EN SOCIÉTÉ
Aicard. Les Échos de Maurin, n° 4, décembre 2002 (Les Amis de Jean Aicard,
Oustaou de Maurin des Maures, 83210 Sollies-Ville ; 4 p., s.p.m.). Les associations d’amis d’écrivains sont, par essence,
presque toujours sympathiques, c’est entendu, mais quand, sur quatre petites
pages chétives, on sème des miettes et des truismes à la volée, on s’expose à
ce qu’un coup de vent vous les renvoie dans l’œil.
Bibliographie. Éric Ferey, Revue d’histoire littéraire de la France, hors
série, Bibliographie de la littérature
française : xvie-xxe siècles : année
2001 (2002, 700 p., 20 €). On sait la manière de prouver l’impeccabilité
d’une bibliographie : vérifier si ses propres articles y sont mentionnés.
Conservateur à la BnF, Éric Férey est un personnage d’une rigueur et d’une
science bibliographiques sans égal. Rappelons, pour ceux qui n’auraient jamais
consulté ce pavé annuel, qu’il est divisé en six parties : une première
consacrée aux notions clés (« Généralités ») et les suivantes aux
cinq siècles de l’époque moderne – du xvie
au xxe.
Comme c’est le cas depuis longtemps (mais la tendance ne s’aggrave-t-elle
pas ?), les xixe
et xxe
siècles occupent les trois quarts de l’ouvrage. L’index des sujets permet de
saisir l’évolution et d’apercevoir les grandes orientations de la recherche
actuelle : alors que, pour le xixe siècle, les approches modernes héritées de la
nouvelle critique semblent en recul (intertextualité, narrataire, narration,
discours, etc.), les approches « traditionnelles » se taillent la
part du lion (influences et relations, mythe, thème, courant, réception,
genre). Le palmarès des auteurs, toujours pour le xixe siècle, est lui aussi
édifiant : les grands auteurs continuent d’attirer beaucoup de monde,
tandis que les écrivains mineurs s’enfoncent dans l’oubli : on continue
d’ignorer Béranger, Leroux, Mendès, tandis qu’on persiste à s’intéresser à
Mirbeau, Huysmans, Lautréamont et Sand (les féministes !). À noter que
Daudet, Malot, Mérimée et Gautier reviennent en force, mais que Sainte-Beuve,
Vigny, Schwob et Corbière ont toujours une place indigne de leur importance.
Bibliophilie. Le Livre et l’estampe, revue trimestrielle de la Société royale des
bibliophiles et iconophiles de Belgique, n° 158, 2002 (4 boulevard de
l’Empereur, 1000 Bruxelles ; 178 p., s.p.m.). Bien intéressante, cette
livraison, avec trois articles que l’on apprécie en regrettant leur brièveté
tant ils sont captivants de bout en bout : « La bande dessinée,
nouvel horizon pour les iconophiles et les bibliophiles » (René Fayt),
« À la découverte d’un petit éditeur du xixe siècle, Jean-Baptiste Moens
(1833-1908) » (Christelle Harvengt) et « "C’est l’auteur qui
souligne." Remarques sur quelques pratiques éditoriales » (Émile Van
Balberghe). L’auteur de cette dernière étude signale qu’Histoires littéraires « change de type de caractère pour les
notes en bas de pages », dont le corps lui paraît « trop
petit ». Il n’a peut-être pas tort. Mais l’important n’est-il pas que la
revue ne change pas de caractère ?
Bonzaï. La Petite Revue de l’indiscipline, n°
104, printemps 2003, Jacques Roubaud
numéro spécial (Christian Moncel, BP 1066, 69202 Lyon Cedex 01 ; 22
p., 1,70 €). Dans son dernier numéro spécial et
« supplément satirique » au précédent, entièrement rédigé par
Sébastien, la « revuette » de poésie s’en prend à Jacques Roubaud. Le
poète et ses thuriféraires sont étrillés avec une vacherie aussi rigolote que
partiale, qui culmine dans un récit de rêve où le chroniqueur comparaît devant
les juges des Enfers, qui le convainquent d’incompétence et d’ignorance.
Néanmoins, et au risque de s’attirer les foudres de Sébastien, nous répèterons
avec certains de ses contradicteurs que sa notion de « quête poétique
véritable [est] du toc », dès lors qu’elle entend imposer un courant (la
poésie versifiée, par exemple) contre d’autres, et surtout quand elle motive
des attaques ad hominem immatures,
comme tels jeux épigrammatiques sur le nom de Prigent et Roubaud dans des
livraisons antérieures. Sur ce point, nous renvoyons aux chroniques déjà
consacrées ici à la PRI ou au Coin de table, mais pour quitter ce débat
et aborder le travail de Moncel sous un autre jour, on gagnera à se reporter à
l’essai d’Alain Dumaine sur Baudelaire et
la réalité du mal, notamment à la page 25, où l’éditeur s’avoue
« inventeur de destins » : il crée, comme Pessoa, des
hétéronymes, dont Alain Dumaine, et, si nous comprenons bien, Sébastien et
Maurice Hénaud. Dans cette construction énonciative complexe, le discours des
uns et des autres devient décalé, et les partis pris ou l’aspect monologique
des affirmations demandent, sans doute, à être davantage suspectés par le
lecteur.
Camus. Bulletin d’information de la Société d’études camusiennes, n° 66,
avril 2003 (Société des études
camusiennes, 10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 25 p., s.p.m.). Ce
modeste bulletin ne paie pas de mine, mais fait bien et sans chichis ce pour
quoi il existe : rendre compte de l’actualité de Camus, dont on constate
qu’elle ne manque pas de vitalité. Les vingt pages retenues par une simple
agrafe mentionnent des colloques (trop tard hélas ! pour le « couscous
d’adieu » de celui de Poitiers), commentent des parutions (la biographie
d’Amrouche par Réjane Le Baut), recensent force manifestations diverses,
donnent les adresses électroniques des quelques dizaines de membres de la
société, etc. Plus original : une petite « note de lecture »
fait la statistique chronologique des contributions de Camus à Combat, avec graphiques : il y a
des années avec et des années sans. Une innovation intéressante : le
bulletin reproduit aussi des textes parus sur le Web. Renversement inusité mais
qui a peut-être de l’avenir : le papier demeure en effet (pour l’instant)
moins périssable que les assemblages d’électrons.
Céline. L’Année Céline 2001 (Du Lérot-Imec, 2003, 240 p., 35 €). Un bon cru, pour les
amateurs de Céline, avec la réapparition du manuscrit du Voyage au bout de la nuit et celle de diverses correspondances
passées en vente en 2001-2002 (à René Héron de Villefosse, au docteur Augustin
Tuset, à Antonio Zuloaga, fils du peintre espagnol). De nombreuses informations
sont données sur la vente du manuscrit du Voyage,
vendu par le romancier en mai 1943 au marchand de tableaux Étienne Bignou et
entré ensuite dans un long sommeil que le dernier détenteur en date de
l’autographe prétend avoir été anglo-saxon. Du sommaire de cette Année Céline, mentionnons des notices
pharmaceutiques du docteur Destouches récemment retrouvées (« L’Insomnie
des intellectuels », des notes sur la composition du Somnothyril ou sur la
toxicité du Bromoforme) et surtout le texte d’un étonnant entretien télévisé
que Céline accorda, dans sa maison de Meudon, en juin 1957, à André
Parinaud ; on y retrouve un Céline tout craché, préoccupé par la
perturbation que l’équipe de télévision inflige à son perroquet, et toujours
aussi entier et vindicatif : Mauriac ? Un « directeur d’école
libre qui a mal tourné ».
Claudel.
Bulletin de la Société Paul Claudel,
n° 169, mars 2003 (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 71 p., 5 €). Ce numéro, dominé par Le Soulier de Satin, s’ouvre sur un
entretien avec Olivier Py. Le dramaturge et metteur en scène évoque sa lecture
de l’œuvre, montée à Strasbourg au printemps et actuellement en tournée (elle
sera à Paris cet automne). Mais il aborde aussi son propre travail, marqué par
une réflexion catholique qu’on n’attendait pas forcément chez lui. Dominique
Millet-Gérard présente un extrait du texte qu’Hans Urs von Balthasar avait
consacré à cette pièce-marathon et qui vient d’être traduit chez Ad Solem.
Enfin, Yehuda Moraly, rappelant que Jean-Louis Barrault mena de front la
création du Soulier et son rôle de
Baptiste dans Les Enfants du paradis,
propose un rapprochement stimulant entre la structure des deux intrigues. Le
reste du bulletin porte sur l’actualité de la recherche, des mises en scènes et
des publications. On y apprend notamment que Michel Serrault évoque, dans sa
récente autobiographie, la création du Soulier
(où il fut figurant) : Marie Bell négocie la réduction des tirades en
lançant à un Claudel « fasciné et tremblant comme si la Vierge en personne
venait de s’adresser à lui : – Dis, Paulo, on pourrait pas couper, là
aussi ? », et Guitry lâche après la première : « Encore
heureux qu’on ait pas eu la paire ! » Une pointe assassine qu’on ne
dira certainement pas face à cette livraison bien faite.
Delacroix. Société des Amis du Musée national Eugène Delacroix, bulletin n°1,
janvier 2003 (6 rue de Furstemberg, 75006 Paris ; 26 p., 16 €). Ainsi que le rappelle le
responsable de ce bulletin, François de Waresquiel, la Société des Amis de
Delacroix a connu naguère des jours fastes, suivis de périodes beaucoup plus
sombres : l’ancienne génération des parrains prestigieux a disparu et la
cote de Delacroix lui-même n’est plus ce qu’elle était, comme en témoignent les
ventes. Les Amis du peintre n’ont pas pour autant désarmé et recentrent
désormais leurs actions sur le soutien au Musée, installé dans l’appartement où
Delacroix passa ses dernières années, à proximité du chantier de Saint-Sulpice.
Ce musée (national depuis 1971), ils contribuent à l’enrichir considérablement
en lui remettant leur collection, dont on trouvera l’inventaire illustré dans
ce numéro du bulletin, à côté de plusieurs études d’Arlette Sérullaz,
spécialiste dont les travaux sur Delacroix, David, Eugène Boudin, etc., sont
bien connus. Quelques chroniques et une intéressante revue des trois dernières
années de publications sur Delacroix complètent ce premier numéro prometteur.
Des Forêts. Louis-René Des Forêts, numéro spécial de Critique, 668-668, janvier-février 2003 (Minuit, 2003, 127 p., 11,50 €). Des Forêts n’échappera pas
un jour prochain à la mise en Pléiade. L’éditeur, qui sera nécessairement
Dominique Rabaté, aura du grain à moudre : publications dispersées,
manuscrits complexes, intense intertextualité, cohérence du projet, uniformité du
ton, singularité de l’auteur, silences énigmatiques, respect unanime, amitiés
choisies, glossateurs déjà nombreux – tous les ingrédients sont là pour faire
un grantécrivain comme l’histoire
littéraire les aime. Elle a bien raison. La réputation croissante de Des Forêts
depuis Ostinato ne peut que
s’amplifier, maintenant qu’il est mort, tandis que bien des marionnettes qui
s’agitent encore bruyamment à l’avant-scène devront prendre le chemin du
placard. Ce numéro de Critique,
organisé par Dominique Rabaté, n’est encore qu’une première étape dans la
constitution d’une critique savante de Des Forêts, mais elle en offre les
linéaments. L’ensemble est un peu hétéroclite, inévitablement. Michel Deguy
livre quelques pages curieusement lisibles (ce n’est pas son habitude)
consacrées au Des Forêts qu’il a fréquenté au temps où ils étaient tous deux du
comité de lecture de Gallimard. Jean Roudaut donne un bon Des Forêts for beginners sous le titre « Un rire en vérité si
fragile » – le rire lui servant de fil conducteur ambigu. Dans « Le
Salon de musique », Gérard Macé cisèle à sa manière élégante quatre pages
tressées autour d’un souvenir de cinéma partagé. Bernard Pingaud n’apporte pas
grand-chose de neuf et Patricia Martinez en rajoute dans l’énigmatique au prétexte
d’une « poétique de l’énigme ». Emmanuel Delaplanche distille à
propos d’« Influences en miroir » une partie de sa thèse, consacrée
aux emprunts de Des Forêts, dont il a montré qu’ils sont omniprésents – un fait
dont toutes les conséquences ne sont pas encore tirées mais qu’il traite avec
subtilité. Christine Andreucci s’intéresse aux poèmes de « Sam
Wood ». Dominique Rabaté étudie, avec l’« écrivain en troisième
personne », la figure du tiers qui fait de l’oeuvre un genre à part.
Jean-Paul Michel traite d’Ostinato,
œuvre quand même contre toute la thématique de l’œuvre. Parmi les autres essais
rassemblés, on retiendra surtout celui de Jean-Yves Pouilloux, « Faire une
phrase », bel exercice de lecture et sur la lecture, à la première
personne, à partir de la confrontation avec la première page de Pas à pas jusqu’au dernier. Un fragment
de poème inédit et une lettre à René Vincent sur Les Mendiants, publiée antérieurement sans lieu d’édition, sans
date, sans nom d’éditeur, complètent le dossier. Pour finir sur des futilités,
notons que la qualité typographique de la couverture de ce numéro de Critique est assez désastreuse :
qui dira les ravages de l’ordinateur dans l’art de la mise en page ?
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 138, avril 2002, Le Colloque de Fès (92 rue du Grand
Douzillé, 49000 Angers ; 152 p. ; 11 €). Une note nécrologique
inquiétante signale qu’après la mort récente de Jean Meyer et de Maurice
Rheims, le comité d’Honneur ne comporte plus qu’un membre vivant, Dominique
Fernandez, pour trente morts ! Les Amis d’André Gide se portent pourtant
bien, comme en témoigne la publication régulière du bulletin. Réunis par Fatima
Safi, les actes du colloque Gide et le
Maghreb d’octobre 2002 proposent dix communications qui ne se soumettent
pas toutes à la thématique du titre : on étudie aussi bien Les Caves du Vatican que le voyage en
URSS. Plusieurs interventions affrontent tout de même vraiment le sujet, dont
la plus originale est un parallèle entre L’Immoraliste
et Un thé au Sahara de Paul Bowles.
Hugo. Année Victor Hugo, revue internationale
d’études hugoliennes, n° 1, 2002 (58 rue des Écoles, 75005 Paris ; 296
p., 35 €). Rédacteur en chef de cette nouvelle
publication, Pierre Laforgue souligne qu’il n’existait pas de revue spécialisée
consacrée à Hugo, malgré de nombreux « articles, colloques et
thèses » et « un extraordinaire renouveau des études
hugoliennes ». Le constat est juste, mais il est à double tranchant :
puisque tout cela existe, où est la nécessité de la revue ? Ce numéro un
comporte treize études de ton, de longueur et de sujets très variés : les Contemplations et Les Misérables, mais aussi Mille
francs de récompense ; Hugo et Claudel jouxtant Hugo et Rostand ;
deux interrogations sur William
Shakespeare à côté de « Hugo poète réaliste »… Articles le plus
souvent intéressants, mais tout cela pouvait exister sans l’Année Victor Hugo. La nouvelle revue devra chercher sa vocation spécifique. En
ouverture, Jean Gaudon s’interroge : « Comment peut-on être
biographe ? » Discutable dans son usage allusif de la polémique, son
étude est sans doute la seule qui ne pouvait trouver place que dans un tel
volume. Bibliographie et comptes rendus complètent ce premier numéro.
Jammes.
Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 36, décembre 2002, Francis Jammes-Charles Guérin, frères
siamois de la gloire. Correspondance 1897-1906 (Maison Chrestia, 64300
Orthez ; 108 p., 9,15 €). Qui a été touché par le poème de Charles Guérin,
« O Jammes, ta maison ressemble à ton visage […] » (Léautaud lui-même,
pourtant peu porté sur l’éloge en matière de poésie, se disait sensible à
l’émotion de cette pièce) lira cette correspondance comme un long développement
de ces vers empreints d’une sensibilité si poignante. Le 17 mars 1907, Edmond
Guérin, père de Charles, télégraphiait à Jammes : « Votre pauvre ami
Charles Guérin enlevé cette nuit par congestion cérébrale. » Guérin avait
trente-trois ans. « Demeure harmonieuse, ami, vous
reverrai-je ? » Présentation et annotation de cette correspondance
par Michel Haurie, auquel le souvenir de Jammes et la préservation de ses
écrits doivent déjà tant.
Maupassant. L’Angélus. Bulletin de
l’Association des Amis de Guy de Maupassant, n° 13, décembre 2002-janvier
2003 (148 Boulevard de la Libération, 13004 Marseille ; 44 p., s.p.m.).
Cette livraison contenant deux lettres inédites (pour l’une d’elles, des
extraits seulement) d’Hermine Lecomte du Noüy à Laure de Maupassant qui
renseignent sur l’amitié unissant ces deux femmes. Provenant de la Bibliothèque
de l’Institut, des lettres de Maupassant à Gustave Schlumberger (1844-1929),
archéologue, médiéviste, maître de l’histoire de l’Orient byzantin, que
l’auteur de Bel-Ami avait rencontré
chez la comtesse Potocka : on y apprend l’origine de la fortune du Figaro qui tarifait aux auteurs et aux
maisons d’édition toutes ses critiques – hormis celles de ses propres
collaborateurs – comme s’il s’agissait de simples publicités. Un échange
aigre-doux entre Mirbeau et Maupassant à propos de l’escroquerie de Mussot, à
laquelle le champion des Grimaces ne
semble pas avoir cru un seul instant, fournit, avec la correspondance
précédente, un joli commencement de dossier sur les mœurs du journalisme
fin-de-siècle. Claire et didactique étude de Jacques Bienvenu sur
« Maupassant et la psychologie », qui revient sur la querelle des Subtils et des Objectifs et montre comment, dans son écriture, Maupassant avait
fait quelques infidélités à Flaubert en allant musarder du côté des Goncourt.
Enfin, compliments à Bernard Bosquès pour le coup de crayon qui a reconstitué
une rue de Paris en 1874. On lui conseillera cependant de changer les affiches
de sa colonne Morris : à cette date, Toulouse-Lautrec n’avait que dix ans
et sa célèbre affiche de la Goulue au Moulin Rouge est de 1891…
Nizan. Revue du Centre interdisciplinaire d’études nizantiennes, n° 1,
décembre 2002, Aden. Paul Nizan et les
années trente (St-Francis Xavier University, CP 5000, Antigonish,
Nouvelle-Écosse, Canada B2G 2W5 ; 267 p., 20 €). Plus
d’un demi-siècle pour relire l’histoire, cela n’est manifestement pas de trop.
Et pour le cas Nizan, malgré le premier coup de boutoir donné par Sartre en
1960 (à l’occasion, rappelons-le, de la réédition par François Maspero d’Aden Arabie), il fallait que bien des
hypothèques soient levées. Loin de la place du colonel Fabien comme de la place
de Saint-Germain-des-Prés, un vent salutaire semble aujourd’hui souffler, qui
nous vient de Nantes et de la Nouvelle-Écosse, avec un premier bilan des
recherches d’un groupe qui s’est institué « Groupe interdisciplinaire des
études nizantiennes ». Signalons les trois gros morceaux :
« Paul Nizan face à Emmanuel Berl » (Anne Mathieu), « Paul Nizan
démissionne du Parti communiste : une réception critique »
(Pierre-Frédéric Charpentier), « Intellectuels contre la guerre
d’Ethiopie » (Anne Mathieu). On s’attache à repasser au crible textes,
manifestes, déclarations, mémoires, on élimine de faux jugements, mais on
n’arrive pas toujours à reconstituer, disons, l’atmosphère, on n’arrive surtout
pas à comprendre les luttes pour l’hégémonie à l’intérieur du Parti. Gramsci
n’est donc toujours pas revenu en odeur de sainteté, qui permettrait de
comprendre bien des analyses ou prises de position du camarade Nizan.
Rivière.
Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n° 105, 4° trimestre
2002, André Suarès vu par Jacques
Rivière ; n° 106, 1er trimestre 2003, Jacques Rivière et Léon-Paul Fargue (31 rue Arthur-Petit, 78220
Viroflay ; 62 p., 12 €). Conçus chacun autour d’un
thème monographique, les bulletins des Amis de Jacques Rivière et
d’Alain-Fournier sont parmi les plus intéressantes et les plus riches
publications de ce genre. Preuve qu’il n’est pas nécessaire de mettre à
contribution un « grand écrivain » pour faire de l’histoire
littéraire intelligente. Le numéro 105 reproduit une conférence inédite de
Rivière sur Suarès (1918), fort bien présentée par Dominique Millet-Gérard.
Très nuancé et non sans réserves, le texte de Rivière appelle diverses
réflexions. Le critique s’étonne de l’influence de Brunetière sur Suarès :
mais c’est qu’au fond Suarès, élève de Brunetière, était essentiellement un
rhéteur, quoique imprégné de Baudelaire et de Wagner. Et l’amitié
Suarès-Brunetière n’en dit-elle pas long sur le premier comme, paradoxalement,
sur le second ? Rivière a également bien vu le nihilisme de Suarès, et
aussi qu’il y avait chez l’homme une timidité énorme, compensée par un non
moins énorme orgueil, qui tournera parfois à la paranoïa. Il distingue surtout
chez l’écrivain une « préciosité intellectuelle », et c’est un fait
que cette préciosité imprégnera également les poèmes (d’ailleurs médiocres) de
Suarès. En revanche, Rivière n’a pas vu, ou n’aime point, le poète en prose,
l’admirable prosateur qu’est souvent Suarès, lorsqu’il ne cède point à une
sorte de lyrisme symbolard. Et le meilleur Suarès, « le véritable
poète » est bien, comme l’a souligné Rivière, le peintre de portraits et
le critique. Pour le reste, comme le note Dominique Millet-Gérard, Rivière
éprouvait une fascination doublée de répulsion devant ce qui, chez Suarès, lui
ressemblait le plus : le culte de l’émotion et de la passion. D’où les
réserves et les observations mitigées qui parsèment sa conférence, laquelle
reste, surtout pour 1918, un non négligeable morceau de critique. À quand la
publication des lettres de Suarès à Rivière, dont ce Bulletin nous apprend
l’existence dans le Fonds Rivière conservé à Bourges ? Avec le numéro 106
du bulletin se poursuit l’exploration et la publication des correspondances de
Jacques Rivière. S’étalant sur dix années (1912-1922), sa correspondance
croisée avec Fargue n’est pourtant pas considérable : quatorze lettres de
Rivière et neuf de Fargue, généralement brèves. À vrai dire, ils habitaient
tous deux Paris et se voyaient assez souvent ; mais peu de documents
subsistent sur leur amitié, qui se forgea lors des débuts de la N.R.f. Fargue était très lié avec Gaston
Gallimard, mais aussi avec Charles-Louis Philippe et Larbaud, qui pouvaient
faire le lien avec Gide et le reste de la rédaction. C’est un fait qu’il
sympathisera davantage avec Rivière qu’avec Gide et Schlumberger, et que leur
correspondance débuta de façon très farguienne : à propos de vitraux
exécutés par l’oncle de Rivière. Il y avait aussi, comme lien, le beau-frère de
Rivière, Alain-Fournier, grand admirateur de la poésie de Fargue et qui en fera
l’éloge dans Paris-Journal. L’amitié
une fois scellée, Fargue mettra un point d’honneur à rester, si l’on peut dire,
fidèle à sa légende : tardant à remettre ses textes, bombardant
l’imprimeur de corrections, retardant des épreuves, etc., comme ce fut le cas
pour sa préface à Charles Blanchard
de Charles-Louis Philippe. Une autre fois, il acceptera, puis se dérobera, pour
faire une conférence sur Rimbaud. Il en fera cependant une sur Valéry, au cours
de laquelle il éreintera Anna de Noailles : véritable sacrilège, car la
divine comtesse était alors, on ne sait trop pourquoi, unanimement admirée,
même par Gide (il est vrai que Fargue, en 1947, viendra à résipiscence, dans Portraits de famille). Malgré toute l’insistance de Rivière, qui se montrait
parfois assez impatient, Fargue publiera très peu, avant 1922, dans la N.R.f. : paresse, scrupules
littéraires, poétique de la rareté ? Probablement les trois à la fois.
Dans cet intéressant petit chapitre d’histoire littéraire, où les lettres des
deux correspondants sont présentées et situées par David Roe, on signalera
enfin un vigoureux éreintement du Désespéré
de Bloy par Rivière.
Saint-John
Perse. Souffle de Perse,
n° 10, novembre 2002, Revue de
l’Association des Amis de la Fondation Saint-John Perse (Cité du Livre,
8-10 rue des Allumettes, 13098 Aix-en-Provence ; 140 p., 8 €).
Regrettons d’abord la présentation : absence de marges, corps peu
harmonieux, gras inutiles… Dans cette livraison, notons deux brefs inédits
témoignant de l’amitié du poète avec le couple Biddle, un hommage à Albert
Henry, mort en 2002, avec la liste de ses travaux consacrés à Perse, et surtout
une étude de Christian Rivoire sur le refus de Perse d’être comparé à Victor
Segalen.
Soupault. Bulletin de l’Association Philippe Soupault, Marie-Louise
Soupault-Le Borgne, Souvenirs d’enfance
(s.l., s.d., 24 p.). Comme en lui-même ce texte est dépourvu de tout intérêt,
même pour l’ethnologie normande, on aurait aimé que soit mentionné le lien de parenté
entre ladite Marie-Louise Soupault-Le Borgne et le poète surréaliste. En tout
cas, on aura appris qu’elle est la mère de la responsable de l’Association
Philippe-Soupault, qui publie annuellement des feuilles volantes illustrées de
photographies. Autant en emporte le vent.
![]()
Sue.
Cahiers pour la littérature populaire,
n° 17, printemps 2003, Eugène Sue
inconnu (CELP/Robert Bonaccorsi, 107 Chemin des eaux, Quartier Tortel,
83500 La-Seyne-sur-mer ; 102 p., 12 €). Cent deux pages et que du
muscle pour ces cahiers populaires. On s’y intéresse par deux fois à la
conversion sociale du dandy Sue, d’abord en suivant les stratégies respectives
de l’esprit de sérieux et de l’esprit de dérision, ensuite à travers les
relations de Sue et de Félix Pyat. On est peu convaincu par le premier article,
qui semble atteint d’hyperexégétie, maladie affectant les lecteurs fascinés par
leur sujet au point de déployer des trésors de finesse pour construire un
discours valorisant une singularité qui n’existe que dans la myopie de leur
regard (on constate au passage, avec désolation, l’arrivée dans les
publications littéraires d’une faute en plein essor mais qu’on croyait réservée
aux tracts commerciaux : « subsiste-t’il », p. 10). Au sommaire
également une plaisante réflexion sur l’adaptation théâtrale et la réécriture
partielle, en Angleterre, d’une version anglaise de Martin l’enfant trouvé. Autre réécriture, de Sue par Sue cette
fois, Mademoiselle de Plouernel,
surgeon opportuniste de la famille Lebrenn des Mystères du peuple. Mais le clou du numéro est assurément la
transcription d’un mystérieux manuscrit du non moins mystérieux Bracevitch, La Tartane rouge, qui semble le synopsis
direct de El Gitano. De façon assez
convaincante, Jean-Pierre Galvan prouve l’existence du sieur Bracevitch, et
constitue son manuscrit en canevas utilisé a posteriori par Sue. On regrette
simplement qu’il ait écarté l’hypothèse d’une source anglaise du texte de
Bracevitch, préférant croire, au vu des corrections et variantes, que ce
traducteur professionnel se serait essayé à la fiction. On pourra trouver qu’il
se fait une idée un peu moderne et exigeante de la traduction ; surtout,
lorsqu’il souligne l’originalité du thème marin du Gitano, tellement en avance sur la mode, on se dit que La Tartane rouge se trouve en revanche
parfaitement contemporain de l’engouement britannique pour l’univers de la mer
et ses représentations, ainsi que l’a montré Alain Corbin. Ce qui plaiderait
malgré tout en faveur d’une origine anglaise du texte, selon des voies qui
restent à découvrir. Quoi qu’il en soit, l’enquête est passionnante, et le
numéro réussi : populaire, oui, mais de qualité !
Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 18, décembre
2002, Enquêtes, reportages d’un temps de
transition (1946-1950) (Le Temps des cerises, 6 avenue Édouard Vailland,
93500 Pantin ; 170 p., 9,15 €). Ce cahier regroupe des articles publiés
par Roger Vailland entre 1946 et 1950 dans deux journaux issus de la
Résistance, Libération et Les Lettres françaises. Ce sont les années communistes, la « deuxième
vie » de Vailland, entre Drôle de
jeu et Bon pied bon œil. Le
combat politique est au premier plan, tandis que se dissipe peu à peu l’espoir
de la Révolution. Il y a quatre séries d’articles : un reportage en Italie
post-fasciste, une croisière de Haïfa à Marseille, une enquête sur
« l’homme heureux » et un curieux « Mystère au coin de la
rue » qui semble hésiter entre enquête journalistique et fiction. Sans beaucoup
de surprise, la verve de l’auteur s’exerce contre les riches et les puissants,
alors que sa sympathie va aux plus démunis. Mais les choses sont en réalité
plus complexes, l’auteur étant amené à rencontrer des témoins de son passé,
comme la milliardaire Josette Bruce dans la série de 1950, « À la
recherche de l’homme heureux ». On retrouve l’efficacité et l’économie
chères à l’auteur de Drôle de jeu,
ainsi que l’interrogation vitale sur le bonheur. L’ensemble est commenté avec
soin par Jean Senégas et René Ballet, qui replacent ces articles à la fois dans
la carrière de Vailland et dans son époque. Présentation soignée et
austère : pas une illustration !
Vallès. Autour de Vallès, revue de lectures et d’études vallésiennes, n°
32, décembre 2002, Jeunes Vallésiens (Les
Amis de Jules Vallès, Université Jean-Monnet, Faculté des lettres, 33 rue du
Onze-Novembre, 42023 Saint-Etienne ; 297 p., 30 €). Tous les lecteurs de
Vallès ont été attristés de la disparition de Roger Bellet et se sont interrogé
sur le devenir des études vallésiennes sans leur principal animateur. Bellet
avait fondé l’association en 1982 et publié nombre de contributions capitales
qui, avec les deux volumes de la Pléiade, ont renouvelé la lecture de l’auteur
du Bachelier. Cette nouvelle
livraison des Amis de Jules Vallès
est résolument tournée vers l’avenir. Elle a pour titre générique « Autour
de Vallès » et est principalement consacrée aux « Jeunes
Vallésiens » (« On sait […] depuis longtemps qu’un paradigme nouveau
ne peut-être construit, sur un sujet donné, que par un non-spécialiste, ou par
quelqu’un de très jeune »). Une table ronde a réuni, à l’Université de
Saint-Étienne, de jeunes chercheurs. « La désacralisation de la
parole » (Cécile Robelin), « La citation » (Isabelle Oelschlager),
« Le corps de l’ouvrier » (Jean-Noël Tardy) ou « Le Puy-en-Velay
dans la Trilogie » (Sandrine Macetti-Porte) révèlent une même passion pour
l’œuvre de Vallès, ses romans ou ses articles (« Vallès et les réalismes
dans La Rue de 1867 » par Marisa
Cangelosi ; « Quel lecteur pour Vallès journaliste ? » par
Maryse Vergne). On notera enfin un ensemble consacré aux Réfractaires avec un article de Silvia Disegni et des documents sur
le critique milanais Felice Cameroni.
[Patrick Besnier, Alain Chevrier, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère,
Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Gilles Picq, Michel Pierssens, Jean-Didier
Wagneur, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Amrouche.
Régine Le Baut, Jean El-Mouhoub Amrouche,
Algérien universel. Biographie (Alteredit, 2003, 512 p., 22 €). À Jules Roy, Jean El Mouhoub
Amrouche écrivait le 6 août 1955 : « J’ai lu deux articles sur
l’Algérie qu’il [Camus] a donnés à L’Express.
Il y a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y
crois pas. Le mal est beaucoup plus profond à mon avis. Il n’y a pas d’accord
possible entre autochtones et Français d’Algérie. Il serait très long de
l’exposer ici, un volume y suffirait à peine. En un mot, je ne crois plus à
l’Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de
l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée,
ses songes, aux sources de l’Islam, ou il n’y aura rien. Ceux qui pensent
autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans
doute, mais ce qu’il veut obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui
puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle et non pas une patrie
d’adoption. » Monstre ! Erreur de l’histoire ! Les mots sont durs
mais lucides dans la mesure où ils traduisaient le drame intérieur de Jean
Amrouche. C’est à ce cheminement douloureux que Réjane Le Baut convie à travers
la présente biographie. Jean El Mouhoub Amrouche n’a pas eu la carrière
littéraire qu’il aurait méritée, telle est l’idée dominante du livre. D’entrée
de jeu, l’auteur constate que le rôle de précurseur de la littérature
maghrébine d’expression française ne lui est pas reconnu. En fait, l’image
du poète est tronquée car les critiques, par méconnaissance de ses écrits inédits,
se limitent à citer ses productions des années 30 comme Cendres, Étoile Secrète ou L’Éternel Jugurtha. La
démarche de Réjane Le Baut se présente comme une mise à l’endroit du parcours
complexe d’Amrouche. Elle explique, documents à l’appui, que l’image de superbe
à la limite de l’arrogance qui collait à lui n’était qu’un masque que le poète
arbora sa vie durant pour dissimuler une souffrance intérieure jamais domptée,
jamais apaisée, et qui n’allait finir qu’avec lui. Travail important par la
somme d’informations qu’il livre sur le poète, cette biographie-hommage
confronte la production connue d’Amrouche avec les nombreux inédits du journal
qu’il a tenu de 1928 à 1961 et son abondante correspondance. La figure de
l’écrivain transparaît sous un jour nouveau puisque la genèse de l’œuvre est
mieux perçue et le vécu difficile de l’homme donné à voir. Le journal et
l’activité épistolaire d’Amrouche permettent de suivre le parcours douloureux
d’un homme partagé entre sa foi chrétienne, sa condition d’intellectuel
colonisé et ses origines berbères. Dès le départ, la question des déracinés
créée par la colonisation hantait Amrouche (cf. son Journal à la date du 17
avril 1939). Toute sa vie, il cultiva un sentiment de culpabilité par rapport à
sa société d’origine plongée dans les affres sociales, économiques et
politiques de la colonisation alors que lui s’était embourgeoisé et, selon son
propre mot, « acoquiné à l’Occident » Après des débuts poétiques
prometteurs avec la publication des recueils Cendre en 1934 et Étoile
Secrète en 1937, il sentit subitement la muse l’abandonner. S’il griffonna
de temps en temps un poème ou une ébauche d’un travail romanesque jamais mené à
terme, il orienta désormais sa vie vers une autre manière de concevoir la
littérature. Réjane Le Baut fait découvrir un Amrouche tour à tour traducteur,
présentateur et commentateur avec Poèmes
berbères de Kabylie, critique littéraire, essayiste, responsable de revues
(La Tunisie Française Littéraire et L’Arche), journaliste-pigiste à la radio
française à Paris où il inaugura un genre inédit pour l’époque : les Entretiens littéraires avec les grands
noms de la littérature française du temps (Gide, Mauriac, Jouhandeau, Claudel).
Pour les auditeurs et les critiques de l’époque, c’est cette dernière fonction
qui fixa à jamais la voix d’Amrouche. Dans son bloc-notes, Mauriac en
témoigne : « Comme celle de Claudel et de Gide, Amrouche connaissait
mon œuvre mieux que je ne la connais moi-même. "À telle date, vous avez
écrit ceci." Je protestais. Il me mettait sous le nez un texte. Il
avançait à pas feutrés vers ce dont je ne voulais pas parler. Il tournait
autour du point interdit. Cette espèce de curieux passionné n’est pas si
commune. Chacun ne s’intéresse qu’à soi. Qui nous aura vraiment lu, sinon Amrouche ?
Il était fait pour la joie de la lecture. Il aura été une victime rejetée par
tous. » Grâce à ce travail radiophonique qui dura dix ans, le nom
d’Amrouche appartient à l’histoire littéraire, comme le remarque Auguste
Viatte : « Les enregistrements des Entretiens […] sont des œuvres dont l’histoire de la littérature ne
se passera qu’avec dommage, et dont la perte serait aussi grave que celle du
manuscrit des Caves du Vatican, de Protée, de Genitrix, ou de l’Allegria…
Les soupirs de Gide devant l’impitoyable question que lui inflige Amrouche, les
roulements massifs de Claudel, les essoufflements torturés d’Ungaretti, les
murmures difficiles de Mauriac… Neuf fois sur dix Amrouche trouve la question
qui contraint un interlocuteur à faire aveu de lui-même, et à renoncer à se
protéger du masque que l’existence mondaine a autorisé sa voix à se
former. » Quand éclate la guerre d’Algérie, en novembre 1954, Amrouche
amorce un ultime virage. Le conflit le déchire. Le livre de Réjane Le Baut
détaille son activité débordante au cours de la période de la guerre d’Algérie.
Il écrit beaucoup dans la presse, s’adresse aux politiques, aux intellectuels.
Sa pensée politique s’affirme et, contrairement à Camus, il n’entrevoit d’autre
issue au conflit que l’indépendance algérienne, convaincu que le système
colonial ne peut être réformé mais seulement aboli. Il voit en de Gaulle
l’homme politique qui pouvait hâter la fin du conflit. Tout en restant en
contact avec de Gaulle, il se rapproche des militants algériens du Front de
libération nationale qu’il rencontre en Suisse, au Maroc et en Tunisie, et
se signale en publiant dans Le Monde
du 11 janvier 1958 un article intitulé « La France comme mythe et comme
réalité : de quelques vérités amères », qui est une condamnation
claire de la colonisation. Amrouche payera cette position tranchée : ses
amis se détournent de lui, sa belle-famille d’Alger lui adresse une lettre de
rupture pleine de mépris, la radio française l’exclut sur ordre du premier
ministre, Michel Debré. Son émission Des
Idées et des hommes est supprimée deux semaines plus tard. Amrouche ne sera
ni l’ambassadeur au Vatican de la nouvelle république algérienne comme le lui
promettaient les responsables du FLN, ni l’ambassadeur de la France en Algérie
comme le projetait de Gaulle. Il mourra le 16 avril 1962. S’il n’avait pas eu
l’heur de voir l’indépendance algérienne pour laquelle il avait lutté, il fut
en revanche informé de l’aboutissement des négociations par de Gaulle lui-même,
qui lui écrivit le 4 avril 1962 : « je sais que vous êtes auprès
de moi dans ce qui vient d’aboutir… » Quelques erreurs vénielles à
signaler dans le livre de Réjane Le Baut. Les dernières conférences d’Amrouche,
mort en 1962, ne peuvent dater de 1969. Le prénom El Mouhouv, qui est le vrai
prénom kabyle de l’écrivain, ne se prononce pas « El Mouhoub » en
Kabylie (c’est le v qui est prononcé ; en revanche, le b est prononcé dans
les régions arabophones d’Algérie).
Balthus.
Nicholas Fox Weber, Balthus. Une
biographie, traduit de l’anglais par Marie Muracciole (Fayard, 2003, 785
p., 30 €).
Curieuse et attachante biographie d’un peintre dont les œuvres méritent sans
doute plus le premier qualificatif que le second. On y découvre un homme très
habile, bénéficiant de la caution familiale de Rilke, forgeant patiemment son
mythe, s’inventant des généalogies fabuleuses et mégalomaniaques (se bombardant
comte de Rola, il assurait descendre à la fois des Gordon, des Romanov, des
Radziwill et des Poniatowski : pourquoi pas également des Montmorency ou
des Médicis ?). En fait, Balthus est un cas : celui d’un peintre qui
réussit parfois à nous troubler profondément, en employant des moyens qui ne
sont pas ceux de la pure peinture. À ce titre, il méritait ce gros livre qui
est, non pas une biographie événementielle, mais un essai biographique
particulièrement éclairant, nourri de vastes recherches tout comme de
fréquentes conversations avec l’artiste. L’homme Balthus s’y révèle peu
sympathique : vaniteux, snob, roublard et péremptoire, interdisant toute citation
de lettre de lui (même après sa mort : Nicholas Fox Weber n’a rien pu
citer de sa correspondance !), imposant aux critiques sa version
narcissique de sa vie et de ses tableaux. Les nombreuses illustrations noir et
couleur du livre invitent aussi à certaines réflexions. Fillettes à part, les
œuvres sont, reconnaissons-le, plastiquement assez faibles : dessins
médiocres, dramatiquement inhabiles, tableaux secs et sans couleur. Nourri,
entre autres, de Poussin, de Piero della Francesca et de Courbet, Balthus eut
l’ambition d’être un peintre complet. Mais, chez lui, dès qu’on enlève
l’érotisme, il ne reste plus rien : voyez la faiblesse insigne des
paysages, l’ahurissant Bouquet de roses
sur la fenêtre (1958), qui ne
détonerait pas dans la salle d’attente d’un dentiste de sous-préfecture !
Or, de Mandiargues à Bonnefoy, de Claude Roy à Barthes, en passant par Camus,
Malraux et Mitterrand, tous les intellectuels sont tombés comme des mouches
devant ce que le biographe du peintre appelle assez drôlement « les écolières
acrobates » : des Lolitas anorexiques montrant leur petite culotte.
Quand Balthus, devenu châtelain mondain assoiffé de jet-set (Agnelli, l’Aga
Khan, David Bowie, Richard Gere, etc.), ne cesse de répéter à Nicolas Fox Weber
que les critiques n’ont rien compris à son œuvre et que ses tableaux ne sont
pas érotiques, il se moque du monde. Pas érotique, cette Alice qui offre son sexe herbu au spectateur ? Pas érotique, La Leçon de musique, l’un des tableaux
les plus explosifs qui soient ? Explosion qui, d’ailleurs, cesse
totalement à partir de 1940, Balthus se répétant ensuite à l’infini sans jamais
retrouver la force de ses œuvres antérieures – faillite personnelle et
artistique qui n’est pas sans rappeler celle d’un Chirico. La biographe le
reconnaît, qui écrit que le calamiteux portrait de la baronne Alain de
Rothschild (1958) « semble provenir de l’un de ces portraitistes de
Deauville ou de Palm Beach qui réalisaient des images publicitaires pour les
magazines de luxe ». Et tous les tableaux des années 1950-1980
représentant les sempiternelles fillettes, eux, paraissent dus à quelque
Symboliste de troisième ordre, à un Emile Fabry qui aurait ressuscité cinquante
ans après sa mort, pour faire, à sa manière, du Piero della Francesca scabreux.
Écrit avec admiration pour son modèle, mais aussi avec objectivité critique et
grande perspicacité, ce livre a le mérite de nous permettre de prendre l’exacte
mesure de Balthus : ni un dessinateur ni un coloriste de premier ordre,
mais l’auteur très conscient et très pervers de quelques compositions
extraordinairement troublantes et dont la force subversive n’est pas près de
s’éteindre. Pour le reste, un peintre mineur, auquel on peut, en tant
qu’artiste, souvent préférer un Bayros ou un Pascin. Une remarque au passage :
à propos de Pierre Klossowski, on lit avec surprise qu’il fut, en 1933,
« le premier à prendre Sade au sérieux » : n’y avait-il pas eu,
auparavant, un certain Apollinaire et un certain Breton ?
Célibataires.
Nathalie Prince, Les Célibataires du
fantastique. Essai sur le personnage célibataire dans la littérature
fantastique de la fin du xixe
siècle (L’Harmattan, 2002, 383 p., s.p.m.). Il y aurait, dans la littérature fantastique de la fin du xixe siècle, récurrence
d’un personnage typique, le célibataire, qui permet le renouveau d’un
fantastique que l’âge de la science et de la technique semblait ruiner en
dissipant crédulités et peurs irrationnelles. On laissera de côté l’étrange
naïveté de cet axiome qui ignore la faculté de l’irrationnel à s’alimenter au
contraire des objets et concepts nouveaux que propose le discours scientifique.
Mais passons, ceci n’est pas le cœur de la démonstration. Contrairement à ce
qu’indique le titre, il s’agit d’une thèse, qui procède par organisation
rationnelle et méticuleuse des éléments d’une recension de thèmes convergents
puisés dans un vaste corpus étranger et français, et souvent efficacement
employés. Elle n’en pose pas moins des problèmes de méthode. Premier souci, le
corpus : très large dans le temps et l’espace, il fait douter de la
possibilité de construire un objet littéraire commun. Pour convaincre le
lecteur de l’existence d’un type littéraire spécifique au récit fantastique
fin-de-siècle, par-delà les frontières linguistiques, il faudrait en effet
pouvoir appuyer le type étudié, soit sur des caractéristiques génériques
structurelles – ce qui n’est jamais réalisé ici, soit sur un substrat
extra-littéraire commun. Or les éléments d’histoire culturelle évoqués à juste
titre pour souligner l’apparition du personnage célibataire… appartiennent à la
seule histoire française, ce qui fragilise le propos. Le lecteur soupçonne
alors rapidement que le choix du corpus a été déterminé uniquement par les
compétences linguistiques de l’auteur. De surcroît, négligeant la frontière
temporelle pourtant prescrite par son sujet, elle prend le risque de miner le
reste du propos, car soit son personnage est présent dans le fantastique
gothique – et alors il n’est plus spécifique à la fin de siècle –, soit c’est
la définition du type qui est trop imprécise, le « célibataire »
étant confondu avec cette grande fonction masculine qu’est le solitaire, lequel ne se définit pourtant
pas par opposition à une norme ou à une stratégie matrimoniale. L’auteur
elle-même sent bien qu’elle est en porte-à-faux avec son sujet lorsqu’elle est
amenée à traiter des amantes idéales, mortes amoureuses, etc. Corollaire de
l’extension excessive du corpus, la superficialité de lectures qui effacent
trop souvent la spécificité des poétiques (air connu s’agissant de littérature
comparée). Les analyses de détail, souvent superficielles, pâtissent de
surcroît d’un style typiquement universitaire, verbeux jusque dans ses essais
de comic relief (« l’affolé du
logis » cohabite ainsi avec « l’insolitation de la solitude »).
Pour ne citer qu’un exemple d’analyse a
priori sans problème et insuffisamment pensée : estimant que le Horla est le « double
négatif » du narrateur, l’auteur croit pouvoir affirmer dans la foulée
qu’il est de ce fait un étranger, l’autre absolu. Incohérence logique, le
rapport du « positif » au « négatif », selon la métaphore
employée, ou de l’individu à son « double », impliquant un socle
commun qui permette une telle articulation. L’autre souci vient de la
littérature non fantastique. Parce qu’il existe bien une spécificité
fin-de-siècle du célibataire, d’ailleurs archi-connue et étudiée, essayer de
prouver la spécificité de ce type dans la littérature fantastique contemporaine tient de la gageure. Bien des chapitres
semblent avoir oublié les textes fantastiques pour broder sur la décadence.
Peut-être aurait-il mieux valu alors se limiter aux relations du texte
fantastique et de la décadence, ce qui aurait nécessité d’aller au-delà du
rapprochement des thématiques. Qu’on ne se méprenne pas sur notre propos :
il n’est pas question de contester le sérieux et l’ampleur du travail réalisé,
ni le poids des contraintes de ce type d’exercice universitaire. Simplement, on
regrette que cet ouvrage massif soit si peu convaincant, en partie parce que
l’auteur s’est laissé embarquer par un mauvais sujet, une question qui ne se
posait pas, et à laquelle on ne lui reprochera finalement pas de n’avoir su
répondre qu’à côté, par des synthèses superficielles.
Char.
Gilles Plazy, René Char : fiction
sublime (Jean-Marie Place, 2003, 122 p., 11 €) ;
Georges-Louis Roux, La Nuit d’Alexandre.
René Char, l’ami et le résistant (Grasset, 2003, 260 p., 14 €). René Char est-il ce poète
« apothéosé » dont Christian Prigent avait entrepris de dénoncer, à
sa manière (c’est-à-dire avec humour et méthode), les fastes illusoires et les
artifices ? Ou bien faut-il voir en lui l’exemple – peut-être le dernier,
en ce siècle où le mot même de « poésie » semble frappé de nullité –
de l’écrivain lucide, placé face à ses devoirs d’homme et ses responsabilités
de créateur, et pour qui, en dernière analyse, le langage amoureux de la
poésie, la langue chantournée du poème est aussi bien décision éthique
qu’engagement poétique ? L’essai de Gilles Plazy abonde dans ce sens, qui,
à la suite de bien d’autres commentateurs (et non des moindres : on pense
à Jean-Pierre Richard, Paul Veyne, Jean-Claude Mathieu, Jean-Michel Maulpoix,
pour ne retenir ici que quelques noms), entreprend de rappeler quelques-uns des
aspects saillants de la poétique charienne. En un parcours d’une cinquantaine
de pages, qui propose des entrées à la fois historiques, contextuelles,
esthétiques et rhéto-poétiques, l’auteur entraîne son lecteur dans le monde de
Char. Quel est ce « monde » ? Il s’étend, à la façon d’une
sphère légèrement aplatie, et presque oblongue, du Surréalisme des premiers
temps à la conversation intime, intériorisée, avec les peintres, en passant par
les « ascendants » de la bibliothèque mentale, ces interlocuteurs
privilégiés qui traversent le poème charien, par éclairs, allusions ou
citations. Du même élan, sont abordées les facettes du lyrisme de Char, qui
répugne au chant, lui préférant la formule lapidaire, « la sentence,
l’affirmation, l’incitation, l’impératif même ». La parole est en effet
tendue vers un dehors, suscitant une action, étant elle-même agissante,
énergique. Poésie gnomique qui ne refuse pas le jeu des contraires, l’alliance
des valeurs opposées. D’où, comme le souligne Gilles Plazy, l’importance du
« clair-obscur », qui unit, dans une tension maintenue, le poète et
l’homme d’action. L’essai de Gilles Plazy est par endroits suggestif,
éclairant, mais, très vite, il incline à se faire plus assertif qu’il ne
devrait, suivant l’exemple de Char lui-même, dont les maximes et propositions
sont trop souvent citées sans recul, dans une sorte de confiance aveugle qu’on
peut bien comprendre, mais qui méconnaît l’exigence critique. Quelques
exemples : « Maquisard et poète sont «magiciens(s) de l’insécurité»
[...], l’un et l’autre précipitant "le trajet de cause à effet" dans
l’instant vertical de l’éclat poétique, qui est beauté, liberté et
vérité ». Ou encore : « Ainsi peut-on dire (et nous le disons)
que la poésie de René Char, fiction sublime, est l’élan d’une vie projetée en
parole vers le monde éternel de l’origine et de l’accomplissement, vers une
aube qui contient la nuit et qu’aucune nuit ne saurait éteindre… » Ou
comment achever le mythe de la poésie comme parole mythifiante. On dira de
cette présentation de René Char qu’elle n’est qu’une occasion à un brillant (au
point de rendre aveugle) exercice de style, qui a dû procurer à son auteur
quelque satisfaction. Pour le fond, rien de nouveau. Tout autre est le livre de
souvenirs de Georges-Louis Roux. Étoffant et réordonnant les pages qu’il avait
publiées dans le Cahier de L’Herne
consacré à Char (1971), l’auteur se donne pour objectif, humble et chaleureux,
d’évoquer plus longuement la figure de Char résistant, cet « hôte de
Céreste » qui deviendra, au temps du maquis, le Capitaine Alexandre. C’est
en août 1936 que Char arrive à Céreste en compagnie de Georgette et, de cet
instant, se noue, avec le jeune Georges-Louis Roux qui l’accueille, une belle
histoire d’amitié. Les premiers pas de Char sur la place des Marronniers le
conduisent vers la fontaine : c’est là que se scelle un pacte tacite avec
le petit village des « Basses-Alpes » : « Le son régulier
et clair de l’eau qui tombe dans la vasque plaît à nos oreilles. Char pose sa
valise près d’elle, s’arrose les bras, met sa main en coupe et boit. »
Céreste le désaltère : cet épisode inaugural a valeur de symbole. Il
atteste sa vertu unifiante, préfigurant les liens indissolubles que la
résistance saura tisser et consolider. Mais le poète admiré, précédé de sa
réputation de surréaliste (René, le frère de Georges-Louis, qui avait invité
Char à venir s’installer à Céreste dans la maison des Taupin, déclare ainsi
qu’« un surréaliste, ça mord »), qui débarque ce jour d’été, a
d’abord le visage d’un ami, d’un homme qui s’inscrit dans le quotidien des
frères Roux, dans le rythme serein d’une existence à la campagne, mais que
gouvernent à distance, et parfois dans la proximité des gestes et des voix, les
impératifs d’une vie trempée dans les eaux courantes de la poésie. D’une
écriture alerte, marquée par une grande sobriété, Georges-Louis Roux retrace
les étapes de cette amitié découpée sur le fond d’une Histoire qui s’assombrit.
Car ce livre, qui place en son centre le profil imposant d’un poète majeur, est
aussi la chronique d’un village qui bientôt sera pris dans la tourmente.
Soucieux de faire justice au poids décisif de la vie immédiate, l’auteur ne
manque jamais de montrer que les activités des hommes les plus simples prennent
relief et consistance sous la pression des événements. L’accélération du temps
historique, de 1936 à 1938, puis de 1940 à 1944, fait de Char un homme consacré
à l’action, dévoué en somme aux obligations brûlantes de la « vie
pratique ». Loin de conférer au poète et à son rôle éminent de résistant
une valeur de mythe, Georges-Louis Roux – qui était alors à ses côtés –
s’attache au contraire à historiciser l’action d’un chef départemental de la
Section Atterrissage Parachutage (SAP) – un commandant qui n’est ni un héros ni
un saint. Une phrase de Char, rapportée dans le livre, mérite ici d’être
citée : « Tu sais, en ce moment, «je», c’est beaucoup
d’autres ! » (nous sommes en 1944). Rimbaud est paraphrasé, détourné
– augmenté même. Rien n’est sacré dans l’urgence de la lutte, sinon précisément
ce lien nouveau qui fait d’un individu un être collectif, participant non pas
de l’humanité (le mot est abstrait, tout juste bon pour les philosophes
pressés), mais du cercle de ses semblables immédiats, dotés d’un visage et d’un
corps, ceux qui sont tout près, là, dans la continuité du souffle, de la peur
et du courage. Par quoi, on retrouve la leçon de Rimbaud : le
« moi » et son petit manège intime, subjectif et narcissique,
s’efface devant l’objectif, qui est aussi bien la cible à atteindre que l’inconnu
à viser. On se plaira à retrouver, pudiquement distillés dans ces belles pages
de Georges-Louis Roux, quelques-uns des textes de Char – notamment des
fragments des Feuillets d’Hypnos –
qui viennent révéler, par un retour du poème sur le réel, toute l’intensité de
ces moments « de haine et d’amour », qui peuvent toujours former une
« Horrible journée ». Si l’auteur de La Nuit d’Alexandre s’interdit, par méthode plus que par goût,
toute incursion prolongée dans les poèmes de René Char, il n’oublie pas cependant
de rappeler ce que fut profondément cet hôte de Céreste pour les frères
Roux : un maître de vie, qui les emmène au sommet de la Gardette, éveille
en eux le sens de la poésie, leur apprend « à voir «l’âme» des êtres et
des choses ». Il est surtout celui qui, à travers et par-delà ces années
« de mal au coeur, de mal aux tripes, de ténèbres en plein jour, de soleil
lointain, de désolation et d’espoir », vous grandit un peu. « Avoir
fréquenté Char », écrit Georges-Louis Roux, « m’a parfois donné
l’impression de prendre quelques centimètres ». Ces centimètres sont aussi
les degrés de la dignité.
Delvaille.
Bernard Delvaille, Jounal, tome 3 (1978-1999) (La Table ronde, 2003, 567
p., 22,10 €).
Parce qu’il rejoint provisoirement un présent proche, le dernier tome du
Journal de Delvaille bénéficiera pour quelques années d’un statut particulier
et précieux : ses lecteurs se prendront à retrouver dans ses pages, en
certaines occurrences, quelques-uns des fils qui trament leurs propres
souvenirs, et ils découvriront peut-être que leurs routes ont croisé, à
quelques mètres ou quelques jours, les incessants trajets de l’écrivain
pérégrin. Puis cette communauté d’expérience se dissipera : alors, sous
l’empilement des années, ce témoignage d’une époque révolue redeviendra à
jamais, pour une majorité, puis pour tous, un cimetière d’instants qui ne
subsisteront plus que dans cette archive même. Est-ce à cause de cette
démonstration de fragilité partagée que le lecteur reste si sensible aux
notations de Delvaille ? Un décalage de générations se creuse entre le
narrateur et le monde qu’il habite, et l’on se prend, malicieusement, à
marmotter le Chant d’amour de Prufrock,
de T.S. Eliot : « At times, indeed, almost ridiculous – Almost, at
times, the Fool », quand Delvaille foudroie les analyses foucaldiennes des
Ménines ou le recours critique à
l’intertextualité en qualifiant sans plus ces approches de
« grotesques », quand il s’applique à coucher pour l’éternité la
mention d’une colique qui l’oblige à galoper « toutes affaires
cessantes » de la rue vers les toilettes d’un bar romain, le 25 avril
1993, quand il enfile les visites aux aquariums pour frissonner invariablement
devant seiches, crabes et poulpes, version maritime des araignées qui
terrorisent ses promenades terrestres, ou quand, inhabituellement pompeux, il
termine le volume sur un remake de
Chateaubriand au Lido et conclut : « Ici se clôt le xxe siècle. » En outre,
l’élan des années précédentes cède la place (hors coliques donc) à plus de
lenteur. Le périmètre de déplacement diminue. Si le Québec, l’encore URSS et
les pays du Nord restent visités, le poète resserre progressivement ses voyages
entre l’Angleterre et une Italie dominée par Venise. Autre cycle, les années
reviennent identiques, avec l’écoute des concerts du Nouvel An, le prix Larbaud
à Vichy, ou les séjours à Hautes-Rives, et une lassitude sensible s’exprime
face à un Journal menacé de virer aux « mémoires d’un touriste » en
province, au fil des lectures et conférences qui trahissent, selon Delvaille,
la situation faite à partir des années 1970 à des écrivains sommés de faire
événement par des prestations proches du spectacle, plutôt que leur renommée ne
se construit par la lecture de leurs œuvres. Toutefois, le Journal ne se cache
pas d’être partiel. Si « tout journal intime est quelque part
mensonge », Delvaille feint par omission. Il mentionne à plusieurs
reprises ces travaux d’« élagage », et indique à la fois
« supprimer toute allusion passionnelle véritable », « gommer
les confidences d’autrui » et tenir « un carnet parallèle à celui-ci,
qui ne sera publiable que dans une cinquantaine d’années, si cela intéresse
encore qui que ce soit ». On cherchera donc en vain confessions et
indiscrétions, sinon dans la présence spectrale que leur conserve ce type de
repentirs. Dentelle d’une existence plus ample, ces pages doivent-elles dès
lors paraître comme un dépôt au fond d’un verre, ou comme la sublimation de son
alcool ? Quelle que soit la réponse, elles conservent pour l’amoureux des
textes une large part de leur séduction. Rafraîchissant, le poète régale par
son insolence quand il confesse son « ennui sans nom » face à
Blanchot ou Wittgenstein, compare la momie de Lénine à « une prostituée
trop maquillée », note que « tout de même, Gide sent un peu trop le caleçon
"Petit Bateau" », ou extermine une représentation trop ventée de
Carmen en notant « C’est Mistral
chez Mérimée ». Ailleurs, le ton rejoint celui du poème en prose :
« Le Campari ressemble à du sang amer. Un pianiste joue. Il
pleut. L’arrière-saison, que j’aime dans les poèmes de Laforgue. »
C’est que le monde que cette voix visite reste, comme dans les volumes
antérieurs, un paysage littéraire, dont l’exploration incessante fait le fond
de cette écriture fragmentaire et alerte où scintillent citations des lectures
en cours et réflexions sur le lexique et la langue. La déambulation est
attentive aux traces matérielles ou sentimentales des écrivains et des
écritures. On visite les tombeaux de Rilke, de Keats, de Claudel ou de Valéry,
et des notations botaniques permettent un discret hommage à Whitman, puisque
« se pencher sur chaque "feuille d’herbe", sur chaque pétale,
sur chaque rameau m’a toujours paru le comble de l’attention aux choses ».
Ici, les listes de noms des tribus belges dans César sont rapprochées de leurs
équivalents modernes chez Michaux ; là, on médite sur l’étymologie
inattendue du mot « élucubration » ; ailleurs, on reçoit comme
autant de cailloux ramassés en chemin trois mots rares, chocknosoff, urf et copurchic, que Delvaille se garde bien
d’expliquer (si les deux derniers figurent dans le TLF comme synonymes de chic, un des lecteurs d’Histoires littéraires saura-t-il nous
dire ce qu’est le premier de ces volatiles ?) ; et ailleurs encore,
Delvaille médite sur la nécessité de ne rien écrire qui ne puisse mériter
d’être republié. C’est dire qu’il vaut mieux pour nous terminer immédiatement
cette note !
Démocratie.
Nelly Wolf, Le Roman de la démocratie (Presses
universitaires de Vincennes, 2003, 260 p., s.p.m.). Bien qu’apparu à la faveur
des mutations socio-économiques communément désignées comme la naissance de la
« modernité », le roman n’en est ni le symptôme ni le reflet, mais un
équivalent. Telle est l’idée première de cet essai qui cherche, dans une
perspective sociocritique, à mettre en évidence une « démocratie »
interne au roman, pour peu qu’on en accepte une définition appuyée sur trois
critères : le recours à des procédures contractuelles, le postulat
égalitaire et une tendance au débat ou « disposition conflictuelle ».
Une fois démontrée la mise en place d’une telle démocratie romanesque, l’auteur
se propose d’en étudier la crise, au tournant du siècle, et de réfléchir
ensuite à la mise à l’épreuve de la nature fondamentalement démocratique du
roman par l’expérience totalitaire. Au-delà du thème récurrent des
dysfonctionnements du pacte social (roman d’apprentissage qui relate l’échec de
l’intégration de l’individu à la société, mais aussi roman des marginaux et des
minorités sociales), le roman est donc d’abord lui-même défini par un contrat
de lecture, un contrat narratif qui fonde un type de relation entre la
communauté des lecteurs et l’auteur. Tournant le dos au modèle aristocratique
de la réunion des égaux, le « happy few » stendhalien, le roman
accomplit sa nature en devenant espace de transaction entre des partenaires
juridiquement égaux, l’auteur se trouvant désormais en butte au jugement et à
la familière curiosité d’un large public consommateur de romans mais aussi
d’interviews et de portraits d’écrivains. Certains essaieront de s’y soustraire
mais il faudra attendre le xxe
siècle pour que le roman, à la suite de la poésie, opte pour le retrait
technocratique. Le roman est ensuite démocratique en ce qu’il s’alimente d’une
« langue commune », en deux sens : d’abord parce que les
premiers romanciers sont des femmes et des petits-bourgeois qui se nourrissent
de pratiques culturellement hétérodoxes du langage (épistolaire,
conversation) ; ensuite parce que le français est institué politiquement
comme langue de la communication de tous (il y a là une particularité française
qui aurait appelé sans doute quelques nuances). L’articulation des deux
éléments nous a semblé bien incertaine, mais l’auteur en déduit l’existence
d’une langue sans style, fondée sur le « français élémentaire ».
Comment, dès lors, écrire « comme personne » en utilisant la
« langue de tout le monde », se demande l’auteur ? C’est le défi
de Flaubert et des Naturalistes à sa suite, le premier y répondant par la
stylisation de la langue démocratique, les seconds en négociant une langue
entre français moyen, écriture artiste et langue populaire. Enfin, le roman est
aussi débat, mise en intrigue de l’opinion, où la neutralisation évaluative
(Hamon) reproduit, notamment dans le Naturalisme, l’espace relativiste engendré
par la liberté de pensée – hormis pour la voix auctoriale, qui maintient
jusqu’à la fin du xixe
siècle une position d’« instituteur de la démocratie ». Ces éléments
posés, on prévoit ce que seront les crises : crise de l’idéologie
contractuelle, et surtout crise des garanties que ce soit par la fragilisation
du narrateur (romans en première personne) ou celle du narrataire, mais aussi
crise de la langue affranchie de la norme commune. La troisième partie relance
l’intérêt, rejoignant par son objectif plusieurs travaux actuels sur la prise
en charge du totalitarisme par les formes et genres littéraires. Si le
totalitarisme vise à exclure la conflictualité au nom d’une cohérence prétendue
qui se substitue au réel, sa langue est celle de l’amalgame, qui nie les
distinctions, et culmine dans l’éviction de l’altérité. Monosémie,
monolinguisme et monologisme autoritaire sont, de ce fait, les trois axes de la
littérature totalitaire. Mais quelle sera l’empreinte de ce système sur les
œuvres qui lui sont confrontées ? On en retrouve la logique dans le roman
idéologique, fiction d’une fiction, ici étudiée à travers le thème du
mort-vivant ouvrier (pour vivre comme type, « l’ouvrier » doit être
mort en combattant l’iniquité) dans la fiction d’obédience communiste.
Symétriquement, l’auteur s’intéresse ensuite au cas Céline, sans réellement
parvenir soit à l’inscrire dans sa thèse (« les langues » de Céline
contrarient le monolinguisme totalitaire) soit à dégager une pratique
romanesque (et non un discours) totalitaire. On change alors de point de vue
pour interroger « l’écriture de la terreur », soit les récits
relatifs à l’univers concentrationnaire et aux génocides – la terreur renvoyant
ici surtout, dans une lecture aristotélicienne, au sentiment du lecteur face à
de tels récits. Au-delà des rappels de tout ce qui a pu être écrit sur la
légitimité ou non du plaisir esthétique face à de tels objets, ou sur
l’impossibilité du récit après Auschwitz, l’auteur analyse le Nouveau Roman,
qui marque la dissociation du romanesque et de la littérature en France, comme
issu de l’entreprise de silence et d’oubli qui travaille la société française
entre les années 50 et 70 : rien ne se passe plus car quelque chose ne
passe pas. Mais là comme à propos de Perec, écrivain du démembrement, de
l’éclatement et de l’effacement, l’auteur ne produit guère d’analyses nouvelles
et convainc médiocrement, donnant l’impression d’avoir perdu la force théorique
qui soutenait la première partie. On regrette de finir ainsi cette lecture par
moments si séduisante, d’autant que l’approche généraliste revendiquée par
Nelly Wolf ne se conçoit et se justifie que si elle parvient à construire son
sens à un autre niveau ; que cette dynamique et le sujet lui-même semble
perdu de vue, et c’est tout l’édifice qui se trouve fragilisé, la
superficialité des lectures n’offrant pas de solides étais à la thèse
défaillante.
Du
Bos. Charles Du Bos, Journal 1920-1925 (Buchet-Chastel, 2002, 1070 p., 38 €). Fort du bon accueil réservé à la récente réédition des Approximations, Louis Mouton présente
une nouvelle mouture du Journal de Du
Bos, dont voici le premier des trois tomes. Il arrive que ce volumineux pepys (comme Larbaud nomme sa propre
production diaristique) soit fastidieux, car son auteur, au fil des pages,
décrit de constantes montagnes russes entre exaltation et découragement.
Certes, Du Bos s’impose des échéanciers de travail intenables, jongle avec des
fins de mois difficiles, et souffre de douloureuses « crises
d’adhérences » qui lui interdisent toute activité, mais comme le reste du Journal est très peu intime, ses
jérémiades récurrentes sur ces trois calvaires liés, ou à l’inverse ses extases
provisoires, ne s’ancrent pas dans le tableau quotidien qui permettrait
d’aiguiser un intérêt d’ordre biographique. Heureusement, ces notations
n’occupent qu’une part minime d’un texte d’abord intellectuel, dominé par des
analyses littéraires ou musicales, et dont la vocation insistante est de servir
de laboratoire ou de « gibecière » à l’œuvre future : Du Bos y
consigne ses idées, essaye des formules, bâtit des plans et « dépense des
calories » avant ses conférences. Certaines entrées, qui établissent des
mises en scène provisoires de la pensée, sont ainsi revisitées, voire
réécrites, à quelques jours de distance. À ce seul titre, le volume vaudrait
l’attention, à l’heure où la critique se penche sur les rapports entre journal
et avant-texte. De plus, ici les remarques sont beaucoup moins polies (aux deux
sens du terme) que dans les textes publiés, et elles gagnent une densité et une
efficacité que l’on ne retrouve pas toujours dans Approximations, et qui, selon Gide, caractérisaient la conversation
de Du Bos (si bien que l’auteur de Paludes
lui enjoint régulièrement de ne jamais délaisser ce journal, qu’au reste Du Bos
dictait à des sténos). De fréquentes et longues interruptions signalent un
surcroît de travail ou de rares vacances, et si le tempo est celui d’une vie,
c’est celle de l’esprit seule ou presque qui fait la matière de ces pages (Du
Bos consacrant un chantier spécifique, durant ces mêmes années, à un projet
d’autobiographie). Autre singularité formelle, le texte est fréquemment
bilingue. Par économie, l’auteur passe à l’anglais, et beaucoup plus rarement à
l’allemand, pour insérer dans son texte certaines formules idiolectales ou
directement disponibles à sa réflexion, voire des développements entiers. Il
n’y a pas de solution de continuité : la phrase bifurque soudain dans
l’autre langue, dont les plus longues séquences contiennent à leur tour de
brèves retours au français, ou des ouvertures à un nouvel idiome. Effet
supplémentaire de polyphonie, le Journal
contient la retranscription de discussions avec Proust, Curtius, Gide ou encore
Rilke, ainsi que des formules souvent acérées de Juliette, l’épouse du
diariste, elle-même traductrice. Le texte regorge d’anecdotes savoureuses ou
émouvantes – comme dans les pages consacrées à la mort de l’auteur d’À la
recherche du temps perdu, ou quand on voit Valéry évoquer sa participation
à Littérature et la publication dans
la revue d’un « poème qui [lui] parut suffisamment dadaïste », le
« Cantique des colonnes ». Du Bos a conscience de privilégier
l’intuition, mais celle-ci est rarement fausse, et les analyses qu’il consacre
à Baudelaire (chez qui « la valeur du mot est de position », et non « d’essence »), Proust (qui, à
une « impudeur scientifique », allie « une manière qui
n’appartenait qu’à lui de rejoindre le centre rien que par l’approfondissement
de l’excentricité elle-même »), ou encore Browning, sont très stimulantes,
de même que certaines remarques plus générales, comme l’ébauche d’une
« théorie des virtualités intérieures » relative aux personnages, et
selon laquelle « la création du romancier consist[e] à conduire jusqu’à
l’être […] toutes les possibilités qu’il porte en lui-même » – une
approche qui n’est pas sans rappeler l’ego
expérimental de Kundera. L’édition est de qualité et on y a judicieusement
décidé de donner une traduction de tous les passages en langue étrangère en fin
de volume. Toutefois certains brefs passages sont omis, notamment quand ils
sont écrits en latin ou dans des langues moins connues que l’anglais, et
quelques maladresses demeurent, par exemple quand une évidente bourde de
transcription, « In one zone solitary self pity », est imperturbablement
traduite, malgré son agrammaticalité, par « dans une zone solitaire
d’apitoiement sur soi-même » (il s’agit évidemment de « one’s
own », ce que suffit à confirmer une brève vérification dans Marius l’épicurien de Walter Pater,
d’où est tirée cette citation). Un index fort utile permet la
navigation dans les 900 pages du texte, mais il aurait dû inclure les
initiales, souvent utilisées dans le Journal,
et l’on signalera enfin que le traducteur d’Hangest (sollicité par Du Bos dans
le cadre de ces activités de directeur de collection chez Plon) se prénomme
Germain, et non… Miss.
Eckstein. Louis Le Guillou, Le « baron » d’Eckstein et ses contemporains (Lamennais,
Lacordaire, Montalembert, Foisset, Michelet, Renan, Hugo, etc.).
Correspondances. Avec un choix de ses articles (Champion, 2003, 594 p., 90 €). Il n’y a pas
foule de nos jours pour étudier sérieusement Lamennais, Lacordaire,
Montalembert, grands personnages pourtant, et encore moins Foisset. Quelque
« célébration nationale » bien orchestrée pourrait-elle y
remédier ? Nous ignorons si quelque chose est prévu pour le
cent-cinquantenaire de la mort de Lamennais, en 2004 (il y aura concurrence
avec celui de la naissance de Rimbaud !). Le bicentenaire de la naissance
de Lacordaire avait lieu en 2002 : a-t-il été sérieusement
célébré au-delà des groupes dominicains ? La solitude (relative)
n’effraie pas Louis Le Guillou, qui a consacré à de pareils auteurs l’essentiel
de sa carrière – pensons à son édition de la correspondance de Lamennais,
étalée en de multiples volumes sur plus de vingt-cinq ans, ou à celle qu’il a
procurée de Michelet, également monumentale. Le baron d’Eckstein et sa
correspondance ne sont donc que des appendices à ces énormes travaux. Il faut remonter
à 1931 et au Père Burtin pour trouver une étude sur Eckstein : c’est dire
que la solitude est ici plus grande encore (quand on pense aux centaines de
thèses qui font pulluler les spécialistes de certains auteurs dont tous n’ont
pas la personnalité ni le rôle d’Eckstein ! On se demande à quoi rêve la
Sorbonne). Pourtant, quel curieux personnage que ce baron au titre douteux et
quelle carrière intrigante ! Sans parler de l’étendue de ses relations, de
la diversité de ses connaissances et de la multiplicité de ses intérêts ou de
son rôle de publiciste à nombreuses facettes. Celui qui, né au Danemark d’un
père juif converti au protestantisme, qui se convertira à son tour au
catholicisme, sera pendant un temps fort mystérieusement directeur de la police
de Gand nommé par Louis XVIII, puis brièvement commissaire général de la police
dans les Bouches-du-Rhône, enfin directeur du Catholique pendant des années, ce personnage-là mériterait plus de
curiosité, même si l’on tient compte de l’étrangeté générale des itinéraires
dans l’Europe des révolutions et des restaurations. Ajoutons que le baron
d’Eckstein connaît tout, en particulier les sciences nouvelles de l’époque,
fondées sur la linguistique en formation. Les langues orientales semblent
n’avoir eu aucun secret pour le « baron Bouddha », comme Louis Le
Guillou rappelle que le nommait Heine. Il fallait se donner beaucoup de mal
pour rassembler sa correspondance, pas toujours passionnante et rarement bien
écrite, avouons-le, ici complétée par un choix d’articles de 150 pages. Pour
chaque dossier de correspondance, Louis Le Guillou fournit une petite notice
familière, parfois désabusée. À propos de la correspondance avec Renan, souvent
technique (à propos de langues sémitiques ou de sanscrit), il confesse volontiers
qu’il a du mal à s’y retrouver et met tous ses espoirs dans les savants
allemands qui connaissent ces choses. Notons que l’ultramontain radical
qu’était Eckstein avait peu de chances de plaire au-delà de son époque.
Larousse témoigne bien de cette fatalité, qui écrit de lui dans le tome 7 du Grand Dictionnaire universel :
« Au moment de sa mort [1861], d’Eckstein, qui était aussi un orientaliste
distingué, préparait les matériaux d’une Histoire des origines de l’humanité.
II est permis de penser que la perte de cet ouvrage, qui ne pouvait être conçu
que dans un esprit de système, n’est point un grand dommage pour la science
historique. D’Eckstein était assurément un esprit vif, un polémiste ardent et
convaincu ; des qualités semblables ont fait, dans le même parti, un nom
célèbre, peut-être immortel, à J. de Maistre ; mais d’Eckstein ne les a
pas possédées au même degré, et un homme exceptionnel comme de Maistre peut
seul assurer la gloire de son nom dans la défense des idées fausses et
rétrogrades. D’Eckstein vient de mourir, et il est déjà oublié. » Un index
des noms et une table des lettres et des articles font de ce volume un bon
outil de travail. Nous signalons à l’auteur, en vue d’une bien improbable
seconde édition, que la page 72, qui devait contenir une référence à Mme de
Menthon, a malencontreusement disparu, du moins dans l’exemplaire qui nous a
été adressé.
Genet.
Jean Genet, Théâtre complet, édition
établie par Michel Corvin et Albert Dichy (Gallimard, 2002, 1568 p., 62,50 €). La collection de la Pléiade a
connu des fortunes diverses, et tous ses volumes ne sont pas des modèles
uniformément admirables, on le sait. On sait aussi ce que sont les difficultés
de toute entreprise de cette nature, infiniment variables en fonction des
auteurs, mais toujours redoutables. Il y a cette fois-ci tout lieu d’admirer
Michel Corvin et Albert Dichy. Le Théâtre
complet qu’ils annoncent mérite entièrement l’épithète ; tout y est,
les pièces devenues des classiques incontournables du xxe siècle comme les œuvres peu connues ou
inachevées. Mais on découvre surtout ici à quel point, inachevées, elles le
sont toutes : Genet n’a pas cessé d’y travailler, de les remanier, de les
reprendre d’édition en édition, la plupart du temps dans des manuscrits qui
demeuraient hors de portée. C’est là la grande chance de cette édition :
les multiples états des manuscrits et des éditions sont désormais accessibles
aux chercheurs. La liste des lieux de conservation forme le Gotha de l’archive
littéraire aujourd’hui, de l’IMEC à la Carlton Lake Collection d’Austin. La BnF
(malgré une dactylographie des Bonnes
du Fonds Rondel de l’Arsenal) ne fait pas partie du lot, on le remarquera. Il
faut ajouter à ces fonds institutionnels les nombreuses archives privées dont
l’accès a permis de faire de cette édition un travail génétique exemplaire en
ce qu’elle n’étudie pas l’avant-texte pour lui-même mais le fait servir (ce qui
devrait toujours être le cas) à comprendre dans toute sa complexité la richesse
d’une œuvre en mouvement, jamais arrêtée sur une version définitive. Ceci, on le conçoit, répond parfaitement au nomadisme
souvent tragique de Genet, dans sa vie comme dans ses convictions et ses
affections et donne tout leur sens aux jeux compliqués de ses personnages avec
des identités et des situations toujours insaisissables. Une pareille ouverture
s’imposait d’autant plus dans le cas d’une œuvre théâtrale dont les avatars (au
premier sens du terme) sont potentiellement infinis : chaque mise en
scène, chaque style de jeu, chaque choix de décor, chaque contexte de
représentation diffère de tous les autres. Michel Corvin, en spécialiste qu’il
est de la dramaturgie, présente pour chaque pièce des analyses approfondies et
toujours éclairantes jusque dans le détail de leur attention minutieuse aux virtualités
des textes comme aux réalités des représentations. Chaque notice est un
condensé d’érudition intelligente. On pourrait dire la même chose des autres
choix éditoriaux. Voilà donc rassemblés dans un seul volume, non seulement les
pièces elles-mêmes avec leurs variantes souvent inconnues, mais également toute
une série de documents, parfois déjà connus mais jamais sous une forme complète
et annotée ; ainsi, une préface inédite des Nègres, les lettres à Roger Blin – document fondamental – et toute
une correspondance largement inédite avec Bernard Frechtman (l’artisan initial
de la mondialisation de Genet) ou avec Patrice Chéreau. On trouve encore dans
cet ensemble aussi bien le fameux Cas
Genet de Mauriac que le compte rendu du débat historique à l’Assemblée
nationale à propos des Paravents en
1966, plus quelques entretiens inédits. L’appareil critique est à la hauteur,
avec une excellente chronologie due à Albert Dichy, où les moments essentiels
de la vie de Genet apparaissent avec toute une force quasi-physique, comme les
images chargées de sens et impénétrables de son théâtre. L’iconographie des
mises en scène souffre évidemment du format et du support imposés aux
reproductions par la collection. Il faut souhaiter une édition séparée
intégrale en grand format. En revanche, le répertoire des créations majeures en
France et dans le monde, l’inventaire des premières éditions (souvent plus ou
moins clandestines), etc., forment un outil de travail exemplaire autour d’une
œuvre qui n’en sort pas amoindrie parce que mitée par du discours parasite,
comme il arrive trop souvent : la parole de Genet s’impose au contraire
plus fortement que jamais, souveraine, impérieuse et douloureuse tout à la
fois. Les trois générations de Gallimard qui ont voulu tour à tour ce Genet
pléiadisé avaient raison d’insister, tout comme Cocteau, auquel il faudra
rendre cette justice qu’il aura aidé à advenir, très consciemment, plus grand
que lui.