En société
Audiberti. Cahiers Jacques Audiberti, n° 23, avril 2004 (1 bis rue des
Capucins, 92190 Meudon ; 122 p., 8 €). L’Ouvre-Boîte devient, plus explicitement, les Cahiers Jacques Audiberti. Ce premier numéro (mais la numérotation
est continue) propose un « Audiberti hors frontières », thème bien
général mais qui convient aux exotismes colorés chers au poète – même s’il
voyageait peu : créolités, tentation de l’Orient, notes prises en Égypte.
« Pas de doute, conclut Frédéric Pagès, Audiberti est un écrivain
brésilien. »
Bibliophilie. Le Livre et l’estampe, revue semestrielle de la Société royale des
Bibliophiles et Iconophiles de Belgique, n° 160, 2003 (4 boulevard de
l’Empereur, B-1000, Bruxelles ; 245 p., abonnement : 55 €). Deux excellents articles,
celui de David Chambers sur les presses privées en Grande-Bretagne à la fin du xxe siècle, et celui de
Denis Laoureux, « Un musée dans la bibliothèque. Maurice Maeterlinck et
l’édition illustrée ». Le premier est richement illustré et passe en revue
un nombre étonnant de ces presses que le goût et la foi soutiennent. Le second
analyse dans le détail l’importance que l’écrivain belge attachait aux images
et se concentre sur les éditions originales illustrées en démontrant l’évolution
de George Minne à Charles Doudelet pour terminer avec l’édition de luxe du Théâtre procurée par Deman en 1902, avec
le concours d’Auguste Donnay. Le troisième article, de C. Sorgeloos, est d’un
intérêt plus restreint. Il est intitulé « Réseaux de bibliophiles et
d’érudits à l’époque romantique : les exemplaires d’auteur, tirés à part
et papiers de couleur distribués par Frédéric Hennebert à Tournai ».
Camus. Bulletin d’information. Société des études camusiennes (n° 71,
juillet 2004). Le Bulletin apprécie
nos commentaires et nous renvoie le compliment en citant une de nos précédentes
recensions dans Histoires littéraires,
« très sérieuse, exigeante et non-conformiste revue ». Merci et
continuons ! La pièce principale de ce numéro consiste en un article
consacré à célébrer le souvenir d’Edmond Charlot, né en 1915 et décédé en 2004.
Guy Basset y évoque ses rencontres et ses échanges avec le premier éditeur de
Camus depuis leur premier contact à Izmir, en 1970. Il venait d’y être nommé
professeur au Centre culturel que dirigeait alors Charlot. Drôle de vie, pas
toujours drôle, que celle d’un homme qui n’écrivit pas mais qui fut un grand
éditeur et finit modestement. La disparition de ses archives du fait, entre
autres, de l’imbécillité criminelle de l’OAS, prive l’histoire de l’édition au xxe siècle d’un de ses
chapitres importants. L’exil loin de l’Algérie et de la France n’a rien
arrangé. À cela s’ajoute que la mémoire littéraire française a encore bien du
mal à faire de la place dans ses schémas à tout ce qui n’en fut pas strictement
hexagonal. Ce qui s’est fait dans le contexte colonial demeure largement
occulté. Dans le cas de Charlot, comme dans celui de Camus, peut-être y a-t-il
aussi quelque chose qui touche plus particulièrement au rapport à la Méditerranée,
pas toujours compréhensible pour les non-méditerranéens. Il en est question
dans ce qui est sans doute l’un des derniers entretiens avec Charlot, celui que
donne ici Hélène Rufat et qui date de 2002. Parmi les informations présentées
dans ce bulletin, notons la liste des thèses de doctorat françaises consacrées
à Camus entre 1985 et 2003, ainsi que l’annonce de la mise sur pied d’une
nouvelle liste de discussion.
Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel, n° 173, mars 2004 ; n°
174, juin 2004 (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 108 p., 5 €). Le premier de ces
fascicules s’attache à Claudel « en ses correspondances ». Il offre
des visages très contrastés, depuis les fantaisies du grand-père jusqu’aux
échanges avec l’ambassadeur Wladimir d’Ormesson. Nombre d’inédits sont ainsi
révélés, en particulier la correspondance avec Jean Paulhan (dont la
publication intégrale est annoncée). Le numéro 174 traite de Claudel en Russie,
étude de réception « qui promet d’être passionnante » selon Dominique
Millet-Gérard. Elle présente l’un des grands passeurs du poète en Russie,
Maximilian Volochine (1877-1932), dont sont publiés deux beaux textes. Une
étude d’Ekaterina Bogopolskaïa met en parallèle Blok et Claudel ; bien
d’autres notes et documents enrichissent ce numéro.
Depaquit. Dessinateur, poète, farceur, maire de Montmartre : Depaquit,
1869-1924 (Les
Amis de l’Ardenne, n° 6, automne 2004, 124 p., 8 €). Né à Sedan comme son ami
Delaw (voir Histoires littéraires
n°16, p. 158), venu en même temps que lui à Paris en 1893, il n’a plus quitté
Montmartre dont il est devenu le Maire de la Commune libre en 1920.
Dessinateur, il a collaboré à la Vie
drôle, au Rire, au Sourire, au Cocorico, etc., ainsi qu’au Journal
et au Matin. Il a illustré son ami
Vincent Hyspa, notamment L’Éponge de porcelaine.
Cette livraison fourre-tout reprend des articles de Mac Orlan, de René
Druart, de Roger Charneau, des poèmes, chansons et dessins de Depaquit.
Dumas. Cahiers Alexandre Dumas, n° 30, 2003, Mon cher Delacroix (Encrage, 238 p., 20 €). On comprend que Dumas
entre au Panthéon avec de tels amis pour défendre sa renommée et son
œuvre : sous sa belle couverture (Torquato
Tasso dans l’asile de fous, 1856), ce volume bien illustré est un outil
remarquable, précis et exhaustif. La pièce maîtresse en est naturellement la
section de l’Exposition universelle de
1855 (parue dans Le Mousquetaire)
consacrée à Delacroix, texte présenté et annoté par Claude Schopp, et dont les
enjeux sont préalablement dégagés par Louis Peyrusse. Ce document fournit une
sorte de portrait éclaté du peintre, dont on suit l’œuvre tableau par tableau,
chaque station étant prétexte à propos historiques, anecdotes sur sa genèse ou
sur son destin commercial, sur l’artiste lui-même le cas échéant, et très souvent
sur Dumas lui-même, qui semble croiser sans cesse le parcours de ces œuvres,
comme acheteur, ami de l’artiste, intermédiaire, zélateur… À son habitude,
Dumas cite beaucoup, recopie (les critiques de Thiers notamment, qui sont
remarquables), allonge la sauce, mais on ne saurait aimer Dumas sans lui passer
ces travers si caractéristiques. On ne fera pas grief non plus à ses amis de
manquer parfois du sens de la mesure dans la louange, ni de faire de Dumas un
critique majeur écrasant de la précision de ses analyses le subjectif
Baudelaire. Ce n’est pourtant pas dans l’analyse ni la théorie que se distingue
Dumas, vrai amateur cependant, mais dans la sincérité de ses affections, son
enthousiasme, sa verve et sa fécondité, sa drôlerie parfois, comme dans le passage
consacré aux cinq morts de Delacroix. La lecture de ce texte truffé de
références sera amplement facilitée par la conséquente section du
« dictionnaire », présentant les personnes, les œuvres picturales,
les personnages et œuvres littéraires, les lieux cités. Vient ensuite une
courte section de lettres échangées par Dumas et Delacroix, ou de lettres de
Dumas évoquant Delacroix. On pourra enfin se faire une idée de la nature des
relations entre les deux hommes en lisant les extraits du journal de Delacroix
mentionnant Dumas : cet utile contrepoint montre un Delacroix réticent,
tant vis-à-vis de l’homme que de l’œuvre, mais gagné toutefois par la bonne
nature, la force et la ténacité d’un homme dont le caractère était à mille
lieues du sien, mais qu’il ne pouvait se défendre d’apprécier malgré tout,
comme un être d’une autre espèce, accompli en son genre.
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 142, avril 2004 (La
Grange-Berthière, 69420 Tupin-et-Semons ; 120 p., 11 €). Ce bulletin trimestriel
qui paraît depuis 1968 est plus qu’un simple organe de liaison, et les textes
qu’on y rencontre sont souvent des articles plus que substantiels, dont
certains peuvent trouver des lecteurs bien au-delà du cercle des gidiens de
stricte obédience. Le bref article de Sandra Travers de Faultrier sur « La
Joie, un mot gidien », permet de saisir de quoi se compose ce dont Gide
disait qu’il « est [s]on état normal » – ce qui peut étonner.
Frédéric Canovas livre, sous le titre « La Traversée du désir. Notes sur
les "Notes sur André Gide et son Journal"
de Roland Barthes », ce qui est en fait une étude très dense et très
approfondie de la question de l’homosexualité chez Gide et chez Barthes, avouée
de bien des façons par le premier, jamais franchement dite chez le second. Du
même coup, le rapport de Barthes à Gide se trouve mis en évidence et éclairé
d’une façon attentive et neuve. Jocelyn Van Tuyl donne un aperçu intéressant
des positions politiques contrastées de Gide et de Saint-Exupéry au moment où
la guerre les amène à séjourner en Alger, avec un parallèle entre Citadelle et Thésée et quelques notes sur l’attitude différente des deux
écrivains vis-à-vis de de Gaulle et de Giraud. Pierre Lachasse se livre à un
examen approfondi de « La Citation de l’Évangile » dans les écrits de
Gide de la période 1926-1936. L’article d’Andries Van den Abeele exploite un
dossier riche d’une information qui intéresse l’histoire de l’édition : il
concerne les Presses de Sainte-Catherine, une imprimerie de Bruges dirigée par
Édouard Verbeke (1881-1953), dont il raconte comment elle fut intimement liée à
Gide et à l’histoire de la NRf avant
même ses débuts. Gallimard, qui devait en devenir rapidement propriétaire, ne
la revendra qu’en 1988 après y avoir fait imprimer de très nombreux ouvrages, entre
autres les Pléiades. Gide y fit imprimer plusieurs dizaines de ses textes, en
particulier des livres à tirage limité qui lui occasionnaient des sueurs
froides, ce qui donne lieu à quelques épisodes assez rocambolesques. Les
archives d’Édouard Verbeke sont désormais déposées au très précieux Musée de la
littérature de Bruxelles. Pour finir : un article de Nerminn Vucel sur la
réception de Gide dans ce qui était encore naguère la Yougoslavie ; le quatrième
chapitre d’un essai d’Anton Alblas consacré cette fois-ci, avec un grand luxe
de détail, aux instruments d’écriture de Gide ; une réponse circonstanciée
d’Éric Marty à un précédent chapitre du même Anton Alblas où il estime avoir
été plus que mal compris, ce qui lui permet de revenir avec précision sur les
questions de la genèse et du journal ; une étude de Thomas Reisen sur L’Immoraliste dans la correspondance de
Gide en 1902 ; des dossiers de presse et les chroniques habituelles. Les
comptes de l’Association font également l’objet d’un bref bilan financier. Les
affaires gidiennes marchent très convenablement, semble-t-il, puisque
l’en-caisse croît de 30 % d’une année sur l’autre – mais on aimerait
savoir en quelle monnaie s’expriment les recettes chiffrées à 87 800. S’il
s’agit d’euros, quelle manne !
Guillaume. Carnet de l’Association Les Amis de Louis Guillaume, n° 27 et 28,
2002 et 2003 (114 ter avenue de Versailles, 75016 Paris ; 183 et 203
p. ; 25 €). Le responsable de la publication devrait se décider à construire les
sommaires, car les textes se suivent de façon arbitraire et fort désagréable
pour le lecteur. De même, l’absence de présentation et de mise en perspective
est à déplorer. Le numéro 28 commence ainsi ex
abrupto par la réimpression des Souvenirs
sur Marcel Lemar et Gaston Chopard, publiés en 1943, suivi d’une poignée de
lettres de Lémar dont l’intérêt est aussi minimal que l’annotation. On se
retient de multiplier ce genre de remarques désagréables, mais on invite les
Amis de Louis Guillaume à réfléchir davantage avant d’imprimer.
Larbaud. Cahiers des Amis de Valery Larbaud, 2004, n° 4, Enfances et jeunesse, dossier établi par
Anne Chevalier (Les Eygalades B, 116 rue Eugène-Carrière, 30900 Nîmes ;
110 p., 30 €). La pièce de résistance, ce sont Quelques
lettres de jeunesse de Valery à sa mère et à sa tante : « Ma
chère maman », « Liebe Mutter », « Mother dear ».
Elles valent à elles seules l’achat de ce volume, mais on négligerait à tort
les rubriques habituelles : études (Gil Charbonnier, « Valery Larbaud
et Berthe Morisot », Anne Chevalier, « Le Poète et l’enfant dans le Journal inédit de Valery
Larbaud »), critiques et bibliographie 2003. Ce cahier est d’une
fabrication matérielle impeccable, comme on souhaiterait que tous les livres
soient.
Matricule. Matricule des anges, n° 53, mai 2004 ; n° 56, septembre 2004
(BP 20225, 34004 Montpellier Cedex ; 56 p., 5 € le numéro). On craint un peu
de se répéter dès lors qu’on aborde le cas du Matricule, dont on retrouve chaque mois les qualités de variété,
tenue, exigence esthétique. Évidemment, on lui demanderait bien un peu plus,
disons deux fois plus de place pour les revues, la poésie, le théâtre surtout,
et une section sur l’écriture en ligne… Mais il faudrait rogner ailleurs, sur
les pages indispensables consacrées à des éditeurs, ou sur les dossiers
peut-être, qui sont ici excellents, pour des raisons diverses :
remarquable, celui consacré à Pascal Commère, notamment les entretiens, qui
touchent juste avec une grande économie de moyens, entendez par là la précision
des questions, que permet seule une bonne connaissance de l’œuvre ; avec
de curieux portraits en pied sur lesquels le poète fait figure de pendu
décroché. En parcourant le dossier Marsé, on se fait la réflexion qu’une bonne
revue est celle qui parvient à révéler au lecteur non seulement une œuvre, mais
ce par quoi elle suscite l’adhésion de ses thuriféraires, alors qu’importe que
l’on connaisse ou non les écrivains dont elle traite, qu’ils soient ou non de
notre goût, elle trouve les mots pour les faire parvenir à nous, ce qui implique
un ton maîtrisé, qui s’interdit le bavardage enthousiaste comme la
sophistication brillante. Bien sûr, tout n’est pas égal et, comme dans Histoires littéraires, on trouvera ici
et là quelques comptes rendus superficiels ou approximatifs. L’essentiel n’est
pas là, il est dans le plaisir que donne cette revue, indispensable en ces
temps d’avalanche éditoriale : non parce qu’elle nous prescrirait des
lectures sélectionnées, mais parce qu’elle nous préserve de la lassitude face
au dégorgement surabondant du papier imprimé.
Méconnus. La Corne de brume. Revue du Centre de réflexion sur les auteurs
méconnus, n° 2, décembre 2003 (7 rue Bernard de Clairvaux, 75003
Paris ; 118 p., s.p.m.). Pour qui sonne La Corne de brume ? se demande-t-on. Car cette revue souffre
d’incohérence. Si les auteurs méconnus sont chers à Histoires littéraires,
cet assemblage hétéroclite invitant à relire Paul André Lesort ou Fernand
Crommelynck en reste à d’inutiles généralités. Soulignons tout de même
l’article sur Martin Wickremasinghe, « illustre pionnier de la littérature
singhalaise moderne » – à la fois donc illustre et méconnu…
Naturalisme. Les Cahiers naturalistes, n° 77, 2003 (Société littéraire des Amis
d’Émile Zola et Grasset, 427 p., 24,50 €). Pas très riante,
l’ouverture de cette livraison, avec « Le Centenaire de la mort d’Émile
Zola », d’autant que l’article liminaire de François Labadens juge sans
complaisance les colloques que nous a valus cet anniversaire, et son écho
médiatique. Le fait est qu’on a écrit beaucoup d’âneries sur Zola (nous parlons
des médias, naturellement), et pas toujours très amènes : rarement le rôle
de repoussoir attribué à Zola aura si bien fonctionné. Il est fourni ici une
utile chronique des différentes manifestations, et un bilan. L’histoire littéraire
est à l’honneur par ailleurs, sous un autre angle, avec d’une part un dossier
sur l’essaimage du Naturalisme en Grèce et dans les Balkans, comme forme, comme
technique, comme langue, et d’autre part un article fort documenté sur la
réception de Zola en RDA. Nous avouons cependant un faible pour l’article
inattendu d’Alexandrine Viboud sur les adaptations de Zola dans la BD pour
adultes, annonciateur d’intéressants développements. Notons enfin que le
dossier ravira les Hellénistes patentés et fera parfois sentir aux autres leur
irrattrapable déficience. Nous en venons aux articles disparates rassemblés
sous le titre de « Dérives de la fiction ». Pour commencer, « Le
Naturalisme est-il un nihilisme ? » était une bonne question, dommage
qu’on y réponde en décrivant thématique ou personnages nihilistes, dont on ne
voit pas en quoi ils confèreraient au genre lui-même cette qualité. Même
confusion dans l’article, par ailleurs stimulant dans l’ensemble autant que
contestable dans le détail, consacré aux « géométries de
l’invisible » (beau titre), c’est-à-dire à la géométrie, ordonnatrice du
monde, comme modèle de cette fameuse méthode que Zola s’impose entre
subjectivité et réel. On commence ici par confondre modalités descriptives et
objets des descriptions (deux modèles d’écriture s’opposeraient, l’un
valorisant l’espace domestique, l’autre la flânerie urbaine), et on finit par
écrire des choses obscures comme : « Si dans la représentation
du visible l’agencement discursif des phénomènes est rendu possible justement
par la distance contemplative (synonyme de l’activité réflexive), la proximité
des odeurs et la présence du souffle indiquent, par contre, une opacité
corporelle qui se soustrait au visible et qui se dérobe même à sa propre
conscience ». Un article sur Rachilde va jusqu’à estimer que le roman
naturaliste « se précarise » en glissant du lisible au scriptible –
nous admirons sans comprendre. Jean Bourgeois revient sur le motif du
« porté » (concomitance d’un cadre aquatique, d’un triangle amoureux,
d’une action : l’Amant porte la Femme), motif dont la prégnance est
indéniable, bien qu’on ne sache trop quoi en faire, à moins qu’on se contente,
comme l’auteur, de voir dans la récurrence une preuve de cohérence, ce qui
n’est pas loin d’être tautologique, et d’en louer notre auteur, ce qui
nécessite préalablement d’ériger la cohérence en critère esthétique. Nous
sommes bien conscient, en écrivant ces lignes d’être à la fois injuste et
cruel : injuste, parce que tout collectif comporte des ratés et qu’il est difficile
de faire vivre une revue ; cruel, en ceci que les Cahiers naturalistes sont une revue utile, et particulièrement
efficace et exigeante dans ses rubriques régulières. On n’a pu s’empêcher
cependant de brocarder ci-dessus la désolante prolifération, sur cette matière
peut-être trop plastique et généreuse qu’est le Naturalisme, d’une pensée
floue, procédant par analogies et formules, qui discrédite les sujets les plus
pertinents et gaspille les observations les plus fines. Nous avons livré sans
fard notre sentiment, qui n’est pas gai, mais qui vaut pour 2003 :
espérons que 2004 verra les CN plus
exigeants avec ses contributeurs, ou que la réduction des débouchés éditoriaux
après le centenaire leur amènera assez de contributeurs pour qu’une telle exigence
soit possible.
NRf bis. La Revue littéraire, n° 1, 2004 (Léo Scheer, 215 p., 12 €). Qu’est-il arrivé à la NRf, tout amaigrie, presque modeste sous
sa livrée crème ? Passée à la moulinette du downsizing capitaliste ? On y trouve bien les habituels textes
de création, bons ou passables, peut-être plus ouverts à la poésie qu’à
l’accoutumée (en vrac, Silvia Baron Supervielle, Éric Vuillard, Jacques Brou,
Roger Dadoun, Pierre Bourgeade, Béatrice Commengé, Gabriel Matzneff, et un
extrait de cours de Guyotat), il y a toujours un texte de référence d’un
étranger capital, ici Norman Manea qui évoque subtilement les questions
d’appartenance linguistique, et des chroniques – tiens, un article sur
Delerm et Boogaerts ? – et des critiques – tiens, plutôt floues, et
dans une langue approximative parfois –, et quatre pages de pub pour le
prochain Weyergans ? Comble de l’excentricité, ce mystérieux titre de La Revue littéraire (il n’y en a qu’une,
sans doute, mais laquelle ?). Reprenons : cette revue toute nouvelle
proposée par Léo Scheer ne se résume pas à une facétieuse référence à la
maquette archiconnue de son homologue gallimardienne, mais on ne saurait juger
si tôt des voies qu’elle va suivre, des choix qu’elle va revendiquer, des
distinctions qu’elle saura créer. Le sentiment que donne ce coup d’essai est
que les auteurs épinglés au tableau de chasse de la couverture ne révèlent pas
toujours le meilleur d’eux-mêmes une fois jaquette tournée. Les amateurs
d’histoire littéraire consulteront cependant avec l’intérêt qui s’impose la
contribution de Dominique Noguez. Souhaitons longue vie et d’opulentes
livraisons à La Revue littéraire,
dont on espère qu’elle s’affranchira très vite du statut de « mini-moi ».
Péguy.
L’Amitié Charles Péguy, n° 105,
janvier-mars 2004 ; n° 106, avril-juin 2004 (12 rue Notre-Dame-des-Champs,
75006 Paris ; 128 et 110 p., abonnement : 34 €). Cy éclate et flamboie la discordance entre l’œuvre de Péguy –
objet irréductible – et le discours universitaire. L’obligation d’une lecture
empathique, fût-elle provisoire, constitue la force et la faiblesse de cette
œuvre, ça et là redécouverte : brièvement (quoique tapageusement) par
Alain Finkielkraut d’abord, puis, hélas pour lui, par les pseudo-néo-hussards
en quête désespérée de filiation, puisque Péguy, mort, connaît l’effroi de
figurer en exergue de Partouz, le
grand œuvre de « Yann Moix » (sic), lequel, déjà, au fil des pages de
Bordel, l’avait assuré de sa haute
sympathie. Entre 1941 et 1944, le Beauceron en avait vu d’autres. Pris en étau
entre ces fortunes diverses, Péguy résiste aux assauts conjoints de la science,
du politiquement correct et du n’importe quoi. Est-ce à dire qu’il conviendrait
de garder le silence sur cette œuvre, de confier, à l’édition de la Pléiade
seule, sa navigation au fil des jours ? Entreprise hasardeuse ! Les
deux dernières livraisons de L’Amitié
Charles Péguy n’étonnent guère. Deux thèmes, l’un fort rebattu,
« Péguy et les Positivistes », l’autre tout aussi évident à qui
connaît Ève, « Jardins ».
Ce n’est pas que les commentaires manquent de force ou d’intelligence, mais
Péguy n’est ni un prototype de la dissimulation au cœur de l’art d’écrire, ni
un adepte de la litote, de l’atténuation ou de la gnose. Aussi, l’analyse la
plus serrée tient toujours un peu de la paraphrase. Saisir l’intuition qui
préside au texte, voilà la critique selon son cœur. Dans Victor-Marie comte Hugo, il était fort peu question de Hugo, de la
France seulement, incarnée par le Père H… Aussi, l’éloignement du texte, la
longue-vue, constituerait-elle l’approche critique la plus efficace, quand,
ici, le verre grossissant écrase l’œuvre jusqu’à la féconder d’ennui. À noter
toutefois des textes assez solides pour n’être pas aplatis par les souliers
ferrés du grand mort : celui de Than-Vân Tôn-That, « Paysages
poétiques chez Proust et Péguy ». Là, intelligemment, sans nommer les
intercessions conjointes de Barrès absent en apparence et de Bergson hôte
distingué du banquet de mémoire que fut La
Recherche, le critique s’attache aux effets produits, à la vision, aux
figures de discours et de style avec bonheur. Géraldi Leroy, sans jargon ni vacarme,
résume la place de la figure de Renan dans l’élaboration du discours de Péguy.
Ce dernier n’est anti-moderne qu’à proportion de la place de la pensée
renanienne au centre de la modernité. Jérôme Grondeux, spécialiste de Michelet,
met en place un subtil panorama de la pensée historique française, pour
finalement se montrer attristé des changements idéologiques de Péguy. Qu’a donc
à nous apprendre ce fort tableau ? Péguy n’est qu’un poète. Aussi, son
lien aux mythes et son retour au catholicisme ne se peuvent considérer que
comme une « ruse de l’écriture en lui ». Péguy vit dans le
Positivisme une religion. À ce titre, il la combattit, dans le mouvement
inverse de l’église excommuniant Jeanne, la condamnant à mourir en état de
péché mortel. Les mythes de la terre et de l’intuition chez lui ne sont
toujours que des reprises, des ressassements de l’histoire de Jeanne. Imbriqué
au cœur de chacun de ses textes est un combat contre une ville assiégée
qu’il convient de libérer pour sacrer une autorité de raison, parût-elle
déraisonnable en son temps. Celle-ci ne change guère : vérité de certains
morts contre d’autres, à l’instar du combat d’Antigone. Jaurès, de cette
intégrité, fera les frais, ami devenu Créon. Devant ces travaux, dont chacun
possède une validité indiscutable, le lecteur demeure incrédule. Roger Dadoun
pourrait certes exprimer plus simplement et plus fermement son idée centrale,
et Marie Gil laisser un peu « l’inervement, l’invisible, le non-dit,
l’eschatologie latente de la page non écrite et l’événement », mais ce
faisant, elle n’aurait eu qu’à laisser parler le poème.
Rimbaud. Rimbaud vivant, n° 43, avril 2004 (Amis de Rimbaud, 50 rue de
Charonne, 75011 Paris ; 106 p., abonnement : 30 €). Le principal article est
une conférence de Yoshikazu Nakaji sur « Rimbaud et la science »,
d’intérêt limité. Les cinq études consacrées aux « Poètes du comité
d’honneur » de la revue nous ont paru franchement déplacées. On a connu de
meilleurs numéros de Rimbaud vivant.
Rivière. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n°
108-109, 2003, Les Conférences de Jacques
Rivière sur André Gide (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay ; 88 p.,
abonnement : 37 €). Plus de vingt ans après l’envoûtement exercé par Paludes et surtout Les Nourritures terrestres sur toute une génération, Jacques
Rivière, qui en fut, jette sur la trajectoire de son auteur un coup d’œil
lucide et parfois critique, mais toujours écarquillé par l’étonnement que
n’aura cessé de lui causer Gide le protéiforme. Dans une édition intégrant les
principales variantes et biffures, Jean Claude présente une conférence donnée
par Rivière entre 1918 et 1924 en Suisse, en Hollande et en Belgique, et qui
n’avait connu qu’une publication confidentielle par Isabelle Rivière en 1926.
Mais comment circonscrire un objet aussi fuyant ? « Gide est dominé,
si j’ose dire, par la peur de se laisser prendre. De tout ce qui peut lui
arriver, il songe d’abord à se tirer. […] La participation est pour lui la
forme de vie la plus intolérable qui se puisse imaginer. » Sur le plan
intellectuel, ce Don Juan de l’esprit embrasse toutes les idées et n’en épouse
aucune. Sur le plan littéraire, il s’empresse de brûler dans un livre ce qu’il
a adoré dans l’autre, s’annexant compulsivement de nouveaux genres et manières
afin de fournir à son esprit l’aliment d’une excitation permanente. Rivière lit
donc le parcours gidien à la lumière d’une plasticité qu’il trouve aussi admirable
que périlleuse. Après l’obligatoire rappel ému des œuvres rattachées à la veine
symboliste, il soupèse chacune des œuvres romanesques publiées, s’obligeant à
faire cela même dont il dit Gide incapable : trancher. Si L’Immoraliste demeure pour lui son chef-d’œuvre,
« une des tentatives de sincérité intégrale les plus hardies que connaisse
la littérature » et un des livres les plus dangereux qui soient, la
grande souplesse de talent de l’écrivain l’entraînera aussi à faire des œuvres
trop voulues, trop concertées. C’est le cas pour Isabelle ou Les Caves du
Vatican, dont Rivière parle comme d’échecs et d’œuvres inférieures, quoique
avec une indulgence mal dissimulée pour ce dernier texte, une indulgence
occultée dans le texte publié en 1926, sans doute en raison de son désaveu
public par Claudel et de la rupture qui s’est ensuivie avec Gide, pour cause de
« mœurs affreuses » soupçonnées puis avérées. À un romancier aussi
perméable, il advient aussi que l’œuvre échappe ; son confident nous assure
tenir de Gide lui-même que c’est par « hasard » et par
« accident » que La Symphonie pastorale s’est trouvée à
vouloir dire exactement le contraire de ce que pensait l’auteur. Dans la
création romanesque, constate Rivière, certaines idées se voient « promues
par la logique des événements racontés, alors que la logique de l’esprit les
eût condamnées ou refoulées ». Deux ans après cette conférence, la mort du
rédacteur en chef de la NRf, emporté
par une typhoïde à 39 ans, laissera Gide privé de celui qui fut l’un des rares
interlocuteurs à lui opposer assez de résistance pour faire apparaître les
siennes. « Nous étions à la fois résolus et résignés à rester, de toute la
force de notre amitié, des adversaires », écrit Gide en manière
d’épitaphe. La disparition de Rivière l’aura empêché de voir réalisé le vœu
qu’il formait dans la dernière phrase de sa conférence : « La fin de
la carrière de Gide fait l’objet de ma plus sincère curiosité » – et nous
de lire l’appréciation des Faux-Monnayeurs
par l’une des meilleures plumes critiques de son époque.
Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 20, décembre 2003 (Médiathèque, 1 rue du
Moulin de Brou, 01000 Bourg-en-Bresse ; 58 p. ; 9,15 €). Les Cahiers Roger Vailland sont toujours avares d’illustrations, et on
le regrette parfois. Profitons donc de ce numéro intitulé Gravure, qui aborde ses rapports avec le monde de la peinture.
Textes de Vailland consacrés à Coulentianos et à Soulages. Celui-ci se souvient
ensuite de la façon dont il initia l’écrivain à la pratique de la gravure au
début des années 1960. Beau texte aussi de 1962 où Vailland refuse, dans Clarté, journal des étudiants
communistes, l’idée d’un « procès à Soulages » pour cause
d’abstraction. Une série de photos, ainsi qu’une belle reproduction hors-texte
d’une gravure de Vailland.
Valéry. Bulletin des études valéryennes, « De l’Allemagne I », n° 92, décembre
2002 ; « De l’Allemagne II », n° 93, mars 2003 ;
« L’Animot », n° 94, juin 2003 (L’Harmattan ; 198, 165 et 201
p., 15 € par livraison). Dans les numéros 92 et 93, Karl Alfred
Blüher et Jürgen Schmidt-Radefeldt continuent d’explorer les relations entre
Valéry et l’Allemagne, un chantier déjà entamé en 1999 dans le n° 11 des Forschungen zu Paul Valéry, consacré au
même thème. Outre des lettres et notes (assez critiques) de Valéry sur
Nietzsche, transcrites et présentées par Michel Jarrety, et qui étaient
devenues introuvables, on retiendra notamment la synthèse de Jürgen
Schmidt-Radefeldt sur « Valéry et l’Allemagne entre les guerres », un
titre justifié par les dates de la vie du poète lui-même, puisqu’il est né en
1871 et mourut en 1945 : l’article montre bien l’ambivalence de la
réception de Valéry outre-Rhin, ainsi que le rôle à la fois crucial et
perturbateur de passeurs comme Rilke ou Curtius. On lira également, hors dossier,
une étude d’Edwige Phitoussi sur la question de la ressemblance dans les écrits
sur l’art de Valéry : partant du paradoxe qui nous fait
« reconnaître » dans une image un visage que nous n’avons jamais vu,
elle construit une réflexion stimulante sur la pluralité des points de vue que
le poète préserverait au sein de ses textes, avec une acuité qui fait penser
aux travaux de Didi-Huberman, que l’on trouve, de fait, cité en notes. C’est
encore à réfléchir, mais de manière tout autre, qu’engage l’essai de Jean-André
Vachlos, « Hydre absolue : le bestiaire d’un “Cimetière
marin” », qui occupe l’essentiel du numéro 94. Cette lecture minutieuse du
célèbre poème propose en effet de rapprocher sa structure de celle d’un temple
grec et cherche à repérer, de strophe en strophe et comme autant d’ornements,
la mention d’une douzaine d’animaux, dont la présence, explicite ou non, ferait
du texte de Valéry une sorte d’Ode
secrète aux dieux anciens. Or on se prend vite à songer à Pale fire de Nabokov, cette satire dans
laquelle le commentaire force progressivement le poème du même nom à suivre le
fil des pensées d’un critique délirant. En effet, l’approche de Vachlos, qui
dispose d’une remarquable culture helléniste, tend à utiliser cette érudition
pour éclairer les choix d’un Valéry dont on se demande s’il disposait
réellement de ce savoir extrêmement pointu, comme l’auteur nous en assure.
L’admettrons-nous que les difficultés demeureront, car Vachlos pratique une
lecture anagrammatique qui tend à recombiner les lettres et syllabes des vers
pour y découvrir des termes « cachés », une opération de reconfiguration
des textes qui pose toujours problème et qui ici semble souvent forcée, jusqu’à
des erreurs d’analyse assez plates, comme si le désir de trouver des calembours
l’emportait sur le recul critique. Par exemple, traquant Dionysos, on veut bien
sourire en lisant « ce toit tranquille où picolaient des focs »
(sic), mais, quand dans la séquence « hydre absolue, ivre »,
reconstruire en « hydre soûle a bu », la suite « absolue,
ivre » est signalée comme un « hiatus flagrant [qui], quand on sait
le métier de Valéry, ne peut se justifier » que par le désir de construire
une déclamation mimant un « état d’ébriété », la remarque est tout
bonnement fausse, car la présence du e caduc à la fin du premier mot empêche de
parler de hiatus dans la tradition la plus rigoureuse (Aquien en donne comme
exemple le célèbre « C’est Vénus toute entière à sa proie attachée »). Ailleurs encore, Vachlos s’étonne de ne pas
trouver un « nez » dans un vers qui parle de visage, oubliant que le
vocable est prohibé par les règles classiques que Valéry s’astreint à suivre
ici. Reste que ce très long commentaire se termine sur une conclusion qui
reconnaît la fragilité des hypothèses et tente d’évaluer, avec cette fois force
nuances, le degré de pertinence des différentes structures mises en évidence.
Grâce à cette réflexion finale, la proposition de lecture, si elle paraît
constamment tirée par les cheveux, se constitue en exercice critique assez
séduisant, même si l’on en rejette les leçons.
Vénérable revue. Revue des Deux Mondes, mars 2004 (192 p., 11 €). Le dossier est consacré à
un sujet un peu éculé : « Les Rois de l’imaginaire », avec les
inévitables Harry Potter et Tolkien. Il est sauvé par une idée originale :
se penchant sur son passé, la Revue
republie un article d’Émile Montégut sur les Contes de Perrault, paru en avril 1862 et commenté ensuite par
Jean-Maurice de Montrémy. Expérience réussie. En outre, abondance de feuilletons
et chroniques.
[Patrick Besnier,
François Caradec, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Hugues Marchal, Robert
Mélançon, Michaël Pakenham, Michel Pierssens, Sarah Vajda, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Artaud
and Co. Évelyne Grossman, Artaud : « l’aliéné authentique » (Farrago/Léo
Scheer, 2003, 169 p., 15 €) ;
La Défiguration : Artaud, Beckett,
Michaux (Minuit, 2004, 117 p., 15 €).
Spécialiste de Joyce, Beckett ou encore Michaux, Évelyne Grossman publie deux
recueils d’articles où l’auteur du Pèse-Nerfs
bénéficie d’une place de choix. Dans le premier volume, qui lui est
exclusivement consacré, elle réunit une dizaine de textes ou articles récents,
parfois inédits. Comme l’indique le titre paradoxal qu’elle emprunte à Artaud,
elle explore, à partir de la notion d’aliénation
authentique, la tension entre statut auctorial et altérité à soi-même chez
un écrivain « qui récuse toute notion d’auteur entendu comme signature, propriété, invention ». Le
propos a le mérite de s’appuyer ainsi d’emblée sur une problématique solide, et
l’approche, résolument contemporaine (ainsi le corps labile conceptualisé par
Artaud est-il relié à notre statut de sujets « post-identitaires »),
sait aussi mobiliser un arrière-plan historique qui rend à la pratique et à la
réflexion du poète toute leur complexité littéraire. Ici, le dialogue d’Artaud
et Pascal est évoqué ; là, une enquête serrée et éclairante aborde
l’articulation qu’Artaud construit entre faute (ou défaut) de langue et
malédiction poétique, à partir, notamment, des considérations bien connues de
Verlaine. On découvrira ou relira avec profit ce texte (« Maudire /
maldire : supplicier la langue »), ainsi que l’étude sur
« Artaud et les modernes… mélancoliques ». Déplaçant la théorie
kristévienne, Évelyne Grossman y allie à un appareil critique psychanalytique
(la mélancolie comme déprise impossible de « l’objet maternel ») une
remarquable analyse du concept artaldien de Chair (une notion entendue comme
l’espace du surgissement préverbal de la pensée), pour aboutir, notamment, à
une lecture et à une motivation originales et efficaces des jeux paronymiques
utilisés par Artaud, chez qui « l’hésitation de lecture est inscrite dans
une écriture qui invite au lapsus en jouant sur [les] habituelle[s]
association[s] sémantique[s] », pour « suspendre le sens » et « maintenir
[un] tremblement entre deux mots » censé reproduire la malléabilité et la
réversibilité d’un logos saisi au
seuil même de sa formulation. À la fois créatrice et destructrice, cette
résistance au figement et à l’identité du même au même fonde ce que le second
recueil nomme La Défiguration – un
concept polysémique qu’Évelyne Grossman cherche à faire jouer contre « la
consolidation des images de soi », et qu’elle étudie dans des œuvres qui
expriment – par « une mise en question inlassable des formes de la vérité
et du sens », et contre, donc, toute espèce de conformisme ou de
fétichisation des normes – ce en quoi, pour reprendre une formule de Blanchot
qu’elle convoque en introduction, « l’homme ne se reconnaît pas ».
Les familiers de la recherche menée par Évelyne Grossman retrouveront là un
écho de ses travaux récents autour du collectif Le Corps de l’informe (Textuel
n° 42, 2002). Le nouveau volume tisse cette fois trois études. Ce sont de
véritables essais, importants. Celui sur Artaud a déjà été publié (ce qui n’est
pas signalé) dans la revue que nous venons d’évoquer. Évelyne Grossman s’y
intéresse à l’oscillation des catégories sexuelles, autour d’un « être
pèresmères » dont l’exploration relance et poursuit ses remarques sur la
bisexualité et les ambiguïtés de la composition mélancolique. Chez Beckett,
l’écart est trouvé au cœur de la notion de style : « plutôt que d’une écriture, il faudrait parler des écritures de Samuel Beckett »,
créateur « d’une langue en mouvement sans cesse se défigurant, […] se
trahissant », dans l’exercice constant d’une rature qui
« n’appartien[t] pas à ce que la rhétorique tente de stabiliser en
trope » – ce qui ramène Évelyne Grossman aux notions de maladresse et de
faute, mais aussi, là encore, aux procédés par lesquels le texte se fait plastique,
posant et déliant sans cesse toute thèse et tout sens, ne prenant forme que
pour aussitôt les déformer, afin que « seuls subsistent le doute et
l’interprétation à l’infini ». Enfin, elle revient avec Michaux au
battement entre pensée verbale consciente et pensée préverbale. Elle montre que
le constat qu’en moi, « il y a de la pensée avant moi qui la
pense », provoque chez le poète un vertige fasciné et une quête
d’antériorité qu’elle relie, de nouveau, à un désir de régression vers
l’indifférencié maternel et vers
l’animal. Elle suit ces deux fils dans l’étude d’une « écriture
insectueuse », qui se peuple de « fantômes » en installant,
comme chez Artaud ou Beckett, des équivoques par paronomase et un imaginaire
privilégiant « instabilité des formes provisoires » et
« polymorphisme infantile ». La cohérence de l’ensemble formé par ces
trois essais, on le voit, est grande. Évelyne Grossman en ramasse les enjeux
dans une conclusion passant de la « défiguration » à la « désidentité ».
Entre refus d’une représentation fixe et promotion du pluriel (des identités,
dit-elle encore), elle propose de nommer ainsi le fait de « s’identifier
non pas à une image mais au mouvement d’une image », ou encore « ce
lien incessant de la forme aux mouvements qui la déforment » :
« l’identité [y] est un théâtre. L’inverse même de la représentation
narcissique de soi, cette mise en scène qui se joue sur la scène vide d’une
psyché désertée ». Echos aux conceptualisations de l’esthétique baroque
comme aux recherches de Deleuze, Merleau-Ponty ou Amelia Jones, ces réflexions
finales sont suggestives. Mais elles sont aussi très rapides. Or, dans la
mesure où les études réunies dans ces deux volumes offrent des éclairages
nombreux sur les visées générales comme sur les pratiques d’écriture
« fine » des auteurs qu’elles réunissent, on aimerait qu’elles
s’accompagnent d’un travail de synthèse plus poussé, voire d’une véritable mise
en forme théorique, cette fois, du concept de défiguration. À cet égard, même si cette hésitation mime son objet,
la persistance, ici et là, du terme même de « figure », dans le corps
des articles, décontenance, et l’absence de mise au point nette sur le rôle
affecté aux différents sens du mot crée parfois des effets de flou. On attend
donc, avec impatience, la suite de ce
work in progress.
Critique.
Un siècle de critique dramatique,
sous la direction de Chantal Meyer-Plantureux (Complexe, 2003, 186 p., 20 €). À feuilleter cette anthologie –
car c’est bien de cela qu’il s’agit, avec ses réflexions sur la critique
dramatique par des professionnels, ses souvenirs, portraits ou caricatures, ses
piques lancées par tel dramaturge (Ionesco) ou tel metteur en scène (Copeau ou
Lassalle) contre ceux que Romain Rolland qualifiait de nuisibles
« courtiers en art », et ses querelles, ses démêlés, ses dialogues à
distance telle la réponse différée de Vilar à Barthes s’en prenant à Kemp – à
feuilleter cette anthologie, donc, puis à la lire dans l’ordre et à la relire
dans le désordre, on se délecte d’un bon mot, on s’amuse d’une anecdote
truculente, on revit des époques où le discours possédait une efficacité et le
débat d’idées une importance. Mais on ferme pourtant le livre avec une pointe
de frustration due à l’éclatement et à la répétitivité des propos qui
l’empêchent de se constituer en prisme véritable. Nulle part n’est mentionnée
la naissance de la critique théâtrale au XVIIIe siècle avec la
fondation du Spectateur français, et
à peine Jules Lemaître et Gustave Larroumet ont-ils balayé avec dédain la vogue
des discours auctoriaux que le couperet tombe : « Enfin Francisque
vint. » À Sarcey, ce pseudo-fondateur du genre, reviennent alors les
quarante premières pages (un texte de sa plume suivi de louanges et
d’égratignures de la part de ses contemporains), avant que ne s’enchaînent des
signatures attendues (Robert de Flers, Jean Dutourd, Bernard Dort, Georges
Banu), d’autres plus imprévues (Marcel Pagnol), ainsi que des entretiens avec
Jean-Jacques Gautier et Bertrand Poirot-Delpech, lequel clôt le livre sur une
évocation clairvoyante d’un métier en délicatesse avec le public comme avec les
artistes. Sans qu’il faille agiter de nouveau la sempiternelle question des
choix et omissions propres au genre de l’anthologie, celle-ci aurait toutefois
gagné à être complétée par des pages glanées par exemple dans L’Expression
théâtrale de Guy Dumur (2001) ou
dans les plus anciennes Chroniques d’un
chasseur d’oubli de Jean-Pierre Thibaudat (1989). Reste qu’en l’état le
recueil semble trop diffus pour ne pas glisser dans la confusion. Car, sauf
cumul des charges – Bernard Dort écrivant pour Théâtre populaire et pour Le
Monde –, qu’y a-t-il de commun entre un journaliste de presse et un essayiste
de revue spécialisée ? Le type de publication impose-t-il des délais
contraires et suppose-t-il des exigences contradictoires ? Quoi de commun,
encore, entre le prestige éphémère d’un échotier capable de fabriquer en un
tournemain des succès parfois vite oubliés ou des échecs éventuellement rédimés
par l’histoire (ce fut le cas de Sarcey ou de Gautier), la posture d’un
idéologue rêvant, au sortir d’un spectacle, de prolonger son nouveau regard sur
le monde par une action politique, l’engagement journalistique d’un moi
oscillant entre pari pascalien et pacte faustien, le statut d’un courriériste
plus ou moins laborieux, d’un feuilletoniste plus ou moins talentueux,
rédigeant sans écrire ou croyant écrire à force d’artifices rhétoriques,
prenant davantage en compte le lectorat qu’il représente que le
spectacle qu’il commente en son nom propre ? Cette diversité
serait-elle la mesure de toute critique ? Peut-être. Mais il y a plus,
paraît-il : « La critique dramatique, trompette la quatrième de
couverture, révèle l’état de la société ». Faute d’une réelle mise en
perspective (malgré l’utile préface de Thomas Ferenczi), ce sont
essentiellement les questions éculées des devoirs et responsabilités du
critique qui se posent et se reposent à répétition : informer ?
Instruire ? Décrire ? Comprendre ? Servir (et qui) ?
Évaluer (et sur quelles bases) ? Juger (et selon quels critères, avec quel
degré de ce faux problème qu’est l’objectivité) ? On connaît la chanson.
Mais l’image peine à se dessiner dans le tapis. Au reste, si tant est que cette
révélation soit le corollaire obligé de la critique dramatique, quel triste
état démissionnaire de notre société est mis à nu quand, aujourd’hui, le
discours critique se dévitalise en cédant à la pression du consensus ou à la
paresse du compromis ? Non pourtant qu’il s’agisse de regretter le temps
des soiristes « de bonne race gauloise » – tel Sarcey qui avouait
sans vergogne aller au théâtre pour se divertir –, ni forcément, à l’inverse,
celui des polémistes néo-brechtiens qui, tout à leur quête de la fonction
sociale de l’art, finissaient parfois par la trouver ou bien, en en déplorant
souvent l’absence, se rendaient aveugles à d’autres formes d’expérimentation
scénique. Mais, la majorité du théâtre tendant à se boulevardiser, et l’autre
minorité tentant désespérément de se radicaliser, on repense au dépit, à
l’amertume, à la fureur de Jacques Copeau voyant les critiques subir
« l’obligation […] de s’intéresser constamment à de la
médiocrité », et l’on comprend mieux les invectives d’un Jacques Lassalle
blessé dans son amour-propre par une presse « vénale » travaillant à
« la falsification de [la] vie culturelle ». Voire : on en
viendrait presque à donner raison à Baudelaire, qui n’a jamais rien trouvé de
plus beau dans un théâtre que le lustre, ou à Maurice Boissard alias Paul
Léautaud, qui préférait à l’occasion, par lassitude et désillusion extrêmes,
parler de ses chats dans ses chroniques dramatiques. Mais, après tout, c’était
ici manière de détourner le coup de griffe. Et là, manière de chercher ailleurs
« l’acteur principal ». Le reste est affaire d’alibi.
Éloquence.
L’Art de parler. Anthologie de manuels
d’éloquence, choix et présentation par Philippe-J. Salazar (Klincksieck,
2003, 361 p., 21 €).
Il y a eu, dans les années 60, sous l’impulsion de Roland Barthes et de la
nouvelle critique, un regain d’intérêt pour la rhétorique, son histoire, ses
formes et ses stratégies. Il s’agissait alors, non pas tant de réhabiliter une
discipline ancienne, retirée des programmes scolaires en France depuis 1902,
que de puiser, dans une pratique du discours extrêmement codée, des règles et
des figures susceptibles d’être élevées au rang de matrices des textes
littéraires. La rhétorique était alors conçue comme un modèle théorique et comme
une grille d’intelligibilité de la littérature. L’anthologie procurée par
Philippe-J. Salazar poursuit une tout autre ambition : elle vise à
redisposer, selon un axe chronologique allant de la fondation de la rhétorique
en Grèce jusqu’aux années 1930, les grands moments de l’art de parler ou art
oratoire, afin d’en expliciter les raisons politiques, éthiques,
anthropologiques et, accessoirement, esthétiques. Le choix des extraits retenus
circonscrit un cadre et délimite un domaine d’où est exclue la rhétorique des
figures ou rhétorique taxonomique, au profit presque exclusif d’une éloquence
définie comme technique d’argumentation et de persuasion. Autrement dit,
l’orientation de l’ouvrage, en privilégiant la dimension politique de l’art
oratoire, s’attache à éclairer et à historiciser les conflits d’intérêt que
l’éloquence a pu susciter ou cristalliser au sein des sociétés où la parole
maîtrisée constitue un véritable pouvoir. De fait, dès sa fondation, la
rhétorique est soumise à un effort de rationalisation qui n’est autre qu’une
manière d’assujettir l’art de parler à l’art de raisonner. Le débat ouvert par
Platon dans le Gorgias témoigne de
cette tendance : il importe de rejeter un discours qui ne serait qu’une
technique de persuasion comptable d’une gamme d’effets par essence relatifs et
trompeurs, au profit d’une dialectique visant à l’invention d’une vérité absolue
par le moyen de raisons logiquement enchaînées. Le problème n’est pas
simplement philosophique : il concerne la vie de la cité et les fondements
mêmes de l’activité politique. Avec Aristote, la rhétorique acquiert un statut
qu’on pourrait dire épistémologique ; elle se soustrait au domaine de la
polémique pour s’ordonner en une théorie de l’argumentation déterminée par des
règles strictes et des registres fixes. L’Antiquité poursuit sur la voie d’une
définition qui reconnaît à l’art oratoire une efficacité d’autant plus accrue
qu’elle sera à la fois fondée sur des méthodes ou des recettes éprouvées, et
soumise à une échelle de degrés. À chaque sujet, en somme, correspond un style,
à chaque registre un ton. Si le sublime est loué, il n’est cependant pas érigé
en dogme, tant s’en faut. Ainsi Quintilien, dans son Institution oratoire,
fait-il l’éloge de la mesure tout en affirmant que l’éloquence « est le
plus beau présent que l’homme ait reçu des dieux ; sans elle, tout est
muet ». On voit se dégager une constante, qui va caractériser la réflexion
sur la rhétorique à l’âge classique et au xviiie
siècle, selon laquelle l’art de bien parler illustre un idéal d’équilibre,
entre l’homme et son discours et entre le discours et les choses. Coïncidence
et convenance forment la norme. Mais cet équilibre ne vaut que s’il répond aux
exigences d’un esprit vif, perspicace et éclairé. Ce que Bernard Lamy ne manque
pas de rappeler dans son Art de parler
(1688). Dans l’article « Élocution » de L’Encyclopédie, D’Alembert ira plus loin, puisqu’il récuse tout
recours à un art de parler, considérant que parler (et bien parler) est d’abord
un talent, qui se passe donc de règles et de méthodes : « Un orateur
vivement et profondément pénétré de son objet n’a pas besoin d’art pour en
pénétrer les autres. » Or cette « pénétration » n’est rien que
le processus d’évaluation du sujet par l’esprit. D’où découlent les idées,
« le fond du style », d’après Buffon. Le xixe siècle, qui voit l’éloquence se subjectiviser
et se diversifier en dehors des canons et des manuels ainsi que la question de
la rhétorique se déplacer de l’oral à l’écrit, est cependant marqué par
quelques ouvrages qui rappellent les bienfaits ou plus simplement l’utilité de
la rhétorique pour la formation de l’esprit et la vie politique. On regrettera
que cette anthologie ne tienne pas compte de la problématique nouvelle surgie
au xixe siècle qui,
avec le reflux des modèles de l’ancienne rhétorique, réputée inopérante par les
« modernes », valorise l’acquisition de l’art de bien écrire (et non
plus de parler) par l’imitation des grands auteurs… Omission qui, certes, se
justifie par le projet propre à ce choix de textes, qui est en fait de rendre
la rhétorique aimable, d’en souligner l’importance et peut-être même la
dignité, et de contribuer de la sorte à la réhabiliter aux yeux de
l’institution politique et de l’éducation.
Goncourt.
Dominique Pety, Les Goncourt et la
collection. De l’objet d’art à l’art d’écrire (Droz, 2003, 418 p., s.p.m.).
Comment passe-t-on d’une pratique culturelle, la collection, avec ses méthodes,
les discours sociaux et les valorisations fluctuantes qui la portent, à une
pratique littéraire, alors même que la collection, sa dimension maniaque, la
philosophie de l’histoire qu’elle implique, la stérilité qu’elle connote,
semblent à l’opposé du geste créateur ? Bien que la collection, le collectionneur,
l’objet au xixe siècle
soient déjà un sujet bien documenté, comme le rappelle l’auteur d’entrée de
jeu, l’étude exhaustive d’un cas particulier, et la réappropriation de ces
recherches dans une perspective littéraire constituent un travail d’un intérêt
certain, et d’un poids considérable, si l’on en juge par l’abondance du
matériel historique cité par l’auteur – d’où une mise en place un peu longue,
même si les éléments rassemblés ici pourront constituer une utile synthèse pour
ceux qui abordent ces questions. L’esprit de collection y apparaît en tant que
pratique culturelle, dispositif mental, esthétique. Après un historique de la
collection Goncourt, on passe en revue les discours constituant le personnage
du collectionneur, original rattrapé par la mode au point que les
collectionneurs de la première heure, comme les Goncourt, devront multiplier
les effets de distinction pour préserver leur originalité ; au fil de la
lecture de La Maison d’un artiste, la
collection est ensuite envisagée comme œuvre, prélude au renversement attendu
de la problématique, la place des tours d’esprit spécifique à la collection
dans la genèse de l’œuvre littéraire. La médiation se fait par un cas
particulier de la collection, la bibliophilie, avec ses personnages et ses
objets fétiches (reliures, dessins). Il va sans dire par ailleurs qu’il s’agit
d’une thèse, parfaitement accomplie en son genre, ce qui explique les détours
et la méticulosité excessive qui font lanterner le lecteur soucieux de se
mettre sous la dent quelque analyse vigoureuse : celles qui répondent au
sujet n’arrivent que dans la troisième et dernière partie, « L’Écriture
artiste ». La collection, génie de la stérilité et de l’impuissance
créatrice, se trouve mise au service de la création, à la fois en devenant
elle-même œuvre à part entière et en ouvrant de nouvelles voies à l’œuvre
littéraire. La réflexion sur la jouissance contemplative amène une prise de
conscience du rôle de filtre de la sensibilité et permet de construire un
nouveau modèle de mimésis, consciente
d’être une production subjective. Représenter, c’est opérer une sélection des
aspects du réel les plus susceptibles de susciter une vision d’art, le travail
du style visant à engendrer chez le lecteur l’analogue de la sensation éprouvée
devant l’objet. D’où l’idée des Goncourt collectionneurs de documents humains
(passons sur l’usage strictement métaphorique et fragile, suivant une mode qui
a vécu, des notions d’indice et de trace), d’où aussi un point de synthèse sur
la notion d’impressionnisme littéraire, qui amorce, au dernier chapitre, l’étude
précise des modalités de transfert, vers la création littéraire, des concepts
forgés au contact des objets matériels (la couleur pour le Japonisme, la
philosophie de l’art pour le xviiie
siècle). Ce chapitre mène à son terme l’idée, introduite dans le précédent,
d’une autonomisation de l’écriture vis-à-vis du réel, la fréquentation des arts
appliqués contribuant à cette affirmation du sémiotique sur le mimétique. Cette
partie comme les autres s’appuie beaucoup sur la glose des textes d’analyse
anciens (Bourget, Brunetière, Spronck) articulés à la critique contemporaine,
au risque de brouiller toute ligne personnelle, et de faire apparaître ténu
l’apport personnel autre que ce travail de couture. C’est au contraire
l’attrait principal du volume que cette dimension d’histoire littéraire qui en
fait une synthèse remarquablement soignée, débrouillant les fils et filiations
des discours majeurs, d’hier et aujourd’hui, sur la collection, le
collectionneur ou l’écriture artiste comme pratique formaliste. Ainsi voit-on
par exemple les jeunes Goncourt, sous l’influence de la fréquentation des
ateliers, récuser d’abord l’ut pictura
poesis réactivé par les Romantiques, puis évoluer vers une réarticulation
des deux arts, la réflexion sur la matérialité du medium pictural profitant par
détour à la littérature dont le style devient l’enjeu ; ou encore Edmond
qui développe une dilection pour la pure couleur, au contact des céramiques
japonaises, dilection qui altère en retour sa perception de la peinture à
l’huile et impulse une recherche de la couleur écrite qui le fait basculer dans
la poésie. Enfin, l’auteur replace en conclusion son travail dans un projet
plus large qui lui donne sens, la contribution à une définition de la
« Dix-neuviémité », l’engouement pour la collection s’inscrivant dans
le culte de l’objet, la crise des valeurs, et donnant l’indice de la voie par
laquelle le siècle s’arrache au disparate des héritages : le geste
créateur se déplace de l’objet à l’agencement des objets, affirmant le primat
du style. À cet égard, ce travail très abouti, servi par une écriture fluide,
ravira ceux qui s’intéressent à la rénovation de l’histoire littéraire.
Isou.
Isidore Isou, La Créatique ou la
Novatique (1941-1976) (Al Dante/Léo Scheer, 2003, 1389 p., 38 €.). L’humilité n’a jamais été le fort
d’Isou. Pas de captatio benevolentiae
chez celui qui prévient au seuil de cet imposant ouvrage : « mes
textes ont élargi toutes les branches du Savoir et de l’existence auxquelles
ils étaient consacrés » et « je crois pouvoir me déterminer par cette
révélation supérieure comme l’un des plus grands et même, selon certains des
lecteurs de ce texte, comme le plus grand auteur de tous les temps ».
Après un tel avertissement, s’il est pris au sérieux (et tout indique qu’il demande à l’être), le livre doit convaincre
ou plonger son auteur dans le ridicule. Or, même si Isou s’est depuis inscrit
dans l’histoire des Avant-gardes et du Situationnisme, on est tenté de
reprendre le jugement de Bataille, qui, rendant compte en 1948 de la parution
de son roman L’Agrégation d’un Nom et
d’un Messie, avait évoqué « un livre touchant, affreux, stupide, raté
[…] aussi risible, aussi gênant qu’un derrière nu. La stupidité qui mène le
jeune homme à crier qu’il est sublime, à tue-tête, est évidemment attristante.
[…] Que ce livre insultant soit écrit, publié et lu (lu ?) n’est
satisfaisant que d’un point de vue assez sournois. Cela donne de la condition
de l’homme l’idée d’une mystification irrecevable ». Si le même jugement
et la même lecture au fond farcesque semblent possibles à 55 ans d’intervalle,
c’est qu’Isou persiste à se poser en « Saint-Esprit », et qu’il
existe une continuité de toute son œuvre que La Créatique établit longuement. Animé d’une véritable passion de l’inédit, il entend donner
ici l’expression complète d’un système d’étude et d’application de la novation
en tant que telle, de manière à nous faire « avancer vers l’Eden »,
but aussi louable que malaisé. Après avoir, de son point de vue, renouvelé
drastiquement diverses sciences et pratiques, c’est donc notre regard sur la
fabrique du neuf lui-même qu’il cherche à révolutionner, dans un livre qui
tient du bilan et du programme, et où, assez logiquement, la parole semble ne
pouvoir passer que par la néologie. Ainsi « la fusée isouienne »
s’élance-t-elle, munie des deux réacteurs de l’hyper-cartioctéma ou super-carte
de l’acquis, et de la koriontina ou trait d’éloignement, vers des chapitres qui
abordent, par exemple, « l’attitude qu’un créateur doit adopter dans l’hyper-prodromos,
le super-précurseur, et, de même, son hyper-anti-pseudo-prodromie ou sa
super-anti-fausse-précursion, comme son attitude devant l’hyper-diadokos ou le
super-successeur, ainsi que son hyper-anti-pseudo-diadokie ou sa
super-anti-fausse-succession, le novateur étant forcé d’atteindre le
quintessentiel ». L’extrait, caricaturalement indigeste, intervient en fin
de volume, à un moment où Isou peut estimer que son lecteur aura parcouru une à
une les étapes définissant ces termes. Mais il donne une bonne idée du ton
auquel peut parfois atteindre l’ensemble. Est-ce pour cette forme que l’on
dirait volontiers – et trop vite – délirante, qu’un tel volume peut paraître,
avec l’appui du mécénat, privé, d’un cabinet de consulting (une initiative rare et que l’on salue
fortement) ? Sans doute, puisque dans La
Créatique comme dans ses autres textes, Isou rappelle souvent au lecteur le
souvenir d’un « fou littéraire » comme Jean-Pierre Brisset. À cet
égard, on gagnerait d’ailleurs à entreprendre une étude stylistique et structurelle
de l’ouvrage, et à examiner avec attention les notes, italiques, résumés, ou
encore formules quasi mathématiques qui y apparaissent. Faut-il pour autant en
dédaigner les thèses ? Nous ne croyons pas qu’Al Dante ait publié Isou
sans égard pour sa pensée. On peut certes concevoir une forme d’ironie
éditoriale, mais le jeu, manière d’exhibition d’un bouffon vieillissant, serait
cruel. Surtout, la démarche du fondateur du Lettrisme n’est pas sans validité.
En écrivant, par exemple : « J’ai affirmé, le premier, que ce qui me
préoccupait dans le lyrisme était, avant tout, la création, la révélation
d’inédits territoires du lyrisme », il reste pleinement de notre temps,
mieux, il demande que l’on examine ce que signifie une telle expression. Mais,
dans la mesure où il appuie son obsession de la précellence sur un
évolutionnisme culturel daté, fondé sur une sorte d’hégélianisme déjanté et sur
l’idée d’une dynamique de progrès privilégiant novation et rupture, Isou
réussit moins à apparaître comme le novateur qu’il souhaite incarner que comme
un manieur de vieilles lunes, le dernier, peut-être, des avant-gardistes. Plus
il insiste sur ses positions et son désir de système, plus il semble éloigné
d’une contemporanéité devenue attentive, au contraire, à des paradigmes de
brouillages temporels, de relativisation de l’événement, et de concurrence
entre les univers herméneutiques et les horizons d’attente – autant de débats
qu’il semble ignorer, si on en croit la désinvolture de l’unique référence à
Eliot, et un index des noms où Kuhn, Schlanger ou Didi-Huberman brillent par
leur absence. Entre mégalo- et graphomanie, Isou annonce une révélation, mais
les pages qu’il déterre semblent donc déjà fossiles. Et si ce nouvel évangile
doit faire que « le globe et même la galaxie finissent par être occupés et
guidés par les hyper-ontos ou les hyper-théos, unifiés et évoluant dans un
paradis de Joie », il n’a guère, de la Bible, que la longueur matérielle.
Jeunes
filles. Isabelle Grellet, Caroline Kruse, Des jeunes filles exemplaires : Dolto,
Zaza, Beauvoir (Hachette littératures, 2004, 360 p., 20 €). Sous le signe de Barthes, l’étude
d’une photographie, qui orne la couverture du livre, devient le roman d’un
milieu, puis celui de trois existences. En arrière-plan, un jardin, un paisible
paysage de France, deux amies se font face, vêtues de blanc et de robes sans
manches presque identiques ; l’une attire l’autre, maigre, élégante, elle
ose un long collier et un dessin imprimé sur la robe à taille basse :
c’est l’héroïne Élisabeth Lacoin, celle qui mourra ; la jeune Simone de
Beauvoir, plus lourde, sans turban, la regarde, dans un coin de la photographie.
De Françoise Dolto, qui, toute sa vie, voudra oublier son corps pesant, on ne
voit qu’un profil : elle sourit, vie retranchée dans son regard. La vie
devant elles… Que subsistera-t-il de ces trois jeunes filles et de cette paix
après la guerre quand, dans la carrière, deux d’entre elles entreront ?
Voilà posé l’enjeu. Les vies constituent le filigrane du livre, l’aura de la photographie,
son dévoilement et son obscurcissement. Le récit d’une sidération devant un
objet purement barthésien : trois enfants d’autrefois, greffons issus
d’une même souche, d’un même tuf, la bourgeoisie catholique « éclairée et
traditionnelle » de l’immédiate après-Grande Guerre où la loi Camille Sée
permit aux jeunes filles d’accéder au royaume du savoir, aux Concours et à
l’Université, se construit, au fil des pages, paradigme. Fidèle au Maître en
ceci « qu’il n’y a de biographie que de la vie improductive », les
auteurs ne s’attachent qu’aux journées-préludes des existences publiques de
Mesdames Dolto et Beauvoir, mettant à nu les maladies de l’âme qu’à toute force
ces « cervelines » combattirent en vain. En filigrane, Henry de Montherlant
triomphe : toutes des Andrée Hacquebaut, cultivées et laides qui ne
trouveront pas, trop intelligentes, de maris ; toutes des Marie Paradis
qui se réfugieront au couvent pour fuir l’horreur de « nos familles »
sans y trouver jamais la paix : toutes des rescapées du suicide et de la
consomption. Ici, c’est Zaza, l’amie de Simone de Beauvoir, qui verra sacrifiés
ses rêves d’absolu – condamnée par son éducation à aimer, par deux fois –, qui
ne peut plaire à sa mère, qui ne saura se battre pour la conquérir. En filigrane,
encore la névrose féminine, la douleur sans pareille des mères spoliées qui
refusent à leurs filles ce qui leur fut naguère refusé, championnes toute
catégorie du chantage à l’amour, ligotant leurs filles dans les rets de la
sur-occupation, tentant, avec la complicité des frères, des cousins et des
pères à réduire littérature, philosophie ou science aux dimensions du piano, de
la broderie, du crochet, et y réussissant si bien qu’il n’existe pas de Castor
philosophe. Simone, comme chacun sur la terre, naquit sexuée, mais n’est
devenue cette femme soumise à Sartre ou à Algren (le mouvement est identique,
l’un touche la tête, l’autre le ventre) que moquèrent tant Mauriac et
Montherlant, que fabriquée par ces mères dont, au fil de leurs romans, ils
avaient dessiné le monstrueux visage. Des
jeunes filles exemplaires – ironie du titre –, voilà les maîtres qui
modélisèrent nos trentenaires ! Ce livre érudit et léger, ce bel ouvrage
de dames prétend mettre à nu une des racines du mal, une des causes de la fin
des Humanités. Les femmes, majoritairement, enseignent. Elles enseignent la
philosophie au boudoir, béante sur des cafés/philo où les buveurs de tisane
cherchent des règles de vie et non l’aride matière d’un texte sur lequel, mille
fois, il faudra plancher pour en extraire la structure et le dessin. Le
déconstruire est un jeu de salon… Au-delà de cette manière très particulière
qu’ont les femmes d’échapper à l’Histoire, le thème de la féminisation du monde
contemporain hante le livre : cohorte des agrégées laborieuses qui produisent
du texte comme leurs arrières-grand-mères faisaient des confitures, mères de
famille condamnant les enfants à ne s’ennuyer jamais, les gavant d’activités le
mercredi et les jours chômés, et exigeant l’excellence des notes ne reproduisent
peut-être, dans la société du Loisir, que le geste des bourgeoises d’antan.
Dans ce livre passe aussi l’ombre de Simone Weil si féminine en sa haine de
Rome et de la loi du Père…
Laforgue.
Lisa Block de Behar, Jules Laforgue ou
les métaphores du déplacement (L’Harmattan, 2004, 222 p., 19,50 €). Familière des territoires
multiples de Jules Laforgue, Lisa Block de Behar, professeur à l’Université de
Montevideo, propose un essai, de facture très libre et personnelle, qui nous
invite à reparcourir dans toutes ses dimensions l’univers poétique de Laforgue.
D’abord publié en espagnol en 1987 – à l’occasion du centenaire de la mort du
poète –, ce volume, traduit par Albert Bensoussan, se présente comme une assez
bonne synthèse de la poétique et de l’imaginaire laforguiens. Le point de
départ est un constat qui coupe l’herbe sous les pieds de ceux qui persistent à
enraciner Laforgue dans telle ou telle culture, dans telle ou telle langue, ou
qui, inversement, le situent entre deux ports d’attache : l’Uruguay et la
France. C’est oublier qu’il a passé cinq années de sa courte vie à Berlin et
que sa patrie mentale est plutôt sise du côté des brumes hamlétiennes
d’Elseneur. Mais, ce qui lui convient sans doute le mieux, c’est un état
permanent d’extraterritorialité : « Ni Montevideo, ni Tarbes, ni
Paris, ni Berlin, ni d’autres endroits, note de manière péremptoire l’auteur.
Les ambiguïtés de la poésie de Laforgue, son croisement idiomatique de mots et
de sens, instituent l’extraterritorialité d’un langage qui ne s’enracine en
aucun lieu… » Une fois posée, la perspective adoptée par Lisa Block de
Behar s’affine tout au long de chapitres brefs, denses et incisifs : il
s’agit de montrer, par le moyen d’analyses pertinentes et de formules qui font
mouche, que Laforgue se tisse avec les défroques et les masques des autres
(Hamlet, Pierrot, Pan, Le Chevalier-Errant) un manteau d’Arlequin qui lui tient
lieu de personne et de figure. À cette identité impossible, qui se déplace sous
des conditions d’emprunt, correspond une écriture polychrome et plurielle, qui
fait une règle de la citation, du collage et de la parodie. La poésie
laforguienne contient en effet une bibliothèque très variée – et donc une
petite succursale de Babel – dont les reflets projetés trament et détrament les
textes. En suivant certains détours borgésiens et chemins derridiens, plus
escarpés, Lisa Block de Behar montre que le phénomène central de la réécriture
dans la poétique laforguienne introduit un jeu de navette continu, des
déplacements qui laissent filer la référence et peut-être aussi le sens dans un
battement d’échos et de réverbérations. On entre dans l’ère anticipée de la
déconstruction. À partir des Complaintes
(1885) et jusqu’aux nouvelles des Moralités
légendaires (1887), la voix poétique se pulvérise, donnant naissance à une
polyphonie déroutante qui ajoute à l’obscurité relative des poèmes et qui
active dans le même temps un processus de réflexivité critique. La littérature
est mise en question – mise en crise, certes, et l’ironie constitue, face au
néant qui guette, l’ultime refuge des âmes choisies. Ironie qui, comme le
montre l’auteur, s’emploie à recatégoriser les usages de la langue, à engrosser
les mots pour enfanter des entités hybrides et qui, in fine, s’en tient au règne d’une supersémioticité, d’un règne
souverain du Signe, devenu, comme il advient chez Mallarmé, par exemple, à la
fois valeur et simulacre. « Entre Décadents et Symbolistes, écrit Lisa
Block de Behar, Laforgue ne dissimule pas la (pré)somptuosité de son ironie
expansive, l’obscurité qui est illumination du mystère, l’insolence d’un
langage abstrus qui découvre et tient à distance les faussetés du réel, réel
commun, parce que vulgaire, normal, parce qu’arbitraire et révocable. »
Nul n’est obligé de partager cette conclusion, car d’autres critiques ont
démontré que l’ironie laforguienne, en tant que réflexivité langagière et mise
à nu des phraséologies convenues, vise au contraire à cerner au plus près la
racine du réel – et à l’admettre, ou du moins à la rendre acceptable. Lisa
Block de Behar, en cela héritière de toute une tradition idéaliste, s’égare
sans doute un peu en convoquant « l’illumination du mystère ».
Lecteur de Hartmann, Laforgue sait trop qu’il n’est de mystère que par et dans
l’illusion des mots. C’est pourquoi la poésie se grignote elle-même et
s’autoconsume dans un feu d’artifice dont peut-être rien ne demeurera. L’essai
de Lisa Block de Behar, utile à tous ceux qui manifesteront le désir de se
familiariser avec les lignes de force de la poétique de Laforgue, semble
manquer cependant sa cible, comme l’atteste le (très) mauvais sous-titre :
Les métaphores du déplacement. En vérité, ces déplacements n’ont rien
de métaphorique, ils ne se substituent à rien : ils fondent plutôt un
discours poétique spécifique, où les métaphores se déplacent, ce qui est autre
chose. L’auteur remet ainsi en perspective – sur la toile de fond quelque peu
passéiste du formalisme russe et du textualisme des sixties – les acquis de la critique laforguienne et n’apporte, en
fin de compte, rien de nouveau sinon un ton particulier, agréable et dégagé.
Reboul, Abastado, Daniel Grojnowski, Mireille Dottin ont pour ainsi dire,
chacun à sa façon, déjà écrit ce livre. Enfin, on s’étonne que cet ouvrage qui,
selon toute apparence, s’appuie sur l’édition en trois tomes des œuvres de
Laforgue à L’Âge d’Homme (1986-2000), ne fasse par ailleurs quasiment aucun
crédit aux avancées accomplies par les études laforguiennes depuis une dizaine
d’années.
Notes de lecture
Agoult.
Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance
générale, tome II : 1837-octobre
1839, édition établie et annotée par Charles F. Dupêchez (Champion, 2004,
612 p., 105 €).
Ce neuvième volume de la « Bibliothèque des correspondances » nous
fait partager la vie de la comtesse pendant les années les plus radieuses et
les plus intenses qu’elle ait connues. Ses pérégrinations l’amenèrent à Nohant,
Lyon, Genève, puis un véritable pèlerinage en Italie – Bellagio, Côme, Milan,
Venise, Gênes, Lugano, Florence, Rome –, sans parler de multiples rencontres ou
d’excursions, comme celle avec Sainte-Beuve à Tivoli. Ses commentaires sur les
villes où elle séjourna, sur les galeries qu’elle visita, intéressent
doublement le touriste d’aujourd’hui, parfois parce que rien n’a changé – les
mêmes statues, à la même place, dans le même musée, les mêmes magnifiques
couchers du soleil à Gênes – ou parce qu’elle nous donne des aperçus de la vie
sous l’occupation autrichienne en Lombardie, ou bien parce que, grâce à son ami
le jeune artiste Henri Lehmann, nous sommes admis dans l’intimité du maître
Ingres. Nous avons droit à plusieurs portraits à la plume, notamment celui de
Boccella, et, en annexe, une curieuse analyse du caractère de cette femme de
lettres remarquable, d’après un médaillon, par un phrénologue américain, le Dr
Castle. Marie d’Agoult collabora avec Liszt pour les Lettres d’un bachelier publiées dans la Gazette musicale et donna naissance à leurs enfants Cosima (future
épouse de Wagner) et Daniel. Les deux amants subirent plusieurs séparations
forcées, car il fallait bien que le célèbre virtuose gagne sa vie. À cause du
carême, tout concert étant défendu, Liszt inaugura à Rome, en 1839, des
« monologues pianistiques », autrement dit les premiers récitals pour
piano seul. Finalement, pour les mêmes raisons financières, la comtesse décida
de quitter ce beau pays qui tolérait le concubinage bien mieux que la France,
et, ayant récupéré sa fille Blandine laissée chez une nourrice à Genève, elle
rentra à Paris par le moyen classique de Gênes à Marseille en bateau. Dans la
capitale, elle retrouva une nouvelle et fidèle amie, Hortense Allart, dont elle
avait fait la connaissance en Italie. En revanche, elle ne retrouva pas
l’amitié de George Sand : une amie commune, Charlotte Marliani, les avait brouillées
en dévoilant certaines confidences de la comtesse au sujet de l’œuvre
sandienne. Ainsi prit fin la belle et apparemment solide amitié, décrite au
début de ce volume, entre deux femmes exceptionnelles qui raffolaient de
musique, d’art et de littérature. Cette correspondance croisée est très bien
éditée. Le journal de Marie d’Agoult est donné en annexe, ce qui permet de se
rendre compte qu’il y a des phrases de ce journal qui sont incorporées dans les
lettres. En lui-même, le journal est intéressant car il contient de beaux
passages, comme celui sur Lamennais. Les textes ont été soigneusement
collationnés sur les originaux, comme le prouvent d’assez nombreuses
rectifications de transcriptions erronées faites par Chantavoine, Vier, Lubin,
Maurois, Robert Bory et Solange Joubert. Les notes sont excellentes, sauf celle
de la page 161 qui qualifie l’excentrique Paulin Gagne de « poète »,
ce qui est bien trop flatteur. Un lapsus étonnant est « mouvement »
pour « monument » de Beethoven (page 396). Pourquoi avoir omis, à la
page 304, les treize lignes en allemand de Lehmann, de même que le résumé de la
lettre de Liszt du 29 octobre 1839 dont un extrait est cité page 397 ?
Madame d’Agoult avait sans aucun doute un défaut – la manie des surnoms – mais
ceux-ci ont été heureusement relevés aux pages 573-574, et le lecteur finit par
entrer dans le jeu.
Artaud.
Antonin Artaud, À Monsieur Pierre
Bousquet, Éditions de la Mauvaise Graine, 2004, un feuillet dépliant de
huit pages sous enveloppe couleur cobalt de format courant, 2,5 €). De Rodez, Artaud écrit à Pierre
Bousquet et se livre à une magnifique analyse de ce qu’il entend par déportation, ce que c’est qu’être
« dé-paysé », quelles puissances vous y amènent (ici identifiées à
Hitler) et quels effets cela possède sur le corps. Analyse de plus en plus
recouverte par la thématique de l’envoûtement, mais les avertissements qu’elle
contient sont plus valables que jamais.
Bataille-Leiris.
Georges Bataille, Michel Leiris, Échanges
et correspondances, édition établie et annotée par Louis Yvert, postface de
Bernard Noël (Gallimard, 2004, 280 p., 21 €).
Pas plus que ne l’avait été celle du Symbolisme, la véritable histoire du
Surréalisme n’a été jusqu’ici vraiment écrite. Recenser les grands
« ténors » du mouvement, disséquer les manifestes, les déclarations
collectives et les œuvres, étudier son histoire et ses grands thèmes, tout cela
est parfait et continue d’alimenter des thèses à foison ; mais il faut
également tenir compte des si diverses personnalités qui participèrent de près
ou de loin au mouvement, des courants annexes, des dissensions et des
hétérodoxies qui s’y manifestèrent. Même si cet écrivain ne fut point un
hétérodoxe du Surréalisme, qui nous donnera, par exemple, une bonne biographie
de Benjamin Péret ? Celui-ci eût certainement été enchanté de l’idée
lancée (sans suite) par Bataille, vers 1935, d’organiser une « fête
commémorative de la décollation de Louis XVI ». Voici justement une série
de textes et de lettres qui permettent de préciser le rôle non pas majeur, mais
important, joué par deux personnalités aussi tranchées et aussi indépendantes
que le furent Bataille et Leiris. Alors que le premier prit assez tôt ses
distances par rapport à Breton et au mouvement, Leiris observa toujours une
certaine fidélité. Leurs échanges épistolaires montrent précisément ces
positions respectives, qui ne les empêchaient nullement, d’ailleurs, de
concorder sur certains points. Bataille y montre cependant clairement qu’il
n’aime ni Breton ni Queneau, et se méfie du mouvement surréaliste en général,
tandis que Leiris prend nettement ses distances vis-à-vis de certaines
entreprises promues par son ami, comme l’association Acéphale et le Collège de Sociologie. Leur
correspondance comprend d’ailleurs deux parties bien distinctes : celle
d’après-guerre, moins fournie et surtout consacrée à échanger des nouvelles ou
des messages d’amitié, et celle d’avant-guerre, où les deux écrivains se
témoignent l’un à l’autre leur malaise personnel, qui était grand. Bataille
laisse parfois percer une certaine impatience envers le peu expansif
Leiris : « Il m’est devenu depuis longtemps impossible d’avoir avec
toi une conversation qui dépasse cette insignifiance quotidienne à laquelle tu
tiens si résolument » (21 janvier 1935). Mais, comme le note Bernard Noël
dans sa postface, « la complémentarité amicale des deux hommes se
construit sur cette opposition réciproquement respectée », que Bataille
finira par admettre pleinement, surtout après la mort de leur amie commune
Colette Peignot, dite Laure. Çà et là, des jugements intéressants sur d’autres
auteurs, comme ces lignes de Leiris à propos des Mouches de Sartre : « Ce qui différencie Sartre de nous,
c’est qu’il est, essentiellement, rationaliste. C’est un philosophe et non pas
un poète. Pour moi, une grande partie de la question se trouve exprimée
là » (6 juillet 1943). Les lettres des deux correspondants sont très
utilement éclairées par toute une série de textes écrits par chacun des deux
sur l’autre, ainsi que par des extraits du Journal
de Leiris. Dans Le Surréalisme au jour le
jour, Bataille souligne « l’atmosphère épaisse » du mouvement,
qui lui semblait presque « une bruyante supercherie », mais où il
était sensible à « l’insolence d’Aragon » – lequel Aragon le
« déçut dès le premier jour ». Dans un autre texte, on apprend que le
même Bataille avait songé vers 1928 à un Almanach
érotique, qui devait être publié clandestinement par Pascal Pia, orfèvre en
la matière. On le voit, ce volume fort bien composé et si nourri de documents
abonde en informations diverses, certaines peu connues. On soulignera enfin que
l’annotation de Louis Yvert est aussi riche que précise, complétée par une
substantielle chronologie bio-bibliographique et un index des noms cités. Bonne
postface de Bernard Noël, qui va à l’essentiel, au lieu de se livrer, comme
tant d’autres, à une simple commémoration répétitive et bafouillante.
Baudelaire.
Claude Pichois, Jean-Paul Avice, Baudelaire.
Paris, sans fin (Paris Bibliothèques, 2004, 192 p., 39 €). Bien qu’il ne s’agisse que d’une
réédition (certes augmentée) d’un livre paru en 1993, il convient de signaler
la parution de cet ouvrage mis en librairie à l’occasion de l’exposition Un Paris de Baudelaire. Charles Meryon,
graveur, ex-marin, qui s’est tenue à la Bibliothèque historique de la Ville
de Paris d’avril à juillet 2004. Dans un avant-propos, Jean Dérens,
conservateur général de ladite bibliothèque, rappelle avec justesse la dette
que tous les Baudelairiens doivent au « couple infernal
Pichois-Avice ». L’iconographie rassemblée dans le volume est proprement
somptueuse, avec ces extraordinaires photographies de la capitale prises par
Marville, Braun et Nadar. Préface d’Yves Bonnefoy. Un joyau de plus dans la
bibliothèque baudelairienne, grâce à ce couple infernal dont chaque méfait nous
a comblé.
Bibliographie.
Claude Duchet, Dominique Pety, Philippe Régnier, Bibliographie du dix-neuvième siècle. Année 2002 (Presses Sorbonne
nouvelle, 2004, 264 p., 20 €).
Sous-titré « Lettres Arts Sciences Histoire », le cinquième volume de
cette bibliographie conçue par Claude Duchet reste unique en son genre tout en
changeant d’éditeur et d’habit. La formule de 1998 est un grand succès dont la
simple liste des rubriques (Éditions de textes – Ouvrages non collectifs –
Ouvrages collectifs – Revues et publications périodiques) ne donne pas idée de
la richesse ; en revanche, les trois excellents index (auteurs et
personnes du XIXe ; critique ; thématique), font
comprendre combien cette somme de notices commentées est accessible. Voilà le
dix-neuvième siècle cosmopolite à la fois éclaté et cerné.

Bibliophilie. Livres du cabinet de Pierre Berès.
Catalogue coordonné par Emmanuelle Toulet (Musée Condé, Château de Chantilly, 2003,
191 p., 40 €). En soixante-dix livres ou
autographes échelonnés de 1482 à 1970, le catalogue de l’exposition d’un choix
de la collection personnelle du célèbre libraire parisien. Nous laisserons de
côté les livres anciens, pour ne parler, selon l’usage de la revue, que des XIXe
et XXe siècles. Les pièces remarquables n’y manquent
point : cinq cahiers manuscrits du Journal
de Stendhal, les épreuves corrigées du Lys
dans la vallée, La Chartreuse de
Parme annotée par l’auteur, Une saison en enfer avec envoi à Verlaine,
deux Illuminations manuscrites, les
épreuves corrigées de Un coup de dés
jamais n’abolira le hasard, l’ensemble de manuscrits et dactylographies d’Alcools, etc. D’autres sont sans doute
moins remarquables. Loin d’être prodigieux ou bouleversant, tel laconique envoi
de Michaux à Bergson « en hommage » est intéressant, sans plus.
Certains livres ne sont là que pour la reliure (Valéry, Anna de Noailles), et
telle reliure de Paul Bonet sur Les Métamorphoses
d’Ovide ne se signale guère, disons-le, que par sa lourdeur et son ennui. Que
dire aussi de la reliure japonisante un peu bêbête de Carayon ? Et les
illustrations de Schwabe sont-elles vraiment congruentes pour enrober les Poésies de Mallarmé ? Au passage,
nous relevons cette curieuse mention dans un titre : « Georges
Seurat, lettre au journaliste Maurice Beaubourg ». Signalons à l’auteur de
la notice que, loin d’avoir été un simple chroniqueur sportif ou un spécialiste
des chiens écrasés, Maurice Beaubourg fut avant tout un romancier et dramaturge
assez original, dont certains s’amuseront à « redécouvrir » quelque
jour les œuvres. Reconsidérant l’ensemble des pièces exposées, on ne peut se
défendre de la sensation qu’il s’agit certes là d’un cabinet de très grand
libraire, mais point d’un cabinet de véritable amateur. Pièces admirables ou
célèbres, reliures de prix, raretés insignes ; peu de curiosités. C’est un
peu comme le style d’un écrivain renommé : impeccable, plus que correct,
irréprochable, et verni pour l’éternité – mais où l’on chercherait en vain
quelque ironie, quelque pétillement, quelque détail inattendu, révélant une
personnalité libre et capricieuse, aimant à folâtrer hors des sentiers battus.
Hâtons-nous de corriger : ce catalogue comporte au moins une pièce
fascinante. Il s’agit de la lettre d’apparat écrite de Lahore vers 1623, au roi
Louis XIII, par le joaillier-escroc Augustin Hiriart, sur papier orné de
bordures peintes à la mode de l’enluminure mongole. Ne disons pas qu’un tel
document est sans prix ; mais il fait rêver sans fin, ce qui est mieux
encore. Pour lui, on peut donner tout Rossini, tout Mozart et tout Weber – et
les œuvres complètes de Paul Bonet.
Bibliothèque.
Jean-Baptiste Baronian, Une bibliothèque
excentrique (Le Temps qu’il fait, 2004, 144 p., 15 €). Ce pourrait être un jeu de société
– il est sans doute familier à bien des lecteurs d’Histoires littéraires : constituer une liste de livres
improbables et inattendus. Jean-Baptiste Baronian se limite ici à trente-trois
(comme les Variations Diabelli, dit-il,
et comme les degrés du boulevard Bourdon). Pourquoi pas ? Il présente les
volumes retenus en deux ou trois pages. Lecteur cultivé, vous en connaissez
certainement quelques-uns, mais pas les trente-trois : la Physiologie du poëte de Sylvius, cela vous
dit-il quelque chose ? Et L’Homme
qui porte la mort d’Alfred Machard ? les Interviews rétrospectives du comte d’Indy ? Un livre sans
prétention qui invite à jouer entre amis.
Billets.
Monique Beaumont, Anachroniques. Petits
billets d’humeur des années 1957-1962 (Godefroy de Bouillon, 2004, 267 p.,
25 €). Des
chroniques qui n’ont jamais rien eu d’actuel, qui étaient déjà, à leur époque,
dans cette inactualité qui n’est pas une suspension du temps mais qui pointe
vers cette matière nulle qu’elles n’auraient jamais dû quitter : le Rien.
Blondin.
Antoine Blondin, Pierre Assouline, Le
Flâneur de la rive gauche (La Table ronde, 2004, 176 p., 16 €). Ce livre a pour base la série
d’entretiens entre Pierre Assouline et Antoine Blondin diffusée sur
France-Culture du 14 au 18 mars 1988. Transcrits, reconstruits et réduits, ils
ont été complétés par de nouveaux entretiens inédits, réalisés à Paris et en
Limousin. Dans une note liminaire, Pierre Assouline précise :
« Obéissant à un découpage tant chronologique que thématique, ils n’ont
été que partiellement réécrits de manière que ne soient jamais trahis ni omis
le ton et la voix, le rythme et les mots d’Antoine Blondin. » Le principe
semble louable, mais le résultat reste décevant. Pierre Assouline n’a rien à se
reprocher : sa préface, quoiqu’un peu trop écrite, est sympathique et ses
questions pertinentes ; connaissant les travers de son ami et
interlocuteur, il n’hésite pas à recentrer le propos, à pousser Blondin dans
ses retranchements, à démentir certains faits, à rétablir la vérité sur
certains points (notamment sur les amitiés politiques du Hussard), bref il
tente de faire en sorte que quelque chose de sincère et de captivant ressorte
de ces conversations. Non, le problème vient plutôt de Blondin qui, malgré les
efforts de son interlocuteur, s’obstine à faire du Blondin. Dans un numéro de
cabot assez agaçant, l’auteur de L’Europe
buissonière et de Monsieur Jadis
surjoue son rôle d’écrivain alcoolique, anar de droite, amateur éclairé de
sport, qui sait tout sur tout et qui en est revenu. Du coup, à part quelques
bonnes pages sur son expérience de journaliste, rien de véritablement
passionnant ne parvient à franchir le dispositif dans lequel l’intéressé s’est
lui-même enfermé. On s’en doutait un peu en ouvrant le livre, en le refermant
on en est convaincu : Blondin est de ceux dont l’œuvre est plus attachante
que l’homme – ou que le personnage qu’ils ont décidé d’endosser.
Breton.
Claude Mauriac, André Breton (Grasset,
2004, 376 p., 10,60 €). Parue originellement en 1949 aux éditions de Flore et
méditée durant deux ans alors que l’auteur officiait comme secrétaire auprès du
général de Gaulle, cette étude a le mérite d’aborder son sujet d’une hauteur et
avec une érudition malheureusement étrangères à des polémiques récentes sur le
Surréalisme. Riche en aperçus psychologiques sur Breton lui-même et sur ses
amis/ennemis, l’ouvrage ne parvient pas pour autant à dégager la synthèse, sans
doute impossible, que le poète ambitionna entre les multiples sources
(littéraires, philosophiques, mystiques, artistiques et autres :
« l’expression humaine sous toutes ses formes » – vaste programme)
investies dans une action qui, ne visant à rien moins qu’à la conciliation des
contraires dans tous les ordres de la pensée et jetant une suspicion
systématique sur le principe de réalité, devait forcément décevoir à n’en juger
que par ses suites immédiates. Quant au passé, Breton a trop souvent tenu pour
acquise une unité d’intention ou de procédure entre des entreprises qui
eussent, au contraire, gagné à être contrastées : ainsi, de Rimbaud à
Lautréamont, il existe au moins autant d’incompatibilités que de convergences,
et Mauriac témoigne combien il fait bon marché des premières quand il
écrit : « Or, pour Breton, la règle rimbaldienne doit être prise à la
lettre, selon laquelle la poésie doit
être faite par tous, non par un » (il fallait bien sûr ducassienne et non rimbaldienne – rabattre Ducasse sur Rimbaud est un non-sens, mais,
ni l’un ni l’autre n’était là pour corriger). Quant au présent, les
antagonismes pullulèrent, à tort comme à raison. Claude Mauriac, lecteur
d’ailleurs scrupuleux, fin et informé, montre bien les tensions internes en les
comparant à celles que, sous l’indice de ce qu’il appelle le subterfuge (notion proche de la « mauvaise
foi » sartrienne, mais moralement moins connotée), il avait déjà relevées
chez Cocteau, Jouhandeau et d’autres. Avec les ouvrages classiques de Jules
Monnerot et de Maurice Nadeau, qu’il prend soin de conférer à sa propre
réflexion, ce livre est, en dépit de quelques raccourcis, l’une des premières
et des plus riches bases de la discussion de ce qui reste le mouvement
littéraire le plus actif et le plus passionné, sans doute aussi le plus
problématique, du XXe siècle.
Caillois. Roger Caillois, Apprentissage
de Paris (Fata morgana, 2004, 36 p., 8 €). Comme Baudelaire ou Aragon avant lui, Caillois chante
les mutations de la capitale. Superposant promenade et biographie, il
s’embarque en bateau-mouche de sa jeunesse et de Maisons-Alfort, pour quitter
son lecteur aux environs de Grenelle et des étonnants immeubles qui commencent
alors à s’y dresser – terme d’une méditation ponctuée par la description de
quelques curiosités, comme le poulpe de Saint-Sulpice ou la statue de Léon
Serpollet, pionnier de l’automobile. « Les cafés ne s’appellent plus Au chien qui fume ni les charcuteries Au cochon sans rancune », et les
serpents ne se vendent plus au mètre, mais il n’y a pas de nostalgie dans le
constat des disparitions qui peuplent de souvenirs une topographie où « la
croissance d’une nouvelle ville […] se propage et ronge petit à petit la
précédente par une lente et paisible contagion ». Plutôt, pour cette vie
sans cesse recommencée, une fascination transmise par un texte sûr et simple,
qui ajoute sa touche propre à la construction littéraire de Paris.
Caminade.
Pierre Caminade, Se surprendre mortel.
Œuvre poétique complète, édition présentée par François Leperlier (Castor
Astral, 2004, 284 p., 18 €).
Ce livre porte le titre du premier recueil poétique publié par Pierre Caminade
en 1932. La présentation de François Leperlier permet de se faire une idée du
parcours biographique du poète. Parti de Montpellier et lié d’abord au groupe
de Carcassonne, actif à l’extrême-gauche dès son installation à Paris, Pierre
Caminade est l’un des animateurs du « Groupe Brunet », redécouvert
depuis peu. Il bénéficie également de l’intérêt récent pour Claude Cahun, grâce
à ses relations avec cette dernière à l’occasion des séances de l’Association
des Écrivains et Artistes révolutionnaires dans les années 30. Ses liens avec
de nombreux groupes et mouvements plus ou moins proches des Surréalistes ont
également compté. Pierre Caminade restera toujours pacifiste et internationaliste.
Il se retrouve un peu également dans le mouvement situationniste. Poète
toujours, il s’intéresse malgré tout dans les années 60 au Nouveau Roman et aux
questions de poétique, mais c’est surtout son activité fidèle au sein du comité
de la revue Sud qui le marque pendant
une vingtaine d’années. Sur le plan poétique, toujours selon son présentateur,
Pierre Caminade a donné dans ses divers recueils la priorité à une
« poétique du corps » qui « prévaut absolument sur la
préoccupation proprement littéraire ». La publication de cette œuvre
poétique complète est opportune et permettra de vérifier la pertinence actuelle
d’une poésie libre de modèles.
Céline.
Jean-Claude Renard, L.-F. Céline, les
livres de la mère (Buchet-Chastel, 2004, 250 p.,
20 €). Le visage
de l’écrivain s’efface. À sa place, une petite fille impuissante regarde sa
mère construire en vain des barrages contre le Pacifique, tourne sans fin sur
les Petits chevaux de Tarquinia. La vérité se fait jour : Céline est une
femme, détruire dit-elle. Détruire, hurle la Parque qui « râchache »
aux côtés de grand-maman et de maman le déclin français, sur la petite chanson
d’Édouard Drumont, ourlant à l’infini des dentelles pour les dames de jadis qui
portent des souliers gris. La musica,
les démences céliniennes, le trouble mélange de mièvrerie, de sentimentalisme,
de fascination pour les danseuses, d’hygiénisme, d’amour des enfants, de haine
et le ressentiment, toutes marques distinctives de son écriture, explosent au
rythme d’un sang qui s’avère être moins celui des tranchées que celui des
marées. Céline n’a peut-être, à l’instar de Marguerite Duras, écrit qu’à seule
fin de s’en revenir au Passage Choiseul, à « cette famille de
pierre » à la « mère écorchée vive de la misère ». Proposition
stimulante, pour qui voudrait saisir le substrat de la célinomanie.
Cendrars.
Christine Le Quellec-Cottier, Devenir
Cendrars. Les années d’apprentissage (Champion, 2004, 324 p., 35 €). L’entrée en littérature de
Cendrars est, on le sait, un événement que l’écrivain a élevé au rang de mythe
autant qu’il l’a occulté. L’enquête de Christine Le Quellec-Cottier s’appuie
sur la consultation de nombreuses archives, connues ou inédites, offrant
beaucoup d’informations sur une période essentielle de la vie de Cendrars, lequel
est aujourd’hui en passe d’apparaître comme un représentant emblématique de
l’autofiction. L’auteur prend pour fil rouge de son analyse un manuscrit daté
de 1911-1912, Aléa. Le texte n’en fut
publié qu’en 1922. À cette époque, Cendrars est un auteur connu et
reconnu ; il livre des extraits de ce qui deviendra Moravagine. Des besoins alimentaires le conduisent à reprendre le
manuscrit d’Aléa et à le faire
paraître, après de nombreux remaniements, sous le titre Moganni Nameh. En reprenant ce texte, le
poète remonte à l’époque où il a choisi son pseudonyme et quitté sa vie
antérieure pour ne plus exister que par la littérature. Il s’agit pour lui de
quitter sa jeunesse : la réécriture d’Aléa
atteste la disparition d’un monde qu’il juge périmé, ainsi qu’il le fera
quelques années plus tard avec Moravagine.
Chaque fois, l’écriture lui offre le moyen de renaître. Christine Le
Quellec-Cottier se place au cœur du jeu de renvois qui s’établit entre ces
trois textes afin de montrer qu’avant 1914, Cendrars met déjà en œuvre les
grands principes que sa poétique à venir : « les coupures, les
sutures, la récupération, l’intégration ou l’appropriation littéraire, gestes
spontanés qui vont devenir un véritable mode de création. La technique
cendrarsienne s’est progressivement mise en place à partir d’une volonté
poétique exposée dans Aléa et dont la
détermination conduit trente ans plus tard aux Mémoires qui jonglent non
seulement avec le temps et l’espace, mais avec le moi ».
Chanson.
Élisabeth Giuliani, Bertrand Bonnieux, Pascal Cordereix, Cent ans de chanson française (Gallimard et BnF, 2004, 160 p., 13 €). Les auteurs, tous trois
conservateurs à la Bibliothèque nationale de France, proposent dans ce petit
volume de l’excellente collection Découvertes/Gallimard un panorama de cent ans
de chanson française en marge de l’exposition qui s’est tenue à la BnF de mai à
décembre 2004. Cinq chapitres richement illustrés nous mènent des années
1900-1918 du caf’conc’ au music-hall à la période actuelle (1980-2004) en
passant par les années swing (1918-1939), la chanson d’auteur (1939-1958), le
rock et le yéyé (1958-1980). Un voyage commenté en compagnie des plus grands
d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui. Pas moyen de lire ces pages, de déguster
l’iconographie sans fredonner la chansonnette. Nostalgie assurée.
Cladel.
Léon Cladel, textes réunis et
présentés par Pierre Glaudes et Marie-Catherine Huet-Brichard (Presses
universitaires du Mirail, 2004, 322 p.,
19 €).
« Parfaitement oublié par la modernité », écrit Andrea Del Lungo sur
Cladel dans sa contribution à ce recueil. A-t-il raison ? Cladel n’a
jamais complètement disparu (La Fête
votive de Saint-Bartholomée Porte-Glaive a été republié en 1992), mais il
semble avoir peu de chances d’apparaître au premier ni même au second plan du
paysage littéraire de son siècle tel que nous le formons et reformons
indéfiniment. S’il existe encore à nos yeux, est-ce exclusivement du fait de
ses rapports avec d’autres poètes ou romanciers, qui sont pour nous, eux, de
« grands » écrivains ? Cladel fut bien accueilli par nombre de
ces derniers, Baudelaire, bien sûr, mais aussi Barbey d’Aurevilly. Pour le Tombeau de Théophile Gautier (auquel
Mallarmé et Hugo contribuèrent), il donna un sonnet en octosyllabes beaucoup
plus sobres que sa prose souvent éréthique. Plusieurs études de ce volume
(« Le Baudelaire de Léon Cladel » ou « Cladel et le
Parnasse ») sont consacrées en totalité ou partiellement à ces relations
littéraires de Cladel. D’autres s’attachent davantage à ses ouvrages, mais souvent
d’un point de vue plutôt historique : les engagements idéologiques et
politiques de l’écrivain sont analysés par Pierre Glaudes (qui souligne que
l’œuvre de Cladel « s’inscrit dans le mouvement de réflexion et
d’élaboration conceptuelle des « réformateurs sociaux »), par Yves
Reboul et par Frank Lestringant (qui étudient cet I.N.R.I. où le romancier tente d’« écrire la Commune »),
et son rôle dans certains mouvements littéraires est évalué par Georges
Passerat (qui conçut son « Léon Cladel et l’Occitanisme » en
affirmant que l’écrivain « a bien joué un rôle capital dans la naissance
de l’Occitanisme »). D’autres études portent davantage sur la constitution
même des textes. Ainsi Charles Grivel, en analysant les dispositifs
« paratextuels » que crée Cladel et en jouant sur certaine de ses
formules, en fait-il un auteur « barricadé ». Il peut être fructueux
de s’interroger sur ce qui fait des textes de Cladel – par leur énergie même,
par leur passion, par leur ambition – quelque chose de profondément daté. Trop
voulues, ces phrases, dans leur caractère foisonnant, dans leur manière de
tenter de saisir le lecteur ? Qu’est-ce qui, chez un pareil écrivain, ne
fit pas ou ne fait plus vraiment œuvre ? « Cladel n’est pas un
écrivain au sens où on l’entend habituellement », écrit Frank Lestringant,
qui poursuit : « C’est sans doute une erreur que de le considérer
comme un romancier ou un littérateur. C’est un aède homérique qui raboute des mythes,
les colle et les enchaîne, les redit et les répète… » Répétition ?
Cladel, à travers son originalité et ses exubérances, répète ou se répète. Il
semble ne pas fuir les stéréotypes, comme font d’autres écrivains de l’époque.
Il arrive qu’il les porte à une sorte d’excès, et, par moments, à de troublants
rougeoiements.
Claudel.
Pascal Lécroart, Paul Claudel et la
rénovation du drame musical (Mardaga, 2004, 384 p., s.p.m.). Beau travail.
Malgré son style un peu raide et sa structure très académique hérités d’une vie
antérieure sous forme de thèse, l’ouvrage de Pascal Lécroart prend rang parmi
les apports importants à la connaissance de Claudel, de son travail dramaturgique,
des conditions de la collaboration entre les arts depuis la fin du XIXe
siècle, de la crise de l’opéra, des réalités techniques de la mise en scène du
drame musical, de l’analyse prosodique comparée de la poésie, de la prose et de
la musique, etc. Beaucoup de ces thèmes ont été travaillés et déjà bien
décortiqués par d’autres mais ce qui frappe ici, c’est la volonté (exprimée
modestement) de comprendre comment et pourquoi Claudel ne s’est pas contenté de
donner des textes à mettre en musique. Bien qu’il soit souvent allé au concert
et mentionne un nombre impressionnant de compositeurs, il n’était pas vraiment
connaisseur. Il a cependant travaillé très tôt et très intelligemment avec les
musiciens tout en donnant toujours la priorité à la dramaturgie et à la langue,
d’une façon très moderne et qui mérite d’être méditée encore aujourd’hui. Une
première partie de l’ouvrage, très pédagogique, explore les « fondements
d’une nouvelle poétique musicale » chez Claudel, hostile à Wagner et au
Wagnérisme, séduit au contraire par Berlioz mais attentif aux leçons à tirer de
l’évolution du théâtre occidental, du précédent d’Eschyle et peut-être surtout
de l’expérience directe des théâtres extrême-orientaux – ceci en vue d’élaborer
« une nouvelle vision de la musique scénique ». La deuxième partie du
livre de Pascal Lécroart s’appuie sur une importante recherche documentaire
pour reconstituer l’historique et les « modalités des différentes
collaborations » de Claudel avec des musiciens. Ces dernières sont
étonnamment nombreuses, très orientées vers la modernité musicale et les jeunes
musiciens, et comportent de longues complicités avec quelqu’un comme Milhaud,
une grande proximité avec Honegger, par exemple. Les techniciens de la
prosodie, poétique ou musicale (ce dernier sujet bien moins exploré par les
chercheurs que le champ de la prosodie poétique) auront de quoi se mettre sous
la dent avec la riche troisième partie sur « parole et musique ». Les
analyses d’exemples y sont nombreux et permettent de saisir très concrètement
et de façon très éclairante le travail de Claudel, ainsi que la nature de ses
exigences vis-à-vis des musiciens et des interprètes. La quatrième partie
revient aux questions proprement dramaturgiques et fait la synthèse de la
conception claudélienne des rapports entre construction musicale et
construction dramatique, le tout débouchant sur « une nouvelle esthétique
scénique » ainsi que sur une « symbolique musicale » propre à
Claudel et dont on comprend qu’elle est d’une certaine subtilité et d’une considérable
profondeur. La bibliographie, l’index des noms de personnes et l’index des
œuvres mentionnées complètent l’ouvrage et en font un outil de travail et de
réflexion d’une grande valeur – et pas seulement pour les spécialistes de
Claudel.
Cluny.
Claude-Michel Cluny, Impostures. Journal
littéraire 1968-1973 (La Différence, 2004, 332 p., 20 €). Claude-Michel Cluny est poète. On
ne le sait pas parce qu’on ne lit plus les poètes français depuis que l’idée de
littérature se confond avec les six cents romans jetés sur le marché chaque
automne pour la loterie des prix littéraires. D’un autre angle, cet aveu
désabusé de Pierre Oster rapporté dans ce journal, en juin 1969 :
« Je sais que je ne serai jamais plus qu’un écrivain de troisième rang,
car je n’ai pas de public – on ne vend pas plus de cent cinquante exemplaires
de chacun de mes livres – et si je devais avoir un public, je l’aurais
aujourd’hui. » À quoi Claude-Michel Cluny répond bravement :
« Comment peut-on savoir à quel âge on a droit à un public ! Rien de
plus faux que le succès et l’absence de notoriété ne signifie rien. »
N’empêche qu’il faut une force d’âme peu commune pour tenir dans ces
conditions. Aussi ce journal – irrégulier, fragmentaire, troué, lacunaire –
est-il la description d’un combat. Deux bulletins, parmi d’autres :
« Je n’ai jamais encore connu la certitude de pouvoir écrire un livre
après un autre, et c’est peut-être aussi bien. La noria ? non,
merci ! » (1er février 1969). « J’écris avec facilité
des pages et des pages que je ne "sens" pas, qui me semblent
parfaitement inutiles. J’écris un roman comme tant d’autres en écrivent. C’est
si aisé, la vacuité ! Je vois que la corbeille à papier attend son
dû… » (8 mai 1971). L’auteur tient comme il peut, par ce que Pascal aurait
qualifié de divertissement : articles (il faut aussi gagner sa vie),
voyages (belles pages sur Ceylan), conversations, choses vues (le croquis d’un
vieux couple dans un autobus ne déparerait pas Le Spleen de Paris), réflexions sur le monde comme il va (de mai 68
au coup d’État de Pinochet). L’expression « journal littéraire »
renvoie à Léautaud, invitant à un parallèle périlleux. Mais Claude-Michel Cluny
n’est pas un diariste constant (en 1971, la première entrée est datée du 2 mai)
et il ne se fait pas le chroniqueur de ces caquetages et de ces rancunes qu’il
est convenu d’appeler « vie littéraire » (bien qu’on prenne ici
quelques aperçus de la fin des Lettres
françaises ou de quelques écrivains en mai 68, avec quelques vacheries sur
Aragon, Duras ou Sartre). L’essentiel est ailleurs. Ce qui se donne à lire dans
ces pages, entre les lignes, avec une pudeur jamais en défaut, c’est la
solitude d’un écrivain qui entend ne s’inféoder à aucune chapelle. Une telle
intransigeance reste si rare qu’elle force l’admiration. On n’entre pas
facilement dans ces pages sèches, d’une prose très tenue, tendue ; on n’en
sort pas facilement non plus.