EN SOCIÉTÉ
Cocteau. Cahiers
Jean Cocteau, nouvelle série,
n° 3, 2004 (Passage du Marais, 200 p.,
20 €). Consacré à « Cocteau et la mode », ce
numéro déçoit, après les deux premiers, très riches (Cocteau et Genet, Le
cirque). La mode, aux divers sens du mot, est un sujet évidemment central pour
qui s’intéresse à l’auteur du Potomak.
Mais le numéro ne semble pas avoir été bien préparé : textes et dessins
retrouvés sont entassés là, souvent sans le minimum d’information nécessaire.
Ainsi, dans la section « De Byron à Wilde », Pierre Chanel publie
l’argument d’un ballet de Cocteau en 1952, d’après Le Portrait de Dorian Gray, sur une musique de Ned Rorem ;
rien, sinon une laconique citation du journal du compositeur (un « bide
honteux »), n’évoque la réalisation du ballet créé à Barcelone et les
raisons de son échec : ni photographie, ni critique. C’est frustrant. Les
textes retrouvés, parfois attachants ou drôles, ne bénéficient jamais de l’annotation
qui permettrait de les lire pour le mieux : ainsi, qui peut comprendre
l’allusion au Miracle monté par Max
Reinhardt à propos de Lady Diana Cooper ? Il est dommage de publier des
textes sans en permettre la compréhension.
Imaginaire. Le Calepin jaune. Fanzine des littératures de l’imaginaire, n° 1,
mars 2004 ;
n° 2, juin 2004 (BP 127, 32003 Auch ; 66 et 85 p., 5 €). Et qui prétendait que la
province demeure un étouffoir ? Cette sympathique petite publication est
là pour prouver le contraire. Elle se présente, certes, d’une manière qui n’est
pas très attrayante (certains jugeront même la couverture franchement hideuse,
mais on se demande si ce n’est pas volontaire de la part d’une revue qui veut
faire sa place au cauchemar). On y trouvera un mélange de textes anciens et
récents, ces derniers souvent l’œuvre de tout jeunes auteurs, de récits et
d’études. Parmi les grands anciens : Villiers de l’Isle-Adam. La revue a
le charme adolescent de tout fanzine, fait de grand sérieux et d’autodérision.
Les vieillards curieux de ce qu’aime la jeunesse d’aujourd’hui se pencheront
avec intérêt sur la chronique intitulée « Voir ou revoir ou bien ne pas
voir », qui traite de livres, de films assez ésotériques, ou de BD encore
plus confidentielles.
Jeunesses. Cahiers Robinson n° 15, 2004, Juvenilia (écritures précoces) (Université
d’Artois, 9 rue du Temple, 62030 Arras ; 230 p., abonnement : 14 €).
L’écrit précoce est un magnifique sujet d’histoire littéraire autant que de
psychologie sociale. Il peut être analysé dans sa dimension de phénomène
culturel (lié aux conditions d’accès à la création littéraire, que ce soit par
des choix collectifs d’enseignement des lettres, comme au xixe siècle, ou des
conditions individuelles favorables qui dotent les romanciers en herbe de
parents écrivains ou éditeurs) ; de phénomène sociologique (la
construction médiatique du phénomène, qui voit se croiser le très vieux motif
de la merveille, et certaine fascination pour l’enfance germinale, c’est-à-dire
âge des possibles paradoxalement placé sous le signe du déjà-là). Dernière
possibilité, issue de la précédente, l’exploration de ce déjà-là dans l’œuvre
d’écrivains reconnus, démarche qui ne manque pas d’ambiguïté car menacée par la
révélation tautologique : s’il n’est pas question de retrouver dans les
premiers brouillons les qualités littéraires des œuvres à venir, et qu’il faut
éviter l’illusion rétrospective, on est vite contraint de n’y chercher que des
éléments de continuité que l’on aurait du mal à ne pas trouver s’agissant somme
toute de la même personne. Ce numéro hésite de fait entre les approches
sociocritiques larges et la plus classique remontée aux sources de l’œuvre,
cette dernière nous semblant, théoriquement et de facto ici (Beauvoir, Catherine Pozzi, C.S. Lewis, Loti,
Saint-John Perse, Bernard Liègme) la moins riche, quelle que soit la
perspicacité des lectures proposées. On fera une exception pour l’approche
« sociogénétique » de F. Thumerel (Novarina), démarche intéressante
qui achoppe sur l’écueil habituel de la génétique, l’aridité. En revanche,
l’article de F. Marcoin présentant des bouquets de jeunes muses est une bonne
introduction à l’aspect sociocritique de la question, et amorce la voie assez
peu explorée ensuite d’une lecture sexuée du phénomène de l’écrivain précoce,
en relation avec l’alternative désespérante : Muse ou Cerveline. Sur
cet aspect, G. Tison ne revient pas dans son texte pourtant éclairant sur
l’affaire Minou Drouet, qu’elle envisage plutôt, en anthropologue, comme
symptôme de la peur des adultes de passer à côté de Mozart : c’est cette
vision panique de l’enfance comme gaspillage et perte potentielle que semble
avoir depuis mis en œuvre, à travers les phénomènes et opérations médiatiques,
le second xxe siècle –
ce que ne voit guère A. Besson dans une étude trop descriptive des récents
prodiges littéraires de la rentrée 2002 (déjà oubliés). On trouvera enfin un
article plutôt biographique et informatif sur la romancière pour enfants
Colette Yver et un texte sur la presse collégienne (les feuilles clandestines
servant de soupape au grand renfermement des internats), qui brasse des sources
peu connues mais a tendance à passer d’une citation à l’autre comme en
promenade, ce qui ne manque pas de charme mais ne laisse rien de substantiel à
penser – hors la sympathie pour les malheureux collégiens, qui ne peut tenir
lieu de thèse. Les esprits grincheux regretteront qu’une publication succédant
à un colloque s’applique si peu à la théorisation que demandait son objet, mais
l’intérêt de certaines contributions, et l’homogénéité de bon aloi des autres
en font une lecture hautement recommandable, d’autant que le volume est bien
joli avec sa couverture mimosa frappée d’une vignette sang-de-bœuf. On a, en
Artois, le sens de la couleur.
Main de singe. La Main de singe, 2004, n°
2 (Éditions Comp’Act, 28 p., abonnement annuel : 30 €). S’en prendre, en 2004, aux
notoriétés surfaites d’un François Bon, d’une Christine Angot, d’une Amélie
Nothomb ? C’est tout aussi démodé, aujourd’hui, qu’attaquer l’armée ou
l’église, ou Anatole France, ou Henri Troyat, ou François Nourrissier. On sent
bien des animosités personnelles, dans les pages de ce périodique dont les
rédacteurs ressassent leur bile sur des têtes de turc à eux, comme Philippe
Beck ou Michel Onfray. Jalousie ? Vexations passées ? Sans doute. Ces
coups de patte, au demeurant faiblards, se font dans le vide et sous
pseudonyme. Cette Main de singe, aux
jugements littéraires légers et bâclés, n’est pas rédigée par des gorilles ou
des orang-outangs, mais par des ouistitis criards et fuyants, à l’ironie
lourde, lourde, lourde, et médiocrement doués pour le pamphlet :
« François Bon a installé une webcam dans ses cabinets, où il écrit ses
pages les plus inspirées », « Le Salon du livre est une sorte de
Salon de l’agriculture où les vaches circulent comme en Inde »,
« Pour Angot, la position conjugale du missionnaire avec son chéri est
déjà une tournante ; quand elle baise, elle pense à l’écriture, quand elle
écrit elle ne parle que de la baise » : c’est signé Dominique Poncet,
qui aurait profit à lire Barbey d’Aurevilly, Bloy ou Baudelaire, car même le
Pierre Marcelle de Libération témoigne
de plus de verve. Le présent numéro contient un dossier sur Auguste Boncors,
qui a apparemment trouvé son inspiration dans un récent Colloque des Invalides, et c’est ce qu’il y a de plus intéressant
dans le numéro. Parions qu’après ce compte rendu, Histoires littéraires aura droit à un écho fielleux de la rubrique
« Foudre et flèches » (sic) de La
Main de singe.
Matricule. Le Matricule des anges, n° 56, septembre 2004 ; n° 57 octobre 2004
(52 p. ;
5 €). LMDA nous arrive par deux, ce qui a du bon puisque cela permet à un
numéro plus faible de racheter l’autre. Bingo pour le Goncourt Gaudé, déniché
avec un mois d’avance, mais en revanche Septembre nous a laissés rêveurs,
médiocrement convaincus par le dossier Mainard, bavard et peu substantiel.
Rendre accessible une œuvre par la médiation de la parole, même banale, de
l’écrivain, admettons, mais six pages d’entretien c’est trop, manifestement,
surtout quand les deux articles d’accompagnement sont farcis d’extraits…
d’entretien. Ayant achevé la lecture du dossier, on peut encore refuser de
croire à l’existence des livres de cet auteur qui parle beaucoup mais qu’on ne
cite guère en ses œuvres. Et quand on cite, c’est parfois pire. On s’est
longuement demandé quelle était la fonction de l’extrait partouzard cité à
l’appui d’un article séduisant sur Bolaño : échantillon représentatif ou
apéritif, teasing de mauvais
aloi ? Question embarrassante, notamment pour votre serviteur :
vérification faite, la pub était fausse, bonne pour le commerce puisqu’elle
nous a poussés à aller lire, et mauvaise pour LMDA car on garde rancune à Ph.
Savary de ce tour de passe-passe. Mis de mauvaise humeur, le chroniqueur en
vint alors à s’irriter des photographies qui accompagnent, chaque mois, les
dossiers. Sans discuter des qualités esthétiques, des goûts ni des couleurs, on
fera observer que ces portraits sont redondants et superfétatoires.
Curieusement, en octobre, les évocations des lieux de l’écrivain
(l’appartement-du-xive-que-Gaudé-va-bientôt-quitter-faute-de-place)
encombrent les textes, mais le photographe ne voit qu’une chose, la bobine à
Gaudé pointant un menton têtu hors de l’obscurité. Or, si les lieux et les
choses ont du sens, et nous le croyons, ne valent-ils pas photo (pour
changer) ? Nous avons tendance à penser d’ailleurs que les deux problèmes
se règleraient avantageusement en soutirant un peu d’espace à la photo au
bénéfice d’extraits plus généreux. Ce qui est en revanche indiscutablement
réussi dans LMDA, de mois en mois, ce sont les notes de lecture ; mais il
faudrait aussi parler des chroniques qui font mouche (Prigent, Holder), et de
celle de Gilles Magniont sur la manière, grasse, d’accommoder Montaigne quand
on s’appelle Onfray et qu’on cause au populo. Un mot encore des éreintements,
variété chétive partout ailleurs et ici cultivée avec parcimonie mais
sérieux : adieu Gaspard Koenig, né en août dans les dithyrambes du Figaro, enterré en septembre ;
adieu Yann Moix… Merci à tous d’être venus indiquer l’étiage de la production
de saison, signalant par contraste la valeur de tous les auteurs d’ici et de
là-bas qui occupent ces pages : Roberto Bolaño, Alain Jaubert, Virginie
Lalucq, etc.
Poésie 2004. « Une chambre
d’échos : la Maison de la poésie (1984-2004), Poésie 2004, n° 101, juin 2004, 127 p., 18 €. Pour fêter ses vingt ans, la
Maison du Théâtre Molière revient sur l’histoire de sa fondation et de la
renaissance de sa revue, sous l’égide de Pierre Emmanuel et Pierre Seghers. Bel
album, le reste du numéro consacre une page aux auteurs morts ou vivants,
français ou étrangers, dont elle a accueilli les voix au cours de ces années.
Seul regret : la très belle iconographie est desservie par un problème de
tramage.
Pergaud. Les Amis de Louis Pergaud, n° 40, 2004 (Les Rachats, 26120
Chabeuil ; 92 p., 12,20 €). Ce numéro, qui rappelle que Pergaud participa à
de nombreux périodiques et qui témoigne de l’activité multiforme de
l’association (avec notamment un article consacré à une estampe de Jean
Chicandre représentant Pergaud), fait la part belle aux dessins et enluminures
de l’écrivain. On retrouve dans son graphisme sa passion pour le portrait et
l’animal (notamment le chat), comme pour les jeux de l’imaginaire : les
enluminures créées collectivement à l’encre de chine de différentes couleurs
par Pergaud et ses amis (dont Léon Deubel dans une malle duquel elles ont été
retrouvées) et qui furent rassemblées dans un recueil intitulé Les Illuminations (quatre tomes), sont
un enchantement pour les yeux et l’esprit. On n’attend plus qu’une exposition,
si possible dans un lieu rendant enfin compte des talents divers d’un écrivain
encore trop souvent considéré comme « mineur ».
Proust. Bulletin d’informations proustiennes, n° 34, 2004 (ITEM, 45 rue
d’Ulm, 154 p., 22 €). Il s’agit, pour
l’essentiel, du séminaire de l’ENS consacré en 2003 au Contre Sainte-Beuve. Les deux éditions existant en français (celle
de Bernard de Fallois et celle de Pierre Clarac) divergent radicalement, et
aucune n’est satisfaisante. La récente publication d’une édition allemande du Gegen Sainte-Beuve due à Luzius Keller
permet de relancer le débat sur des bases nouvelles. – En outre, une poignée de
lettres inédites, dont quatre à Charles du Bos.
Revue des sciences humaines. Marges du
dialogue, textes réunis par Dominique Viart (Revue des sciences humaines, n° 273, 2004, 200 p. – dont quelques
pages curieusement blanches à la fin ; 22 €). Belle brochette de
collaborations pour ce numéro dont l’éditeur situe le projet sur un plan plus
philosophique que littéraire et le place sous le signe de Derrida (qui n’était
pas encore mort). Les textes sont souvent brefs mais de qualité, signés de
Michel Deguy, Valère Novarina, Jean-Pierre Sarrazac, Didier Bezace, Daniel
Buren, Nathalie Heinich, etc. Quand ils ne sont pas plutôt théoriques, ils
portent sur Dostoïevski, Savitzkaya, Ian Wilson. « La nouvelle vague du
dialogue » de Marie-Hélène Boblet-Viart offre une intéressante étude sur
le dialogue dans le cinéma français des années 60 et 70 envisagé dans son
rapport à la littérature de l’époque. La psychanalyse a aussi sa place,
naturellement, elle qui est pourtant réputée n’écouter que d’une oreille. Deux
articles examinent de plus près la question de l’entretien :
« l’entretien d’écrivain et la co-construction d’une image de soi :
le cas de Nathalie Sarraute » (Galia Yanoshevsky) et « Fatigues de
l’entretien » (Martine Burgos), intéressante étude du cas particulier de
l’entretien dans les sciences humaines. La section des comptes rendus
représente un effort par rapport à ce que l’on trouve dans la plupart des
revues universitaires : une grande partie des ouvrages recensés est
relativement récente. Michèle Sajous d’Oria aura quand même dû attendre depuis
1990 un compte rendu qui paraît en 2004, ceci pour un ouvrage de 127
pages ! Chers confrères, encore un effort !
Roman populaire. Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 27, été
2004, Napoléon et le roman populaire
(BP 0119, 8001 Amiens ; 176 p., 14 €). La très sympa-
thique revue le Rocambole poursuit
son travail d’exploration d’un territoire dont elle reconnaît elle-même qu’il
est encore largement vierge : « à
chaque numéro, toutes les fois que nous ouvrons un dossier, systématiquement,
nous constatons que tout, ou presque, reste à faire, dans toutes les
directions, pour tous les domaines de l’immense champ littéraire qui constitue
le fonds commun des "littératures populaires" ». C’est cette
fois-ci un dossier de plus de cent pages qui se trouve consacré à un monstre
sacré de l’histoire et de la culture populaire : Napoléon. Malgré ce
statut hors concours, la présence et l’impact de l’empereur dans la littérature
populaire, il faut bien le dire, n’ont été que peu étudiés. Ce dossier est donc
une première étape, mais déjà tout à fait substantielle. On y trouvera, sous la
direction de Charles Ridoux, plusieurs bons articles. Gérard Gengembre, qui s’y
connaît, traite du « grand homme du roman populaire ». Jean Tulard,
autre pointure respectable, rapproche deux ingrédients fort présents dans cette
littérature : Napoléon et le complot. Bonaparte et Lagardère retiennent
l’attention de Daniel Compère. Il est aussi question de Maurice Landay,
d’Erckmann-Chatrian, de la baronne Orczy et même de Conan Doyle dont tout le
monde ne sait pas qu’il a produit divers récits consacrés à l’époque
napoléonienne et que François Hoff nous rappelle. Recommandons cependant tout
particulièrement l’article de Jean-Luc Buard, curieuse composition dont le
centre et le prétexte sont un roman particulièrement étrange de Théo
Fleischman, Un qui revient de loin. Les
mésaventures de Florentin Passavant, général d’empire réincarné, paru en
1955. Étrange personnage que cet écrivain maniaque de Napoléon, dont Jean-Luc
Buard éclaire brièvement la carrière et la personnalité. Étrange article aussi
puisqu’il ne commence par une évocation de la bibliothèque Paul Marmottan à
Boulogne-Billancourt, entièrement consacrée au souvenir de l’Empire et de
l’Empereur, que pour dire que le roman de Fleischman dont il nous entretient ne
s’y trouve pas ! Un petit cahier iconographique reproduit des
illustrations de Maurice Toussaint pour des couvertures d’ouvrages publiés par
l’éditeur Tallandier. Le reste du numéro est occupé par les chroniques habituelles,
toujours instructives, sous le titre clin d’oeil « Le Front
populaire ». Les amateurs chevronnés éplucheront la « Revue des
autographes », et ceux à qui leur collection de romans populaires
d’origine ne suffit pas pourront lire un conte de Marie Aycard datant de 1842
et intitulé Le Conspirateur en 1800.
Table ronde.
Cahiers de la Table ronde, printemps 2004 (Table ronde, 2004, 156 p.,
10 €). Ressusciter une revue ne va pas de soi. On
regarde ce volume étroit, agréablement souple dans la main, affublé d’une
couverture d’avant le graphisme manifestement, et on se demande s’il s’agit
d’un hommage (ô Cocteau, ô Mauriac), de revendiquer une filiation idéologique
ou esthétique, de capitaliser plus simplement sur un nom en économisant le
publicitaire. Ouvrons. Aux avant-postes, l’éditorial de Denis Tillinac. Dieu
que les revues littéraires françaises se ressemblent, à vomir le monde qui les
voit naître avant même d’avoir des lecteurs, agitant toujours les mêmes
monstres de papier, la pub, le spectacle, le marché, la consommation. À droite,
à gauche, on sonne le tocsin et l’abordage dans un même « esprit de
dissidence » : « Il est temps de rompre avec la résignation. De
solder les vérités officielles, sous quelque emballage qu’on nous les
fourgue. » Suivent néanmoins des pensées poids mouche de Jean-François
Colosimo (directeur de la rédaction), du genre : « Le Diable est le
premier fournisseur de spiritualités au monde. Ce qui lui vaut un rond de
serviette au banquet du consumérisme. En or massif. » Le reste de la
section Essais évoque une forme de
journalisme se poussant du col, avec ses banalités empesées (sur Le Pen, sur la
Gauche, dispensables Levy ou Muray), ses affirmations gratuites (Melman sur les
jeunes psychanalysés, Denys Arcand) ; on lira cependant le texte pertinent
de Debray sur la substitution de la logique du débat à celle du combat dans la
vie intellectuelle française, ou la mise au point de Joseph Macé-Scarron sur la
réception de son ouvrage La Tentation
communautaire. La section Littératures
ne se cherche pas moins : Pirotte donne des fonds de tiroir, Richard
Millet est fastidieux, Charnet vague. Les amateurs apprécieront la tentative de
sauvetage de Raymond Guérin (rescuer :
Jean-Paul Kauffmann), ou l’inédit de Blondin sur Saint-Germain-des-Prés
(plaisant hasard), avec une page en fac-similé. Espérons que cette revue ne
fasse pas qu’ajouter un organe au lamento général des cinquantenaires décrochés
du monde dans lequel ils survivent. Il faudrait pour cela faire moins de
phrases et donner davantage à penser.
Verne. Revue Jules Verne, n° 17 (Centre
international Jules Verne, 2004, 124 p., 8 €).
Émanation de diverses instances qui se consacrent à l’œuvre de Jules Verne (le
Centre international Jules Verne, la Maison de Jules Verne, l’imaginaire Jules
Verne d’Amiens ; la Bibliothèque municipale, centre d’études verniennes et
Musée Jules Verne, les Amis de la Bibliothèque municipale de Nantes), le
présent numéro de la Revue Jules Verne
propose une série d’articles centrés sur « Jules Verne et les
pôles ». Les pôles – ce n’est un mystère pour personne – représentent de
véritables points de fixation de l’imaginaire vernien. Ils apparaissent, soit
de façon centrale (Un hivernage dans les
glaces, Voyages et aventures du
capitaine Hatteras, Le Pays des
fourrures, Le Sphinx des glaces),
soit tiennent une place importante dans la fiction (Vingt mille lieues sous les mers, Sans dessus dessous, César
Cascabel). La bibliographie finale rassemble de nombreuses références sur
la question. Les contributions balisent le terrain, rappellent les grandes
étapes de la conquête des pôles, donnent la parole à des témoignages
contemporains.
[Patrick Besnier, Alain
Chevrier, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Hugues
Marchal, Michel Pierssens, Anne Simon, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Arland.
Marcel Arland ou la grâce d’écrire,
textes réunis par Bernard Alluin et Yves Baudelle (Presses universitaires de
Dijon, 2004, 174 p., 20 €).
Homme-siècle, né en 1899, mais qui resta jusqu’à sa mort en 1986 un
« auteur de la première moitié du xxe »,
Marcel Arland est surtout connu pour avoir été une personnalité influente de la
vie littéraire française de l’entre-deux-guerres et l’un des piliers de la NRf, qu’il a dirigée avec Paulhan entre
1953 et 1977. Son histoire est profondément liée à celle de la maison
Gallimard, et c’est en cela que sa correspondance, déjà connue, « qui
révèle des liens d’amitié avec de nombreux écrivains, comme Malraux, Chardonne
ou Jouhandeau, est un précieux document d’histoire littéraire ». Mais,
comme l’était celle de Paulhan il y a encore quelques dizaines d’années, le
reste de son œuvre est à redécouvrir : romancier, inventeur de la
« nouvelle-instant » (René Godenne) qui transforme le genre de la
nouvelle en l’attelant à une exigence de sincérité, auteur d’une œuvre critique
d’ampleur, d’essais sur l’art, et d’écrits intimes qui en font le plagiaire par
anticipation de nos producteurs d’autofiction et le défenseur d’une tradition
narrative durablement mise en crise par le Nouveau Roman (ainsi que le
suggèrent les éditeurs de ce volume dans une sorte d’histoire parallèle de la
fiction française), Arland doit être lu. Ce bref collectif s’ouvre sur quelques
aperçus biographiques esquissés par Mokhtar Chaoui, suivis d’une évocation de
l’amitié Arland-Malraux à travers les écrits autobiographiques d’Arland et les
témoignages des contemporains, par Moncef Khemiri, amitié à laquelle l’écrivain
avait d’ailleurs consacré toute une partie de son dernier essai, Ce fut ainsi. Jean-Jacques Didier
observe les limites de la sincérité, valeur centrale de la poétique narrative
d’Arland : « Les facettes les plus controversées du moi, l’homme
sincère ne les aura donc pas débusquées. » Une section consacrée aux
« paysages intérieurs » rassemble ensuite des réflexions d’Yves
Baudelle sur la nostalgie, la relation au terroir et le culte des morts qui
apparient Arland à Barrès, un drôle de texte de Paul Renard sur les bovins dans
les récits d’Arland, vaches de toutes races qui, dit-il, « entrent dans un
programme idéologique » et des notes de Gianfranco Rubino sur l’enfance et
ses métamorphoses. Peter Ihring revient sur L’Ordre,
couronné par le Goncourt en 1929, qu’il décrit comme le roman d’une génération
– à l’instar de L’Éducation sentimentale
ou des Déracinés – celle des jeunes
gens qui, au sortir de la Grande Guerre, durent trouver leur place dans une
société à reconstruire. Une section « Poétique et stylistique »
permet à Michel Gissard des réflexions sur le traitement des genres littéraires
par Arland, à Monique Gosselin des analyses d’inspiration ricœuriennes sur
l’identité narrative des personnages, et à René Godenne des mises au point sur
Arland nouvelliste, en fait un réaménagement de quelques passages de ses
ouvrages précédents sur le genre. Bruno Curatolo fait entendre une voix plus
neuve en s’intéressant aux écrits intimes d’Arland, lus dans la perspective
d’une vocation littéraire et du genre, sinon du tombeau, du moins de la vanité.
Georges Molinié, surtout, esquisse quelques analyses stylistiques
inédites : un certain dialogisme, un « dynamisme scripturaire »,
« une manière de lyrisme matériel », l’insistance d’un
« prestige du Je et de sa voix », une « discrétion
pathétique » qui le rapproche de nos contemporains… Dans une dernière
section consacrée à Arland critique, Martyn Cornick retrace l’itinéraire d’Arland
à la NRf et sa participation à la
« politique esthétique » de la revue, Catherine Douzou décrit la
singularité d’une pratique critique, de sa démarche fondée sur les
« échanges », de ses thèmes et de sa défense de la notion de
genre ; Alain Mascarou, enfin, ouvre le dossier encore entièrement inexploré
de la critique d’art d’Arland, de ses qualités d’écriture et de discernement,
et de la fascination d’Arland, en littérature comme en peinture, pour le moment
énigmatique de la genèse des œuvres. On le voit, ce petit recueil pèche sans
doute par un défaut de netteté que laissait pressentir l’introduction
d’ensemble : pas de ligne très sûre, ni pour l’histoire littéraire, ni
pour l’interprétation des œuvres, ni pour la poétique des genres ; mais il
s’agissait surtout d’inviter à lire.
Bibliographie.
Revue d’histoire littéraire de la France,
hors série 2004, Bibliographie de la
littérature française : année 2003 (PUF, 2004, 700 p., 28 €). On est toujours plein de
reconnaissance et d’admiration pour les bibliographes capables de sacrifier
leurs veilles pour le bien des chercheurs et des curieux. C’est dans cette
grande tradition que s’inscrit la version 2004 de la bibliographie de la RHLF. Cet immense travail aurait pu,
bien entendu, être produit par l’une de ces machines capables aujourd’hui de
traiter ce qui n’est plus du savoir mais de l’information. Cependant, la
bibliographie que nous examinons aujourd’hui n’a manifestement rien d’un de ces
produits de l’industrie informatique qui tendent à remplacer les
bibliothécaires de naguère. On perçoit au contraire, très souvent, la présence
tout à fait personnelle bien que discrète de celui qui a fait des choix, qui a
feuilleté réellement les publications dont il donne le signalement. Autrement
dit, le très gros pavé qui nous est proposé est aussi et peut-être d’abord le
résultat d’un tri lié à un goût personnel et à une attention sélective. Bien
sûr, on perçoit aussi l’effort de recenser aussi objectivement que possible
tout ce qui peut-être significatif pour des chercheurs et des lecteurs dont
l’horizon d’attente forme comme une synthèse moyenne de ce que peuvent être par
ailleurs les intérêts collectifs du jour, fort hétérogènes. Cette bibliographie
étant cependant d’abord un outil, voyons comment il est articulé. On y trouve
en premier lieu, comme il est naturel, un recensement des
« généralités ». Après quoi commencent les notices organisées par
siècle. Le xixe siècle
a droit à 133 pages. Il est battu par le xxe
qui a droit, lui, a 231 pages. Les siècles antérieurs ne s’en tirent cependant
pas mal puisque le xviiie
hérite de 68 pages et le xviie
de 48. Le xvie siècle
fait un peu figure de parent pauvre avec moins de 40 pages. Il est évidemment
difficile de tirer de ces chiffres des conclusions très significatives. On ne
manquera pas pourtant de réfléchir sur ce fait nouveau qui donne au xxe siècle près du double de
l’attention critique mesurée par le nombre des recensions qui lui sont
consacrées. Peut-être faut-il y voir la prise en compte de ce qui, désormais,
devient une réalité qui ne peut manquer de pénétrer plus avant non sans
susciter une certaine mélancolie : le xxe
siècle a cessé d’être notre contemporain pour entrer, à son tour, dans
l’histoire. Ce siècle qui fut le nôtre n’est plus du présent mais du passé
puisque le voilà, à son tour, objet de recherches, de critiques, de dissections
savantes, comme si la tribu des écrivains de ce temps lointain nous devenait de
plus en plus étrangère et demandait, pour s’y aventurer sans danger, des guides
férus d’archéologie préhistorique. Mais revenons, sans plus philosopher, aux
différentes parties qui composent ce volume respectable. En sus des notices
elles-mêmes, le volume offre un index des auteurs, ces auteurs étant aussi bien
les auteurs des œuvres que les auteurs des ou-
vrages critiques ou des recensions recensées, également très nombreuses. Ce
dernier trait est assez nouveau et présage peut-être de l’arrivée sur le marché
de la critique littéraire universitaire francophone de mécanismes à
l’anglo-saxonne tel le performance index bien
connu des scientifiques. À cela ajoutons encore un précieux index des titres
des œuvres qui font l’objet des notices, ainsi qu’un index des sujets classés,
là aussi, par généralité et par siècle. Les curieux iront d’abord voir tout ce
qui concerne les généralités. C’est là un peu le marché aux puces de la
bibliographie, l’endroit où l’on peut faire des trouvailles inattendues, où
l’on découvre précisément ce que l’on ne cherchait pas. Peut-être est-ce là
aussi que le goût du bibliographe, que nous évoquions tout à l’heure, se marque
le plus. C’est là surtout que l’on trouvera des références à des publications
qui ne courent pas les rues et que toutes les bibliothèques sont bien loin de
pouvoir fournir. Qui, par exemple, irait spontanément chercher le volume de mélanges
offerts à Michel Stanesco et publiés par les Presses de l’Université de
Bucarest en 2003 ? On notera avec intérêt que c’est dans cette section que
figurent de nombreuses recensions publiées par Histoires littéraires sous la plume d’un anonyme dont on voit qu’il
est légion ! Toutes considérations mises à part sur les goûts personnels
du bibliographe, on ne peut résister à la tentation de parcourir cet inventaire
comme s’il s’agissait des résultats d’un concours de beauté ou de popularité.
On n’apprendra rien à personne en soulignant à quel point la recherche est
aussi affaire de mode, d’engouements plus ou moins passagers, quand elle n’est
pas la simple conséquence opportuniste de la survenue aléatoire des
centenaires. Dans chaque section chronologique, avant l’inventaire par nom
d’auteur, on trouvera d’abord en tête quelques pages de références thématiques.
Pour le xixe siècle,
il s’agit des anthologies, des bibliographies, des dictionnaires, de
l’épistolaire, de l’histoire des idées, de l’histoire du livre, de l’édition et
de la presse, d’histoire et littérature, de littérature et arts, de littérature
et société, de littérature de la francophonie, de mouvements et écoles, de
poésie, de romans contes et nouvelles, de théâtre, puis de thèmes et études.
Cette dernière partie est la plus fournie, comme on pouvait s’y attendre. Il
est un peu plus surprenant de constater que « romans, contes et
nouvelles » ne figure que pour une référence là où le théâtre a droit à
une page entière. C’est ensuite la Grande Loterie de la renommée critique qui
transparaît à travers la statistique des notices consacrées aux différents
écrivains. On ne s’étonnera pas de trouver une surabondance de références
consacrées à Balzac ou à Zola, bien sûr. On regrettera peut-être de ne voir
qu’une référence à Gustave Aimard ou à Ponson du Terrail, mais on se réjouira
de trouver une page et demie consacrée à Alphonse Daudet ! D’une manière
générale, cette bibliographie montre que, bien que le canon demeure le canon,
les oubliés où les négligés ne sont plus aussi oubliés ou négligés
qu’autrefois. Sous la lettre P, on trouve ainsi côte à côte Gabriel Peignot,
Joséphin Péladan, Agricol Perdiguier, Charles Louis-Philippe, Pigault-Lebrun,
Pixérécourt, Francis Poictevin, François Ponsard, Ponson du Terrail,
Pierre-Paul Poupalion, Pierre-Joseph Proudhon. On se demande ce que l’on
pourrait exiger de plus. En y réfléchissant bien, peut-être pourrait-on suggérer
à l’auteur, pour la prochaine édition de sa bibliographie, d’y faire figurer
également un index des périodiques dépouillés. On trouve en effet dans ce
volume un très grand nombre de références à des comptes rendus publiés dans des
revues choisies et il pourrait être utile de pouvoir se référer directement à
ces revues, surtout lorsque celles-ci publient des dossiers parfois volumineux,
comme c’est de plus en plus la règle. Ceci permettrait peut-être de freiner, au
moins pendant un certain temps, ce qui sera de plus en plus la réalité de la
recherche bibliographique, puisque le chercheur négligera la revue en tant que
telle pour ne s’intéresser qu’aux articles touchant étroitement l’objet de sa
recherche et dont il trouvera de plus en plus souvent la référence dans des
banques de données informatisées où l’identité des périodiques ne représentera
plus rien.
Dictionnaire.
Le Dictionnaire du littéraire, sous
la direction de Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala (PUF, 2004, 650 p.,
26 €). Déjà une
seconde édition pour cet ouvrage de référence paru pour la première fois en
2002 ! Va-t-il falloir se résigner à débourser 26 € tous les deux ans ? Se résigner
n’est pas le mot, car c’est en fait avec bonheur que l’on attendra ces éditions
qui ne manqueront pas de croître et de se multiplier. Entre les deux premières
versions, nous dit-on, ont pris forme déjà vingt-deux nouvelles notices, tandis
qu’une vingtaine de notices existantes ont été retouchées et que cent autres
ont vu leur bibliographie actualisée. Tenter de repérer ces additions et
modifications serait un travail considérable que les historiens accompliront un
jour, sans aucun doute, tant ce dictionnaire sort de l’ordinaire et répond aux
changements en profondeur qui se sont opérés dans notre conception de la
littérature depuis une vingtaine d’années. Nous voilà bien loin de l’époque où,
ivres d’abstraction et de théories, les littéraires se livraient avec passion à
une débauche néologique et à une surenchère d’obscurité où ils voyaient le
garant de la scientificité. Mais nous parlons là de Préhistoire. Rien de plus
instructif pour contraster ces deux âges géologiquement étrangers l’un à
l’autre que de lire avec attention l’avant-propos de l’ouvrage. Ces
quelques pages seront sans doute un jour analysées et traitées comme une
butte-témoin d’une vraie révolution dans les idées. Là où, naguère encore,
s’élaboraient des ensembles conceptuels rigides et clos, tout est fait au
contraire aujourd’hui pour respecter les diversités de conception, d’approche,
de perspective. Plus étonnant encore, « le souci a été de tenir compte des
données historiques dans leur ensemble » ! L’histoire, cette grande
réprouvée des générations précédentes, fait un éclatant retour :
« Puisque tous les termes littéraires ont une histoire, il faut en suivre
le fil chronologique pour construire ce qui se joue à chaque moment de leur
existence. » À chaque détour de phrase, l’avant-propos prend soin
d’insister sur le respect des différences et des divergences. Puisqu’il s’agit
d’un travail collectif et international, on se doute qu’il était hors de
question de viser une totale cohérence. Au contraire, la richesse potentielle
des probables dissonances est ici perçue comme une chance à exploiter :
« le souci a été de fédérer des apports... » On remarquera sans malice
que, dans cet effort très international mais francophoniquement correct, deux
des équipes appartiennent précisément à des pays dont la structure politique
est fédérale. On risque sans doute peu à supposer que ce que l’ouvrage comporte
d’esprit unificateur revient à celui des initiateurs qui appartient au pays où
subsiste toujours la tradition jacobine. Le Canada et la Belgique s’acceptent,
avec des nuances, comme des mosaïques. Ce dictionnaire du littéraire assume
donc sans complexe son caractère d’assemblage de morceaux de couleurs diverses
dont le résultat n’en forme pas moins une figure reconnaissable. Cela dit,
comme dans tout dictionnaire, plaisir et connaissance vont de pair, parce que
l’occasion nous est ainsi donnée de vagabonder à travers un paysage notionnel
plein de surprises et de curiosités. Un parcours même rapide de la table des
entrées permet d’emblée de prendre conscience de cette variété assumée :
c’est ainsi par exemple – nous puisons au hasard – que l’on voit voisiner
maxime, mécénat, médecine, médias, médiation, médiévale (littérature),
méditations, mélancolie, mélodrame, etc. L’on voudrait pouvoir se plonger dans
toutes ces notices que la règle commune fait passer à la même toise, ce qui
contraint leurs auteurs à maximiser le rapport entre information, jugement et
nombre de signes autorisés. Il semble pourtant que certains articles sont plus
égaux que d’autres. Nous ne nous en plaindrons pas quand la bénéficiaire est
l’histoire littéraire. On sourira cependant un peu en constatant que l’article
qui lui est consacré pourrait se résumer à « et enfin Lanson vint ! »
Cela ne veut pas dire, prenons-y garde, qu’il s’agirait de retourner à un état
bien obsolète des conceptions de la littérature. Il s’agit au contraire de
retrouver la dynamique créative qui inspirait les conceptions du maître,
largement dévoyées par ses disciples. La leçon en est une, au contraire,
d’ouverture vers ce qui peut être le plus inspirateur dans des disciplines
voisines et, par là, découvrir des horizons nouveaux. On perçoit, à travers la
remarquable diversité des objets traités, tout un goût de la novation, un
plaisir de l’exploration poussée du côté des marges, des faits moins connus,
des notions les plus problématiques. Les grands thèmes classiques demeurent,
naturellement, mais ils se trouvent débordés de toutes parts par les nouveautés.
À côté des Académies, on traite des affects, à côté des arts poétiques, il est
question d’ateliers d’écriture, à côté de l’atticisme figure l’autofiction, le
tout à l’avenant. Cette diversité reflète jusqu’à un certain point celle des
auteurs (remarquons cependant les limites de cette diversité : il nous
semble bien que le xixe
y domine). Si les maîtres d’œuvre sont des spécialistes chevronnés, beaucoup de
leurs collaborateurs sont de jeunes enseignants, des doctorants, voire de
simples étudiants. Cette jeunesse est à la fois curieuse des traditions,
exigeante en matière de précision, mais elle est demandeuse de nouveautés et
supporte mal la langue de bois. Tant mieux ! Chaque notice étant signée,
on peut tenter d’établir des corrélations entre la nationalité, l’âge et les
intérêts de chacun. Ce serait sans doute un peu réducteur, mais en levant
l’anonymat traditionnel des dictionnaires, ses rédacteurs ont sans doute voulu
donner un exemple des effets de contextualisation sur lesquels ils mettent par
ailleurs l’accent. En essayant ainsi de repérer les notices dont Paul Aron est
l’auteur, on reconnaîtra sans peine les curiosités érudites et éclectiques
qu’on lui sait. Même chose pour Alain Viala et ses préoccupations pédagogiques,
ou Denis Saint-Jacques, versé en littératures populaires. Paul Aron, recordman
de la spécialité, fournit à lui tout seul la matière d’une petite encyclopédie
pleine d’originalité. C’est lui qui disserte (parfois en tandem) sur l’art pour
l’art, sur l’autonomie, la Bel-
gique, la bibliophilie, le bilinguisme, le chœur, la citation, le corps, les
curiosités littéraires, le cycle, la distanciation, l’école de Francfort,
l’édition électronique, l’engagement, le fait littéraire, les fous littéraires,
la francophonie, l’hermétisme, l’influence, l’inventaire, le jargon, la
littérature judiciaire, la littérature migrante, le motif, le naturalisme, le
néoclassicisme, les oubliés, la littérature ouvrière, la page, la parodie, le
pastiche, le péritexte, le plagiat, la ponctuation, le populisme, la
littérature prolétarienne, la publicité, le réalisme socialiste, le récit
initiatique, la revue, la revue théâtrale, le roman gothique, la sociologie, la
stratégie littéraire, le théâtre populaire, la tradition, l’utopie, les valeurs
– et nous en oublions, sans doute. Nous donnons cette liste, non pour mettre en
avant le travail d’un seul, mais pour souligner la réalité de la diversité
revendiquée, dont on voit qu’elle n’est pas seulement un vœu pieux. Il
faudrait, bien entendu, examiner de près de nombreux
articles pour voir jusqu’à quel point le programme est réalisé et avec quelle
pertinence. Les quelques sondages que nous avons opérés rassurent :
l’essentiel y est, avec ce qu’il faut de rappels historiques, d’esquisses de
définition, d’hommages plus ou moins discrets aux prédécesseurs, historiens et
théoriciens, et les choix bibliographiques draconiens paraissent assez peu
contestables. Les quelques outils complémentaires proposés (table des
entrées, index des notions, présentation des auteurs), suffisent pour organiser
une navigation plus personnalisée et rendue plus facile encore par les renvois
suggérés à la fin de chaque notice et généralement plus fournis que la table
des entrées. Un seul exemple : à la fin de sa notice sur l’édition, Jacques
Michon renvoie aux articles : édition
électronique, foires du livre, imprimerie, librairie, livre, marché littéraire,
péritexte, public, publication, typographie. En bref, un ouvrage à mettre
entre toutes les mains : il réjouira les connaisseurs et garantira que les
débutants grandiront loin de tout dogmatisme, dans un éclectisme éclairé.
Jupe
rôtie. Catherine Robbe-Grillet, Jeune Mariée. Journal 1957-1962 (Fayard,
2004, 572 p.,
23 €).
Les Mémoires écrits ne sont pas forcément le fait de gens à mémoire ample.
Depuis toujours, Catherine Robbe-Grillet est une oublieuse, et l’on doit à ce
trait tant l’existence de ce livre, que le fait qu’elle oublia au grenier les
cahiers d’écolière où son texte patientait. Œuvrant dernièrement à une
biographie d’ARG, elle est allée fouiller là-haut : d’agendas fanés
émerge, intact, après une quarantaine bien nommée, un ouvrage ignoré du mari,
gommé par l’épouse. De vingt-sept à trente-deux ans, elle avait, sur la brèche,
noté mille détails qu’elle savait devoir perdre au défaut de cette consigne.
L’écriture fut toujours son faible – en témoigne l’aisance de ces pages.
Costume chic et voilette noire, on l’avait entrevue jadis chez Bernard Pivot,
mystérieuse dame signant ce soir-là Jeanne de Berg quelque histoire d’O ou de Q
(les initiales aussi, ça s’oublie). Haute comme Lolita – assise, il n’y
paraissait pas –, l’auteur devait à ce physique de paraître quinze ans aux yeux
de Denise Bourdet, de se faire, à vingt-sept, réclamer une autorisation de ses
parents par un douanier distrait, à trente-deux d’être lorgnée à la caisse si
le film était interdit aux mineurs, plus généralement de faire tenir son époux
pour pédophile. Agaçant, mais tonique : d’un mètre quarante-huit fillette,
on voit différemment les choses que de cinq pieds onze pouces (de là nos
différends avec Dieu, être que CRG juge chimérique.) Ni Nabokov ni, malgré la
rime riche, Catherine Millet, ce journal sage et très éveillé, s’il n’entre pas
dans des détails érotiques lassants sur un couple si fusionnel que le
stylo de la jeune épousée (après six ans de « fiançailles ») passe
incessamment du je au nous, donne néanmoins à réfléchir sur le
rapport SM, concernant quoi, sauvée du saphisme et grande liseuse, elle juge
Beauvoir inexperte (si la femme goûte la passivité en amour, le social n’y est
pour rien, c’est hormonal). Au fil des pages, l’époux se révèle, comme tant
d’écrivains, un fils à maman. Ne dut-il pas, entre autres, à cette mère « géniale »
(mais pas fanatique de la salle de bains – trait Robbe-Grillet !) sa
rencontre avec Bruce Morissette, qui, de spécialiste de Rimbaud, séduit vira
soudain tour-operator de l’auteur des
Gommes – qu’un moins réputé grilletien, l’acteur-poète-humoriste Francis
Blanche envisagea ces années-là d’adapter à l’écran ? Projet inabouti,
comme aussi mainte velléité d’Alain Resnais, cerveau traversé de mille nuages
tandis que l’autre Alain, le maître, l’immortel, scénarise, structure,
mécanise, statue, établit. Dans les textes, moins dans la vie. On apprend, en
passant, que c’est à sa jeune femme que le romancier dut de devenir châtelain,
ses goûts urbains ne l’inclinant ni vers la province ni vers la propriété
foncière. Côté Landerneau, pimentent ces pages la rivalité avec le contredisant
Michel Butor, bien mieux agrégé à l’édition qu’ARG, l’amitié cyclothymique avec
Jérôme Lindon, les affinités avec Samuel Beckett (aussi réticent qu’Alain au
conseil de Lindon de dynamiser d’action pure ses belles fictions), les sorties
contre les bas-bleus, envers qui Catherine acère une dent pointue (Nathalie
Sarraute, Marguerite Duras, Geneviève Serraut). Un lecteur, M. de Sade, de
Vincennes, nous maile son reproche au dernier tiers de ce journal : trop
de détails féminins ! (« Qu’ai-je à faire du prix en 1960 d’un
gorgerin ? »). Or ce ruisseau où Sade reproche à Rétif de patauger
fera la saveur de Monsieur Nicolas
quand, deux siècles passés, s’y découvrira la chair du quotidien. Sade avec
Kant méprise l’anecdote qui, sous la plume de tant de dames mémorialistes,
charme l’amateur de ragots : Valéry, Sartre, nous, vous aussi, pas
vrai ? Sans Madame de Motteville, aurions-nous les Trois Mousquetaires et Vingt
ans après ? D’ARG qui tant voyagea, tant vit, tant lut et tant filma,
la bio par l’épouse pourra, gageons, s’avérer pour la postérité d’un meilleur
rendement que ses romans respectables et déjà respectés : on les rouvre
peu. Flaubert avait raison. On n’aime pas la littérature. On lui préfère les littérateurs : témoins, sur la table basse
de notre vestibule, les états respectifs de nos exemplaires du Sursis et de la grande Morale (quasi comme neufs), quand ce
livre de gare La Vie sexuelle de
Jean-Paul Sartre, a ses tranches toutes sales. À vous dégoûter des
patients ! – « Je les tuerais tous ! » confiait Freud.
Merci à Catherine Robbe-Grillet pour ce gros livre à la fois digne d’un don et
lisible en salle d’attente. Tous publics.
Mauriac-Gide. Malcom Scott, Mauriac et Gide. La recherche du moi (L’Esprit du temps, 2004,
252 p., 14 €).
Spécialiste de Mauriac (à qui, aux mêmes éditions, il a consacré un ouvrage
intitulé Mauriac et de Gaulle),
l’auteur propose un essai parfaitement documenté et efficacement construit dans
lequel il s’emploie à démêler – autant que faire se peut – l’écheveau de
pensées et de sentiments, d’ambiguïtés et de paradoxes, de ruses et de malices
qui scella pendant un temps le dialogue Mauriac-Gide. Il y avait de quoi être
découragé d’avance par pareille entreprise, tant il est vrai qu’on éprouve,
face à ces deux écrivains si différents, pour ne pas dire franchement
antagonistes, comme un vertige. Car ni l’un ni l’autre n’ont été, comme ils
l’ont prétendu, fidèles à leurs choix, à leurs morales respectives ou leurs
options religieuses. S’il est indéniable que Gide joue les Protée, au grand
désespoir de ceux qui, parmi ses amis (on pense bien sûr à Ghéon converti)
voudraient le voir se fixer, Mauriac
dissimule à peine ses propres fluctuations, dérobe ses dérives
intérieures sous l’armure d’une conscience en apparence inflexible. Tous deux
sont fascinés par le moi et tentent de répondre, par la littérature, à cette
question lancinante : qu’est-ce qu’être soi ? Ils sont en outre
pleinement persuadés que le moi a besoin d’une discipline. Mais laquelle ?
Tout est alors affaire de penchant, d’affinité, de choix ou de non-choix. Car
en l’occurrence, la relation de Mauriac et de Gide repose tout entière sur
cette problématique éthique du choix, c’est-à-dire de la résolution, ce que
Malcolm Scott montre de manière fine, en épousant ce fil d’Ariane, passablement
entortillé, du Moi, de la vie morale et intériorisée, des enjeux de la réforme
spirituelle du sujet. On pourrait, dans un premier temps, rapporter la
perspective choisie par l’auteur à une pure enquête psychologique. Or il n’en
est rien : l’angle d’attaque retenu fait véritablement office de coin
enfoncé dans l’épaisseur d’une écorce, si bien que c’est toute la profondeur
d’une crise intellectuelle (celle des années 20-30) qui est parcourue et
sondée. Mauriac est d’abord attiré par Gide comme on est porté à se rapprocher
de son opposé ; il le dira assez clairement dans son Bloc-Notes : « Il m’aidait le mieux à me juger moi-même.
Il était l’opposant dont j’avais besoin. » Gide dans son rôle d’ennemi
nécessaire, par rapport – et par opposition – auquel on s’évalue et on se
pense : c’est là un emploi classique. Ainsi, le jeune Mauriac voit en
Gide, non un maître, mais un interlocuteur privilégié, dont les propos, les
jugements et les valeurs contaminent le discours et le système mauriaciens.
Comme le dit Malcom Scott : « Les traces de Gide dans l’œuvre
mauriacienne sont tentaculaires, s’infiltrant dans les trois grandes ailes de
l’édifice : littérature, religion, politique. » Présence envahissante
– qui remplace dans la jeunesse d’alors la figure de Barrès, ce maître à penser
– et dont il faudra bien se délester. Toute l’attitude de Mauriac par rapport à
Gide, dans les années 1920-1924, sera donc tentative de dégagement,
d’émancipation. C’est là une espèce d’impératif catégorique, et cela implique,
nécessairement, une mise à distance, un effort de neutralisation critique de
tous les aspects fascinants de Gide, à commencer par cette morale variable du
choix impossible et de la déterritorialisation du moi. Gide est l’homme du
recul ironique, de la contemplation enjouée de soi, du culte de
l’inconséquence, comme il se plaît à le dire de Dostoïevski. Mauriac, tout au
contraire, se campe en homme conséquent, c’est-à-dire fermement attaché à des
valeurs invariables, à une conception du moi – de la personne morale et
spirituelle – qui résulte d’un choix concerté, d’une résolution, qui est
toujours une forme de renoncement. À partir d’une telle position, qui informe
un point de vue et détermine un jugement, Mauriac appréciera Gide, il le verra
tantôt comme un falsificateur, tantôt comme un être insincère, tirant à lui les
textes évangéliques (comme dans Saül
par exemple), affrontant le Christ à Saint-Paul, et s’avérant tout compte fait
incapable d’un rapport intime et direct avec Dieu. Puis il y a la question de
l’homosexualité, d’abord détournée, ensuite exposée dans Corydon (1924). Encore une fois, Mauriac ne peut souscrire à la
morale gidienne, qui ne veut ni renoncement, ni retranchement. Comme il l’écrit
dans La Vie de Jean Racine :
« Faire passer du plan de la nature au plan de la grâce leur personnalité
originale, unique, sans retranchement ni diminution, tous les méandres de la
pensée gidienne [...] mènent à cette exigence. » Mais, comme le montre
Malcom Scott, un revirement se produit, suite à une réaction de Gide qui écrit
à Mauriac que ce que ce dernier recherche, c’est une situation, un
« compromis rassurant qui permette d’aimer Dieu sans perdre de vue
Mammon ». De là découle la « crise » de Mauriac, qui s’interroge
sur la « chair », la nécessité d’écrire... Une fois de plus, Gide
joue les « inquiéteurs ». Malcolm Scott s’attache ainsi à examiner
comment ces problématiques du moi commandent des prises de position publiques,
comment également elles irriguent les œuvres respectives de Mauriac et de Gide,
comment enfin elles se transposent au plan de la fiction romanesque, par
exemple. La deuxième partie de son essai propose de très remarquables analyses
(dont les pages sur les « transparences homosexuelles chez Gide et chez
Mauriac »), à la lumière desquelles apparaissent, sinon les lignes de
convergence, du moins les plans parallèles de la (re)construction du moi chez
Gide et chez

Mauriac.
Car le sujet littéraire – par nature « lawless » – révèle ce que le
moi biographique ne peut ou ne veut pas toujours voir.
Image
de la série « La Morale à Tigre », constituée par Pierre Louÿs pour
Pierre de Régnier.
Régnier.
Marie de Régnier, muse et poète de la
Belle Époque, sous la direction de Marie de Laubier (BnF, 2004, 160 p., 35 €). Ce volume consacré à la seconde
fille de José-Maria de Heredia – un des conservateurs les plus connus, avec
Nodier, de la Bibliothèque de l’Arsenal –, femme-auteur de la Belle Époque sous
le nom de Gérard d’Houville, constitue le catalogue de l’exposition organisée
par Marie de Laubier en 2004 à l’Arsenal, pour présenter enfin le fonds légué à
cette bibliothèque par l’intéressée, à son décès, en 1963. Renouant avec une
tradition pratiquée il y a une trentaine d’années à la Bibliothèque nationale,
il n’a en réalité de catalogue que le nom. Car l’ensemble, précédé d’une notice
explicative sur les fonds de la bibliothèque consacrés à cette famille, débute
par une chronologie établie par le docteur Fleury, puis est divisé en sept
chapitres rédigés par des spécialistes et dont le contenu est présenté
parallèlement aux notices détaillées dues à Marie de Laubier, décrivant chacun
des 228 documents exposés. Le fonds Marie de Régnier se compose d’environ sept
mille volumes, dont beaucoup sont évidemment des éditions courantes, mais il y
a également au moins 2500 clichés et négatifs photographiques, ainsi que des
papiers de toute sorte émanant de Marie et de son époux (morganatique),
l’académicien Henri de Régnier. Nombre de documents contribuent à mettre en
lumière la vie amoureuse agitée de Marie de Régnier, qui fut la maîtresse de
Pierre Louÿs et eut des liaisons avec bien d’autres écrivains (Tinan,
Bernstein, D’Annunzio, etc.). On aurait sans doute aimé disposer de détails
supplémentaires sur trois autres partenaires de « Gérard
d’Houville » : Paul Drouot, jeune poète mort à la guerre en 1915,
Jean-Louis Vaudoyer, romancier et critique d’art, et André Chaumeix,
journaliste, qui fut son dernier amant, leur liaison ayant duré de 1932 à 1955.
Évidemment, l’exposition fait la part belle à Louÿs, qui avait épousé une des
deux sœurs de Marie. À ce propos, Marie de Laubier fait observer que « le
grand absent du fonds Régnier, c’est Pierre Louÿs » : peut-être, mais
en tout cas pas dans l’exposition ! Malgré les destructions de documents
par Marie de Régnier elle-même, il subsiste en effet de nombreuses lettres et
photographies (reproduites dans le catalogue), même si, selon certains
visiteurs de l’exposition, les photographies « suggestives »
n’étaient pas assez nombreuses… Un chapitre est consacré à « Tigre »
de Régnier, fils de Marie et d’Henri de Régnier pour l’état-civil, de Louÿs
pour la génétique : il fut romancier, poète, illustrateur, et mourut assez
jeune, miné par l’alcool et la drogue. Un autre chapitre est consacré aux amis
et relations : Mallarmé, Tinan, Valéry, Proust. En réalité, tout ceci
n’aurait pas suffi à justifier une telle exposition si Marie de Régnier n’avait
aussi été femme de lettres. Car le grand mérite de cette manifestation est de
mettre en valeur l’œuvre de Gérard d’Houville, qui comporte vingt-huit titres
(dont certains écrits en collaboration), des préfaces et des articles, qui
furent appréciés des contemporains. Elle n’en reste pas moins ignorée de la
plupart des bibliographies littéraires, qui ne lui accordent généralement que
deux ou trois lignes, le plus souvent à la fin de la notice consacrée au mari
académicien. Les premiers vers de Marie de Régnier, composés à l’âge de cinq
ans, en 1881, sont suivis dans le catalogue d’un petit poème en prose envoyé quatre
ans plus tard par son père à Leconte de Lisle, et qui est loin d’être
insignifiant. L’inspiration un peu sentimentale et plus souvent mélancolique
comporte aussi un appel constant à la mort, qui ne laisse pas indifférent.
Marie de Régnier, dont la production poétique s’est poursuivie jusqu’en 1949,
reçut neuf ans plus tard le Grand Prix de l’Académie Française. Le grand public
privilégia évidemment certains romans, comme Le Temps d’aimer, qui eut quatre éditions. On lui doit aussi des
livres pour enfants, comme Les Rêves de
Rikiki, qui furent illustrés par Tigre. Le catalogue apporte bien des
détails intéressants, mais on regrette l’absence de chapitre sur un autre
membre de la famille : Hélène de Heredia, laquelle, veuve de Maurice
Maindron, épousa le critique René Doumic. Elle n’est évoquée que par deux
lignes et par deux portraits de jeunesse. Signalons encore la publication
d’inédits dans les notices et les nombreuses reproductions photographiques
(également inédites, sauf pour quelques imprimés et la photographie de Valéry
prise par Louÿs). Quelques remarques de détail : le mariage de Louise avec
Gilbert de Voisins fut célébré par procuration le 1er juin 1915,
mais il s’agissait seulement du mariage civil ; sur le plan religieux, la
situation ne fut régularisée qu’après la mort de Louÿs, en 1925. Le titre du
sonnet de Tigre, Aphrodite, est
transcrit en français, alors qu’il est en grec sur l’autographe. Sous le numéro
64, il faut lire « Persée » et non « Pégase ». Il faudrait enfin
vérifier – ce que nous n’avons pas fait – si la biographie d’Henri de Régnier
dans Les Hommes d’aujourd’hui ne
serait pas en réalité de Léon Vanier (et non de Verlaine, car elle n’a pas été
retenue par Jacques Borel dans son édition des œuvre du poète dans la Pléiade).
Le catalogue se termine par une importante bibliographie consacrée non
seulement à Gérard d’Houville, mais à tout son milieu littéraire.
Rimbaud.
Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit.
Pour lire Illuminations (Champion,
2004, 448 p., 65 €).
L’auteur, dont le présent ouvrage rassemble près de quarante années de
recherches sur les textes des Illuminations,
ne se contente pas d’apporter sa contribution aux célébrations rimbaldiennes du
moment. Il résume aussi une méthode et un parcours de lecture qui, s’il irrite
certains par ses principes et sa rigueur, en comble d’autres par son
intelligence et sa pertinence. Cette méthode, on le sait, fuit comme la peste
la théorie et les partis pris idéologiques qui, à différents niveaux,
préconstruisent une lecture et déterminent a
priori l’approche d’un texte. Il est vrai que Rimbaud – au même titre que
Mallarmé – a été arraisonné par les diverses écoles théoriques et critiques du xxe siècle, il a été attiré
de force dans le champ des disciplines modernes telles que le structuralisme,
le thématisme, la psychanalyse ou le matérialisme historique, qui n’ont pas manqué
de le dénaturer quelque peu, de l’opacifier. Il est vrai que moins un texte est
transparent, plus il est aisé de le recouvrir d’une chape de métadiscours
abscons et de faire ainsi parler, non le texte considéré mais la voix théorique
et souvent dogmatique du commentateur. Antoine Fongaro s’est avisé de ces
confusions dommageables. C’est pourquoi il propose de substituer à
« interprétation » « explication ». C’est pourquoi
également il se refuse à édifier un système, forcément clos, préférant
reprendre, dans une espèce de work in
progress critique, la lecture patiente, méticuleuse, des Illuminations. Il est donc rappelé, en
guise d’aperçu méthodologique, quelques principes de sagesse lectorielle :
« Tout texte littéraire, quelque original, quelque hermétique qu’il soit,
a un sens [...]. C’est la tâche des lecteurs d’élucider ce sens patiemment et
humblement, en effaçant autant que faire se peut toute idée préconçue, toute
opinion personnelle. » Autrement dit, et pour citer ici furtivement
Mallarmé : « Des contemporains ne savent pas lire ». Plus
précisément, Antoine Fongaro préconise une approche littérale ou littéraliste
qui s’impose comme premier devoir de considérer les mots pour ce qu’ils sont et
pour ce qu’ils disent – tenant à l’écart les démons de la polysémie ou de
l’indécidabilité sémantique. L’intérêt premier de cet ouvrage est donc de
combiner harmonieusement, par reprises et approches successives, une réflexion
sur l’acte de lecture – et par conséquent sur la démarche critique – et un
ensemble d’analyses qui se recommandent à l’attention par leur extrême rigueur
philologique. Car toute exploration littéraliste implique nécessairement le
réexamen minutieux des attendus de la critique ancienne et actuelle, un
nettoyage méthodologique et épistémologique tout à fait salutaire, qui inspire
par exemple de reconsidérer le point de vue de Todorov sur
« l’illisibilité » des Illuminations
ou de remettre en question – c’est-à-dire en débat – des catégories analytiques
qui sont en fait des interprétants, telles que, par exemple, la notion de
« glissement » avancée par André Guyaux, ou telle hypothèse d’analyse
proposée par Albert Henry à propos de Marine
ou par Yves Denis au sujet d’Après le
Déluge. La méthode d’Antoine Fongaro n’est pas holistique : elle ne
vise ni la totalité ni l’exhaustivité. Elle procède bien plus par
focalisations, découpages, fragmentations, s’attachant aussi bien à un poème
dans sa globalité qu’à un paragraphe, une phrase, voire un mot. Des éclairages
pertinents sont ainsi portés sur des zones textuelles délimitées, mais cette
technique concourt à faire progresser la lecture des Illuminations par un travail d’approfondissement localisé. Dans
tous les cas, ces percées ressortissent au domaine des hypothèses. On pourra,
par exemple, s’attarder sur le chapitre « Une hypothèse pour Les Ponts ». Antoine Fongaro pose
comme proposition de départ que ce texte constitue indiscutablement « une
présentation synthétique et abstraite [...] de Venise ». De là, une
exploration des références tant littéraires que picturales à la cité des Doges
est amorcée ; elle débouche, via une remarque de Walter Benjamin relative
à « la Venise des passages » parisiens, sur un développement
nécessaire sur les panoramas et un aperçu, non moins éclairant, sur la
technique du diorama en littérature. Le cadre de lecture s’enrichit ainsi d’une
lisibilité démonstrative qui s’appuie exclusivement sur les indications et les
suggestions des éléments textuels. Il faut savoir gré à Antoine Fongaro d’avoir
réuni ses études sur Illuminations
qui seraient restées, sans cette heureuse initiative, dispersées dans maintes
revues. L’intelligence du texte de Rimbaud y gagne, par recoupements et confrontations.
On pourra peut-être regretter que ce livre ne soit justement qu’une collection
de textes discontinus les uns par rapport aux autres, un recueil et non un
essai. C’est l’inévitable revers de la médaille.
Notes de lecture
Absence.
Olivier Barrot, Je ne suis pas là (La
Table Ronde, 2004, 160 p., 16 €).
L’histoire littéraire se souviendra que, depuis 1991, Olivier Barrot a tenu la
rubrique quotidienne Un livre un jour
sur France 3 et qu’il avait cependant le goût des voyages. En voici
vingt-huit souvenirs, de Paris à Saint-Pétersbourg, en passant par Casablanca
où il s’étonne qu’on ait oublié le nom de certains concepteurs des façades
modern style, comme Adrien Laforgue : c’était pourtant le frère de Jules.
Ardennes. Balade dans les Ardennes sur les pas des
écrivains, présentation de Marie-Noëlle Craissati (Alexandrines, 2004, 258
p., 20,60 €).
Comme les plateaux argentins avaient inspiré Borges, pour sa littérature à la
fois métaphysique et charnelle, les Ardennes ont vu des écritures fulgurantes
naître dans ses forêts : on connaît Rimbaud, ou Gracq et son Balcon en forêt, mais il faut inclure
aussi Dhôtel et sa mélancolie subtile, purement inspirée du mystère des
paysages ardennais. Organisé en fonction des lieux, et non des écrivains,
l’ouvrage permet d’associer le charme d’un hameau, d’un plateau ou des méandres
de l’Aisne à une plume. De quoi alimenter d’éternelles promenades spirituelles.
Argot
(I). François Déchelette, L’Argot des poilus. Dictionnaire humoristique et philologique (Editions
de Paris Max Chaleil, 2004, 258 p., 20 €). Excellente
initiative que de rééditer ce Dictionnaire
humoristique et philologique du langage des soldats de la Grande Guerre de 1914,
publié à l’origine en 1918, réalisé par un « poilu de 2e
classe, licencié ès lettres ». François Déchelette s’est appuyé sur son
expérience personnelle et sur un certain nombre d’ouvrages pour sélectionner,
définir et illustrer un riche lexique lié aux usages langagiers de la Première
Guerre mondiale, non sans aller voir un peu aussi du côté des argots spéciaux
des aviateurs, aérostiers, automobilistes, etc., et des principales
abréviations militaires en usage alors et devenues totalement opaques
aujourd’hui (je n’en donnerai pour exemple que le G.V.C. – garde des voies et
communications, présent dans le poème d’Apollinaire Venu de Dieuze de Calligrammes).
C’est toute la vie du front qui renaît avec ses artiflots, ses saucisses, ses
guetteurs, ses bobosses, cagnats, machines à coudre, moulins à café et autres
museaux de cochon. François Déchelette a sauvé cet univers de l’oubli sans
tomber dans le chauvinisme si fréquent dans les publications qui ont trait à
cette époque à l’armée et tout ce qui s’y rattache de près ou de loin. Un
volume qui séduira les amateurs de langage et rendra service aux actuels
lecteurs de récits guerriers.
Argot
(II). David Alliot, Chier dans le cassetin aux apostrophes (Horay, 2004, 188 p., 20 €).
Cet ouvrage de format carré, mis en librairie par cet éditeur dont il constitue
le 1000e titre publié, inventorie près de six cents vocables de
l’argot de différents métiers du livre : typographes, relieurs,
maquettistes, éditeurs, libraires, etc. Il était temps de se livrer à ce
recensement, car de nombreux termes ou locutions ne sont plus utilisés depuis
longtemps. L’expression qui donne son titre au livre est celle par laquelle
l’ouvrier typographe signifiait qu’il voulait quitter l’atelier, généralement à
la suite d’une colère (un cassetin aux apostrophes mesurant environ 3 cm sur 2,
il ne devait pas être aisé de viser juste). Certaines locutions de métier ne
manquent pas de charme : L’Absinthe
ne vaut rien après déjeuner faisait savoir à un ouvrier qu’un travail peu
agréable l’attendait après un repas. C’est
à cause des mouches ! était la réplique par laquelle un typographe
indiquait qu’il ne donnerait pas la cause exacte d’une absence. Le livre inclut
naturellement les termes qui restent en vigueur : prière d’insérer, faire gémir les presses, bouclage, marbre, nègre,
ours, etc. De certaines expressions, on a parfois oublié l’origine, comme être à la bourre : on disait cela
de l’ouvrier typographe qui, étant en retard dans son travail, bourrait les lignes pour terminer plus
vite. Un petit livre précieux, sympathique et chaleureux. Et si ce compte rendu
paraît entaché de coquilles, que les Usines réunies de Tusson ne nous disent
pas que c’est à cause des
mouches !
Autographes. Cinq siècles sur papier : autographes
et manuscrits de la collection Pedro Corrêa do Lago (La Martinière, 2004,
280 p., 53 €).
Ce grand album reproduit milliardairement des documents appartenant à la
collection personnelle de Pedro Corrêa Do Lago, représentant de Sotheby’s à São
Paulo et président de la Bibliothèque nationale du Brésil (les deux fonctions
ne sont apparemment pas inconciliables). La collection en question concerne des
personnages de tous bords (rois, hommes politiques, artistes, acteurs de
cinéma, écrivains, etc.), de toutes les époques (le plus ancien est un document
sur parchemin signé par Alphonse IX d’Espagne et datant de 1149) et de tous les
continents. Sur le domaine d’intérêt d’Histoires
littéraires, signalons, pour le dix-neuvième siècle, des autographes de
Hugo, Baudelaire, Flaubert (remerciant l’auteur de l’envoi de L’Homme qui rit), Maupassant (lettre à
Strindberg), Zola ; pour le siècle suivant : Proust, Apollinaire,
Colette, Cocteau, Saint-Exupéry, Camus, Sartre. Belle collection, assurément,
mais un peu sans âme, sans personnalité : le seul point commun de tous les
documents est la célébrité du personnage, d’où la présence de reliques des
Beatles, de Kennedy, de Louis Armstrong et d’autres. Les reproductions n’en
sont pas moins magnifiques (comme ce qui sort généralement de cette maison
d’édition), et l’on aurait tort de bouder son plaisir. Parfait pour un livre
d’étrennes, car le bénéficiaire y trouvera certainement une poignée de
personnages de son panthéon personnel, qu’il s’agisse d’une actrice de cinéma
ou d’un peintre fameux.
Bataille.
Lina Franco, Georges Bataille. Le corps
fictionnel (L’Harmattan, 2004, 134 p., 12,5 €).
Élégamment mis en page, cet essai entend aborder la façon dont « s’écrit
l’intrication corps/ politique chez Bataille ». Sans ignorer les travaux
lus par Bataille, l’auteur s’appuie pour l’essentiel sur une solide
connaissance de l’œuvre pour chercher à mesurer les enjeux de ce qu’elle nomme
une « pratique scatologique de l’écriture ». Malheureusement, sa
fidélité au discours de Bataille est aussi la rapide limite d’une lecture qui,
tout en proposant une analyse convaincante de l’articulation entre corps
abject, révolte et souveraineté chez Bataille, ne questionne pas assez le socle
de l’édifice bataillien. Ainsi de l’affirmation constamment réitérée selon
laquelle le corps, notamment les excréments ou la sexualité, constitue une
souillure ou une puissance abjecte, introduisant la dépense, la part maudite,
etc., contre l’ordre du monde : si « souiller, c’est rendre visible
le mal, vivre son corps comme ordure », encore faut-il participer d’une
axiologie où saleté corporelle et saleté morale sont liées. Même si l’obscène
est toujours relatif et dépend des éléments mis en relations, vivons-nous
encore dans le dégoût prêté ici au corps ? Michel Surya, dans sa biographie,
évoque l’influence, sur le jeune Bataille, de textes latins mystiques, traduits
par Gourmont, marqués par une haine de la chair. Or, une large part du
vocabulaire de Bataille – « scandale » de l’érotisme, « prison
d’un corps humain », vomis comme « fin de la dignité » – reprend
une axiologie chrétienne largement dépassée. Que faire de cette influence et de
son éventuelle intempestivité ? Comment concilier ce dualisme et
l’évolution des mœurs et des savoirs qui, de toutes parts, le récuse et le
récusait déjà quand Bataille écrivait ? On pourrait multiplier les
exemples, et c’est en vain que l’on cherchera des remarques d’ordre
formel. Lina Franco, faute d’interroger les apories – réelles ou
apparentes – ou les stratégies littéraires de Bataille, a manqué son objet.
Baudelaire.
Robert Kopp, Baudelaire, le soleil noir
de la modernité (Découvertes Gallimard, 2004, 159 p., 13 €). Belle maquette, riche
illustration, texte sérieux et solide : ce volume est fidèle aux
caractéristiques des meilleurs titres de la collection Découvertes. Tout en adoptant un parcours chronologique, l’auteur
multiplie les analyses critiques et les éclairages, parfois peu courants mais
toujours pertinents (Laforgue, par exemple). Excellent connaisseur de
Baudelaire, il se livre à de bonnes mises au point sur les conceptions
esthétiques du poète, qui évoluèrent sensiblement avec les années, et rappelle qu’il
fut également un grand critique littéraire (ce qu’on oublie parfois un peu) et
l’un des découvreurs de Wagner. Son texte retrace les grandes étapes de la vie
de Baudelaire : la jeunesse, les Salons, Les Fleurs du Mal, Le Spleen de Paris, la Belgique. Il traite,
ce faisant, des thèmes majeurs comme le dandysme, le socialisme, l’influence de
Poe et de Maistre, le Paris contemporain, la modernité, la mort. C’est un réel
plaisir que de suivre Robert Kopp à travers son accompagnement iconographique.
Illustration particulièrement riche, avons-nous dit, car elle fait appel non
seulement à des photos, tableaux et gravures d’époque, mais aussi à des autographes
(lettres, manuscrits, épreuves corrigées) et à des fac-similés d’imprimés
(livres, pré-originales de revues, etc.). L’œuvre de Baudelaire nous est ainsi
restituée dans sa genèse et publication mêmes. À la fin, une section Témoignages et documents donne des
extraits de lettres, d’articles ou de textes. Pour la bibliographie finale,
comme elle est assez copieuse, peut-être aurait-on pu y mentionner le grand
article de Suarès, admirable et si étonnant pour 1912, et le livre posthume de
Benjamin Fondane, qui valent bien les considérations du pâle Charles du Bos,
les tortillements de Gide, et une série de thèses aussi profondes
qu’ennuyeuses. Une fois lu et médité le texte de Robert Kopp, on reviendra
souvent aux illustrations, car on n’est pas près d’épuiser le pouvoir de
fascination de certaines : Mme Autard de Bragard en rose et noir ;
Jeanne Duval en immense fleur vénéneuse peinte par Manet ;
l’extraordinaire Baudelaire aux gravures de Carjat, où le poète semble saisi
pour l’éternité ; et la dernière effigie, le Baudelaire au cigare de Neyt,
qui montre un homme tout près de passer le Styx.

Beauvoir.
Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance
croisée 1937-1940, édition établie et annotée par Sylvie Le Bon de Beauvoir
(Gallimard, 2004, 982 p., 35 €).
Les lieux communs ont parfois du bon, et ce n’est pas par facilité que l’on
dira à quel point ce (presque) millier de pages se lit comme un roman. Un roman épistolaire, bien sûr, où l’on découvre
peu à peu les deux protagonistes (il n’y a autour d’eux que de vagues
silhouettes, et même Sartre, présent au début, s’estompe). Leur liaison
commence « un soir qu’il pleuvait à Tignes », en juillet 1938, au
cours d’une randonnée en montagne. L’essentiel de ces lettres raconte un roman
d’amour pendant la drôle de guerre : lui, tout jeune, vingt-deux ans,
devient le « soldat Bost » à partir de novembre 38, bloqué à Amiens,
dans l’inconfort et la médiocrité militaires. Elle enseigne à Paris au lycée,
mais, à vingt-neuf ans, n’a encore rien publié. Leurs lettres très denses
disent la séparation et dressent un impressionnant tableau de la vie
quotidienne en ces années difficiles. La correspondance ici publiée
s’interrompt en février 1940, les lettres postérieures de Beauvoir ayant été
perdues. La gloire ensuite venue à l’auteur du Deuxième sexe et la relative obscurité de Bost compliquent la
lecture : qui n’a pas d’idées plus ou moins arrêtées sur Simone de
Beauvoir ? Mais les clichés sont souvent mis à mal. Pour lui, que l’on
attend beaucoup moins, évidemment, il
est sympathique et attachant. Le lecteur ne peut s’empêcher de se demander
parfois ce qu’il fait là, à épier ces amoureux contrariés par l’histoire (c’est
pour cela peut-être qu’il fait l’hypothèse du roman). Le bref avant-propos met
les lettres en perspective. Les notes auraient pu être plus nombreuses, mais le
volume est déjà très épais.
Bibliothèque Elzevirienne. Edgard Daval, Bibliographie de la Bibliothèque Elzevirienne (1853-1898) (Chez
l’auteur, 2003, 112 p., 38 €).
La réalisation matérielle de cet ouvrage est indigne de
son sujet : composé « avec les caractères de Garamond », certes,
tout comme la première partie d’Histoires
littéraires, mais ce Garamond informatique-là ne suffit pas à assurer au
livre quelque critère de qualité que ce soit, et surtout quand il est aussi mal
employé : ici, pas une apostrophe et pas un guillemet ne sont de Garamond.
Un offset bien blanc ne convient pas mieux à cet ouvrage que son format
tristement demi A4, et rogné trois faces, cousu tout de même, mais que penser
de cette couverture rouge bœuf, sans autre impression qu’un double filet et
quatre ornements, si éloignés de la tradition typographique qu’ils sont censés
évoquer ? La mythique Bibliothèque elzevirienne, fondée par Pierre Jannet,
est une référence de l’édition bibliophilique au xixe siècle, et ses célèbres cartonnages, d’un
rouge plus ou moins passé selon les conditions de conservation, ont leurs
collectionneurs et leurs inconditionnels. Mais elle est plus qu’un objet de
culte. En effet, à côté de Corneille ou Rabelais, de nombreux volumes sont
consacrés à des écrivains, français pour la plupart, peu ou pas connus, des xvie et xviie siècles ; c’est
donc une mine pour l’histoire littéraire de ces périodes. Ainsi en est-il des
dix volumes de Variétés historiques et
littéraires, soit plus de 3500 pages de « pièces volantes, rares et
curieuses », dans une édition comportant présentation et annotation comme
les 89 autres titres publiés dans la Bibliothèque, entre 1853 et 1898, les derniers
par Plon. Cet ouvrage classe chacun de ces volumes par nom d’auteur, ou le
titre prenant l’ordre alphabétique quand il s’agit d’un volume collectif, avec
un résumé des textes de présentations, l’indication du tirage et des papiers et
l’origine des textes. C’est un descriptif figé, sans vie et sans perspective
qui ne comporte pas de notice sur Pierre Jannet ni sur les éditeurs successifs,
qui néglige de signaler les à-côtés de la Bibliothèque (les versions brochées
ou les tirés à part réalisés pour certains volumes), les imitations (car il y
en eut) et, plus embêtant, le détail des pièces, quand il s’agit de volumes
collectifs, n’est pas indiqué. Il peut donc servir de catalogue aux
collectionneurs, mais ne constitue pas un apport important pour l’histoire de
l’édition au xixe
siècle.
Breton.
Claude Bommertz, Le Chant automatique
d’André Breton et la tradition du haut-dire (Peeters, 2004, 184 p., 23,50 €). Certains ouvrages sont à ce point
lumineux qu’on se demande, après les avoir lus, pourquoi personne ne s’était
avisé de les écrire avant. Il en est ainsi de la dernière étude proposée par
Claude Bommertz qui s’occupe de sonder chez André Breton la profondeur des
courants souterrains reliant la grande prose lyrique avec une poésie qu’on dit
parfois un peu rapidement automatique. Ses conclusions apparaissent d’autant
plus décisives que les monographies consacrées aux produits de l’automatisme
surréaliste ne sont pas si nombreuses qu’on pourrait croire et que ledit
automatisme opère une plongée haletante au fond de contrées toujours méconnues.
En inscrivant la conquête du « point sublime » que s’assigne
l’aventure surréaliste dans la descendance du Pseudo-Longin, antique théoricien
du sublime, Claude Bommertz montre à quel point l’automatisme chez Breton n’est
point simple abandon aux forces les plus obscures de la bouche d’ombre, mais au
contraire recherche d’un équilibre extatique où l’être se révèle et l’individu
s’élève à travers la chute qu’il opère dans les profondeurs de l’esprit humain.
De là provient chez Breton la nécessité d’une éthique de la pureté de l’âme qui
joue comme une instance de régulation de l’automatisme et d’une volonté qui en
oriente la coulée dans la direction du sublime. Encore faut-il que le lecteur
puisse lui aussi passer de la stupeur et de l’angoisse à une forme de plaisir
pré-extatique. Le poème de Breton ne saurait en effet se résoudre en une diapositive
rapportée d’une excursion dans le surréel, il agit à la manière des rêves dont
on peine à s’éveiller et voudrait indiquer à son lecteur la voie qui lui
permettra de retrouver en lui le point sublime. Cette vocation initiatique, le
poème ne peut cependant la remplir qu’à condition d’être effectivement
lu ; il faut obliger le lecteur à ne pas glisser d’un vers à l’autre et
pour cela l’éduquer, lui signaler les voies d’accès à cette poésie et le
prémunir contre les dangers qui le guettent s’il se lance à la suite du poète
sur la route où s’interpénètrent le lyrisme et le sublime. C’est tout cela que
tisse avec la poésie « le versant prosaïque » de l’œuvre de Breton,
et c’est tout cela que montre Claude Bommertz au fil d’une étude qui remet en
exergue une écriture automatique pas si automatique.
Céline
(I). André Rossel-Kirschen, Céline et le grand mensonge (Mille et
une nuits, 2004, 230 p., 12 €).
Chaque génération de lecteurs se voit offrir plus d’une de ces lanternes
sourdes, sévères, stériles et chicanières de la bonne conscience sociale
d’époque. C’est ce livre qui, par un effet de retournement immédiatement
perceptible, constitue le « grand mensonge » annoncé, et le début du prière d’insérer s’applique parfaitement
à ce travail même : « Dans le résumé biographique qui est encore fréquemment
donné de Céline […], bien peu de choses se révèlent exactes après un examen
attentif. » Pour « montrer » que Céline-Harpagon n’a jamais
écrit que pour un gain matériel (« il apparaît que l’homme n’a eu qu’un
seul idéal : gagner de l’argent. Gagner de l’argent, non pas pour jouir
d’une vie confortable, mais pour amasser sans fin »), l’auteur a recours à
la méthode des citations tronquées, hors contexte et mises bout à bout. Croyant
faire la preuve par l’image du « grand mensonge », il reproduit, pour
permettre la comparaison, la fameuse représentation du « maréchal des
logis Destouches » dans L’Illustré
national, version originale et version montage (le titre du journal ayant
été collé en haut de l’image, et la photo du jeune militaire placée en médaillon).
On sait depuis longtemps que ce montage n’est pas dû à Céline mais à son père,
et que c’est la version originale que Céline a distribuée à ses avocats et amis
en 1950, pour appuyer sa défense. De plus, la version montage ne masque pas du
tout la mention « page 16 », et ne cherche donc pas à la travestir en
page de couverture. S’il reste au lecteur trompé sur la marchandise une petite
envie de poésie, Mort à crédit, Féerie
pour une autre fois et Nord ne
sont-elles pas, dans le domaine de la prose moderne, trois étapes vers la
musique qu’a réussi à dégager de sa gangue linguistique l’abominable et
éclatant Céline ?
Céline
(II). Philippe Alméras, Dictionnaire Céline (Plon, 2004, 880 p., 33 €.). La meilleure entrée de l’ouvrage,
c’est Crotte, qui dit tout, ou encore
Joulon, qui ne dit rien. En effet, le
mystérieux « Joulon » n’est qu’une faute de lecture récurrente chez
les experts, rédacteurs de catalogues de vente, pour « Zoulou »,
alias Antonio Zuloaga, fils du peintre espagnol et diplomate avec lequel Céline
a entretenu une correspondance importante et récemment publiée. L’entrée Cendrars, quant à elle, réjouit, dit-on,
les spécialistes de l’écrivain manchot. Chaque page contient d’ailleurs son
bonheur d’illusion. Pour un livre d’information, c’est beau ! Laissons
l’auteur pister « Joulon » sur les pentes de Montmartre, laissons-lui
aussi la certitude que son dictionnaire fera date. Car ce cafouilleux
bric-à-brac est un monument de vanité et d’échec comme on en rencontre
rarement. Son accueil médiatique a été à l’avenant.
Champfleury.
Champfleury, Histoire de l’imagerie
populaire (Ressouvenances, 2004, 312 p., 25 €).
L’éditeur a déjà publié le reprint de trois titres de Champfleury. Celui-ci est
un classique qui étudie les grands thèmes de l’imagerie populaire, le Juif
errant, le Bonhomme Misère, « Crédit est mort », et autres contes.
Cirier.
Nicolas Cirier, L’Œil typographique
offert aux hommes de lettres ; Le
Plus Étonnant des catalogues (Cendres, 2004, 34 et 32 p., 16 € chaque). Le typographe quérulent
Nicolas Cirier, que Raymond Queneau avait sorti de
l’ombre, ne doit pas être lu comme un fou littéraire, mais comme un
Petit Romantique, disciple de Sterne. Son discours au lecteur d’une pédanterie
sans limites, comportant des fragments de poèmes de l’auteur, est prétexte à
exposer son savoir-faire typographique, dont des citations en alphabets grec et
hébraïque. Le plus célèbre est un calligramme en forme d’œil. Mais son humour
est le plus souvent opaque, sauf quand il disserte sur la façon de couper le
mot Prout. Signalons aussi la réédition du catalogue de la bibliothèque de Cirier. Plus
que par son contenu, conforme à l’esprit du temps, l’ouvrage vaut par les
titres des œuvres de l’auteur lui-même, et par les digressions et les
fantaisies typographiques qui l’ornent. Mais ce bel objet est un peu léger, et
ne vaut qu’associé aux autres rééditions de ce typographe extravagant.
Debord
(I). Guy Debord, Correspondance, volume 4, janvier
1969-décembre 1972 (Fayard, 2004, 622 p., 35 €).
À une époque où, n’en déplaise aux blasés, la pensée de Debord se révèle
définitivement teintée d’une incontestable clairvoyance, il est plus que jamais
nécessaire de fréquenter – plutôt de près que de loin, cela changera :
avis aux spectateurs des Situs prodigues à citer une œuvre qu’ils n’ont pas
toujours bien comprise (voire qu’ils n’ont jamais lue) – les écrits du plus
grand philosophe de la réification humaine. Se plonger dans le quatrième volume
de la correspondance debordienne, qui regroupe les lettres rédigées entre 1969
et 1972, offre une rare occasion de saisir les divers enjeux du Situationnisme
à travers l’histoire intime et intellectuelle de son premier théoricien.
Chronique épistolaire, donc lacunaire, d’une conspiration idéologique qui tente
de se (re)définir avant la publication de La
Véritable Scission (avril 1972) annonçant l’autodissolution de l’I.S, ce
volume, comme ceux qui le précèdent, dévoile le quotidien d’une entreprise
idéologique et subversive perpétuellement confrontée aux pires difficultés, des
plus conceptuelles aux plus terre-à-terre. Échanges intellectuels, doctrinaux
et pratiques avec les sections étrangères de l’I.S et ses affiliés ;
ébauches, suivis, abandons de projet éditoriaux ; avancées des travaux
critiques et politiques ; sévères jugements du comportement des ennemis
comme des amis ; (re)lectures aussi précises qu’intransigeantes des textes
émanant de l’I.S et de ses proches, ainsi que de ceux provenant des
indésirables ; érudits conseils stratégiques ou de lectures ;
problèmes pragmatiques d’organisation du mouvement, de ses actions et de ses
publications ; rendez-vous plus ou moins codés ; prudentes
précautions à prendre contre la police et les RG ; nouvelles rencontres,
brusques ruptures, reprises de contact, sèches mises en demeure, complications
d’ordre pécuniaire se succèdent et se mêlent à travers ces courriers qui
dressent en creux le portrait d’une époque, d’un esprit, d’une organisation. Le
tout dans une langue précise, classique, irréprochable, parfois teintée d’un
certain sens de l’humour et de la formule (vacharde et sans appel, ou limpide
et convaincante), qui montre à quel point le dialecticien, le révolutionnaire
et l’individu se retrouvaient dans la figure et dans la plume de l’écrivain.
Mais, plus que la dérisoire et parfois amusante petite cuisine interne d’un
mouvement révolutionnaire, la correspondance de Debord se lit surtout comme
l’édifiante et passionnante autobiographie d’un penseur et d’un styliste
intraitable, d’un homme qui a toujours accordé sa vie à ses convictions, ses
actes à ses écrits. L’exemple est rare.
Debord
(II). Guy Debord, Le Marquis de Sade a des yeux de fille… (Fayard, 2004, 180 p., 32 €).
Beau livre 30 x 21, papier couché fort, étonnant dès l’ouverture :
quasi rien d’imprimé, pas d’illustration non plus. Quid alors ? Une
arnaque ? Non. Le fac-similé parfait (on croirait tenir en mains la chose)
des pages de cahiers d’écolier où Guy ado écrivit vers 1950 ses lettres à Hervé
Falcou, quinze ans, Cannois. Hervé vient de mourir – d’où l’émergence de cet
inédit touchant. Pas que des lettres, des tas de choses. Exemple : un jour
les deux amis, de passage à Antibes, veulent voir Audiberti, SDF jamais là. Ils
le cherchent en vain. Ces petits bourgeois n’en reviennent pas. D’où cette page
d’une sage écriture écolière bien collée aux lignes du cahier :
« Cadavre pour Audiberti, qui ne nous a pas reçus parce qu’on ne savait
pas son adresse. / Avorteur. / Tu te
planques. Tu dissimules. Tu découches. Cadavre, les vivants te vexent. / Oui,
tu as toujours été pour Franco et tu l’as bien prouvé aujourd’hui. Poisson, au
rendez-vous de l’immortalité tu avais dix-sept mètres de retard. / On est venu
à Antibes pour faire la tournée des antiquités et monsieur R.D. de la Souchère
qui nous a montré son musée déplorait ton absence parmi les souvenirs
napoléoniens. / quoiqu’il en soit il y aura mort d’homme. / Hervé Blanc-Falcou
/ 45 ter avenue de la Grasse / Cannes. – Guy-Ernest Debord, villa Mebeko /
avenue Isola Bella / Cannes. » Si le style épistolaire debordien date, on
le voit, de loin, la philo, elle, est encore floue : « Cher Hervé, je
suis très heureux de te revoir bientôt / mal de tête violent / D’autre part
NOUS SOMMES SAMEDI. / Nous devons définir ensemble beaucoup de choses /
qu’est-ce que la littérature ? comme dit Sartre / et la condition humaine,
on accepte ou non ? / C’est à prendre ou à laisser / Tu paries, dit B.
Pascal ? » Bonnes questions, certes, rétorque Hamlet. Pour ne les
avoir, dans leur jeune temps, jamais tranchées, d’aucuns les ont traînées toute
la vie.
Dédicaces.
Lysiane Bousquet-Verbeke, Les
Dédicaces : du fait littéraire au fait sociologique (L’Harmattan,
2004, 86 p., 12,50 €). Ce livre a pour sa défense un très
bel objet : la dédicace, l’un des « seuils » de l’œuvre, dont
l’étude pourrait délivrer toutes sortes d’enseignements sur le statut
historique de l’auteur et ses relations avec le pouvoir à l’âge classique, ou sur
la conception de l’écriture comme acte individuel et mode d’affiliation à une
communauté littéraire après le discrédit apporté par Furetière et Montesquieu à
la pratique de la dédicace (« ceux qui font profession de dire la vérité
ne doivent point espérer de protection sur la Terre » – à bon entendeur).
Gérard Genette a étudié cette manière, comme il dit, « de mettre le pied
dans la porte ». Pourtant, l’auteur du présent ouvrage a manqué la
réouverture du dossier général : déclarant adopter une perspective
sociologique, mais avec fort peu de bagage, empruntant aussi à la linguistique,
à la pragma-
tique, à la poétique, mais sans maîtrise et pour des réflexions dont la naïveté
fait quelquefois rougir, affichant des ambitions anthropologiques auxquelles
aucune proposition d’ampleur ne viendra véritablement répondre, s’appuyant sur
un médiocre corpus, indifférente aux scansions les plus signifiantes de
l’histoire littéraire… elle se condamne à des analyses simplistes. Un livre
rapide et sans soin éditorial, qui prend la forme des notes ou du brouillon
plutôt que de l’ouvrage rédigé (la juxtaposition de paragraphes de quelques
lignes, sans composition ni suivi, fait de chaque phrase un maigre alinéa
flottant dans son trop grand costume), et laisse intact un objet aussi brillant
que fragile.
Enfance.
Jean-Paul Gourévitch, Jacques Gimard, Mémoires
d’enfance (Pré-aux-clercs, 2004, 115 p., 24 €).
Un bien bel album pour adultes, somptueusement illustré, qui explore avec
pédagogie et légèreté l’univers de l’enfance tel qu’il se représente, disons,
de la IIIe République aux années 60, en confrontant histoire
quotidienne et textes littéraires. On appréciera la grande variété des auteurs
cités, tous convoqués sans façons, qu’ils soient classiques ou obscurs. Un brin
décalé, franchement rétro, presque un livre de remise des prix, qui fera de
jolies étrennes.
Esthétisme.
Éric Méchoulan, Pour une histoire
esthétique de la littérature (PUF, 2004, 295 p.,
28 €). Le point
de départ de cette réflexion est le suivant : comment expliquer que les
œuvres du passé nous parlent encore au présent ? Cette question, tout à
fait classique, est traitée de manière renouvelée par le détour d’une
succession de concepts autour de notre rapport à l’histoire et au révolu :
les concepts de dette, de production, de loisir, d’héritage, d’immédiateté ou
encore de blessure. Ces points de réflexion permettent à l’auteur d’examiner
notre rapport au posthume et de voir dans quelle mesure le kairos, l’occasion, est à la fois évanouissement et épanouissement
du temps : « Chaque présent "fourche", déphasé qu’il est
par rapport à lui-même, et l’histoire n’est pas le compte rendu des médiations
ayant eu lieu dans le passé, elle s’écrit dans la bifurcation entre immédiateté
du présent qui passe et immédiateté du passé toujours présent. » La
difficulté est de garder au passé son intensité, sa densité. On le voit, le
parcours d’Éric Méchoulan ne le conduit pas à reconstituer l’histoire d’une
discipline née au xviiie
siècle, mais plutôt à tirer de tout un corpus relativement hétérogène de
références (empruntées notamment à l’historiographie et à ses marges) une série
de concepts opératoires afin de saisir ce paradoxe propre à l’esthétique :
les œuvres y sont à la fois « signes d’histoire et résistance à cette
histoire » (Barthes). Cette méditation sur les paradoxes temporels
débouche alors sur une réévaluation de la notion de « topique »,
technique qui consiste à élever des singularités à la puissance supérieure du
général : le lieu commun est une manière de créer du
« comme-un ». Il est dès lors possible de comprendre comment les
œuvres parviennent à conserver l’intensité du temps : elles ne sont pas
des exceptions, mais des règles. Le problème n’est plus de comprendre comment
des œuvres peuvent résister au temps, mais de voir que, par leur survie
paradoxale, ces œuvres révèlent la tournure même de l’histoire, de cette
histoire « kairotopique » qu’analyse Benjamin. Si bien qu’on a raison
de penser les œuvres comme des exceptions, mais on a tort « d’oublier que
les exceptions ne sont pas seulement ce qui sort de la règle, mais aussi ce qui
règle le sort de l’existence. Le donné premier n’est jamais normal, mais
exceptionnel ».
Fallet.
René Fallet, Chroniques littéraires du
« Canard enchaîné » (Les Belles Lettres, 2004, 320 p., 21 €). Ce n’était pas un mauvais
souvenir, le Fallet de notre enfance, un enfant du milieu de siècle, clope au
bec et verbe haut, et pourtant, à lire ces chroniques, le doute vient :
n’était-ce que ça, le style de Fallet, deux ou trois cordes maigrelettes
toujours pincées, et par là-dessus la basse continue de la haine du curé
(Claudel) et des officiels (des prix littéraires) ? Finalement,
l’irrévérence convenue ne vaut guère mieux que les convenances révérées par
l’autre académie, et nous voilà tremblants de relire les romans.
Genet.
Ivan Jablonka, Les Vérités inavouables de
Jean Genet (Seuil, 2004, 434 p., 23 €). Une véritable leçon de méthodologie
critique ! C’est l’intérêt premier de cet ouvrage, que les littéraires
méditeront à loisir. Historien de formation, empruntant la plupart de ses
outils d’analyse à la sociologie de Bourdieu (Les Règles de l’art et Raisons
pratiques), l’auteur a choisi une œuvre qui bénéficie de l’un des discours
critiques les mieux rodés, les plus solidement établis. Il en démonte peu à
peu, preuves à l’appui, quelques-unes des sacro-saintes vérités. La première
concerne l’enfance de Genet. Non, celui-ci n’a pas été une victime :
« Les femmes de la famille Régnier l’ont entouré comme des mères, les
hommes n’ont pas cherché à le mettre au travail pour le rentabiliser, Chemelat
et les instituteurs se sont soucié de son avenir, les directeurs d’agence de
l’Assistance publique l’ont aidé moralement et financièrement, les dames
patronnesses de la haute société l’ont trouvé intelligent et ont voulu le
prendre sous leur aile, [etc.]. » C’est avant tout de l’impossibilité de
poursuivre ses études que Genet a souffert. Dépossédé de toute perspective
d’ascension sociale, il devint un enfant fugueur que les institutions en charge
de son avenir
tentèrent de redresser. C’est la fugue, signe à l’époque d’un déséquilibre
mental, qui se trouve à l’origine de son parcours, et non le vol ainsi que le
veut Sartre. Le processus d’exclusion était désormais mis en branle, conduisant
le jeune révolté à rejeter une France républicaine dont le discours humanitaire
et égalitariste cachait à ses yeux tout un système d’exclusions et de violence.
En cela, l’apologie du mal renverse certes chez Genet les valeurs de son milieu
d’origine (la petite propriété, la morale, le respect de la parole donnée) mais
lui emprunte tout autant : « Le compagnonnage, le tour de main, les
rites d’initiation, le ruralisme, un anticléricalisme frondeur et une espèce de
poujadisme avant la lettre où se mêlent la revendication d’indépendance
corporatiste, la méfiance à l’égard de l’État despote, l’aversion pour la
bourgeoisie capitaliste (juive), et l’humour gaulois. » Car, et c’est
peut-être la partie la plus intéressant de l’essai d’Ivan Jablonka, Genet n’a
jamais caché sa haine de la République ou son antisémitisme. Ses premières
accointances litté-
raires le rapprochent d’écrivains fascisants ou au mieux avec le pouvoir durant
la guerre. Toute la difficulté est de comprendre pour quelle raison ses
différents commentateurs, à commencer par le Sartre du Saint Genet comédien et martyr, ont pu, à partir de la Libération
et par la suite, exonérer cet écrivain au point d’en faire un symbole du
minoritaire, de la victime. C’est à démonter minutieusement ce processus de
reconnaissance que s’emploie Ivan Jablonka : alors même que les valeurs de
Genet s’ancrent dans une idéologie d’extrême-droite fascisante (le parallèle
entre Genet et Drieu la Rochelle s’avère, de ce point de vue, convaincant),
Genet s’est vu sacralisé en révolutionnaire exemplaire, compagnon de lutte de
Sartre ou de Foucault, modèle de la figure de l’exclu. Il y a là un malentendu
que, sans se lancer dans un procès, Ivan Jablonka tente de dissiper. Il en
ressort un parcours littéraire beaucoup plus cohérent et dont l’œuvre de Genet
pourra certainement profiter : il y a là l’occasion non seulement de
sortir des commentaires jouant du tourniquet épuisant de la transgression mais
aussi d’inscrire les textes de l’écrivain à l’intérieur d’un courant idéologique
et littéraire plus large.
Ghelderode. Correspondance de Michel de
Ghelderode. 7. 1950-1953 (Archives et musée de la littérature,
Bruxelles, 2004, 2 vol., 931 p., 75 €).
Ce septième tome d’une entreprise décidément monumentale couvre, explique
Roland Beyen, la principale des crises de « ghelderodite » qui
enfiévrèrent Paris : succès et scandales s’y enchaînent avec, en
particulier, la bruyante création de Fastes
d’enfer. Douze pièces différentes de Ghelderode sont jouées à Paris dans
ces années 1950-1953. Retenu à Bruxelles et à Ostende par la maladie,
Ghelderode écrit et reçoit beaucoup de lettres qui rendent compte des
enthousiasmes, mais aussi des coups fourrés, trahisons et jalousies animant le
petit monde du théâtre parisien. Tout cela est bien instructif et peu
ragoûtant : les manœuvres de Jean-Louis Barrault autour de La Farce des ténébreux ne sont pas à son
honneur, qu’il ait ou non été manipulé par Madeleine Renaud et par les
Jésuites, comme le suppose Ghelderode. C’est un moment important de l’histoire
du théâtre que l’on découvre dans ce volume : comme le souligne justement
le préfacier, le succès de Ghelderode prépare l’apparition d’Ionesco et de
Beckett. Les lettres de et à André Reybaz, René Dupuy, Jean Le Poulain, Roger
Planchon, Marcel Lupovici et bien d’autres constituent une chronique presque au
jour le jour de la vie théâtrale. On voit même Henri Langlois sortir de sa
cinémathèque et monter Barrabas au festival
d’Antibes ! Mais si l’activité parisienne est ainsi au centre de ce
volume, il ne s’y réduit évidemment pas : Ghelderode ne cesse d’échanger
de nombreuses lettres avec ses amis belges, Jean Francis, Paul de Bock, Franz
Hellens (l’amitié avec ce dernier se dégrade à la fin de 1950) et d’autres. Le
très riche appareil critique – notes abondantes et précieux répertoire des
correspondants – occupe les quatre cents pages du deuxième volume.
Gracq. Hubert Haddad, Julien Gracq, la forme d’une vie (Zulma, 2004, 310 p., 20 €). Deuxième édition d’un livre paru initialement en 1986, cette étude, écrite en profonde empathie avec son sujet, relève d’un exercice critique ambitieux : reprenant à Gracq certains de ses motifs littéraires et topographiques – la route, la magie, l’attente, la croissance, il s’agit de retracer le parcours et désigner les points d’attache d’un auteur qui a déjà si bien balisé ses propres sentiers et ordonné les grands chemins de sa propre culture : « nul point d’Archimède hors de l’œuvre », précise d’ailleurs le critique dès la première page de son ouvrage. Le danger de la redondance guette, mais Hubert Haddad le contourne en suivant explicitement la chronologie des livres, encadrés par quelques chapitres d’abord biographiques puis synthétiques toujours entés sur la matière même de l’œuvre dont il cite d’amples extraits (auxquels il manque cependant les références, car l’étude veut être lue comme un récit). L’essai est extrêmement écrit et