EN SOCIÉTÉ
Camus. Bulletin d’information de la Société d’études camusiennes, avril
2004 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 53 p., s.p.m.). Les finances ne vont pas fort, chez les Camusiens. Les membres de l’Association
sauront tout sur
le déficit dans ce bulletin – lequel en est la première
cause. Heureusement, des membres dévoués veillent et comblent le trou. Sinon,
sans être florissantes, les études camusiennes progressent. Et même un peu
trop, comme en fait état le très long « rapport secrétariat », mais c’est cette
fois l’Internet qui va trop bien (le forum est débordé). Comme
beaucoup d’autres organisations du même genre, l’Association se trouve
confrontée à des choix difficiles : rester papier ou passer au tout
électronique. Qu’aurait fait Camus, homme de l’encre et du papier journal ?
Plus sérieusement, on notera dans ce numéro un « In memoriam »
consacré au Père Carré, un article sur la réception de Camus au Danemark, très
documenté. Au rayon des « Manifestations », le rappel d’une soirée
camusienne à Chartres en 1963 est l’occasion de republier une photographie où
figurent côte à côte Sylvain Abécassis, Edmond Charlot et Morvan Lebesgue.
Goncourt. Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n° 9, 2002 (86, avenue
Émile-Zola, 75015 Paris ; 324 p., 23 €). Toujours aussi éclectique,
la dernière livraison des Cahiers
Goncourt mêle textes inédits, études et publication de lettres. Commençons
par ces dernières avec la correspondance Hugo-Goncourt, établie par Pierre Duffief
et qui laisse sur sa faim, alors que les lettres adressées par la famille
Marcille aux deux frères ne manquent pas d’intérêt, tant au point de vue
biographique que par l’éclairage qu’elles donnent sur cette famille de
collectionneurs. Dominique Pety met en lumière, dans sa présentation de ces
lettres, les rapports, devenus rapidement très amicaux, entre les frères et les
Marcille. Dominique Pety publie également un texte peu connu des
Goncourt : un poème en prose intitulé La
Maison que j’aime, dans la version parue dans la Revue des Lettres et des Arts de mars 1868. Toujours frileux, les
Goncourt se censuraient eux-mêmes, ce qui nous permet de lire aujourd’hui un
chapitre de La Fille Elisa supprimé
de leur roman par les auteurs eux-mêmes (texte curieusement donné comme inédit
alors qu’il est dit dans la présentation qu’il fut publié par Robert Ricatte
dans son étude sur La Fille Élisa !).
Diverses études, dont un article de Chantal Thomas sur la naissance du rococo
dans les années 1840, une lecture croisée du Journal des Goncourt sur la mort de Jules et de l’étude des Cliniciens es-lettres de Victor Segalen.
Présenté par Jean de Palacio, un curieux poème de jeunesse de Lucien Descaves,
inspiré par des scènes de Germinie
Lacerteux, et extrait d’un recueil manuscrit inédit composé entre 1880 et
1882, intitulé Choses des rues et choses
d’amour. On aimerait en connaître les autres poèmes.

Grand Jeu (I). Les Amis de l’Ardenne à Reims, n° 4 et 5, printemps-été 2004, Le Grand Jeu (9 rue Kennedy, 08000
Charleville-Mé-zières ; 208 p., s.p.m.). La
dernière livraison de cette revue est consacrée à Reims et au Grand Jeu. La survie d’un groupe
littéraire dans la mémoire collective dépend aujourd’hui au moins autant des
images qui en circulent que des textes qui en émanent. Les Surréalistes ont
magistralement occupé ce terrain, mais le Grand
Jeu progresse, grâce à ce dossier excellemment illustré de reproductions de
haute qualité. De nombreuses photographies appartenant à la Médiathèque de
Reims ou à des collectionneurs privés enrichissent notre connaissance du groupe
rémois. À ces documents d’archive s’ajoute un cahier d’œuvres photographiques
de Gérard Rondeau en hommage au groupe : la ville du Grand Jeu y surgit sous un aspect hallucinatoire en résonance avec
son esprit. Du côté des textes, le volume reproduit en ouverture l’Avant-propos de Roger Gilbert-Lecomte de 1928, puis propose divers articles, en général fort
brefs, sur une palette variée de questions ou d’individus. On lira avec intérêt
l’article plus développé d’Alain Ségal sur les liens entre le Grand Jeu, en particulier Daumal, et
Louis Farigoule. Très curieuse histoire que celle de Jules Romains, chercheur
et expérimentateur sous son vrai patronyme de la « vision
paroptique ». Daumal s’en fit le cobaye grâce au professeur de philosophie
rémois René Maublanc, personnalité intéressante en elle-même. À noter aussi
l’article personnel et quelque peu décousu de Matthieu Baumier sur Pierre
Minet, celui d’Alain Virmaux sur Vailland, celui de Nelly Feuerhahn sur Maurice Henry, celui
de Jean-Philippe Guichon sur Rolland de Renéville. Dans
l’ensemble, un bon complément aux célébrations officielles de l’hiver 2004.
Indiscipline. La Petite Revue de l’indiscipline, n° 122, printemps 2004, Philippe Jaccottet et la poésie française du
xxe siècle (BP
1066, 69202 Lyon Cedex 01 ; 38 p., 3,40 €). Voilà un petit objet
matériel sympathique : vingt feuillets de format A4, pliés et agrafés sous
un feuillet orangé qui fait office de couverture : il suffit d’un petit
ordinateur, d’une imprimante, d’une agrafeuse et d’une bonne dose de patience
pour se faire éditeur sans mise de fonds importante. La pièce de résistance de
ce numéro est un article de Maurice Hénaud, à la fois brouillon et
rafraîchissant, dans lequel il est soutenu que Philippe Jaccottet « a trop
tendance à noyer la poésie dans la métaphysique ». Bien que la
démonstration manque vraiment de discipline, ce n’est peut-être pas tout à fait
faux.
Mirbeau. Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004 (10 bis rue André-Gautier,
49000 Angers ; 352 p., 23 €). Il faudrait souhaiter aux auteurs français que le
Lagarde et Michard a oubliés ou
négligés un sort semblable à celui de Mirbeau : grâce à l’activité
infatigable de Pierre Michel, l’auteur du Jardin
des supplices est en train de trouver sa place dans l’histoire littéraire.
Avec les rééditions récentes de ses œuvres, les Cahiers Octave Mirbeau ne sont pas étrangers à cette remontée
spectaculaire – n’en déplaise à Philippe Hamon et Alexandrine Viboud (dont le Dictionnaire thématique des romans de mœurs
range Mirbeau parmi les auteurs « moins connus », à côté de Georges
Ohnet !). Les contributions de ce cahier, dans la rubrique Études, sont inégales. Excellent article
d’Arnaud Vareille sur les Noces
parisiennes et Amours cocasses,
œuvres de commande où s’annonce déjà la férocité lucide du romancier ;
piquant article de Marie-Françoise Melmoux-Montaubin sur « les impressions
de route en automobile » de Proust et Mirbeau. Dans la partie Document, toutes les pièces exhumées
apportent quelque chose à la connaissance de Mirbeau. La Bibliographie est
exemplaire par sa précision et son exhaustivité. Ces Cahiers ne sont pas seulement agréables à lire (en dépit du
caractère artisanal de la fabrication, ils contiennent de nombreuses
illustrations) : ils sont un instrument indispensable pour les
spécialistes de Mirbeau et, plus largement, pour les chercheurs fin-de-siècle
désireux de sortir de l’étouffant Symbolisme.
NRf. Nouvelle Revue française n° 569, avril 2004
(Gallimard, 351 p., 15,50 €). Mois d’avril difficile pour La Nouvelle Revue française ? La vieille dame, bientôt
centenaire, doit faire face à la naissance d’une fougueuse rivale, qui
s’inspire sans vergogne de sa maquette de couverture : La Revue littéraire de Léo Scheer vient
ruer dans les brancards. Dans ce contexte, le texte d’ouverture d’Enrique
Vila-Matas, « Bien que nous ne comprenions rien », en posant pour
notre temps la question : « Qu’est-ce qu’un texte
classique ? » fait figure de riposte : l’illustre aînée est et
restera le temple (ou le refuge ?) d’une littérature pure, écrite pour la
postérité. Pour incarner cette ambition, Vila-Matas propose un nom :
Antonio Tabucchi. Il y a plus mauvais choix que celui de l’auteur de ce parfait
petit chef-d’œuvre qu’est Nocturne
indien. Lequel intronise quelques pages plus loin un disciple, Alvaro
García de Zúñiga, qui offre un texte remarquable. Suivent cinquante-cinq pages
exceptionnelles extraites de la correspondance de Boulgakov, parfaitement
présentées et annotées par Jean-Louis Chavarot qui participe à l’édition de la
Pléiade des Œuvres de l’écrivain
russe ; une passionnante anthologie de la jeune littérature de
Finlande ; les chroniques et les notes, toujours d’excellent niveau – on y
lit entre les lignes qu’en matière de poésie française, le classique de notre
temps se nomme Jacques Réda. On en convient : la vieille dame a de la
tenue.
Ramuz. Les Amis de Ramuz, bulletin n° 22-23, 2004 (10 mail de la Poterie,
37600 Tours ; 138 p., 19 €). Ce bulletin s’ouvre sur une note mélancolique de
Jean-Louis Pierre, président des Amis de Ramuz, à propos de la dernière
assemblée générale de l’Association, « comme toujours tout à fait
sympathique mais, hélas, toujours aussi clairsemée… » On s’en inquiète :
cela trahirait-il une certaine désaffection à l’égard du grand écrivain vaudois ?
Une édition de Ramuz en Pléiade est en préparation : souhaitons qu’elle
renverse cette fâcheuse tendance. Outre les rubriques habituelles (« Vie
de l’Association », « Actualités ramuziennes »), on trouvera
dans ce numéro quatre études, notamment « Le Rhône de Charles-Ferdinand
Ramuz » par Céline Magrini-Romagnoli, et « Ramuz et le référent
vigneron » par Jean-Louis Pierre.
Rivière. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n°
108-109, 2003, Les Conférences de Jacques
Rivière sur André Gide (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay ; 88 p.,
abonnement : 37 €). Un opuscule qui saisit hardiment celui que
Malraux appelait « le contemporain capital ». Plus de vingt ans après
l’envoûtement exercé par Paludes et
surtout Les Nourritures terrestres
sur toute une génération, Jacques Rivière, qui en fut, jette sur la trajectoire
de son auteur un coup d’œil lucide et parfois critique, mais toujours
écarquillé par l’étonnement que n’aura cessé de lui causer Gide le protéiforme.
Dans une édition intégrant les principales variantes et biffures, Jean Claude
présente une conférence donnée par Rivière entre 1918 et 1924 en Suisse, en
Hollande et en Belgique, et qui n’avait connu qu’une publication confidentielle
par Isabelle Rivière en 1926. Mais comment circonscrire un objet aussi
fuyant ? « Gide est dominé, si j’ose dire, par la peur de se laisser
prendre. De tout ce qui peut lui arriver, il songe d’abord à se tirer. […] La participation
est pour lui la forme de vie la plus intolérable qui se puisse imaginer. »
Sur le plan intellectuel, ce Don Juan de l’esprit embrasse toutes les idées et
n’en épouse aucune. Sur le plan littéraire, il s’empresse de brûler dans un
livre ce qu’il a adoré dans l’autre, s’annexant compulsivement de nouveaux
genres et manières afin de fournir à son esprit l’aliment d’une excitation
permanente. Rivière lit donc le parcours gidien à la lumière d’une plasticité
qu’il trouve aussi admirable que périlleuse. Après l’obligatoire rappel ému des
œuvres rattachées à la veine symboliste, il soupèse chacune des œuvres
romanesques publiées, s’obligeant à faire cela même dont il dit Gide
incapable : trancher. Si L’Immoraliste
demeure pour lui son chef-d’œuvre, « une des tentatives de sincérité
intégrale les plus hardies que connaisse la littérature » et un des livres
les plus dangereux qui soient, la grande souplesse de talent de l’écrivain
l’entraînera aussi à faire des œuvres trop voulues, trop concertées. C’est le
cas pour Isabelle ou Les Caves du Vatican, dont Rivière parle
comme d’échecs et d’œuvres inférieures, quoique avec une indulgence mal dissimulée
pour ce dernier (et occultée par le texte publié en 1926, sans doute en raison
de son désaveu public par Claudel et de la rupture qui s’est ensuivie avec
Gide, pour cause de « mœurs affreuses » soupçonnées puis avérées). À
un romancier aussi perméable, il advient aussi que l’œuvre échappe ; son
confident nous assure tenir de Gide lui-même que c’est par « hasard »
et par « accident » que La Symphonie pastorale s’est trouvée
vouloir dire exactement le contraire de ce que pensait l’auteur. Dans la
création romanesque, constate Rivière, certaines idées se voient « promues
par la logique des événements racontés, alors que la logique de l’esprit les
eût condamnées ou refoulées ». Deux ans après cette conférence, la mort du
rédacteur en chef de la NRf, emporté
par une typhoïde à 39 ans, laissera Gide privé de celui qui fut l’un des rares
interlocuteurs à lui opposer assez de résistance pour faire apparaître les
siennes. « Nous étions à la fois résolus et résignés à rester, de toute la
force de notre amitié, des adversaires », écrit Gide en manière
d’épitaphe. La disparition de Rivière l’aura empêché de voir réalisé le vœu
qu’il formait dans la dernière phrase de sa conférence : « La fin de
la carrière de Gide fait l’objet de ma plus sincère curiosité » – et nous
de lire l’appréciation des Faux-Monnayeurs
par l’une des meilleures plumes critiques de son époque.
Rollinat. Bulletin de la Société Les Amis de Maurice Rollinat, n° 42, 2004
(11 rue de Paumule, 36200 Le Pêchereau ; 42 p., 20 €). Les établissements de
Borniol présentent, en deuxième de couverture, la liste des personnalités
décédées du comité de patronage ; à la page 9, la commémoration de la mort
de Maurice Rollinat ; à la page 38, « nos deuils ». Le reste est
à peine en meilleure santé. Picq
Roman populaire (I). Le Rocambole, bulletin des amis
du roman populaire, n° 24/25, automne-hiver 2003 (BP 0119, 80001 Amiens
Cedex 1 ; 350 p., 25 €). La présente livraison du bulletin des amis du
roman populaire est consacrée à « B & B » – non pas « bed
and breakfast » mais Blyton et Buckeridge. Autrement dit, deux romanciers
anglais pour la jeunesse dont les œuvres ont enchanté des millions d’enfants.
Catherine Brasselet présente un dossier fort documenté sur Enid Blyton
(1897-1968), la mère des aventures de Oui-Oui,
du Club des cinq, ainsi que de bien
d’autres séries : renseignements biographiques, vue synthétique sur une
œuvre abondante et difficile à classer, principales caractéristiques de cette
production, historique des publications traduites en français. Les souvenirs
d’anciens lecteurs, aujourd’hui adultes, réunis par Catherine Brasselet témoignent
à l’évi-dence de la nécessité qu’il y avait à composer ce gros numéro double.
Patrick Galois, quant à lui, examine l’œuvre d’Anthony Buckeridge (né en 1912)
– l’auteur des aventures de Jennings, Bennett en France – sous différents
aspects : des émissions radiophoniques « Children’s Hour » aux
romans publiés, le fonctionnement du comique chez Buckeridge, certains
problèmes de traduction… Bref, tout cela fourmille de renseignements précieux
pour les lecteurs soucieux de ne pas jeter a
priori le discrédit sur des œuvres lues avec passion par un large public
mais considérées par la suite avec dédain. Si l’on ajoute à cela que la
livraison contient documents, chroniques, et la reproduction de deux contes de
Marie Aycard de 1844 et 1845, force est de constater que Le Rocambole ne vole pas son lecteur.
Roman populaire (II). Le Rocambole. Bulletin des amis du roman populaire, n° 26, printemps
2004, Frédéric Soulié (BP 0119, 8001
Amiens ; 176 p., 14 €). Au risque de nous faire
vilipender par les inconditionnels de Soulié, il faut admettre qu’on est dans
cette œuvre assez loin de Balzac, même si les deux écrivains se sont
fréquentés, même si leurs thèmes et leurs manières se recoupent quelquefois, et
même si Jules Janin préférait Frédéric à Honoré. La tentation est donc grande
de traiter ce qui fut des œuvres comme un matériau pour l’étude
historico-socio-culturelle. Cela dit, l’écrivain est sympathique et ses romans
aussi, jusque dans leur côté frénétique, mais les fanatiques actuels sont plus
rares qu’au xixe
siècle, et ce n’est pas l’un des mystères les plus faciles à pénétrer de
l’histoire littéraire que ces ascensions et ces chutes du roman populaire d’un
siècle à l’autre. Nous ne reprendrons pas ici le vaste débat sur le caractère
littéraire, para-littéraire ou pas littéraire du tout des Mémoires du Diable, pas plus que nous ne comparerons les mérites ou
les carences de Soulié avec celles de Dumas, de Féval, de Ponson du Terrail,
etc. Prenons simplement acte de ce que ses érudits thuriféraires poursuivent
avec courage leurs enquêtes et leurs efforts de réhabilitation. L’étude du
roman populaire est un genre militant et ses adeptes adoptent volontiers la
pose de persécutés. Les vitupérations de Guy Sabatier (« Les Mélodrames
socio-historiques et familiaux de Frédéric Soulié ») contre les Sorbonnes
et les mandarins universitaires font-elles cependant avancer les choses ?
Et pourquoi, d’ailleurs, ce désir d’être reconnu par des gens qu’on
méprise ? Toujours est-il que le dossier présenté par Le Rocambole ne manque pas d’intérêt. Jean-Pierre Galvan donne un
« aperçu biographique » qui rend hommage au travail de pionnier de
Harold March, une thèse américaine datant de 1929 et toujours fondamentale, ce
qui est rare. Alex Lascar, à qui l’on doit l’édition des Mémoires du Diable en collection Bouquins parue en 2003, donne, de ce qui demeure l’œuvre majeure de
Soulié, un long résumé qui permettra à ceux des lecteurs qui préfèrent le genre
sobre de mieux savoir pourquoi ils ne liront pas ce roman. Éric Vauthier étudie
le « récit court » chez Soulié, un aspect négligé de son œuvre mais
dont il veut nous convaincre qu’il n’est pas négligeable. Guy Sabatier classe et
résume les mélodrames, genre dont il est un spécialiste. Charles Moreau
s’intéresse à « Soulié et la Révolution française » et Christine
Prévost donne une étude plus classiquement critique à propos d’« Histoire
et morale dans Les Deux cadavres ».
Le dossier comprend également la reproduction de l’article de Dumas sur Les Mémoires du Diable, la nécrologie de
Soulié par Charles Monselet (avec quel style on faisait alors ces
choses-là !), une étude sommaire du Bananier
(1843) par Yves Olivier-Martin, qui y voit le vrai précurseur du roman
policier. Jean-Luc Buard et Jean-Pierre Galvan offrent aux amateurs une
bibliographie de leur auteur. Une nouvelle de Soulié, Mademoiselle de La Faille, clôt le volume. Il faut se réjouir de ce
que Le Rocambole s’efforce d’enrichir
la connaissance d’une littérature qui occupe une place encore mal mesurée dans
l’histoire des deux derniers siècles. Il ne manque plus aux rédacteurs qu’à
mieux relire les épreuves pour arriver à faire de leur revue un vrai plaisir de
lecture.
Valéry. Bulletin
des études valéryennes, « De l’Allemagne I », n° 92, décembre
2002 ; « De l’Allemagne II », n° 93, mars 2003 ;
« L’Animot », n° 94, juin 2003 (L’Harmattan ; respectivement
198, 165 et 201 p., 15 € par livraison). Dans les deux livraisons de décembre et
mars, Karl Alfred Blüher et Jürgen Schmidt-Radefeldt continuent d’explorer les
relations entre Valéry et l’Allemagne, un chantier déjà entamé en 1999 dans le
n° 11 des Forschungen zu Paul Valéry,
consacré au même thème. Outre des lettres et notes (assez critiques) de Valéry
sur Nietzsche, transcrites et présentées par Michel Jarrety, et qui étaient
devenues introuvables, on retiendra notamment la synthèse de Jürgen
Schmidt-Radefeldt sur « Valéry et l’Allemagne entre les guerres », un
titre justifié par les dates de la vie du poète lui-même, puisqu’il est né en
1871 et mourut en 1945 : l’article montre bien l’ambivalence de la
réception de Valéry outre-Rhin, ainsi que le rôle à la fois crucial et
perturbateur de passeurs comme Rilke ou Curtius. On lira également, hors
dossier, une étude d’Edwige Phitoussi sur la question de la ressemblance dans
les écrits sur l’art de Valéry : partant du paradoxe qui nous fait
« reconnaître » dans une image un visage que nous n’avons jamais vu,
elle construit une réflexion stimulante sur la pluralité des points de vue que
le poète préserverait au sein de ses textes, avec une acuité qui fait penser
aux travaux de Didi-Huberman, que l’on trouve, de fait, cité en notes. C’est
encore à réfléchir, mais de manière tout autre, qu’engage l’essai de Jean-André
Vachlos, « Hydre absolue : le bestiaire d’un “Cimetière
marin” », qui occupe l’essentiel du n° 94. Cette lecture minutieuse du
célèbre poème propose en effet de rapprocher sa structure de celle d’un temple
grec et cherche à repérer, de strophe en strophe et comme autant d’ornements,
la mention d’une douzaine d’animaux, dont la présence, explicite ou non, ferait
du texte de Valéry une sorte d’Ode
secrète aux dieux anciens. Or on se prend vite à songer à Pale fire de Nabokov, cette satire dans
laquelle le commentaire force progressivement le poème du même nom à suivre le
fil des pensées d’un critique délirant. En effet, l’approche de Jean-André
Vachlos, qui dispose d’une remarquable culture helléniste, tend à utiliser cette
érudition pour éclairer les choix d’un Valéry dont on se demande s’il disposait
réellement de ce savoir extrêmement pointu, comme l’auteur nous en assure.
L’admettrons-nous que les difficultés demeureront, car Jean-André Vachlos
pratique une lecture anagrammatique qui tend à recombiner les lettres et
syllabes des vers pour y découvrir des termes « cachés », une
opération de reconfiguration des textes qui pose toujours problème et qui ici
semble souvent forcée, jusqu’à des erreurs d’analyse assez plates, comme si le
désir de trouver des calembours l’emportait sur le recul critique. Par exemple,
traquant Dionysos, on veut bien sourire en lisant « ce toit tranquille où
picolaient des focs » (sic), mais, quand dans la séquence « hydre
absolue, ivre », reconstruite en « hydre soûle a bu », la suite
« absolue, ivre » est signalée comme un « hiatus flagrant [qui],
quand on sait le métier de Valéry, ne peut se justifier » que par le désir
de construire une déclamation mimant un « état d’ébriété », la
remarque est tout bonnement fausse, car la présence du e caduc à la fin du
premier mot empêche de parler de hiatus dans la tradition la plus rigoureuse
(Aquien en donne comme exemple le célèbre « C’est Vénus toute entière à sa
proie attachée »). Ailleurs
encore, Jean-André Vachlos s’étonne de ne pas trouver un « nez » dans
un vers qui parle de visage, oubliant que le vocable est prohibé par les règles
classiques que Valéry s’astreint à suivre ici. Reste que ce très long
commentaire se termine sur une conclusion qui reconnaît la fragilité des
hypothèses et tente d’évaluer, avec cette fois force nuances, le degré de
pertinence des différentes structures mises en évidence. Grâce à cette
réflexion finale, la proposition de lecture, si elle paraît constamment tirée
par les cheveux, se constitue en exercice
critique assez séduisant, même si l’on en rejette les leçons.
[Julien Dieudonné,
Jean-Pierre Goldenstein, Hugues Marchal, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère,
Robert Mélançon, Michel Pierssens, Gilles Picq, Éric Walbecq, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes
rendus
Du Bos.
Charles Du Bos, Journal 1926-1929
(Buchet-Chastel, 2004, 999 p., 38 €.).
Pendant les quatre années que couvre ce second volume de la réédition du
Journal, l’auteur des Approximations
atteint le milieu de la quarantaine et fête les vingt ans de son activité de
diariste. Pour la première fois, des extraits de ces pages sont alors publiés,
et Du Bos est ainsi conduit à prêter une attention renforcée à cette
activité : « ce Journal, écrit-il, m’apparaît de plus en plus destiné
à devenir mon œuvre peut-être la plus importante, en tout cas la plus mienne et
le centre même du dossier posthume ». Singulier objet, cependant, que ce
labeur rarement quotidien, toujours interrompu de vastes déchirures
temporelles, mais dont il voudrait faire « un travail sui generis ». « Le Journal, note Du Bos, est ma forme ; et il l’est parce qu’il
n’est pas une forme du tout. » Une telle présentation du texte convient à
l’autoportrait angoissé que donne de soi le critique dans ses jours de
lassitude (« j’ai perdu tout contour individuel à force de
contradictoirement appartenir ») ; mais il rend surtout compte de la
diversité des usages auxquels servent ces pages. Miroir et scalpel, elles
offrent à son auteur un espace d’introspection, un laboratoire de
« vivisection » dans lequel il entend « regarder au fond de
[lui]-même et procéder à un examen de conscience ». Mais cette observation
a aussi une fonction spirituelle, puisqu’en juillet 1927, Du Bos revient à la
foi catholique : on trouve donc ici, outre une longue prière, l’histoire
des élans et des abattements du converti, qui cherche à s’appuyer sur son
Journal. Aussi cette utilisation se combine-t-elle étroitement à une fonction
plus large de commémoration et d’archivage : Du Bos compose pour ne pas
laisser se perdre les événements du jour, entre les deux extrêmes, également
indicibles, de profondes douleurs physiques et de moments d’extase quasi
mystique qui l’assaillent. Enfin, le « Journal-Brouillon » voit
durant ces années sa valeur d’avant-texte confirmée. Du Bos y prépare et répète
la plupart de ses grands projets, ce qui tend à faire du texte autant un cahier
des charges, c’est-à-dire un journal du futur, qu’un registre du passé. Le tout
ne va pas sans conflit. Sous la pression des tâches, Du Bos déplore notamment
une tension entre la fonction rétrospective du Journal et la mise en branle de
nouveaux chantiers. Il cherche à conjurer le risque constant que
« l’activité de l’esprit tandis [qu’il] dicte ne vienne se substituer à
cette activité antérieure que le Journal a précisément pour objet de ressaisir
et de retracer ». Mais sa nature, précisément, l’incite à aller vers le
neuf. S’il craint d’« émousser la fraîcheur » des études à venir, en
en parlant trop, au préalable, dans le Journal, c’est que l’anime un besoin
valéryen de « [s]e faire à [s]oi-même une surprise » : un dégoût
très marqué de la redite lui rend malaisée la mise en forme des idées, une
étape qui lui semble devoir fournir, au mieux, « une épreuve, un tirage
pâli de l’original disparu ». Par ailleurs, la singularité du mode de
production du texte, dicté à des secrétaires, s’impose davantage à lui. Du Bos
prend conscience de l’ambivalence de cette pratique orale. Quand, en janvier
1928, une longue laryngite le force à revenir à l’écriture directe, il note que
« la lenteur impliquée dans l’acte même d’écrire induit à un degré de
perfection artistique qui se perd d’autant plus dans le Journal dicté que la
rapidité y est la norme ». Cette nostalgie d’un soin accru de l’expression
hante la réflexion du diariste. Pourtant, forcé de se plier à la
« trajectoire au ralenti et désespérément rectiligne […] que trace
l’écriture », il reconnaît inversement toute la valeur du
« jaillissement spontané » d’une parole à la poursuite de « l’afflux
intérieur », et où, « avec luxe, […] tout [lui]-même dans la dictée
passe et s’exprime ». Sa conviction sort donc fortifiée de
l’expérience : « le Journal doit être dicté », car « ce qui
se passe au dedans est trop polyphonique et trop rapide pour que la main puisse
y suffire ». En outre, ses changements de collaboratrices, liés à des
déménagements, lui révèlent le rôle de ces assistantes, invitées à observer en
tiers un monologue dès lors jamais « intime ». Ainsi, si « la
présence d’une secrétaire amie ne détruit pas en son centre la méditation
solitaire, mais l’effleure de l’ombre porte d’une tutélaire tendresse »,
en revanche « une absence totale de la moindre communication »
entraîne « une crise de la dictée ». De plus, les compétences
linguistiques de la dactylo influent sur l’éventail des langues utilisables, et
le plurilinguisme du Journal, si caractéristique du premier volume, est ici
beaucoup moins marqué, même si persistent des passages en anglais dans lesquels
Du Bos prend d’ailleurs en ironique pitié les futurs éditeurs du Journal,
obligés à d’inconfortables traductions. Enfin, le texte tend à se reployer sur
lui-même beaucoup plus souvent : le diariste fait de ses relectures de
certains passages anciens l’objet de nouvelles notes. Par delà ces aspects
formels, qui confirment l’originalité de Du Bos, que dire en quelques lignes
d’un contenu extrêmement varié ? Le Journal ne se lit pas toujours avec un
intérêt soutenu : plans de travail, calculs financiers, bilans médicaux
et… comptes rendus de messes reviennent comme autant de marronniers, même si
ces nouvelles livraisons éclairent mieux les troubles physiques de l’auteur,
placé sous un cocktail détonant de cocaïne et de belladone, en raison notamment
d’une périvésiculite. D’autre part, sa fonction de mise en train donne souvent
un caractère décevant au texte, dans la mesure où Du Bos, à peine lancé, le
quitte pour produire, ailleurs, l’essai ou l’article esquissé dans ses pages
(essai ou article dont l’absence d’annotation rend ici difficile
l’identification). On voit en outre le critique s’engager, en somme, dans un
embranchement malchanceux de l’évolution littéraire : sa conversion le
tourne vers Bremond ou Maritain, et il semble de moins en moins sensible aux
innovations esthétiques en cours, en jugeant, par exemple, le Cubisme ou l’Art
déco des « déformations stylisées de notre temps ». Restent – et
dominent – beaucoup de pages épatantes, comme l’ouverture du volume, consacrée
à une analyse de l’esprit français : « ce qu’un écrivain français […]
au fond préfère à tout, estime le diariste, c’est de vérifier sur lui-même, et
à la faveur de ce lui-même, son idée générale de l’homme : [il] n’aime pas
être une exception » et, en somme, cherche à « être original sans
être individuel » – ce que Du Bos, « dans la grande prose
traditionnelle française », relie à « une certaine invisibilité [qui]
est un idéal français parce qu’il maintient l’individuel dans l’ordre ».
La réflexion religieuse va elle aussi s’approfondissant, avec notamment de
remarquables pages sur la foi : « [la] crainte d’être dupe […]
constitue à coup sûr la négation idéale de la sainteté », explique ainsi
le Journal. On trouvera aussi une charge contre la vanité du « langage
salon », ou encore un attachement tout valéryen au travail autant sinon
plus qu’au produit de la composition, pour ce que le premier « vous
apprend sur le complexe mi-animal, mi-spirituel qui l’a rendu possible ».
Si l’auteur de Charmes conserve une
place prépondérante dans les admirations de Du Bos, ce dernier, sorti de sa
« valérite aiguë » des années 1919-1920, jette un regard plus
distancié sur un « astre » à qui il reproche de céder désormais par
trop aux écritures de commande. Mais surtout le critique travaille, durant ces
années, à de nombreuses monographies et à plusieurs projets de revue. Cela vaut
de belles pages sur Byron, Giraudoux, Mauriac (« peut-être l’unique
sincère de notre temps »), ou « le robuste bon sens sacré de Claudel ». La part du lion revient
indéniablement à Gide, à qui Du Bos consacre alors une longue étude, qui
amènera de lourdes tensions entre les deux amis. L’affrontement porte pour
l’essentiel sur la question homosexuelle, Du Bos estimant « qu’il n’y a
plus de place aujourd’hui pour un martyre de la pédérastie » – sans voir,
peut-on estimer, que précisément la stratégie gidienne ne passe plus par
l’expression d’une victimisation. Mais plus profondément, le critique évoque
chez l’auteur de Corydon
« l’élément protéen, l’esprit de métamorphose qui ne se sent fidèle
qu’alors que fidèle à son infidélité » : « Gide, note-t-il
démonétise : de la cohésion, de la densité, de la solidité, de la matière,
en un mot de tout ce qu’on lui offre, il ne reste plus que, soit une pièce
nouvelle frappée à sa propre effigie, et alors l’inversion même, au sens où
l’on dit d’une médaille qu’elle est incuse) de ce qu’on lui avait présenté,
soit une poudre tout impondérable, tout impalpable, et qui décourage par le
fait qu’il semble que l’on assiste à son progressif évanouissement ».
Telle n’est certes pas la sensation procurée par le Journal de Du Bos.
Éloquence.
L’Art de parler. Anthologie de manuels
d’éloquence, choix et présentation par Philippe-J. Salazar (Klincksieck,
2003, 361 p., 21 €).
Il y a eu, dans les années 60, sous l’impulsion de Roland Barthes et de la
nouvelle critique, un regain d’intérêt pour la rhétorique, son histoire, ses
formes et ses stratégies. Il s’agissait alors, non pas tant de réhabiliter une
discipline ancienne, retirée des programmes scolaires en France depuis 1902,
que de puiser, dans une pratique du discours extrêmement codée, des règles et
des figures susceptibles d’être élevées au rang de matrices génératrices des
textes littéraires. La rhétorique était alors conçue comme un modèle théorique
et comme une grille d’intelligibilité de la littérature. L’anthologie procurée
par Philippe-J. Salazar poursuit une tout autre ambition ; elle vise à
redisposer, selon un axe chronologique allant de la fondation de la rhétorique
en Grèce jusqu’aux années 1930, les grands moments de l’art de parler ou art
oratoire, afin d’en expliciter les raisons politiques, éthiques,
anthropologiques et, accessoirement, esthétiques. Le choix des extraits retenus
circonscrit un cadre et délimite un domaine d’où est exclue la rhétorique des
figures ou rhétorique taxonomique, au profit presque exclusif d’une éloquence
définie comme technique d’argumentation et de persuasion. Autrement dit,
l’orientation de l’ouvrage, en privilégiant la dimension politique de l’art
oratoire, s’attache à éclairer et à historiciser les conflits d’intérêt que
l’éloquence a pu susciter ou cristalliser au sein des sociétés où la parole
maîtrisée constitue un véritable pouvoir. De fait, dès sa fondation, la
rhétorique est soumise à un effort de rationalisation qui n’est autre qu’une manière
d’assujettir l’art de parler à l’art de raisonner. Le débat ouvert par Platon
dans le Gorgias témoigne de cette tendance :
il importe de rejeter un discours qui ne serait qu’une technique de persuasion
comptable d’une gamme d’effets par essence relatifs et trompeurs, au profit
d’une dialectique visant à l’invention d’une vérité absolue par le moyen de
raisons logiquement enchaînées. Le problème n’est pas simplement
philosophique : il concerne la vie de la cité et les fondements mêmes de
l’activité politique. Avec Aristote, la rhétorique acquiert un statut qu’on
pourrait dire épistémologique ; elle se soustrait au domaine de la
polémique pour s’ordonner en une théorie de l’argumentation déterminée par des
règles strictes et des registres fixes. L’Antiquité poursuit sur la voie d’une
définition qui reconnaît à l’art oratoire une efficacité d’autant plus accrue
qu’elle sera à la fois fondée sur des méthodes ou des recettes éprouvées, et
soumise à une échelle de degrés. À chaque sujet, en somme, correspond un style,
à chaque registre un ton. Si le sublime est loué, il n’est cependant pas érigé
en dogme, tant s’en faut. Ainsi Quintilien, dans son Institution oratoire,
fait-il l’éloge de la mesure tout en affirmant que l’éloquence « est le
plus beau présent que l’homme ait reçu des dieux ; sans elle, tout est
muet ». On voit se dégager ainsi une constante, qui va caractériser la
réflexion sur la rhétorique à l’âge classique et au xviiie siècle, selon laquelle l’art de bien parler
illustre un idéal d’équilibre entre l’homme et son discours et entre le
discours et les choses. Coïncidence et convenance forment la norme. Mais cet
équilibre ne vaut que s’il répond aux exigences d’un esprit vif, perspicace et
éclairé. Ce que Bernard Lamy ne manque pas de rappeler dans son Art de parler (1688). Dans l’article
« Élocution » de L’Encyclopédie,
D’Alembert ira plus loin, puisqu’il récuse tout recours à un art de parler,
considérant que parler et bien parler est d’abord un talent, qui se passe donc
de règles et de méthodes : « un orateur vivement et profondément
pénétré de son objet n’a pas besoin d’art pour en pénétrer les autres ».
Or cette « pénétration » n’est rien que le processus d’évaluation du
sujet par l’esprit. D’où découlent les idées, « le fond du style »,
d’après Buffon. Le xixe
siècle, qui voit l’éloquence se subjectiviser et se diversifier en dehors des
canons et des manuels ainsi que la question de la rhétorique se déplacer de
l’oral à l’écrit, est cependant marqué par quelques ouvrages qui rappellent les
bienfaits ou plus simplement l’utilité de la rhétorique pour la formation de
l’esprit et la vie politique. On regrettera que cette anthologie ne tienne pas
compte de la problématique nouvelle surgie au xixe
siècle qui, avec le reflux des modèles de l’ancienne rhétorique, réputée
inopérante par les « modernes », valorise l’acquisition de l’art de
bien écrire (et non plus de parler) par l’imitation des grands auteurs…
Omission qui, certes, se justifie par le projet propre à ce choix de textes,
qui est en fait de rendre la rhétorique aimable, d’en souligner l’importance et
peut-être même la dignité, et de contribuer de la sorte à la réhabiliter aux
yeux de l’institution politique et de l’éducation.
Gautier.
Théophile Gautier, Œuvres poétiques
complètes, édition établie par Michel Brix (Bartillat, 2004, 932 p., 30 €). Il y a fort à parier que la
postérité n’ait retenu de Gautier poète que quelques vers de florilège et –
fleuron des manuels scolaires – le poème L’Art
aux allures de programme. De fait, rares sont aujourd’hui les lecteurs –
enthousiastes – d’Albertus, de La Comédie de la Mort et d’Émaux et camées. Le jugement du critique Alfred Crampon, qui écrivait en
1852 que la poésie de Gautier est « impuissante à trouver le chemin du
coeur », semble avoir acquis force de vérité : il est devenu, pour tout
dire, la chose du monde la mieux partagée. Il faut admettre que la condamnation
de Gautier par Gide n’est pas étrangère à cet universel assentiment.
Sommes-nous dans l’erreur ou voyons-nous juste ? Car il convient plus que
jamais de poser ici la question de la valeur, qui est aussi affaire de
lecture(s) et d’historicité. La publication récente des oeuvres romanesques de
Gautier dans la Pléiade et le travail d’édition en cours chez Champion semblent
donner raison à ceux qui estiment que Gautier a brillé dans l’art de la prose
(narrative surtout) et que son œuvre versifiée souffre d’une réelle carence
d’émotion ou de souffle, grevée qu’elle est par le poids de l’artifice et les
chevilles du métier. La gratuité a un prix et la célèbre préface de Mademoiselle de Maupin, manifeste
romantique, qui plaide d’abord pour une exigence de liberté en art, ne suffit
pas à racheter l’ensemble, d’autant moins d’ailleurs que le texte est en prose
et sert de préambule à un roman. De l’autre côté, il y a ceux – ils ne sont pas
très nombreux, en vérité – qui voudraient croire au génie de Gautier poète,
malgré tout, et qui s’évertuent à justifier, par des contorsions dialectiques
et des entrechats argumentatifs, tout l’intérêt et tout le prix de l’œuvre
versifiée. L’entreprise s’apparente à une tentative de réhabilitation – ce
dont, en fait, Gautier n’a nul besoin. Il faut le lire et regarder les textes
de près. L’édition des œuvres poétiques complètes présentée par Michel Brix
voudrait égaliser les plateaux de la balance. Les textes sont établis d’après
la leçon de l’édition des Poésies
complètes de 1845 (pour Albertus
et La Comédie et la Mort) et celle d’Émaux et Camées de 1872, édition dite
définitive. L’ensemble forme un dyptique : Premières
poésies et Émaux et camées. Une
troisième partie recueille les Reliquae
(poèmes non publiés, pièces libertines et textes supprimés dans l’édition de
1845). L’option éditoriale de Michel Brix est cohérente ; elle corrige en
tout cas certaines des aberrations dont souffrait le travail (très ancien, il
est vrai) de René Jasinski. Elle est, en outre, en pleine conformité avec un
sacro-saint principe, qu’on ne manque pas de rappeler à l’occasion : « En
matière éditoriale, il y a une règle à suivre quand on le peut, celle de
respecter la dernière volonté de l’auteur. » Certes, mais l’auteur n’a pas
toujours raison (voyez le massacre que Claudel a commis dans le remaniement de
certaines de ses pièces). De plus, si des modifications interviennent d’une
édition à l’autre (comme c’est le cas en l’occurrence pour les éditions de
1830, 1833, 1845), rien n’interdit toutefois de proposer l’état des éditions
antérieures en annexes, fût-ce à titre de document. Complément qui manque ici,
et le commentaire de la préface, au demeurant fort intéressant, n’y supplée
pas. Pour résumer, les choix de Gautier poète ne ressortent pas avec netteté :
les suppressions et ajouts qu’il apporte ne révèlent, ni aux yeux du critique
ni à ceux du lecteur, les lignes d’une poétique et la perspective d’un projet
d’ensemble. Aussi devons-nous revenir à cette question, qui est également celle
que Michel Brix se pose, indirectement : quelle valeur accorder à Gautier
poète ? Fort habilement, le préfacier recourt aux enseignements de
l’histoire littéraire – long et coûteux détour dans une préface qui avait sans
doute mieux à faire – pour montrer en quoi Gautier s’oppose aux valeurs
fondatrices du Romantisme (l’idéal, le messianisme humanitaire, le dogme de
l’inspiration) et en quoi il est le frère jumeau de Baudelaire. Michel Brix
baudelairise Gautier et reconnaît en passant (mais la chose est avérée) un rôle
capital au Joseph Delorme de
Sainte-Beuve dans le renouveau de la matière poétique. S’il est vrai que
Gautier concourt à redéfinir le lyrisme en y apportant une touche personnelle,
toujours écartelée entre imitation parodique et transposition plastique,
réécriture et visualité, il reste que la dominante de son œuvre poétique
ressortit à la veine fantaisiste, sur laquelle Michel Brix passe trop vite, ne
voulant retenir que l’héritage de Hoffmann. Une question méritait au moins
d’être soulevée à ce propos, qui eût par hypothèse reconnu aux vertus de la
fantaisie (visions, détachement imaginaire, ironie, discontinuité, brisure,
humour) le privilège d’une distance entretenue par rapport au monde, à soi et à
l’écriture, intervalle qui dans la plupart des cas se révèle contraire aux
impératifs de la création poétique, laquelle exige engagement, adhésion,
concentration. Baudelaire ne l’ignorait pas, de même qu’il savait que la
fantaisie ne conçoit rien qui ne soit, en dernier ressort, livré au hasard,
promis à « une inutilité horrible ».
Symbolisme.
Jean-Nicolas Illouz, Le Symbolisme (LGF,
2004, 352 p., 8 €).
Bannière flottante par excellence, objet de reniement plus que de ralliement,
quelque chose comme le Symbolisme exista-t-il ? L’ouvrage de Jean-Nicolas
Illouz, qui s’appuie essentiellement sur la poésie française, balaie le doute.
L’intérêt de son propos vient des trois angles à partir duquel il interroge le
Symbolisme : l’histoire, l’imaginaire et la poétique, qui structurent son étude
en autant de parties mais dont les feux ne cessent de se croiser. À la
différence de celle de Guy Michaud, dont l’étude de 1947 reste néanmoins le
tuf, sa lecture met l’accent sur une contradiction organique qui constitue le
ferment aussi bien que le ver rongeur du mouvement. « Le Symbolisme
apparaît ainsi comme ce moment historique où un certain équilibre, précaire,
s’instaure entre une métaphysique de la poésie, essentiellement idéaliste, et
une pratique d’écriture qui prend en compte la matérialité du langage. »
En réponse au Naturalisme qui avait réduit l’art à n’être plus, selon les mots
de Ferdinand Brunetière, qu’une imitation du contour des choses, la mouvance
Symbolisme s’est constituée dans un désir de rendre compte de leur mystère. Ce
que cèle ce mystère sera l’occulte pour quelques-uns, une transcendance pour
d’autres, surtout parmi les officiants du Wagnérisme en France ; ils
donneront au Symbolisme une odeur d’encens, l’enveloppant de brumes parfois fumeuses,
voire fumistes. Mais ce discours spiritualiste, souligne Jean-Nicolas Illouz,
est battu en brèche par la pratique textuelle des Symbolistes qui, elle, témoigne
plutôt de l’effondrement de la doctrine romantique du symbole. C’est par
Mallarmé, lumineusement présenté dans l’ouvrage, que s’en dépose la théorie
poétique. Installant le néant à la place de Dieu, faisant du néant la pièce
principale du jeu de la fiction, la poétique mallarméenne instaure une
philosophie matérialiste du langage où l’idée, privée de son fondement
ontologique, naît du rapport dynamique qu’entretiennent les signes entre eux.
C’est par cette poétique et cette textualité que le Symbolisme, au-delà d’un
certain décalage idéologique, se ramifie jusque dans la modernité. Retards et
anticipations marquent le Symbolisme dans son historicité même, depuis son acte
de naissance, en 1886, qui se fait par l’annexion de figures appartenant à des
générations antérieures : Wagner, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé.
La première partie de l’ouvrage de Jean-Nicolas Illouz piste la mouvance
symboliste dans le temps, les arts et les cultures, à travers œuvres et salons.
Tout en restant sensible à sa diversité, voire son hétérogénéité, l’auteur
parvient à dégager un premier point de convergence, solide :
« L’essentiel de la révolution symboliste est dans ce déplacement du sujet
représenté à la représentation comme telle, et dans cette affirmation de la primauté
de l’organisation interne de l’œuvre sur la simple illusion référentielle […]
en sorte qu’en peinture comme en littérature, le Symbolisme se ramène à la
recherche d’une forme de "beauté toujours plus consciente de sa
genèse", comme l’écrit Valéry. » Consacrée à l’imaginaire et aux
représentations symbolistes, la seconde partie aborde rapidement quelques
mythes (Salomé et Narcisse) et motifs (végétaux, gemmes et eau) avant
d’examiner les positions de la subjectivité dans un chapitre qui confirme les
conclusions de Laurent Jenny dans La Fin
de l’intériorité, à savoir que ce n’est pas là que réside l’unité du
Symbolisme. Bien que d’un souffle un peu court, cette partie médiane a le
mérite de faire résonner des voix, de revisiter des œuvres, dont celle de
Maeterlinck – qui d’ailleurs émerge de l’ouvrage avec une vigueur neuve, comme
poète et dramaturge. C’est lorsqu’il aborde les questions de poétique, dans la
troisième partie mais également dans les précédentes, que l’auteur fait surgir
les vrais enjeux du Symbolisme, avec un esprit de synthèse et une pénétration
remarquables. Il se montre agile à relever le gant qu’avait négligemment jeté
Valéry dans Existence du Symbolisme
où il renonçait d’entrée de jeu à définir son objet par des considérations
esthétiques. La pratique de la suggestion se dégage ainsi comme un trait formel
qui rassemble les productions du mouvement symboliste, mieux que
l’ectoplasmique notion de symbole. L’inclusion d’un battement dans la
signification, qui en élargit l’éventail, met en place deux caractéristiques de
la textualité moderne, souligne Jean-Nicolas Illouz, à savoir la polysémie et
la dimension créatrice de la réception. Autre élément fédérateur, la musique
est une facette du précédent, comme l’exprime Gauguin dans une lettre de
1888 : « L’art est une abstraction. Tirez-le de la nature en rêvant
devant… Cherchez la suggestion plus que la description, comme le fait
d’ailleurs la musique. » De ce vaste champ que représente le rôle et la
place de la musique dans le Symbolisme, Jean-Nicolas Illouz réussit une
excellente saisie, ainsi que de la rénovation formelle qu’elle stimule depuis
l’assouplissement de la métrique jusqu’à la libération du vers. Le Symbolisme
apparaît alors comme une véritable révolution poétique, qui a su porter les
questionnements du Romantisme – en les catalysant jusqu’à l’oxymore – jusqu’aux
portes de la modernité. Le seul soupir que laisse cette relecture est
l’oblitération d’Edgar Poe, dont l’influence sur le Symbolisme français est
pourtant considérable, sur le plan de l’imaginaire autant que de la poétique.
On se consolera avec la prime de plaisir que procure la douzaine d’extraits de
textes offerts en anthologie, dont certains joyaux rares, accompagnés d’un
tableau chronologique des événements et des oeuvres.
Thèses.
Didier Alexandre, Michel Collot, Jeanyves Guérin, Michel Murat, La Traversée des thèses. Bilan de la
recherche doctorale en littérature française du xxe siècle (Presses Sorbonne Nouvelle, 2004,
252 p., 16 €).
Un ouvrage qui
devrait être placé d’autorité dans la musette de tout aspirant docteur, à côté
des indispensables rations de survie et de la carte de la BnF. Ces actes d’un
colloque consacré aux thèses en littérature française du xxe siècle offrent en réalité des enseignements largement applicables à
d’autres périodes, à commencer par le xixe siècle, cher aussi aux lecteurs d’Histoires
littéraires. Le bilan est assez déprimant et le ton des commentateurs est
dans l’ensemble celui d’un appel à l’autocritique de la part de l’institution
universitaire. Avant d’expliquer pourquoi, félicitons la Société d’Étude de
la littérature française du xxe siècle (SELF XX) pour avoir entrepris un pareil état des
lieux grâce à l’examen statistique (établi par un groupe d’étudiants) des
sujets traités par les quelque 3000 thèses soutenues ou en cours de 1990 à
1999. On s’étonne que personne n’y ait pensé auparavant et que l’exercice ne
soit pas systématiquement programmé de manière périodique pour toutes les
disciplines littéraires. Il y a bien sûr un problème de données : le
Fichier central des thèses et la base SUDOC ne sont pas des sources absolument
fiables. D’autre part, les littéraires ne sont pas très mathématiciens et les
procédures statistiques, ainsi que les méthodologies d’interprétation, ne leur
sont manifestement pas très familières – mais pourquoi ne pas avoir constitué
d’emblée une équipe interdisciplinaire avec des sociologues et des
historiens ? Ne nous plaignons pas trop, cependant : le tableau vaut
ce qu’il vaut sur le plan scientifique mais il est parfaitement clair quant au
reste et d’une incontestable utilité, tant pour l’analyse de ce qui s’est fait
que pour la prospective et une planification mieux ordonnée des champs de
recherche à proposer aux futurs doctorants. Nous ne pouvons pas restituer ici
les détails de ce tableau et ne pouvons que renvoyer aux excellents exposés de
synthèse des rapporteurs – Jeanyves Guérin, Michel Murat, Michel Collot et
Didier Alexandre –, complétés par des tables rondes sectorielles organisées
autour des genres (poésie, roman, théâtre, non-fiction) et des
« Territoires et méthodes » (francophonie, stylistique, histoire,
génétique). Madeleine Frédérique et Antoine Compagnon apportent de leur côté un
éclairage comparatif (un peu limité) en discutant la recherche doctorale en
Belgique et aux États-Unis. Le « point de vue du doctorant » a eu,
lui aussi, sa table ronde – ce qui était la moindre des choses. Pour
résumer en caricaturant quelque peu : le champ de la recherche
doctorale connaît aujourd’hui une totale anarchie avec des secteurs
incroyablement redondants et d’autres laissés en jachère (le mot revient
souvent dans les communications). Certains genres sont surreprésentés (le
roman, la poésie) et d’autres totalement à l’abandon (le théâtre en tant que
texte). Quelques auteurs du xxe siècle sont traités des dizaines de fois, et la plupart des autres une
fois ou jamais. Lotfi Nia, qui a opéré le recueil des données, fournit des
chiffres en annexe. Sur les 1272 thèses soutenues de 1990 à 1999, 608 traitent
du roman, 166 de la poésie et 111 du théâtre. Quant au « palmarès des
auteurs », Proust y triomphe avec 44 thèses, suivi de Marguerite Duras
(29), de Giono (27) et d’Aragon (26). Camus, Sartre, Beckett, Le Clézio, Gracq,
Gide, Michaux et Claude Simon sont tous mentionnés vingt fois ou plus. L’étude
des méthodologies révèle par ailleurs une situation également confuse et
déséquilibrée : le Structuralisme le plus vague y côtoie des thématiques
filandreuses. La grande absente de ce free
for all critique, c’est l’histoire littéraire. Très rares sont les thèses
qui apportent quelque chose sur ce plan. À la recherche ou à l’édition de
documents, à l’étude approfondie des contextes, la plupart des doctorants
préfèrent l’élucubration personnelle. Tous les intervenants du colloque sont
d’accord pour le regretter, car si les thèses résultantes peuvent être parfois
de beaux essais, leur apport à la connaissance collective du xxe siècle littéraire est à
peu près nul. Et chacun d’énumérer les sujets sur lesquels manquent des travaux
de fond : auteurs, mouvements, éditeurs, revues, etc., dont l’importance
et l’originalité sont connues mais que personne n’étudie. Et tous
de regretter que la thèse de Michel Décaudin n’ait pas d’équivalent aujourd’hui : les synthèses de
pareille envergure paraissent désormais hors de portée. Il faut le
constater : ce sont les historiens qui font depuis une vingtaine d’années
le travail que devraient faire les littéraires. Inutile de dire que ces
constats amers prononcés par d’éminents Vingtiémistes ne peuvent que nous
affliger mais aussi nous réjouir :
nous affliger, car ils confirment le sentiment de déshérence de l’histoire
littéraire ; nous réjouir, puisque des mandarins aux commandes de la
machinerie universitaire se déclarent déterminés à changer de cap. Les
directeurs de thèse portent en effet une responsabilité essentielle. Sans être
sourds aux désirs des doctorants, ne peuvent-ils pas orienter leurs disciples
vers des travaux utiles à tous – et aux doctorants eux-mêmes puisqu’on sait
bien qu’aucune université n’engagera l’auteur d’une thèse redondante ?
Notes
de lecture
Apollinaire.
Guillaume Apollinaire, présentation
et textes choisis par Valérie Laurent (Seuil,
2004, 148 p., 10 €).
Un joli petit volume cartonné agréablement présenté, orné d’un portrait
d’Apollinaire par Marie Laurencin, dans cette nouvelle collection « L’Âme
des poètes ». Une chronologie qui va à l’essentiel. Une présentation de
l’« enchanteur » en… deux pages – c’est un peu bien maigre. Une
petite anthologie de jugements critiques dont la présentation
« chronologique » pourra paraître curieuse suivie, c’est l’essentiel,
d’un choix de textes extraits d’Alcools,
de Vitam impendere amori, de Calligrammes et de poèmes divers.
Certains poèmes sont complets. D’autres ont été allégés sans qu’aucune
indication de coupure avertisse le lecteur. Pourrait mieux faire.
Autos. Philippe Gasparini, Est-il je ? Roman autobiographique et
autofiction (Seuil, 2004, 390 p., 26 €). Philippe Gasparini aborde dans cet essai
publié dans la collection Poétique une question centrale pour le lecteur de
nombre de textes qui jouent du caractère apparemment mondain de leurs
assertions alors qu’ils peuvent parfaitement ne représenter que des fictions.
Qui parle ? L’auteur ou le narrateur ? À la frange du roman et du
fragment d’autobiographie, nous nous trouvons bien en pleine ambiguïté.
Fiction ? Réalité ? La référence, chassée par les Structuralistes par
la porte, fait alors violemment retour par la fenêtre. La première tâche de
l’analyste consiste à identifier le plus précisément possible des types
textuels – roman, roman autobiographique, autobiographie, autobiographie
fictive, autofiction (la pertinence de ce dernier terme se trouve d’ailleurs
fortement contestée) – et les codages d’écriture mais aussi de lecture auxquels
ces diverses formes font appel. L’étude attentive de l’appareil paratextuel, de
l’intertextualité et du métadiscours soulève nombre de questions capitales pour
la réception. La prise en compte des phénomènes énonciatifs ne dissipe pas
véritablement l’indécision d’un lecteur condamné, semble-t-il, à ne jamais
pouvoir trancher de façon définitive : finalement est-il je oui ou non ? Cette indétermination
entre référentialité et fictionnalité constitue peut-être d’ailleurs tout
l’intérêt et, osons le mot, le charme de la création littéraire. Les diverses
catégories narratologiques et rhétoriques sont mises à contribution pour
chercher à répondre à l’agaçante question de la sincérité du texte. L’auteur, toutefois, n’entend pas limiter son
propos à l’emploi raisonné de ce qu’il nomme lui-même une « boîte à outils
narratologiques ». Il survole également le phénomène d’un point de vue
historique et ouvre sa réflexion à la littérature japonaise moderne comme à la
littérature maghrébine d’expression française, avant de s’interroger sur les
fonctions du roman autobiographique. Une telle étude se lit avec intérêt. Seuls
des travaux concrets menés à partir de ses propositions sauraient rendre compte
en justice de la pertinence de ses propos. Les personnes que la réflexion
théorique sur les phénomènes littéraires ne rebute pas suivront avec plaisir le
parcours proposé par l’auteur, apprécieront la bibliographie finale comme les
index (auteurs, œuvres, notions) et confronteront leurs propres réactions sur,
par exemple, Céline, Colette, Doubrovsky, Modiano, Musset, Robbe-Grillet, Roth
(Henry comme Philip), Simon, Vallès, à celles de Philippe Gasparini.
Balzac. Balzac et l’Italie. Lectures croisées
(Paris-Musées/Éditions des Cendres, 2004, 202 p., 20 €). Ce volume réunit des interventions
faites en 2002, à la Maison de Balzac, en marge de l’exposition « Balzac
vu par l’Italie ». Le résultat est hétéroclite : hommages à deux
critiques balzaciens (René Guise et Raffaelle de Cesare), études comparatistes très
classiques sur Balzac et l’inspiration italienne (par Philippe Berthier,
Marie-Hélène Girard, Adrien Goetz et Paola Dècina Lombardi), L’analyse de la
lecture de Balzac par des écrivains italiens est moins attendue :
« Balzac dans Gadda » (par Rinaldo Rinaldi) et « Calvino face à
Balzac » (par Mario Lavagetto) invitent à relire deux grandes œuvres
récentes à la lumière de Balzac. Le volume s’achève sur un document
étonnant : un récit de son voyage en Italie (1836) raconté par Balzac lui-même…
en 1881 ! Il s’agit en fait d’une dictée spirite. Le volume est présenté
avec l’élégance habituelle des éditions des Cendres.
Brouillons.
Brouillons d’écrivains, du manuscrit à
l’œuvre, présentation et dossier par Francine Goujon (GF Flammarion, 2004,
156 p., 3,95 €).
Cet ensemble à visée pédagogique se propose d’initier le profane aux processus
et aux enjeux de l’approche génétique des textes. Ce qui, naturellement,
suppose d’abord que certaines notions soient acquises, telles que celles
d’avant-texte, de brouillon, de manuscrit, etc. Autant dire que l’objectif est
humble, et l’entreprise se situe délibérément au ras des concepts et des
problèmes. Mais comment faire autrement, puisque, en l’occurrence, il s’agit
d’une initiation en douceur, d’un premier contact avec les arcanes de la
génération des œuvres littéraires, chose qui risque bien, de fait, d’en
effrayer plus d’un. L’ouvrage possède l’avantage de la clarté : Francine
Goujon, maître d’œuvre de ce petit volume, a judicieusement parié sur
l’efficacité d’une lisibilité maximale. Après un bref préambule qui présente
l’ensemble et justifie un tant soit peu l’intérêt de la démarche généticienne,
on passe au plat de résistance, « Les Différentes Étapes de la
genèse » (pré-rédaction, rédaction, édition), avant de rebondir sur la
partie intitulée « Le Travail de l’écriture », où sont envisagés,
chez Hugo et Brassens, les mécanismes opposés de l’amplification textuelle et
de la suppression. Un dossier, qui contient quelques données pratiques
(lexique, mode de transcription des manuscrits, code de correction
typographique), achève utilement le parcours. On ne peut que se féliciter d’une
telle entreprise qui, tout en éclairant le (jeune) lecteur sur les rouages
souvent inattendus de la production textuelle, contribue dans le même temps à
démythifier la création littéraire (qui, comme chacun sait, s’alimente à des
sources mystérieuses et irrationnelles) et à réévaluer la place et le rôle de
l’auteur. Que nous apprend, en effet, l’examen attentif des brouillons et des
avant-textes, sinon que le travail de l’écriture, loin de procéder d’une
inspiration qui en serait comme le type concentré, s’apparente bien plus à un
parcours d’obstacles, fait de retours, de reprises, de bifurcations et de
repentirs. Le style se conquiert : Flaubert, sur ce point, donne l’exemple. Et
c’est, normalement, ce que révèlent les différents états d’un manuscrit : la
lente et difficile formation d’une écriture approchée dans toutes ses
composantes. Les brouillons de Proust et de Desnos présentés par Francine
Goujon témoignent pleinement de ce phénomène et se prêtent du même coup, et
d’autorité, aux méthodes de la critique génétique. En revanche, lorsqu’on
« saute » de la phase pré-rédactionnelle à la phase éditoriale,
autrement dit de l’esquisse de carnet non rédigée à la version publiée (fût-ce
pour des raisons liées à la simplification pédagogique), on déroge à l’évidence
à la rigueur de la démarche généticienne. Car manque le chaînon essentiel : le
moment de la rédaction, détaillée dans toutes ses étapes. On regrette ainsi que
Francine Goujon ait trop souvent cédé à ce qui est devenu aujourd’hui une
tendance fâcheuse, parce que génératrice de confusion : les exemples qu’elle
donne des ébauches et des carnets d’enquête de Zola, des scénarios de Flaubert
ou du cahier des charges de La Vie mode
d’emploi de Perec pâtissent tous de la même lacune. Ils font l’économie de
la phase rédactionnelle proprement dite, moment où pourtant tout se joue – non
pas en une seule et unique fois, mais selon des corrections et des ajouts – et
qui, par conséquent, décide du destin de l’œuvre. Quelle leçon peut-on tirer de
la confrontation d’une page de carnet partiellement rédigée, partiellement
élaborée, et de la page finale correspondante ? Rien, sinon que la
naissance de l’écriture proprement dite nous a échappé.
Cambriole.
Alexandre Marius Jacob, Écrits (L’Insomniaque,
2004, 848 p., 25 €).
Nouvelle édition augmentée de ces Écrits parus
en deux volumes en 1995 chez cet éditeur bien nommé. Augmentée par des lettres
et des récits récemment découverts du transporté 34777 et par un CD de chansons
anarchistes de son époque. Le nom de Marius Jacob n’a pas aujourd’hui la
célébrité d’un Ravachol ou d’un Bonnot, mais il a sa légende et sa place dans
l’histoire du mouvement anarchiste. Quant aux lecteurs de Georges Darien, ils
ne seront pas dépaysés.
Cendrars
(I). Blaise Cendrars, Mon voyage en Amérique (Fata Morgana, 2004, 88 p., s.p.m.). Quelle
émotion de lire, en 1969, dans le volume des Inédits secrets présenté par Miriam Cendrars au Club français du
livre, de nombreux aspects, totalement inconnus alors, de Cendrars avant
Cendrars ! Le jeune homme, qui s’appelle encore Freddy Sausey, quitte la
Russie et va rejoindre sa compagne à New York. Ses notes de voyage donnent de
lui l’image d’un esthète peu soucieux de se mêler à la foule du vulgaire,
admirant la tempête et lisant sans arrêt des livres variés. La présente
réédition – non rognée, présentée avec soin, illustrée par Pierre Alechinsky –
a rectifié certaines hésitations de lecture du tirage primitif sans pousser
toutefois l’audace jusqu’à ouvrir Le
Latin mystique de Gourmont pour vérifier une leçon douteuse
(« subrutile » pour « scabrutille », page 67). Les
citations de Goethe (pages 72, 84 ; 85 absente de l’édition précédente)
sont reproduites en allemand sans qu’une note en donne une traduction. Quelques
pages de Retour, qui ne figuraient
pas dans les Inédits secrets, ou bien
de façon très fragmentaire, sont également reproduites. Un bel objet-livre pour
amateurs avertis.
Cendrars
(II). Albert T’Serstevens, L’Homme que fut Blaise Cendrars (Arléa, 2004, 200 p., 18 €). Autre réédition, d’une publication
de 1972, cette fois. Albert T’Serstevens (1886-1974), le « plus ancien
copain des Lettres » de Cendrars (voir la dédicace de Venise dans Bourlinguer,
1948) évoque « l’homme que fut Blaise Cendrars » de 1913 à 1961. Souvenirs
littéraires, souvenirs d’une amitié qui a duré près d’un demi-siècle, extraits
de correspondance privée, « T’Ser » restitue avec délicatesse et
émotion la figure d’un être qui s’est volontiers caché, sa vie durant, derrière
la mythographie qu’il a édifiée. On en sait beaucoup plus long aujourd’hui
qu’en 1972 sur la vie réelle de Cendrars. Ce « tombeau », comme le
nomme justement Alexandre Nouvel dans sa préface, n’en reste pas moins digne
d’intérêt. Regrettons simplement que l’éditeur n’ait pas voulu (ou pas
pu ?) reproduire la totalité des documents photographiques qui figuraient
dans la première publication. Cartes et lettres privées, couvertures d’éditions
originales, fragments de manuscrits ont disparu dans l’opération. C’est bien
dommage.
Claudel-Mauriac. Jean-François
Durand dir., Mauriac-Claudel : le
désir de l’infini (L’Harmattan, 2003, 304 p., 24,40 €.). La comparaison entre auteurs fit
les délices ou les tourments des classes de rhétorique ; elle ne réussit
que rarement à fonder une problématique. La rencontre entre le
gorille-diplomate et l’auteur du Bloc-notes
échappe heureusement à cet écueil, du moins dans les actes du « colloque
comparatiste » que lui a consacré en 2001 l’Association internationale des Amis de François Mauriac. Le volume
évacue avec à-propos les données historiques relatives aux relations des deux
hommes, rappelant que le détail en est déjà connu par leurs biographies respectives
et surtout par leur correspondance. Les contributions préfèrent travailler à
rapprocher des écrivains que tout éloigne, et à séparer des écrivains que tout
unit, à partir de l’évidence d’une communauté – la foi – et de multiples
divergences, théologiques, politiques ou esthétiques. La plupart des études
introduisent un tiers terme, comme Rimbaud (Jean-François Durand), la face du
Christ (Dominique Millet-Gérard), Jammes (Didier Alexandre), l’occupation (Michel
Autrand, Gérard Chalaye) ou Jean Amrouche (Michel Bressolette), pour comparer
les positions et les évolutions des deux hommes. À cet égard, l’une des
réussites de l’ensemble est de simultanément renforcer et miner les images
convenues qui leur sont associées : François Durand et Michel Lioure
livrent des exemples qui révèlent un Claudel plus mauriacien que Mauriac, et
inversement. Mais, à travers ce dialogue, c’est souvent un éventail des
attitudes sociales contemporaines que l’on voit se déplier. La religion occupe
une place prépondérante et justifiée, puisque Jacques Julliard rappelle qu’il y
a un paradoxe à ce que « l’irruption, au premier plan de notre
littérature, d’authentiques écrivains catholiques », ait coïncidé avec le
début d’un déchristianisation drastique de notre société. On voit en outre
apparaître en creux, dans bien des articles, les figures de Valéry et Gide. Si
elles ne surprennent pas, ces analyses offrent des vues synthétiques d’un grand
intérêt sur les transformations de toute l’époque. Et cerise sur le gâteau, les
citations sont souvent savoureuses, Mauriac et Claudel n’ayant guère le don des
formules inoffensives.
Colette.
Claude Francis, Fernande Gontier, Colette
(Perrin, 2004, 440 p., 21,50 €).
Était-ce une idée judicieuse de rééditer cette biographie publiée en 1997, sans
additions ni corrections, pour le cinquantenaire de la disparition de
Colette ? Le lecteur en jugera par les affirmations gratuites et les
erreurs qui la jalonnent. Comment, en effet, convaincre de la filiation mulâtre
du grand-père maternel, Henri Lannoy, dit « le Gorille », en
l’absence d’arbre généalogique cohérent ? Faute d’avoir pu consulter
l’excellent travail postérieur de Claude Pichois et Alain Brunet (1999), les auteurs
auraient pu au moins se pencher sur les travaux d’Émile Ambler, cités dans
l’essai de Madeleine Raaphorst-Rousseau publié en 1964. Faut-il accréditer le
fait que Willy aurait transmis la syphilis à Colette ? Comment expliquer
la vogue du lesbianisme et du voyeurisme du moment (en particulier celui de
Willy) par la hantise du mal vénérien ? Il faut aussi une méconnaissance
singulière du répertoire de la chanson de la Belle Époque pour dire que tout ce
monde allait « écouter Yvette Guilbert chanter la poésie des rues »…
Et que dire des erreurs sur les noms, dans le corps du texte ou dans l’index
(incomplet) : Petrus Borel (1809-1859) confondu avec Pierre Borel,
biographe, entre autres, de Marie Bashkirtseff ; Pierre Brisson avec
Adolphe Brisson, critique au Temps.
Que ces dames revoient aussi certaines orthographes : Marguerite Eymery,
dite Rachilde ; Robert Brasillach ; Curnonsky, répertorié à :
« Saillant, Jean » – Pauvre Maurice Sailland ! Qu’elles cessent
enfin d’appeler Fargue tantôt Jean-Paul, tantôt Léon-Paul. Point de
bibliographie, bien sûr. Si les références contenues dans les notes
nécessitaient d’autres remarques, on aimerait bien savoir où trouver, à la
Bibliothèque nationale de France, le fameux dossier Willy auquel elles se
réfèrent ?
Fantomisation.
Yves Adrien, F. pour Fantomisation (Flammarion,
2004, 216 p., 16 €).
Ouvrir ce livre relève d’une profanation de sépulture. Au travers de ce recueil
de neuf textes de longueur variable « écrits » entre les années 1970
et 2000, publié dans une bien-nommée « Bibliothèque fantôme », il
s’agit ici pour l’auteur « culte » de NövöVision (selon Yves Adrien lui-même !) de procéder à une mystification mièvre et dépassée, dont l’auteur
est la seule victime à terme de cette supercherie éculée : faire croire à sa
propre disparition. Ironisant sur l’oubli que son œuvre a subi pendant vingt
ans, l’écrivain punk-rock cherche à convaincre qu’il est cette fois réellement
mort et qu’il s’agit là d’une œuvre posthume réunissant divers projets de
romans (Adrianisme), galerie de portraits (Portraits cannibales) ou suites
aphoristiques avortées (xxie
siècle, fin). On y apprend en effet qu’« Yves Adrien (1951-2001)
mourut ». Il est cependant immédiatement précisé : « mais, mort, il
écrivait encore ». Nous voilà condamnés à lire cette galerie de fragments
d’œuvres inabouties et ordonnées chronologiquement. F. pour Fantomisation se voudrait presque un bréviaire post mortem de l’écriture branchée dont
Yves Adrien prétend être l’une des figures. Le symptôme majeur en serait un
harassant name-dropping annulant
toute description et diluant toute narration dans l’effondrement vaniteux de la
mondanité underground, celle du
Palace circa 1980 – so chic. Quel est
le but de ce chapelet de noms vintage tels
Philippe Krootchey, Eva Ionesco, François Wimillen, Alain Pacadis, Bambou,
etc. ? On l’ignore. Tout paraît signaler, à chaque page, l’effort warholien d’une littérature de l’image
qui se mue ici en image clichéique de la littérature résumée à la « belle
écriture ». Comment comprendre autrement cette frénésie de verbiage
abscons, celui décrivant notamment des « propos un brin orduriers sur la
maçonnerie secrète du rien et l’avilissement salvateur, [c]e carambolage
laiteux des nuages et [c]e chassé-croisé des bibelots charnels », ou encore
une remarque ampoulée comme « dans une poussière de clavecins s’effondrant
comme autant d’astres fragiles » ? L’auteur écrit avec beaucoup trop
de mots ! La littérature serait chez lui ce fantôme d’une œuvre qu’il ne
parvient pas à faire advenir. Une autre histoire finirait par se laisser dire,
celle d’Yves Adrien n’arrivant pas à faire œuvre mais ne parvenant jamais à
cesser d’écrire.
Femmes.
Des femmes. Images et écritures,
textes réunis par Andrée Mansau (Presses universitaires du Mirail, 2004, 260 p.,
19 €). La
préface de Béatrice Didier rappelle que l’ouvrage aurait pu s’intituler
« L’hétérogène : corps de femmes ». Il est en réalité affligeant
que trop souvent, « les femmes » soient considérées, y compris, voire
surtout, par des féministes, comme une thématique en soi, auto-suffisante
(imagine-t-on Des hommes. Images et
écritures sans se voir taxer d’emblée de flou notionnel et
historique ? L’incongruité saute alors aux yeux). L’hétérogénéité
revendiquée pour les « femmes » autorise dès lors un regroupement de
textes dépourvu de problématique et apparaît comme un moyen rhétorique commode
pour justifier un panorama éclectique, tant dans sa périodisation (de
l’Antiquité à nos jours), que dans ses thématiques (le corps, le mythe,
l’Autre, l’Indienne, la Déportée) ou sa contextualisation politico-géographique
(Rome, Autriche, Amérique centrale, Hollywood). Par-delà cette critique
d’ensemble sur l’absence d’axe directeur de l’ouvrage, certains articles
gagnent à être lus : sur Eurydice, sur l’écriture féminine à Auschwitz,
sur la femme chez Poe, sur Gustave Moreau ou sur Weininger. Il n’en reste pas
moins que la seule complicité féministe, certes légitime en matière politique
ou pragmatique, ne peut valoir comme moteur universel de la pensée : le
graphisme de la couverture, qui reproduit par son cadre et sa typographie la
présentation-type des éditions « des femmes » sans qu’aucune allusion
soit faite à cet emprunt explicite, en est un ultime symptôme.
Flaubert.
Flaubert savait-il écrire ? Une
querelle grammaticale (1919-1921), textes réunis et présentés par Gilles
Philippe (Ellug, 2004, 201 p., 22 €).
L’auteur du magistral Moment grammatical
de la littérature française (1890-1940) rassemble ici les textes qui
constituaient l’une des querelles qui sous-tendaient son enquête sur
l’importance accordée aux questions de grammaire de Gourmont à Sartre. L’essentiel
n’était-il donc pas dit dans ce précédent ouvrage ? Non, et l’on sera
reconnaissant à l’auteur d’être revenu sur cette controverse somme toute
secondaire, mais fort révélatrice à la fois des modalités de la polémique en
littérature et d’une période de mutation dans la conception que nous nous
faisons de la littérature : « Depuis la fin du xixe siècle, la France est
en effet entrée dans une période de soupçon face à la littérature, soupçon qui
connaîtra son apogée dans les années 1930, avec des formulations plus modernes
(Paulhan, Bataille, Sartre, Blanchot). » La polémique autour de la langue
de Flaubert annonce les contradictions dans lesquelles écrivains et théoriciens
se débattront, chaque prise de position pouvant être considérée comme une variation
sur un même thème : « Comment concilier la vocation à l’audace de la
littérature comme fait de langue et le devenir patrimonial de la littérature
comme fait de culture ? »
Gaspar.
Lorand Gaspar (Le Temps qu’il fait, 2004, 416 p., 30 €). Il était naturel que la collection
des Cahiers du Temps qu’il fait,
fondée par Georges Monti, consacre à Lorand Gaspar un volume dans lequel
cohabitent avec bonheur les documents iconographiques – notamment les photographies
réalisées par Gaspar, mais aussi une gouache de Michaux, une encre inédite
d’Étienne Hajdu, un lavis de T’ang – et les textes. Conformément à la règle des
Cahiers, l’ensemble se répartit en
plusieurs rubriques : des témoignages d’amis, écrivains, plasticiens, musiciens
rendent hommage à l’auteur de Patmos,
soit sur le mode indirect – donnant à lire alors des textes qui sont comme des
offrandes où passe, sensible, l’onde d’une résonance fraternelle : on pense,
bien sûr, aux poèmes de Jean Grosjean, d’Yves Leclair, d’Yves Bonnefoy, de Jacques
Réda et de Heather Dohollau ; soit sur le mode direct, comme le font
Moncef Ghachem – qui évoque entre autres la découverte que fut pour lui la
lecture du Quatrième État de la matière
– et Jean-Pierre Lemaire dans son texte « Table d’harmonie ». Roger
Little offre dès les premiers mots, sinon la clé, du moins les termes les moins
contestables d’un portait immédiat : « Aucune solution de continuité
n’interrompt l’intégrité de Lorand Gaspar. Poésie : être ; prose :
être ; photographie : être ; soigner : être ; vivre :
être. » Extrême justesse du regard en l’occurrence, car rien n’est plus
étranger à Gaspar que ces divisions arbitraires, ses segmentations
artificielles qui séparent, écartent, hiérarchisent les pratiques humaines. Ce
chirurgien né en Transylvanie, passé en France, puis exerçant son métier à
Bethléem et Jérusalem, méconnaît les frontières ; il est à la fois
médecin, poète, essayiste, traducteur, photographe. Une vie placée sous le
signe d’une incessante quête de liens, d’une soif de continu où se conjuguent
valeurs éthiques et valeurs poétiques. Dans Approche
de la parole (1978), Gaspar écrit : « Il y a une veine d’énergie qui
est langue, qui chemine continue depuis les dispersions cosmiques et
plissements géologiques aux tissages de la vie, aux mouvements les plus abrupts
de l’imagination et du chant. » Cette langue continue, les textes de
Lorand Gaspar qui forment la deuxième rubrique du Cahier s’emploient à en épouser les croisements et les linéaments
multiples : poèmes traduits en diverses langues, essais, « feuilles
d’hôpital », réflexions sur Hollan et T’ang, traductions de poètes
étrangers (dont Séféris et Janos Pilinszky), une pluralité vivante, organique
en somme, qui confère à ce volume toute sa densité et toute sa justification.
Il faut lire les textes de Lorand Gaspar, suivre la voix qui se diversifie en
restant pourtant la même en des formes d’écriture toujours mouvantes,
fragmentaires. On a le sentiment, comme le dit Gaspar lui-même, « que tout
cela “se tient” par le dedans, appartient au même mouvement de vie – action
concrète, questionnement, méditation, lecture ». La troisième rubrique de
l’ouvrage comporte les études consacrées à l’auteur par des critiques et des
universitaires. C’est la partie la plus inégale de l’ensemble. On ne retiendra
que l’essentiel : les textes qui apportent un éclairage juste sur le
travail de Lorand Gaspar et qui témoignent d’une connaissance intime de
l’œuvre. On lira ainsi avec profit « L’Écriture nomade » de Jean-Yves
Debreuille, « Lorand et Spinoza » de Philippe Rebeyrol, l’article de
Michel Favriaud sur la ponctuation et le rythme dans les poèmes de Gaspar,
« Lorand Gaspar et la parole » de Leopold Peeters, et l’étude très
suggestive de Richard Stamelman intitulée « Le Plein Chant du Réel :
parole, respiration et lumière chez Lorand Gaspar ». On lira enfin le
texte de Christine Andreucci sur les rapports de Gaspar au poète hongrois Janos
Pilinszky. Le reste, hélas, n’est que redites, anecdotes insignifiantes ou
galimatias – toutes choses qui inspirent de revenir très vite à Lorand Gaspar,
sans détour superflu. C’est là aussi le grand intérêt de ce Cahier que d’inciter à de salutaires
recentrements et d’inviter, du même coup, à recueillir, à la surface des
discours et des images, l’éclat durable d’une présence.
Gazanion.
Bernard Lonjon, Édouard Gazanion, poète
vellave à l’assaut de Montmartre. Une vie de patachon (Éditions du Roure,
2004, 222 p., 18 €).
On peut être
informaticien et lettré, comme le démontre Bernard Lonjon, connu pour son
travail de libraire à La Venvole chartraine et dont les habitués d’Histoires littéraires ont pu lire un
article sur Carco. Mis en possession de nombreux documents inédits touchant
Édouard Gazanion, il lui consacre ici une biographie où perce l’attachement
manifesté par tous ceux qui avaient connu Gazanion, sympathique raté. Sa vie
« en demi-teinte » ne manque pas d’intérêt et vient enrichir le légendaire
de la Bohême du tournant du siècle, entre Montmartre et Montparnasse. Gazanion
avait croisé tout le monde, et tout le monde l’appréciait, entre autres Max
Jacob et Carco, l’ami très fidèle. Très actif dans le milieu des petites revues
et des groupes plus ou moins éphémères qui font le charme brouillon de la
période, Gazanion n’a pas voulu ou pas su faire une œuvre. Son unique recueil, Chansons pour celle qui n’est pas venue
(1910), n’a pas marqué l’histoire poétique. En revanche, il a beaucoup
contribué aux œuvres des autres en devenant un fouilleur d’archives assidu de
la Bibliothèque nationale. Faute de célébrité, mais consolé par des femmes
nombreuses et belles, Gazanion eut une vie qui ressemble à celle de dizaines
d’autres – tous ceux qui ont, comme lui, rêvé la gloire et formé l’armée des
figurants, à l’arrière-plan de la vie littéraire et artistique de leur époque.
Bernard Lonjon traite cette vie avec respect et une certaine tendresse. Les
annexes qu’il propose font de son ouvrage un peu plus qu’un récit, d’ailleurs
attachant : pas d’index ni de notes, mais un choix de lettres, un
répertoire des amis de Gazanion et une bibliographie qui seront utiles aux
amateurs d’histoire montmartroise : ils mettront ce livre en bonne place
au rayon documentaire de leur bibliothèque.
Gracq.
Michel Murat, L’Enchanteur réticent.
Essai sur Julien Gracq (José Corti, 2004, 360 p., 22 €). Sous l’élégante couverture ivoire
de cet essai publié par les éditions Corti se cache en fait un ouvrage
autrefois publié chez Belfond sous le simple titre de Julien Gracq. Les modifications apportées à l’occasion de cette
reprise sont d’autant plus minces qu’aucune œuvre de l’intéressé n’est venue
s’ajouter à celles qu’arpentait Michel Murat en 1991. À l’époque déjà, ce
dernier considérait l’œuvre de Julien Gracq comme « complète, et peut-être
achevée », pronostication des plus judicieuses si l’on veut bien tenir
pour un livre, mais non pour une œuvre à part entière, les Entretiens publiés en 2002. Voilà sans doute pourquoi l’on retrouve
inchangé l’essai de 1991, synthèse qui s’attachait à quelques-uns des thèmes
classiques de la littérature consacrée par ailleurs à l’œuvre du grand homme
(les lieux, l’univers romanesque, l’œuvre critique, le style). L’originalité de
l’essai tenait essentiellement à sa volonté de réserver l’homme et
d’historiciser tout à la fois une œuvre prétendument marginale afin d’en
soustraire l’analyse aux dangers, ô combien délicieux parfois, d’une critique
en forme d’impasse : celle qui consiste à donner une lecture gracquienne de
Gracq. Tout cela reste d’actualité. L’ouvrage reprend également le principe
d’une présentation de tous les livres de Gracq, présentation que vient
désormais compléter la note qu’on avait déjà pu lire en ligne dans Acta Fabula sur les Conversations dans le Maine-et-Loire de 2002. Pour le reste, une
chronologie et une bibliographie remises à jour pour l’occasion. L’honnête
homme qui ne connaissait pas la première édition de cet essai appréciera.
Grand Jeu. Michel Random, Le Grand Jeu. Les enfants de Rimbaud le Voyant (Le Grand Souffle, 2003, 340 p., 24,20 €). Maison d’édition apparue en même temps que les manifestations organisées début 2004 par la ville de Reims au