EN SOCIÉTÉ
et autres revues
Bibliothèque nationale. Revue de la Bibliothèque
nationale de France n° 4, janvier 2000 (Service des éditions, 58, rue de Richelieu, 75002
Paris). Cette livraison, très originale par sa variété, a pour thème « la
Chronologie ou la volonté de prendre date ». L’Almanach du Père Ubu illustré de janvier-mars 1899 et le Calendrier pataphysique perpétuel sont
naturellement à l’honneur. Thierry Grillet s’intéresse à « L’Uchronie de Charles Renouvier :
l’histoire comme hypothèse perpétuelle ». Raymond-Josué Seckel présente le
Comment je sais mes dates - Histoire de
France, 395-1899 de Charles Richard,
paru en 1899. Ce livre, « fruit ultime de la mnémonique bricoleuse du XIXe
siècle », est basé sur une étrange méthode jouant sur une concordance
entre les chiffres des dates et les consonnes des syllabes des fins de vers.
Des exemples ? Le 5 octobre 1896, le Tsar arrive en France :
« Les souverains russes débarquent à Cherbourg, où nos marins les
accueillent avec enthousiasme ». Charles Richard en tire cet alexandrin
sur lequel il applique son procédé :
Vive le Tsar ! criait à
Cherbourg l’équipage. le
que pe ge
5 oct
9 6
Autre exemple : le
président Félix Faure meurt subitement le 16 février 1899 :
Faure meurt nous laissant en
deuil d’un chef bien bon de
che fe be be
1 6
fev 9 9
Ceci entre nous : la méthode de Charles Richard
valait bien les ânonnages qui nous furent jadis assénés :
« Charlemagne couronné en l’an 800 », « Marignan 1515 ».
L’histoire perpétuelle ? 800 + 1515 = 2315. Il faut donc attendre encore
trois siècles et quinze années pour qu’un nouveau Charlemagne fasse le zouave à
Marignan.
Carrière. Bulletin de la Société des Amis d’Eugène
Carrière n° 10, 1999 (20, avenue
Georges-Clemenceau, 93460 Gournay-sur-Marne). Livraison parue pour le
cent-cinquantième anniversaire de la naissance du peintre, qui vit le jour le
16 janvier 1849 au 9, Grand-rue, à Gournay-sur-Marne. La direction des Musées
de France a superbement ignoré cet événement, pourtant inscrit au rang des
Célébrations nationales de 1999. Ce bulletin contient un article sur un élève
de Carrière, l’italien Ugo Bernasconi, qui avait consacré une étude à son maître
dans une revue de Bergame en 1902 ; « Au pied de la Butte
Montmartre : la Villa des arts » par Sylvie Le Gratiet, qui présente
ce logement de la famille Carrière, sis au 15 de la rue Hégésippe-Moreau, et où
du beau monde défila : Nadar, Clemenceau, Rodin, Isadora Duncan ;
« Pour le centenaire d’Ernest Chausson ou la renaissance d’un musicien
esthète » par Jean Gallois ; « Élie Faure, Eugène
Carrière : quatre années d’amitié étroite » par Jean-Paul
Morel : 54 lettres échangées entre avril 1902 et mars 1906, demeurées pour
la plupart inédites jusqu’à ce jour (39 sont de la main de Carrière). De cette
correspondance entre le jeune critique d’art de L’Aurore et le peintre connu, citons ce passage d’une lettre du 31
janvier 1905 du premier au second :
Je viens vers vous en
mendiant. Je suis chargé d’adresser un appel aux artistes en faveur des
victimes du massacre de Russie. On organise une vente ou une tombola et nous
avons déjà une vingtaine d’adhésions. J’ai cru pouvoir affirmer que vous
voudriez vous associer à cette manifestation indispensable. Vous pensez bien
que les quelques milliers de francs que nous pourrons en retirer ne seront pas
même une goutte dans l’océan qu’il faudrait pour nettoyer la crasse et les
plaies de ce malheureux pays. Mais il s’agit, comme au temps de l’Affaire, de
se compter. Venez, votre adhésion sera pour nous la force.
Ce à quoi Carrière répondit le lendemain par ce
court billet : « C’est entendu, mettez-moi avec les ennemis contre
toutes les injustices, qu’elles viennent des autres ou de moi-même, plus encore
contre ces dernières. »
Chateaubriand. Bulletin de la Société Chateaubriand n° 41, 1999 (122, Boulevard de Courcelles, 75017
Paris). Cette livraison contient les actes d’un colloque qui s’est tenu à Paris
les 8 et 9 octobre 1998 sur le thème Chateaubriand
historien et voyageur. Vingt-et-une interventions. La plus intéressante :
« Le voyage de Chateaubriand en Calédonie » de Jacques Gury ; la
plus plate : « Rome dans Les
Martyrs et Les Études
historiques » d’Arlette Michel. C’est naturellement une question
d’appréciation, monsieur le vicomte.
Cingria. Petites Feuilles n° 18, novembre 1999 (Susy Archal, 2 Bellesroches, CH-1004 Lausanne).
Mini-périodique entièrement consacré à Charles-Albert Cingria. Ce minuscule
fascicule (huit pages in-16), animé pour l’essentiel par Pierre-Olivier Walzer,
principal éditeur des œuvres de l’écrivain, paraît deux fois par an. Bien qu’il
fût suisse, Cingria a longtemps vécu à Paris. Ce numéro contient des remarques
sur Cingria et l’espèce chien, une lettre inédite de Jouhandeau sur Colette et
les chiens, un portrait par Zadkine et des notes sur le fonds Cingria de
l’Université de Lausanne.
Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel n° 156, 4e trimestre 1999 (13, rue
du Pont-Louis-Philippe, 75005 Paris). Évocation de Pierre Claudel, disparu le
24 juillet 1979 ; « Essai d’une chronologie du séjour de Paul Claudel
au Japon (1er janvier à [sic] 5 septembre 1921) » par le
« Groupe chargé de la chronologie du séjour au Japon de Paul
Claudel » [sic, et sublime] ; « À propos du Poëte et la Bible » par Dominique Millet-Gérard ; « Le Chemin de la Croix de Paul Claudel
mis en musique par Antoine d’Ormesson » par Jacques-Alexandre
Seiller ; les relations de Claudel et de Teilhard de Chardin sont étudiées
par le père Xavier Tilliette (« Un rendez-vous manqué »). L’auteur
fait remarquer à quel point Claudel ne décela pas « chez le jésuite nomade
l’ardente inquiétude de saint François-Xavier ». Le malentendu eut sa part
de réciprocité. Un passage de cet article fera lever le sourcil de ceux qui
s’intéressent aux relations de Claudel avec sa maîtresse Rosalie Vetch,
relations qui furent capitales pour la vie sentimentale et l’œuvre de
l’écrivain :
L’intérêt fugitif de Teilhard
pour le Partage ne suppose pas nécessairement
qu’il connaissait l’arrière-plan biographique du drame. Or, à Pékin, il avait
été en contact suivi et amical avec le libraire Henri Vetch, le benjamin des
quatre fils Vetch. Un personnage haut en couleurs, cet Henri Vetch, qui tenait
boutique au rez-de-chaussée du Grand Hôtel de Pékin, où il vendait entre autres
les petits livres orange, publications scientifiques de l’Institut de
Géobiologie, qu’il imprimait aussi (Vetch étant à Teilhard ce que fut à
Claudel, à Fou-Tchéou, la veuve Rosario, portugaise lépreuse). Claude Rivière
rappelle avec amitié le « franc-tireur et pionnier de la culture
française », « cerveau toujours en ébullition » et
« personnalité inclassable ». « Avec sa toison blonde,
indisciplinée, ses yeux clairs, il ressemblait à un Viking, ses yeux clairs ou
plutôt verts, qui l’avaient fait surnommer le Tigre (sauf l’aîné Robert qui
était brun, les garçons Vetch avaient hérité la chevelure blonde et les beaux
yeux pers de Rosalie). […] Incarcéré en 1949, Henri Vetch apprit le chinois que
jusqu’alors il parlait peu – en prison, ce qui lui permit de mieux se
défendre, aidé en outre par sa nationalité française (ses compagnons italiens
et japonais furent exécutés) ; il fut jugé et expulsé. De loin en loin, il
correspondait avec Claudel bienfaiteur de sa mère, de ses frères et sœur,
Claudel qui lui avait appris ses premiers pas sur le pont de l’Ernest Simmons. Francis Vetch, l’absent
chronique, ne prenait pas ombrage de cette sorte de paternité de surcroît, qui
d’ailleurs se concentrait sur Louise. Il est improbable que Claudel ait été un
enjeu de conversation entre le libraire et Teilhard. Le jésuite lecteur du Partage a-t-il su plus tard le lien
étrange et secret qui rattachait Claudel à la mère d’Henri, à l’héroïne de la
pièce ?
Ah ! Qu’en termes galants…
Courier. Société des amis de Paul-Louis Courier, Actes du colloque international
« Paul-Louis Courier et la traduction » (Tours, novembre 1998) (3,
rue des Cigognes, 37550 Saint-Avertin). Le sous-titre de ce colloque, dont les
textes ont été recueillis par Paule Petitier, était « Des littératures
étrangères à l’étrangeté de la littérature ». Au sommaire :
« Paul-Louis Courier traducteur ou rupture d’une tradition humaniste de
traduction » (Chrissanthi Avlami) ; « Traduire au XIXe
siècle. De Paul-Louis Courier à Marcel Proust » (Michel Brix) ; « Traduction pedestris. Nerval
devant l’Intermezzo de Heine » (Philippe Marty) ;
« Mérimée/Pouchkine : traduction/mystification » (Hélène
Henry) ; « Langues nationales, idiomes
et langues spéciales dans les romans
de Victor Hugo » (David Charles). En fin de volume, ce propos imaginaire
attribué à Courier par Philippe Brunet, de l’Université de Tours :
« Je serais curieux de voir quel contrat un éditeur commercial m’aurait
fait à la fin du XXe siècle ».
Fonds belges. Chiens perdus. Cahiers du Cedic n° 1, décembre 1999 (Université libre de Bruxelles,
Centre de l’édition et de l’imprimé contemporains, 50, avenue
Franklin-Roosevelt, B-1050 Bruxelles). La quatrième de couverture justifie le
titre de ce périodique belge :
Chiens perdus ou bien Chiens
noyés, s.m.pl. C’est ainsi que les journalistes désignent les nouvelles diverses. Le metteur en page a
besoin d’un chien perdu pour boucher
un trou, quand les rédacteurs n’ont pas fourni assez de copie. (Eugène Boutmy, L’Argot des typographes, 1883).
Au sommaire, un article de René Faÿt sur Vital
Puissant, éditeur clandestin ; Émile Van Balberghe se demande « Mais
qui donc a envoyé Les Chants de Maldoror
à Léon Bloy ? » (pour conclure, avec de bons arguments, que ce fut
sans doute Max Waller). La rubrique Labeurs
s’intéresse à des manuscrits de Jules Destrée, aux archives de la Foire
internationale du livre de Bruxelles et naturellement aux activités du Cedic : « À l’Université libre
de Bruxelles, la tradition de constituer des fonds intégraux de bibliothèques
d’écrivains ou d’artistes a été inaugurée avec le legs de Max Elskamp arrivé
chez nous en avril 1932. Des ensembles aussi exceptionnels s’y sont multipliés
avec le cabinet de travail et la bibliothèque du dramaturge Michel de
Ghelderode, déposés depuis le 4 février 1983, ou la bibliothèque de l’artiste,
éditeur et écrivain Marcel Mariën reçue le 14 décembre 1994 ». Ceux qui se
sont rendus à la Réserve de la Bibliothèque de l’Université libre de Bruxelles
ont été frappés par son atmosphère vivante et chaleureuse, probablement à peu
d’autres pareille.
Fourier. Cahiers Charles Fourier n° 10, décembre 1999 (Association d’études
fouriéristes, 55 rue de Dole, 25000 Besançon). Le thème de cette livraison quarante-huitarde est
« Fouriérisme, révolution, république. Autour de 1848 ». Au menu :
« Les Disciples de Fourier et la Révolution de 1848 » (Jean-Marcel
Jeanneney), « Icariens et Phalanstériens : regards croisés entre 1845
et 1849 » (François Fourn), « Géographie de l’utopie : icariens
et phalanstériens à la veille de 1848 » (Vincent Robert), « La
Révolution de 1848 à Salins et Arbois : la présence du fouriérisme dans le
mouvement démocratique » (Michel Vernus), « La Révolution de 1848 à
la lumière de la science sociale fouriériste » (Denis Burckel), « À
propos de Victor Considérant en 1848 » (Michèle Riot-Sarcey). Comment ne
pas citer cet entrefilet du Figaro du
28 décembre 1998 repris dans les Nouvelles
brèves de cette livraison ?
Un Sud-Africain, Charl Fourié,
34 ans, est en train de faire fortune grâce à l’invention d’un système
d’auto-défense qui consiste à installer sous les portes avant d’une voiture
deux lance-flammes capables de propulser l’équivalent de dix bouteilles de gaz.
L’invention est parfaitement légale, le voleur est aveuglé, il peut être brûlé
au troisième degré, mais le feu ne le tuera pas forcément tout de suite, assure
Charl Fourié.
Giraudoux. Carnet Giraudoux-Racine n° 6, 2000 (Fondation Jean et Jean-Pierre Giraudoux,
20, rue Henri de Régnier, 78000 Versailles). Le point fort de ce numéro est le
recueil des articles que Jean-Louis Vaudoyer consacra à Giraudoux entre 1912 et
1944. À signaler aussi « La véritable histoire de Simon le
pathétique » par Mauricette Berne et « Des Électre par centaines de milliers » par Jacques Body. Sans
qu’il y ait de l’Électre dans l’air, peut-on demander aux rédacteurs de ce Carnet ce que Racine-le-Père vient faire
là ?
Houellebecq. Les Amis de Michel Houellebecq n° 1 et 2, octobre et décembre 1999 (Association
Les Amis de Michel Houellebecq, 122 rue de Javel, 75015 Paris). Dans la
première livraison, ce Mot de la
présidente Michelle Lévy : « Nous avons la chance d’être les
contemporains d’un grand écrivain. [...] Étudier l’œuvre d’un auteur
jeune, de son vivant est une chance qui nous est donnée ». Un lecteur
prénommé Éric prédit à cet « auteur jeune » un prochain prix Nobel de
littérature. Sully Prud’homme l’a eu aussi. À quand une Association des Amis de
Jean-Marc Roberts ou une Société des Lecteurs d’Alexandre Jardin ? Ce
Houellebecq, tout de même, quel phénomène…
Jarry. L’Étoile-Absinthe, Les Cahiers iconographiques de la société des amis
d’Alfred Jarry,
Tournées 83-84, automne 1999 (60 rue de Fécamp, 75012 Paris). D’Absinthe à
Zibou en passant par Dieu, Ichthyosaure, Maldoror et vampire, cette nouvelle
livraison des Cahiers iconographiques de
l’É.A. recense la faune et la flore des Minutes
de sable mémorial. Bellement illustrée, cette tournée propose aussi des
textes sur la ‘Pataphysique en Germanie (Riewert Ehrich), sur les marionnettes
à fils ou à gaine d’Ubu (Jill Fell) et une étude bibliographique très
documentée sur Le Château singulier
de Remy de Gourmont reproduit en fac-similé (Paul Edwards). Outre les articles
de Jean-Roch Siebauer (« Le Cardinal et le docteur »), et de Paul
Edward sur Wells et Jarry, on retiendra deux études gravitant autour des
travaux d’Étienne-Jules Marey. Paul Edwards s’y intéresse à la représentation
du temps dans la poétique symboliste de Valéry, tandis que Jill Fell recherche
les traces de l’influence de Marey chez Jarry. Belle tournée. Remettez-nous ça.
Larbaud. Cahiers des Amis de Valery
Larbaud n°
36, 1999 (Bibliothèque municipale de Vichy, 106-110, rue Maréchal Lyautey,
03200 Vichy). Cette publication tend à présenter désormais surtout des numéros
monographiques, et celui-ci, réalisé par Rose Duroux, est consacré au
« domaine espagnol » du fonds Larbaud de la Médiathèque de Vichy. Il
s’agit essentiellement d’un catalogue de la bibliothèque espagnole de Larbaud,
catalogue qui recense aussi, plus brièvement, les périodiques en espagnol et
les lettres reçues de correspondants en cette langue, ainsi que les Portugais
et les Brésiliens. De tels catalogues sont utiles ; malheureusement,
celui-ci tient un peu trop de la liste mise dans un ordinateur. Le relevé des
périodiques et des lettres est on ne peut plus sommaire : aucune date pour
les revues, alors qu’il eût été si facile de les relever et de les mentionner.
On eût apprécié également des réflexions critiques sur les livres espagnols que
possédait Larbaud, et non cette morne statistique des dates de publication et
du nombre de dédicaces. Comme l’Association Larbaud ne publie qu’un seul Cahier par an, on est tenté de se dire
que son activité consiste surtout dans la remise du Prix Larbaud, et que les
travaux larbaldiens de certains membres du « Comité d’Honneur » de
l’Association internationale des Amis de V.L. doivent être assez minces. C’est
aussi un fait que les deux dernières publications importantes d’inédits de
Larbaud, le Journal 1931-32 et celui
de 1933-34, sont dues à deux
personnes (Claire Paulhan et Patrick Fréchet) n’œuvrant pas dans le cadre de
l’Association. Il ne serait donc pas mauvais que les Larbaldiens, patentés ou
non, se décident un beau jour à travailler, par exemple, sur le fonds de
lettres de Larbaud conservé à Vichy, où dorment – entre autres inédits – 159
lettres à Buriot-Darsiles, 72 lettres à Édouard Dujardin, 43 lettres à Bertrand
Guégan, un lot de lettres à Jean Royère, etc., etc., etc. On peut en effet
parier que la plupart de ces lettres de Larbaud sont moins bénisseuses que le
« Discours du Président du jury » et la « Réponse du lauréat du
Prix Larbaud », dont nous régalent régulièrement les dits Cahiers. Lors de la remise du Prix
Larbaud 1998, les assistants avaient eu droit, non à deux, mais à trois
discours successifs, ce qui fit murmurer à l’un d’entre eux, agacé, ce mot de
Grimod de la Reynière prononcé lors d’un festin d’un autre genre :
« De grâce, Messieurs, un peu de silence ! On ne s’entend point manger. »
Maisons
d’écrivain. Fédération des maisons d’écrivain et des patrimoines littéraires n° 2,
décembre 1999 (Médiathèque
de Bourges, BP 18, 18001 Bourges). Dossier sur la maison de Pierre Loti à
Rochefort. Plus de 30 000 visiteurs par an.
Milosz. Cahiers de l’Association Les Amis de Milosz n° 38, 1999 (6, rue
José-Maria de Heredia, 75007 Paris). Deux dossiers : « La Sensibilité
ésotérique de Milosz » (avec une « Biographie spirituelle du
poète » par Stanley M. Guise) et « La Bibliothèque de Milosz »,
d’après une liste conservée à la Bibliothèque Jacques-Doucet : la plupart
relèvent de l’ésotérisme. La livraison publie en hors-texte l’ex-libris de
Milosz. Que les mânes d’Oscar-Vladislas et ses exégètes vivants ne s’offusquent
point de le voir reproduire ici : « Sur champ d’azur, l’écusson porte
un fer à cheval renversé, les crochets en bas, au milieu duquel il y a une
croix de chevalerie et une autre croix pareille sur le dos du fer à cheval. Le
casque est surmonté d’une couronne de noblesse ornée de trois plumes
d’autruche ».
Maupassant. L’Angélus. Bulletin de l’Association des amis de Guy de Maupassant n° 10, décembre 1999-janvier
2000 (148, boulevard de la Libération, 13004 Marseille). « Le style
transparent de Maupassant est un piège dans lequel nous sommes tous tombés.
Depuis dix ans environ j’ai tenté de soulever un coin du voile de cette étrange
aventure », écrit, dans son éditorial, Jacques Bienvenu, lequel signe
également dans cette livraison « L’Énigme du style » et une étude sur
le manuscrit d’Une Partie de campagne conservé
à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève. Ce manuscrit de quatorze
feuillets est reproduit intégralement en fac-similé dans cette livraison de L’Angélus.
Musée d’Orsay. 48/14. La Revue du Musée
d’Orsay, n°
10, printemps 2000 (Musée d’Orsay, 62 rue de Lille, 75007 Paris). Dans la
rubrique Actualités :
l’exposition Jacek Malczewski (1954-1929), Courbet et la Commune (exposition au
musée du 14 mars au 11 juin 2000), les Pyrénées de Joseph Vigier (accrochage
présenté au musée du 22 février au 21 mai 2000) et La Dame aux éventails, c’est-à-dire Nina de Callias, modèle de
Manet (du 18 avril au 16 juillet), « Dans le champ des étoiles » (du
6 juin au 10 septembre), « Le Voyage en Espagne de Pierre Bonnard, Édouard
Vuillard et des princes Bibesco » (du 13 juin au 17 septembre). Le dossier
de cette livraison du printemps 2000 est consacré à la Commune de Paris :
il y est question du film de Peter Watkins sur les événements de mai
1871 ; « Ce que l’on peut savoir aujourd’hui de la Commune » de
Jacques Rougerie ; « De la Tricoteuse
à la pétroleuse ou les figures
répulsives de la femme publique »,
par Michèle Riot-Sarcey ; « Roman et Commune : 1930-1999 »
par Madeleine Rebérioux, laquelle considère l’utilisation de la Commune dans
quatre romans signés Léon Cladel, Jean Cassou, Jean-Pierre Chabrol et Jean
Vautrin ; « La Commune de Paris : une révolution sans
peinture ? », étude de Bertrand Tillier ; enfin « Du
temporaire au permanent : le fonds de la Commune de Paris au musée de
Saint-Denis » par Sylvie Gonzalès. Le tout à lire en chantonnant l’air
affectionné des Vieux de la vieille :
Sale charogne
Fais-moi donc trouer la peau
Car j’en ai fait de la
besogne
Avec mon chassepot !
Orthographe. Panoramiques, n°
42, 4ème trimestre 1999. Le titre de ce numéro est : Renée
Honvault (sous la direction de) « L’ortografe ? C’est pas ma
faute ! » Étant donné le calme qui règne en ce moment sur le sujet de
l’orthographe, on pourrait conclure que le débat est clos et que la réforme de
1989-1990 ne fut qu’un chapitre d’une histoire sans grand intérêt puisqu’elle
va de tentatives avortées en échecs plus ou moins retentissants. C’est oublier
le point de vue militant et l’action de nombreuses associations, dont
plusieurs, nées dans la mouvance de la réforme Rocard, se sont donné pour
mandat la promotion du programme publié dans la section « Documents
administratifs » du JO du 6
décembre 1990. Le numéro de Panoramiques
fait le point sur la question en proposant un tour d’horizon des retombées du
projet de 1990. Divisé en cinq sections, le dossier est destiné au grand public
plutôt qu’aux spécialistes, et ses différentes sections se révèlent d’inégal
intérêt. Signalons la première, qui présente l’accueil réservé à la nouvelle
orthographe en Suisse et en Belgique, de même que le rôle de l’APARO
(Association pour l’application des recommandations orthographiques
http://www.fltr.ucl.ac.be /FLTR/ ROM/ess.html, où se trouvent des listes de
mots rectifiés). La section sur l’orthographe des autres langues (anglais,
espagnol, portugais et le « ménage à trois »
danois-norvégien-suédois) retient l’attention et l’on ne peut que souhaiter la
poursuite de cette initiative comparatiste pour un public plus averti. Les
situations orthographiques ne sont jamais simples et les réformes sont toujours
en constant mouvement d’aller et retour, surtout quand une même langue est
parlée dans plusieurs pays. Partout, les influences politiques jouent un rôle
non négligeable. La cinquième section soulève d’intéressantes réflexions sur la
portée réelle d’une réforme orthographique, notamment sur la
« hiérarchie » des marques orthographiques (les cédilles et les accents,
par exemple) que les scripteurs peu sûrs d’eux-mêmes utilisent plus
généreusement qu’il n’est nécessaire, comme l’explique Jean-Pierre Jaffré.
Enfin, l’amateur de polémique appréciera la lecture – contrastée – des textes
de Jean-Pierre Colignon et de Philippe de Saint-Robert qui ferment ce numéro de
Panoramiques. Le premier considère
raisonnable une réforme du juste milieu, qui ne cède ni à l’élitisme ni aux
discours du temps, mais tient compte « sans [la] dénaturer de
l’orthographe lexicale et grammaticale ». Le second s’attaque, non sans
véhémence, aux « linguistes autoproclamés », aux
« technocrates », aux « syndicats d’instituteurs », ainsi
qu’au gouvernement, à la fois coupable d’interventionnisme (dans le cas de
l’orthographe) et de non interventionnisme (dans le cas de l’application de la
loi Toubon). On constate aussi que la question de l’autorité sur la langue
revient de façon incessante. Qui peut réformer l’orthographe ? Brunot
avait posé la question en 1912 dans un article de La Nouvelle Revue. Pour lui, la réponse était sans équivoque :
seuls « les gens compétents » avaient voix au chapitre, c’est-à-dire
les linguistes, les historiens de la langue et le ministère de l’Instruction
publique. Il sous-estimait l’influence de l’Académie française et le respect
bien réel qui lui était porté, même par certains de ses collègues réformateurs
tels que Louis Havet ou Paul Passy. En fait, ce que les scripteurs craignent
par-dessus tout, hier comme aujourd’hui, ce n’est pas tant une réforme
orthographique que le sentiment d’une profonde instabilité dans le domaine de
l’écrit.
Péguy. L’Amitié Charles Péguy n° 88, octobre-décembre 1999 (12, rue
Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris). Bien liturgique, ce numéro ! Mais,
avec Péguy, comment en serait-il autrement ? Publication d’une version
inédite de l’étude sur « Le Mystère
des saints Innocents par J.-A. Durel » : Durel était le
pseudonyme de Joseph Lotte, compagnon de Péguy, qui avait publié en 1912, dans
le Bulletin des professeurs catholiques
de l’Université, un compte rendu du Mystère.
Le Centre Charles Péguy d’Orléans conservait une première version de cet
article, sur laquelle apparaissent des corrections portées par Péguy lui-même.
Études respectives et respectueuses de Damien Le Guay et d’Élie Maakaroun sur
« Péguy et la parabole du fils prodigue » et sur « Péguy
visionnaire du Paradis ». Le meilleur de cette livraison est sans conteste
l’article « Claudel et Péguy » de Gérald Antoine, lequel cite cette
lettre que Claudel adressait le 11 février 1945 à Marie Romain Rolland en la
remerciant de l’envoi du posthume Péguy de
Rolland :
Le livre accuse et modèle
avec une clairvoyance minutieuse et impitoyable tous les aspects de cette
figure tourmentée. Elle est là maintenant devant nous réalisée. C’est un monument
à la fois dans le sens architectural et dans le sens apologétique. Ce qui m’a
paru le plus émouvant est que le livre aurait aussi bien pu être écrit par un
catholique. À peine si le « parti prêtre » reçoit de temps en temps
quelque chose sur le nez. Mais qui sait si, avec un peu plus de temps, Romain
n’aurait pas fini à [sic] réaliser la beauté intrinsèque et
« inaccessible » de cette Église, dont les représentants temporels,
je le reconnais, ne sont pas toujours brillants ! […] Je salue Péguy, mais
je ne peux pas dire que je ressens pour lui une sympathie profonde. Nos natures
restent étrangères. Je ne trouve pas non plus que ce soit un grand écrivain. Il
a du rythme, du train, de l’éperon, mais il lui manque le nombre, la
composition, la puissance. Ce n’est pas une lumière, c’est plutôt un projectile
[…]
Poste. Missives. La Revue de la Société littéraire de la poste et de
France-Télécom, numéro spécial, 2000 (6, Impasse Bonne-Nouvelle, 75010 Paris). Le thème
de ce numéro est une question : La Fin du
rayonnement de la littérature française ? Elle a été posée à un panel
de personnalités dont on trouve les réponses dans ce numéro spécial. Certaines
sont pertinentes. En seconde partie, une Situation
de la littérature française aujourd’hui basée sur des entretiens des
animateurs de la revue avec Maurice Nadeau, Paul Otchakovsky-Laurens, pédégé
des éditions POL, et Marc Weitzman, kritik littéraire des Inrockuptibles.
Proust. Bulletin d’informations proustiennes n° 29, 1998 (45 rue d’Ulm, 75005 Paris). Les
recherches sur l’œuvre de Proust portant sur la génétique et l’intertextualité
continuent d’avoir le vent dans les voiles. Une rubrique du BIP de 1998 présente quatre
contributions, qui ne se trouveront pas dans les Actes du récent colloque de
Cerisy-la-Salle à paraître chez Nathan : Martin Robitaille sur la correspondance
de Proust ; Pyra Wise sur Proust et Nietzsche ; Marie
Miguet-Ollagnier sur Claude Simon ; Roberto Gramolini sur le Paris de
Proust. L’essentiel du numéro marque des acquis sur les deux aspects les plus
litigieux des recherches proustiennes axées sur la génétique et
l’intertextualité : la séquence du projet Contre Sainte-Beuve, qui remet en question les éditions de Fallois
et de Clarac, et l’édition d’Albertine
disparue, une fois de plus objet d’échanges passionnés. Le prétexte d’un
retour sur les origines du roman proustien est la parution d’une nouvelle
traduction du Contre Sainte-Beuve en
allemand, traduction dont l’originalité mérite d’être soulignée puisqu’elle ne
propose rien de moins qu’une nouvelle édition. Cette traduction est fondée sur
les découvertes de l’équipe Proust de l’ITEM (voir Bernard Brun, « Table
des matières du Contre Sainte-Beuve »,
BIP n°19, 1988) plutôt que sur les
deux éditions françaises courantes. Les recherches ayant depuis beaucoup
progressé, Jean-Marc Quaranta et Akio Wada proposent des synthèses qui
permettent de faire le point, l’un en esquissant une genèse des théories
proustiennes, l’autre en établissant une chronologie de l’écriture proustienne
entre 1909 et 1911. Bernard Brun présente sa transcription de deux pages
inédites dans l’actuel Contre
Sainte-Beuve, et Daria Galateria montre l’importance de Taine comme source
de la théorie de Proust contre Sainte-Beuve. Quant à la controverse sur
l’édition d’Albertine disparue, elle
n’a pas fini d’animer les débats sur la destination finale des pages supprimées
par Proust dans la version révélée en 1986. On connaît l’hypothèse séduisante,
lancée par Giovanni Macchia en 1991, ici reprise par Alberto Beretta Anguissola :
les passages rayés par Proust sur la dactylographie retrouvée auraient été
destinés aux Œuvres libres, ce qui ne
modifierait aucunement la structure du roman tel qu’il fut édité par Gallimard
après la mort de l’auteur. Cette hypothèse a été réfutée par Jean Milly, qui a
publié en 1992 une édition comparée de la version longue et de la version
courte d’Albertine disparue, et par Nathalie Mauriac Dyer,
qui a consacré sa thèse à l’examen de la problématique soulevé par sa
découverte de la version courte. Dans le présent numéro du BIP, on constatera que les trois chercheurs demeurent sur leur
position, même s’il devient évident que l’hypothèse dite des Œuvres libres demeure indéfendable.
Exposées d’une façon nuancée, ces dernières réfutations confirment l’inachèvement
de la Recherche.
Ramuz. Fondation C.F. Ramuz, bulletin de 1999 (Case postale 181, CH-1009 Pully,
Suisse). Étude d’Adrien Pasquali (ce romancier vient de mourir), « Pour
une esthétique de la réparation ». Le point sur l’état actuel de
l’inventaire, du classement et de la sauvegarde des manuscrits de Ramuz :
travail terminé, selon Alain Rochat : « Les travaux d’édition pour
les deux volumes de romans prévus à la Pléiade ont commencé le 1er
novembre 1999 ». Entretien, repris du Temps
des 3-4 avril 1999, avec Pascale Casanova, auteur de La République mondiale des lettres, dont un chapitre, « La
Créolité suisse », était consacré à Ramuz (Seuil, 1999).
Rollinat. Bulletin de la Société « Les Amis de Maurice Rollinat » n° 36, 1998 (Mairie, 36200
Argenton-sur-Creuse). Réédition d’un article oublié de Jean-Jacques Pradher sur
Rollinat, paru dans Le National des 2
et 3 octobre 1889 (« Un Poète »). On lira avec intérêt les pages de
Philippe Andrès sur Banville et celles de Christian Limousin sur Gustave Geffroy.
Précisions minutieuses sur l’actualité rollinesque. Bulletin attachant, si l’on
met de côté la reproduction de quelques discours de circonstance sans grand
intérêt, puisqu’on n’est plus à portée du buffet et des coupes de champagne.
Vigny. Bulletin de l’Association des
amis d’Alfred de Vigny n° 28, 1999 (6, avenue Constant-Coquelin, 75007
Paris). « Alfred de Vigny 1797-1997 deux cents ans d’histoire(s) »,
article de Loïc Chotard (dans le même numéro, Thierry Bodin rend hommage à cet
auteur, disparu en février 1999) ; « Alfred de Vigny et Anne Louis
Girodet-Trioson : un dialogue entre poésie et peinture » par Sidonie
Lemeux-Fraitot ; « Alfred de Vigny et Ernest Psichari : soldats
et écrivains » par Anne-Marie Meunier ; « Alfred de Vigny en
Norvège » par Lilian Blix Vesterkjaer ; revue d’autographes de Vigny
(manuscrits, lettres et envois) pour l’année 1998. On peut tourner rapidement
les pages de l’article passe-partout « Modernité de Vigny », signé
André Jarry.
Wagnérisme. Les Cahiers wagnériens, Hiver 1999-2000, n° 14 (Associations wagnériennes
de langue française, 17 rue Mozart, 57000 Metz). Mallarmé est à l’honneur dans
ce numéro dont la couverture est illustrée par la gravure de Félix Vallotton
parue dans La Revue Blanche du 15
janvier 1897. La reproduction de l’étude de Mallarmé, « Rêverie d’un poète
français », publiée pour la première fois dans La Revue wagnérienne d’août 1885, précède un article de Jean-Pierre
Raybois, « Le Wagnérisme de Mallarmé », qui retrace l’histoire de la
passion du poète pour l’œuvre du musicien. Une étude, aussi, de Jean-Pierre
Brelet sur « La Musique de Richard Wagner au cinéma » à propos du Nosferatu de Werner Herzog. Enfin, cette
information donnée par la rubrique en
bref : le piano de Richard Wagner retourne à Bayreuth. Mallarmé
n’a-t-il pas écrit, précisément dans son étude sur Wagner : « Tout se
retrempe au ruisseau primitif : pas jusqu’à la source ».
[notices
rédigées par Nicole Deschamps, Jean-Paul Goujon, Jean-Jacques
Lefrère, Yannick Portebois, Sandrine
Raffin, Jean-Didier Wagneur, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes
rendus
Breton. André Breton, Œuvres complètes. Tome III, édition de
Marguerite Bonnet publiée, pour ce volume, sous la direction d’Étienne-Alain
Hubert (Gallimard, Bibliothèque de La
Pléiade, 2000, 1494 p., 470 F) ; Mark Polizzotti, André Breton (Gallimard, 1999, 842 p., 220 F). Ce nouveau tome de
la Pléiade comprend les écrits de Breton, de son départ pour les Amériques en
1941 jusqu’à l’année 1953. On y trouve non seulement les grands textes déjà
connus, comme les Prolégomènes à un
troisième manifeste du Surréalisme ou non, Arcane 17 enté d’ajours, l’Ode à Charles Fourier, Martinique charmeuse
de serpents, et La Clé des champs, mais
aussi les Entretiens avec André
Parinaud, divers textes rassemblés sous la rubrique Alentours et quelques inédits. On découvre aussi le carnet de
voyage chez les Indiens Hopi, ainsi que le discours prononcé à Cahors en faveur
de Gary Davis en juin 1950. La présentation et les annotations de Marguerite
Bonnet et d’Étienne-Alain Hubert sont de la qualité qu’on attendait. Cette
période moins bien connue de la vie et de l’activité créatrice de Breton est
bien éclairée. Les difficultés rencontrées par Breton et les siens lors de
l’exil américain et surtout, paradoxalement, lors de son retour en France après
la guerre, sont explicitées. Le lecteur pourra réévaluer les œuvres publiées
durant cette période, dont tant de pages sont très belles, ainsi que le courage
qu’il a fallu à Breton pour résister, à la fois aux bourrasques internes au
mouvement, telles que la contestation du « surréalisme
révolutionnaire » proche des communistes, ou la grande crise révélée par
l’« Affaire Pastoureau », et surtout aux très vives attaques de
l’intelligentsia gagnée à l’Existentialisme et au Jdanovisme stalinien. Hélas,
les coquilles ne manquent pas dans ce troisième tome d’œuvres complètes de
Breton (un exemple : le nom du député Abel Bessac, dont les démêlés avec
Breton dans l’affaire bouffonne qui clôt la période couverte par ce volume,
est, dans la même page 1450, à trois reprises orthographié Pessac). Attendons
le tome IV, qui portera sur la période qui va de 1953 à la mort de Breton en
1966, et gardons l’espoir que pourra être avancée la date de publication de la
correspondance.
Traducteur en américain de plusieurs œuvres de
Breton, Marc Polizzotti s’est lancé dans l’aventure qu’est toujours une
biographie. Il a mené, auprès des proches et des disciples, une enquête qui
paraît avoir été minutieuse, sans être, c’est le moins qu’on puisse dire, exhaustive.
Il aurait pu interroger d’importants témoins, comme Élie-Charles Flamand qui a
donné des pages révélatrices sur la vie du groupe surréaliste dans le numéro de
L’Herne consacré à Breton, ou comme
Alain Joubert et Radovan Ivsic, qui ne figurent même pas à l’index. Mais le
plus gênant est qu’on se persuade très vite, à la lecture, que Marc Polizzotti
n’aime pas Breton, dont il traque et souligne la moindre faiblesse, la moindre
défaillance. Un biographe, d’ordinaire, essaie de s’effacer derrière l’auteur et
d’éviter les jugements de valeur ; dans cette biographie, hélas, ils
foisonnent. On peut reprocher aussi à Marc Polizzotti la composition fort
déséquilibrée de son ouvrage au regard de la chronologie. Plus de quatre cents
pages sont consacrées aux deux décennies de l’entre-deux guerres, alors que les
vingt-six années suivantes, qui incluent la guerre et l’après-guerre jusqu’à la
mort de Breton, sont expédiées en moins de cent quatre-vingt pages. Cela ne
peut que fausser la perspective et conforter l’idée, fort répandue dans la
critique, que ce qui s’est passé pendant et après la guerre de 39-45 est de
moindre importance dans la vie et dans l’œuvre de Breton. Du coup, le biographe
se met à courir la poste, oubliant des événements importants, comme la visite
du groupe surréaliste au Désert de Retz, près de Saint-Nom-la-Bretesche, en
1960. Certaines précisions manquent fâcheusement. Ainsi, à propos de
« l’exécution du testament de Sade » par Jean Benoît, Marc Polizzotti
cite un extrait d’une lettre de Brauner évoquant « une femme en velours
noir ayant le bout du sein qui sortait », sans donner son identité :
il s’agissait de Bona Tibertelli, épouse d’André Pieyre de Mandiargues, dont la
robe laissait passer les deux pointes de sein (les lecteurs intéressés peuvent
en voir la photographie dans la revue de Sarane Alexandrian, Supérieur inconnu, n°14, 1999). On ne
sait parfois à quoi ou à qui attribuer les fautes ou bévues du volume :
l’auteur, p. 621, prend, non pas le Pirée, mais Nora Mitrani pour un homme (espérons
qu’il ne s’agit que d’une coquille). On a l’impression, p. 604, qu’Haïti est
encore une colonie française. La phrase quand
j’entends le mot culture je sors mon revolver n’est pas de Göring mais de
Johst, l’auteur de Schlageter.
Parfois, les bizarreries viennent de la traduction. L’épisode célèbre du Chien andalou est évoqué, p. 379, avec
« l’œil à sectionner » : on attendrait plutôt le verbe
« inciser ». De même, qualifier, entre autres gentillesses, le style
de Breton d’« emphatique » est peut être plus atténué en
anglo-américain qu’en français, « emphasis » n’étant pas aussi
dépréciatif. Cessons ce relevé fastidieux, et reconnaissons quelques mérites à
Marc Polizzotti. Nous retiendrons surtout les chapitres consacrés à la jeunesse
de Breton, assez mal connue, et sur laquelle d’intéressants éclairages sont
portés. On se contentera donc de picorer de ci de là dans ce fort volume, avec
le regret qu’il n’ait pas été mieux maîtrisé.
Butor. Michel Butor, Entretiens. Quarante années de vie
littéraire, volume I (1956-1968), volume II (1969-1978), volume III (1979-1996)
(Joseph K, 1999, 362 p., 370 p., 364 p. ; 128 F chaque volume). Il est des livres dont il serait illusoire de penser qu’on peut en
rendre compte, même en faisant semblant de les avoir lus (cf. vol. II, p. 187,
note 2). Lire vraiment les trois tomes d’Entretiens
d’un bout à l’autre demanderait un temps considérable (Michel Butor, son
excellent éditeur Henri Desoubeaux et quelques butorologues inconditionnels
pourront seuls y prétendre) et n’aurait peut-être au surplus aucun sens. Il en
va de même en réalité de tous les livres de Butor, au moins depuis Mobile, puisqu’ils sont faits
précisément pour permettre – ou exiger – des lectures en tous
sens, potentiellement interminables (136 titres recensés dans la
bibliographie). Butor le dit d’ailleurs lui-même dans le dernier entretien de
la série, à propos de Gyroscope,
dernier volume du Génie du lieu :
il s’agit d’inviter le lecteur à zapper, aussi intelligemment que possible. Il
n’y a donc pas de réponse possible à la question : par quel bout prendre
ces 150 entretiens parus dans 71 périodiques et qui ont mobilisé de très
nombreux (140) interlocuteurs ? Ce Niagara de paroles appelle un parcours
qui ressemblera à celui de 6 810 000
litres d’eau par seconde, à travers trois volumes calibrés pour faire un
peu moins de 370 pages chacun, mais pour des tranches de vie d’épaisseur
inégale : douze ans pour le premier, neuf pour le second, dix-sept pour le
troisième. Entre 1956 et 1996, Michel Butor a beaucoup parlé – 27,5 pages
par an en moyenne –, mais nettement plus entre 1969 et 1978 que pendant la
première et la troisième périodes. Pour randonner dans ce massif sans s’y
égarer, il faut traiter les trois volumes comme un seul ouvrage, ne serait-ce
que pour les outils analytiques fournis par Henri Desoubeaux à la fin du
troisième tome : un index des noms cités et un index des œuvres. Le
lecteur inattentif ou trop pressé risquera cependant de chercher en vain le nom
ou le titre qui l’aura intéressé : c’est que les index ne renvoient pas à des
numéros de page mais au numéro d’ordre des entretiens (continu sur les trois
volumes), ce qui appelle bien sûr une lecture heuristique, constamment exploratoire.
Un autre obstacle, peut-être délibéré, ne facilite pas la consultation :
les index renvoient à des numéros en chiffres arabes, alors que les entretiens
eux-mêmes sont numérotés en chiffres romains. Notons cependant que chaque
volume dispose de sa propre table, avec l’indication des dates, des lieux de
publication et du nom des interlocuteurs : ce sera sans doute la voie
d’accès préférée de beaucoup de lecteurs, la plus simple mais certainement pas
la meilleure. De la révolution épistémique contemporaine qui a mis au premier
plan la notion de réseau, Michel Butor a tiré un formidable potentiel de
renouvellement des formes de la littérature et des livres dont on n’a pas
encore pris toute la mesure. C’est donc malgré tout sans complexe qu’on se
promènera dans ces entretiens en surfant comme dans un hypertexte, en sachant qu’on
tombera toujours sur une remarque, une référence, une idée qu’on pourra
poursuivre et méditer en traversant l’espace (le nomadisme géographique est ici
consubstantiel à l’écriture) ou le temps, tout en visitant d’immenses
bibliothèques et de richissimes musées. Les amateurs d’histoires littéraires
trouveront également une foule d’annotations (énième sous-sol, géré par Henri
Desoubeaux) qui reconstituent avec précision les contextes des entretiens et
les débats dans lesquels ils interviennent souvent. Ils voudront peut-être
aussi examiner de quoi ces histoires sont faites aux yeux de Butor, et comment
lui-même y voit sa propre place, en examinant ce qu’il dit des uns ou des
autres et à quels noms ou quels textes il revient avec prédilection. L’index
des noms est révélateur de ce point de vue. Si l’on ne retient que les noms
mentionnés dans plus de six ou sept entretiens, on trouve, dans l’ordre
alphabétique : Balzac, Baudelaire, Breton, Claudel, Faulkner, Flaubert,
Joyce, Mallarmé, Montaigne, Proust, Robbe-Grillet, Sartre, Jules Verne. Où l’on
voit que le dynamiteur des formes romanesques classiques n’a pas cessé de
puiser aux meilleures sources, y compris les plus canoniques.
Chabrier. Roger Delage, Emmanuel Chabrier
(Fayard, 1999, 767 p., 220 F). Roger Delage a déjà donné une belle iconographie
du compositeur, une édition exemplaire de sa correspondance en collaboration
avec Frans Durif et Thierry Bodin (Klincksieck, 1994), une série d’excellents
articles et le premier enregistrement de deux opérettes : Vaucochard et Fils Ier et Fiche-Ton-Kan
(parolier : Verlaine). Il publie maintenant une biographie qui dépasse
largement celles de ses prédécesseurs. Chabrier, qui eut à subir plus d’échecs
que de raison, n’eût pas été surpris de constater que quarante de ses pairs
l’ont précédé dans la « Bibliothèque des Grands Musiciens » chez
Fayard. De l’enfance de Chabrier à Ambert jusqu’à sa déchéance mentale et son
décès à Paris, le lecteur suit pas à pas l’histoire de ce « rond de
cuir », musicien quasi autodidacte, et certainement pas orthodoxe. Il
déconcertait tant par sa musique que par son langage primesautier, car il
savait aussi bien maîtriser les mots que les notes de musique. Le portrait que
présente Roger Delage est très vivant parce qu’il utilise à bon escient la
correspondance qui place Chabrier au premier rang des épistoliers, et fournit
des extraits de partition pour mieux faire comprendre l’originalité de celui
dont l’œuvre influença
beaucoup de jeunes : Debussy, Ravel, Stravinsky,
Satie, Poulenc, Milhaud, sans oublier Albeniz, Granados et Manuel de Falla qui
admiraient tant l’auteur d’España. Si
l’on a parfois l’impression qu’il y a trop de comptes rendus cités presque in
extenso, il faut cependant signaler que les quarante épigraphes, admirablement
bien choisies, rétablissent l’équilibre. Mêlé dès 1863 aux futurs Parnassiens,
intime d’Adolphe Racot, d’Anatole France et de Verlaine, Chabrier fut un
habitué du salon de Nina de Callias, modèle de Manet pour La Dame aux éventails. Catulle Mendès lui fournit les livrets de Gwendoline et de Briséïs, opéra que la maladie du compositeur empêcha d’être mené à
bien. Chabrier possédait, outre une belle bibliothèque littéraire, une
collection de tableaux d’avant-garde – la plupart des artistes étaient de ses
amis : sept Monet, deux Sisley et un Cézanne, Les Moissonneurs, qu’il acheta vers la fin de sa vie. Il posa deux
fois pour Manet et, lors de la vente après décès du peintre, acquit
plusieurs toiles, dont Un Bar aux
Folies-Bergère. Selon lui, « une partition d’orchestre ou pour mieux
dire un orchestre n’est autre chose qu’une palette ». Son orchestration
était en avance pour l’époque ; même pour L’Étoile, opéra bouffe créé en 1877, fait « aussi simple que
possible », il a fallu doubler le nombre de répétitions. On ne peut
qu’imaginer les problèmes suscités par ses opéras Le Roi malgré lui et Gwendoline !
Fervent wagnérien (il aida Lamoureux, le premier qui osa jouer du Wagner dans
les concerts populaires), Chabrier fut accusé de trahir l’école française. Il
est un fait que ses deux opéras furent montés en Allemagne avec beaucoup de
succès. Le rêve du compositeur –Gwendoline
reçu à l’Opéra de Paris – ne fut réalisé que trop tard : lors de la
première, le pauvre Chabrier applaudissait comme si la musique était de quelqu’un
d’autre ! Roger Delage raconte avec beaucoup d’empathie les hauts et
les bas vécus par le musicien. España
lui apporta quand même la célébrité et la croix. Le biographe traite toute
l’œuvre pour piano, que nous sommes en mesure d’apprécier d’apprécier
puisqu’elle a été intégralement enregistrée. En lisant cette biographie d’un
musicien pas comme les autres, c’est le cas de dire que « l’œil
écoute ». Quelques petites corrections pour une future réédition.
Dates : p. 150, il y a confusion entre 1878 et 1872 ;
p. 427, en bas de page, lire « 21 février 1888 » (comme à la
p. 477) ; p. 526, pour 1870, lire 1890 ; p. 690, pour
1877 lire 1867. Index des noms : p. 158, il ne peut s’agir d’Adolphe
Adam, décédé en 1856 ; Bar (Gaston de) : les références aux pages
476, 610, 618, qui le donnent pour le neveu de Mendès, sont correctes, mais les
six autres ont trait à Un Bar aux
Folies-Bergère ; p. 277, le Rodolphe Salis du Chat noir n’était
pas véritablement « chansonnier » ; il ne se produisait pas sur
scène, ne faisant que présenter les artistes avec beaucoup de boniments ;
Nina de Callias n’était pas baronne mais comtesse (p. 85). Enfin, rectifions
une erreur répandue même par des Vallésiens tels que le regretté Roger Bellet
et Claude Zimmermann dans sa récente biographie : à la p. 235, il ne
s’agit nullement du prince Edmond de Polignac, mais du fils illégitime du
général Camille de Polignac, qui écrivait sous le nom de Jules-Camille de
Polignac. Délaissé par son père, le jeune homme mit le feu à l’appartement paternel ;
il fut pourtant acquitté le 6 ou le 7 mars 1883, ce qui explique l’allusion
« je deviens pour vous une manière de Polignac fils » dans une lettre
du 17 mars 1883.
Cocteau. Jean Cocteau, Œuvres poétiques complètes, tome I,
édition publiée sous la direction de Michel Décaudin (Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, 1999, 1938 p., 445 F). Ce premier volume présente la part de
l’œuvre de Cocteau certainement la moins fréquentée aujourd’hui. L’entreprise
n’était pas aisée : en dehors des pièces qu’il a regroupées dans des
recueils, Cocteau a dispersé ses poésies dans un grand nombre de revues et dans
des recueils collectifs. Pour ce volume d’œuvres complètes, Michel Décaudin et
ses collaborateurs ont choisi d’écarter les « pièces de circonstance »
dont l’intérêt n’était qu’anecdotique, comme des envois ou des vers
d’anniversaire ; de même, pour les inédits, ils n’ont retenu que les
pièces achevées, rejetant les ébauches et les brouillons de plusieurs poèmes
non menés à terme ; la source principale, mais non unique, de ces inédits
était le fonds d’archives de la maison de Milly-la-Forêt (son propriétaire,
Edouard Dermit, qui fut un des proches de Cocteau, l’a déposé naguère à la
Bibliothèque historique de la Ville de Paris). C’est avec honnêteté que les éditeurs
de ce volume confessent n’avoir pas retenu des pièces dont l’authenticité ne
leur paraissait pas certaine. La préface est une mise au point fine et nuancée
sur l’œuvre rimée de Cocteau (ladite préface a d’ailleurs paru tellement
pertinente au chroniqueur littéraire du Monde
qu’il en a carrément démarqué plusieurs passages dans son compte rendu).
Considéré dans son ensemble, le volume fait ressortir l’unité de l’œuvre
poétique de l’oiseleur tourmenté par le néant, unité qui surprendra ceux dont
le jugement sur Cocteau poète s’est figé sur le rimeur mondain qui dispersait
ses vers dans des revues de bas-bleus. Jusqu’à la fin de sa vie, Cocteau
lui-même a renié ses poésies d’avant 1914, les considérant comme des écrits de
la facilité et de la mondanité : ces pièces apparaissent pourtant
aujourd’hui fort proches du reste de l’œuvre, tant par leur forme que par leurs
thèmes, avec cette hantise de la mort et ces anges du Bizarre qui viennent
battre leurs ailes. Comment expliquer l’extraordinaire variété de style qui
marque l’œuvre en vers de Cocteau ? Par la mise à profit d’un don de
l’imitation peu commun, certes, mais aussi par l’insatisfaction qu’induisait
chez lui la pratique du seul art poétique. Faut-il d’ailleurs chercher plus
loin ce recours assidu à de multiples formes d’art ? Il semble bien que le
cinéma, avec son utilisation synthétique des autres arts, fut le seul qui donna
à Cocteau le sentiment de s’exprimer à sa guise. Deux autres tomes complèteront
ce premier volume : le premier, qui paraîtra dans deux à trois ans,
contiendra l’œuvre théâtrale ; l’autre présentera l’œuvre
cinématographique, avec les scénarios et les dialogues des films.
Colette. Michel del Castillo, Colette. Une certaine France (Stock,
1999, 387 p., 130 F). Michel del Castillo connaît et aime profondément Colette
et, quand il parle d’elle, on sent la passion qui l’anime sans obscurcir son
jugement. Il sait que l’image que Colette a imposée ne coïncide pas avec la
vraie Colette, que c’est une construction patiente dont les éléments ne
résistent pas à l’analyse. Mais c’est merveille que de voir, après elle, avec
elle, la maison de Saint-Sauveur et tant d’autres aspects de sa vie. Ainsi, on
estimera avec quelle finesse il montre ce qui séparait Colette de Willy, au
point que la rupture devenait inévitable. Comme essai, ce livre est admirable.
Pourquoi Michel del Castillo, qui dédaigne les biographies (« Après les
avoir lues, on sait tout, mais on ne comprend guère », p. 28), leur
fait-il beaucoup d’emprunts, et même à la plus médiocre, celle de Claude
Francis et Fernande Gontier (Colette,
Perrin, 1997). Ce dernier livre, dont les Cahiers
Colette ont rendu compte (n° 19, 1997), a été traduit aux États-Unis, où il
pouvait apaiser des remords et flatter des convoitises. N’ont-elles pas, ces
dames, cru prouver que Colette avait une ascendance noire par celui qu’on
appelait le Gorille, le père de Sido ?
Leur raisonnement consiste à affirmer que si X est né aux Antilles d’un blanc
et d’une noire, il est déclaré en France sans que le métissage puisse être
décelé. Le résultat est que la New York Public Library catalogue une partie
importante de l’œuvre de Colette comme étant les œuvres d’un écrivain noir et
les conserve au Schomburg Center for Research in Black Culture sur le Malcolm X
Boulevard. C’est ce que nous avons appris dans The New Yorker du 29 novembre 1999. Nous ne demanderions pas mieux
que de croire à cette ascendance et en profiterions pour nous expliquer
quelques particularités du génie de Colette. Malheureusement, Francis et Gontier
n’emportent pas l’adhésion. Il est vrai que les règles de la philologie et de
la critique des documents n’intéressent que les pions et que n’importe qui peut
écrire n’importe quoi. Le seul reproche que nous puissions dresser au livre de
Michel del Castillo est de vouloir enter des éléments biographiques sur une
évocation qui fait, au premier sens, surgir Colette, dégagée de sa sainte légende..
Corbière père. Édouard Corbière, Les
Pilotes de l’Iroise, édition établie par Jacques-Remi Dahan (José Corti,
1999, 245 p., 120 F). Corbière : le nom figure en lettres capitales, et sans
prénom, sur la couverture : « Tiens ! un roman de Tristan Corbière,
le poète des Amours jaunes ? »
Sur la page de titre pourtant, on lit : Édouard Corbière. Déception, et vague sentiment de s’être fait
avoir… Et pourtant, remercions l’auteur de ce stratagème, car le roman vaut le
détour. Mais qui est Édouard Corbière ? Un homonyme de l’autre, le
« célèbre » ? Ceux qui ont déjà lu Le Négrier (réédité en 1998) le savent : il s’agit de son père,
lequel, comme le rappelle J.-R Dahan, dont la présentation biographique est
impeccable, connut la célébrité en pratiquant le genre de la « littérature
maritime », dont la vogue commença de grandir en 1823 (avec justement The Pilot de Fenimore Cooper, initiateur
du genre) et tomba en 1832, année de la publication des Pilotes de l’Iroise. Valait-il la peine de republier ce roman oublié,
exploitant abusivement, comme tant d’autres de l’époque, la veine du roman
d’aventure maritime ? Réponse : oui. Après quelques pages un peu
laborieuses, où il faut s’habituer au style maladroit
de Corbière père, et surtout à ce présent
de narration qu’il emploie constamment (il ignore superbement le passé
simple et l’imparfait), on est vite séduit par ce héros sans nom (il en change
quatre fois dans le roman, ce qui en fait évidemment
un « roman de l’identité »), recueilli en mer tout bébé avec sa sœur jumelle
dans « une cage à poule » (c’est le côté roussellien du livre) et qui
devient plus tard, par vengeance contre une société « injuste »
(c’est le côté rousseauiste du livre), un abominable pirate des mers passant
son temps à piller et incendier tous les bricks
anglais circulant dans les parages, mais aussi, plus tragiquement, à piller et
incendier sa propre vie, se donnant en cela superbement pour un nouvel avatar
du héros romantique « maudit ». On appréciera les scènes de courses,
de capture et de combats, qui sont d’une grande intensité et d’une merveilleuse
barbarie. Corbière sait de quoi il parle, et cela se sent. À un moment de
l’histoire d’ailleurs, il ne peut s’empêcher de rappeler à son lecteur qu’il a
lui-même mis la main à la corde : « Comme lui [le héros], j’ai été
voyageur à vingt ans ; pauvre, mais rempli d’espérance. » Ce qui fait
le prix de ce roman, et son originalité par rapport aux autres livres écrits
par des écrivains plus littéraires
que marins ; c’est son caractère
brutal de vérité. On pourrait dire que Les
Pilotes de l’Iroise tient du roman frénétique
(on pense au Pirate ou au Renégat) par la violence de l’action et
la monstruosité de son héros (« soyons un monstre à pendre », dit le
héros), et du roman réaliste par ses notations techniques et son atmosphère vraiment maritime : « Mais
quel talent pourrait rendre ces choses importantes, que l’on ne voit bien, que
l’on ne sait bien que lorsque la réalité est sous les yeux, que lorsque votre
cœur palpite à l’idée du carnage qui s’apprête sur ces flots que vous entendez
clapoter, sur ces navires qui manœuvrent chargés de leurs équipages, disposés à
faire feu ! »
Mallarmé. Lucette Finas, Centrale Pureté. Quatre lectures de Mallarmé
(Belin, 1999, 140 p., 100 F). Ce petit volume de la collection L’Extrême Contemporain, dirigée par
Michel Deguy reprend quatre lectures de Mallarmé déjà publiées en revue entre
1973 et 1992. Les textes commentés ici sont trois poèmes : Salut, Le Pitre châtié, Don du poème,
et un fragment manuscrit des Noces d’Hérodiade
(le premier morceau du Prélude). Ces quatre lectures strictement linéaires
(elles suivent la logique, qui pourra surprendre, d’un commentaire mot à mot)
ne convoquent pas, à deux ou trois notes près, l’appareil traditionnel de
l’exégèse universitaire, pas plus qu’elles n’en reprennent le discours ;
pour autant, elles ne se revendiquent pas comme le produit d’une pure
subjectivité lectrice. Si l’énonciation fait la part du je, ce je lecteur relève
moins du sujet personnel qu’il n’assume une fonction lectrice comparable à
celle de l’opérateur du Livre
mallarméen : celui-ci, comme le dit Mallarmé dans une lettre citée en
épigraphe qui justifie le titre du volume, a pour fonction d’« établir les
identités secrètes par un deux à deux qui ronge et use les objets, au nom d’une
centrale pureté ». Lire, c’est donc ici établir tous les rapports
possibles entre les mots d’un texte donné, en déployant toutes leurs
virtualités sémantiques aussi bien que phoniques, en multipliant les jeux de
mots et de lettres, les homophonies, les paronomases, les anagrammes, les
hypogrammes, pour faire apparaître un surcroît de sens, ou permettre ce que
Lucette Finas, commentant le bien nommé Salut,
appelle le salut de la lecture. Bref,
le je, c’est ce qui permet au texte
de jouer, à tous les sens du mot. On
imagine ce qu’un tel travail sur le texte peut avoir de suggestif, ce qu’il
peut faire entendre d’harmoniques jusque-là inouïes ; on imagine aussi, et
Lucette Finas la première, l’objection du lecteur : jusqu’où peut-on faire
jouer le texte ? « Quand et où s’arrêter pour ne pas sombrer dans
l’inacceptable ? », demande notre lectrice elle-même, qui avoue que,
« pour souple que soit la lire
mallarméenne, il existe un moment, théoriquement incalculable, où la lecture
peut délirer ». À la fin de la
lecture de Don du poème, la rime la femme / affame appelle ainsi ce commentaire : « La faim et la
femme. La femme comme faim. Je ne dirai pas comme fin. Ne poussons pas le jeu
trop loin ». Maint lecteur pourra sans doute penser qu’en bien d’autres
points de ces quatre lectures le jeu est poussé trop loin. Lucette Finas tente
de justifier ces « Jeux interdits » ou « rapprochements
forcés » dans sept notes annexées à la première lecture, celle qui, par la
force des choses, fait office de discours de la méthode : « Je se contente de repérer (ou
produire ? c’est une question) des rencontres, puis de les appliquer au texte et, si celui-ci les
tolère, de les y impliquer, le compliquant toujours davantage ».
Tout le problème est évidemment de savoir si la capacité de tolérance du texte
peut se mesurer, et si elle est autre chose que la capacité de tolérance du
lecteur. Une dernière remarque : à deux reprises, dans le commentaire du
fragment des Noces d’Hérodiade, est
évoquée une variante omise par l’édition de G. Davies : « Où le cul
bouche à bouche les vautre ». Cette « variante » est en fait la
lecture que fait l’édition Barbier-Millan de ce que G. Davies, lui,
lisait : « Où le ciel bouche à bouche les vautre ». Le but de
cette remarque n’est pas de dire qui a raison et qui a tort (les deux lectures
étant également possibles, c’est affaire d’interprétation), mais de mesurer,
par cet écart maximal, la lourde responsabilité de ceux dont la fonction est
d’établir les textes qui seront offerts en pâture aux commentateurs. On n’aura
garde d’oublier, surtout dans le cas de textes restés à l’état de manuscrits
parfois difficilement déchiffrables, que la lecture du commentateur est
toujours seconde, et donc conditionnée par la lecture première de l’éditeur.
Cela dit, on saura gré à Lucette Finas de compliquer,
au meilleur sens du terme, le texte mallarméen et, au-delà de ce qu’elle
apporte de suggestions nouvelles, de stimulation intellectuelle et de plaisir
du texte, de renvoyer tout lecteur, séduit ou agacé, à sa propre pratique de
lecture.
Orthographe.
Monika Keller, La réforme de
l’orthographe. Un Siècle de débats et de querelles (Conseil international
de la langue française, 1999, 195 p., 120 F) ; Charles Muller, Monsieur Duquesne et l’orthographe. Petite
chronique française, 1988-1998 (Conseil international de la langue
française, 1999, 198 p., 90 F). L’histoire de la langue française connaît un
regain de vitalité depuis une vingtaine d’années, notamment depuis la
publication du tome XIII de l’Histoire de
la langue française (1985), sous la direction de Gérald Antoine et Robert
Martin, qui donnaient ainsi une suite à l’ouvrage de F. Brunot. L’histoire de
l’orthographe a bénéficié de cette nouvelle vague d’intérêt, en partie à cause
de la passion que portent les
francophones au système graphique du français, en partie à cause du débat sur
la réforme orthographique de 1989-1990. Mais il est une troisième raison qui
explique le retour d’une sous-discipline largement ignorée, sinon dédaignée,
par la linguistique française du XXème siècle, au moins jusqu’au
milieu des années 1960 : la prise de conscience qu’on en sait finalement
assez peu sur l’histoire de l’orthographe. Les ouvrages précédents étaient
orientés : l’histoire de l’orthographe qu’ils donnaient à lire était celle
d’un combat « pour la vérité », une histoire qui combattait la
conception d’une « constitution historique » de l’orthographe
française. Depuis dix ans, les perspectives ont changé et l’histoire de
l’orthographe est autrement traitée, par exemple chez Cerquiglini (L’accent du souvenir, 1995 ; Le roman de l’orthographe, 1996) ou chez
Meschonnic (De la langue française,
1997). Cette année, deux ouvrages reprennent chacun à leur manière la question
de l’orthographe, de sa réforme et de son histoire, des usages contemporains,
des orthographes des autres langues (l’anglais, l’italien et l’espagnol en
particulier). Mais ils tiennent eux aussi compte de l’idée que l’orthographe
française puisse être « un système », c’est-à-dire moins arbitraire
et désordonnée qu’on l’avait pu croire. Les jugements sur l’histoire (tant
littéraire que linguistique) s’en trouvent par conséquent plus nuancés.
L’ouvrage de Monika Keller est la traduction d’une thèse parue en Allemagne en
1991. Analysant un siècle de projets de réforme orthographique, d’initiatives
personnelles, institutionnelles ou ministérielles, l’auteur met au jour une
sorte d’arbre généalogique des réformateurs, dont on a parfois le sentiment
qu’ils se transmettent le projet de réforme orthographique comme un héritage.
C’est l’histoire des réformes du point de vue des réformateurs qui est ainsi
donnée à lire. La première moitié du livre est consacrée à « la querelle
de 1900 », qui commence en fait en 1886 pour se terminer en 1907 avec le
refus d’Aristide Briand de soumettre le rapport de la Commission Brunot au
Conseil supérieur de l’Instruction publique. À travers l’analyse des textes et
propositions de réforme, on voit se dessiner des prises de position tant
passionnelles que « scientifiques », qu’il est aisé de remettre en
contexte puisqu’une courte biographie de chaque réformateur est également
donnée. Ce parcours des soubresauts de la linguistique du tournant du siècle
met aussi en lumière la grande diversité des projets de réforme proposés, qui
finit par avoir raison des meilleures volontés. Monika Keller évoque les
conflits de compétence entre l’Université et l’Académie française (conflits en
effet très présents) et « le conservatisme de groupes et de personnalités
de haute éducation et de forte influence » pour expliquer la mise sous le
boisseau de l’idée de réforme orthographique. C’est plutôt la diversité des
projets proposés et les divergences de vue entre les réformateurs (quoi
réformer et comment le faire) qui furent les éléments déterminants de cet
échec, les stratégies d’action des réformateurs de la deuxième moitié du XXème
siècle en témoignant (ce qui n’exclut nullement les conflits de compétence et
le conservatisme, bien évidemment). La deuxième partie du livre s’attache à
retracer les projets de ce siècle, de Dauzat et Damourette (1939) à
« l’opération Rocard » (1989-1990), en passant par le projet de
retour au « bel françois du XIIème siècle » de Charles
Beaulieux (1950) et les travaux des deux commissions Beslais (1950-1952 et
1960-1965). On voit que les efforts contemporains se sont concentrés autour de
quelques points de réforme précis et que les réformateurs, tant qu’ils l’ont
pu, ont tâché de former des fronts communs, la plus achevée de ces stratégies
de tir groupé étant celle de 1989-1990. Les derniers chapitres ont fait l’objet
d’une nouvelle enquête documentaire tenant compte des récents avatars du projet
Rocard, notamment des réactions et désaveux de certains Académiciens. Ce qui
retient l’attention pourtant, ce sont les pages consacrées à L’orthographe dans le champ de la recherche
scientifique. On y trouve notamment une analyse de la pensée de René
Thimonnier, dont les travaux contribuèrent à une remise en question des
paradigmes dominants en matière d’orthographe. Il est à espérer que le CILF
ouvrira ses archives (auxquelles Monika Keller a eu accès) et publiera bientôt
les rapports et documents de travail de Thimonnier qui y sont déposés. Tant
l’histoire intellectuelle des années 60 et 70 que l’histoire de la linguistique
contemporaine y gagneraient. De cette édition française ont été omises la quasi
totalité des notes et des références, de même que la bibliographie. Les
documents consultés par l’auteur étant rares et le plus souvent difficiles à
trouver, le lecteur curieux aurait apprécié que l’on donne au moins une
bibliographie indicative des principaux documents utilisés. Peut-être un projet
pour la Banque des mots ?
Charles
Muller, lui, reprend le fil du récit à peu près où Monika Keller avait laissé
le lecteur, en explorant la décennie 1988-1998, mais cette fois du point de vue
du « locuteur moyen ». Renouant avec la tradition du dialogue sur la
langue – que l’on pense à Jacques Peletier du Mans, Dialogue de l’ortografe e Prononciacion francoese (1550), au Père
Bouhours ou, plus près de nous, aux Soirées
du Grammaire-Club –, Muller met en scène, non des linguistes ou des
savants, ni peut-être même des « amateurs de langue », mais quelques
individus que leur langue intéresse : Philippe Duquesne, pharmacien
retraité, Louis Klein, libraire, Patrice Lombard, jeune journaliste, auxquels
se joignent, au gré des sujets abordés, François Lefèbvre, instituteur,
Juliette Lombard, institutrice, Florence, petite-fille de Monsieur Duquesne et
Charles-Étienne Bruller, responsable du service Orthotel. Les 70 entretiens
s’échelonnent entre mai 1988 et un mois juillet indéterminé (indiqué par un
point d’interrogation). Le Café des Arts et des Lettres de Verneuil-les-Coutilz
(« en France ») est le théâtre de ces échanges linguistiques, du
reste on ne peut plus civilisés. On y « devise agréablement » de
sujets aussi variés que l’onomastique, l’alternance des accents aigu et grave,
le fonctionnement d’Orthotel, les lettres grecques, le circonflexe, la
féminisation des titres, le subjonctif, le snobisme linguistique, et, bien sûr,
de réforme orthographique. C’est l’instituteur François (ô bien nommé) qui
répond aux questions de ses interlocuteurs, transmet l’information et n’hésite
pas à remettre les pendules à l’heure lorsque le besoin s’en fait sentir. Le
lecteur glane une foule d’anecdotes, des précisions d’ordre historique et
grammatical, des avis linguistiques marqués au coin du bon sens, le ton des
échanges étant résolument didactique, et l’objectif pédagogique. Le lecteur
appréciera que l’orthographe ne soit pas extraite de son contexte – usage,
norme, histoire, langue et discours. Mais ce ne sont pas ces anecdotes qui font
le véritable intérêt du livre : ce sont les sous-entendus, les pointes,
les salutations amicales et les griffures dont sont parsemées les
conversations. Par exemple, Plorax, le grammairien spontané, qui « tient
boutique de langue française », est moqué à la manière des factums de
Furetière. Il s’agit, on l’aura compris, d’un « livre à clé »
– ou à clef, comme on voudra –,que les observateurs et peut-être les
acteurs de la scène linguistique déchiffreront en souriant ou en grinçant des
dents. Charles Muller avance prudemment, malgré la transparence de certains
portraits. Il s’agit d’en dire le plus possible sur les dessous des négociations
orthographiques de la dernière décennie sans se compromettre, sans pointer trop
fortement du doigt tout en utilisant une information de première main. Lorsque
viendra le temps de poursuivre l’histoire des projets de réforme du XXème
siècle, les entretiens « consignés » dans ce livre révéleront sans
doute leurs secrets, le délai de prescription dûment respecté, ainsi qu’il se
doit…
Polac. Michel Polac, Journal. Pages choisies par Pierre-Emmanuel
Dauzat. 1980-1998 (PUF, 2000, 567 p., 148 F). Tiens ! les PUF publient
aussi ce genre de fadaises ! Le journal de Michel Polac paraît dans la
collection « Perspectives critiques » (sic) que dirige Roland Jaccard
« avec la collaboration de Paul Audi ». Ces dernières semaines,
Michel Polac, journaliste et animateur d’émissions de télévision et de radio, a
beaucoup clamé devant les micros qui lui étaient tendus qu’il avait commencé
son journal à quatorze ans et qu’il ne l’avait jamais abandonné. Le résultat
obtenu n’a guère récompensé cette constance. Les passages libidineux de ce
journal ne feront pas oublier Miller (« Moi qui ne projette même plus ma
semence [sic], elle sourd comme à regret et glisse le long de ma verge »).
Trouve-t-on au moins dans le volume de ces indiscrétions jubilatoires qui font
le charme du journal d’un Léautaud ? Même pas. Tout au plus ce propos de
Philippe Sollers (autre homme de télévision connu) sur son confrère Bernard
Pivot, propos qui renseigne autant sur son auteur que sur sa cible :
« Il est nul, mais en plus, il se fait un de ces blés ». Pour le
reste du journal, tout ce qui apparaît d’un peu piquant sur des personnalités
connues est le plus souvent masqué par la substitution des noms véritables par
les lettres Z ou X, ou par des initiales vraies ou fausses : « J’ai
baisé l’illustrissime S. et ça ne compte pas, ou guère, et je n’ai fait que
tenir la main de la star G., qui, couchée dans sa soie, ses dentelles et son
parfum de tubéreuse n’attendait qu’un geste pour me faire une place près
d’elle ». Çà et là, la drôlerie qu’offre généralement l’étalage d’une
vanité. Après la visite d’un médecin appelé en consultation, le diariste
déplore : « non seulement il ne me reconnaît pas, mais mon nom qu’il
me demande pour l’ordonnance n’éveille aucun écho ». Autre manifestation
de suffisance blessée, ce passage sur le Journal
de Raymond Queneau (« Pourquoi publie-t-on de tels monuments de vacuité ? »,
note Michel Polac, auquel la question peut être aujourd’hui retournée) :
« ce type me traitait comme un demandeur d’autographe ». Queneau
n’avait probablement pas su reconnaître l’écrivain de génie qui lui rendait
visite. Et quand cet écrivain de génie cherche à vitrioliser sa plume, c’est
pour produire ces subtilités littéraires :
Breton était vraiment un sale
con, borné, raciste, dégoûté par les négresses et les pédés, plein de préjugés
romantiques et mensongers, aucune capacité d’aveu, de franchise avec son corps.
Aragon maso se vantant (et non se plaignant) de sa demi-impuissance, il bande à
moitié : il ne peut contrôler son éjaculation, etc. La réalité, c’était un
pédé mais il ne pouvait se l’avouer avec ce Breton castrateur.
Dans ce journal, Michel Polac révèle un curieux côté
d’homme de lettres à la Goncourt, variété qu’on croirait à tort éteinte :
« Si je me suicidais, on s’intéresserait peut-être à mon œuvre. Maintenant
que j’ai écrit ça, je ne peux plus me suicider ». Quant aux anathèmes
lancés par l’auteur, ils ne dépassent pas le persiflage pléonastique :
Philippe Bouvard, un « vulgaire persifleur » ; Patrick Modiano,
« empêtré, bredouillant, répétant maladroitement quelques phrases à peine
explicites » ; Jean-Marie-Gustave Le Clézio, « il lui manque
l’humour » ; Bernard-Henry Lévy, Marek Halter et André Glucksmann
sont des « m’as-tu-vu » ; la poésie de Valéry est
« barbante bien que belle » ; « le livre nul » de
Pierre-Jean Rémy ; « Attali, idiot mondain » ; Bernard
Frank, « ridicule, le raté n° 1 » ; Comte-Sponville, philosophe
« affligeant » et « mollasson ». Dans le genre, il est
difficile de faire plus conventionnel. Cette forme de talent suffit peut-être
pour animer une émission de télévision, mais quel lecteur de ce journal ne
serait pas tenté de conseiller à la direction des PUF de s’assurer les services
d’un directeur de collection plus exigeant ?
Sartre. Olivier Wickers, Trois Aventures extraordinaires de Jean-Paul
Sartre (Gallimard, 2000, 246 p., 125 F) ; Philippe Petit, La Cause de Sartre (PUF, 2000, 251 p.,
125 F) ; Bernard-Henry Lévy, Le
Siècle de Sartre (Grasset, 2000, 668 p., 148 F). Attention, banc de
Sartre ! C’est entendu, depuis vingt ans qu’on a laissé l’écrivain
dialoguer avec le néant, il était grand temps de le ramener à l’être : la
saison est ouverte, la succession aussi. Olivier Wickers opte pour la légende.
Il élit trois moments de la vie de son sujet et cherche à les constituer en
mythe, à partir du mythe : « voilà le fabliau » dont il fixe les
images, Sartre couvert de crasse faute de prendre le temps de ne pas écrire
lorsqu’il rédige ses Carnets de la drôle
de guerre, Sartre voyageur politique, etc. Rien qu’on ne sache déjà, donc,
et on peut douter de l’intérêt de renforcer des chromos à ajouter aux listes
des Malraux-enterre-Moulin ou Verlaine-titube-dans-la-rue déjà disponibles pour
occulter un auteur derrière un classique.
On dira que ce type d’évocation peut valoir par son écriture : c’est au
lecteur de juger s’il saura se laisser séduire par des fulgurances de la pensée
ou du style de l’essayiste, comme « scruter le ciel n’est pas tout à fait
déchoir pour un écrivain » ou « dans un wagon, près de Saverne, un soldat
solitaire parmi la peinture à profil perdu de ses comparses assoupis aura eu la
beauté digne des rois qui voient clair »... Philippe Petit, inversement,
choisit de « contrecarrer les lieux communs dont la légende affuble »
Sartre, pour une relecture philosophique de l’œuvre. Mais le projet, qui
s’appuie sur une étude de L’Idiot de la
famille et semble d’abord le plus rigoureux des trois ouvrages, entend
procéder « à la manière d’un conte philosophique revu et corrigé par une
intelligence artificielle [...] de la philo-fiction, en somme ». On
attendra donc que Big Blue lise Platon... Reste « l’enquête » de BHL.
Comme son titre l’indique, elle parle
moins de Sartre que du vingtième siècle et de Sartre. Cette démarche conduit à
proposer une sorte de portrait éclaté de ce que l’écrivain aura pu représenter,
ramenant au fil de diverses confrontations (Sartre et Aron, et Céline, et la
drogue, et le PC, et l’inachèvement, etc.) autant d’éclairages différents sur
la doctrine et l’œuvre. On a souvent le sentiment de fiches collées bout à
bout, voire d’un arpentage très artificiel de ce territoire, car BHL ne modère
pas un goût des symétries qui, non content de plomber le texte de litanies
dangereusement soporifiques (« J’aime … j’aime … j’aime…, ce n’est pas … ce
n’est pas … ce n’est pas … », ad lib.),
paraît le conduire parfois à postuler la nécessité de certaines équivalences
(ainsi : « en philosophie aussi, Sartre a son Gide », et c’est
Bergson). Pourtant, parce que, dans son ampleur même, cette approche désigne
Sartre comme le centre dont ne cessent de revenir
s’éloigner tous ses rayonnements, elle rend peut-être le mieux compte du
travail d’un homme complexe pour qui la vérité d’un auteur ne passait pas par
les textes, mais résistait toujours à sa fixation et à sa nomination.
Segalen.
Victor Segalen, René Leys, éd.
présentée et annotée par Sophie Labatut, préface de Michel Butor
(Chatelain-Julien, 1999, 2 vol. sous coffret, 1345 pp., sans prix marqué). La
merveille ! Cette exclamation de Mallarmé ne serait sans doute pas
déplacée à propos de l’admirable édition critique de René Leys que vient de publier Sophie Labatut aux éditions
Chatelain-Julien. Rappelons au passage que cet éditeur avait déjà à son actif
des rééditions de haut goût de Stèles
et de Connaissance de l’Est. Dès le
premier coup d’œil, ce René Leys a
tout pour séduire, par ses couvertures colorées et son coffret illustré. Quant
au contenu, il suffit de recopier la table des matières, pour en concevoir
toute la richesse : préface de Michel Butor ; longue et substantielle
introduction de Sophie Labatut (90 pp.) ; texte du roman ; notes
culturelles, historiques et littéraires (plus de 200 pp.) ; Marginales et
variantes (150 pp.), 400 pp. de « Notes et dossiers » : Notes et Plans ; Notes d’après René Leys ; Annales secrètes d’après MR ; Révolution ; Lettres de Maurice Roy ; Jardins
mystérieux ; Sur une forme nouvelle du roman... ; Stèles
choisies ; articles de Segalen. Pour finir, les annexes :
chronologies, bibliographie, glossaire des noms de personnes. On se dit, en
lisant tout cela, que Segalen a enfin obtenu sa revanche, et que c’est là, pour
parler comme René Leys, un Temple du Ciel élevé en son honneur. Une telle
revanche était bien nécessaire, surtout lorsqu’on connaît certains avatars de
la fortune posthume de l’écrivain (voir notamment ce que dit Gilles Manceron,
dans sa biographie de Segalen, des agissements de Saint-John Perse et de
Paulhan). Établie par Jean Lartigue,
l’édition originale de René Leys (Crès,
1921) proposait un texte parfois discutable et où avaient été opérées des
compressions et même quelques suppressions. Cette nouvelle édition se base au
contraire sur le second manuscrit du roman (1916), en tenant également compte
de la première rédaction (1913 ou 14), l’une et l’autre conservées à la
Bibliothèque nationale de France : c’est donc un texte entièrement révisé,
voire rétabli, qui nous est donné ici. Et il est, non pas complété, mais
considérablement enrichi, par les très
nombreux textes et documents
inédits que nous avons énumérés plus haut, et dont aucun n’est dépourvu
d’intérêt. écrivain multiple et
finalement assez secret, Segalen n’est pas seulement le poète de Stèles et de Thibet, l’auteur des Immémoriaux
et d’équipée, l’admirateur de Gauguin et de Rimbaud, un
essayiste de grande classe ; c’était aussi un ironiste supérieur. Il n’est
que de lire, par exemple, ses deux petits articles sur l’opium parus en
1906-1907 dans le Mercure de France,
et qui témoignent déjà de sa fascination pour les choses de la Chine, pays où
il n’était, à l’époque, encore jamais allé. Que tout cela est loin de cet
« exotisme » où l’on a voulu l’enfermer ! Surtout, avec René Leys, il s’agit de bien autre
chose. Rêverie sur la Chine, sur la Ville interdite, sur l’absence (à laquelle
était déjà consacrée, dans Stèles, un
poème étonnant), sur la personnalité humaine aussi, ce livre à nul autre pareil
constitue surtout un roman policier d’un type bien particulier, où le narrateur
joue sans cesse avec la réalité et la fiction, qui finissent par ne plus faire
qu’une. Ambiguïté assumée dès le départ, dès la première phrase :
« Je ne saurai donc rien de plus ». Segalen a placé délibérément dans
l’imaginaire, en la transposant, une aventure réelle, qui fut sans doute plus
décevante, mais qui lui servit de substrat : son amitié avec le jeune
Maurice Roy, qui se flattait d’avoir ses entrées au Palais Impérial. Et il est
particulièrement intéressant de mettre en parallèle le texte même du roman, et
les divers documents inédits donnés dans le tome II : lettres de Maurice
Roy (le « vrai » René Leys), Notes
d’après René Leys, Annales secrètes
d’après MR. On y voit comment l’auteur a tiré parti des éléments les plus
divers : Maurice Roy, son amitié avec celui-ci, Pékin, la Révolution
chinoise de 1911. Sophie Labatut a raison d’y discerner un côté
autobiographique, car ce roman finalement aussi énigmatique que son
protagoniste, constitue bien ce que Barthes eût appelé une autobiographie
chimérique. Le plus remarquable est que cette autobiographie, Segalen la jugea
toujours lui-même avec une certaine distance critique, voire sarcastique :
« facteur de moquerie », souligne Sophie Labatut. Ce détachement
ironique en dit long, en tout cas, sur Segalen lui-même. Et l’on se persuade
aussi que tel est bien le véritable intérêt des documents publiés dans le tome
II (en dehors, bien entendu, de leur valeur – pour la plupart –
d’inédits) : montrer comment ce va-et-vient entre réalité et fiction
aboutit, chez l’auteur de Thibet, à
créer un texte extrêmement singulier, où la fiction devient plus vraie que la
réalité vécue. Car, loin de réduire la part du créateur, tous ces textes et
documents annexes ne font que mettre davantage en relief l’extraordinaire
maîtrise d’écriture de Segalen, qui est parvenu, dans René Leys, à un point d’équilibre parfait, où l’ironiste donne constamment
la réplique au romancier, en une escrime
pourfendant le vide, pour reprendre son expression. Parler de Segalen ne
dispense pas, tant s’en faut, de dire un mot du travail de Sophie Labatut.
Travail exemplaire, tant pour l’établissement des textes que pour l’annotation,
qui est d’une précision et d’une pertinence extrêmes. La vie de Segalen, la
genèse de son roman, le Pékin de 1911, la dynastie Han, l’architecture des
maisons chinoises ou le supplice de la cangue, rien ne semble avoir de secrets
pour cette « éditrice » qui se meut avec aisance dans tous ces
domaines. Il y a là quelque mérite, et quiconque aura préparé des éditions de
ce genre – mais la sienne est véritablement, répétons-le, exceptionnelle – peut
aussi mesurer la somme de travail que peut coûter une telle entreprise. Ajouterons-nous
que son commentaire fin et délié ne dessert nullement son propos ?
Elle ne s’est pas contentée, en effet, d’établir et de publier tous ces
textes ; elle les a interrogés, et sa réflexion est souvent fort
pertinente (voir par exemple, pp. 50-53, sa mise au point nuancée sur la
curieuse amitié entre Segalen et Maurice Roy). Ses 200 pages de Notes culturelles, historiques et
littéraires se lisent avec plaisir et profit, mais on n’en épuise pas
facilement la richesse, pas plus que celle de tous les textes et documents
qu’elle nous donne à lire. S’il y avait une justice, et s’il existait aussi un
prix de l’édition critique, ce travail mériterait d’obtenir la palme. Mais qu’importe,
il est là, plus fouillé, plus riche et plus beau qu’un « Pléiade »,
et l’on peut répéter le mot de Villiers de L’Isle-Adam :
« D’ailleurs, que nous importe même la justice ! » Il nous suffit de suivre, tout au long de ces 1345 pages,
l’énigmatique René Leys caracolant en « veste de cheval » jaune vif
sur « son extraordinaire cheval agressif », entre deux nuits avec
l’Impératrice et deux leçons de pékinois au narrateur – lequel l’observe avec
un sourire en coin.
Stendhal. Persuasions d’amour. Nouvelles lectures de De l’Amour de Stendhal, textes recueillis et
présentés par Daniel Sangsue (Droz, Genève, 1999, 192 p., s.p.m.). Cet ouvrage
rassemble les actes d’un colloque qui s’est tenu le 5 et 6 décembre 1996 en
Sorbonne Nouvelle. Daniel Sangsue, l’organisateur (avec Philippe Berthier),
justifie l’idée de ce colloque spécialement consacré à De l’Amour par le déficit critique dont l’œuvre est l’objet, alors
même que, de l’avis de tous les spécialistes, elle est une pièce essentielle du
système stendhalien. Ainsi plusieurs chercheurs se sont penchés sur ce curieux
volume conçu en 1819 et publié en 1822. Comme l’indique le sous-titre, ce
travail collectif ambitionnait de renouveler
notre lecture de De l’Amour ;
traduction : d’en finir avec l’interprétation sclérosante d’un Victor Del
Litto – pour ne citer que lui – qui ne vit dans ce texte qu’une confession
intime déguisée, dont il s’agissait de décrypter les allusions biographiques.
Sangsue nous suggère, lui, une lecture plurielle
du livre, soucieuse d’éclairer toutes ses facettes, attentive même aux
contradictions de son auteur (et Dieu sait si elles sont nombreuses !). De l’Amour – c’est un lieu commun que de
le dire – n’est pas un livre facile.
Tous les participants le reconnaissent, qui achoppent l’un après l’autre sur
les intentions de l’auteur : s’agit-il « d’un livre
d’idéologie » (donner une définition universelle de l’amour), d’un livre
de sociologie (comprendre l’amour à travers ses diverses déterminations
sociales) ou d’une autobiographie déguisée (dire la douleur que le « roman
de Métilde » n’a pu dire). Or c’est leur intelligence que de refuser
absolument de trancher (il est bien fini le temps de la lecture unilatérale ou
du terrorisme critique) et de penser le multiple : ici commencent les H/histoires littéraires. Que le
livre soit envisagé sous l’angle du travestissement (avec Pierre-Louis Rey et
ses « Lunettes vertes »), du jeu (avec C. W. Thomson, qui rappelle
par exemple que des passages entiers de De
l’Amour ont été écrits sur des cartes à jouer) ou du fragment (avec
Catherine Mariette, qui s’attache à penser le « style of Love »,
c’est-à-dire à décrire cette « tension continue de l’ouvrage [qui résulte
de] son désaccord entre la forme du discours et son contenu »), on retrouve
chez chacun des participants ce souci de ne jamais fermer le texte, mais de l’ouvrir à toutes les interprétations.
Mention spéciale pour la contribution de Philippe Berthier, dont le texte (un
essai d’érotologie comparative entre Italie et Angleterre) est aussi savant qu’hilarant
(à lire à haute voix dans un salon français : effet garanti !). En
bref, avec ce nouveau numéro de la Collection Stendhalienne, nous voilà plus
que jamais persuadé qu’il faut se
replonger dans De l’Amour, texte
sauvé des eaux, si l’on en croit Stendhal, qui raconte que son éditeur voulait
« se débarrasser des invendus en les livrant comme lest pour un
navire. »
Vierge rouge. Louise Michel, Je vous écris de ma nuit. Correspondance
générale 1850-1904, édition établie et présentée par Xavière Gauthier
(Éditions de Paris, 1999, 799 p., 245 F). Nous ignorons si, lorsqu’elle s’est
lancée dans ce travail, Xavière Gauthier était une chercheuse novice en
missives du XIXème siècle, mais il faut lui reconnaître le mérite de
n’avoir pas cherché à passer pour telle. N’avoue-t-elle pas dans un chapitre de
sa préface, intitulé Méthodologie :
J’ai un certain nombre de lettres où le chiffre du mois est écrit en
chiffre romain, ainsi que nous le faisons aussi quelquefois actuellement. J’ai
commencé, tout naturellement, à classer au mois d’octobre les X, dixième mois
de l’année ; d’autant que le chiffre romain était suivi des lettres
« bre ». Donc, Xbre = octobre, etc. Quelle ne fut pas ma surprise, et
mon embarras, de découvrir des missives datées VIIbre, ou même 7bre, 8bre.
Comment comprendre que le septième mois de l’année, juillet, soit écrit comme
se terminant par bre ? C’est qu’à l’époque de Louise Michel, l’usage
voulait qu’on datât les lettres selon la datation romaine.
Une autre partie plaisante de ce chapitre de Méthodologie est le commentaire que
donne X. – pour Xavière, non pour octobre ou décembre – Gauthier sur
les bibliothèques et fonds d’archives auxquels elle a eu recours. Ainsi
l’Institut français d’Histoire sociale : « on ne peut photocopier que
les reproductions (40 francs, une photocopie de journal !) » et
« les heures d’ouverture de la bibliothèque sont rares » ; à la
Bibliothèque nationale, « aucune aide n’est apportée au
chercheur » (ça, c’est sûr) ; la Bibliothèque de la Maison de
Victor Hugo « n’est pas toujours ouverte » mais les lettres de Louise
Michel sont « réunies dans un classeur et protégées par un
plastique » ; le personnel des Archives de la police est
« affable et compétent » (c’est vrai, d’ailleurs). Le pompon revient
cependant aux Archives de la guerre, dont le dossier Louise Michel contenait à
l’origine 68 pièces, dont 20 lettres signées par la Vierge rouge :
Las, à ce jour, le dossier n’en comporte plus qu’une seule !
[...] Les dix-neuf autres ont disparu. Malgré mes demandes, je n’ai pu
savoir ni le pourquoi ni le comment de cette disparition. La personne à qui
j’annonçais que 19 documents manquaient m’a dit : « Et c’est
grave ? »
Non, ce n’est pas grave, mon adjudant. Mais
abandonnons le ton de l’auteur pour rendre hommage au travail qu’elle a
accompli ; il y avait en effet quelque mérite à établir cette correspondance générale de Louise
Michel, qui n’a pas dû se faire en un jour : près de mille trois cent
lettres retrouvées. Le volume constitue une importante contribution à
l’histoire de la Commune et des communards. Une petite distraction à signaler à
l’auteur : le billet et le poème de Louise Michel cités dans l’édition de 1992
des Mémoires de ma vie de
l’« ex-Madame Paul Verlaine » n’ont pas été relevés. Mentionnons également
une lettre de Louise Michel à Charles de Sivry, ex-beau-frère de Verlaine,
datée du 20 juin 1898 : l’épistolière envoie son adresse à Londres à son
correspondant et l’invite à prendre un exemplaire de son Histoire de la Commune qui venait de paraître. Cette lettre, sur un double feuillet blanc filigrané au
château-fort, appartient à la collection de Jean-Louis Debauve grâce auquel
nous pouvons la reproduire ici :
Paris 20 juin
98
Mon cher
Charles de Sivry,
En attendant
que nous nous revoyons au mois de septembre voici mon adresse à Londres [:]
15 ardby
Terrace Plaequett Road East Dulwreh London[.]
Vous serez bien
aimable avec ce mot de faire prendre chez Stock éditeur un volume de mon
histoire de la commune il voudra bien vous le remettre[.]
Je vous mettrai
la dédica[se]ce en revenant[.]
J’embrasse
toute la famille grands et petits
L Michel
[Fragment d’enveloppe non
timbrée, collée au second feuillet :] M. Charles de Sivry / aux
quatre-z-arts / Montmartre
Une autre lettre, dont la date seule a pu être
déchiffrée en vitrine : « 17 juin 1875, baie de l’Ouest,
Nouvelle-Calédonie », a figuré récemment à la devanture de la librairie
Raux, rue de l’Odéon. Mais l’éditrice ne semble pas avoir lancé d’appel
préalable aux éventuels détenteurs d’autographes.
* * *
Notes de lecture
Aragon. Aragon, Œuvres romanesques complètes, tome II, édition
établie par Daniel Bougnoux et Raphaël Lafhail-Molino (Gallimard, Bibliothèque
de La Pléiade, 2000, 1477 p., 425 F). Ce tome contient La Sainte Russie et Les Beaux
quartiers, ainsi que : Un Roman
commence sous vos yeux, Les Voyageurs de l’impériale, Servitude et grandeur des
Français, Les Contes de quarante années. L’introduction de ce tome II
débute par cet avertissement :
1935-1945 : la décennie
ouverte par ce volume voit se multiplier les combats, et des drames, qui
dépassent de beaucoup l’échelle d’une œuvre littéraire et d’un individu, mais
dans lesquels plus que d’autres auteurs Aragon se trouve pris. Jamais peut-être
son génie ne fut plus grand qu’au cours de ces dix années, où sa vie aura
plusieurs fois basculé et où il sut, avec le sang-froid du militant et le recul
de l’écrivain, marier sa propre histoire à de terribles circonstances. Il convient de toujours garder celles-ci
en mémoire, et de dater les écrits, si l’on veut apprécier équitablement ce que
furent en ces années tragiques les guerres d’Aragon.
Une manière comme une autre d’indiquer que cette
partie de l’œuvre d’Aragon a bien vieilli. Vite, le tome III.
Ballons. Alain Dégardin, Jérôme
Giacomoni, Matthieu Gobbi, Paris en
ballons (Le Cherche-Midi, 1999, 127 p., s.p.m.). Pour prendre du recul
vis-à-vis de toutes les mêlées terrestres, littéraire, parisienne, rugbistique
et autres. Nadar, Jules Verne, les grands ballons captifs, Gambetta à bord de l’Armand-Barbès, Henry Giffard, sans
oublier les publicités du Petit Journal sur
l’enveloppe de ballons. L’emplacement du siège social d’Histoires littéraires, vu d’un ballon, apparaît sur la couverture
de l’ouvrage. Mais il faut bien le chercher, une loupe à la main.
Bloy.
Léon Bloy. 4. Un Siècle de réception.
Hommage à Yves Reulier, textes réunis et présentés par Pierre Glaudes
(Lettres modernes Minard, 1999, 319 p., s.p.m.). Cet intéressant recueil sur
l’écrivain et les pionniers de son œuvre s’intéresse à l’évolution de la
critique bloyenne, passée, au cours du vingtième siècle, des souvenirs et
impressions d’une chapelle d’amis et d’admirateurs aux vastes études
littéraires, religieuses, mystiques et même ésotériques des dernières
décennies. De René Martineau au Dr Fauquet, en passant par Joseph Bollery et
Jacques Maritain. Curieuse est la section sur des lecteurs de Bloy assez
inattendus : Hugo Ball, Saint-John Perse et même Michel Tournier. Deux
chapitres particulièrement bienvenus : « Bloy dans l’archipel
symboliste et décadent » et « Les Débuts des Cahiers Léon Bloy », ce dernier texte étant un des derniers
écrits d’Yves Reulier, à la mémoire duquel le volume est dédié.
Chanel.
Henry Gidel, Chanel (Flammarion,
2000, 439 p., 149 F). Où l’auteur tente de montrer que cette célébrité de la
mode ne fut pas seulement la dame frigide qui paya les cures de désintoxication
de Jean Cocteau. Du Ritz à Deauville, la trajectoire de Gabrielle Chanel, une
des grandes « emmerderesses » (le terme est imputable à Paul Valéry)
de son siècle. Henry Gidel a déjà publié trois titres dans la série que la
maison Flammarion appelle ses « Grandes Biographies » : Feydeau, Les deux Guitry, Cocteau. Dans cette quatrième grande biographie, l’auteur fait de temps à autre dialoguer ses
personnages : comme au beau temps de Françoise d’Eaubonne, comme au beau
temps de Gonzague Saint-Bris.
Chateaubriand. Chateaubriand mémorialiste. Colloque du cent cinquantenaire
(1848-1998), textes
réunis par Jean-Claude Berchet et Philippe Berthier (Droz, Genève, 2000, 335 p., s.p.m.). Ce recueil, dense – pas moins de vingt textes – réunit les actes
d’un colloque de la rue d’Ulm consacré aux Mémoires
d’outre-tombe. « Mémoires » à tous les sens du terme et
« histoire » en sont les thèmes centraux, comme l’indique Marc
Fumaroli dont l’étude ouvre le volume. Historiens et littéraires répondent à la
question du genre des mémoires dans ce recueil hétérogène et parfois
académique, mais qui propose une mise au point de la recherche
pluridisciplinaire, dans la lignée des travaux de Philippe Berthier, sur cette
œuvre, « lieu de mémoire », monument gravé d’épitaphes, constellé de
citations et d’anecdotes dont l’aspect comique est souligné. À l’heure où l’on
analyse l’autofiction à l’Université, on redécouvre ce que Jacques Lecarme
appelle des « mémoires autobiographiques », « forme
englobante » selon Jean-Claude Berchet, mêlant autobiographie et histoire,
célébrant le moi et les autres, où le lecteur s’implique, comme un passant
devant une stèle. Ce recueil est un « tombeau » littéraire destiné à
faire revivre ce grand mort. Et tous d’insister, au moins implicitement, sur la
modernité de l’œuvre : hors du
temps, elle est toujours là, « comblante pâture », « en prise
directe sur nos préoccupations ». Il semblerait que l’on sacrifie là à ce
qui est devenu un lieu commun de la commémoration : dit-on autre chose des
œuvres de Hugo en 1985 ou de Balzac en 1999 ?
Cocteau. Serge Linares, Jean Cocteau. Le grave et l’aigu (Champ
Vallon, 1999, 223 p., 120 F). Sur le Cocteau poète en vers, bien plus méconnu
que les autres. Cette poésie mêle le bon, le détestable, l’étonnant, mais
rarement le fade. Elle est déjà de l’autre siècle et soumise sans certitude à
l’examen de la postérité. Ceux qui aiment feuilleter les annuaires savent que
le patronyme d’Heurtebise a été porté par plusieurs familles. Tous n’étaient
pas des anges, pourtant. « Est-il rien de plus beau qu’un chef d’œuvre qui
mord ? »
Critique. Jean-Pierre Richard, Essais de
critique buissonnière (Gallimard, 1999, 221 p., 120 F). Les textes réunis
sous ce titre un peu facile qui veut souligner l’éclectisme et la légèreté du
recueil – composé pour beaucoup d’articles issus de « mélanges »
divers – ont quelque chose du charme désuet de la critique 1900. On y retrouve
les qualités des chroniques littéraires de la Belle Époque, matériau périssable
temporairement prolongé par la parution en volume : de la culture, mais
sans insistance ; une thématique familièrement exposée, mais sans trop
creuser ; quelques « idées » ; un côté bienveillant et
bonhomme, qui fait le tour des œuvres, grandes ou petites, datées ou récentes,
avec équanimité. On y apprend toujours quelque chose, mais les découvertes sont
toujours un peu attendues : c’est que la manière de J.-P. Richard n’a
guère changé depuis Littérature et
sensation (1954), toujours attentive au corps, au désir, aux menus
accidents des mots. Sa critique a traversé le structuralisme, le
post-structuralisme, le postmodernisme, la déconstruction, tout cela sans
vraiment vieillir. Peut-être est-ce parce qu’elle a toujours eu, pour le
meilleur et pour le pire, quelque chose d’inactuel, qui colore de la même
curieuse façon les anciens et les modernes : Hugo, Michelet, Musset,
Saint-Pol Roux, Serre, Despleschins, Sansot, Delerm, etc.
Deman.
Adrienne et Luc Fontainas, Émile Van Balberghe, Publications de la Librairie Deman (Bruxelles, Archives et Musée de
la littérature, 1999, 375 p., s.p.m.). Nouvelle édition, notablement augmentée,
de la bibliographie de l’éditeur de Mallarmé, Villiers et Verhaeren. Travail
irréprochable. Rien de poussiéreux. Les auteurs ont retrouvé, dans des
collections publiques ou privées, près de 1400 volumes édités par Deman. Leur
énumération des envois d’auteur pour chaque volume est précieuse. À ce
degré-là, la bibliographie est une aventure de l’esprit.
Desnos.
Dominique Desanti, Robert Desnos. Le
Roman d’une vie (Mercure de France, 1999, 366 p., 135 F). Les centenaires
de naissance d’écrivains connus donnent généralement lieu à la publication
d’une multitude d’ouvrages. Desnos, né à Paris le 4 juillet 1900, n’y aura pas
échappé, ce qui a permis à Gallimard de sortir l’édition dite complète – encore
que non critique – de ses œuvres préparée par Marie-Claire Dumas. L’ouvrage de
Dominique Desanti, qui est sous-titré Roman
d’une vie, est hélas une biographie aussi romancée que l’indique ce
sous-titre. L’auteur, qui a fréquenté le poète d’assez près à partir de 1938,
rapporte d’abord ses souvenirs personnels, encore inédits. Elle a ensuite
interrogé les amis de Desnos qui étaient encore en vie ces dernières
années : Soupault, Lise Deharme, Limbour, André Verdet, Fraenkel et des
compagnons de déportation. Elle ne mentionne pas dans sa bibliographie
l’ouvrage de Jacques Lorcey sur Marcel Achard, qui fut aussi un ami de Desnos (Marcel Achard ou Cinquante ans de vie
parisienne, France-Empire, 1977) : il relatait pourtant les souvenirs
de l’auteur dramatique qui avait connu le poète avant-guerre et fréquenta beaucoup
la rue Mazarine sous l’Occupation. Dominique Desanti a également examiné les
papiers de Desnos conservés à la Bibliothèque Jacques-Doucet et en a tiré
quelques éléments nouveaux. Beaucoup d’anecdotes de son ouvrage étaient
toutefois bien connues. Pour l’époque de l’écriture automatique, les passages
les plus intéressants sont ceux relatifs aux relations amoureuses de Desnos
avec la chanteuse Yvonne Georges. Malheureusement, l’auteur ne donne que très
peu de références des pièces utilisées. Enfin, elle semble présenter et
développer certains faits à partir d’une brève allusion : ainsi sur le travail
de Desnos chez l’agent immobilier Schwob de Lure, sans préciser si cela lui a
ou non été rapporté par un tiers. L’œuvre du poète est plutôt survolée dans ce Roman d’une vie. Tous les noms cités
sont loin de figurer dans la table alphabétique, qui a toutefois le mérite
d’exister.
Écrivains. Une Bibliothèque d’écrivains (Éditions du Rocher, 1999, 396 p., 128
F). Cent huit écrivains ou prétendus tels ont été sollicités pour consacrer
quelques lignes à un livre ou à un confrère de leur choix. Le résultats :
Félicien Marceau apprécie l’« éblouissant » Député d’Arcis de Balzac. Étienne de Montety clame son admiration
éperdue pour… Michel Audiard. Même pour parler d’Hans-Christian Andersen,
Muriel Cerf ne parvient pas à s’exprimer de manière intelligible
(« Livrée, organique, la bonté est fondamentalement répulsive au malade, à
l’endiablé d’Andersen pour qui rien ne doit exister qu’une structure vide,
frigide et agissante » [etc.]). Yves Amiot s’est dévoué pour traiter de
Julien Gracq. Frédéric Beigbeder, le « critique littéraire » de Voici (ou de Gala ?) énonce quelques paradoxes très usagés sur le maudit de
service : Bukowski. Christian Laborde joue les Sollers en découvrant un
grand écrivain inconnu : André Breton. Cure de rajeunissement avec cinq
paragraphes de Jacques-de-Bourbon-Busset-de-l’Académie-française sur Charles
Dubos. Jean Ferniot résume en neuf lignes le ravissement où le plongent l’œuvre
et la pensée de Jean-François Revel. Geneviève Dormann soutient que « tout
est bon dans le Toulet » en une prose qui tient de la harangue d’un
représentant en conserves tentant de convaincre un épicier de lui acheter son
stock. Dans son texte sur Flaubert, Patrick Grainville rassure ses fidèles en
employant pour la huit-cent-soixante-douzième fois le verbe flamboyer. Deux auteurs ont choisi de
parler de Tristan Corbière : Gilles Leroy et Michel Mohrt. En fin de
compte, on retiendra les pages de Louis Nucéra sur Henri Calet, les
considérations de Marc Lambron sur l’annuaire de l’Association amicale de
secours des anciens élèves de l’École normale supérieure et l’évocation, par
Frédéric Vitoux. de cet Henry J.-M. Levet auquel on doit les vers qui
suivent :
Ni les attraits des plus
aimables Argentines,
Ni les courses à cheval dans
la pampa,
N’ont le pouvoir de guérir de
son spleen
Le Consul général de France à
La Plata !
Eekhoud. Mirande Lucien, Eekhoud le rauque (Presses
universitaires du Septentrion, 1999, 317 p., 160 F). Un travail précis et
documenté sur Georges Eekhoud, « Genet belge » ou « Pasolini des
Flandres », qui avait participé aux débuts de La Jeune Belgique. En 1900, Escal-Vigor,
roman sur l’homosexualité masculine, valut à son auteur une comparution
devant les Assises de Bruges. Si elle s’est fourvoyée, en quelques pages, dans
des considérations psychanalytiques sans intérêt, Mirande Lucien n’a pas ménagé
sa peine pour retrouver des documents dispersés aux quatre coins de la Belgique :
heureux chercheurs de ce pays qui a le respect des archives ! Elle a notamment
tiré profit du journal que tint Eekhoud à partir du 1er janvier 1895
et de la correspondance qu’il adressa à son cher Sander Pierron. Elle cite de nombreux inédits qui éclairent
la vie publique et l’existence intime de l’écrivain. Ni l’une ni l’autre ne
furent faciles. La malédiction n’est plus ce qu’elle fut. S’il avait vécu
aujourd’hui, Eekhoud aurait été célébré sur trois pages de Libération. Au bas mot.
Frank. Bernard Frank, Romans et essais (Flammarion, 1999, 1629
p., 168 F). Par l’auteur de ces chroniques « brillantes » du Nouvel Observateur où abondent les
« rencontré Françoise Verny chez Lipp » et les « Vu
Bernard-Henry Lévy ; il me parle de mon livre ». Les textes réunis
dans ce volume de Romans et essais ont
été écrits sur l’air d’Il n’y a que moi
qui m’intéresse, que le lecteur transforme rapidement en Il n’y a que lui que ça intéresse. De
temps à autre, un zeste de création à la Maurois ou à la Attali ; ainsi,
sur Lautréamont, Bernard Frank écrit dans Solde :
« Il m’a fallu des années pour éprouver de la curiosité pour ce qui
n’était pas les grands magasins de la littérature ». On avait déjà lu sous
la plume de Pascal Pia, à propos précisément des procédés littéraires de
Lautréamont : « l’approvisionnement par libre-service dans n’importe
quel rayon des grands magasins de la littérature ». Le reste ? Baratin
narcissique d’une prose délayée à l’extrême par une vieille machine à écrire
quasiment livrée à elle-même afin de remplir les colonnes pour lesquelles on
reçoit le chèque hebdomadaire. Pas de quoi « crier comme une fille
chatouillée », selon l’expression dont semble raffoler notre auteur, qui
l’emploie à tout bout de ruban. L’intérêt littéraire de l’ensemble est proche
de celui des œuvres de Poirot-Delpech. Non, trop sévère : disons de
Françoise Sagan.
Gautier. Théophile Gautier, Courbet, le Watteau du laid, présenté
par Christine Sagnier (Séguier, Carré d’Art, 2000, 82 p., 48 F). Les
« Carrés Séguier » permettent de retrouver, sous un format pratique,
des textes qui intéressent l’histoire de l’art moderne : Mirbeau sur Monet
ou Rodin, Whistler sur Ruskin, Geffroy sur Cézanne, Vollard sur Picasso, etc.
On y trouve aussi des contemporains, comme J.-Cl. Lebensztejn sur Les Couilles de Cézanne – pourquoi
pas ? Pour 48 francs, il ne faut cependant pas trop demander et ce que
l’on obtient pour ce prix relève plus du polycopié sublimé que de l’archive
érudite soigneusement éditée. En l’occurrence, il s’agit d’effectuer un parcours
express de ce que Gautier a écrit sur Courbet entre 1849 et 1869. On y perçoit
assez clairement le mélange de réticence et d’admiration qui fait l’ambivalence
de Gautier vis-à-vis du peintre, comme de tout l’art contemporain. Il faudrait
évidemment remettre tous ces jugements en contexte, examiner leur voisinage,
situer le moment de leur formulation, etc. Une chose ressort néanmoins :
le soin scrupuleux que prend Gautier de bien regarder et de bien dire ce qu’il
voit, même s’il comprend qu’il ne comprend pas tout. Le contraste est frappant
avec la critique d’aujourd’hui, qui prend rarement la peine et le risque de
décrire ce qu’elle a sous les yeux, sinon en construisant des machines
théoriques souvent déconnectées, ou en livrant de plates descriptions aux
allures d’inventaire après décès. Gautier a au moins le mérite de percevoir
l’effritement de son univers esthétique et d’en rendre compte avec honnêteté,
même s’il est souvent tenté de faire la leçon en disant à Courbet ce qu’il
aurait pu faire, ce qu’il aurait dû faire – et qu’il n’a pas fait, heureusement !
Genet. Marie Redonnet, Jean Genet. Le poète travesti. Portrait
d’une œuvre (Grasset, 2000, 332 p., 128 F). L’écrivain qui fait œuvre
critique est un passeur, dit-on, recréant à mesure qu’il découvre, et
découvrant par sa réécriture ce pays étranger qu’est le texte d’autrui. Par une
inversion regrettable, Marie Redonnet a choisi de demander à Jean Genet de
faire lui-même office de passeur, pour elle et sa production en cours. On
n’insistera pas sur le caractère autocentré de la démarche, qui aboutit à cette
question essentielle mais sans doute exclusivement pour l’auteur : comment
de Genet, mon Autre, vais-je faire mon Double ? La réponse est fort
simple : en 312 pages de propos oiseux, balançant entre la pire bouillie
sémiotique et la grande paresse des impressions personnelles remaquillées en
analyses psychologiques. La thèse centrale de l’étude, Genet poète se tournant
vers la prose pour ne pas assumer l’héritage culturel des dominants, n’est
guère plus solide (n’y a-t-il pas de culture de la prose ? Comment
définit-on un tel être-poète indépendant de la forme générique de
l’œuvre ?). Sans doute l’auteur a-t-il cru renforcer sa crédibilité en
s’astreignant à bâtir un essai en forme de thèse étayée de
démonstrations ; il n’en reste pas moins qu’à broyer ainsi du concept on
étouffe tout ce qu’une lecture pourrait avoir de personnel et d’enrichissant.
On espère que l’écriture de cet opus aura au moins été profitable aux œuvres à
venir de Marie Redonnet.
Gide. Pierre Herbart, À la Recherche d’André Gide (coll. Le
Promeneur, Gallimard, Paris, 2000, 90 p., 98 F). « C’est l’homme que l’on chérissait en Gide, l’homme en face
de l’œuvre, par rapport à l’œuvre » : aussi est-ce en face de l’œuvre, autre témoin de l’homme,
que s’écrit en 1952 le témoignage de Pierre Herbart, ami et secrétaire de Gide.
Placée sous le signe de l’erreur possible, de l’hésitation assumée, mais aussi
d’une lucidité sans complaisance, cette quête de Gide tel que ses amis l’ont
aimé frappe par sa subtilité autant que par son tact. À l’instar de la pensée
gidienne, le livre vaut par la démarche plus que par la prise : cette peur
de décevoir, qu’il fait clef de la psychologie gidienne, ouvre des portes sans
grand mystère : cela Herbart le savait. Car c’est dans les sinuosités du texte,
c’est en déjouant, sans la démentir, l’image que s’était forgée l’écrivain,
qu’il donne une idée de cette façon d’être et de penser qui fascinait, plus que
l’œuvre même, ses proches. En témoignant de la lutte d’un homme contre ses
faiblesses, vers l’accomplissement, Herbart replace le lecteur au cœur du
projet gidien : faire œuvre, en vivant sa vie comme il allait la raconter. À noter la publication simultanée d’un
Avec André Gide de Roger Kempf
(Grasset, 2000, 155 p., 89 F).
Jaurès. Œuvres de Jean Jaurès, tome 16. Critique littéraire et critique d’art (Fayard,
2000, 546 p., 150 F). Les chroniques littéraires de Jaurès dans La Dépêche et La Petite République. Il est curieux de constater à quel point
Jaurès homme de lettres se démarquait peu des autres chroniqueurs de son temps.
Rien de la vigueur d’un Mirbeau, de l’érudition d’un Sarcey. On a le sentiment
que ces articles avaient peu de chances d’être un jour repris en volume si leur
auteur ne s’était pas appelé Jaurès. L’édition a été établie par Michel Launay,
Camille Grousselas et Françoise Laurent-Prigent, respectivement professeur
émérite, docteur ès lettres et agrégée de lettres (l’homme d’Albi est gâté).
Signalons à celui des trois qui s’est chargé de la notice sur Pierre-Barthelémi
Gheusi que cet homme de lettres est surtout connu aujourd’hui pour les volumes
de ses Cinquante ans de Paris, que
les historiens de la littérature consultent parfois avec profit.
Libération. Jean Guisnel, Libération. La biographie (La Découverte, 1999, 349 p., 135 F).
L’auteur, qui collabora à ce journal de 1972 à 1996, soutient que ce quotidien
a été « la plus exceptionnelle aventure de la presse française de ce
second demi-siècle ». Et il est ben fier d’y avoir participé, M’ame Michu.
Lorrain.
Jean Lorrain, Les Lépillier, préface
et notes d’Éric Walbecq (Du Lérot, 1999, 317 p., 195 F). Une belle édition du
premier roman de Lorrrain, paru à la fin de 1885 et dont la veine naturaliste
attira à son auteur la haine tenace de ses compatriotes gourds. Une édition
dont il faut saluer l’exécution, due aux soins de deux amoureux des choses du
bouquin : l’imprimeur-éditeur, dont la qualité de ses productions lui ont
fait gagner l’estime des collectionneurs lettrés ; le publicateur, dont le
goût pour l’auteur de Monsieur de Phocas
est devenu une science. Cela donne un livre où l’on entre au couteau et dont on
a plaisir à découper les pages au fur et à mesure qu’on progresse dans sa
lecture. Éric Walbecq a donné les clés des Lépillier
et muni son édition d’un copieux dossier qui comprend, d’une part un choix
d’articles parus à la publication du roman, d’autre part les lettres adressées
par Lorrain à son éditeur Étienne Giraud. De cette correspondance, aussi
savoureuse qu’intéressante pour l’histoire littéraire, détachons ce passage du prière d’insérer qui est du Lorrain tout
craché : « M. Lorrain vient de se révéler dans ce premier roman aussi
cruel observateur du cœur humain qu’il s’est montré dans les Modernités parisien initié à toutes les
nuances du vice. »
Michaux. Henri Michaux, Sitôt lus. Lettres à Franz Hellens 1922-1952
(Fayard, 1999, 178 p., 150 F).
Correspondance inédite autour du Disque
Vert, avec une présentation de cinquante-deux lettres et notes de Leonardo
Clerici. Considérations sans apprêt
sur les Surréalistes, le suicide, Pascal Pia, la diffusion du Disque Vert, Freud, l’exposition des
tableaux de Figari, et cet Odilon-Jean Périer qui a dessiné Lautréamont en
banquier hollandais. Le 13 septembre 1952, Michaux envoyait cette lettre
recommandée à Hellens : « J’ai fait 1000 chambres d’hôtels et cabines
de navire, depuis je brûle toutes les lettres, souhaitant qu’on en fasse autant
des miennes. Vite, frottez une allumette. En tout cas, ne les publiez
pas ». Tout à fait une recommandation d’homme de lettres. Heureusement, on
n’écoute jamais cette sorte de recommandation.
1900. Gérard de Senneville, 1900. Journal d’un changement de siècle
(Éditions de Fallois, 2000, 331 p., 125 F).
Le signataire de l’ouvrage a puisé dans les pages de quatre journaux qui
paraissaient au cours de l’année 1900 – L’Aurore, Le Figaro, Le Petit Journal et La Presse – pour composer ce choix de nouvelles d’actualité,
en les présentant dans l’ordre chronologique de parution. Son lecteur découvre
ainsi ces nouvelles comme son arrière-grand-père les avait apprises en son
temps : les crimes, l’inauguration de l’Exposition universelle, la mort du
roi d’Italie, Courteline au Théâtre Antoine, le retour de l’explorateur
Foureau, la traversée de la Manche en ballon, le président Loubet au Grand
Prix, la reine Victoria à Nice et le siège des légations en Chine par les
Boxers. Lorsqu’il apprenait tout cela, l’arrière-grand-père en question
ignorait ce qui l’attendait au cours du plus barbare des siècles du deuxième
millénaire de l’ère dite chrétienne. Ce Journal
d’un changement de siècle est bien
intéressant, mais pourquoi diable avoir choisi 1900, et pas 1899 ou 1901 ?
Modernité. Michel Lagrée, La Bénédiction de Prométhée. Religion et
technologie (Fayard, 1999, 438 pages, 155 F). Les amateurs de Bloy ou de
Claudel s’étonneront peut-être de se voir recommander la lecture de ce livre,
œuvre d’un chercheur qui opère au croisement de l’histoire des sciences et des
techniques et de l’histoire religieuse, entre « machine et
mystique », comme le dit un intertitre. Et pourtant ! Il y a bien un
arrière-plan fort complexe à certains thèmes des écrivains modernes, où peuvent
se percevoir avec clarté les réverbérations du conflit de l’Église avec la
révolution industrielle, rappelé ici entre anecdote et théologie. Tout
n’intéressera pas directement le lecteur uniquement occupé de littérature
– les techniques du secteur primaire, le problème du nylon, celui des
chemins de fer (« chemins d’enfer »). La littérature ne se fait ni ne
se comprend dans un vide social et culturel : la Tour Eiffel n’était-elle
pas pour Bloy la version métallique de la Tour de Babel ? La question des
techniques n’est-elle pas fréquemment évoquée par Claudel, admirateur de
l’Amérique mécanisée et des abattoirs de Chicago ? Le contrepoint des
chutes du Niagara vues par ce dernier (transformées en centrale
hydro-électrique) et par Chateaubriand vaut le déplacement. Bon index,
nombreuses notes, mais pas trace de bibliographie.
Paulhan. Paulhan. Le Clair et l’obscur, colloque de Cerisy-la-Salle de 1998
(Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 1999, 310 p., 130 F). Ce volume porte le
numéro 9 bis de la Série Jean Paulhan.
Au sommaire : « Du bon usage de la langue de bois » (Thomas
Ferenczi), « Paulhan et Groethuysen » (Bernard Dandois),
« Correspondance Paulhan-Catherine Pozzi » (Françoise Simonet),
« Jean Paulhan et le langage » (Jean-Claude Coquet), « Fénéon et
Paulhan » (Claire Paulhan), « Jean Paulhan avant la NRF »
(Bernard Baillaud), etc. Du Jardin Massey à la rue Sébastien-Bottin,
l’itinéraire littéraire d’un demi-siècle : longue distance ou court
chemin ?
Proust. Philippe Sollers, L’Œil de Proust. Les dessins de Marcel
Proust (Stock, 1999, 157 p., 160 F). Les notices sont d’Alain Nave ;
les dessins sont de Marcel Proust ; la préface est de Philippe Sollers. Le
tout par ordre de qualité décroissante.
Proust. Jérôme Picon, Passion Proust. L’Album d’une vie (Textuel,
1999, 215 p., 295 F). La plupart des documents de ce volume iconographique sont
connus, mais mis en lumière de manière nouvelle. À l’encontre d’autres Passions de cette série, la plupart des illustrations ont ici
un rapport direct et logique avec l’écrivain ou son œuvre. À la fin,
l’impression dominante est le regard de Proust, ce regard lourd et scrutateur,
que l’on n’oublie pas : tout le reste – Venise, Reynaldo Hahn,
Réjane, l’appartement du boulevard Haussman – n’apparaît que comme des
éléments de l’atelier où l’artiste a bâti sa cathédrale. À ce titre, la visite
de l’atelier est une réussite. Le commentaire est en revanche académique.
Prévert. Michel Rachline, Jacques Prévert (Olibia, 1999, 159 p.,
95 F) ; Yves Courrière, Jacques
Prévert (Gallimard, 2000, 719 p., 165 F). Pour le centenaire de la
naissance du poète (né le 4 février 1900), cette nouvelle édition, « revue
et augmentée » comme il se doit, de cet essai de Michel Rachline. L’auteur
a connu Prévert. Son livre est sympathique, vite lu, peut-être vite composé. En
fin d’ouvrage, un inventaire des personnages des poèmes de Prévert. Exemple, Alphonse Allais : Allais, la fée
d’Honfleur, Jack l’Éventreur, Ivan le Terrible, Bernard l’Hermite, Guillaume le
Taciturne, Louis Le Débonnaire, Alexandre le Grand, Charles le Téméraire, Roger
la Honte, Raymond la Science, Pierrot les Grandes Feuilles, Roger le Pieux,
Rosa la Rose, Jalma la Double, Montluc le Rouge, Valentin le Désossé, Fanfan la
Tulipe, Laniel Leboeuf, Olivier le Daim, Nabot Léon Premier, Nabot Léon Deux,
Napo Léon Trois, Tutti Quanti. Yves Courrière, de son côté, signe une
biographie toute neuve du Béranger du vingtième siècle, autrement plus
documentée que le petit livre de Michel Rachline. Il parvient, à travers
l’anecdote, à faire entrevoir la complexité d’un personnage que l’on a
prématurément cantonné à sa légende. Caractéristique de plus en plus rare dans
les biographies d’aujourd’hui : s’y devine le plaisir de l’auteur dans son
travail de recherches et de rédaction, et sa chaleur, tantôt amusée, tantôt
émue, pour son poète inspire elle-même la sympathie. Une ombre, cependant : le
livre a manifestement été rapidement édité pour être en librairie au moment du
centenaire : l’auteur n’a guère surveillé sa ponctuation, ni sa grammaire
(« ils feuilletèrent puis lirent [sic] avec passion »), ni sa syntaxe
(« Libéré à son tour, le premier geste de Jacques Prévert […] »). En
outre, le biographe aurait pu se dispenser de précisions du style Mont Olympe : séjour des dieux dans la
mythologie : « Ubu, le personnage grotesque inventé par Jarry »,
« Charles Cros, inventeur du phonographe », etc. Pour un peu,
l’auteur aurait lâché un « Victor Hugo, le grand poète » ou
« Landru, le célèbre tueur de femmes ». Broutilles que tout cela.
Cette biographie bien ficelée est l’occasion de s’interroger sur le regard que
l’on peut porter aujourd’hui sur l’œuvre de Prévert, où foisonnent des espèces
disparues ou en voie d’extinction, telles que les bourgeois, les curés, les gendarmes,
les policiers et les militaires… Mais d’autres espèces les ont remplacés, que
Prévert n’aurait sans doute pas épargnées.
Rimbaud. Alain Sanders, Rimbaud est aux Afriques (Éditions BS,
1999, 135 p., s.p.m.). Le titre s’inspire vaguement d’un propos de Verlaine sur
le destin de son ami d’autrefois, propos qui aurait été prononcé un soir au
cabaret du Chat-Noir et recueilli par Maurice Donnay (« Il est parti pour
des Égyptes ! »). L’auteur de Rimbaud
est aux Afriques avait l’atout de s’être rendu en personne au Harar. Il
n’en pas guère tiré profit. Les intertitres de son essai sont des calembours
primaires dignes des plumitifs de Libé :
« Soirées de Gallas », « Un bon Choa », « Hyène de
vie », « Verlaine, dans le doute, s’absinthait », etc. Beaucoup
d’erreurs, aussi, pour un si petit livre : Rimbaud partant du Harar pour
acheminer sa caravane d’armes à Ménélik ; Rimbaud marchand
d’esclaves ; Rimbaud auteur de la Lettre
du baron de Petdechèvre ; Germain Nouveau « célèbre dès ses
premiers poèmes » ; Rimbaud détruisant l’édition d’Une Saison en enfer (il le fait
d’ailleurs à deux reprises dans cet essai : une fois en 1873, et une autre
en 1891). Quelques affirmations laissent perplexe : Alfred Poussin, poète
« injustement méconnu » (sa Jument
morte est-elle si remarquable ?) ; « le cimetière de Charleville
est triste » (celui de Béziers l’est-il moins ?). Des
coquilles : un Ernest Cabafier qui est sans doute Ernest Cabaner. Quelques
emportements rafraîchissants par leur naïveté ou leur vétusté (« n’en
déplaise aux culs pincés universitaires et/ou gauchards qui n’aiment pas que
l’on dise çà de leur petit Arthur » – l’auteur oublie les curés
et les généraux). Pour ponctuer le tout, des admirations drolatiquement
incongrues : l’« irremplaçable Rimbaud
d’Enid Starkie » (en réalité, une biographie totalement périmée),
l’« excellent Madame Rimbaud »
de Françoise Lalande (un des livres les plus lamentables de la vaste
rimbaldothèque) et les productions en chaîne du « formidable Claude
Jeancolas » (rires dans la salle). En fin de volume, un curieux Petit abécédaire rimbaldien : de À comme Abyssinie à Z comme Zutique.
Rimbaud. Rimbaud. Œuvres complètes, Cédérom (1999, Champion électronique,
299 F). L’œuvre et la correspondance du poète, une iconographie et des
fac-similés chez soi. Comme l’Enghien-chez-soi de l’Album zutique. Très
pratique pour savoir combien de fois Rimbaud a employé le mot enfer dans son œuvre écrite retrouvée,
et quel sens il lui a donné à chaque utilisation.
Rivière. Jacques Rivière, Le Roman d’aventure (Éditions des
Syrtes, 2000, 121 p., 75 F). Ce texte, daté de 1913, fait figure d’excellente
dissertation sur le roman que l’auteur oppose terme à terme, idée à idée, à la
poésie, plus particulièrement au Symbolisme. Cette simplicité dialectique,
parfois agaçante, s’accompagne d’un « psychologisme » qui paraît bien
daté. Mais il réclame avec une telle véhémence, une telle ferveur, un
« roman nouveau » qu’on lui pardonne : il ne s’agit pas, comme
peut le laisser croire le titre, d’histoires de cape et d’épée ou de pirates,
mais d’une fiction romanesque où l’auteur se laisserait porter par son récit et
par ses personnages, qu’il découvre chemin faisant. « L’aventure, c’est ce
qui advient » : il est beaucoup question de cheminement, de processus,
qui impliquent auteur et lecteur. Là est la force de ce petit essai de Rivière,
la prescience d’un roman français à la Dostoïevski, réalisé par Proust la même
année, et l’annonce d’une critique à la Barthes. Rivière, dont Alain Clerval
présente la biographie dans une longue postface, est partagé entre le désir du
foisonnement vital et celui de la classification rationnelle. On peut lire son
texte comme un document historique proclamant, avant la Grande Guerre,
« la beauté du monde », et réhabilitant celui qui, après son échec à
l’École dite normale et réputée supérieure, a laissé une œuvre un peu méconnue,
à l’ombre des Gide, Claudel et Alain-Fournier.
Romantisme. Michel Brix, Le Romantisme français. Esthétique
platonicienne et modernité littéraire (Louvain-Namur, Peeters-Société des
Études Classiques, 1999, 302 p., s.p.m.). Michel Brix est un nervalien à qui
l’on doit plusieurs travaux importants. Ici, même s’il lui arrive de parler de
Nerval, son sujet est plus vaste et très ambitieux. Si le titre peut attirer
les débutants par sa simplicité trompeuse, le sous-titre risque d’effrayer le
lecteur plus aguerri mais pusillanime. Ce serait dommage, car l’on se
détournerait d’un essai riche de savoir et fortement articulé à sa
problématique : c’est bien du romantisme en général qu’il est question,
dans sa version française, mais sans la restriction d’horizon philosophique
qu’on lui suppose habituellement, tout au contraire. Il diffère du romantisme
allemand, bien entendu – celui d’Iéna, qui a la tête plus métaphysique –,
mais Michel Brix montre très bien que les soucis authentiquement
philosophiques, version XIXème siècle, ceux du Beau et du Vrai, y
sont néanmoins très actifs. Il le fait en suivant attentivement la trace de la
diffusion de Platon en France. Ignoré ou à peu près au XVIIIème
siècle, Platon pénètre ensuite, avec des thématiques et des interrogations de
plus en plus complexes et profondes. D’abord agissant dans le sillage des
enseignements de Victor Cousin, l’effet s’en fait sentir très au-delà de la
Sorbonne, jusque chez Mallarmé et Proust, en passant par Nerval, Baudelaire et
bien d’autres, platoniciens ou anti-platoniciens. Ce livre érudit, doté d’un
bon index, va bien au-delà des ternes synthèses habituellement désignées par ce
genre de titre.
Rues.
Alfred Fierro, Histoire et mémoire du nom
des rues de Paris (Parigramme, 1999, 430 p., 128 F). Paris compte près de
six mille rues. Voyage dans la capitale et dans son passé, ce livre est une
mine sur laquelle la curiosité ne s’émousse jamais, tant il fourmille de
précisions inattendues, d’anecdotes inconnues, drôles ou émouvantes. Un
extrait, pris dans le chapitre Mauvais
garçons, filles perdues, noms scabreux :
L’actuelle rue
du Pélican ne doit rien à cet oiseau exotique. Dans les livres de la taille de
1292 et de 1313, c’est la rue du Poile Con, puis du Poil au Con. En 1792, ses
habitants obtinrent des pudibonds révolutionnaires que cette voie devienne la
voie Purgée. Mais le remède était pire que le mal et on se rabattit dès 1806
sur la rue du Pélican.
Mentionnée dès
1241, la rue Gratte Cul, actuelle rue Dussoubs, faisait sans doute référence
aux poux qu’on risquait d’y récolter au contact des « filles
folieuses ». En 1289, elle reçut le nom de rue des Deux Portes
Saint-Sauveur car, la nuit venue, elle était fermée par des grilles à ses deux
extrémités, ainsi que la plupart des autres rues « chaudes » de la
capitale.
Autre lieu de
plaisirs tarifés, l’actuelle rue Marie Stuart était mentionnée au XIVe
siècle sous le nom de rue Tirevit, le « vit » étant le sexe masculin
et « tirer » signifiant alors, comme en argot moderne,
« voler » [...]. La pudibonderie transforma le nom en Tire-Boudin
jusqu’à ce que la reine Marie Stuart lui soit substituée en 1809, sur la foi
d’une anecdote fabriquée de toutes pièces.
On se délectera également à la lecture du chapitre Étymologies délicieuses et perfides. Le
livre a sa place à côté du Hillairet
dans la bibliothèque des chercheurs curieux et dans celle des curieux
chercheurs.
Saint-Exupéry. Paul Webster, Saint-Exupéry. Vie et mort du petit prince (Éditions
du Félin, 2000, 297 p., 135 F). Né le 29 juin 1900, Saint-Exupéry aurait eu
cent ans aujourd’hui. Un éditeur a décidé pour l’occasion de rééditer cette
biographie parue en 1993. Paul Webster, qui est correspondant en France du Guardian, a revu son texte, l’a augmenté
et l’a doté d’une préface toute neuve, mais pas pour autant toute brillante.
L’œuvre de Saint-Exupéry a assez mal vieilli, sauf Le Petit Prince, car ce livre a toujours
été un livre des plus enquiquinants. Si l’on parle encore de cette œuvre et de
ce littérateur au superbe patronyme, c’est le plus souvent pour rappeler que le
dessinateur de moutons est une des plus fortes ventes mondiales de la littérature
française, et que l’on a encore localisé l’épave du lightning de l’aviateur
disparu en mer le 31 juillet 1944. Récemment, sa gourmette d’argent aurait même
été remontée par le filet d’un bateau de pêche. Sur le petit écran, la famille
de l’auteur de Citadelle nie à
présent que l’écrivain fut un partisan du Maréchal, comme son biographe, qui a
également signé un livre sur Pétain, le prétend. Il paraît que Saint-Ex fut
seulement anti-gaulliste. Allons, tant mieux.
Sculptées. Françoise Masson, Femmes. Sculptures de Paris (éditions
SPSA, Versailles, 1999, 191 p., 295 F). L’auteur a fait appel à des
collaborateurs de prestige : Clément Marot, Mallarmé, Banville, Louÿs,
Baudelaire, Verlaine, Louise Labbé, Villon, Valéry et quelques autres ; à
ceux-là, elle a confié le commentaire de son album ; ses illustrateurs
sont des sculpteurs, de ceux qui ont doté la ville de Paris de ses plus belles
statues de femmes : Rude, Goujon, Frémiet, Poisson, Dejean. Une constatation
navrante : la physionomie de la Jeanne d’Arc de Frémiet, place des Pyramides.
Dieu ! quel air buté !
Souvenirs. Colette Seghers, Nous étions de passage. Souvenirs du siècle
et de l’édition (Stock, 1999, 304 p., 130 F). Bien décevant. Qu’importe au
lecteur abusé par le sous-titre de l’ouvrage que Colette Seghers ait aperçu
dans la cave de sa maison familiale « un crapaud énorme [qui] se tenait
là, immobile » et qu’elle n’en ait jamais vu « d’aussi gros sinon
deux fois dans [s]a vie, sur une route de nuit par temps d’orage en Normandie,
et plus tard en Inde » ? Qu’importe au lecteur qui attendait des
informations sur la vie littéraire et le monde de l’édition des dernières
décennies que la narratrice ait été « reçue au certificat d’études avec
des notes excellentes » (et nous en sommes déjà à la page 45). Un peu plus
de cent pages plus loin, le rêve favori de la mémorialiste ne nous est pas
épargné : « je rêvais toujours la nuit d’extravagants voyages et,
souvent, j’y traversais de longues distances à la nage, par des rivières très
précises [sic], assez semblables à des canaux ». Au fil des pages, des
cartes postales : « la mer de Normandie montait, lente, dans la
splendide lumière des couchants » ; ou « nous avons toujours
aimé, Pierre et moi, regarder le jour se lever, et le soir tomber ». On
présume que le premier phénomène survenait à l’aube, et le second en fin de
journée. On espérait des appréciations moins épaisses sur les écrivains que
connut l’auteur ; lorsqu’il apprend que Kessel et Aragon étaient « un
grand journaliste et un grand poète », le lecteur n’a pas le sentiment d’apprendre
grand’chose. Colette Seghers s’est gardé de toute médisance dans son récit.
Tous ses portraits d’écrivains ou d’artistes sont édulcorés à l’excès (l’auteur
nous la baille belle avec ses prétendues révélations sur la vie cachée de
Robert Goffin, dont les « belles-en-allées » avaient surtout du poil
aux pattes). L’iconographie aurait-elle pu sauver ce volume de Souvenirs du siècle et de l’édition ?
Peut-être, mais il n’y en a aucune.
Tintin. Hugues Dayez, Tintin et les héritiers (Éditions du
Félin, 2000, 184 p., 129 F). Cette « chronique de l’après-Hergé »
narre la saga des gestionnaires du patrimoine et des droits sur l’œuvre d’Hergé
(mort en 1983), lesquels ont agi dans le sillage de sa veuve Fanny en se
disputant les bijoux de la Castafiore. Où l’on en apprend beaucoup sur le
trafic qui s’est établi sur les « produits dérivés » – terme
devenu très ringard, lors des dîners en ville, dîtes plutôt merchandising – de l’univers tintinesque ;
que Spielberg voulait tourner un film inspiré des aventures de Tintin, avec Jack
Nicholson dans le capitaine Haddock et le petit gringalet d’E.T., grandi de quelques centimètres, dans celui de Tintin ; que la
biographie d’Hergé par Pierre Assouline a déplu à la famille (un livre
d’Assouline qui ne plaît pas à tout le monde, c’est une nouveauté) ; que
Casterman – récemment racheté par Flammarion – était une maison d’édition
familiale et à tout le moins vieillotte et poussiéreuse. Pierre Assouline nous
avait déjà appris que les enfants énervaient Hergé. C’est vrai qu’ils font du
bruit et dérangent quand on a besoin de calme. L’enquête menée par Hugues
Dayez, qui est journaliste à la Radio-Télévision belge francophone, semble
avoir été des plus sérieuses. Il a interrogé de nombreux témoins et compulsé
des archives qui ne devaient pas être d’accès facile : du vrai journalisme
d’investigation, digne du petit reporter à la houppe blonde, lequel fête ses 71
ans cette année. Une colle, pour finir. Dans quel album de Tintin, un
personnage pousse-t-il cette exclamation pataphysique : « Oh !
Oh ! dit-il en français, car ne l’oublions pas, c’était sa langue
maternelle » ? En attendant, on aimerait bien qu’un des disciples
d’Hergé ressuscite celui qui fut jadis le principal concurrent international du
Général.
Van Gogh. François-Bernard Michel, La
Face humaine de Vincent Van Gogh (Grasset, 1999, 234 p., 125 F). Étude, qui
vise à l’objectivité, sur l’état mental du peintre. L’auteur est médecin, mais
nullement confraternel pour ses collègues qui ont « soigné » Vincent.
Le docteur Gachet était sans doute un graveur estimable, mais, comme médecin,
c’était plutôt un assassin. L’essai de François-Bernard Michel exprime une
compréhension fraternelle de l’artiste Van Gogh, peu observée chez les médecins
qui ont étudié le « cas » du peintre des Mangeurs de pomme de terre. Van Gogh : génie ou maladie
mentale (air connu) ? Peu importe : à ce jour, Bernard Buffet est
beaucoup plus mort que lui.
Verne. Gilles de Robien. Jules Verne. Le rêveur incompris (Michel
Lafon, 2000, 305 p., 125 F). L’auteur, homme politique assez connu (il est
député de la Somme et maire d’Amiens), fit naguère parler de lui pour avoir
découpé au ciseau la carte de son parti face à une caméra de télévision. Sa
biographie de Verne ne révolutionne pas le genre, mais elle se lit sans déplaisir.
Il est probable, et même plus que cela, que des Verniens pointilleux y
trouveront à redire. On a le sentiment que cette possibilité n’a pas empêché
l’auteur de trouver le sommeil. Au moins ne cherche-t-il pas à en mettre plein
la vue avec une érudition de compilation, comme son prédécesseur Herbert R.
Lottman, car il n’a pas surchargé son livre de références et de notes de bas de
page. S’il avait été maire d’Honfleur, Gilles de Robien aurait sans doute fait
paraître une biographie d’Alphonse Allais. Son Jules Verne est peut-être le premier jalon d’une série appelée à la
prospérité : la biographie de maire.
Vian. Œuvres de Boris Vian, tomes troisième et cinquième (Fayard, 1999,
490 et 701 p., 170 et 200 F). Le tome troisième est présenté et annoté par Gilbert
Pestureau. L’Automne à Pékin et Et on tuera sous les affreux constituent
l’essentiel de ce tome. Le premier titre écrase naturellement le second. L’Automne à Pékin, que l’on peut relire
le printemps à Bethesda ou l’été à Cordoba, a gardé, vérification faite, son
souffle subversif et rieur. Peut-on avoir lu les aventures d’Amadis Dudu et de
Rochelle en Exopotamie, et trouver supportables les afféteries de Paludes et la prose blafarde des Hommes de bonne volonté ?
Difficile. Face à cette œuvre incisive et éclatée, il n’est même pas demandé au
lecteur d’apporter au décryptage des pages lumineuses et pleines de sortilèges
de L’Automne à Pékin une logique
rigoureuse et une tension d’esprit qui serait égale au moins à sa défiance. Le
tome cinquième (notes et commentaires de Gilbert Pestureau et de Marc Lapprand)
présente des poésies et des nouvelles de Vian. Toujours valable, le distique
somptueux : « Qu’il soit minuit, qu’il soit midi / Vous me faites
chier, docteur Schweitzer ». Depuis la crise cardiaque du 23 juin 1959,
les Schweitzer continuent à pulluler. Vian aurait eu 80 ans aujourd’hui. Encore
neuf tomes à paraître. Pour le plaisir, cette citation de la Cantate des boîtes :
Oui oui décidément la boîte
Est bien le plus
indispensable
Des progrès faits depuis le
temps
Que l’on nomme préhistorique
Faute d’un terme plus subtil
Pour désigner la vague époque
Où le dinosaure dînait
Dans les marais de l’Orénoque
Où le brontosaure brutal
Broutait des brouets
brépugnants
Où le ptérodactyle enfin
Ancêtre extrêmement voisin
Du sténodactyle ordinaire
Ouvrait, pareil à Lucifer
Des ailes de vieux cuir de
veau
Dans un crépuscule indigo
En faisant claquer ses
mâchoires
Pour effrayer nos
grands-parents.
Vierge rouge et
Tigre.
Michel Ragon, Georges et Louise (Albin-Michel,
2000, 235 p., 98 F). Georges, c’est Clemenceau, et Louise, c’est Louise Michel,
mais l’auteur, c’est Michel Ragon, que la quatrième de couverture présente
comme un « historien singulier » et un « grand romancier »,
mais ne dit mot de sa connaissance très superficielle du sujet qui transparaît
dans nombre d’imprécisions ou d’erreurs (M. Mauté de Fleurville, le beau-père
de Verlaine, un aristocrate ?). L’ensemble ressemble à de l’Henri Troyat
recyclé. À part les chroniqueurs du Monde,
nul n’est heureusement tenu de prendre en considération un tel livre, qui fera
rugir les tigres et rosir les vierges rouges. On ne recommande pas, on l’aura
compris. Pour écrire cette brève note de lecture, nous avions posé notre tasse
de café sur le livre. Il y a une auréole à présent. C’est bien la seule qu’il
mérite.
Vingtième. François Gasnault,
Jean-Philippe Dumas, Le XXème
Arrondissement. La Montagne à Paris (Action artistique de la Ville de
Paris, 1999, 239 p., 230 F). Album riche en illustrations attrayantes. Des
chapitres sur les otages de la Commune, les apaches de Casque d’or, l’hôpital
Tenon, la rue des Pyrénées, les débitants de vin, la maison des
Saint-Simoniens, etc. Photographies et gravures dessinent agréablement le
palimpseste urbain de cet arrondissement de la capitale. Et puis la préface est
de Jean Tibéri. Un placement bibliophilique, en conséquence.
[notices rédigées par
Jean-Louis Debauve, Fathi Ghlamallah, Jean-Paul Goujon, Vincent Laisney, Jean-Pierre Lassalle, Jean-Jacques Lefrère, Muriel Louâpre, Bertrand Marchal, Hugues
Marchal, Michaël Pakenham, Claude Pichois, Michel Pierssens, Yannick
Portebois, Sandrine Raffin, etc.]
Autres livres reçus
Ursula Bähler,
Gaston Paris dreyfusard. Le savant dans
la cité (Éditions du CNRS, 1999, 226 p., s.p.m.).
Michel-Antoine
Burnier, L’Adieu à Sartre (Plon,
2000, 332 p., 125 F).
Charles Le
Quintrec, Une enfance bretonne (Albin
Michel, 2000, 316 p., 120 F).
Anatole
France, Au tournant du siècle (Omnibus,
2000, 988 P., 145 F). Réédition en un volume de six titres : L’Orme du Mail, Le Mannequin d’osier,
L’Anneau d’améthyste, Monsieur Bergeret à Paris, L’Ile des pingouins, La Révolte
des anges.
Emmanuel
Chadeau, Mermoz (Perrin, 2000, 365
p., 140 F).
Arthur Rimbaud,
Poésies. Édition établie et présentée
par Rémi Duhart (Arléa, 186 p., 40 F).