EN SOCIÉTÉ

Beaumont. Le Trèfle blanc. Bulletin de l’Association des Amis de Germaine Beaumont, n° 1, 2004 (37 rue Henri-Barbusse, 75005 Paris ; 16 p., abonnement : 20 ). Ce premier numéro de seize pages de l’Association des Amis de Germaine Beaumont est bien sympathique et chaleureux. Germaine Beaumont (1889-1983), fille d’Annie de Pène, sœur de Pierre Varenne, romancière, membre (turbulent) du jury du Prix Fémina, a été aussi la productrice des Maîtres du mystère et de L’Heure du mystère à la radio de 1957 à 1974. Chronologie, bibliographie.

 

Benoit. Les Cahiers des Amis de Pierre Benoit, n° XIV, 2004 (4 place de la République, 46500 Gramat ; 116 p., s.p.m.). Ce cahier apporte aux lecteurs du Pierre Benoit le Magicien de Jacques-Henry Bornecque un index des noms cités, noms réels et noms de fiction (ce qui enrichit particulièrement la première lettre), des études de Stéphane Maltère sur les avant-textes et de Maurice Thuilière sur les manuscrits inédits.

 

Claudel (I). Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 175, octobre 2004 (13 rue du Pont Louis-Philippe, 75004 Paris ; 86 p., 5 ). Ce numéro est consacré, c’est le cas de le dire, à l’exégèse biblique de Claudel dont les éditions Gallimard ont récemment rassemblé les disjecta membra en deux forts volumes comptant au total près de quatre mille pages grand format (Paul Claudel, Le Poëte et la Bible). C’est un massif d’écriture et de pensée dont on ne viendra pas à bout de sitôt. Ce bulletin ouvre quelques sentiers dans une amazonie exégétique. On y lira le compte rendu attentif, fervent et informé du Poëte et la Bible par Alain Michel, ainsi que l’article de Dominique Millet-Gérard, « Regards latéraux sur l’exégèse claudélienne », dans les premières pages duquel sont donnés quelques extraits des notes prises par le Père Blanchet à la suite d’entretiens avec le poète, d’octobre 1942 à février 1949. La qualité de ces pages rend d’autant plus consternante la lecture de l’article de Michel Malicet, « Faut-il traduire en français les commentaires bibliques ? » On veut bien que l’éditeur du Poëte et la Bible éprouve quelque fatigue au terme d’un travail philologique long et sans doute éprouvant, mais cette sympathie ne saurait faire admettre qu’il se plaigne d’« expressions obscures ou bizarres [...], souvent rendues plus obscures encore quand le poète s’amuse à torturer la langue » en multipliant « les anacoluthes » ou de « longues périodes à la Proust [qui] demandent une étude attentive ». Quel dommage, n’est-ce pas, que les poètes n’écrivent pas aussi clairement que les journalistes et les professeurs ! On hésite à rappeler que l’exégèse de Claudel intéresse d’abord parce qu’elle est l’œuvre d’un poète de génie à qui on ne saurait faire grief de s’abandonner « à une sorte de danse sacrée avec David ou de délire mallarméen devant la grande rosace de Notre-Dame ».

 

Claudel (II). Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 176, décembre 2004, Claudel et l’univers germanique (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 98 p., 5 ). Beau et riche numéro sur un sujet immense. Deux textes de Carl Einstein présentés par Liliane Meffre ; une étude de Jens Rosteck sur le « célèbre inconnu » Franz Blei, traducteur de L’Échange et de Partage de midi. À propos de ces deux mêmes pièces jouées au Burgtheater, Philippe Chardin étudie l’attitude de Robert Musil face à Claudel. André Espiau de la Maëstre propose un parallèle entre Protée et Die Aegyptische Helena de Hofmannsthal, mise en musique par Richard Strauss. Opéra encore : l’échange épistolaire entre Claudel et le compositeur Walter Braunfels qui met en musique L’Annonce faite à Marie à partir de 1933 comme une réponse à l’isolement où le plonge la montée du nazisme.

 

Colette. Cahiers Colette, n° 26, Entregent (Presses universitaires de Rennes, 2004, 150 p., 18 ). Chaque numéro de la revue porte un titre, qui doit être parfois difficile à trouver, comme ici. Michel Mercier justifie sans beaucoup de conviction celui d’ « Entregent » donné à l’ensemble : « Colette ne fut pas dépourvue d’entregent », explique-t-il. Soit. Reste qu’il s’agit de ce qu’on appelle des varia, ce qui n’est pas déshonorant, mais implique le décousu. Du copieux sommaire, on retient surtout les vingt-huit lettres amicales de Colette au soyeux lyonnais François Ducharne, qui acheta en 1926 sa maison natale et lui en fit don. Lourdes et vulgaires, les treize lettres de Paul Barlet à l’écrivain n’ont guère d’intérêt que documentaire. Un ensemble d’articles et d’interviews retrouvés termine le numéro, qu’ouvre avec grâce la photo d’Audrey Hepburn, inoubliable Gigi à qui est consacré un petit dossier.

 

Dada. Lunapark, n° 2, 2004-2005 (Transédition, 2004, 366 p., 32 ). Cette revue animée et nourrie par Marc Dachy, collectionneur et spécialiste du Dadaïsme et des avant-gardes circumvoisines et subséquentes du xxe siècle, propose un nouveau numéro copieux. Les créations qui l’ouvrent sont la partie la moins convaincante : un poème d’Eugène Savitzkaya, un texte beat de Bryon Gysin, inédit, et un extrait du livre sur le cinéma de Stéphane Zagdanski, où tous les tics de l’avant-gardisme sont rassemblés de façon très « littéraire ». La partie consacrée à Raoul Hausmann et à Kurt Schwitters est en revanche remarquable, avec deux articles sur l’activité de Schwitters exilé, un témoignage de la compagne de Raoul Haussmann Hanna Höch, recueilli par Édouard Roditi, lui-même poète, et un texte inédit, plein de bruit de fureur, de Hausmann contre les Allemands, écrit au sortir de la guerre. La monographie de Cécile Bargues sur les lendemains de Dada en France entre 1946 et 1963 est appelée à faire référence par sa documentation et par ses rapprochements pertinents : on y retrouve Hausmann et Schwitters, Huelsenbeck, Tzara, le retour de Duchamp, la première muséification de Dada, et son effet sur les Lettristes, les Situationnistes et des artistes comme Arman, Hains, Tinguely, futurs « Nouveaux Réalistes ». Une autre partie est consacrée à Gertrud Stein et à sa collaboration avec Virgil Thomson pour son opéra Listen to me, dont la traduction française est publiée, ainsi qu’une interview du musicien. La dernière partie traite d’Yves Klein, de ses rapports avec Pierre Restany ou avec la très voyante marchande d’art Iris Clert, dont les procédés ne laissent pas d’étonner. Une chronique « au fil du réseau » termine le numéro, où le maître-d’œuvre montre l’étendue de son réseau d’informateurs, et fait part de ses détestations et admirations (Debord), sans qu’on le suive forcément. On le suivra en revanche pour les contributions en histoire de l’art et en histoire littéraire : vivement le numéro 3 !

 

Dumas. Cahiers Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, La Peine de mort (Société des Amis d’Alexandre Dumas, 1 avenue du Président Kennedy, 78560 Le Port-Marly ; 320 p.,
20
). L’infatigable Claude Schopp, appuyé sur le vigoureux comité de rédaction des cahiers Alexandre Dumas, livre ici le produit d’un travail considérable, puisqu’il réunit une grande quantité de textes inédits consacrés par Dumas à la question de la peine de mort pendant sa période napolitaine (1860-1864). Bien plus, l’essentiel de ces textes ne sont connus que dans la version italienne, puisqu’il s’agit d’études parues dans L’Indipendente. Il fallait donc tout traduire, annoter, commenter, ce à quoi s’est dévouée toute une équipe. Dumas avait sérieusement creusé la question pour s’adresser « au chef du jury de Naples » en recourant à une solide documentation, souvent indirecte. La première partie de l’ouvrage reproduit ces études historiques. La seconde rassemble les interventions de Dumas et des lecteurs du journal dans les débats suscités par un procès criminel qui fit du bruit à l’époque, le procès Ruffo. La troisième regroupe des lettres adressées à Antonio Ranieri, toujours à propos de la peine de mort. Il est assez piquant de voir Robert Badinter, dans son avant-propos, blâmer les hésitations de Dumas tout en vantant la constance et la détermination de Hugo sur cette question. Claude Schopp s’efforce au contraire d’expliquer la position de Dumas par des considérations empiriques. Mais on voit bien que là où, pour Hugo, le principe est non-négociable, il reste pour Dumas à relativiser pour l’adapter aux circonstances sociales et historiques. Une quatrième partie donne à lire un récit ultérieur inspiré par ce débat à Dumas et publié dans le Monte-Cristo : Le Saint-Sacrement à Naples. Nous n’avons à faire ici cependant qu’avec un dossier provisoire ; ainsi que le souligne une note, « cette livraison ne saurait donc être considérée que comme une œuvre en cours : à mesure que les manuscrits des articles réapparaîtront, s’ils réapparaissent, leur texte sera appelé à changer ». Cette publication s’accompagne d’un copieux « dictionnaire » : 65 pages de notices biographiques avec références aux textes publiés dans ce volume. Plutarque y côtoie Plougoulm (Pierre Ambroise), et Mirabeau la vestale Minutia. Le tout s’accompagne d’index des personnages littéraires, des œuvres, des journaux et des lieux cités. On applaudit bien fort.

 

Flaubert-Maupassant. Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 12, 2003 (Amis de Flaubert et Maupassant, Hôtel des Sociétés savantes, 190 rue Beauvoisine, 76000 Rouen ; 166 p. ; 11 ). Quelque retard ne messéant point aux auteurs pérennes, nul n’en voudra à ce bulletin, à la couverture lisse et à l’homogène papier couché format 175 x 245 mm, de colliger les actes d’activités conférencières remontant à 2002. Dans ce numéro tout entier voué à Maupassant, les alcooliques s’intéresseront d’abord au recensement, judicieusement taxinomié par Agnès Gravand, des passages où l’alcool coule ; les enfants gâtés auront plaisir à se reconnaître derrière Florence Emptaz, qui leur réserve un tour des lieux en quelques romans et nouvelles ; les femmes à secret de Guy n’en ont, c’est charmant, guère pour Isabelle Normand. Francis Lacoste éclaire la relation un peu surprenante du copain de Zola avec Brunetière (Ferdinand, des Naturalistes ennemi cinglant). Deux interventions visent le film de Jean-Daniel Pollet, Le Horla. Ceux qui espèrent voir grossir encore l’œuvre en marge aimeront découvrir, avec Alec Honey (Je m’avance masqué), un Guy usant d’autres pseudos que ceux qu’on sait : Alec en examine un, « Mirliton », riche du charme d’avoir servi à plus d’un. Les amis du Guy-sûr-Guy découvriront à la fin (après bien d’autres pages aussi attrayantes) six courtes lettres inédites (trois à Widor, deux à Halévy) et quatre pages de notes de lecture où la grosse biographie de Nadine Satiat est dûment louée. For Maupassantists only.

 

Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 143-144, juillet-octobre 2004 (La Grange Berthière, 69420 Tupin-et-Semons ; 120 p. ; abonnement : 28 ). Alain Goulet tente de débrouiller les obscurs rapports entre Gide et Gourmont à propos de la Sixtine de ce dernier. Pierre Masson publie soixante-six lettres et billets à Édouard Verbeke entre 1918 et 1923. Verbeke était l’imprimeur de Bruges chargé de besognes secrètes (réimpression de Corydon), qu’il fallait sans cesse relancer. Le métier d’écrivain est bien compliqué, voilà ce qui ressort de chaque ligne de cette correspondance technique et précautionneuse. Un beau texte retrouvé : l’« avant-propos » de Gide au premier numéro de la revue Présence africaine, en octobre 1947. Habituels et utiles dossiers de presse des livres de Gide, concernant cette fois le Voyage au Congo et Retour d’URSS.

 

Hyvernaud. Cahiers Georges Hyvernaud, n° 4, 2004 (39 avenue du Général-Leclerc, 91370 Verrières-le-Buisson ; 96 p., 15 ). Deux ensembles de correspondances. Le premier a pour acteurs un ancien élève d’Hyvernaud à l’École normale d’Arras, Albert Gokelaere – qui devait être fusillé par les Allemands en 1941, Jean De Beer (1911-1995), à qui Hyvernaud fit publier, dans sa revue La Nouvelle Saison, des poèmes – et Hyvernaud lui-même qui n’est présent que par trois lettres seulement à Jean de Beer. L’échange épistolaire se clôt sur une lettre tardive de De Beer à Andrée Hyvernaud où il est question de la publication, chez Ramsay, des œuvres d’Hyvernaud. Le second ensemble présente un vif intérêt littéraire et éditorial. Il s’agit des lettres échangées par Raymond Guérin (neuf lettres) et Hyvernaud (quinze lettres) entre 1947 et 1953. Cette correspondance commence avec la publication de La Peau et les os, que Guérin découvre dans Les Temps modernes de décembre 1946, ce récit ayant été placé dans la rubrique Témoignages, « bien malencontreusement » selon Bruno Curatolo qui présente et annote ces lettres avec Guy Durliat. « Si mince que soit le dossier de leur correspondance, il est révélateur de l’importance de la rencontre [entre les deux écrivains] », écrit Andrée Hyvernaud dans sa présentation. En effet, nous pouvons y suivre l’histoire de l’édition du premier volume d’Hyvernaud, La Peau et les os justement, chez d’Halluin, aux Éditions du Scorpion, avec une préface de Raymond Guérin, puis le passage chez Denoël pour Le Wagon à vache, à la grande satisfaction de Guérin : « C’est une très bonne nouvelle. Et vous serez, je crois autrement mieux qu’au Scorpion » (mai 1953, dernière lettre retrouvée de Guérin à Hyvernaud). On trouve également dans ces lettres, dont l’édition est soigneusement annotée, les impressions de lectures croisées des deux écrivains, qui expriment sans détour l’estime qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Ce cahier de 2004 (imprimé à 150 exemplaires) a été suivi d’un numéro spécial (imprimé à 200 exemplaires en janvier 2005) : Voie de garage (1941-1944), texte resté jusqu’alors manuscrit où se découvrent, selon l’édition savante qu’en donne Guy Durliat, à la fois des ébauches de textes contemporains qu’Hyvernaud n’a pas publiés lui-même (Carnets d’oflag et Lettres de Poméranie, et une partie du matériau utilisé pour La Peau et les os). Deux publications précieuses par leur contenu et par la parcimonie de leur tirage.

 

Imec. La Lettre de l’IMEC, n° 2, automne-hiver 2004 (9 rue Bleue, 75009 Paris ; 32 p., s.p.m.). La Lettre de l’IMEC fait le point sur la réunification des collections d’archives du xxe siècle jusqu’alors dispersées, dans une abbaye réhabilitée qui a ouvert en octobre 2004 et qui est située à perpète. Le chercheur y trouvera des bibliothèques d’études accompagnant un fonds spécifique, une bibliothèque spécialisée sur l’imprimé et l’archive, une bibliothèque de revues et une d’usuels. Outre les événements organisés par l’IMEC, La Lettre signale les derniers fonds arrivés : Georges Duby, Jean Duvignaud, Bernard-Marie Koltès, Lorand Gaspar, Lucien Goldmann, Louis Marin, Edgar Morin.

 

Matricule (I). Le Matricule des anges, n° 59, janvier 2005 (BP 20225, 34004 Montpellier ; 56 p., 5 ). Non, ce n’est pas Brother Cadfael qui fait la une de LMDA, mystérieux et encapuchonné de laine bouillie alors que, dans les arrière-plans brumeux, se profilent des croix celtiques, mais le dramaturge Enzo Cormann, au centre d’un dossier remarquablement efficace. On entend par efficace la capacité à faire sortir le lecteur de son ornière : page après page, les stéréotypes paresseusement évoqués par la biographie (histoire d’un cancre au pensionnat libéré par le théâtre et mai 68) s’effritent et tombent, de sorte qu’on parvienne à ce sentiment rare d’avoir fait connaissance. Sur le fond, que le sujet du théâtre soit d’abord un fait collectif, en ce qu’il catalyse une assemblée, en ce que son sujet profond est l’avenir de l’espèce, voilà une approche qui séduit d’autant plus qu’elle règle son compte à ces deux baudruches défraîchies que sont le théâtre de la diatribe et celui « du corps mis en esclavage de la forme spectaculaire ». Précédant ce dossier hautement recommandable, une interview pleine de tact de l’éditeur Gérard Bourgadier, à la parole mesurée, intègre, qui se refuse aux épanchements égotistes : « J’ai du mal à répondre à votre question. Je ne peux pas vous dire qui je suis. » Fait rare, les rubriquiers nous ont paru en moindre forme, le domaine français toujours à la traîne sur l’étranger, les médiatocs un rien fatigués, mais la section poésie, de haute tenue comme toujours, maintient le navire à flot, avec, en figure de proue, un entretien avec Annie Le Brun. Si vous êtes un ange, disent-ils, abonnez-vous : voilà un numéro qui ne manque pas d’arguments.

 

Matricule (II). Le Matricule des anges, n° 60, février 2005 (BP 20225, 34004 Montpellier ; 56 p., 5 ). Ce numéro vaut surtout par la longue interview de Christian Garcin et celle, courte mais savoureuse, de Jean-Marc Aubert, un obsédé du « tout compter » à l’instar de Jacques Roubaud quoique, littérairement, plutôt tendance Perec. Audiberti, lui, s’est, page 10, retourné dans sa tombe en apprenant d’un Ange qu’il n’était pas mort en 1965, mais en 1973, ce qui signifie huit ans de rabiot. Et il serait resté tout ce temps allongé ? Impossible, il a dû vaquer. Et nous n’y aurions vu que du feu ? Ô Jacques ! Où donc t’étais-tu tapi ?

 

Orsay. 48/14. La Revue du Musée d’Orsay, n° 18, La Polychromie (Réunion des musées nationaux, 2004, 106 p., 11 ). Comme à son habitude, ce numéro signale les dernières acquisitions – le magnifique autoportrait de Courbet, les carnets de dessins de Bouguereau, quelques photographies (Mme Howland par Degas) – et les derniers dons reçus : deux Gauguin extraordinaires et quasiment inconnus. L’un est le buste en cire de la fille chérie du peintre, Aline, connu jusqu’à présent par une mauvaise photographie et non vu depuis 1893. Il trône désormais dans la vitrine de la salle Gauguin à Orsay. L’autre est un portrait photographique du peintre dans un cadre de sa confection. Le dossier du numéro est consacré à la polychromie. Après un article introductif d’Emmanuelle Héran, une importante partie du dossier porte sur le sculpteur Carriès, trop oublié aujourd’hui. Édouard Papet explique son art de la polychromie, son inventivité à « coloriser » et trouver des techniques nouvelles, parfois surprenantes. Ces têtes de monstres, ces Masques d’horreur, ces faunes, ces crapauds avaient en leur temps été célébrés par Arsène Alexandre, Paul Guigou et, au premier chef, par Jean Lorrain. Illustrée de reproductions parfaites, une bonne livraison de cette revue d’un musée d’Orsay qui a tendance à basculer de plus en plus dans le xxe siècle, oubliant ses objectifs premiers.

 

Paulhan. Société des lecteurs de Jean Paulhan, n° 27, octobre 2004 (Librairie Giraud-Badin, 2 rue de Fleurus, 75006 Paris ; 30 p. abonnement : 30 ). Aucun lecteur de Paulhan ne devrait se passer de ce bulletin qui recense commodément, en peu de pages, tout ce qui a concerné au cours de l’année écoulée (publications, colloques, expositions) l’œuvre et la personne de cet auteur. La consultation est instructive et amusante. On se reportera au site www.atelierpdf.com/paulhan.sljp pour adhérer à la Société.

 

Péguy (I). L’Amitié Charles Péguy, n° 107, 2004, Approches politiques (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 70 p., abonnement : 34 ). Ce fascicule s’ouvre sur de larges extraits de l’intervention de Roger Dadoun au colloque Émile Masson prophète et rebelle (Pontivy, 2003), seul à ce jour à avoir tenté de rendre quelque justice à un auteur (1868-1919) que les Péguystes ne connaissent que par la publication, en 1905, dans les Cahiers de la quinzaine, de l’épais numéro intitulé Yves Madec, professeur de collège (premier grand texte de Masson qu’il signe Brenn). Ceci occasionna leur brouille, Masson se jugeant mal promu, l’opposition du caractère sentimental d’Émile au colérique de Charles n’ayant rien arrangé. Regrettant sa propre ignorance de la plus grande part de l’œuvre occultée de Masson, Roger Dadoun termine en inscrivant « dans la même mouvance un style de compagnonnage défini par le terme "libertaire", valant autant par ses pointes les plus aiguës (chez Masson) que pour son flou artistique (chez Rolland) et ses assises concrètes et théoriques (chez Péguy) ». Ces stimulants extraits font regretter le reste, celé en des Actes obscurs. Suit, de Jean-François Chanet, Péguy et la guerre, vingt trois pages pour se consoler que l’écrivain n’en ait vu que les premiers jours, ce qui lui a permis de mourir riche d’illusions. Jacques Prévotat, dans un clair et concis Maurras et Péguy, fait le point sur les divergences de fond et les zones de rencontre de deux contemporains aux « enracinements bien différents » ; si la mort du soldat permit à l’actionnaire français – se disant chagriné qu’ils se soient à peine entrevus – de le voir sous un jour plus serein, voire récupérateur, un mot résume et scelle leur opposition : le fameux « tout est politique » (du pur venin Maurras), définitivement incompatible avec l’alternative péguyste du politique et du mystique. Enfin, Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis, considère dans Le Chrétien de la nef un « théologien » novateur à préfigurer Urs von Balthasar. Ce numéro mince, mais riche et contrasté, se clôt sur le rappel d’un jeu papou de Bertrand Jérôme, où peu s’en fallut que Charles ne reçût le prix Cueco.

 

Péguy (II). L’Amitié Charles Péguy, n° 108, octobre-décembre 2004, Écriture et théologie (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 368 p., 4 ). En hommage à Pierre Emmanuel, décédé en 1984, ce numéro débute par la reproduction des pages 185-205 de son livre Le Monde est intérieur (1967), Péguy serviteur du Verbe incarné. Pages bienvenues, car qui mieux qu’un poète écrira qu’« au contraire d’une race très française de professeurs qui ont tout compris avant d’articuler leur première phrase, laquelle pose tout leur développement en ellipse, péremptoirement, Péguy, ce maître écrivain, ne sait qu’à mesure qu’il le dit ce qu’il va dire : et ce qu’il dit, il ne le quitte qu’une fois épuisé, c’est-à-dire entièrement réduit en cendres par une flamme qui mange à mesure les paroles qu’elle vivifie. » Dans le deuxième article, Péguy et François d’Assise (2002), aussi une réédition, Jean Bastaire relève, dès le premier grand texte de Péguy, Marcel, des traces de franciscanisme : le lecteur de Michelet y énonce que, dans la cité harmonieuse, « les hommes ont envers les animaux le devoir d’aînesse ». Pourquoi ? « Parce que les animaux sont des âmes adolescentes ». Ni Léautaud gloussant qu’on le dépeigne en « Saint François d’Assise qui se prolonge parfois en Saint Vincent de Paul », ni Madame Bardot militant sous les sarcasmes, ni même le philosophe François Cavanna n’auraient, dites-vous, écrit cette phrase ? Qu’importe ! Comptent les actes, d’accord ; compte aussi l’esprit qui les dicte. Suit un article inédit du R.P. Laurent-Marie Pocquet, docteur en théologie depuis le 22 juin dernier (un ban pour lui), Péguy dans la perspective de Vatican II. Assez substantiel, ce texte, mais la qualité de celui d’Emmanuel doit, nous vous le certifions, gentil lecteur et gente lectrice qui, comme nous, ne trouvez point en votre lacunaire librairie Le Monde est intérieur, suffire à pointer vos attentions vers ce fascicule dont la pagination, 367 sur l’avant-dernière page, clôt, après de touchantes confidences de Robert Marcy sur sa mise en scène du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc avec Denise Bosc en 1962, et huit pages de bibliographie générale, le volume de l’année 2004, vingt-septième et sûrement pas dernier de cette belle Amitié.

 

Ramuz. Fondation C.F. Ramuz. Bulletin 2004 (Case postale 181, CH-1009 Pully ; 56 p., 20 Francs suisses). Bien des raisons de se réjouir pour les amis de Ramuz dans ce fascicule. Ramuz en Pléiade ? Rien n’est conclu, mais les dossiers – deux lourds cartons – communiqués à Gallimard ont été accueillis favorablement en 2004. Par ailleurs, la publication en trente tomes des œuvres complètes chez Slatkine va commencer. Par quoi ? Par les trois volumes du Journal (1895-1941). Elle se poursuivra jusqu’en 2012 et comportera en particulier cinq volumes de nouvelles, dont bien des inédites. Du « Journal » le bulletin livre en avant-goût vingt-deux pages (avec cinq pages de variantes : critique, cette édition diffèrera ainsi sensiblement de la précédente) : tout le texte de l’année 1896. Les guillemets s’imposent, on le voit, au mot « journal », car rien de moins journalier, les chiffres (1380 pages pour 46 ans, 30 pages l’an), parlant d’eux-mêmes. Ramuz n’a rien d’un diariste, il jette quelques notes, observations et réflexions mêlées dans un carnet qu’il abandonne ensuite huit mois durant… 1er novembre : « Les gros Allemands, au ventre rebondi, mi-rentiers mi-négociants qu’on voit le matin fumer leurs pipes au seuil de leurs maisons, jubilent. Et je les imite. »

RDM. Revue des Deux-Mondes, décembre 2004 (97 rue de Lille, 75007 Paris ; 192 p., 11,50 ). Le dossier du mois est consacré à la méchanceté, et principalement à François Mauriac qui, dans un article de 1958 reproduit ici, se défend de la réputation qu’on lui fait d’être méchant. Quelques variations suivent sur ce thème : rien de très brillant, disons-le… sans méchanceté. Le plus remarquable dans ce numéro échappe au domaine d’Histoires littéraires, mais ce n’est pas une raison pour l’ignorer : un long entretien avec Peter Handke, qui parle, entre autres, de Goethe, superbement.

 

Rimbaud (I). Parade sauvage, colloque n° 4, Rimbaud : textes et contextes d’une révolution poétique (Bibliothèque municipale, Charleville-Mézières ; 256 p., 18 ). Ce colloque, dirigé par Steve Murphy, a été fécond. L’article de Georges Hugo Tucker, Rimbaud latiniste : la formation d’un poète et d’un orateur, traite exhaustivement de la question : Rimbaud versifia en latin avant de le faire en français, et la qualité de ses textes était prémonitoire. La lettre à Banville du 27 mai 1870 est de nouveau remise dans son contexte par Yann Frémy. Les « débuts baudelairiens » sont rappelés par Mario Richter. Michel Murat examine la place de deux poètes-femmes dans son œuvre (Louisa Siefert et Marceline Desbordes-Valmore) et rappelle l’importance des distiques en vers de onze syllabes de cette dernière. Rimbaud parodiant Albert Glatigny et Sully Prudhomme (Pierre Brunel) précède une longue étude (cinquante pages) de Steve Murphy, Détours et détournements : Rimbaud et le parodique, dont l’auteur montre sa connaissance « à la loupe » de ces textes et confirme, par la pratique, le caractère inutilisable des distinctions faites par Gérard Genette dans son tableau de Palimpsestes. Sujet original que l’étude de l’interjection chez Rimbaud par Jean Voellmy. Dans l’analyse de la Chanson de la plus haute tour, Entre poésie littéraire et chant traditionnel, Benoît de Cornulier garde la forme et sort une nouvelle version de la chanson sur l’avoine dont Rimbaud imite le refrain. Les commentaires de Villes par Bruno Claisse, avec une belle illustration, et de Génie par David Ducoffre, apportent du nouveau. La lecture des Illuminations par Jules Laforgue est traitée par Holly Haar. En bouquet final, Jean-Pierre Bobillot analyse les rapports entre Rimbaud et René Ghil, où il souligne le malentendu : le Sonnet des voyelles ne relève pas, pour ce « poète sonore », de l’audition colorée, et n’a rien à voir avec l’instrumentation verbale de Ghil. Son article est plus consacré à Ghil qu’à Rimbaud, mais Ghil a plus besoin d’être étudié que Rimbaud !

 

Rimbaud (II). Parade sauvage, revue d’études rimbaldiennes, décembre 2004, n° 20 (Musée-Bibliothèque Rimbaud, Charleville-Mézières ; 314 p., 15 ). Cette livraison est dominée par l’article de Steve Murphy, « Enquête préliminaire sur Une famille maudite », dont il est dressé la généalogie avec la précision qui caractérise habituellement son auteur. Les autres communications gravitent autour de l’intertexte rimbaldien : Hugo pour les Effarés, par Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster, Rimbaud lecteur de Taine par Jacques Bienvenu. Ce bref article pose la question d’une lecture possible de De l’intelligence de Taine, dont la philosophie des sensations et la conception du moi ne sont pas sans trouver chez Rimbaud certaines correspondances. C’est le dérèglement de tous les sens qu’explore Seth Whidden, tandis que David Ducoffre, qui n’en manque pas, ouvre celui de Voyelles, et Steve Murphy celui de Tête de faune, d’où surgit Albert Glatigny. À lire encore un long article « Rimbaud et la musique », l’étude de Christophe Bataillé sur les rapports de Rimbaud et de la Renaissance littéraire et artistique. Un autre collaborateur de la revue tombe sur Ducasse quand il cherche Rimbaud. Cette Parade sauvage se clôt sur ses « Singularités » qui sont aux Rimbaldiens ce que les brèves de comptoir sont à l’alcoolique et annonce pour le prochain numéro, un peu plus de vingt ans après sa création, un changement de structure, puisque la rédaction en chef de la revue passe dans les mains de Yann Frémy et Seth Whidden. L’écrivain allemand Arno Schmidt imaginait que tant qu’il leur resterait le moindre lecteur, les écrivains étaient consignés en enfer et condamnés à l’immortalité. Pauvre Arthur, tu n’es pas sorti de l’auberge, même verte.

 

Sue. Le Rocambole. Bulletin des Amis du roman populaire, n° 28-29, 2004, Relectures d’Eugène Sue (BP 0119, 80001 Amiens ; 350 p., 25 ). Un riche numéro double du bulletin des Amis du roman populaire consacré – bicentenaire oblige : Eugène Sue est né en 1804 – aux relectures de cet auteur. Le dossier, coordonné par Daniel Compère et Jean-Pierre Galvan, propose douze études diversifiées suivies d’une riche chronologie et d’une substantielle bibliographie critique. Exhumation de textes publiés dans la presse et jamais repris en recueil ; retour sur la fonction militante des romans d’exil ; censure d’œuvres dramatiques issues des romans à succès ; adaptation théâtrale d’une « petite médiocrité » d’Eugène ; rapports de Sue avec les arts plastiques ; conceptions de la nouvelle d’après La Coucaratcha ; retour sur les grands romans analysés selon quelques entrées privilégiées (l’éducation du héros, approche axiologique de Fleur-de-Marie, narrativisation feuilletonesque de l’Histoire dans Les Mystères du peuple) ; Les Mystères du monde d’Hector France, pour faire suite aux Mystères du peuple ; Sue et L’Histoire de la marine française… L’ensemble, on le voit, est diversifié. Si l’on ajoute la présence de nombreux documents iconographiques ou textuels (même l’abbé Béthléem est au rendez-vous !), on appréciera la contribution de ce numéro à la réhabilitation littéraire et historique d’un de nos plus grands romanciers populaires.

 

 

[Patrick Besnier, François Caradec, Alain Chevrier, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Jacques Lefrère, Jean-Paul Louis, Muriel Louâpre, Robert Melançon, Jacques Noizet, Michel Pierssens, Anne Simon, Jean-Didier Wagneur, etc.]




 

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

Artaud. Antonin Artaud, Œuvres, édition d’Évelyne Grossmann (Quarto Gallimard, 2004, 1780 p., 35 ). L’essentiel d’Artaud en un gros volume ? Le pari semble bien tenu, dans cet ensemble chronologique qui fait alterner livres, textes séparés et correspondances. S’ajoute à cela une copieuse illustration (290 documents reproduits : photos, dessins, fac-similés divers), et une évocation biographique finale, intitulée Vie et œuvre. Contrairement à ce qui a été dit dans certaines gazettes, le travail fondateur de Paule Thévenin n’a nullement été ici « occulté », mais se trouve dûment signalé comme tel dans la préface. Au sujet des fameux cahiers laissés par Artaud à sa mort dans le pavillon d’Ivry, on peut d’ailleurs se demander si, faute d’avoir été recueillis alors par la même Paule Thévenin, ils n’auraient pas été soit bazardés par l’administration de l’asile, soit détruits par qui de droit. L’intérêt de ce volume (qui, précisons-le, donne aussi des textes introuvables, jamais repris, voire inédits) est de nous présenter l’œuvre d’Artaud dans toute sa diversité. On s’aperçoit ainsi que sa correspondance est extrêmement abondante, parfois même frénétique. Il n’en va pas seulement ainsi des lettres écrites de Rodez, mais de celles de toute la vie de l’écrivain. Particulièrement intéressantes sont les lettres à des femmes (Génica Athanasiou, Janine Kahn, Anaïs Nin, Juliette Beckers, Cécile Schramme, Anie Besnard, Colette Thomas, Marthe Robert), qui ont quelque chose d’exalté dans la confidence et l’affirmation de la tragédie soufferte par Artaud. D’autres lettres sont remarquables par leur acuité critique, ainsi celle à Georges Le Breton sur Nerval ou celle aux Cahiers du Sud sur Lautréamont. Et telle lettre de 1934 à Henri Poupet sur la manie des commémorations (qui sévit tellement à l’heure actuelle) est fort bienvenue. On y voit aussi combien Jean Paulhan d’un côté, André Breton de l’autre, furent pour lui, en dépit de rapports souvent houleux, des interlocuteurs privilégiés. Quant au reste de l’œuvre, il atteste une grande variété, montrant notamment l’attention qu’accorda toujours Artaud au théâtre et au cinéma, ainsi qu’à une certaine peinture. À propos des Cenci, on s’étonnera que cette pièce, la seule jamais écrite par Artaud, ne soit pas plus souvent représentée de nos jours. Il n’est pas sans intérêt non plus de savoir qu’en 1935, l’une des rares critiques élogieuses parues dans la presse émanait de Colette... En ce qui concerne la fameuse question d’Artaud et le Surréalisme, deux textes capitaux sont À la grande nuit et Point final, qui attestent la lucidité de leur auteur face à ce qu’il faut bien appeler les errements de Breton et les siens. Par-delà le règlement de comptes, Artaud parvient en effet à y définir comme personne les véritables enjeux du Surréalisme, et, ce faisant, à prophétiser son propre destin : « je m’enfonce à la recherche de la magie que je me suis faite, dans une solitude sans compromis ». Il n’en demeure par moins que, comme le note Évelyne Grossmann, il avait, en 1929, refusé de signer Un Cadavre, pamphlet collectif contre Breton. Puis ce sont les années d’asile, marquées par l’entassement continu des cahiers et une non moins copieuse correspondance. Énorme production chaotique, qui mêle la religion, la Kabbale, les imprécations, les blasphèmes, les glossolalies, le sexe, la drogue, certaines figures féminines tutélaires, etc. (voir les lettres à Henri Parisot, et aussi le texte envoyé à Jean Paulhan le 7 octobre 1943). Fiévreusement jetés sur les carnets, les textes sont souvent accompagnés de dessins, qu’il faut considérer non certes comme des œuvres d’art, mais comme des signes, des espèces de hiéroglyphes personnels, tentatives pour trouver un langage graphique exprimant d’une manière, à la fois plus elliptique et plus parlante, les hantises dont témoignent tous ces écrits. Dans les textes de la fin comme Suppôts et suppliciations se fait jour une véritable hantise du sexe (anus, défécation, syphilis, etc.), qui témoigne d’une horreur tenace, explicitée dans une lettre à Anie Besnard : « Il en reste que je n’ai jamais voulu avoir des rapports de sexe à sexe et que je ne supporte pas la sexualité. C’est à cause d’elle que j’ai été mis en croix et je vous jure que cela ne recommencera pas. » Il est également difficile de porter un jugement sur les Textes écrits en 1947, où la forme brisée charrie les mêmes hantises, sans cesse reprises et ressassées, avec aussi la répétition angoissée du scandale d’Irlande en 1937 et les souvenirs de Rodez. Incontestablement, le chef-d’œuvre (si ce mot n’est pas ici déplacé) est Van Gogh le suicidé de la société, extraordinaire évocation de l’univers du peintre par un poète qui atteint des sommets de lyrisme visionnaire : « Mais comment faire comprendre à un savant qu’il y a quelque chose de définitivement déréglé dans le calcul différentiel, la théorie des quanta, ou les obscènes et si niaisement liturgiques ordalies de la précession des équinoxes ; – de par cet édredon rose crevette que Van Gogh fait si doucement mousser à une place élue de son lit, de par la petite insurrection vert Véronèse, azur trempé de cette barque devant laquelle une blanchisseuse d’Auvers-sur-Oise se relève de travailler, de par aussi ce soleil vissé derrière l’angle gris du clocher du village, en pointe, là-bas, au fond, devant cette masse énorme de terre qui, au premier plan de la musique, cherche la vague où se congeler. » Serait-il exagéré d’écrire que, dans ce texte comme dans divers autres, Artaud est pleinement parvenu à cette « trépidation épileptoïde du verbe » qu’il discernait chez Lautréamont ? Peut-être même l’a-t-il égalée. Dans ses fameuses Lettres à Jacques Rivière, il affirmait déjà : « Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède il ne s’atteint pas tout à fait. » Ce volume permet justement de préciser ces « éclaircies », qui sont plus nombreuses qu’on ne pourrait le croire : les lettres à Rivière, L’Ombilic des limbes, Le Pèse-nerfs, L’Art et la mort, Héliogabale, Le Théâtre et son double, Les Cenci, Messages révolutionnaires, Les Tarahumaras, Van Gogh, Pour en finir avec le jugement de dieu. Il ne s’agit cependant pas, bien entendu, de privilégier un Artaud plus « littéraire » : ce serait le trahir. Mais, très rapidement, la lecture du livre fait apparaître comme une sorte d’alternance qui vient régir la succession des textes. Disons plutôt une différence de voltage, car c’est bien, à chaque fois, le même Artaud que l’on y retrouve. D’une manière analogue, on ne s’étonnera pas non plus de le voir, dans ses lettres à Pierre Bordas de 1947, porter la plus pointilleuse attention à la présentation et à la typographie de son Artaud le Mômo. Mais il faudrait un long article pour consigner toutes les réflexions que peuvent inspirer ces 1 792 pages rassemblant près de trente ans d’écriture – trente ans aussi de vie, et quelle. On se dit alors que ce n’est pas sans quelque raison que Artaud pouvait s’identifier à Van Gogh, mais que, tout comme il faut d’abord regarder les toiles de celui-ci, il convient d’abord de le lire. Par-delà la tragédie existentielle de l’homme, par-delà les discussions infinies sur folie et écriture (mais Artaud y avait déjà répondu d’avance dans son Van Gogh), et aussi par-delà les « lectures qui firent d’Artaud tour à tour le porte-parole et le point d’application de diverses théories » (É. Grossmann), il faut, comme nous y invite la préface, lire tout Artaud. Dès lors, les mots se précipitent, portés par une voix qui a le son d’une menace : « Qui, au sein de certaines angoisses... », « Non, il n’y a pas de fantômes dans les tableaux de Van Gogh... », « Et en bas, comme au bas de la pente amère... », et le rauque début de la Lettre à la voyante : « Vous habitez une chambre pauvre, mêlée à la vie. »

 

Céline (I). Éric Mazet, Pierre Pécastaing, Images d’exil. Louis-Ferdinand Céline 1945-1951 (Copenhague-Korsor), préface de Claude Duneton (Du Lérot et La Sirène, 2004, 426 p., 65 ). Même si Céline n’y demeura pas de son plein gré, Copenhague, Korsør et Klarskovgaard sont des noms qui appartiennent dorénavant à la Littérature française, et pas à la moins forte. Le titre de ce gros livre ne doit cependant point faire illusion. Même s’il est copieusement illustré, il ne s’agit point d’un album de photos sur les années danoises de Céline. Son propos va bien plus loin : il représente une véritable somme, nourrie d’enquêtes, de témoignages, de correspondances inédites, de textes, d’études critiques ou biographiques. Il tient aussi du « Dictionnaire Céline » par la galerie de portraits monographiques très fouillés qu’il contient. Ce travail de recherches et de documentation a conduit les auteurs sur les lieux même de l’exil de Céline et leur a fait rencontrer des témoins, dont certains, comme le pasteur Löchen, ont récemment disparu. On trouve ainsi, tout d’abord, une sorte d’état des lieux, qui présente, photos anciennes et récentes à l’appui, le Danemark qu’a connu l’écrivain et qui a fort peu changé depuis : la prison de Vestre Fængsel, la pharmacie de Korsør, la chaumière de Skovly, etc. Encore plus vif est l’intérêt des textes, qui se trouvent groupés par sections : Au pays des sirènes, Ces Danois qui ont sauvé Céline, Diplomates hostiles, La Filière française, Lieux d’exil, Des livres et des lettres, Visiteurs en terre d’exil, L’Affaire Destouches, le tout complété par un Calendrier d’exil. Difficile, on le voit, d’être plus exhaustif et plus précis. La lecture de ces études fait faire pas mal de réflexions, dont certaines sont assez pittoresques. C’est par les femmes (ses maîtresses Lucienne Delforge et Karen Marie Jensen) que Céline s’intéressa, dès 1935, au Danemark, où il mettra en sûreté, en 1939, ses lingots d’or. Lorsqu’il vint s’y réfugier en 1945, sa position n’était rien moins que délicate, la France réclamant avec acharnement son extradition. Le livre fait défiler la galerie de ces Danois « qui ont transformé le refuge de l’écrivain en citadelle inexpugnable ». Galerie assez diverse, car on y trouve, à côté des avocats Thorvald Mikkelsen et Per Federspiel, un authentique résistant anti-nazi comme Herman Dedichen, le comte Bernadotte et le fameux Raoul Nordling (d’ailleurs Suédois), un artiste peintre devenu gardien de prison (Henning Jensen), un pharmacien de village (Knud Otterstrøm) et même le directeur de la police de Copenhague, Aage Seidenfaden. On se dit que Céline devait être, au quotidien, un homme bien singulier pour bénéficier ainsi de la sympathie conjointe d’un gardien de prison, d’un ancien résistant et du directeur de la police ! Il est vrai que ses conditions de vie au Danemark étaient extrêmement dures, et que, par ailleurs, il était contraint de filer doux. Le livre ne se fait pas faute non plus de le surprendre plusieurs fois en « flagrant délit d’ingratitude » envers certains de ceux qui l’ont véritablement sauvé. Contradictions extrêmes et assez déconcertantes de celui qui, dans ses lettres, passe, à l’égard de tel ou tel ami danois, de l’effusion de gratitude aux soupçons les plus noirs, voire à la vitupération. Une figure admirable est celle du pasteur François Löchen, qui aida Céline des plus diverses manières. Ses souvenirs sur l’écrivain, ainsi que les lettres de lui reproduites dans le livre, donnent bien l’image de la grande humanité de cet homme d’Église, dont le rôle discret mais persévérant fut déterminant. Du côté français, Céline trouva deux sauveurs : l’imprimeur Jean-Gabriel Daragnès et le jeune dessinateur Pierre Monnier, qui se fit éditeur pour permettre au pestiféré d’être publié. Curieux chapitre que celui des Lectures de Céline, qui contient une liste de livres lus par l’écrivain au Danemark : lectures fort variées et par force assez hétéroclites. On y découvre un Céline admirateur de Loti (« Le livre de Loti est vraiment d’un très grand écrivain. Comme il connaissait bien la mer et les marins, tout ceci évidemment un peu trop cousu, trop bien fait, trop ouvragé comme les robes de l’époque – trop léché, mais aussi quelle profonde connaissance du sentiment – que nous avons bien perdu. Quelle brutalité est la nôtre à côté de ceci »). Hétéroclite aussi, la série des visiteurs reçus par Céline. René Héron de Villefosse se souviendra de l’avoir entendu dire, devant la mer grise d’Elseneur : « C’est une mer à pêcher des âmes ! » Se trouve par ailleurs évoquée une bien singulière rencontre qui avait eu lieu à Quimper, chez le docteur Tuset : Max Jacob, Jean Moulin et Céline. Non, les trois hommes ne parlèrent point littérature, mais bien « magie, prémonition, graphologie », sujet autrement plus intéressant et sur lequel ils se trouvèrent à peu près d’accord. Le livre abonde en anecdotes de cet ordre, qui en rendent la lecture plutôt tonique. Certaines sont assez étonnantes, comme la révélation du tour de passe-passe administratif et judiciaire par lequel, en 1951, le Tribunal militaire décida d’accorder l’amnistie à un certain Docteur Destouches, dont on avait laissé ignorer à son Président qu’il ne faisait qu’un avec Céline (les détails de l’audience sont savoureux). On en trouve d’analogues dans le très précis Calendrier d’exil, qui rétablit certaines dates, donne quantité de précisions et cite des lettres inédites. Relevons ce passage d’une lettre de Dubuffet à Paulhan, qui témoigne d’un grand courage pour sa date de 1948 : « Céline a bien raison de traiter comme rien ces messieurs qui ont nom Sartre, Cassou, Mauriac, et qui ne sont rien en effet et il est temps que quelqu’un le dise. » Bien d’autres choses pourraient être dites de ce livre, qui n’est nullement une hagiographie, les auteurs ne se gênant pas à l’occasion pour montrer les contradictions ou les dérapages de Céline. Mais sans ces extrêmes, serait-il lui-même ? Assurément non. Dernière remarque, d’ordre esthétique. À regarder certaines photos, on est frappé de voir que Céline fut entouré de très belles femmes : Karen Marie Jensen, Éliane Bonabel, Marianne von Rosen... pour ne rien dire de Lucette Almansor, qui, sur des instantanés d’exil, révèle une grâce, une finesse et une personnalité hors du commun. Ce livre est une somme – une somme de vraies recherches. La figure de Céline, le grand solitaire, s’y dresse comme sur la célèbre photo de lui au bord de la Baltique, avec ses chiens et son manteau noir, tel un Richelieu foudroyé, transporté de la digue de La Rochelle dans l’enfer du xxe siècle, autre sinistre « mer à pêcher des âmes » !

 

Céline (II). Philippe Alméras, Les Idées de Céline (Dualpha, 2004, 385 p., 32 ). Céline est musicien, l’affaire est entendue. Si, dans une bagatelle littéraire, figure le mot Dreyfus au lieu du mot Esterhazy, ce choix est euphonique. Quand le racisme anti-juif tournera au détriment de la romance, l’écrivain tournera casaque et l’épistolier se fera raciste ami des Juifs – toujours être du côté du gagnant, réalisme oblige –, c’est ce qu’en 1947 il propose au jeune Juif américain Milton Hindus qui, des USA, s’intéresse à son cas. Philippe Randa, directeur de la collection Patrimoine des lettres où lui-même a donné une étude des « livres politiquement incorrects », « croit encore à l’existence d’un public avide de débats d’idées » : voici donc la troisième édition d’un ouvrage propre à documenter la polémique ébauchée ci-dessus. Étayée de centaines de citations décisives, depuis les lettres du petit Louis à son cher papa jusqu’aux pages de Rigodon signées à Meudon, la thèse du moins complaisant des Céliniens continue à heurter de front les lecteurs qui, en hommage à l’inventeur d’un style, font ce qu’ils peuvent (des entrechats) du titre de raciste absolu scandé et revendiqué par ce poète séminal. Alméras démontre victorieusement que, de 7 à 67 ans – « Racisme ! Racisme ! Racisme ! Tout le reste est imbécile. J’en parle en médecin » –, Louis Destouches demeura, doctoral ou pas, le même adepte d’un « racisme biologique » cohérent et systématique. Alméras analyse Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres, scindée ici en marches caractérisées. Dans Les Beaux Draps comme dans ses lettres, Céline insiste : pour « recréer la France », il faudra « la reconstruire entièrement sur des bases » racistes-communautaires : « idéal, fantastique dessein » dont « nous nous éloignons tous les jours ». Enfui à Sigmaringen, puis au Danemark, correspondant avec Hindus – caution fragile, qu’une visite en Scandinavie suffira à tuer – et avec l’indéfectible aficionado Albert Paraz, écho du monde ancien, Céline reconnaît sans barguigner le pouvoir du Nouveau. Quand on lui demanda de qui il eût aimé composer la biographie, il nomma Vacher de Lapouge. Choix scientifique comme naguère celui de Semmelweis, inventeur de l’asepsie, choix bien éloigné de celui de Bernanos chantant un Drumont qui ne fut qu’un circonstanciel, empirique et vulgaire antisémite d’opinion. Le racisme célinien n’a besoin ni de l’idée de race au sens génétique du mot, ni de la cible « juif » pour incarner le Mauvais. Fidèle à ses maîtres Lapouge et Montaron, il voit plus grand. Son pessimisme restera sans défaut parce que sa petite musique l’exige. Pas question de céder, par exemple, tels Drieu ou Brasillach, aux riantes sirènes du fascisme mussolinien, qu’elles fusent de la police autoroutière ou d’Andersen. Céline a-t-il pour autant des idées ? Il le nie. Guère originales, en tout cas au départ, mais la musique qui s’entête à cadencer les staccatos de la haine a besoin de paroles scandables. Vision d’artiste où, tel Picasso mettant du rouge s’il n’a plus de bleu, l’on ajustera l’Allemand au lieu du Juif quand le Boche aura perdu la partie, réalisme toujours, racisme encore ! Ne parlons pas ici de croyance médicale, moins encore de mystique biologique. Si l’idée de décadence version Gobineau – Marcel Aymé lui préférera la version Spengler –, cadence les pas verbaux de ce grand ami de la danse, elle fond ses faux-pas dans l’ombre de Doriot, et tant de traverses dont il tirera odyssée n’altèrent jamais son chant ni ses principes. Ces données historiques, psychiques, musicales et chorégraphiques étant admises, qu’en tirer du point de vue de la littérature ? Sous l’indice du « ce n’est pas grave », on aime absoudre l’écrivain barbotant dans les marécages de la morale absente ou viciée. Ce faisant, l’on mélange deux registres, celui de l’étude rhétorique, formel, et celui de l’incidence morale des lectures, foncier. La chimie théorique est une chose, autre chose la dosimétrie fixant le chiffre au-delà duquel, pour un organisme donné, un remède se fait poison. L’étude de Philippe Alméras apporte un document majeur à la discussion de cette dichotomie. Chacun sait qu’un homme peut à la fois mériter notre amitié, être l’auteur d’ouvrages d’une forme admirable, le fauteur de crimes punissables, et souffrir, en plus, d’une forme psychique ou morale de la désorientation dans l’espace et dans le temps, voire d’un mal infectieux. Un ami lépreux reste un ami, simplement nous évitons son contact avec soin. Au-delà de l’analyse chronologique (vieille, Alméras le marque, de trois décennies au moins), ne serait-il pas temps de dégager l’axiomatique – ici la coopération d’un logicien de métier s’impose – du racisme théorique dont Céline s’est fait le héraut ? Tous les principes ne sont pas aberrants a priori dans ce système paranoïde ; il n’est que davantage nécessaire d’isoler ceux qui creusent le fossé où le chant faussé se fait sang.

 

Claudel. Gérald Antoine, Paul Claudel ou l’Enfer du génie, nouvelle édition augmentée (Robert Laffont, 2004, 486 p., 24 ). Il s’agit d’une nouvelle mouture de la biographie parue en 1988 et qui avait fait date. Nous avons affaire ici à un livre hors série, à la fois biographie et essai biographique – mais d’un genre particulier –, et qui se caractérise par une honnêteté exemplaire alliée à une énorme documentation. Honnêteté qui n’exclut pas, tant s’en faut, la passion, à l’image même de l’auteur de Partage de midi, mais une passion toujours alliée à la perspicacité. Donnés avec une grande précision, les faits bruts sont développés ou commentés par l’auteur, qui s’interroge sur les motivations de son modèle ou cherche à entrer dans son univers mental. Sa méthode est éclairante : confrontant les témoignages et les textes de Claudel, il propose au lecteur une véritable réflexion critique. Le portrait de Claudel ainsi dressé est fascinant, avec ses passions, ses contradictions, ses défauts, sa fantaisie même, voire sa loufoquerie. Gérald Antoine ne cache rien de

certaines actions ou déclarations déconcertantes, dont l’égoïsme ou le cynisme a quelque chose de grandiose. On ne s’étonnera pas non plus de voir combien ce grand poète avait le sens des réalités concrètes. Si, selon un amusant propos privé de Breton, la poésie de Saint-John Perse évoquerait « un grand propriétaire terrien », celle de Claudel ferait plutôt songer à celle d’un paysan sensible et têtu, enraciné dans sa glèbe, mais qui parvient à animer et magnifier cette glèbe. Gérald Antoine montre, documents à l’appui, à quel point l’ambassadeur Claudel fut, dans ses fonctions, préoccupé de réalités économiques, au point de stupéfier certains de ses interlocuteurs par ses connaissances en la matière. Pour lui, l’économique passait avant le politique, ce qui lui donna souvent des intuitions étonnantes. Autre aspect de l’homme Claudel : les femmes. Gérald Antoine révèle que sa vie amoureuse et sentimentale ne fut nullement limitée à Rosalie Vetch, mais que celle-ci eut des continuatrices comme Ève Francis et Agnes E. Meyer, et un précédent, dans les années 1880 : cette « idylle secrète et tragique » avec une jeune étudiante polonaise, pendue ensuite à Varsovie pour conspiration. Certains détails donnés à ce sujet, notamment à propos d’Ève Francis, ne peuvent que faire sourire le lecteur, tant c’est le privilège du génie que de pousser à l’extrême ses propres contradictions. Reine Sainte-Marie Perrin, que Claudel épousa soudainement en 1906, et les nombreux enfants qu’elle lui donna ne semblent pas avoir beaucoup compté dans la vie de l’ambassadeur, encore moins dans celle de l’écrivain. Il en alla bien différemment de sa sœur Camille, dont Gérald Antoine montre à quel point elle ressemblait à son frère : par le génie et les dons artistiques, et aussi par ce que le biographe appelle « la tragique proximité, en lui comme en Camille, du génie et de la folie ». S’il ne s’était pas mépris sur le génie de sa sœur, Claudel s’employa constamment à inscrire le destin de celle-ci dans « une perspective d’essence religieuse », qui en renforça peut-être la tragique fatalité. Reste aussi que, comme le note l’auteur, le calvaire de Camille ne fut point diminué par son inflexible mère, qui refusa toujours d’aller la voir et de s’occuper d’elle, même au début de ses troubles psychiques. Tel ne fut point le cas de Claudel, qui avait reconnu en elle son double tragique et maléfique (il aura en Philippe Berthelot un autre double, bénéfique cette fois-ci). Quant à Rosalie Vetch, on en sait à présent plus sur sa vie et sa relation avec Claudel (les lettres qu’il lui adressa attendent d’être publiées chez Gallimard), comme le précise la postface du livre. « J’ai tenu entre mes bras l’astre humain ! » s’exclamait, avec un orgueil enivré, le poète de la Deuxième Ode. Après sa rupture en 1904, Rosalie renouera en 1917 avec son ancien amant, probablement à cause de leur fille Louise : le « zèle convertisseur » de Claudel trouvera là une nouvelle occasion de s’exercer efficacement. La suite est plus triste, comme le montrent les lettres de Claudel à « Ysé », qu’il était autrefois possible de parcourir dans la copie manuscrite faite par le libraire Jean Loize. On y voit Claudel renâcler devant l’obligation, imposée par Rosalie, de subvenir aux besoins des deux enfants de celle-ci (« il y a déjà Louise, qui du train où elle va prendra encore des leçons de piano durant dix ou douze ans ! ») et protester contre ses incessantes demandes d’argent : « Je suis arrivé au bout de mon rouleau, je ne peux pas faire plus, je vous ai donné en tout plus d’un million... » Ailleurs, il observait philosophiquement : « Ma pauvre Rozie, je te serai toujours fidèle, mais évidemment notre rencontre a causé de grands dégâts autour de nous, et je crains que ce ne soit pas fini ! » Du Claudel politique, Gérald Antoine remarque : « Il n’est ni de droite ni de gauche ; il est d’ailleurs », tout en soulignant son « catholicisme agressif, qui n’a jamais pardonné, en particulier depuis le Front populaire de 1936, à une forme de laïcité officielle plus ou moins voisine d’un athéisme larvé ». Toujours les mêmes contradictions : Claudel luttant farouchement sous Vichy pour sauver son ami juif Paul-Louis Weiller et composant dans le même temps ses Paroles au Maréchal, « accès de lyrisme intempestif » qui sera naturellement suivi, en 1944, d’une ode à De Gaulle (on voit au passage à quels point nos officiels étaient exactement informés en mai 1940, date à laquelle Claudel écrit : « Notre aviation a nettement pris le dessus, je le tiens du Ministre de l’Air lui-même, et c’est là un point capital » – aussi capital que les rapports de nos consuls en Allemagne qui, à la même époque, prophétisaient l’infaillible effondrement prochain du régime nazi). Les épisodes cocasses ne manquent pas non plus dans la vie de Claudel, et ce dès les débuts. En 1889, pour pouvoir se présenter au concours des Affaires étrangères, il réussit à obtenir des certificats de bon républicanisme décernés par Jules Ferry, Auguste Burdeau et Rodin ! Exploit qui alimente, à juste titre, l’ironie de son biographe. Le Claudel terrien et plein de bon sens se retrouve dans cette interruption soudaine à quelqu’un qui lui vantait les mérites d’un jeune écrivain : « Boit-il du vin rouge ? » Pestant contre les devoirs attachés à ses fonctions diplomatiques, il composa un jour pour Agnes E. Meyer un poème drolatique : « Voyageur, connais-tu le pays obstiné / Où fleurit l’orateur de la fin du dîner ? / Allons, pâle étranger, lève-toi, c’est ton tour !... » Claudel détestait aussi bien ces mondanités que la fréquentation des hommes de lettres. Peut-être aurait-on cependant pu préciser davantage la nature et le détail de ses relations avec des écrivains comme Gide, Jammes et surtout Suarès, ou avec certains milieux comme celui de la revue L’Occident. Ses rapports avec la maison Gallimard et sa correspondance avec Paulhan auraient également pu fournir des développements assez pittoresques. Claudel bombardait Gallimard et la NRf de lettres leur reprochant de se consacrer exclusivement, en éditant Gide et Proust, à la glorification de la pédérastie (il existe une édition clandestine d’une lettre de Paulhan sur « Claudel et la pédérastie », transcrivant une furibonde mercuriale de ce dernier). Même remarque pour certains artistes comme Ida Rubinstein, qui fut une personnalité hors série. En compensation, Gérald Antoine a choisi d’insister sur certains aspects importants comme Claudel et la Bible, et aussi les relations de celui-ci avec Romain Rolland et plus encore avec Marie Romain-Rolland. Ce dernier aspect est illustré par de copieux extraits de lettres et de documents inédits, qui en montrent toute l’importance. Fallait-il cependant lui consacrer vingt-cinq pages, qui font un peu contraste avec le reste ? On nous répondra que, du fait qu’il réussit à la persuader de revenir à la foi, Marie Romain-Rolland fut infiniment plus importante pour Claudel que bien d’autres gens qu’il a pu côtoyer ou même fréquenter. Soit. Regrettera-t-on enfin que la place faite au poète n’ait pas été moins succincte ? Gérald Antoine parle fort peu des Cinq grandes odes, de Connaissance de l’Est, de La Cantate à trois voix et de tant d’autres œuvres où, comme dans certains passages de Partage de midi, éclate un génie poétique tellement fort et dru, qu’on ne voit guère, en notre xxe siècle, à qui le comparer. Allons plus loin : le seul équivalent moderne de l’hymne à l’Océan de Lautréamont, n’est-ce pas dans les Cinq grandes odes qu’il faut aller le chercher ? Si pleine justice est rendue dans cette biographie au dramaturge et à l’essayiste, il n’en va pas toujours de même, redisons-le, pour le poète, qui reste peu connu : il suffit de voir la médiocre cote bibliophilique actuelle de ses plus beaux recueils. Cette défaveur ou ignorance tient d’ailleurs à des raisons partisanes, qui n’ont rien à voir avec la poésie. On retiendra cette étonnante réponse de Claudel à la question : qu’est-ce que la poésie ? : « Poésie ?... Un état de désir. » Simples remarques, et non reproches, qui ne doivent pas faire perdre de vue le fait que cette biographie est réellement admirable, à la fois par la possession du sujet (et quel sujet !) et par l’âpreté critique de la démarche. Extrêmement dense, elle suscite sans cesse la réflexion. Gérald Antoine y a merveilleusement montré en Claudel ce qu’il appelle « l’homo duplex, dont il est un désastreux spécimen ». Désastreux ? Oui, mais pour le meilleur comme pour le pire.

 

Crime. Dominique Kalifa, Crime et culture au xixe siècle (Perrin, 2004, 336 p., 23 ). Dominique Kalifa, c’est le moins qu’on puisse dire, a de la suite dans les passions. Il nous a déjà donné L’Encre et le sang : récit de crimes et société à la Belle Époque (1995), Naissance de la police privée (2000), Vidal le tueur de femmes (2001). Voici maintenant qu’il rassemble, réécrits, un bon nombre de ses articles sur des sujets voisins. Tous ne concernent pas la littérature directement, mais la littérature y est toujours présente d’une manière ou d’une autre. Elle est en effet ce par quoi s’exprime de la manière la mieux saisissable une « culture ». En historien postmoderne, ce qu’il appelle ainsi, c’est « la construction culturelle » du crime au xixe siècle par toute une société. La littérature qui se trouve prise en compte est donc avant tout la littérature de masse : roman-feuilleton, ancêtres variés du roman policier, récit populaire de tout poil – pourvu qu’on y traite du crime et de la criminalité. Cela va de Balzac à Zigomar, en passant par Sue, Hugo, Vidocq, Gaboriau et de multiples inconnus ou méconnus. Pour justifier son recours à cette littérature dans l’analyse des fondements culturels des représentations collectives, et pour mesurer la distance ou la proximité entre ces représentations et les réalités sociales, Dominique Kalifa se recommande des théories sociocritiques de Claude Duchet, en particulier sa notion de « co-texte », soit « tout ce qui s’écrit avec le texte mais sans être nécessairement textualisé, tout ce qui est lu avec le texte sans être pourtant concrétisé, sans être littéralement exprimé ». Il n’oublie pas pour autant qu’il est historien et que l’histoire doit d’abord son autorité à l’étendue et à la profondeur des archives qu’elle peut alléguer (ce qui la différencie de la critique littéraire qui se contente généralement d’un échantillonnage beaucoup plus réduit mais qu’elle décide de considérer comme représentatif). Cette archive est ici avant toute une archive imprimée : presse, roman populaire, etc. Il faut du courage pour embrasser des séries parfois considérables, mais c’est ce qui fait l’intérêt, par exemple, d’un chapitre comme Les Mémoires de policiers : l’émergence d’un genre ? Dominique Kalifa ne se contente pas de sondages dans les textes les plus connus : il écume une bibliographie qui doit bien compter une centaine de titres (dont il donne les références complètes), « vrais » mémoires, pseudo-autobiographies, récits authentiques mais arrangés, pures fictions, etc. Il est vrai qu’il a eu de l’aide : celle d’un groupe d’étudiants avec lequel il dit préparer une anthologie commentée que nous attendons avec impatience. À noter à ce propos que, comme souvent les historiens, à la différence des littéraires encore une fois, Dominique Kalifa s’appuie fréquemment sur des mémoires de maîtrise ou des thèses de doctorat inédits ainsi que sur une bibliographie pointue, souvent rare et difficile d’accès. Tout ceci – la méthode, les matériaux analysés, le point de vue culturaliste, le savoir collectif accumulé – lui permet d’entrer profondément dans son sujet et d’en dégager, avec clarté, tous les enseignements. Cela ne va pas parfois sans didactisme (les choses s’organisent souvent en trois points), mais les documents sont passionnants et le commentaire instructif. Retenons, entre autres, le chapitre sur Archéologie de l’« apachisme » : barbares et Peaux-Rouges au xixe siècle remarquable investigation dans le « co-texte », fort large puisqu’il nous entraîne en Amérique du Nord et du Sud pour nous ramener en France et montrer à quel point le grand public du tournant du siècle était saturé d’informations sur les « Indiens » de toute nuance, c’est-à-dire à l’époque même où les journalistes et les romanciers populaires ont commencé à fabriquer les images de bandes d’ « apaches » dont ils ont peuplé les villes racontées, plus imaginaires que réelles. On lira également avec intérêt « Javert enquêteur », où le personnage de Hugo se trouve confronté à la réalité de pratiques policières en pleine évolution, les policiers eux-mêmes cherchant, par le biais de mémoires et même de fictions, à produire une « requalification symbolique de la police ». Le même genre d’aller-retour entre imaginaire et réalité sous-tend l’étude sur les Ouvriers et les délinquants dans la série « Fantômas» ou encore celle des Faits divers et romans criminels au xixe siècle : les mécanismes de construction fictionnels y sont ici examinés de très près et de manière fructueuse. On comprendra aussi que ces études n’ont pas seulement un intérêt archéologique et rétrospectif car elles tournent en fait autour de l’émergence périodique de fantasmes collectifs d’insécurité. Le début et la fin du xixe siècle ont été particulièrement fertiles à cet égard. On peut donc se demander ce que les historiens futurs découvriront dans notre propre tournant du siècle, non moins hystérique et où les « quartiers sensibles » ont remplacé les fortifs et les « jeunes des banlieues » les « apaches » des quartiers populaires disparus. On pourra encore se demander si la littérature, populaire ou non, révélera à nos descendants, s’ils lisent encore, quelque chose de très différent de ce que nous a légué celle du xixe siècle.

 

Dali. Michel Nuridsany, Dali (Flammarion, 2004, 490 p., 25 ). Ce n’est point trahir un secret que de dire que la collection Grandes Biographies ne mérite pas toujours son titre. Malgré son style excessivement lâché (« Avec Freud pareil » : phrase figurant page 217 et qui donne le ton), cette biographie de Michel Nuridsany se lit sans déplaisir et même avec intérêt. Venant après les ouvrages publiés par Fleur Cowles, Merlyle Secrest et Ian Gibson, elle entend insister sur le personnage autant que sur le peintre, et n’est point chiche en anecdotes. Optique qui n’est pas mauvaise, tant Dali fut aussi un homme de spectacle, quelque chose comme le descendant à la fois des dandys et des mystificateurs de 1900, prenant sans cesse la pose. Cette pose, l’auteur la fait débuter en 1940, remarquant que c’est justement à partir de cette date que l’artiste cesse pratiquement de peindre, jusque vers 1950, pour se consacrer à l’écriture et aussi à ce qu’on pourrait appeler le « show-business ». La production littéraire de Dali appellerait bien des commentaires. Le livre cite fort à propos certains passages du roman Visages cachés, mais on peut se demander si Michel Nuridsany n’aurait pas pu tirer bien davantage des écrits de Dali. Il est surprenant qu’il ne cite point certains de ses grands textes surréalistes, qui sont assez étonnants sinon explosifs (par exemple L’Amour et la mémoire). Qui sait même si la postérité ne considérera pas Dali comme un écrivain surréaliste à part entière, et d’une originalité exceptionnelle ? La sexualité de Dali fait, dans cette biographie, l’objet de nombreux commentaires, notamment son amitié avec Lorca, déjà étudiée par Ian Gibson. Homosexuel refoulé, Dali sera cependant moins bridé avec Edward James. Pour le reste, et surtout à la fin de sa vie, il choisira le rôle, non pas d’un impuissant, comme on l’a trop souvent dit, mais d’un voyeur. Un traitement de choix est, on s’en doute, réservé à Gala, qu’on voit ici passer d’un Éluard échangiste et désinvolte à un Dali puceau encombré de problèmes psychologiques et affectifs. Femme froide et calculatrice, ne s’occupant que de la promotion et du monnayage de son mari, elle fut, au sens plein du terme, son manager. Il est vrai que Dali, terriblement désemparé dans la vie quotidienne, n’aspirait qu’à tomber sous une telle domination, qui résolvait pour lui tous les problèmes pratiques. Le destin favorisa cependant Gala : en la faisant mourir avant son mari, il lui épargna d’avoir à jouer aussi le rôle de veuve du Maître. Au fil des pages, certains rapprochements sont assez éclairants : avec Roussel et Duchamp, et aussi avec Andy Warhol (dont l’auteur avait publié en 2001 une biographie), qui est à certains égards un reflet new-yorkais et quasiment post-moderne de Dali. On voit également combien l’exemple et le conseil de son richissime compatriote Sert – un peintre bien oublié aujourd’hui – incitèrent Dali à se faire le marchand très avisé de sa propre gloire. Quant à ses opinions politiques, elles varièrent en fonction, pourrait-on dire, de l’Histoire : de communiste en 1919, il deviendra à partir de 1940 franquiste, puis monarchiste (dommage qu’on n’ait pas rappelé ici son télégramme de félicitations à Ceaucescu, pour « avoir rétabli le sceptre »). Sur la production des dernières années, Nuridsany marque bien qu’elle est souvent d’une faiblesse insigne (et que dire des innombrables gravures et lithographies, débitées dans les Prisunic pour meubler les salles d’attente de dentistes !), le peintre ayant perdu toute étincelle et ne faisant que se répéter, moulinant du Dali à la demande. Celui qui avait écrit La Conquête de l’irrationnel devient alors une espèce d’histrion, entouré de la cour interlope de parasites et de personnages douteux qui s’attache fatalement aux nababs de son genre. L’évocation assez précise qu’en fait l’auteur montre que le dernier Dali n’était qu’un pauvre être incapable de supporter sa solitude, ou plutôt le tête-à-tête avec Gala, avec laquelle il en vint, à la fin, aux coups. Faut-il aussi rappeler les manœuvres des divers secrétaires, ou l’histoire de la camionnette arrêtée à la frontière française et qui contenait 40 000 feuilles blanches signées par Dali ? « Lamentable et sinistre course à l’abîme », dit Nuridsany. Rarement fin d’un artiste fut aussi navrante. Certains points biographiques non dénués d’importance auraient cependant pu être mentionnés ou mieux développés, notamment l’Hommage à Meissonnier célébré par Dali au Meurice en 1967, manifestation qui amorça le mouvement de retour aux « peintres pompiers », dont les effets se font encore sentir aujourd’hui, jusque dans leurs formes les plus bouffonnes (Sylvester Stallone collectionnant les toiles de Bouguereau !). À l’inverse, l’auteur éprouve parfois le besoin de se lancer dans des digressions : ainsi, les deux pages sur la physique quantique et surtout les pages 206-210, où l’on nous conte par le menu toute l’histoire de Dada et du Surréalisme, comme dans un manuel d’histoire littéraire. Au lieu de cela, on aurait pu donner une évocation plus précise (il existe des lettres) de l’amitié que Dali eut pour Crevel : amitié d’autant plus remarquable que, mis à part Lorca, le peintre n’eut finalement aucun ami. Crevel fait ainsi figure d’exception, et l’auteur aurait pu trouver là-dessus d’utiles précisions dans l’ouvrage de Jean-Louis Gaillemin sur Dali de 1925 à 1935 (qu’il cite pourtant dans sa bibliographie), ouvrage qui montrait par ailleurs à quel point Breton, en 1929, fit tout pour attirer à lui et capter un Dali alors très séduit par Bataille. Dernière remarque : pourquoi faire l’économie d’un cahier d’illustrations ? On nous dira peut-être que les droits de reproduction des tableaux de Dali doivent être assez élevés. Mais, dans ce cas, on aurait au moins pu nous donner un ensemble de photographies de celui-ci et de ses amis, et ce n’est point la matière qui manquait. Peu d’artistes auront été autant photographiés que Dali, et ce dans les tenues les plus insolites ou les plus inattendues. On se prend même à penser que, pour un homme qui s’attacha à multiplier son image, jusqu’à finir par se confondre totalement avec elle, une biographie sans photographies est une sorte de trahison.

Gautier. Gérard de Senneville, Théophile Gautier (Fayard, 2004, 482 p., 28 ). « Théophile Gautier, qui ne cesse de grandir, peut tout espérer du temps ». En face de cette phrase de Pierre Louÿs, le précédent possesseur de notre exemplaire a noté au crayon : « Très discutable ». Est-ce bien vrai ? Cette biographie due à Gérard de Senneville signifierait-elle un retour à Gautier ? Elle n’effacera cependant point celle publiée en 1992 par Anne Ubersfeld, qui était assez fouillée, tout en ayant le handicap d’être écrite par une spécialiste de théâtre, qui ne faisait que peu appel à la poésie de Gautier. Tel n’est pas le cas de Gérard de Senneville, qui en cite assez souvent. Malheureusement, son livre est assez rapide, pour ne pas dire parfois léger. Il aurait aussi bien pu, reconnaissons-le, être écrit par un autre : ce n’est point là un avantage. Surtout, on n’a pas tellement l’impression que l’auteur ait vraiment lu toutes les œuvres de Gautier, ou alors, s’il l’a fait, il ne lui en sera pas resté grand’chose, ce qui est également fâcheux. Auteur de biographies de Maxime du Camp et de Mme Sabatier, Gérard de Senneville est probablement venu à Gautier par l’Histoire, bien plus, croirions-nous, que par la lecture de ses œuvres. Son livre s’en ressent souvent. L’histoire littéraire lui est-elle même bien familière ? Faut-il considérer comme de simples coquilles ses « Paul de Koch » et « Anne Uberfeld » ? Que penser d’André Maurois choisi comme unique référence biographique pour Hugo, alors que nous disposons de la somme de Jean-Marc Hovasse ? Sans confondre pour autant biographie et critique littéraire, on se dit fréquemment que l’auteur aurait vraiment pu tirer davantage de textes comme Fortunio, Voyage en Espagne, Mademoiselle de Maupin, les nouvelles, les autres récits de voyage, et aussi ce Roman de la Momie, sans lequel Flaubert ne serait sans doute pas allé à Carthage ni n’eût écrit Salammbô. Même remarque pour les fameuses Lettres à la Présidente, qui révèlent le persistant côté rabelaisien de Gautier, par ailleurs ancien rapin. On est un peu surpris de voir l’auteur proclamer son dégoût devant la fameuse lettre libre de Rome, qu’il qualifie de « texte ennuyeux » et « d’une lourdeur inhabituelle » (« pages de scatologie […] pesantes au point de tomber des mains »). Si ce que nous savons des amours de Gautier donne à penser que, loin d’être un grand abatteur de bois, il fut surtout un cérébral (ce dont se plaignait Alice Ozy), il faut bien voir que cet adorateur des belles formes éprouvait surtout une intense jouissance à manier les mots et à les faire rimer, les plus libres n’étant pas pour lui les moins attirants. À cet égard, il est assez singulier que cette biographie ne cite pas le moindre poème érotique de Gautier, dont certains sont pourtant remarquables. Que l’auteur ne les aime point, libre à lui ; mais pourquoi s’atteler à une biographie de celui à qui l’on doit la fameuse préface de Mademoiselle de Maupin et les vers sur « les petites filles / Dont on coupe le pain en tartines » ? Étrange inconséquence, qui revient à présenter un Gautier incomplet – exactement comme si on nous ne avait montré qu’un Gautier érotique. Des amours du poète, on sait qu’elles furent assez compliquées, Gautier aimant Carlotta Grisi, mais s’oubliant avec sa sœur Ernesta jusqu’à lui faire des enfants, tout en offrant aussi ses tendresses à Marie Mattéi. La vie de Gautier se trouve retracée ici en ses grandes étapes, de la jeunesse romantique à l’enlisement dans le journalisme et aux protections que lui valut le Second Empire. Nul doute que Sedan et la Commune précipitèrent sa fin. On sait aussi combien il eut une grande partie de sa vie littéraire mangée par la servitude du feuilleton, « ce collier de haquet qui le mit trente ans à la torture » (André Suarès). Tout comme le contenu et l’originalité de ses livres, les relations de Gautier avec certains écrivains auraient pu être précisées davantage, par exemple avec Flaubert. À propos de Baudelaire, il convient de nuancer ce qui est dit du respect infini de celui-ci pour l’auteur d’Albertus. Gérard de Senneville semble ignorer ou oublier la lettre de 1859, où Baudelaire, parlant à Hugo de leur ami Gautier, déclare : « […] je puis vous avouer confidentiellement que je n’ignore pas les lacunes de cet étonnant esprit. Bien des fois, pensant à lui, j’ai été affligé de voir que Dieu ne voulait pas être absolument généreux ». Est-ce assez net ? Il y aurait par ailleurs beaucoup à dire sur les livres de voyage de Gautier, qui furent imités, et même pillés, comme on peut s’en convaincre en comparant son Voyage en Espagne avec De Paris à Cadix d’Alexandre Dumas. Le chapitre final, qui entend faire le bilan actuel, paraît trahir quelque incertitude et est un peu brouillon. Et puis, pourquoi y citer aussi longuement Émile Faguet ? Sans doute l’auteur eût-il été mieux inspiré de préciser la postérité de Gautier, à qui Flaubert, Mallarmé, Swinburne, Wilde, Louÿs, Lorrain, D’Annunzio et bien d’autres sont redevables pour certains thèmes (la femme fatale, l’androgyne, le lesbianisme). N’aurait-il pas fallu également rappeler que le poème Les Mains de Jeanne-Marie de Rimbaud procède des Études de mains d’Émaux et Camées ? Et que dire aussi de l’exotisme littéraire, vaste domaine dont, pour reprendre l’expression de Mario Praz, Gautier fut le véritable créateur ? Ce livre souffre ainsi d’un certain manque de perspective historique et critique, qui l’affaiblit. Gautier aurait pourtant mérité de trouver un biographe à la fois plus passionné, plus amoureux des textes, et plus complet.

 

Librairie. Robert Maumet, Au Midi des livres ou l’histoire d’une liberté : Paul Ruat, libraire (1862-1938) (Tacussel, Marseille, 2004, 429 p., s.p.m.). Cet ouvrage, publié par les arrière-petits-fils de Paul Ruat, est issu de la thèse de doctorat soutenue par Robert Maumet. Double paternité pour ce livre proposant une riche iconographie : illustrations, photos d’époque, fac-similés, diplômes félibres, couvertures d’ouvrages publiés par Ruat, portraits et brevets de libraires du Second Empire. Ruat est un personnage intéressant, fondateur de la Société des excursionnistes marseillais, félibre engagé, libraire, éditeur, militant de la première heure de diverses sociétés visant à protéger et à relever le métier de libraire… Ce que l’on sait de son enfance provient de son autobiographie, Aprendissage de la vido, publiée en 1931. Grâce à l’intervention d’une tante religieuse, il entre en apprentissage à quatorze ans chez Pinet, marchand de livres et de papier à Carpentras. Il passe ensuite chez Ferran, à Marseille, puis à la Librairie marseillaise, où il devient commis. Le propriétaire de cette dernière l’invite à « prendre le libre gouvernement d’un petit point de vente ». Enhardi par ces premiers succès, il ouvre sa première librairie en 1883, dans le quartier de la Plaine, le plus commerçant de Marseille. On y vend de tout, « huiles et savons, bois et charbons, boucheries, épiceries, laiteries » – de tout sauf des livres. Il a compris sa clientèle – populaire, commerçante, ouvrière – et vend publications populaires, petits livres bon marché, journaux de mode. Comme le quartier comprend aussi de nombreuses écoles, il ajoute fournitures et livres scolaires à son inventaire. En 1889, il rachète la librairie de Charles Bérard, important commerce accrédité pour fournir l’Université. Cette ascension professionnelle – il ne détient qu’un certificat d’études primaires – est facilitée par la libéralisation des métiers de la librairie. Cette libéralisation allait entraîner des difficultés entre la province et Paris, et la réduction du noble métier de libraire à celui de marchand de livres au rabais conduira à la naissance de la Chambre syndicale des Libraires de France en 1892. Ruat est chargé de la constitution du syndicat local et élu président du Syndicat des libraires de la région de Marseille. Les éditeurs parisiens ayant froidement reçu les demandes formulées par les libraires syndiqués, il pousse l’idée d’une association commerciale pour les libraires, sorte de centrale permettant les achats en gros au bénéfice des libraires de province : la Société des libraires associés, qui avait aussi pour but de soutenir la diffusion d’ouvrages édités en province ou publiés à compte d’auteur. Profitant de l’abolition du brevet de libraire, les éditeurs parisiens court-circuitaient la librairie traditionnelle et donnaient leurs livres à vendre aux grands magasins, aux bibliothèques de gare, aux vendeurs de journaux, utilisant le service des messageries pour le transport : les libraires provinciaux s’en trouvaient doublement désavantagés : par les rabais proposés par les autres points de vente et par la vitesse du transport (certains ouvrages arrivaient deux ou trois jours plus tôt en kiosque qu’en librairie). Après un début prometteur, la Société fit faillite, par la faute d’un commissionnaire malhonnête. En 1921, ce sera la naissance de la Maison du livre français, ayant pour mission de « faciliter la diffusion du livre français en France et à l’étranger » (elle cessera ses activités en mai 1980). Toute sa vie, Ruat travaillera à protéger les libraires-éditeurs de province. Il milita en faveur d’une école de la librairie, en faveur du relèvement des salaires et des conditions de travail des employés de librairies. Au Midi des livres relate l’histoire d’un homme et d’une époque du commerce de la librairie en France, qui voit s’élever les libraires provinciaux contre les instituteurs qui vendaient livres et fournitures scolaires. Robert Maumet donne la liste des premiers adhérents du syndicat régional fondé en 1894, une biographie de ces libraires, une description de leur commerce de librairie, y compris celle du célèbre Roumanille. Il consacre un chapitre à la bataille du « prix fort », de nombreuses pages aux grands magasins, aux banquets des diverses associations. On y perd quelque peu Ruat, qui apparaît et disparaît périodiquement au profit de l’histoire associative. Cette histoire éteint un peu la présence de l’homme Ruat, avalé en quelque sorte par des événements qui le dépassent. Il ne pouvait sans doute en être autrement, considérant la nature du sujet. La deuxième partie de l’ouvrage rend mieux justice à l’homme – auteur provençal et félibre – et à l’éditeur, qui publia Mistral, des guides d’excursions en Provence, la fameuse Cuisinière provençale. Des pages sont consacrées aux portraits des « auteurs Ruat » (publications en provençal), d’autres recensent les publications de langue française, de la littérature à l’économie, en passant par la botanique, la médecine, la cuisine, le tourisme et le jardinage. Passionné de livres tout autant que de Provence, Ruat fut également l’un des premiers libraires à commercialiser la carte postale régionale. En 1914, la Librairie Ruat fut rachetée par Tacussel, gendre de Ruat. Les arrières-petits-fils de l’infatigable promoteur de la culture provençale lui ont rendu, par la publication de cet ouvrage, un bel hommage.

 

Monde. Patrick Eveno, Histoire du journal « Le Monde » (Albin-Michel, 2004, 720 p., 28 ). Pour le commun de ses fidèles lecteurs, la vie du Monde est un long fleuve tranquille. Il est rare, en effet, qu’ils s’alarment aux bruits de la coulisse. La serviette autour du cou, ils dégustent leur mets favori, sans se soucier des engueulades en cuisine du chef avec les arpètes. Patrick Eveno a remonté le cours de ce fleuve jusqu’à sa source : il en détaille les périodes de crue et les périodes d’étiage. C’était il y a seulement soixante ans et cela paraît déjà enfoui dans la nuit des temps : ce premier numéro du Monde, daté du 19 décembre 1944, vagissant sur une page recto-verso dans le berceau du vieux Temps d’Adrien Hébrard. Une personnalité s’impose, qui va donner au Monde son eccéité : Hubert Beuve-Méry. Patrick Eveno évoque le gourou de l’Ecole d’Uriage avec une reconnaissance emportant la sympathie du lecteur. Tout au long de son récit, qui suit l’histoire de la IVe et des débuts de la Ve République, Patrick Eveno revient sur les combats de « Sirius » qui, avec le recul – mais déjà aussi de son vivant –, évoquait la statue du Commandeur. Il le montre dans son antre, officiant lors de ce fameux culte du marbre. Ses débuts furent âpres. En 1951, il est soutenu par De Gaulle contre le vampirisme du MRP et, la même année, manquait être définitivement débarqué par l’atlantiste René Courtin qui déclare : « Sur le plan diplomatique, l’attitude du Monde ne peut que décourager les États-Unis et les pousser à abandonner l’Europe et la France à la misère, au désespoir et au bolchevisme. » Rien de moins. Cinq années plus tard, c’est Pinay qui tente de tuer Le Monde en créant Le Temps de Paris (atlantiste et néocolonialiste). La Guerre d’Algérie arrive : l’évolution de la position du Monde sur les opérations de maintien de l’ordre va connaître un tournant avec le fameux article du 5 avril 1956 d’Henri-Irénée Marrou sur la torture en Algérie. Dès lors, Le Monde sera l’un des journaux les plus virulents dans la dénonciation de l’utilisation systématique de la question. Pour autant, il ne réclamera pas l’indépendance. Cette position ne sera adoptée que tardivement par le quotidien, qui ne fut d’abord pas hostile à la guerre coloniale, pourvu que celle-ci fût une guerre propre, démocratique et chrétienne. Cela conduira à des passes d’armes mémorables entre Beuve-Méry et Guy Mollet, auquel le directeur du Monde lança un jour : « Avant d’habiller les enfants, il vaudrait mieux renoncer à torturer les pères. » C’est dans ces années que Beuve-Méry abandonna l’idée d’un « monastère de l’information » au profit d’une croissance d’entreprise qui va permettre au Monde d’accéder à une autre dimension. Le passage montrant Beuve-Méry censurant lui-même les images de publicité un peu trop osées est assez réjouissant. La rupture irrémédiable avec De Gaulle est consommée au moment du référendum de 1962, quand Sirius traite l’hôte de l’Élysée de « général-président ». Dès lors, les couteaux seront tirés de part et d’autre. Le 22 décembre 1969, Beuve-Méry passe le témoin à son double Jacques Fauvet. Ce démocrate-chrétien appellera à voter pour l’Union de la gauche en 1978 et pour Mitterrand en 1981. Au Monde, par tradition, il est néanmoins interdit d’appartenir à un parti politique. Les années 1980 font entrer le quotidien dans une longue période de turbulences. Au plus fort de la crise de 1982, l’entreprise, fidèle à sa tradition chrétienne sociale, se refuse à licencier. La mécanique des luttes de clans – clan de gauche mené par Claude Julien et clan libéral représenté par Jacques Amalric – est méticuleusement démontée. En 1993, Le Monde est sur le point d’être à vendre. L’expérience d’InfoMatin s’enlise lamentablement avec André Rousselet. Parallèlement, un électron libre comme Le Monde diplomatique tire son épingle du jeu, dopé, il est vrai, par ce mystérieux bienfaiteur germano-bolivien nommé Gunter Holzmann. Et puis Jean-Marie Colombani vint ! Et là commence un autre livre. Le livre d’histoire laisse le pas au livre engagé dans la défense du nouveau Monde. Un Monde sauvé par Jean-Marie Colombani qui, désormais, joue la carte de la transparence. Dès l’introduction, Patrick Eveno avait prévenu en épinglant les travaux de Péan, Poulet et Cohen : « Au total, ces livres ne sont pas le résultat d’un travail sérieux, ni pour un historien ni même pour un journaliste. » Dans la dernière partie de son ouvrage, il se livre à un plaidoyer pro domo en dénonçant : « ce journalisme qui fait dépendre les journaux d’une pensée exclusive, qui ne laisse aucune place au débat d’idées… » Il attaque, pêle-mêle, Bourdieu, Marianne, les souverainistes et, particulièrement, Élisabeth Lévy et Philippe Cohen, ou encore les Trotskistes (« le trotskisme, ce stalinisme qui n’a pas réussi »). Plantu et Schneidermann sont jugés sévèrement. Mais l’hydre à pourfendre, pour Patrick Eveno, porte deux têtes : celles de Pierre Péan et Philippe Cohen. Les coups portés par La Face cachée du Monde ont été douloureux ; c’est pourquoi il s’emploie à établir l’hérédité de la croisade Péan-Cohen : « Ce qu’ils déplorent, ce n’est pas tant que la presse soit, selon eux, aux ordres de la finance, du marché ou du marketing, mais qu’elle ne soit pas aux ordres de leur propre opinion. » La presse qui est « née dans le marché, sauf à disparaître » ne peut « se séparer de l’économie de marché ». Cette remarque, certainement fondée, vaut-elle malgré tout pour l’ensemble de la presse ? Il semble qu’à l’exemple du Canard Enchaîné et de Charlie-Hebdo, une partie de la presse satirique ait pu s’affranchir de cette contingence. De même, tel l’Empereur à la barbe fleurie, Patrick Eveno se propose de morigéner les méchants se trouvant sur sa gauche et de flatter, sur sa droite, les gentils, les libéraux-libertaires, race mutante, dont il est douteux que l’hybridité ainsi obtenue ravisse les familles d’origine respectives. Car, à part la banque, on ne peut relever aucun point commun entre Bonnot et Rothschild ! Enfin, Patrick Eveno conclut en déclarant que Le Monde doit chercher à attirer des lecteurs. Il suffisait d’y penser ! Et c’est là qu’il nous faut craindre le pire, tant l’obsession de cette démarche conduit souvent la presse à publier, non ce qui est, mais ce que le lecteur veut qu’il soit. Jusque là, Le Monde échappait à ces prometteuses sirènes : en cela, résidait sa séduction. À l’étal de l’économie de marché, qu’il troque tout ce qu’il veut, mais qu’il se garde de vendre son âme.

 

Photographie. Marta Caraion, Pour fixer la trace. Photographie, littérature et voyage au milieu du xixe siècle (Droz, 2003, 390 p., 66 Francs suisses). Voici, ne craignons pas l’excès, un modèle de recours à l’interdisciplinarité. Pour « aborder la photographie du point de vue de la littérature », Marta Caraion explore les « discours d’escorte » (Philippe Dubois) qui accompagnent l’émergence des premiers textes alliant photographie et écriture. Le résultat a la séduction de tous les livres qui s’attachent à l’exposé d’un débat et allie l’étude minutieuse d’auteurs peu fréquentés et des considérations sur des points d’esthétique qui engagent la littérature dans son entier, dans un va-et-vient constant entre critique contemporaine et érudition. Exemple des remarques suggestives qui ponctuent le livre, dès l’introduction, Marta Caraion propose de voir dans son corpus à la fois l’apogée d’un mouvement renaissant qualifié par Panovsky d’« objectivation du subjectif » et son renversement, soit une « subjectivation de l’objectif » : le lecteur ne peut que relier une telle formule aux lointains héritiers surréalistes des écrivains abordés ici. Et de manière générale, analysant la manière dont pratiques et théories « thématise[nt] les défaillances [du texte] au niveau de la description du réel », elle livre des pièces passionnantes pour comprendre les critiques qui affectent la description dès le milieu du siècle, et qui feront de l’image photographique « l’incarnation même de l’hypotypose » (par exemple chez Janin, Disdéri, Cormenin, Wey, mais aussi Gautier, Feydeau, Albalat, Louÿs ou Valéry). L’ambition est plus vaste que ne le suggère le titre, notamment en termes chronologiques, car la première section s’ouvre sur une réflexion en reliant photographie et encyclopédisme. Marta Caraion y suggère que le regard « vierge » de la photographie, cette « mémoire en miroir », a été désiré et inventé avant l’appareil, par les Lumières, tandis que l’essor de l’industrie photographique s’accompagne en retour d’un rêve didactique, qu’elle met au jour dans les pages que Disdéri consacre à la photo-impression du patrimoine culturel sur les objets du quotidien. Cette entrée en matière éclaire le rôle joué par les photographies de voyage dans l’inventaire du monde et le rapprochement progressif des lieux que poursuit un xixe siècle dont les inventions « soudent la distance et le temps » (Cormenin). L’étude se penche alors sur le rôle des textes de Francis Wey ou Ernest Lacan – programmes iconographiques suggérés aux voyageurs, ou commentaire des ensembles photographiques ainsi constitués – et Marta Caraion montre comment l’image « sans mensonge » rapportée (avec notamment les « Excursions daguerriennes ») sert à raturer le témoignage des grands voyageurs du début du siècle, tels Lamartine, pour une « démythification du réel ». Le propos glisse alors vers les formes de l’ekphrasis de ces clichés, occasion d’explorer le paradoxe selon lequel, si le texte s’avoue incapable de rivaliser avec la nouvelle image, « le plus souvent, le lecteur du xixe siècle est confronté à un texte qui se développe à propos des photographies, mais dans leur absence ». La nouveauté des exemples permettant de faire retour sur un sujet rebattu, cette première partie propose in fine une typologie des moyens par lequel le texte compense ses manques en dynamisant l’image évoquée, comblant les vides. La seconde section se concentre sur les œuvres de Du Camp, Ernest Feydeau et Gautier. Le double tribut que le premier rapporte d’Orient – Le Nil (1854) et l’album de photographies Égypte, Nubie, Palestine et Syrie (1852) – est remis en contexte dans son œuvre, pour s’imposer comme un moment de bascule dans la pensée de Du Camp, du Romantisme vers les Chants modernes, et peut-être, suggère Marta Caraion, pour l’histoire des « textes photographiques », un récit dans lequel le faire-valoir de Flaubert passe au premier plan. C’est l’occasion de rattacher la problématique photographique à celle, plus vaste, des liens entre littérature, science et technique au xixe siècle, mais aussi de montrer combien le regard sur l’ailleurs photographique reste lié à un fantasme de « patrie primitive » directement issu de Gautier. Le propos de Marta Caraion glisse alors vers une étude de l’imaginaire ducampien. Elle met au jour une même obsession, dans Le Nil et l’album, pour « les lieux de mort », avec, pour point d’orgue, une comparaison passionnante, écho à Bazin, entre momie et photographie. On attend ici une transition toute trouvée vers Gautier, mais l’auteur ne quitte pas Du Camp sans confronter sa pratique à celle de son compagnon de voyage, Flaubert. Elle se penche ensuite sur le motif de la « ruine », un « objet photogénique » dont elle montre qu’il sert de modèle à la photographie dans tous les sens du terme, puisque le xixe siècle voit dans les clichés, non seulement des fragments métonymiques permettant de reconstituer le réel entier, sur le modèle bien connu de Cuvier, mais aussi ses propres futurs vestiges, une forme d’archivage de soi pour les générations à venir. C’est sous cet angle que sont évoqués une controverse archéologique (autour de Saulcy et Salzmann) et son commentaire par l’historien Ernest Feydeau, dédicataire du Roman de la momie. Marta Caraion aborde ainsi l’impact de la photographie sur les pratiques historiographiques et romanesques de reconstitution du passé. On découvre que l’époque se désole que le procédé ait été découvert trop tardivement pour fixer les temps les plus anciens. Ce regret est présent notamment chez Villiers, et Marta Caraion le relie à l’impact des reconstitutions des habitants de Pompéi, ces moulages permis par la lave qui a conservé la trace négative de la chair perdue, etc. La conclusion a l’élégance de donner à lire un texte inattendu de Gautier sur la… Photosculpture, avant de revenir à la dialectique de mort et de « faire-vivre » qui aura traversé l’ensemble de l’étude. Emblème de l’absence paradoxale de l’image dont parle l’auteur en ouverture, le cahier iconographique est restreint à seize clichés, où ruines et paysages vides dominent. Or l’une des (é)preuves les plus nettes de la qualité du discours dont ces images auront été accompagnées est la transformation radicale du regard que le lecteur porte sur elles, avant et après sa lecture : loin de paraître encore ingrat, ces vues se trouvent littéralement éclairées et rendues, à leur tour, à la vie.

 

Proust. Pedro Kadivar, Marcel Proust ou esthétique de l’entre-deux. Poétique de la représentation dans « À la recherche du temps perdu » (L’Harmattan, 2004, 326 p., 28,80 ). Qu’attend-on d’un livre critique sur Proust, l’un des auteurs qui a suscité le plus de commentaires ? Qu’il soit intelligent, probant quant à sa thèse, méthodologiquement utile, nuancé et original. Pour les deux premiers points, Marcel Proust ou esthétique de l’entre-deux l’est, malgré un titre maladroit, à la limite de la grammaticalité. Selon une perspective phénoménologique et un ancrage esthétique, l’auteur s’attache à restituer les fondements et la cohérence de la question de la représentation chez Proust. Au fil de quatre parties traitant du rapport au réel, de la question de la vision, des arts plastiques (photographie et peinture) et du théâtre, il dissocie représentation et mimèsis. Une annexe (qui n’a visiblement pu être intégrée dans le plan général), traite de la relation entre représentation et homosexualité d’une part, de l’incarnation du nom chez Proust d’autre part. Sur les trois derniers points, le pari n’est pas tenu. Un index des auteurs cités, sans parler d’un index thématique, s’imposait d’autant qu’aucune bibliographie n’est proposée, les critiques cités ne l’étant qu’en note. Surtout, le lecteur cherche, la plupart du temps en vain, du nouveau. L’objectif n’est certes pas de faire original pour faire original, mais de circonscrire son champ d’étude parmi ce qui a déjà été écrit : sinon, à quoi bon une énième étude sur Proust ? On saura gré à l’auteur de fonder sa réflexion sur des auteurs parfois largement oblitérés par une critique proustienne souvent trop peu « philosophe », comme Walter Benjamin, Martin Heidegger, Gershom Scholem, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Marion ou Georges Didi-Huberman. Mais l’intérêt de ce nouvel ancrage critique disparaît au fil de la lecture, tant l’impression d’un déjà-lu pénible et d’omissions inadmissibles persiste. Plutôt que d’opérer un démarquage pas forcément contradictoire qui permettrait de situer la nouveauté de son approche, Pedro Kadivar cite certains analystes à la va-vite, pour appuyer une thèse qui, tout en affichant ainsi légitimement son héritage, en montre aussi les limites critiques. Proust entre deux siècles d’Antoine Compagnon est mentionné, sans plus, alors que le titre de son ouvrage annonce celui de Pedro Kadivar. Proust et les Signes de Gilles Deleuze, fondamental pour le propos de l’auteur, n’apparaît qu’en filigrane et sans aucune analyse critique sur ses potentiels a priori. Au niveau de la critique phénoménologique en tant que telle, réduite à Singularité et Sujet de Roland Breeur, on attendait certains auteurs dont les écrits auraient pu renforcer la thèse de Pedro Kadivar ou lui éviter des redites plus qu’exaspérantes. Sont ignorés, en vrac, et sans exhaustivité : Du sens des sens d’Erwin Strauss ; Proust et le monde sensible de Jean-Pierre Richard ; Le Temps sensible de Julia Kristeva ; les articles de Jean-Yves Pouilloux et de Volker Roloff ; ceux du phénoménologue Jacques Garelli, notamment celui sur Proust et Descartes, etc. Le Symbole d’Hécate de Jean-Claude Dumoncel, sur la lecture deleuzienne du roman proustien, est passé sous silence, tout comme Proust au féminin de Raymonde Coudert sur la représentation de l’homosexualité chez Proust. Les revues spécialisées (Bulletin Marcel Proust, Bulletin d’Informations Proustiennes, riches en articles traitant des sujets abordés par Pedro Kadivar) sont ignorées. Enfin, des analyses stylistiques et une approche de la notion de référence étaient attendues dans un ouvrage sous-titré Poétique de la représentation, pour cerner le rapport entre réalité, style et représentation. Se pencher sur un auteur sur-travaillé exigeait ces mises en perspective, d’autant que les sujets abordés sont des points forts de la critique : l’incarnation du nom, le regard, l’homosexualité, la réalité… Il faut, dans le cas contraire, se pencher sur des auteurs réputés trop souvent à tort « mineurs », afin d’alimenter légitimement la recherche littéraire et philosophique. Bref, avec l’agaçante impression que Pedro Kadivar propose une approche pertinente rendue caduque par son contournement des analyses qui l’ont précédé, le lecteur perd son temps sans parvenir à le retrouver.

 

Rimbaud (I). Claude Jeancolas, Arthur Rimbaud. L’Œuvre intégrale manuscrite (Textuel, 2004, trois cahiers brochés, 336 p., 49 ). En comparaison de celle parue en 1996, cette nouvelle édition est augmentée des fac-similés de quelques versions (connues) de poèmes en vers, de trois manuscrits autographes de la collection Berès pour la première fois photographiés en décembre 2003 (et parus dans Histoires littéraires), d’une version de Mémoire intitulée Famille maudite, totalement inconnue jusqu’à la vente Tajan de mai 2004, et de la nouvelle Un cœur sous une soutane, dont un excellent fac-similé avait autrefois été donné par Steve Murphy. Les deux premiers cahiers, qui contiennent les fac-similés, ont subi dans leur organisation générale un remaniement qui, outre de manquer de clarté, surprendra à maints égards les Rimbaldiens avertis. On s’étonne du groupement intitulé « Poèmes du Voyant »titre qui n’est pas de Rimbaud où l’on retrouve Le Bateau ivre, le sonnet des Voyelles et le quatrain « L’étoile a pleuré rose […] », qui n’est pas des plus indiqués pour illustrer ladite voyance rimbaldienne. Dans ce regroupement arbitraire, Claude Jeancolas n’inclut pas, par exemple, Le Cœur supplicié – poème figurant pourtant dans la lettre dite « du Voyant » du 13 mai 1871 – qu’il considère pourtant, selon ses propres termes, comme une « illustration » de la voyance. Pour rationaliser l’organisation des fac-similés, il suffisait de se conformer à la biographie du poète, laquelle laisse clairement apparaître deux grands groupes de poèmes réunis à l’automne 1870 et, avec la complicité de Verlaine, durant l’hiver 1871-72, regroupements (respectivement appelés par la critique, à défaut de pages de titre, « recueil Demeny » et « recueil Verlaine ») que l’on considère aujourd’hui comme de véritables recueils, quasiment prêts à l’impression. Mais le lecteur de L’Œuvre intégrale manuscrite, malgré sa bonne volonté, ne pourra en prendre conscience, car le « toilettage » subi par les fac-similés a fait l’économie de la numérotation du « recueil Verlaine », qui était pourtant de la main de Rimbaud et/ou de Verlaine, tout comme celle également présente sur la majorité des feuillets des Illuminations (les recherches de Steve Murphy indiquent qu’elle est très vraisemblablement autographe). Mais Claude Jeancolas affirme, au sujet de ce dernier ensemble, que « le paquet est brut, ensemble de feuilles libres, sans pagination qui aurait fixé un ordre »… Entre maintes curiosités dans les choix de cet éditeur, on trouve le fac-similé de la lettre à Banville du 24 mai 1870, mais non ceux des trois poèmes qui l’accompagnent, et on lit Un cœur sous une soutane à la suite des poèmes datés de l’été 1871 quand cette nouvelle date très vraisemblablement de l’été 1870, comme Claude Jeancolas le signale d’ailleurs lui-même à la page 297 ! De fait, l’organisation des deux premiers cahiers de cette nouvelle édition de L’Œuvre intégrale manuscrite est plus contestable encore que celle de la première édition. Mais c’est surtout le troisième cahier, intitulé Transcriptions, caractères et cheminement des manuscrits, qui témoigne d’une grande légèreté critique. Sans pouvoir, là encore, effectuer un relevé complet de ses faiblesses, notons qu’il existe une page de titre d’Un cœur sous une soutane (reproduite en 2003) qui n’est pas même mentionnée ici ; malgré la disparition du feuillet contenant les vingt premiers vers de L’Homme juste, on connaît néanmoins, grâce à Verlaine, le titre du poème. Claude Jeancolas opte pour un titre-incipit dans sa transcription, « Le Juste restait droit… », choix très critiquable puisqu’il engage le lecteur à penser que le poème débute… au vingt-et-unième vers ! Le titre de l’autre version de Bannières de mai est Patience et non Patience D’un été, « D’un été » devant être considéré comme une indication énonciative et non comme un « double titre » ! Une relecture un tant soit peu sérieuse aurait également permis de faire l’économie de diverses étourderies : le tableau de Fantin-Latour se nomme Coin de table et non « Le Coin de table », Bertrand Millanvoye n’était pas noble, etc. Beaucoup plus graves sont les nombreuses erreurs dans la retranscription des textes