit de ce qu’on appelle des varia, ce qui n’est pas déshonorant,
mais implique le décousu. Du copieux sommaire, on retient surtout les
vingt-huit lettres amicales de Colette au soyeux lyonnais François Ducharne,
qui acheta en 1926 sa maison natale et lui en fit don. Lourdes et vulgaires,
les treize lettres de Paul Barlet à l’écrivain n’ont guère d’intérêt que
documentaire. Un ensemble d’articles et d’interviews retrouvés termine le
numéro, qu’ouvre avec grâce la photo d’Audrey Hepburn, inoubliable Gigi à qui est consacré un petit
dossier.
Dada. Lunapark, n°
2, 2004-2005 (Transédition, 2004, 366 p., 32 €). Cette revue animée et nourrie par Marc
Dachy, collectionneur et spécialiste du Dadaïsme et des avant-gardes
circumvoisines et subséquentes du xxe
siècle, propose un nouveau numéro copieux. Les créations qui l’ouvrent sont la
partie la moins convaincante : un poème d’Eugène Savitzkaya, un texte beat de Bryon Gysin, inédit, et un
extrait du livre sur le cinéma de Stéphane Zagdanski, où tous les tics de
l’avant-gardisme sont rassemblés de façon très « littéraire ». La
partie consacrée à Raoul Hausmann et à Kurt Schwitters est en revanche
remarquable, avec deux articles sur l’activité de Schwitters exilé, un témoignage
de la compagne de Raoul Haussmann Hanna Höch, recueilli par Édouard Roditi,
lui-même poète, et un texte inédit, plein de bruit de fureur, de Hausmann
contre les Allemands, écrit au sortir de la guerre. La monographie de Cécile
Bargues sur les lendemains de Dada en France entre 1946 et 1963 est appelée à
faire référence par sa documentation et par ses rapprochements pertinents : on
y retrouve Hausmann et Schwitters, Huelsenbeck, Tzara, le retour de Duchamp, la
première muséification de Dada, et son effet sur les Lettristes, les
Situationnistes et des artistes comme Arman, Hains, Tinguely, futurs
« Nouveaux Réalistes ». Une autre partie est consacrée à Gertrud
Stein et à sa collaboration avec Virgil Thomson pour son opéra Listen to me, dont la traduction
française est publiée, ainsi qu’une interview du musicien. La dernière partie
traite d’Yves Klein, de ses rapports avec Pierre Restany ou avec la très
voyante marchande d’art Iris Clert, dont les procédés ne laissent pas
d’étonner. Une chronique « au fil du réseau » termine le numéro, où
le maître-d’œuvre montre l’étendue de son réseau d’informateurs, et fait part
de ses détestations et admirations (Debord), sans qu’on le suive forcément. On
le suivra en revanche pour les contributions en histoire de l’art et en
histoire littéraire : vivement le numéro 3 !
Dumas. Cahiers
Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, La
Peine de mort (Société des Amis d’Alexandre Dumas, 1 avenue du Président
Kennedy, 78560 Le Port-Marly ; 320 p.,
20 €).
L’infatigable Claude Schopp, appuyé sur le vigoureux comité de rédaction des
cahiers Alexandre Dumas, livre ici le produit d’un travail considérable,
puisqu’il réunit une grande quantité de textes inédits consacrés par Dumas à la
question de la peine de mort pendant sa période napolitaine (1860-1864). Bien
plus, l’essentiel de ces textes ne sont connus que dans la version italienne,
puisqu’il s’agit d’études parues dans L’Indipendente.
Il fallait donc tout traduire, annoter, commenter, ce à quoi s’est dévouée
toute une équipe. Dumas avait sérieusement creusé la question pour s’adresser
« au chef du jury de Naples » en recourant à une solide
documentation, souvent indirecte. La première partie de l’ouvrage reproduit ces
études historiques. La seconde rassemble les interventions de Dumas et des
lecteurs du journal dans les débats suscités par un procès criminel qui fit du
bruit à l’époque, le procès Ruffo. La troisième regroupe des lettres adressées
à Antonio Ranieri, toujours à propos de la peine de mort. Il est assez piquant
de voir Robert Badinter, dans son avant-propos, blâmer les hésitations de Dumas
tout en vantant la constance et la détermination de Hugo sur cette question.
Claude Schopp s’efforce au contraire d’expliquer la position de Dumas par des considérations
empiriques. Mais on voit bien que là où, pour Hugo, le principe est
non-négociable, il reste pour Dumas à relativiser pour l’adapter aux
circonstances sociales et historiques. Une quatrième partie donne à lire un
récit ultérieur inspiré par ce débat à Dumas et publié dans le Monte-Cristo : Le Saint-Sacrement à Naples. Nous n’avons à faire ici cependant
qu’avec un dossier provisoire ; ainsi que le souligne une note,
« cette livraison ne saurait donc être considérée que comme une œuvre en
cours : à mesure que les manuscrits des articles réapparaîtront, s’ils
réapparaissent, leur texte sera appelé à changer ». Cette publication
s’accompagne d’un copieux « dictionnaire » : 65 pages de notices
biographiques avec références aux textes publiés dans ce volume. Plutarque y
côtoie Plougoulm (Pierre Ambroise), et Mirabeau la vestale Minutia. Le tout
s’accompagne d’index des personnages littéraires, des œuvres, des journaux et
des lieux cités. On applaudit bien fort.
Flaubert-Maupassant. Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 12, 2003 (Amis de Flaubert et
Maupassant, Hôtel des Sociétés savantes, 190 rue Beauvoisine, 76000
Rouen ; 166 p. ; 11 €). Quelque retard ne messéant point aux auteurs
pérennes, nul n’en voudra à ce bulletin, à la couverture lisse et à l’homogène
papier couché format 175 x 245 mm, de colliger les actes d’activités
conférencières remontant à 2002. Dans ce numéro tout entier voué à Maupassant,
les alcooliques s’intéresseront d’abord au recensement, judicieusement
taxinomié par Agnès Gravand, des passages où l’alcool coule ; les enfants
gâtés auront plaisir à se reconnaître derrière Florence Emptaz, qui leur
réserve un tour des lieux en quelques romans et nouvelles ; les femmes à
secret de Guy n’en ont, c’est charmant, guère pour Isabelle Normand. Francis
Lacoste éclaire la relation un peu surprenante du copain de Zola avec
Brunetière (Ferdinand, des Naturalistes ennemi cinglant). Deux interventions
visent le film de Jean-Daniel Pollet, Le
Horla. Ceux qui espèrent voir grossir encore l’œuvre en marge aimeront
découvrir, avec Alec Honey (Je m’avance
masqué), un Guy usant d’autres pseudos que ceux qu’on sait : Alec en
examine un, « Mirliton », riche du charme d’avoir servi à plus d’un.
Les amis du Guy-sûr-Guy découvriront à la fin (après bien d’autres pages aussi
attrayantes) six courtes lettres inédites (trois à Widor, deux à Halévy) et
quatre pages de notes de lecture où la grosse biographie de Nadine Satiat est
dûment louée. For Maupassantists only.
Gide. Bulletin des
Amis d’André Gide, n° 143-144, juillet-octobre 2004 (La Grange Berthière,
69420 Tupin-et-Semons ; 120 p. ; abonnement : 28 €).
Alain Goulet tente de débrouiller les obscurs rapports entre Gide et Gourmont à
propos de la Sixtine de ce dernier.
Pierre Masson publie soixante-six lettres et billets à Édouard Verbeke entre
1918 et 1923. Verbeke était l’imprimeur de Bruges chargé de besognes secrètes
(réimpression de Corydon), qu’il
fallait sans cesse relancer. Le métier d’écrivain est bien compliqué, voilà ce
qui ressort de chaque ligne de cette correspondance technique et
précautionneuse. Un beau texte retrouvé : l’« avant-propos » de
Gide au premier numéro de la revue Présence
africaine, en octobre 1947. Habituels et utiles dossiers de presse des
livres de Gide, concernant cette fois le Voyage
au Congo et Retour d’URSS.
Hyvernaud. Cahiers Georges Hyvernaud, n° 4, 2004
(39 avenue du Général-Leclerc, 91370 Verrières-le-Buisson ; 96 p., 15 €). Deux
ensembles de correspondances. Le premier a pour acteurs un ancien élève
d’Hyvernaud à l’École normale d’Arras, Albert Gokelaere – qui devait être
fusillé par les Allemands en 1941, Jean De Beer (1911-1995), à qui Hyvernaud
fit publier, dans sa revue La Nouvelle
Saison, des poèmes – et Hyvernaud lui-même qui n’est présent que par trois
lettres seulement à Jean de Beer. L’échange épistolaire se clôt sur une lettre
tardive de De Beer à Andrée Hyvernaud où il est question de la publication,
chez Ramsay, des œuvres d’Hyvernaud. Le second ensemble présente un vif intérêt
littéraire et éditorial. Il s’agit des lettres échangées par Raymond Guérin
(neuf lettres) et Hyvernaud (quinze lettres) entre 1947 et 1953. Cette
correspondance commence avec la publication de La Peau et les os, que Guérin découvre dans Les Temps modernes de décembre 1946, ce récit ayant été placé dans
la rubrique Témoignages, « bien
malencontreusement » selon Bruno Curatolo qui présente et annote ces
lettres avec Guy Durliat. « Si mince que soit le dossier de leur
correspondance, il est révélateur de l’importance de la rencontre [entre les
deux écrivains] », écrit Andrée Hyvernaud dans sa présentation. En effet,
nous pouvons y suivre l’histoire de l’édition du premier volume d’Hyvernaud, La Peau et les os justement, chez
d’Halluin, aux Éditions du Scorpion, avec une préface de Raymond Guérin, puis
le passage chez Denoël pour Le Wagon à
vache, à la grande satisfaction de Guérin : « C’est une très
bonne nouvelle. Et vous serez, je crois autrement mieux qu’au Scorpion »
(mai 1953, dernière lettre retrouvée de Guérin à Hyvernaud). On trouve
également dans ces lettres, dont l’édition est soigneusement annotée, les
impressions de lectures croisées des deux écrivains, qui expriment sans détour
l’estime qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Ce cahier de 2004 (imprimé à 150
exemplaires) a été suivi d’un numéro spécial (imprimé à 200 exemplaires en
janvier 2005) : Voie de garage
(1941-1944), texte resté jusqu’alors manuscrit où se découvrent, selon
l’édition savante qu’en donne Guy Durliat, à la fois des ébauches de textes
contemporains qu’Hyvernaud n’a pas publiés lui-même (Carnets d’oflag et Lettres de
Poméranie, et une partie du matériau utilisé pour La Peau et les os). Deux publications précieuses par leur contenu
et par la parcimonie de leur tirage.
Imec. La Lettre de
l’IMEC, n° 2, automne-hiver 2004 (9 rue Bleue, 75009 Paris ; 32 p.,
s.p.m.). La Lettre de l’IMEC fait le
point sur la réunification des collections d’archives du xxe siècle jusqu’alors
dispersées, dans une abbaye réhabilitée qui a ouvert en octobre 2004 et qui est
située à perpète. Le chercheur y trouvera des bibliothèques d’études accompagnant
un fonds spécifique, une bibliothèque spécialisée sur l’imprimé et l’archive,
une bibliothèque de revues et une d’usuels. Outre les événements organisés par
l’IMEC, La Lettre signale les
derniers fonds arrivés : Georges Duby, Jean Duvignaud, Bernard-Marie
Koltès, Lorand Gaspar, Lucien Goldmann, Louis Marin, Edgar Morin.
Matricule (I). Le
Matricule des anges, n° 59, janvier 2005 (BP 20225, 34004 Montpellier ;
56 p., 5 €). Non, ce n’est pas Brother Cadfael qui fait la
une de LMDA, mystérieux et encapuchonné de laine bouillie alors que, dans les
arrière-plans brumeux, se profilent des croix celtiques, mais le dramaturge
Enzo Cormann, au centre d’un dossier remarquablement efficace. On entend par
efficace la capacité à faire sortir le lecteur de son ornière : page après
page, les stéréotypes paresseusement évoqués par la biographie (histoire d’un
cancre au pensionnat libéré par le théâtre et mai 68) s’effritent et tombent, de
sorte qu’on parvienne à ce sentiment rare d’avoir fait connaissance. Sur le
fond, que le sujet du théâtre soit d’abord un fait collectif, en ce qu’il
catalyse une assemblée, en ce que son sujet profond est l’avenir de l’espèce,
voilà une approche qui séduit d’autant plus qu’elle règle son compte à ces deux
baudruches défraîchies que sont le théâtre de la diatribe et celui « du
corps mis en esclavage de la forme spectaculaire ». Précédant ce dossier
hautement recommandable, une interview pleine de tact de l’éditeur Gérard
Bourgadier, à la parole mesurée, intègre, qui se refuse aux épanchements
égotistes : « J’ai du mal à répondre à votre question. Je ne peux pas
vous dire qui je suis. » Fait rare, les rubriquiers nous ont paru en
moindre forme, le domaine français toujours à la traîne sur l’étranger, les médiatocs un rien fatigués, mais la
section poésie, de haute tenue comme toujours, maintient le navire à flot,
avec, en figure de proue, un entretien avec Annie Le Brun. Si vous êtes un
ange, disent-ils, abonnez-vous : voilà un numéro qui ne manque pas
d’arguments.
Matricule (II). Le
Matricule des anges, n° 60, février 2005 (BP 20225, 34004 Montpellier ;
56 p., 5 €). Ce numéro vaut surtout par la longue interview
de Christian Garcin et celle, courte mais savoureuse, de Jean-Marc Aubert, un
obsédé du « tout compter » à l’instar de Jacques Roubaud quoique,
littérairement, plutôt tendance Perec. Audiberti, lui, s’est, page 10, retourné
dans sa tombe en apprenant d’un Ange qu’il n’était pas mort en 1965, mais en
1973, ce qui signifie huit ans de rabiot. Et il serait resté tout ce temps
allongé ? Impossible, il a dû vaquer. Et nous n’y aurions vu que du
feu ? Ô Jacques ! Où donc t’étais-tu tapi ?
Orsay. 48/14. La
Revue du Musée d’Orsay, n° 18, La
Polychromie (Réunion des musées nationaux, 2004, 106 p., 11 €).
Comme à son habitude, ce numéro signale les dernières acquisitions – le
magnifique autoportrait de Courbet, les carnets de dessins de Bouguereau,
quelques photographies (Mme Howland par Degas) – et les derniers
dons reçus : deux Gauguin extraordinaires et quasiment inconnus. L’un
est le buste en cire de la fille chérie du peintre, Aline, connu jusqu’à
présent par une mauvaise photographie et non vu depuis 1893. Il trône désormais
dans la vitrine de la salle Gauguin à Orsay. L’autre est un portrait photographique
du peintre dans un cadre de sa confection. Le dossier du numéro est consacré à
la polychromie. Après un article introductif d’Emmanuelle Héran, une importante
partie du dossier porte sur le sculpteur Carriès, trop oublié aujourd’hui.
Édouard Papet explique son art de la polychromie, son inventivité à
« coloriser » et trouver des techniques nouvelles, parfois
surprenantes. Ces têtes de monstres, ces Masques
d’horreur, ces faunes, ces crapauds avaient en leur temps été célébrés par
Arsène Alexandre, Paul Guigou et, au premier chef, par Jean Lorrain. Illustrée
de reproductions parfaites, une bonne livraison de cette revue d’un musée
d’Orsay qui a tendance à basculer de plus en plus dans le xxe siècle, oubliant ses
objectifs premiers.
Paulhan. Société
des lecteurs de Jean Paulhan, n° 27, octobre 2004 (Librairie Giraud-Badin,
2 rue de Fleurus, 75006 Paris ; 30 p. abonnement : 30 €).
Aucun lecteur de Paulhan ne devrait se passer de ce bulletin qui recense
commodément, en peu de pages, tout ce qui a concerné au cours de l’année
écoulée (publications, colloques, expositions) l’œuvre et la personne de cet
auteur. La consultation est instructive et amusante. On se reportera au site www.atelierpdf.com/paulhan.sljp pour
adhérer à la Société.
Péguy (I). L’Amitié
Charles Péguy, n° 107, 2004, Approches
politiques (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 70 p.,
abonnement : 34 €). Ce fascicule s’ouvre sur de
larges extraits de l’intervention de Roger Dadoun au colloque Émile Masson prophète et rebelle (Pontivy,
2003), seul à ce jour à avoir tenté
de rendre quelque justice à un auteur (1868-1919) que les Péguystes ne
connaissent que par la publication, en 1905, dans les Cahiers de la quinzaine, de l’épais numéro intitulé Yves Madec, professeur de collège (premier
grand texte de Masson qu’il signe Brenn). Ceci occasionna leur brouille, Masson
se jugeant mal promu, l’opposition du caractère sentimental d’Émile au
colérique de Charles n’ayant rien arrangé. Regrettant sa propre ignorance de la
plus grande part de l’œuvre occultée de Masson, Roger Dadoun termine en
inscrivant « dans la même mouvance un style de compagnonnage défini par le
terme "libertaire", valant autant par ses pointes les plus aiguës
(chez Masson) que pour son flou artistique (chez Rolland) et ses assises concrètes
et théoriques (chez Péguy) ». Ces stimulants extraits font regretter le
reste, celé en des Actes obscurs. Suit, de Jean-François Chanet, Péguy et la guerre, vingt trois pages
pour se consoler que l’écrivain n’en ait vu que les premiers jours, ce qui lui
a permis de mourir riche d’illusions. Jacques Prévotat, dans un clair et concis
Maurras et Péguy, fait le point sur
les divergences de fond et les zones de rencontre de deux contemporains aux
« enracinements bien différents » ; si la mort du soldat permit
à l’actionnaire français – se disant chagriné qu’ils se soient à peine entrevus
– de le voir sous un jour plus serein, voire récupérateur, un mot résume et
scelle leur opposition : le fameux « tout est politique » (du
pur venin Maurras), définitivement incompatible avec l’alternative péguyste du
politique et du mystique. Enfin, Mgr Olivier de Berranger, évêque de
Saint-Denis, considère dans Le Chrétien
de la nef un « théologien » novateur à préfigurer Urs von
Balthasar. Ce numéro mince, mais riche et contrasté, se clôt sur le rappel d’un
jeu papou de Bertrand Jérôme, où peu s’en fallut que Charles ne reçût le prix
Cueco.
Péguy (II). L’Amitié
Charles Péguy, n° 108, octobre-décembre 2004, Écriture et théologie (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006
Paris ; 368 p., 4 €). En hommage à Pierre Emmanuel, décédé en 1984, ce
numéro débute par la reproduction des pages 185-205 de son livre Le Monde est intérieur (1967), Péguy serviteur du Verbe incarné. Pages
bienvenues, car qui mieux qu’un poète écrira qu’« au contraire d’une race
très française de professeurs qui ont tout compris avant d’articuler leur
première phrase, laquelle pose tout leur développement en ellipse,
péremptoirement, Péguy, ce maître écrivain, ne sait qu’à mesure qu’il le dit ce
qu’il va dire : et ce qu’il dit, il ne le quitte qu’une fois épuisé,
c’est-à-dire entièrement réduit en cendres par une flamme qui mange à mesure
les paroles qu’elle vivifie. » Dans le deuxième article, Péguy et François d’Assise (2002), aussi une réédition, Jean Bastaire
relève, dès le premier grand texte de Péguy, Marcel, des traces de franciscanisme : le lecteur de Michelet
y énonce que, dans la cité harmonieuse, « les hommes ont envers les
animaux le devoir d’aînesse ». Pourquoi ? « Parce que les
animaux sont des âmes adolescentes ». Ni Léautaud gloussant qu’on le
dépeigne en « Saint François d’Assise qui se prolonge parfois en Saint
Vincent de Paul », ni Madame Bardot militant sous les sarcasmes, ni même
le philosophe François Cavanna n’auraient, dites-vous, écrit cette
phrase ? Qu’importe ! Comptent les actes, d’accord ; compte
aussi l’esprit qui les dicte. Suit un article inédit du R.P. Laurent-Marie
Pocquet, docteur en théologie depuis le 22 juin dernier (un ban pour lui), Péguy dans la perspective de Vatican II.
Assez substantiel, ce texte, mais la qualité de celui d’Emmanuel doit, nous
vous le certifions, gentil lecteur et gente lectrice qui, comme nous, ne
trouvez point en votre lacunaire librairie Le
Monde est intérieur, suffire à pointer vos attentions vers ce fascicule
dont la pagination, 367 sur l’avant-dernière page, clôt, après de touchantes
confidences de Robert Marcy sur sa mise en scène du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc avec Denise Bosc en 1962, et
huit pages de bibliographie générale, le volume de l’année 2004, vingt-septième
et sûrement pas dernier de cette belle
Amitié.
Ramuz. Fondation
C.F. Ramuz. Bulletin 2004 (Case postale 181, CH-1009 Pully ; 56 p., 20
Francs suisses). Bien des raisons de se réjouir pour les amis de Ramuz dans ce
fascicule. Ramuz en Pléiade ? Rien n’est conclu, mais les dossiers – deux
lourds cartons – communiqués à Gallimard ont été accueillis favorablement en
2004. Par ailleurs, la publication en trente tomes des œuvres complètes chez
Slatkine va commencer. Par quoi ? Par les trois volumes du Journal
(1895-1941). Elle se poursuivra jusqu’en 2012 et comportera en particulier cinq
volumes de nouvelles, dont bien des inédites. Du « Journal » le
bulletin livre en avant-goût vingt-deux pages (avec cinq pages de
variantes : critique, cette édition diffèrera ainsi sensiblement de la
précédente) : tout le texte de l’année 1896. Les guillemets s’imposent, on
le voit, au mot « journal », car rien de moins journalier, les
chiffres (1380 pages pour 46 ans, 30 pages l’an), parlant d’eux-mêmes. Ramuz n’a
rien d’un diariste, il jette quelques notes, observations et réflexions mêlées
dans un carnet qu’il abandonne ensuite huit mois durant… 1er
novembre : « Les gros Allemands, au ventre rebondi, mi-rentiers
mi-négociants qu’on voit le matin fumer leurs pipes au seuil de leurs maisons,
jubilent. Et je les imite. »
RDM. Revue des Deux-Mondes,
décembre 2004 (97 rue de Lille, 75007 Paris ; 192 p., 11,50 €). Le
dossier du mois est consacré à la méchanceté, et principalement à François
Mauriac qui, dans un article de 1958 reproduit ici, se défend de la réputation
qu’on lui fait d’être méchant. Quelques variations suivent sur ce thème :
rien de très brillant, disons-le… sans méchanceté. Le plus remarquable dans ce
numéro échappe au domaine d’Histoires
littéraires, mais ce n’est pas une raison pour l’ignorer : un long
entretien avec Peter Handke, qui parle, entre autres, de Goethe, superbement.
Rimbaud (I). Parade
sauvage, colloque n° 4, Rimbaud :
textes et contextes d’une révolution poétique (Bibliothèque municipale,
Charleville-Mézières ; 256 p., 18 €). Ce
colloque, dirigé par Steve Murphy, a été fécond. L’article de Georges Hugo
Tucker, Rimbaud latiniste : la
formation d’un poète et d’un orateur, traite exhaustivement de la
question : Rimbaud versifia en latin avant de le faire en français, et la
qualité de ses textes était prémonitoire. La lettre à Banville du 27 mai 1870
est de nouveau remise dans son contexte par Yann Frémy. Les « débuts
baudelairiens » sont rappelés par Mario Richter. Michel Murat examine la
place de deux poètes-femmes dans son œuvre (Louisa Siefert et Marceline
Desbordes-Valmore) et rappelle l’importance des distiques en vers de onze
syllabes de cette dernière. Rimbaud
parodiant Albert Glatigny et Sully Prudhomme (Pierre Brunel) précède
une longue étude (cinquante pages) de Steve Murphy, Détours et détournements : Rimbaud et le parodique, dont
l’auteur montre sa connaissance « à la loupe » de ces textes et
confirme, par la pratique, le caractère inutilisable des distinctions faites
par Gérard Genette dans son tableau de Palimpsestes.
Sujet original que l’étude de l’interjection chez Rimbaud par Jean Voellmy.
Dans l’analyse de la Chanson de la plus
haute tour, Entre poésie littéraire
et chant traditionnel, Benoît de Cornulier garde la forme et sort une
nouvelle version de la chanson sur l’avoine dont Rimbaud imite le refrain. Les
commentaires de Villes par Bruno
Claisse, avec une belle illustration, et de Génie par David Ducoffre, apportent du nouveau. La lecture des Illuminations par Jules Laforgue est
traitée par Holly Haar. En bouquet final, Jean-Pierre Bobillot analyse les
rapports entre Rimbaud et René Ghil, où il souligne le malentendu : le Sonnet des voyelles ne relève pas, pour
ce « poète sonore », de l’audition colorée, et n’a rien à voir avec
l’instrumentation verbale de Ghil. Son article est plus consacré à Ghil qu’à
Rimbaud, mais Ghil a plus besoin d’être étudié que Rimbaud !
Rimbaud (II). Parade
sauvage, revue d’études rimbaldiennes, décembre 2004, n° 20 (Musée-Bibliothèque
Rimbaud, Charleville-Mézières ; 314 p., 15 €). Cette livraison est dominée
par l’article de Steve Murphy, « Enquête préliminaire sur Une famille maudite », dont il est
dressé la généalogie avec la précision qui caractérise habituellement son
auteur. Les autres communications gravitent autour de l’intertexte
rimbaldien : Hugo pour les Effarés,
par Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster, Rimbaud lecteur de Taine par
Jacques Bienvenu. Ce bref article pose la question d’une lecture possible de De l’intelligence de Taine, dont la
philosophie des sensations et la conception du moi ne sont pas sans trouver
chez Rimbaud certaines correspondances. C’est le dérèglement de tous les sens
qu’explore Seth Whidden, tandis que David Ducoffre, qui n’en manque pas, ouvre
celui de Voyelles, et Steve Murphy
celui de Tête de faune, d’où surgit
Albert Glatigny. À lire encore un long article « Rimbaud et la
musique », l’étude de Christophe Bataillé sur les rapports de Rimbaud et
de la Renaissance littéraire et
artistique. Un autre collaborateur de la revue tombe sur Ducasse quand il
cherche Rimbaud. Cette Parade sauvage se
clôt sur ses « Singularités » qui sont aux Rimbaldiens ce que les
brèves de comptoir sont à l’alcoolique et annonce pour le prochain numéro, un
peu plus de vingt ans après sa création, un changement de structure, puisque la
rédaction en chef de la revue passe dans les mains de Yann Frémy et Seth
Whidden. L’écrivain allemand Arno Schmidt imaginait que tant qu’il leur
resterait le moindre lecteur, les écrivains étaient consignés en enfer et condamnés
à l’immortalité. Pauvre Arthur, tu n’es pas sorti de l’auberge, même verte.
Sue. Le
Rocambole. Bulletin des Amis du roman populaire, n°
28-29, 2004, Relectures d’Eugène Sue (BP
0119, 80001 Amiens ; 350 p., 25 €). Un
riche numéro double du bulletin des Amis du roman populaire consacré –
bicentenaire oblige : Eugène Sue est né en 1804 – aux relectures de cet
auteur. Le dossier, coordonné par Daniel Compère et Jean-Pierre Galvan, propose
douze études diversifiées suivies d’une riche chronologie et d’une
substantielle bibliographie critique. Exhumation de textes publiés dans la
presse et jamais repris en recueil ; retour sur la fonction militante des
romans d’exil ; censure d’œuvres dramatiques issues des romans à succès ;
adaptation théâtrale d’une « petite médiocrité » d’Eugène ;
rapports de Sue avec les arts plastiques ; conceptions de la nouvelle
d’après La Coucaratcha ; retour
sur les grands romans analysés selon quelques entrées privilégiées (l’éducation
du héros, approche axiologique de Fleur-de-Marie, narrativisation
feuilletonesque de l’Histoire dans Les
Mystères du peuple) ; Les
Mystères du monde d’Hector France, pour faire suite aux Mystères du peuple ; Sue et L’Histoire de la marine française…
L’ensemble, on le voit, est diversifié. Si l’on ajoute la présence de nombreux
documents iconographiques ou textuels (même l’abbé Béthléem est au
rendez-vous !), on appréciera la contribution de ce numéro à la
réhabilitation littéraire et historique d’un de nos plus grands romanciers
populaires.
[Patrick
Besnier, François Caradec, Alain Chevrier, Jean-Pierre Goldenstein,
Jean-Jacques Lefrère, Jean-Paul Louis, Muriel Louâpre, Robert Melançon, Jacques
Noizet, Michel Pierssens, Anne Simon, Jean-Didier Wagneur, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Artaud. Antonin Artaud, Œuvres, édition d’Évelyne Grossmann (Quarto Gallimard, 2004, 1780 p., 35 €). L’essentiel d’Artaud en un gros
volume ? Le pari semble bien tenu, dans cet ensemble chronologique qui
fait alterner livres, textes séparés et correspondances. S’ajoute à cela une
copieuse illustration (290 documents reproduits : photos, dessins, fac-similés
divers), et une évocation biographique finale, intitulée Vie et œuvre. Contrairement à ce qui a été dit dans certaines
gazettes, le travail fondateur de Paule Thévenin n’a nullement été ici
« occulté », mais se trouve dûment signalé comme tel dans la préface.
Au sujet des fameux cahiers laissés par Artaud à sa mort dans le pavillon
d’Ivry, on peut d’ailleurs se demander si, faute d’avoir été recueillis alors
par la même Paule Thévenin, ils n’auraient pas été soit bazardés par
l’administration de l’asile, soit détruits par qui de droit. L’intérêt de ce
volume (qui, précisons-le, donne aussi des textes introuvables, jamais repris,
voire inédits) est de nous présenter l’œuvre d’Artaud dans toute sa diversité.
On s’aperçoit ainsi que sa correspondance est extrêmement abondante, parfois
même frénétique. Il n’en va pas seulement ainsi des lettres écrites de Rodez,
mais de celles de toute la vie de l’écrivain. Particulièrement intéressantes
sont les lettres à des femmes (Génica Athanasiou, Janine Kahn, Anaïs Nin,
Juliette Beckers, Cécile Schramme, Anie Besnard, Colette Thomas, Marthe Robert),
qui ont quelque chose d’exalté dans la confidence et l’affirmation de la
tragédie soufferte par Artaud. D’autres lettres sont remarquables par leur
acuité critique, ainsi celle à Georges Le Breton sur Nerval ou celle aux Cahiers du Sud sur Lautréamont. Et telle
lettre de 1934 à Henri Poupet sur la manie des commémorations (qui sévit
tellement à l’heure actuelle) est fort bienvenue. On y voit aussi combien Jean
Paulhan d’un côté, André Breton de l’autre, furent pour lui, en dépit de rapports
souvent houleux, des interlocuteurs privilégiés. Quant au reste de l’œuvre, il
atteste une grande variété, montrant notamment l’attention qu’accorda toujours
Artaud au théâtre et au cinéma, ainsi qu’à une certaine peinture. À propos des Cenci, on s’étonnera que cette pièce, la
seule jamais écrite par Artaud, ne soit pas plus souvent représentée de nos
jours. Il n’est pas sans intérêt non plus de savoir qu’en 1935, l’une des rares
critiques élogieuses parues dans la presse émanait de Colette... En ce qui
concerne la fameuse question d’Artaud et le Surréalisme, deux textes capitaux
sont À la grande nuit et Point final, qui attestent la lucidité
de leur auteur face à ce qu’il faut bien appeler les errements de Breton et les
siens. Par-delà le règlement de comptes, Artaud parvient en effet à y définir
comme personne les véritables enjeux du Surréalisme, et, ce faisant, à
prophétiser son propre destin : « je m’enfonce à la recherche de la
magie que je me suis faite, dans une solitude sans compromis ». Il n’en
demeure par moins que, comme le note Évelyne Grossmann, il avait, en 1929,
refusé de signer Un Cadavre, pamphlet
collectif contre Breton. Puis ce sont les années d’asile, marquées par l’entassement
continu des cahiers et une non moins copieuse correspondance. Énorme production
chaotique, qui mêle la religion, la Kabbale, les imprécations, les blasphèmes,
les glossolalies, le sexe, la drogue, certaines figures féminines tutélaires,
etc. (voir les lettres à Henri Parisot, et aussi le texte envoyé à Jean Paulhan
le 7 octobre 1943). Fiévreusement jetés sur les carnets, les textes sont
souvent accompagnés de dessins, qu’il faut considérer non certes comme des
œuvres d’art, mais comme des signes, des espèces de hiéroglyphes personnels,
tentatives pour trouver un langage graphique exprimant d’une manière, à la fois
plus elliptique et plus parlante, les hantises dont témoignent tous ces écrits.
Dans les textes de la fin comme Suppôts
et suppliciations se fait jour une véritable hantise du sexe (anus, défécation,
syphilis, etc.), qui témoigne d’une horreur tenace, explicitée dans une lettre
à Anie Besnard : « Il en reste que je n’ai jamais voulu avoir des
rapports de sexe à sexe et que je ne supporte pas la sexualité. C’est à cause
d’elle que j’ai été mis en croix et je vous jure que cela ne recommencera
pas. » Il est également difficile de porter un jugement sur les Textes écrits en 1947, où la forme
brisée charrie les mêmes hantises, sans cesse reprises et ressassées, avec
aussi la répétition angoissée du scandale d’Irlande en 1937 et les souvenirs de
Rodez. Incontestablement, le chef-d’œuvre (si ce mot n’est pas ici déplacé) est
Van Gogh le suicidé de la société,
extraordinaire évocation de l’univers du peintre par un poète qui atteint des
sommets de lyrisme visionnaire : « Mais comment faire comprendre à un
savant qu’il y a quelque chose de définitivement déréglé dans le calcul
différentiel, la théorie des quanta, ou les obscènes et si niaisement liturgiques
ordalies de la précession des équinoxes ; – de par cet édredon rose
crevette que Van Gogh fait si doucement mousser à une place élue de son lit, de
par la petite insurrection vert Véronèse, azur trempé de cette barque devant
laquelle une blanchisseuse d’Auvers-sur-Oise se relève de travailler, de par
aussi ce soleil vissé derrière l’angle gris du clocher du village, en pointe,
là-bas, au fond, devant cette masse énorme de terre qui, au premier plan de la
musique, cherche la vague où se congeler. » Serait-il exagéré d’écrire
que, dans ce texte comme dans divers autres, Artaud est pleinement parvenu à
cette « trépidation épileptoïde du verbe » qu’il discernait chez
Lautréamont ? Peut-être même l’a-t-il égalée. Dans ses fameuses Lettres à Jacques Rivière, il affirmait
déjà : « Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se
possède il ne s’atteint pas tout à fait. » Ce volume permet justement de
préciser ces « éclaircies », qui sont plus nombreuses qu’on ne pourrait
le croire : les lettres à Rivière, L’Ombilic
des limbes, Le Pèse-nerfs, L’Art et la mort, Héliogabale, Le Théâtre et
son double, Les Cenci, Messages révolutionnaires, Les Tarahumaras,
Van Gogh, Pour en finir avec le jugement de dieu. Il ne s’agit cependant pas,
bien entendu, de privilégier un Artaud plus « littéraire » : ce
serait le trahir. Mais, très rapidement, la lecture du livre fait apparaître
comme une sorte d’alternance qui vient régir la succession des textes. Disons
plutôt une différence de voltage, car c’est bien, à chaque fois, le même Artaud
que l’on y retrouve. D’une manière analogue, on ne s’étonnera pas non plus de
le voir, dans ses lettres à Pierre Bordas de 1947, porter la plus pointilleuse
attention à la présentation et à la typographie de son Artaud le Mômo. Mais il faudrait un long article pour consigner
toutes les réflexions que peuvent inspirer ces 1 792 pages rassemblant près de
trente ans d’écriture – trente ans aussi de vie, et quelle. On se dit alors que
ce n’est pas sans quelque raison que Artaud pouvait s’identifier à Van Gogh,
mais que, tout comme il faut d’abord regarder les toiles de celui-ci, il
convient d’abord de le lire. Par-delà
la tragédie existentielle de l’homme, par-delà les discussions infinies sur
folie et écriture (mais Artaud y avait déjà répondu d’avance dans son Van Gogh), et aussi par-delà les
« lectures qui firent d’Artaud tour à tour le porte-parole et le point
d’application de diverses théories » (É. Grossmann), il faut, comme nous y
invite la préface, lire tout Artaud.
Dès lors, les mots se précipitent, portés par une voix qui a le son d’une
menace : « Qui, au sein de certaines angoisses... », « Non, il n’y a
pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh... », « Et en bas, comme au bas
de la pente amère... », et le rauque début de la Lettre à la voyante : « Vous habitez une chambre pauvre,
mêlée à la vie. »
Céline (I). Éric Mazet,
Pierre Pécastaing, Images d’exil.
Louis-Ferdinand Céline 1945-1951 (Copenhague-Korsor), préface de Claude
Duneton (Du Lérot et La Sirène, 2004, 426 p., 65 €).
Même si Céline n’y demeura pas de son plein gré, Copenhague, Korsør et
Klarskovgaard sont des noms qui appartiennent dorénavant à la Littérature
française, et pas à la moins forte. Le titre de ce gros livre ne doit cependant
point faire illusion. Même s’il est copieusement illustré, il ne s’agit point
d’un album de photos sur les années danoises de Céline. Son propos va bien plus
loin : il représente une véritable somme, nourrie d’enquêtes, de
témoignages, de correspondances inédites, de textes, d’études critiques ou
biographiques. Il tient aussi du « Dictionnaire Céline » par la
galerie de portraits monographiques très fouillés qu’il contient. Ce travail de
recherches et de documentation a conduit les auteurs sur les lieux même de
l’exil de Céline et leur a fait rencontrer des témoins, dont certains, comme le
pasteur Löchen, ont récemment disparu. On trouve ainsi, tout d’abord, une sorte
d’état des lieux, qui présente, photos anciennes et récentes à l’appui, le Danemark
qu’a connu l’écrivain et qui a fort peu changé depuis : la prison de
Vestre Fængsel, la pharmacie de Korsør, la chaumière de Skovly, etc. Encore
plus vif est l’intérêt des textes, qui se trouvent groupés par sections : Au pays des sirènes, Ces Danois qui ont sauvé Céline, Diplomates hostiles, La Filière française, Lieux d’exil, Des livres et des lettres, Visiteurs
en terre d’exil, L’Affaire Destouches,
le tout complété par un Calendrier d’exil.
Difficile, on le voit, d’être plus exhaustif et plus précis. La lecture de ces
études fait faire pas mal de réflexions, dont certaines sont assez
pittoresques. C’est par les femmes (ses maîtresses Lucienne Delforge et Karen
Marie Jensen) que Céline s’intéressa, dès 1935, au Danemark, où il mettra en
sûreté, en 1939, ses lingots d’or. Lorsqu’il vint s’y réfugier en 1945, sa
position n’était rien moins que délicate, la France réclamant avec acharnement
son extradition. Le livre fait défiler la galerie de ces Danois « qui ont
transformé le refuge de l’écrivain en citadelle inexpugnable ». Galerie
assez diverse, car on y trouve, à côté des avocats Thorvald Mikkelsen et Per
Federspiel, un authentique résistant anti-nazi comme Herman Dedichen, le comte
Bernadotte et le fameux Raoul Nordling (d’ailleurs Suédois), un artiste peintre
devenu gardien de prison (Henning Jensen), un pharmacien de village (Knud
Otterstrøm) et même le directeur de la police de Copenhague, Aage Seidenfaden.
On se dit que Céline devait être, au quotidien, un homme bien singulier pour
bénéficier ainsi de la sympathie conjointe d’un gardien de prison, d’un ancien
résistant et du directeur de la police ! Il est vrai que ses conditions de
vie au Danemark étaient extrêmement dures, et que, par ailleurs, il était
contraint de filer doux. Le livre ne se fait pas faute non plus de le surprendre
plusieurs fois en « flagrant délit d’ingratitude » envers certains de
ceux qui l’ont véritablement sauvé. Contradictions extrêmes et assez
déconcertantes de celui qui, dans ses lettres, passe, à l’égard de tel ou tel
ami danois, de l’effusion de gratitude aux soupçons les plus noirs, voire à la
vitupération. Une figure admirable est celle du pasteur François Löchen, qui
aida Céline des plus diverses manières. Ses souvenirs sur l’écrivain, ainsi que
les lettres de lui reproduites dans le livre, donnent bien l’image de la grande
humanité de cet homme d’Église, dont le rôle discret mais persévérant fut
déterminant. Du côté français, Céline trouva deux sauveurs : l’imprimeur
Jean-Gabriel Daragnès et le jeune dessinateur Pierre Monnier, qui se fit
éditeur pour permettre au pestiféré d’être publié. Curieux chapitre que celui
des Lectures de Céline, qui contient
une liste de livres lus par l’écrivain au Danemark : lectures fort variées
et par force assez hétéroclites. On y découvre un Céline admirateur de Loti
(« Le livre de Loti est vraiment d’un très grand écrivain. Comme il
connaissait bien la mer et les marins, tout ceci évidemment un peu trop cousu,
trop bien fait, trop ouvragé comme les robes de l’époque – trop léché, mais
aussi quelle profonde connaissance du sentiment – que nous avons bien perdu.
Quelle brutalité est la nôtre à côté de ceci »). Hétéroclite aussi, la
série des visiteurs reçus par Céline. René Héron de Villefosse se souviendra de
l’avoir entendu dire, devant la mer grise d’Elseneur : « C’est une mer
à pêcher des âmes ! » Se trouve par ailleurs évoquée une bien
singulière rencontre qui avait eu lieu à Quimper, chez le docteur Tuset :
Max Jacob, Jean Moulin et Céline. Non, les trois hommes ne parlèrent point
littérature, mais bien « magie, prémonition, graphologie », sujet
autrement plus intéressant et sur lequel ils se trouvèrent à peu près d’accord.
Le livre abonde en anecdotes de cet ordre, qui en rendent la lecture plutôt
tonique. Certaines sont assez étonnantes, comme la révélation du tour de passe-passe
administratif et judiciaire par lequel, en 1951, le Tribunal militaire décida
d’accorder l’amnistie à un certain Docteur Destouches, dont on avait laissé
ignorer à son Président qu’il ne faisait qu’un avec Céline (les détails de
l’audience sont savoureux). On en trouve d’analogues dans le très précis Calendrier d’exil, qui rétablit
certaines dates, donne quantité de précisions et cite des lettres inédites.
Relevons ce passage d’une lettre de Dubuffet à Paulhan, qui témoigne d’un grand
courage pour sa date de 1948 : « Céline a bien raison de traiter
comme rien ces messieurs qui ont nom Sartre, Cassou, Mauriac, et qui ne sont
rien en effet et il est temps que quelqu’un le dise. » Bien d’autres
choses pourraient être dites de ce livre, qui n’est nullement une hagiographie,
les auteurs ne se gênant pas à l’occasion pour montrer les contradictions ou
les dérapages de Céline. Mais sans ces extrêmes, serait-il lui-même ?
Assurément non. Dernière remarque, d’ordre esthétique. À regarder certaines photos,
on est frappé de voir que Céline fut entouré de très belles femmes : Karen
Marie Jensen, Éliane Bonabel, Marianne von Rosen... pour ne rien dire de
Lucette Almansor, qui, sur des instantanés d’exil, révèle une grâce, une
finesse et une personnalité hors du commun. Ce livre est une somme – une somme
de vraies recherches. La figure de Céline, le grand solitaire, s’y dresse comme
sur la célèbre photo de lui au bord de la Baltique, avec ses chiens et son
manteau noir, tel un Richelieu foudroyé, transporté de la digue de La Rochelle
dans l’enfer du xxe
siècle, autre sinistre « mer à pêcher des âmes » !
Céline (II). Philippe
Alméras, Les Idées de Céline (Dualpha,
2004, 385 p., 32 €).
Céline est musicien, l’affaire est entendue. Si, dans une bagatelle littéraire,
figure le mot Dreyfus au lieu du mot Esterhazy, ce choix est
euphonique. Quand le racisme anti-juif tournera au détriment de la romance,
l’écrivain tournera casaque et l’épistolier se fera raciste ami des Juifs –
toujours être du côté du gagnant, réalisme oblige –, c’est ce qu’en 1947 il
propose au jeune Juif américain Milton Hindus qui, des USA, s’intéresse à son
cas. Philippe Randa, directeur de la collection Patrimoine des lettres où
lui-même a donné une étude des « livres
politiquement incorrects », « croit encore à l’existence d’un public
avide de débats d’idées » : voici donc la troisième édition d’un
ouvrage propre à documenter la polémique ébauchée ci-dessus. Étayée de
centaines de citations décisives, depuis les lettres du petit Louis à son cher
papa jusqu’aux pages de Rigodon
signées à Meudon, la thèse du moins complaisant des Céliniens continue à
heurter de front les lecteurs qui, en hommage à l’inventeur d’un style, font ce
qu’ils peuvent (des entrechats) du titre de raciste
absolu scandé et revendiqué par ce poète séminal. Alméras démontre
victorieusement que, de 7 à 67 ans – « Racisme ! Racisme !
Racisme ! Tout le reste est imbécile. J’en parle en médecin » –,
Louis Destouches demeura, doctoral ou pas, le même adepte d’un
« racisme biologique » cohérent et systématique. Alméras analyse Bagatelles
pour un massacre et L’École des
cadavres, scindée ici en marches caractérisées. Dans Les Beaux Draps comme dans ses lettres, Céline insiste : pour
« recréer la France », il faudra
« la reconstruire entièrement sur des bases »
racistes-communautaires : « idéal,
fantastique dessein » dont « nous nous éloignons tous les
jours ». Enfui à Sigmaringen, puis au Danemark, correspondant avec Hindus
– caution fragile, qu’une visite en Scandinavie suffira à tuer – et avec
l’indéfectible aficionado Albert Paraz, écho du monde ancien, Céline reconnaît
sans barguigner le pouvoir du Nouveau. Quand on lui demanda de qui il
eût aimé composer la biographie, il nomma Vacher de Lapouge. Choix scientifique
comme naguère celui de Semmelweis, inventeur de l’asepsie, choix bien éloigné
de celui de Bernanos chantant un Drumont qui ne fut qu’un circonstanciel,
empirique et vulgaire antisémite d’opinion. Le racisme célinien n’a besoin ni
de l’idée de race au sens génétique du mot, ni de la cible « juif »
pour incarner le Mauvais. Fidèle à ses maîtres Lapouge et Montaron, il voit
plus grand. Son pessimisme restera sans défaut parce que sa petite musique l’exige. Pas question de
céder, par exemple, tels Drieu ou Brasillach, aux riantes sirènes du fascisme
mussolinien, qu’elles fusent de la police autoroutière ou d’Andersen. Céline
a-t-il pour autant des idées ? Il le nie. Guère originales, en tout cas au
départ, mais la musique qui s’entête à cadencer les
staccatos de la haine a besoin de paroles scandables. Vision d’artiste où, tel
Picasso mettant du rouge s’il n’a plus de bleu, l’on ajustera l’Allemand au
lieu du Juif quand le Boche aura perdu la partie, réalisme toujours, racisme
encore ! Ne parlons pas ici de croyance médicale, moins encore de mystique
biologique. Si l’idée de décadence version
Gobineau – Marcel Aymé lui préférera la version Spengler –, cadence les pas
verbaux de ce grand ami de la danse, elle fond ses faux-pas dans l’ombre de
Doriot, et tant de traverses dont il tirera odyssée n’altèrent jamais son chant
ni ses principes. Ces données historiques, psychiques, musicales et
chorégraphiques étant admises, qu’en tirer du point de vue de la
littérature ? Sous l’indice du « ce n’est pas grave », on
aime absoudre l’écrivain barbotant dans les marécages de la morale absente ou
viciée. Ce faisant, l’on mélange deux registres, celui de l’étude rhétorique,
formel, et celui de l’incidence morale des lectures, foncier. La chimie
théorique est une chose, autre chose la dosimétrie fixant le chiffre au-delà
duquel, pour un organisme donné, un remède se fait poison. L’étude de Philippe
Alméras apporte un document majeur à la discussion de cette dichotomie. Chacun
sait qu’un homme peut à la fois mériter notre amitié, être l’auteur d’ouvrages d’une
forme admirable, le fauteur de crimes punissables, et souffrir, en plus, d’une
forme psychique ou morale de la désorientation dans l’espace et dans le temps,
voire d’un mal infectieux. Un ami lépreux reste un ami, simplement nous évitons
son contact avec soin. Au-delà de l’analyse
chronologique (vieille, Alméras le marque, de trois décennies au moins), ne
serait-il pas temps de dégager l’axiomatique – ici la coopération d’un logicien
de métier s’impose – du racisme théorique dont Céline s’est fait le héraut ?
Tous les principes ne sont pas aberrants a
priori dans ce système paranoïde ; il n’est que davantage nécessaire
d’isoler ceux qui creusent le fossé où le chant faussé se fait sang.
Claudel. Gérald Antoine, Paul Claudel ou l’Enfer du génie, nouvelle
édition augmentée (Robert Laffont, 2004, 486 p., 24 €). Il s’agit d’une nouvelle mouture
de la biographie parue en 1988 et qui avait fait date. Nous avons affaire ici à
un livre hors série, à la fois biographie et essai biographique – mais d’un
genre particulier –, et qui se caractérise par une honnêteté exemplaire alliée
à une énorme documentation. Honnêteté qui n’exclut pas, tant s’en faut, la
passion, à l’image même de l’auteur de Partage
de midi, mais une passion toujours alliée à la perspicacité. Donnés avec
une grande précision, les faits bruts sont développés ou commentés par
l’auteur, qui s’interroge sur les motivations de son modèle ou cherche à entrer
dans son univers mental. Sa méthode est éclairante : confrontant les
témoignages et les textes de Claudel, il propose au lecteur une véritable réflexion
critique. Le portrait de Claudel ainsi dressé est fascinant, avec ses passions,
ses contradictions, ses défauts, sa fantaisie même, voire sa loufoquerie.
Gérald Antoine ne cache rien de

certaines
actions ou déclarations déconcertantes, dont l’égoïsme ou le cynisme a quelque
chose de grandiose. On ne s’étonnera pas non plus de voir combien ce grand
poète avait le sens des réalités concrètes. Si, selon un amusant propos privé
de Breton, la poésie de Saint-John Perse évoquerait « un grand propriétaire
terrien », celle de Claudel ferait plutôt songer à celle d’un paysan
sensible et têtu, enraciné dans sa glèbe, mais qui parvient à animer et
magnifier cette glèbe. Gérald Antoine montre, documents à l’appui, à quel point
l’ambassadeur Claudel fut, dans ses fonctions, préoccupé de réalités
économiques, au point de stupéfier certains de ses interlocuteurs par ses
connaissances en la matière. Pour lui, l’économique passait avant le politique,
ce qui lui donna souvent des intuitions étonnantes. Autre aspect de l’homme
Claudel : les femmes. Gérald Antoine révèle que sa vie amoureuse et
sentimentale ne fut nullement limitée à Rosalie Vetch, mais que celle-ci eut
des continuatrices comme Ève Francis et Agnes E. Meyer, et un précédent, dans
les années 1880 : cette « idylle secrète et tragique » avec une
jeune étudiante polonaise, pendue ensuite à Varsovie pour conspiration.
Certains détails donnés à ce sujet, notamment à propos d’Ève Francis, ne
peuvent que faire sourire le lecteur, tant c’est le privilège du génie que de
pousser à l’extrême ses propres contradictions. Reine Sainte-Marie Perrin, que
Claudel épousa soudainement en 1906, et les nombreux enfants qu’elle lui donna
ne semblent pas avoir beaucoup compté dans la vie de l’ambassadeur, encore
moins dans celle de l’écrivain. Il en alla bien différemment de sa sœur
Camille, dont Gérald Antoine montre à quel point elle ressemblait à son
frère : par le génie et les dons artistiques, et aussi par ce que le
biographe appelle « la tragique proximité, en lui comme en Camille, du
génie et de la folie ». S’il ne s’était pas mépris sur le génie de sa
sœur, Claudel s’employa constamment à inscrire le destin de celle-ci dans
« une perspective d’essence religieuse », qui en renforça peut-être
la tragique fatalité. Reste aussi que, comme le note l’auteur, le calvaire de
Camille ne fut point diminué par son inflexible mère, qui refusa toujours
d’aller la voir et de s’occuper d’elle, même au début de ses troubles
psychiques. Tel ne fut point le cas de Claudel, qui avait reconnu en elle son
double tragique et maléfique (il aura en Philippe Berthelot un autre double,
bénéfique cette fois-ci). Quant à Rosalie Vetch, on en sait à présent plus sur
sa vie et sa relation avec Claudel (les lettres qu’il lui adressa attendent
d’être publiées chez Gallimard), comme le précise la postface du livre.
« J’ai tenu entre mes bras l’astre humain ! » s’exclamait, avec
un orgueil enivré, le poète de la Deuxième
Ode. Après sa rupture en 1904, Rosalie renouera en 1917 avec son ancien
amant, probablement à cause de leur fille Louise : le « zèle
convertisseur » de Claudel trouvera là une nouvelle occasion de s’exercer
efficacement. La suite est plus triste, comme le montrent les lettres de
Claudel à « Ysé », qu’il était autrefois possible de parcourir dans la
copie manuscrite faite par le libraire Jean Loize. On y voit Claudel renâcler
devant l’obligation, imposée par Rosalie, de subvenir aux besoins des deux
enfants de celle-ci (« il y a déjà Louise, qui du train où elle va prendra
encore des leçons de piano durant dix ou douze ans ! ») et protester
contre ses incessantes demandes d’argent : « Je suis arrivé au bout
de mon rouleau, je ne peux pas faire plus, je vous ai donné en tout plus d’un
million... » Ailleurs, il observait philosophiquement : « Ma
pauvre Rozie, je te serai toujours fidèle, mais évidemment notre rencontre a
causé de grands dégâts autour de nous, et je crains que ce ne soit pas
fini ! » Du Claudel politique, Gérald Antoine remarque :
« Il n’est ni de droite ni de gauche ; il est d’ailleurs », tout
en soulignant son « catholicisme agressif, qui n’a jamais pardonné, en
particulier depuis le Front populaire de 1936, à une forme de laïcité
officielle plus ou moins voisine d’un athéisme larvé ». Toujours les mêmes
contradictions : Claudel luttant farouchement sous Vichy pour sauver son
ami juif Paul-Louis Weiller et composant dans le même temps ses Paroles au Maréchal, « accès de
lyrisme intempestif » qui sera naturellement suivi, en 1944, d’une ode à
De Gaulle (on voit au passage à quels point nos officiels étaient exactement
informés en mai 1940, date à laquelle Claudel écrit : « Notre
aviation a nettement pris le dessus, je le tiens du Ministre de l’Air lui-même,
et c’est là un point capital » – aussi capital que les rapports de nos
consuls en Allemagne qui, à la même époque, prophétisaient l’infaillible
effondrement prochain du régime nazi). Les épisodes cocasses ne manquent pas
non plus dans la vie de Claudel, et ce dès les débuts. En 1889, pour pouvoir se
présenter au concours des Affaires étrangères, il réussit à obtenir des
certificats de bon républicanisme décernés par Jules Ferry, Auguste Burdeau et
Rodin ! Exploit qui alimente, à juste titre, l’ironie de son biographe. Le
Claudel terrien et plein de bon sens se retrouve dans cette interruption
soudaine à quelqu’un qui lui vantait les mérites d’un jeune écrivain :
« Boit-il du vin rouge ? » Pestant contre les devoirs attachés à
ses fonctions diplomatiques, il composa un jour pour Agnes E. Meyer un poème
drolatique : « Voyageur, connais-tu le pays obstiné / Où fleurit
l’orateur de la fin du dîner ? / Allons, pâle étranger, lève-toi, c’est
ton tour !... » Claudel détestait aussi bien ces mondanités que la
fréquentation des hommes de lettres. Peut-être aurait-on cependant pu préciser
davantage la nature et le détail de ses relations avec des écrivains comme
Gide, Jammes et surtout Suarès, ou avec certains milieux comme celui de la
revue L’Occident. Ses rapports avec
la maison Gallimard et sa correspondance avec Paulhan auraient également pu
fournir des développements assez pittoresques. Claudel bombardait Gallimard et
la NRf de lettres leur reprochant de
se consacrer exclusivement, en éditant Gide et Proust, à la glorification de la
pédérastie (il existe une édition clandestine d’une lettre de Paulhan sur
« Claudel et la pédérastie », transcrivant une furibonde mercuriale
de ce dernier). Même remarque pour certains artistes comme Ida Rubinstein, qui
fut une personnalité hors série. En compensation, Gérald Antoine a choisi
d’insister sur certains aspects importants comme Claudel et la Bible, et aussi
les relations de celui-ci avec Romain Rolland et plus encore avec Marie
Romain-Rolland. Ce dernier aspect est illustré par de copieux extraits de
lettres et de documents inédits, qui en montrent toute l’importance. Fallait-il
cependant lui consacrer vingt-cinq pages, qui font un peu contraste avec le
reste ? On nous répondra que, du fait qu’il réussit à la persuader de
revenir à la foi, Marie Romain-Rolland fut infiniment plus importante pour
Claudel que bien d’autres gens qu’il a pu côtoyer ou même fréquenter. Soit.
Regrettera-t-on enfin que la place faite au poète n’ait pas été moins succincte ?
Gérald Antoine parle fort peu des Cinq
grandes odes, de Connaissance de
l’Est, de La Cantate à trois voix et de tant d’autres œuvres où,
comme dans certains passages de Partage
de midi, éclate un génie poétique tellement fort et dru, qu’on ne voit
guère, en notre xxe
siècle, à qui le comparer. Allons plus loin : le seul équivalent moderne
de l’hymne à l’Océan de Lautréamont, n’est-ce pas dans les Cinq grandes odes qu’il faut aller le chercher ? Si pleine
justice est rendue dans cette biographie au dramaturge et à l’essayiste, il
n’en va pas toujours de même, redisons-le, pour le poète, qui reste peu
connu : il suffit de voir la médiocre cote bibliophilique actuelle de ses
plus beaux recueils. Cette défaveur ou ignorance tient d’ailleurs à des raisons
partisanes, qui n’ont rien à voir avec la poésie. On retiendra cette étonnante
réponse de Claudel à la question : qu’est-ce que la poésie ? :
« Poésie ?... Un état de désir. » Simples remarques, et non
reproches, qui ne doivent pas faire perdre de vue le fait que cette biographie
est réellement admirable, à la fois par la possession du sujet (et quel
sujet !) et par l’âpreté critique de la démarche. Extrêmement dense, elle
suscite sans cesse la réflexion. Gérald Antoine y a merveilleusement montré en
Claudel ce qu’il appelle « l’homo
duplex, dont il est un désastreux spécimen ». Désastreux ? Oui,
mais pour le meilleur comme pour le pire.
Crime. Dominique Kalifa, Crime et culture au xixe siècle (Perrin, 2004, 336 p., 23 €). Dominique Kalifa, c’est le moins
qu’on puisse dire, a de la suite dans les passions. Il nous a déjà donné L’Encre et le sang : récit de crimes et
société à la Belle Époque (1995), Naissance
de la police privée (2000), Vidal le
tueur de femmes (2001). Voici maintenant qu’il rassemble, réécrits, un bon
nombre de ses articles sur des sujets voisins. Tous ne concernent pas la
littérature directement, mais la littérature y est toujours présente d’une
manière ou d’une autre. Elle est en effet ce par quoi s’exprime de la manière
la mieux saisissable une « culture ». En historien postmoderne, ce
qu’il appelle ainsi, c’est « la construction culturelle » du crime au
xixe siècle par toute
une société. La littérature qui se trouve prise en compte est donc avant tout
la littérature de masse : roman-feuilleton, ancêtres variés du roman
policier, récit populaire de tout poil – pourvu qu’on y traite du crime et de
la criminalité. Cela va de Balzac à Zigomar, en passant par Sue, Hugo, Vidocq,
Gaboriau et de multiples inconnus ou méconnus. Pour justifier son recours à
cette littérature dans l’analyse des fondements culturels des représentations
collectives, et pour mesurer la distance ou la proximité entre ces
représentations et les réalités sociales, Dominique Kalifa se recommande des
théories sociocritiques de Claude Duchet, en particulier sa notion de
« co-texte », soit « tout ce qui s’écrit avec le texte mais sans être nécessairement textualisé, tout ce qui
est lu avec le texte sans être
pourtant concrétisé, sans être littéralement exprimé ». Il n’oublie pas
pour autant qu’il est historien et que l’histoire doit d’abord son autorité à
l’étendue et à la profondeur des archives qu’elle peut alléguer (ce qui la
différencie de la critique littéraire qui se contente généralement d’un
échantillonnage beaucoup plus réduit mais qu’elle décide de considérer comme
représentatif). Cette archive est ici avant toute une archive imprimée :
presse, roman populaire, etc. Il faut du courage pour embrasser des séries
parfois considérables, mais c’est ce qui fait l’intérêt, par exemple, d’un
chapitre comme Les Mémoires de
policiers : l’émergence d’un genre ? Dominique Kalifa ne se
contente pas de sondages dans les textes les plus connus : il écume une
bibliographie qui doit bien compter une centaine de titres (dont il donne les
références complètes), « vrais » mémoires, pseudo-autobiographies,
récits authentiques mais arrangés, pures fictions, etc. Il est vrai qu’il a eu
de l’aide : celle d’un groupe d’étudiants avec lequel il dit préparer une
anthologie commentée que nous attendons avec impatience. À noter à ce propos
que, comme souvent les historiens, à la différence des littéraires encore une
fois, Dominique Kalifa s’appuie fréquemment sur des mémoires de maîtrise ou des
thèses de doctorat inédits ainsi que sur une bibliographie pointue, souvent
rare et difficile d’accès. Tout ceci – la méthode, les matériaux analysés, le
point de vue culturaliste, le savoir collectif accumulé – lui permet d’entrer
profondément dans son sujet et d’en dégager, avec clarté, tous les
enseignements. Cela ne va pas parfois sans didactisme (les choses s’organisent
souvent en trois points), mais les documents sont passionnants et le
commentaire instructif. Retenons, entre autres, le chapitre sur Archéologie
de l’« apachisme » : barbares et Peaux-Rouges au xixe siècle remarquable
investigation dans le « co-texte », fort large puisqu’il nous
entraîne en Amérique du Nord et du Sud pour nous ramener en France et montrer à
quel point le grand public du tournant du siècle était saturé d’informations
sur les « Indiens » de toute nuance, c’est-à-dire à l’époque même où
les journalistes et les romanciers populaires ont commencé à fabriquer les
images de bandes d’ « apaches » dont ils ont peuplé les villes
racontées, plus imaginaires que réelles. On lira également avec intérêt
« Javert enquêteur », où le personnage de Hugo se trouve confronté à
la réalité de pratiques policières en pleine évolution, les policiers eux-mêmes
cherchant, par le biais de mémoires et même de fictions, à produire une
« requalification symbolique de la police ». Le même genre
d’aller-retour entre imaginaire et réalité sous-tend l’étude sur les Ouvriers et les délinquants dans la série
« Fantômas» ou encore celle des Faits
divers et romans criminels au xixe
siècle : les mécanismes de construction fictionnels y sont ici
examinés de très près et de manière fructueuse. On comprendra aussi que ces
études n’ont pas seulement un intérêt archéologique et rétrospectif car elles
tournent en fait autour de l’émergence périodique de fantasmes collectifs
d’insécurité. Le début et la fin du xixe
siècle ont été particulièrement fertiles à cet égard. On peut donc se demander
ce que les historiens futurs découvriront dans notre propre tournant du siècle,
non moins hystérique et où les « quartiers sensibles » ont remplacé
les fortifs et les « jeunes des banlieues » les « apaches »
des quartiers populaires disparus. On pourra encore se demander si la
littérature, populaire ou non, révélera à nos descendants, s’ils lisent encore,
quelque chose de très différent de ce que nous a légué celle du xixe siècle.
Dali. Michel Nuridsany, Dali (Flammarion, 2004, 490 p., 25 €). Ce n’est point trahir un secret
que de dire que la collection Grandes
Biographies ne mérite pas toujours son titre. Malgré son style
excessivement lâché (« Avec Freud pareil » : phrase figurant
page 217 et qui donne le ton), cette biographie de Michel Nuridsany se lit sans
déplaisir et même avec intérêt. Venant après les ouvrages publiés par Fleur
Cowles, Merlyle Secrest et Ian Gibson, elle entend insister sur le personnage
autant que sur le peintre, et n’est point chiche en anecdotes. Optique qui
n’est pas mauvaise, tant Dali fut aussi un homme de spectacle, quelque chose
comme le descendant à la fois des dandys et des mystificateurs de 1900, prenant
sans cesse la pose. Cette pose, l’auteur la fait débuter en 1940, remarquant
que c’est justement à partir de cette date que l’artiste cesse pratiquement de
peindre, jusque vers 1950, pour se consacrer à l’écriture et aussi à ce qu’on
pourrait appeler le « show-business ». La production littéraire de
Dali appellerait bien des commentaires. Le livre cite fort à propos certains
passages du roman Visages cachés,
mais on peut se demander si Michel Nuridsany
n’aurait pas pu tirer bien davantage des écrits de Dali. Il est surprenant
qu’il ne cite point certains de ses grands textes surréalistes, qui sont assez
étonnants sinon explosifs (par exemple L’Amour
et la mémoire). Qui sait même si la postérité ne considérera pas Dali comme
un écrivain surréaliste à part entière, et d’une originalité
exceptionnelle ? La sexualité de Dali fait, dans cette biographie, l’objet
de nombreux commentaires, notamment son amitié avec Lorca, déjà étudiée par Ian
Gibson. Homosexuel refoulé, Dali sera cependant moins bridé avec Edward James.
Pour le reste, et surtout à la fin de sa vie, il choisira le rôle, non pas d’un
impuissant, comme on l’a trop souvent dit, mais d’un voyeur. Un traitement de
choix est, on s’en doute, réservé à Gala, qu’on voit ici passer d’un Éluard
échangiste et désinvolte à un Dali puceau encombré de problèmes psychologiques
et affectifs. Femme froide et calculatrice, ne s’occupant que de la promotion
et du monnayage de son mari, elle fut, au sens plein du terme, son manager. Il
est vrai que Dali, terriblement désemparé dans la vie quotidienne, n’aspirait
qu’à tomber sous une telle domination, qui résolvait pour lui tous les
problèmes pratiques. Le destin favorisa cependant Gala : en la faisant
mourir avant son mari, il lui épargna d’avoir à jouer aussi le rôle de veuve du
Maître. Au fil des pages, certains rapprochements sont assez éclairants :
avec Roussel et Duchamp, et aussi avec Andy Warhol (dont l’auteur avait publié
en 2001 une biographie), qui est à certains égards un reflet new-yorkais et
quasiment post-moderne de Dali. On voit également combien l’exemple et le conseil
de son richissime compatriote Sert – un peintre bien oublié aujourd’hui –
incitèrent Dali à se faire le marchand très avisé de sa propre gloire. Quant à
ses opinions politiques, elles varièrent en fonction, pourrait-on dire, de
l’Histoire : de communiste en 1919, il deviendra à partir de 1940 franquiste,
puis monarchiste (dommage qu’on n’ait pas rappelé ici son télégramme de
félicitations à Ceaucescu, pour « avoir rétabli le sceptre »). Sur la
production des dernières années, Nuridsany marque bien qu’elle est souvent
d’une faiblesse insigne (et que dire des innombrables gravures et
lithographies, débitées dans les Prisunic pour meubler les salles d’attente de
dentistes !), le peintre ayant perdu toute étincelle et ne faisant que se
répéter, moulinant du Dali à la demande. Celui qui avait écrit La Conquête de l’irrationnel devient alors une espèce d’histrion, entouré de la
cour interlope de parasites et de personnages douteux qui s’attache fatalement
aux nababs de son genre. L’évocation assez précise qu’en fait l’auteur montre
que le dernier Dali n’était qu’un pauvre être incapable de supporter sa
solitude, ou plutôt le tête-à-tête avec Gala, avec laquelle il en vint, à la
fin, aux coups. Faut-il aussi rappeler les manœuvres des divers secrétaires, ou
l’histoire de la camionnette arrêtée à la frontière française et qui contenait
40 000 feuilles blanches signées par Dali ? « Lamentable et sinistre
course à l’abîme », dit Nuridsany. Rarement fin d’un artiste fut aussi
navrante. Certains points biographiques non dénués d’importance auraient
cependant pu être mentionnés ou mieux développés, notamment l’Hommage à Meissonnier célébré par Dali
au Meurice en 1967, manifestation qui amorça le mouvement de retour aux
« peintres pompiers », dont les effets se font encore sentir
aujourd’hui, jusque dans leurs formes les plus bouffonnes (Sylvester Stallone
collectionnant les toiles de Bouguereau !). À l’inverse, l’auteur éprouve
parfois le besoin de se lancer dans des digressions : ainsi, les deux
pages sur la physique quantique et surtout les pages 206-210, où l’on nous
conte par le menu toute l’histoire de Dada et du Surréalisme, comme dans un
manuel d’histoire littéraire. Au lieu de cela, on aurait pu donner une évocation
plus précise (il existe des lettres) de l’amitié que Dali eut pour
Crevel : amitié d’autant plus remarquable que, mis à part Lorca, le
peintre n’eut finalement aucun ami. Crevel fait ainsi figure d’exception, et
l’auteur aurait pu trouver là-dessus d’utiles précisions dans l’ouvrage de
Jean-Louis Gaillemin sur Dali de 1925 à 1935 (qu’il cite pourtant dans sa
bibliographie), ouvrage qui montrait par ailleurs à quel point Breton, en 1929,
fit tout pour attirer à lui et capter un Dali alors très séduit par Bataille.
Dernière remarque : pourquoi faire l’économie d’un cahier
d’illustrations ? On nous dira peut-être que les droits de reproduction
des tableaux de Dali doivent être assez élevés. Mais, dans ce cas, on aurait au
moins pu nous donner un ensemble de photographies de celui-ci et de ses amis,
et ce n’est point la matière qui manquait. Peu d’artistes auront été autant
photographiés que Dali, et ce dans les tenues les plus insolites ou les plus
inattendues. On se prend même à penser que, pour un homme qui s’attacha à
multiplier son image, jusqu’à finir par se confondre totalement avec elle, une
biographie sans photographies est une sorte de trahison.
Gautier. Gérard de
Senneville, Théophile Gautier (Fayard,
2004, 482 p., 28 €).
« Théophile Gautier, qui ne cesse de grandir, peut tout espérer du
temps ». En face de cette phrase de Pierre Louÿs, le précédent possesseur
de notre exemplaire a noté au crayon : « Très discutable ».
Est-ce bien vrai ? Cette biographie due à Gérard de Senneville
signifierait-elle un retour à Gautier ? Elle n’effacera cependant point
celle publiée en 1992 par Anne Ubersfeld, qui était assez fouillée, tout en
ayant le handicap d’être écrite par une spécialiste de théâtre, qui ne faisait
que peu appel à la poésie de Gautier. Tel n’est pas le cas de Gérard de
Senneville, qui en cite assez souvent. Malheureusement, son livre est assez
rapide, pour ne pas dire parfois léger. Il aurait aussi bien pu,
reconnaissons-le, être écrit par un autre : ce n’est point là un avantage.
Surtout, on n’a pas tellement l’impression que l’auteur ait vraiment lu toutes
les œuvres de Gautier, ou alors, s’il l’a fait, il ne lui en sera pas resté
grand’chose, ce qui est également fâcheux. Auteur de biographies de Maxime du
Camp et de Mme Sabatier, Gérard de Senneville est probablement venu à Gautier
par l’Histoire, bien plus, croirions-nous, que par la lecture de ses œuvres.
Son livre s’en ressent souvent. L’histoire littéraire lui est-elle même bien
familière ? Faut-il considérer comme de simples coquilles ses « Paul
de Koch » et « Anne Uberfeld » ? Que penser d’André Maurois
choisi comme unique référence biographique pour Hugo, alors que nous disposons
de la somme de Jean-Marc Hovasse ? Sans confondre pour autant biographie
et critique littéraire, on se dit fréquemment que l’auteur aurait vraiment pu
tirer davantage de textes comme Fortunio,
Voyage en Espagne, Mademoiselle de Maupin, les nouvelles,
les autres récits de voyage, et aussi ce
Roman de la Momie, sans lequel Flaubert ne serait sans doute pas allé à
Carthage ni n’eût écrit Salammbô.
Même remarque pour les fameuses Lettres à
la Présidente, qui révèlent le persistant côté rabelaisien de Gautier, par
ailleurs ancien rapin. On est un peu surpris de voir l’auteur proclamer son dégoût
devant la fameuse lettre libre de Rome, qu’il qualifie de « texte
ennuyeux » et « d’une lourdeur inhabituelle » (« pages de
scatologie […] pesantes au point de tomber des mains »). Si ce que nous
savons des amours de Gautier donne à penser que, loin d’être un grand abatteur
de bois, il fut surtout un cérébral (ce dont se plaignait Alice Ozy), il faut
bien voir que cet adorateur des belles formes éprouvait surtout une intense
jouissance à manier les mots et à les faire rimer, les plus libres n’étant pas
pour lui les moins attirants. À cet égard, il est assez singulier que cette
biographie ne cite pas le moindre poème érotique de Gautier, dont certains sont
pourtant remarquables. Que l’auteur ne les aime point, libre à lui ; mais
pourquoi s’atteler à une biographie de celui à qui l’on doit la fameuse préface
de Mademoiselle de Maupin et les vers
sur « les petites filles / Dont on coupe le pain en tartines » ?
Étrange inconséquence, qui revient à présenter un Gautier incomplet –
exactement comme si on nous ne avait montré qu’un Gautier érotique. Des amours
du poète, on sait qu’elles furent assez compliquées, Gautier aimant Carlotta
Grisi, mais s’oubliant avec sa sœur Ernesta jusqu’à lui faire des enfants, tout
en offrant aussi ses tendresses à Marie Mattéi. La vie de Gautier se trouve
retracée ici en ses grandes étapes, de la jeunesse romantique à l’enlisement
dans le journalisme et aux protections que lui valut le Second Empire. Nul
doute que Sedan et la Commune précipitèrent sa fin. On sait aussi combien il
eut une grande partie de sa vie littéraire mangée par la servitude du
feuilleton, « ce collier de haquet qui le mit trente ans à la
torture » (André Suarès). Tout comme le contenu et l’originalité de ses
livres, les relations de Gautier avec certains écrivains auraient pu être
précisées davantage, par exemple avec Flaubert. À propos de Baudelaire, il
convient de nuancer ce qui est dit du respect infini de celui-ci pour l’auteur
d’Albertus. Gérard de Senneville
semble ignorer ou oublier la lettre de 1859, où Baudelaire, parlant à Hugo de
leur ami Gautier, déclare : « […] je puis vous avouer confidentiellement que je n’ignore pas
les lacunes de cet étonnant esprit. Bien des fois, pensant à lui, j’ai été
affligé de voir que Dieu ne voulait pas être absolument généreux ». Est-ce
assez net ? Il y aurait par ailleurs beaucoup à dire sur les livres de
voyage de Gautier, qui furent imités, et même pillés, comme on peut s’en
convaincre en comparant son Voyage en
Espagne avec De Paris à Cadix
d’Alexandre Dumas. Le chapitre final, qui entend faire le bilan actuel, paraît
trahir quelque incertitude et est un peu brouillon. Et puis, pourquoi y citer
aussi longuement Émile Faguet ? Sans doute l’auteur eût-il été mieux
inspiré de préciser la postérité de Gautier, à qui Flaubert, Mallarmé,
Swinburne, Wilde, Louÿs, Lorrain, D’Annunzio et bien d’autres sont redevables
pour certains thèmes (la femme fatale, l’androgyne, le lesbianisme).
N’aurait-il pas fallu également rappeler que le poème Les Mains de Jeanne-Marie de Rimbaud procède des Études de mains d’Émaux et Camées ? Et que dire aussi de l’exotisme littéraire,
vaste domaine dont, pour reprendre l’expression de Mario Praz, Gautier fut le
véritable créateur ? Ce livre souffre ainsi d’un certain manque de
perspective historique et critique, qui l’affaiblit. Gautier aurait pourtant
mérité de trouver un biographe à la fois plus passionné, plus amoureux des
textes, et plus complet.
Librairie.
Robert Maumet, Au Midi des livres ou
l’histoire d’une liberté : Paul Ruat, libraire (1862-1938) (Tacussel,
Marseille, 2004, 429 p., s.p.m.). Cet ouvrage, publié par les
arrière-petits-fils de Paul Ruat, est issu de la thèse de doctorat soutenue par
Robert Maumet. Double paternité pour ce livre proposant une riche
iconographie : illustrations, photos d’époque, fac-similés, diplômes
félibres, couvertures d’ouvrages publiés par Ruat, portraits et brevets de
libraires du Second Empire. Ruat est un personnage intéressant, fondateur de la
Société des excursionnistes marseillais, félibre engagé, libraire, éditeur,
militant de la première heure de diverses sociétés visant à protéger et à
relever le métier de libraire… Ce que l’on sait de son enfance provient de son
autobiographie, Aprendissage de la vido,
publiée en 1931. Grâce à l’intervention d’une tante religieuse, il entre en
apprentissage à quatorze ans chez Pinet, marchand de livres et de papier à
Carpentras. Il passe ensuite chez Ferran, à Marseille, puis à la Librairie
marseillaise, où il devient commis. Le propriétaire de cette dernière l’invite
à « prendre le libre gouvernement d’un petit point de vente ».
Enhardi par ces premiers succès, il ouvre sa première librairie en 1883, dans
le quartier de la Plaine, le plus commerçant de Marseille. On y vend de tout,
« huiles et savons, bois et charbons, boucheries, épiceries,
laiteries » – de tout sauf des livres. Il a compris sa clientèle –
populaire, commerçante, ouvrière – et vend publications populaires, petits
livres bon marché, journaux de mode. Comme le quartier comprend aussi de nombreuses
écoles, il ajoute fournitures et livres scolaires à son inventaire. En 1889, il
rachète la librairie de Charles Bérard, important commerce accrédité pour
fournir l’Université. Cette ascension professionnelle – il ne détient qu’un
certificat d’études primaires – est facilitée par la libéralisation des métiers
de la librairie. Cette libéralisation allait entraîner des difficultés entre la
province et Paris, et la réduction du noble métier de libraire à celui de
marchand de livres au rabais conduira à la naissance de la Chambre syndicale
des Libraires de France en 1892. Ruat est chargé de la constitution du syndicat
local et élu président du Syndicat des libraires de la région de Marseille. Les
éditeurs parisiens ayant froidement reçu les demandes formulées par les
libraires syndiqués, il pousse l’idée d’une association commerciale pour les
libraires, sorte de centrale permettant les achats en gros au bénéfice des
libraires de province : la Société des libraires associés, qui avait aussi
pour but de soutenir la diffusion d’ouvrages édités en province ou publiés à
compte d’auteur. Profitant de l’abolition du brevet de libraire, les éditeurs
parisiens court-circuitaient la librairie traditionnelle et donnaient leurs
livres à vendre aux grands magasins, aux bibliothèques de gare, aux vendeurs de
journaux, utilisant le service des messageries pour le transport : les
libraires provinciaux s’en trouvaient doublement désavantagés : par les
rabais proposés par les autres points de vente et par la vitesse du transport
(certains ouvrages arrivaient deux ou trois jours plus tôt en kiosque qu’en
librairie). Après un début prometteur, la Société fit faillite, par la faute
d’un commissionnaire malhonnête. En 1921, ce sera la naissance de la Maison du
livre français, ayant pour mission de « faciliter la diffusion du livre
français en France et à l’étranger » (elle cessera ses activités en mai
1980). Toute sa vie, Ruat travaillera à protéger les libraires-éditeurs de
province. Il milita en faveur d’une école de la librairie, en faveur du relèvement
des salaires et des conditions de travail des employés de librairies. Au Midi des livres relate l’histoire
d’un homme et d’une époque du commerce de la librairie en France, qui voit
s’élever les libraires provinciaux contre les instituteurs qui vendaient livres
et fournitures scolaires. Robert Maumet donne la liste des premiers adhérents
du syndicat régional fondé en 1894, une biographie de ces libraires, une
description de leur commerce de librairie, y compris celle du célèbre Roumanille.
Il consacre un chapitre à la bataille du « prix fort », de nombreuses
pages aux grands magasins, aux banquets des diverses associations. On y perd
quelque peu Ruat, qui apparaît et disparaît périodiquement au profit de
l’histoire associative. Cette histoire éteint un peu la présence de l’homme
Ruat, avalé en quelque sorte par des événements qui le dépassent. Il ne pouvait
sans doute en être autrement, considérant la nature du sujet. La deuxième
partie de l’ouvrage rend mieux justice à l’homme – auteur provençal et félibre
– et à l’éditeur, qui publia Mistral, des guides d’excursions en Provence, la
fameuse Cuisinière provençale. Des
pages sont consacrées aux portraits des « auteurs Ruat »
(publications en provençal), d’autres recensent les publications de langue
française, de la littérature à l’économie, en passant par la botanique, la
médecine, la cuisine, le tourisme et le jardinage. Passionné de livres tout
autant que de Provence, Ruat fut également l’un des premiers libraires à
commercialiser la carte postale régionale. En 1914, la Librairie Ruat fut
rachetée par Tacussel, gendre de Ruat. Les arrières-petits-fils de
l’infatigable promoteur de la culture provençale lui ont rendu, par la
publication de cet ouvrage, un bel hommage.
Monde. Patrick
Eveno, Histoire du journal « Le
Monde » (Albin-Michel, 2004, 720 p., 28 €).
Pour le commun de ses fidèles lecteurs, la vie du Monde est un long fleuve tranquille. Il est rare, en effet, qu’ils
s’alarment aux bruits de la coulisse. La serviette autour du cou, ils dégustent
leur mets favori, sans se soucier des engueulades en cuisine du chef avec les
arpètes. Patrick Eveno a remonté le cours de ce fleuve jusqu’à sa source :
il en détaille les périodes de crue et les périodes d’étiage. C’était il y a
seulement soixante ans et cela paraît déjà enfoui dans la nuit des temps :
ce premier numéro du Monde, daté du
19 décembre 1944, vagissant sur une page recto-verso dans le berceau du vieux Temps d’Adrien Hébrard. Une personnalité
s’impose, qui va donner au Monde son
eccéité : Hubert Beuve-Méry. Patrick Eveno évoque le gourou de l’Ecole
d’Uriage avec une reconnaissance emportant la sympathie du lecteur. Tout au
long de son récit, qui suit l’histoire de la IVe et des débuts de la
Ve République, Patrick Eveno revient sur les combats de
« Sirius » qui, avec le recul – mais déjà aussi de son vivant –,
évoquait la statue du Commandeur. Il le montre dans son antre, officiant lors
de ce fameux culte du marbre. Ses débuts furent âpres. En 1951, il est soutenu
par De Gaulle contre le vampirisme du MRP et, la même année, manquait être
définitivement débarqué par l’atlantiste René Courtin qui déclare :
« Sur le plan diplomatique, l’attitude du Monde ne peut que décourager les États-Unis et les pousser à
abandonner l’Europe et la France à la misère, au désespoir et au
bolchevisme. » Rien de moins. Cinq années plus tard, c’est Pinay qui tente
de tuer Le Monde en créant Le Temps de Paris (atlantiste et
néocolonialiste). La Guerre d’Algérie arrive : l’évolution de la position
du Monde sur les opérations de
maintien de l’ordre va connaître un tournant avec le fameux article du 5 avril
1956 d’Henri-Irénée Marrou sur la torture en Algérie. Dès lors, Le Monde sera l’un des journaux les plus
virulents dans la dénonciation de l’utilisation systématique de la question.
Pour autant, il ne réclamera pas l’indépendance. Cette position ne sera adoptée
que tardivement par le quotidien, qui ne fut d’abord pas hostile à la guerre
coloniale, pourvu que celle-ci fût une guerre propre, démocratique et
chrétienne. Cela conduira à des passes d’armes mémorables entre Beuve-Méry et
Guy Mollet, auquel le directeur du Monde
lança un jour : « Avant d’habiller les enfants, il vaudrait mieux
renoncer à torturer les pères. » C’est dans ces années que Beuve-Méry
abandonna l’idée d’un « monastère de l’information » au profit
d’une croissance d’entreprise qui va permettre au Monde d’accéder à une autre dimension. Le passage montrant
Beuve-Méry censurant lui-même les images de publicité un peu trop osées est
assez réjouissant. La rupture irrémédiable avec De Gaulle est consommée au
moment du référendum de 1962, quand Sirius traite l’hôte de l’Élysée de
« général-président ». Dès lors, les couteaux seront tirés de part et
d’autre. Le 22 décembre 1969, Beuve-Méry passe le témoin à son double Jacques
Fauvet. Ce démocrate-chrétien appellera à voter pour l’Union de la gauche en
1978 et pour Mitterrand en 1981. Au Monde,
par tradition, il est néanmoins interdit d’appartenir à un parti politique. Les
années 1980 font entrer le quotidien dans une longue période de turbulences. Au
plus fort de la crise de 1982, l’entreprise, fidèle à sa tradition chrétienne sociale,
se refuse à licencier. La mécanique des luttes de clans – clan de gauche mené
par Claude Julien et clan libéral représenté par Jacques Amalric – est
méticuleusement démontée. En 1993, Le
Monde est sur le point d’être à vendre. L’expérience d’InfoMatin s’enlise lamentablement avec André Rousselet.
Parallèlement, un électron libre comme Le
Monde diplomatique tire son épingle du jeu, dopé, il est vrai, par ce
mystérieux bienfaiteur germano-bolivien nommé Gunter Holzmann. Et puis
Jean-Marie Colombani vint ! Et là commence un autre livre. Le livre
d’histoire laisse le pas au livre engagé dans la défense du nouveau Monde. Un Monde sauvé par Jean-Marie Colombani qui, désormais, joue la carte
de la transparence. Dès l’introduction, Patrick Eveno avait prévenu en
épinglant les travaux de Péan, Poulet et Cohen : « Au total, ces
livres ne sont pas le résultat d’un travail sérieux, ni pour un historien ni
même pour un journaliste. » Dans la dernière partie de son ouvrage, il se
livre à un plaidoyer pro domo en
dénonçant : « ce journalisme qui fait dépendre les journaux d’une
pensée exclusive, qui ne laisse aucune place au débat d’idées… » Il attaque,
pêle-mêle, Bourdieu, Marianne, les
souverainistes et, particulièrement, Élisabeth Lévy et Philippe Cohen, ou
encore les Trotskistes (« le trotskisme, ce stalinisme qui n’a pas
réussi »). Plantu et Schneidermann sont jugés sévèrement. Mais l’hydre à
pourfendre, pour Patrick Eveno, porte deux têtes : celles de Pierre Péan
et Philippe Cohen. Les coups portés par La
Face cachée du Monde ont été douloureux ; c’est pourquoi il s’emploie
à établir l’hérédité de la croisade Péan-Cohen : « Ce qu’ils
déplorent, ce n’est pas tant que la presse soit, selon eux, aux ordres de la
finance, du marché ou du marketing, mais qu’elle ne soit pas aux ordres de leur
propre opinion. » La presse qui est « née dans le marché, sauf à
disparaître » ne peut « se séparer de l’économie de marché ».
Cette remarque, certainement fondée, vaut-elle malgré tout pour l’ensemble de
la presse ? Il semble qu’à l’exemple du Canard Enchaîné et de Charlie-Hebdo,
une partie de la presse satirique ait pu s’affranchir de cette contingence. De
même, tel l’Empereur à la barbe fleurie, Patrick Eveno se propose de morigéner
les méchants se trouvant sur sa gauche et de flatter, sur sa droite, les
gentils, les libéraux-libertaires, race mutante, dont il est douteux que
l’hybridité ainsi obtenue ravisse les familles d’origine respectives. Car, à
part la banque, on ne peut relever aucun point commun entre Bonnot et
Rothschild ! Enfin, Patrick Eveno conclut en déclarant que Le Monde doit chercher à attirer des
lecteurs. Il suffisait d’y penser ! Et c’est là qu’il nous faut craindre
le pire, tant l’obsession de cette démarche conduit souvent la presse à
publier, non ce qui est, mais ce que le lecteur veut qu’il soit. Jusque là, Le Monde échappait à ces prometteuses
sirènes : en cela, résidait sa séduction. À l’étal de l’économie de
marché, qu’il troque tout ce qu’il veut, mais qu’il se garde de vendre son âme.
Photographie.
Marta Caraion, Pour fixer la trace.
Photographie, littérature et voyage au milieu du xixe siècle (Droz, 2003, 390 p., 66 Francs
suisses). Voici, ne craignons pas l’excès, un modèle de recours à
l’interdisciplinarité. Pour « aborder la photographie du point de vue de
la littérature », Marta Caraion explore les « discours
d’escorte » (Philippe Dubois) qui accompagnent l’émergence des premiers textes
alliant photographie et écriture. Le résultat a la séduction de tous les livres
qui s’attachent à l’exposé d’un débat et allie l’étude minutieuse d’auteurs peu
fréquentés et des considérations sur des points d’esthétique qui engagent la
littérature dans son entier, dans un va-et-vient constant entre critique
contemporaine et érudition. Exemple des remarques suggestives qui ponctuent le
livre, dès l’introduction, Marta Caraion propose de voir dans son corpus à la
fois l’apogée d’un mouvement renaissant qualifié par Panovsky
d’« objectivation du subjectif » et son renversement, soit une
« subjectivation de l’objectif » : le lecteur ne peut que relier
une telle formule aux lointains héritiers surréalistes des écrivains abordés
ici. Et de manière générale, analysant la manière dont pratiques et théories
« thématise[nt] les défaillances [du texte] au niveau de la description du
réel », elle livre des pièces passionnantes pour comprendre les critiques
qui affectent la description dès le milieu du siècle, et qui feront de l’image
photographique « l’incarnation même de l’hypotypose » (par exemple
chez Janin, Disdéri, Cormenin, Wey, mais aussi Gautier, Feydeau, Albalat, Louÿs
ou Valéry). L’ambition est plus vaste que ne le suggère le titre, notamment en
termes chronologiques, car la première section s’ouvre sur une réflexion en
reliant photographie et encyclopédisme. Marta Caraion y suggère que le regard
« vierge » de la photographie, cette « mémoire en miroir »,
a été désiré et inventé avant l’appareil, par les Lumières, tandis que l’essor
de l’industrie photographique s’accompagne en retour d’un rêve didactique,
qu’elle met au jour dans les pages que Disdéri consacre à la photo-impression
du patrimoine culturel sur les objets du quotidien. Cette entrée en matière
éclaire le rôle joué par les photographies de voyage dans l’inventaire du monde
et le rapprochement progressif des lieux que poursuit un xixe siècle dont les
inventions « soudent la distance et le temps » (Cormenin). L’étude se
penche alors sur le rôle des textes de Francis Wey ou Ernest Lacan – programmes
iconographiques suggérés aux voyageurs, ou commentaire des ensembles
photographiques ainsi constitués – et Marta Caraion montre comment l’image
« sans mensonge » rapportée (avec notamment les « Excursions
daguerriennes ») sert à raturer le témoignage des grands voyageurs du
début du siècle, tels Lamartine, pour une « démythification du
réel ». Le propos glisse alors vers les formes de l’ekphrasis de ces clichés, occasion d’explorer le paradoxe selon
lequel, si le texte s’avoue incapable de rivaliser avec la nouvelle image,
« le plus souvent, le lecteur du xixe
siècle est confronté à un texte qui se développe à propos des photographies,
mais dans leur absence ». La nouveauté des exemples permettant de faire
retour sur un sujet rebattu, cette première partie propose in fine une typologie des moyens par lequel le texte compense ses
manques en dynamisant l’image évoquée, comblant les vides. La seconde section
se concentre sur les œuvres de Du Camp, Ernest Feydeau et Gautier. Le double
tribut que le premier rapporte d’Orient – Le
Nil (1854) et l’album de photographies Égypte,
Nubie, Palestine et Syrie (1852) – est remis en contexte dans son œuvre,
pour s’imposer comme un moment de bascule dans la pensée de Du Camp, du Romantisme
vers les Chants modernes, et
peut-être, suggère Marta Caraion, pour l’histoire des « textes
photographiques », un récit dans lequel le faire-valoir de Flaubert passe
au premier plan. C’est l’occasion de rattacher la problématique photographique
à celle, plus vaste, des liens entre littérature, science et technique au xixe siècle, mais aussi de
montrer combien le regard sur l’ailleurs photographique reste lié à un fantasme
de « patrie primitive » directement issu de Gautier. Le propos de Marta
Caraion glisse alors vers une étude de l’imaginaire ducampien. Elle met au jour
une même obsession, dans Le Nil et
l’album, pour « les lieux de mort », avec, pour point d’orgue, une
comparaison passionnante, écho à Bazin, entre momie et photographie. On attend
ici une transition toute trouvée vers Gautier, mais l’auteur ne quitte pas Du
Camp sans confronter sa pratique à celle de son compagnon de voyage, Flaubert.
Elle se penche ensuite sur le motif de la « ruine », un « objet
photogénique » dont elle montre qu’il sert de modèle à la photographie
dans tous les sens du terme, puisque le xixe
siècle voit dans les clichés, non seulement des fragments métonymiques
permettant de reconstituer le réel entier, sur le modèle bien connu de Cuvier,
mais aussi ses propres futurs vestiges, une forme d’archivage de soi pour les
générations à venir. C’est sous cet angle que sont évoqués une controverse
archéologique (autour de Saulcy et Salzmann) et son commentaire par l’historien
Ernest Feydeau, dédicataire du Roman de la
momie. Marta Caraion aborde ainsi l’impact de la photographie sur les
pratiques historiographiques et romanesques de reconstitution du passé. On
découvre que l’époque se désole que le procédé ait été découvert trop
tardivement pour fixer les temps les plus anciens. Ce regret est présent
notamment chez Villiers, et Marta Caraion le relie à l’impact des
reconstitutions des habitants de Pompéi, ces moulages permis par la lave qui a
conservé la trace négative de la chair perdue, etc. La conclusion a l’élégance
de donner à lire un texte inattendu de Gautier sur la… Photosculpture, avant de revenir à la dialectique de mort et de
« faire-vivre » qui aura traversé l’ensemble de l’étude. Emblème de
l’absence paradoxale de l’image dont parle l’auteur en ouverture, le cahier
iconographique est restreint à seize clichés, où ruines et paysages vides
dominent. Or l’une des (é)preuves les plus nettes de la qualité du discours
dont ces images auront été accompagnées est la transformation radicale du
regard que le lecteur porte sur elles, avant et après sa lecture : loin de
paraître encore ingrat, ces vues se trouvent littéralement éclairées et
rendues, à leur tour, à la vie.
Proust. Pedro Kadivar, Marcel Proust ou esthétique de l’entre-deux.
Poétique de la représentation dans « À la recherche du temps perdu » (L’Harmattan,
2004, 326 p., 28,80 €).
Qu’attend-on d’un livre critique sur Proust, l’un des auteurs qui a suscité le
plus de commentaires ? Qu’il soit intelligent, probant quant à sa thèse,
méthodologiquement utile, nuancé et original. Pour les deux premiers points, Marcel Proust ou esthétique de l’entre-deux
l’est, malgré un titre maladroit, à la limite de la grammaticalité. Selon une
perspective phénoménologique et un ancrage esthétique, l’auteur s’attache à
restituer les fondements et la cohérence de la question de la représentation
chez Proust. Au fil de quatre parties traitant du rapport au réel, de la
question de la vision, des arts plastiques (photographie et peinture) et du
théâtre, il dissocie représentation et mimèsis.
Une annexe (qui n’a visiblement pu être intégrée dans le plan général), traite
de la relation entre représentation et homosexualité d’une part, de
l’incarnation du nom chez Proust d’autre part. Sur les trois derniers points,
le pari n’est pas tenu. Un index des auteurs cités, sans parler d’un index
thématique, s’imposait d’autant qu’aucune bibliographie n’est proposée, les
critiques cités ne l’étant qu’en note. Surtout, le lecteur cherche, la plupart
du temps en vain, du nouveau. L’objectif n’est certes pas de faire original
pour faire original, mais de circonscrire son champ d’étude parmi ce qui a déjà
été écrit : sinon, à quoi bon une énième étude sur Proust ? On saura
gré à l’auteur de fonder sa réflexion sur des auteurs parfois largement oblitérés
par une critique proustienne souvent trop peu « philosophe », comme
Walter Benjamin, Martin Heidegger, Gershom Scholem, Philippe Lacoue-Labarthe,
Jean-Luc Marion ou Georges Didi-Huberman. Mais l’intérêt de ce nouvel ancrage
critique disparaît au fil de la lecture, tant l’impression d’un déjà-lu pénible
et d’omissions inadmissibles persiste. Plutôt que d’opérer un démarquage pas
forcément contradictoire qui permettrait de situer la nouveauté de son
approche, Pedro Kadivar cite certains analystes à la va-vite, pour appuyer une
thèse qui, tout en affichant ainsi légitimement son héritage, en montre aussi
les limites critiques. Proust entre deux
siècles d’Antoine Compagnon est mentionné, sans plus, alors que le titre de
son ouvrage annonce celui de Pedro Kadivar. Proust
et les Signes de Gilles Deleuze, fondamental pour le propos de l’auteur,
n’apparaît qu’en filigrane et sans aucune analyse critique sur ses potentiels a priori. Au niveau de la critique
phénoménologique en tant que telle, réduite à Singularité et Sujet de Roland Breeur, on attendait certains
auteurs dont les écrits auraient pu renforcer la thèse de Pedro Kadivar ou lui
éviter des redites plus qu’exaspérantes. Sont ignorés, en vrac, et sans
exhaustivité : Du sens des sens
d’Erwin Strauss ; Proust et le monde
sensible de Jean-Pierre Richard ; Le
Temps sensible de Julia Kristeva ; les articles de Jean-Yves Pouilloux
et de Volker Roloff ; ceux du phénoménologue Jacques Garelli, notamment
celui sur Proust et Descartes, etc. Le
Symbole d’Hécate de Jean-Claude Dumoncel, sur la lecture deleuzienne du
roman proustien, est passé sous silence, tout comme Proust au féminin de Raymonde Coudert sur la représentation de
l’homosexualité chez Proust. Les revues spécialisées (Bulletin Marcel Proust, Bulletin
d’Informations Proustiennes, riches en articles traitant des sujets abordés
par Pedro Kadivar) sont ignorées. Enfin, des analyses stylistiques et une
approche de la notion de référence étaient attendues dans un ouvrage sous-titré
Poétique de la représentation, pour
cerner le rapport entre réalité, style et représentation. Se pencher sur un
auteur sur-travaillé exigeait ces mises en perspective, d’autant que les sujets
abordés sont des points forts de la critique : l’incarnation du nom, le
regard, l’homosexualité, la réalité… Il faut, dans le cas contraire, se pencher
sur des auteurs réputés trop souvent à tort « mineurs », afin
d’alimenter légitimement la recherche littéraire et philosophique. Bref, avec
l’agaçante impression que Pedro Kadivar propose une approche pertinente rendue
caduque par son contournement des analyses qui l’ont précédé, le lecteur perd
son temps sans parvenir à le retrouver.
Rimbaud (I). Claude Jeancolas, Arthur Rimbaud. L’Œuvre intégrale manuscrite (Textuel, 2004, trois cahiers brochés, 336 p., 49 €). En comparaison de celle parue en 1996, cette nouvelle édition est augmentée des fac-similés de quelques versions (connues) de poèmes en vers, de trois manuscrits autographes de la collection Berès pour la première fois photographiés en décembre 2003 (et parus dans Histoires littéraires), d’une version de Mémoire intitulée Famille maudite, totalement inconnue jusqu’à la vente Tajan de mai 2004, et de la nouvelle Un cœur sous une soutane, dont un excellent fac-similé avait autrefois été donné par Steve Murphy. Les deux premiers cahiers, qui contiennent les fac-similés, ont subi dans leur organisation générale un remaniement qui, outre de manquer de clarté, surprendra à maints égards les Rimbaldiens avertis. On s’étonne du groupement intitulé « Poèmes du Voyant » – titre qui n’est pas de Rimbaud – où l’on retrouve Le Bateau ivre, le sonnet des Voyelles et le quatrain « L’étoile a pleuré rose […] », qui n’est pas des plus indiqués pour illustrer ladite voyance rimbaldienne. Dans ce regroupement arbitraire, Claude Jeancolas n’inclut pas, par exemple, Le Cœur supplicié – poème figurant pourtant dans la lettre dite « du Voyant » du 13 mai 1871 – qu’il considère pourtant, selon ses propres termes, comme une « illustration » de la voyance. Pour rationaliser l’organisation des fac-similés, il suffisait de se conformer à la biographie du poète, laquelle laisse clairement apparaître deux grands groupes de poèmes réunis à l’automne 1870 et, avec la complicité de Verlaine, durant l’hiver 1871-72, regroupements (respectivement appelés par la critique, à défaut de pages de titre, « recueil Demeny » et « recueil Verlaine ») que l’on considère aujourd’hui comme de véritables recueils, quasiment prêts à l’impression. Mais le lecteur de L’Œuvre intégrale manuscrite, malgré sa bonne volonté, ne pourra en prendre conscience, car le « toilettage » subi par les fac-similés a fait l’économie de la numérotation du « recueil Verlaine », qui était pourtant de la main de Rimbaud et/ou de Verlaine, tout comme celle également présente sur la majorité des feuillets des Illuminations (les recherches de Steve Murphy indiquent qu’elle est très vraisemblablement autographe). Mais Claude Jeancolas affirme, au sujet de ce dernier ensemble, que « le paquet est brut, ensemble de feuilles libres, sans pagination qui aurait fixé un ordre »… Entre maintes curiosités dans les choix de cet éditeur, on trouve le fac-similé de la lettre à Banville du 24 mai 1870, mais non ceux des trois poèmes qui l’accompagnent, et on lit Un cœur sous une soutane à la suite des poèmes datés de l’été 1871 quand cette nouvelle date très vraisemblablement de l’été 1870, comme Claude Jeancolas le signale d’ailleurs lui-même à la page 297 ! De fait, l’organisation des deux premiers cahiers de cette nouvelle édition de L’Œuvre intégrale manuscrite est plus contestable encore que celle de la première édition. Mais c’est surtout le troisième cahier, intitulé Transcriptions, caractères et cheminement des manuscrits, qui témoigne d’une grande légèreté critique. Sans pouvoir, là encore, effectuer un relevé complet de ses faiblesses, notons qu’il existe une page de titre d’Un cœur sous une soutane (reproduite en 2003) qui n’est pas même mentionnée ici ; malgré la disparition du feuillet contenant les vingt premiers vers de L’Homme juste, on connaît néanmoins, grâce à Verlaine, le titre du poème. Claude Jeancolas opte pour un titre-incipit dans sa transcription, « Le Juste restait droit… », choix très critiquable puisqu’il engage le lecteur à penser que le poème débute… au vingt-et-unième vers ! Le titre de l’autre version de Bannières de mai est Patience et non Patience D’un été, « D’un été » devant être considéré comme une indication énonciative et non comme un « double titre » ! Une relecture un tant soit peu sérieuse aurait également permis de faire l’économie de diverses étourderies : le tableau de Fantin-Latour se nomme Coin de table et non « Le Coin de table », Bertrand Millanvoye n’était pas noble, etc. Beaucoup plus graves sont les nombreuses erreurs dans la retranscription des textes