EN SOCIÉTÉ
Aicard. Les Échos de Maurin, n° 4, décembre 2002 (Les Amis de Jean Aicard,
Oustaou de Maurin des Maures, 83210 Sollies-Ville ; 4 p., s.p.m.). Les associations d’amis d’écrivains sont, par essence,
presque toujours sympathiques, c’est entendu, mais quand, sur quatre petites
pages chétives, on sème des miettes et des truismes à la volée, on s’expose à
ce qu’un coup de vent vous les renvoie dans l’œil.
Bibliographie. Éric Ferey, Revue d’histoire littéraire de la France, hors
série, Bibliographie de la littérature
française : xvie-xxe siècles : année
2001 (2002, 700 p., 20 €). On sait la manière de prouver l’impeccabilité
d’une bibliographie : vérifier si ses propres articles y sont mentionnés.
Conservateur à la BnF, Éric Férey est un personnage d’une rigueur et d’une
science bibliographiques sans égal. Rappelons, pour ceux qui n’auraient jamais
consulté ce pavé annuel, qu’il est divisé en six parties : une première
consacrée aux notions clés (« Généralités ») et les suivantes aux
cinq siècles de l’époque moderne – du xvie
au xxe.
Comme c’est le cas depuis longtemps (mais la tendance ne s’aggrave-t-elle
pas ?), les xixe
et xxe
siècles occupent les trois quarts de l’ouvrage. L’index des sujets permet de
saisir l’évolution et d’apercevoir les grandes orientations de la recherche
actuelle : alors que, pour le xixe siècle, les approches modernes héritées de la
nouvelle critique semblent en recul (intertextualité, narrataire, narration,
discours, etc.), les approches « traditionnelles » se taillent la
part du lion (influences et relations, mythe, thème, courant, réception,
genre). Le palmarès des auteurs, toujours pour le xixe siècle, est lui aussi
édifiant : les grands auteurs continuent d’attirer beaucoup de monde,
tandis que les écrivains mineurs s’enfoncent dans l’oubli : on continue
d’ignorer Béranger, Leroux, Mendès, tandis qu’on persiste à s’intéresser à
Mirbeau, Huysmans, Lautréamont et Sand (les féministes !). À noter que
Daudet, Malot, Mérimée et Gautier reviennent en force, mais que Sainte-Beuve,
Vigny, Schwob et Corbière ont toujours une place indigne de leur importance.
Bibliophilie. Le Livre et l’estampe, revue trimestrielle de la Société royale des
bibliophiles et iconophiles de Belgique, n° 158, 2002 (4 boulevard de
l’Empereur, 1000 Bruxelles ; 178 p., s.p.m.). Bien intéressante, cette
livraison, avec trois articles que l’on apprécie en regrettant leur brièveté
tant ils sont captivants de bout en bout : « La bande dessinée,
nouvel horizon pour les iconophiles et les bibliophiles » (René Fayt),
« À la découverte d’un petit éditeur du xixe siècle, Jean-Baptiste Moens
(1833-1908) » (Christelle Harvengt) et « "C’est l’auteur qui
souligne." Remarques sur quelques pratiques éditoriales » (Émile Van
Balberghe). L’auteur de cette dernière étude signale qu’Histoires littéraires « change de type de caractère pour les
notes en bas de pages », dont le corps lui paraît « trop
petit ». Il n’a peut-être pas tort. Mais l’important n’est-il pas que la
revue ne change pas de caractère ?
Bonzaï. La Petite Revue de l’indiscipline, n°
104, printemps 2003, Jacques Roubaud
numéro spécial (Christian Moncel, BP 1066, 69202 Lyon Cedex 01 ; 22
p., 1,70 €). Dans son dernier numéro spécial et
« supplément satirique » au précédent, entièrement rédigé par
Sébastien, la « revuette » de poésie s’en prend à Jacques Roubaud. Le
poète et ses thuriféraires sont étrillés avec une vacherie aussi rigolote que
partiale, qui culmine dans un récit de rêve où le chroniqueur comparaît devant
les juges des Enfers, qui le convainquent d’incompétence et d’ignorance.
Néanmoins, et au risque de s’attirer les foudres de Sébastien, nous répèterons
avec certains de ses contradicteurs que sa notion de « quête poétique
véritable [est] du toc », dès lors qu’elle entend imposer un courant (la
poésie versifiée, par exemple) contre d’autres, et surtout quand elle motive
des attaques ad hominem immatures,
comme tels jeux épigrammatiques sur le nom de Prigent et Roubaud dans des
livraisons antérieures. Sur ce point, nous renvoyons aux chroniques déjà
consacrées ici à la PRI ou au Coin de table, mais pour quitter ce débat
et aborder le travail de Moncel sous un autre jour, on gagnera à se reporter à
l’essai d’Alain Dumaine sur Baudelaire et
la réalité du mal, notamment à la page 25, où l’éditeur s’avoue
« inventeur de destins » : il crée, comme Pessoa, des
hétéronymes, dont Alain Dumaine, et, si nous comprenons bien, Sébastien et
Maurice Hénaud. Dans cette construction énonciative complexe, le discours des
uns et des autres devient décalé, et les partis pris ou l’aspect monologique
des affirmations demandent, sans doute, à être davantage suspectés par le
lecteur.
Camus. Bulletin d’information de la Société d’études camusiennes, n° 66,
avril 2003 (Société des études
camusiennes, 10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 25 p., s.p.m.). Ce
modeste bulletin ne paie pas de mine, mais fait bien et sans chichis ce pour
quoi il existe : rendre compte de l’actualité de Camus, dont on constate
qu’elle ne manque pas de vitalité. Les vingt pages retenues par une simple
agrafe mentionnent des colloques (trop tard hélas ! pour le « couscous
d’adieu » de celui de Poitiers), commentent des parutions (la biographie
d’Amrouche par Réjane Le Baut), recensent force manifestations diverses,
donnent les adresses électroniques des quelques dizaines de membres de la
société, etc. Plus original : une petite « note de lecture »
fait la statistique chronologique des contributions de Camus à Combat, avec graphiques : il y a
des années avec et des années sans. Une innovation intéressante : le
bulletin reproduit aussi des textes parus sur le Web. Renversement inusité mais
qui a peut-être de l’avenir : le papier demeure en effet (pour l’instant)
moins périssable que les assemblages d’électrons.
Céline. L’Année Céline 2001 (Du Lérot-Imec, 2003, 240 p., 35 €). Un bon cru, pour les
amateurs de Céline, avec la réapparition du manuscrit du Voyage au bout de la nuit et celle de diverses correspondances
passées en vente en 2001-2002 (à René Héron de Villefosse, au docteur Augustin
Tuset, à Antonio Zuloaga, fils du peintre espagnol). De nombreuses informations
sont données sur la vente du manuscrit du Voyage,
vendu par le romancier en mai 1943 au marchand de tableaux Étienne Bignou et
entré ensuite dans un long sommeil que le dernier détenteur en date de
l’autographe prétend avoir été anglo-saxon. Du sommaire de cette Année Céline, mentionnons des notices
pharmaceutiques du docteur Destouches récemment retrouvées (« L’Insomnie
des intellectuels », des notes sur la composition du Somnothyril ou sur la
toxicité du Bromoforme) et surtout le texte d’un étonnant entretien télévisé
que Céline accorda, dans sa maison de Meudon, en juin 1957, à André
Parinaud ; on y retrouve un Céline tout craché, préoccupé par la
perturbation que l’équipe de télévision inflige à son perroquet, et toujours
aussi entier et vindicatif : Mauriac ? Un « directeur d’école
libre qui a mal tourné ».
Claudel.
Bulletin de la Société Paul Claudel,
n° 169, mars 2003 (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 71 p., 5 €). Ce numéro, dominé par Le Soulier de Satin, s’ouvre sur un
entretien avec Olivier Py. Le dramaturge et metteur en scène évoque sa lecture
de l’œuvre, montée à Strasbourg au printemps et actuellement en tournée (elle
sera à Paris cet automne). Mais il aborde aussi son propre travail, marqué par
une réflexion catholique qu’on n’attendait pas forcément chez lui. Dominique
Millet-Gérard présente un extrait du texte qu’Hans Urs von Balthasar avait
consacré à cette pièce-marathon et qui vient d’être traduit chez Ad Solem.
Enfin, Yehuda Moraly, rappelant que Jean-Louis Barrault mena de front la
création du Soulier et son rôle de
Baptiste dans Les Enfants du paradis,
propose un rapprochement stimulant entre la structure des deux intrigues. Le
reste du bulletin porte sur l’actualité de la recherche, des mises en scènes et
des publications. On y apprend notamment que Michel Serrault évoque, dans sa
récente autobiographie, la création du Soulier
(où il fut figurant) : Marie Bell négocie la réduction des tirades en
lançant à un Claudel « fasciné et tremblant comme si la Vierge en personne
venait de s’adresser à lui : – Dis, Paulo, on pourrait pas couper, là
aussi ? », et Guitry lâche après la première : « Encore
heureux qu’on ait pas eu la paire ! » Une pointe assassine qu’on ne
dira certainement pas face à cette livraison bien faite.
Delacroix. Société des Amis du Musée national Eugène Delacroix, bulletin n°1,
janvier 2003 (6 rue de Furstemberg, 75006 Paris ; 26 p., 16 €). Ainsi que le rappelle le
responsable de ce bulletin, François de Waresquiel, la Société des Amis de
Delacroix a connu naguère des jours fastes, suivis de périodes beaucoup plus
sombres : l’ancienne génération des parrains prestigieux a disparu et la
cote de Delacroix lui-même n’est plus ce qu’elle était, comme en témoignent les
ventes. Les Amis du peintre n’ont pas pour autant désarmé et recentrent
désormais leurs actions sur le soutien au Musée, installé dans l’appartement où
Delacroix passa ses dernières années, à proximité du chantier de Saint-Sulpice.
Ce musée (national depuis 1971), ils contribuent à l’enrichir considérablement
en lui remettant leur collection, dont on trouvera l’inventaire illustré dans
ce numéro du bulletin, à côté de plusieurs études d’Arlette Sérullaz,
spécialiste dont les travaux sur Delacroix, David, Eugène Boudin, etc., sont
bien connus. Quelques chroniques et une intéressante revue des trois dernières
années de publications sur Delacroix complètent ce premier numéro prometteur.
Des Forêts. Louis-René Des Forêts, numéro spécial de Critique, 668-668, janvier-février 2003 (Minuit, 2003, 127 p., 11,50 €). Des Forêts n’échappera pas
un jour prochain à la mise en Pléiade. L’éditeur, qui sera nécessairement
Dominique Rabaté, aura du grain à moudre : publications dispersées,
manuscrits complexes, intense intertextualité, cohérence du projet, uniformité du
ton, singularité de l’auteur, silences énigmatiques, respect unanime, amitiés
choisies, glossateurs déjà nombreux – tous les ingrédients sont là pour faire
un grantécrivain comme l’histoire
littéraire les aime. Elle a bien raison. La réputation croissante de Des Forêts
depuis Ostinato ne peut que
s’amplifier, maintenant qu’il est mort, tandis que bien des marionnettes qui
s’agitent encore bruyamment à l’avant-scène devront prendre le chemin du
placard. Ce numéro de Critique,
organisé par Dominique Rabaté, n’est encore qu’une première étape dans la
constitution d’une critique savante de Des Forêts, mais elle en offre les
linéaments. L’ensemble est un peu hétéroclite, inévitablement. Michel Deguy
livre quelques pages curieusement lisibles (ce n’est pas son habitude)
consacrées au Des Forêts qu’il a fréquenté au temps où ils étaient tous deux du
comité de lecture de Gallimard. Jean Roudaut donne un bon Des Forêts for beginners sous le titre « Un rire en vérité si
fragile » – le rire lui servant de fil conducteur ambigu. Dans « Le
Salon de musique », Gérard Macé cisèle à sa manière élégante quatre pages
tressées autour d’un souvenir de cinéma partagé. Bernard Pingaud n’apporte pas
grand-chose de neuf et Patricia Martinez en rajoute dans l’énigmatique au prétexte
d’une « poétique de l’énigme ». Emmanuel Delaplanche distille à
propos d’« Influences en miroir » une partie de sa thèse, consacrée
aux emprunts de Des Forêts, dont il a montré qu’ils sont omniprésents – un fait
dont toutes les conséquences ne sont pas encore tirées mais qu’il traite avec
subtilité. Christine Andreucci s’intéresse aux poèmes de « Sam
Wood ». Dominique Rabaté étudie, avec l’« écrivain en troisième
personne », la figure du tiers qui fait de l’oeuvre un genre à part.
Jean-Paul Michel traite d’Ostinato,
œuvre quand même contre toute la thématique de l’œuvre. Parmi les autres essais
rassemblés, on retiendra surtout celui de Jean-Yves Pouilloux, « Faire une
phrase », bel exercice de lecture et sur la lecture, à la première
personne, à partir de la confrontation avec la première page de Pas à pas jusqu’au dernier. Un fragment
de poème inédit et une lettre à René Vincent sur Les Mendiants, publiée antérieurement sans lieu d’édition, sans
date, sans nom d’éditeur, complètent le dossier. Pour finir sur des futilités,
notons que la qualité typographique de la couverture de ce numéro de Critique est assez désastreuse :
qui dira les ravages de l’ordinateur dans l’art de la mise en page ?
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 138, avril 2002, Le Colloque de Fès (92 rue du Grand
Douzillé, 49000 Angers ; 152 p. ; 11 €). Une note nécrologique
inquiétante signale qu’après la mort récente de Jean Meyer et de Maurice
Rheims, le comité d’Honneur ne comporte plus qu’un membre vivant, Dominique
Fernandez, pour trente morts ! Les Amis d’André Gide se portent pourtant
bien, comme en témoigne la publication régulière du bulletin. Réunis par Fatima
Safi, les actes du colloque Gide et le
Maghreb d’octobre 2002 proposent dix communications qui ne se soumettent
pas toutes à la thématique du titre : on étudie aussi bien Les Caves du Vatican que le voyage en
URSS. Plusieurs interventions affrontent tout de même vraiment le sujet, dont
la plus originale est un parallèle entre L’Immoraliste
et Un thé au Sahara de Paul Bowles.
Hugo. Année Victor Hugo, revue internationale
d’études hugoliennes, n° 1, 2002 (58 rue des Écoles, 75005 Paris ; 296
p., 35 €). Rédacteur en chef de cette nouvelle
publication, Pierre Laforgue souligne qu’il n’existait pas de revue spécialisée
consacrée à Hugo, malgré de nombreux « articles, colloques et
thèses » et « un extraordinaire renouveau des études
hugoliennes ». Le constat est juste, mais il est à double tranchant :
puisque tout cela existe, où est la nécessité de la revue ? Ce numéro un
comporte treize études de ton, de longueur et de sujets très variés : les Contemplations et Les Misérables, mais aussi Mille
francs de récompense ; Hugo et Claudel jouxtant Hugo et Rostand ;
deux interrogations sur William
Shakespeare à côté de « Hugo poète réaliste »… Articles le plus
souvent intéressants, mais tout cela pouvait exister sans l’Année Victor Hugo. La nouvelle revue devra chercher sa vocation spécifique. En
ouverture, Jean Gaudon s’interroge : « Comment peut-on être
biographe ? » Discutable dans son usage allusif de la polémique, son
étude est sans doute la seule qui ne pouvait trouver place que dans un tel
volume. Bibliographie et comptes rendus complètent ce premier numéro.
Jammes.
Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 36, décembre 2002, Francis Jammes-Charles Guérin, frères
siamois de la gloire. Correspondance 1897-1906 (Maison Chrestia, 64300
Orthez ; 108 p., 9,15 €). Qui a été touché par le poème de Charles Guérin,
« O Jammes, ta maison ressemble à ton visage […] » (Léautaud lui-même,
pourtant peu porté sur l’éloge en matière de poésie, se disait sensible à
l’émotion de cette pièce) lira cette correspondance comme un long développement
de ces vers empreints d’une sensibilité si poignante. Le 17 mars 1907, Edmond
Guérin, père de Charles, télégraphiait à Jammes : « Votre pauvre ami
Charles Guérin enlevé cette nuit par congestion cérébrale. » Guérin avait
trente-trois ans. « Demeure harmonieuse, ami, vous
reverrai-je ? » Présentation et annotation de cette correspondance
par Michel Haurie, auquel le souvenir de Jammes et la préservation de ses
écrits doivent déjà tant.
Maupassant. L’Angélus. Bulletin de
l’Association des Amis de Guy de Maupassant, n° 13, décembre 2002-janvier
2003 (148 Boulevard de la Libération, 13004 Marseille ; 44 p., s.p.m.).
Cette livraison contenant deux lettres inédites (pour l’une d’elles, des
extraits seulement) d’Hermine Lecomte du Noüy à Laure de Maupassant qui
renseignent sur l’amitié unissant ces deux femmes. Provenant de la Bibliothèque
de l’Institut, des lettres de Maupassant à Gustave Schlumberger (1844-1929),
archéologue, médiéviste, maître de l’histoire de l’Orient byzantin, que
l’auteur de Bel-Ami avait rencontré
chez la comtesse Potocka : on y apprend l’origine de la fortune du Figaro qui tarifait aux auteurs et aux
maisons d’édition toutes ses critiques – hormis celles de ses propres
collaborateurs – comme s’il s’agissait de simples publicités. Un échange
aigre-doux entre Mirbeau et Maupassant à propos de l’escroquerie de Mussot, à
laquelle le champion des Grimaces ne
semble pas avoir cru un seul instant, fournit, avec la correspondance
précédente, un joli commencement de dossier sur les mœurs du journalisme
fin-de-siècle. Claire et didactique étude de Jacques Bienvenu sur
« Maupassant et la psychologie », qui revient sur la querelle des Subtils et des Objectifs et montre comment, dans son écriture, Maupassant avait
fait quelques infidélités à Flaubert en allant musarder du côté des Goncourt.
Enfin, compliments à Bernard Bosquès pour le coup de crayon qui a reconstitué
une rue de Paris en 1874. On lui conseillera cependant de changer les affiches
de sa colonne Morris : à cette date, Toulouse-Lautrec n’avait que dix ans
et sa célèbre affiche de la Goulue au Moulin Rouge est de 1891…
Nizan. Revue du Centre interdisciplinaire d’études nizantiennes, n° 1,
décembre 2002, Aden. Paul Nizan et les
années trente (St-Francis Xavier University, CP 5000, Antigonish,
Nouvelle-Écosse, Canada B2G 2W5 ; 267 p., 20 €). Plus
d’un demi-siècle pour relire l’histoire, cela n’est manifestement pas de trop.
Et pour le cas Nizan, malgré le premier coup de boutoir donné par Sartre en
1960 (à l’occasion, rappelons-le, de la réédition par François Maspero d’Aden Arabie), il fallait que bien des
hypothèques soient levées. Loin de la place du colonel Fabien comme de la place
de Saint-Germain-des-Prés, un vent salutaire semble aujourd’hui souffler, qui
nous vient de Nantes et de la Nouvelle-Écosse, avec un premier bilan des
recherches d’un groupe qui s’est institué « Groupe interdisciplinaire des
études nizantiennes ». Signalons les trois gros morceaux :
« Paul Nizan face à Emmanuel Berl » (Anne Mathieu), « Paul Nizan
démissionne du Parti communiste : une réception critique »
(Pierre-Frédéric Charpentier), « Intellectuels contre la guerre
d’Ethiopie » (Anne Mathieu). On s’attache à repasser au crible textes,
manifestes, déclarations, mémoires, on élimine de faux jugements, mais on
n’arrive pas toujours à reconstituer, disons, l’atmosphère, on n’arrive surtout
pas à comprendre les luttes pour l’hégémonie à l’intérieur du Parti. Gramsci
n’est donc toujours pas revenu en odeur de sainteté, qui permettrait de
comprendre bien des analyses ou prises de position du camarade Nizan.
Rivière.
Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n° 105, 4° trimestre
2002, André Suarès vu par Jacques
Rivière ; n° 106, 1er trimestre 2003, Jacques Rivière et Léon-Paul Fargue (31 rue Arthur-Petit, 78220
Viroflay ; 62 p., 12 €). Conçus chacun autour d’un
thème monographique, les bulletins des Amis de Jacques Rivière et
d’Alain-Fournier sont parmi les plus intéressantes et les plus riches
publications de ce genre. Preuve qu’il n’est pas nécessaire de mettre à
contribution un « grand écrivain » pour faire de l’histoire
littéraire intelligente. Le numéro 105 reproduit une conférence inédite de
Rivière sur Suarès (1918), fort bien présentée par Dominique Millet-Gérard.
Très nuancé et non sans réserves, le texte de Rivière appelle diverses
réflexions. Le critique s’étonne de l’influence de Brunetière sur Suarès :
mais c’est qu’au fond Suarès, élève de Brunetière, était essentiellement un
rhéteur, quoique imprégné de Baudelaire et de Wagner. Et l’amitié
Suarès-Brunetière n’en dit-elle pas long sur le premier comme, paradoxalement,
sur le second ? Rivière a également bien vu le nihilisme de Suarès, et
aussi qu’il y avait chez l’homme une timidité énorme, compensée par un non
moins énorme orgueil, qui tournera parfois à la paranoïa. Il distingue surtout
chez l’écrivain une « préciosité intellectuelle », et c’est un fait
que cette préciosité imprégnera également les poèmes (d’ailleurs médiocres) de
Suarès. En revanche, Rivière n’a pas vu, ou n’aime point, le poète en prose,
l’admirable prosateur qu’est souvent Suarès, lorsqu’il ne cède point à une
sorte de lyrisme symbolard. Et le meilleur Suarès, « le véritable
poète » est bien, comme l’a souligné Rivière, le peintre de portraits et
le critique. Pour le reste, comme le note Dominique Millet-Gérard, Rivière
éprouvait une fascination doublée de répulsion devant ce qui, chez Suarès, lui
ressemblait le plus : le culte de l’émotion et de la passion. D’où les
réserves et les observations mitigées qui parsèment sa conférence, laquelle
reste, surtout pour 1918, un non négligeable morceau de critique. À quand la
publication des lettres de Suarès à Rivière, dont ce Bulletin nous apprend
l’existence dans le Fonds Rivière conservé à Bourges ? Avec le numéro 106
du bulletin se poursuit l’exploration et la publication des correspondances de
Jacques Rivière. S’étalant sur dix années (1912-1922), sa correspondance
croisée avec Fargue n’est pourtant pas considérable : quatorze lettres de
Rivière et neuf de Fargue, généralement brèves. À vrai dire, ils habitaient
tous deux Paris et se voyaient assez souvent ; mais peu de documents
subsistent sur leur amitié, qui se forgea lors des débuts de la N.R.f. Fargue était très lié avec Gaston
Gallimard, mais aussi avec Charles-Louis Philippe et Larbaud, qui pouvaient
faire le lien avec Gide et le reste de la rédaction. C’est un fait qu’il
sympathisera davantage avec Rivière qu’avec Gide et Schlumberger, et que leur
correspondance débuta de façon très farguienne : à propos de vitraux
exécutés par l’oncle de Rivière. Il y avait aussi, comme lien, le beau-frère de
Rivière, Alain-Fournier, grand admirateur de la poésie de Fargue et qui en fera
l’éloge dans Paris-Journal. L’amitié
une fois scellée, Fargue mettra un point d’honneur à rester, si l’on peut dire,
fidèle à sa légende : tardant à remettre ses textes, bombardant
l’imprimeur de corrections, retardant des épreuves, etc., comme ce fut le cas
pour sa préface à Charles Blanchard
de Charles-Louis Philippe. Une autre fois, il acceptera, puis se dérobera, pour
faire une conférence sur Rimbaud. Il en fera cependant une sur Valéry, au cours
de laquelle il éreintera Anna de Noailles : véritable sacrilège, car la
divine comtesse était alors, on ne sait trop pourquoi, unanimement admirée,
même par Gide (il est vrai que Fargue, en 1947, viendra à résipiscence, dans Portraits de famille). Malgré toute l’insistance de Rivière, qui se montrait
parfois assez impatient, Fargue publiera très peu, avant 1922, dans la N.R.f. : paresse, scrupules
littéraires, poétique de la rareté ? Probablement les trois à la fois.
Dans cet intéressant petit chapitre d’histoire littéraire, où les lettres des
deux correspondants sont présentées et situées par David Roe, on signalera
enfin un vigoureux éreintement du Désespéré
de Bloy par Rivière.
Saint-John
Perse. Souffle de Perse,
n° 10, novembre 2002, Revue de
l’Association des Amis de la Fondation Saint-John Perse (Cité du Livre,
8-10 rue des Allumettes, 13098 Aix-en-Provence ; 140 p., 8 €).
Regrettons d’abord la présentation : absence de marges, corps peu
harmonieux, gras inutiles… Dans cette livraison, notons deux brefs inédits
témoignant de l’amitié du poète avec le couple Biddle, un hommage à Albert
Henry, mort en 2002, avec la liste de ses travaux consacrés à Perse, et surtout
une étude de Christian Rivoire sur le refus de Perse d’être comparé à Victor
Segalen.
Soupault. Bulletin de l’Association Philippe Soupault, Marie-Louise
Soupault-Le Borgne, Souvenirs d’enfance
(s.l., s.d., 24 p.). Comme en lui-même ce texte est dépourvu de tout intérêt,
même pour l’ethnologie normande, on aurait aimé que soit mentionné le lien de parenté
entre ladite Marie-Louise Soupault-Le Borgne et le poète surréaliste. En tout
cas, on aura appris qu’elle est la mère de la responsable de l’Association
Philippe-Soupault, qui publie annuellement des feuilles volantes illustrées de
photographies. Autant en emporte le vent.
![]()
Sue.
Cahiers pour la littérature populaire,
n° 17, printemps 2003, Eugène Sue
inconnu (CELP/Robert Bonaccorsi, 107 Chemin des eaux, Quartier Tortel,
83500 La-Seyne-sur-mer ; 102 p., 12 €). Cent deux pages et que du
muscle pour ces cahiers populaires. On s’y intéresse par deux fois à la
conversion sociale du dandy Sue, d’abord en suivant les stratégies respectives
de l’esprit de sérieux et de l’esprit de dérision, ensuite à travers les
relations de Sue et de Félix Pyat. On est peu convaincu par le premier article,
qui semble atteint d’hyperexégétie, maladie affectant les lecteurs fascinés par
leur sujet au point de déployer des trésors de finesse pour construire un
discours valorisant une singularité qui n’existe que dans la myopie de leur
regard (on constate au passage, avec désolation, l’arrivée dans les
publications littéraires d’une faute en plein essor mais qu’on croyait réservée
aux tracts commerciaux : « subsiste-t’il », p. 10). Au sommaire
également une plaisante réflexion sur l’adaptation théâtrale et la réécriture
partielle, en Angleterre, d’une version anglaise de Martin l’enfant trouvé. Autre réécriture, de Sue par Sue cette
fois, Mademoiselle de Plouernel,
surgeon opportuniste de la famille Lebrenn des Mystères du peuple. Mais le clou du numéro est assurément la
transcription d’un mystérieux manuscrit du non moins mystérieux Bracevitch, La Tartane rouge, qui semble le synopsis
direct de El Gitano. De façon assez
convaincante, Jean-Pierre Galvan prouve l’existence du sieur Bracevitch, et
constitue son manuscrit en canevas utilisé a posteriori par Sue. On regrette
simplement qu’il ait écarté l’hypothèse d’une source anglaise du texte de
Bracevitch, préférant croire, au vu des corrections et variantes, que ce
traducteur professionnel se serait essayé à la fiction. On pourra trouver qu’il
se fait une idée un peu moderne et exigeante de la traduction ; surtout,
lorsqu’il souligne l’originalité du thème marin du Gitano, tellement en avance sur la mode, on se dit que La Tartane rouge se trouve en revanche
parfaitement contemporain de l’engouement britannique pour l’univers de la mer
et ses représentations, ainsi que l’a montré Alain Corbin. Ce qui plaiderait
malgré tout en faveur d’une origine anglaise du texte, selon des voies qui
restent à découvrir. Quoi qu’il en soit, l’enquête est passionnante, et le
numéro réussi : populaire, oui, mais de qualité !
Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 18, décembre
2002, Enquêtes, reportages d’un temps de
transition (1946-1950) (Le Temps des cerises, 6 avenue Édouard Vailland,
93500 Pantin ; 170 p., 9,15 €). Ce cahier regroupe des articles publiés
par Roger Vailland entre 1946 et 1950 dans deux journaux issus de la
Résistance, Libération et Les Lettres françaises. Ce sont les années communistes, la « deuxième
vie » de Vailland, entre Drôle de
jeu et Bon pied bon œil. Le
combat politique est au premier plan, tandis que se dissipe peu à peu l’espoir
de la Révolution. Il y a quatre séries d’articles : un reportage en Italie
post-fasciste, une croisière de Haïfa à Marseille, une enquête sur
« l’homme heureux » et un curieux « Mystère au coin de la
rue » qui semble hésiter entre enquête journalistique et fiction. Sans beaucoup
de surprise, la verve de l’auteur s’exerce contre les riches et les puissants,
alors que sa sympathie va aux plus démunis. Mais les choses sont en réalité
plus complexes, l’auteur étant amené à rencontrer des témoins de son passé,
comme la milliardaire Josette Bruce dans la série de 1950, « À la
recherche de l’homme heureux ». On retrouve l’efficacité et l’économie
chères à l’auteur de Drôle de jeu,
ainsi que l’interrogation vitale sur le bonheur. L’ensemble est commenté avec
soin par Jean Senégas et René Ballet, qui replacent ces articles à la fois dans
la carrière de Vailland et dans son époque. Présentation soignée et
austère : pas une illustration !
Vallès. Autour de Vallès, revue de lectures et d’études vallésiennes, n°
32, décembre 2002, Jeunes Vallésiens (Les
Amis de Jules Vallès, Université Jean-Monnet, Faculté des lettres, 33 rue du
Onze-Novembre, 42023 Saint-Etienne ; 297 p., 30 €). Tous les lecteurs de
Vallès ont été attristés de la disparition de Roger Bellet et se sont interrogé
sur le devenir des études vallésiennes sans leur principal animateur. Bellet
avait fondé l’association en 1982 et publié nombre de contributions capitales
qui, avec les deux volumes de la Pléiade, ont renouvelé la lecture de l’auteur
du Bachelier. Cette nouvelle
livraison des Amis de Jules Vallès
est résolument tournée vers l’avenir. Elle a pour titre générique « Autour
de Vallès » et est principalement consacrée aux « Jeunes
Vallésiens » (« On sait […] depuis longtemps qu’un paradigme nouveau
ne peut-être construit, sur un sujet donné, que par un non-spécialiste, ou par
quelqu’un de très jeune »). Une table ronde a réuni, à l’Université de
Saint-Étienne, de jeunes chercheurs. « La désacralisation de la
parole » (Cécile Robelin), « La citation » (Isabelle Oelschlager),
« Le corps de l’ouvrier » (Jean-Noël Tardy) ou « Le Puy-en-Velay
dans la Trilogie » (Sandrine Macetti-Porte) révèlent une même passion pour
l’œuvre de Vallès, ses romans ou ses articles (« Vallès et les réalismes
dans La Rue de 1867 » par Marisa
Cangelosi ; « Quel lecteur pour Vallès journaliste ? » par
Maryse Vergne). On notera enfin un ensemble consacré aux Réfractaires avec un article de Silvia Disegni et des documents sur
le critique milanais Felice Cameroni.
[Patrick Besnier, Alain Chevrier, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère,
Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Gilles Picq, Michel Pierssens, Jean-Didier
Wagneur, etc.]
LIVRES REÇUS
Comptes rendus
Amrouche.
Régine Le Baut, Jean El-Mouhoub Amrouche,
Algérien universel. Biographie (Alteredit, 2003, 512 p., 22 €). À Jules Roy, Jean El Mouhoub
Amrouche écrivait le 6 août 1955 : « J’ai lu deux articles sur
l’Algérie qu’il [Camus] a donnés à L’Express.
Il y a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y
crois pas. Le mal est beaucoup plus profond à mon avis. Il n’y a pas d’accord
possible entre autochtones et Français d’Algérie. Il serait très long de
l’exposer ici, un volume y suffirait à peine. En un mot, je ne crois plus à
l’Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de
l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée,
ses songes, aux sources de l’Islam, ou il n’y aura rien. Ceux qui pensent
autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans
doute, mais ce qu’il veut obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui
puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle et non pas une patrie
d’adoption. » Monstre ! Erreur de l’histoire ! Les mots sont durs
mais lucides dans la mesure où ils traduisaient le drame intérieur de Jean
Amrouche. C’est à ce cheminement douloureux que Réjane Le Baut convie à travers
la présente biographie. Jean El Mouhoub Amrouche n’a pas eu la carrière
littéraire qu’il aurait méritée, telle est l’idée dominante du livre. D’entrée
de jeu, l’auteur constate que le rôle de précurseur de la littérature
maghrébine d’expression française ne lui est pas reconnu. En fait, l’image
du poète est tronquée car les critiques, par méconnaissance de ses écrits inédits,
se limitent à citer ses productions des années 30 comme Cendres, Étoile Secrète ou L’Éternel Jugurtha. La
démarche de Réjane Le Baut se présente comme une mise à l’endroit du parcours
complexe d’Amrouche. Elle explique, documents à l’appui, que l’image de superbe
à la limite de l’arrogance qui collait à lui n’était qu’un masque que le poète
arbora sa vie durant pour dissimuler une souffrance intérieure jamais domptée,
jamais apaisée, et qui n’allait finir qu’avec lui. Travail important par la
somme d’informations qu’il livre sur le poète, cette biographie-hommage
confronte la production connue d’Amrouche avec les nombreux inédits du journal
qu’il a tenu de 1928 à 1961 et son abondante correspondance. La figure de
l’écrivain transparaît sous un jour nouveau puisque la genèse de l’œuvre est
mieux perçue et le vécu difficile de l’homme donné à voir. Le journal et
l’activité épistolaire d’Amrouche permettent de suivre le parcours douloureux
d’un homme partagé entre sa foi chrétienne, sa condition d’intellectuel
colonisé et ses origines berbères. Dès le départ, la question des déracinés
créée par la colonisation hantait Amrouche (cf. son Journal à la date du 17
avril 1939). Toute sa vie, il cultiva un sentiment de culpabilité par rapport à
sa société d’origine plongée dans les affres sociales, économiques et
politiques de la colonisation alors que lui s’était embourgeoisé et, selon son
propre mot, « acoquiné à l’Occident » Après des débuts poétiques
prometteurs avec la publication des recueils Cendre en 1934 et Étoile
Secrète en 1937, il sentit subitement la muse l’abandonner. S’il griffonna
de temps en temps un poème ou une ébauche d’un travail romanesque jamais mené à
terme, il orienta désormais sa vie vers une autre manière de concevoir la
littérature. Réjane Le Baut fait découvrir un Amrouche tour à tour traducteur,
présentateur et commentateur avec Poèmes
berbères de Kabylie, critique littéraire, essayiste, responsable de revues
(La Tunisie Française Littéraire et L’Arche), journaliste-pigiste à la radio
française à Paris où il inaugura un genre inédit pour l’époque : les Entretiens littéraires avec les grands
noms de la littérature française du temps (Gide, Mauriac, Jouhandeau, Claudel).
Pour les auditeurs et les critiques de l’époque, c’est cette dernière fonction
qui fixa à jamais la voix d’Amrouche. Dans son bloc-notes, Mauriac en
témoigne : « Comme celle de Claudel et de Gide, Amrouche connaissait
mon œuvre mieux que je ne la connais moi-même. "À telle date, vous avez
écrit ceci." Je protestais. Il me mettait sous le nez un texte. Il
avançait à pas feutrés vers ce dont je ne voulais pas parler. Il tournait
autour du point interdit. Cette espèce de curieux passionné n’est pas si
commune. Chacun ne s’intéresse qu’à soi. Qui nous aura vraiment lu, sinon Amrouche ?
Il était fait pour la joie de la lecture. Il aura été une victime rejetée par
tous. » Grâce à ce travail radiophonique qui dura dix ans, le nom
d’Amrouche appartient à l’histoire littéraire, comme le remarque Auguste
Viatte : « Les enregistrements des Entretiens […] sont des œuvres dont l’histoire de la littérature ne
se passera qu’avec dommage, et dont la perte serait aussi grave que celle du
manuscrit des Caves du Vatican, de Protée, de Genitrix, ou de l’Allegria…
Les soupirs de Gide devant l’impitoyable question que lui inflige Amrouche, les
roulements massifs de Claudel, les essoufflements torturés d’Ungaretti, les
murmures difficiles de Mauriac… Neuf fois sur dix Amrouche trouve la question
qui contraint un interlocuteur à faire aveu de lui-même, et à renoncer à se
protéger du masque que l’existence mondaine a autorisé sa voix à se
former. » Quand éclate la guerre d’Algérie, en novembre 1954, Amrouche
amorce un ultime virage. Le conflit le déchire. Le livre de Réjane Le Baut
détaille son activité débordante au cours de la période de la guerre d’Algérie.
Il écrit beaucoup dans la presse, s’adresse aux politiques, aux intellectuels.
Sa pensée politique s’affirme et, contrairement à Camus, il n’entrevoit d’autre
issue au conflit que l’indépendance algérienne, convaincu que le système
colonial ne peut être réformé mais seulement aboli. Il voit en de Gaulle
l’homme politique qui pouvait hâter la fin du conflit. Tout en restant en
contact avec de Gaulle, il se rapproche des militants algériens du Front de
libération nationale qu’il rencontre en Suisse, au Maroc et en Tunisie, et
se signale en publiant dans Le Monde
du 11 janvier 1958 un article intitulé « La France comme mythe et comme
réalité : de quelques vérités amères », qui est une condamnation
claire de la colonisation. Amrouche payera cette position tranchée : ses
amis se détournent de lui, sa belle-famille d’Alger lui adresse une lettre de
rupture pleine de mépris, la radio française l’exclut sur ordre du premier
ministre, Michel Debré. Son émission Des
Idées et des hommes est supprimée deux semaines plus tard. Amrouche ne sera
ni l’ambassadeur au Vatican de la nouvelle république algérienne comme le lui
promettaient les responsables du FLN, ni l’ambassadeur de la France en Algérie
comme le projetait de Gaulle. Il mourra le 16 avril 1962. S’il n’avait pas eu
l’heur de voir l’indépendance algérienne pour laquelle il avait lutté, il fut
en revanche informé de l’aboutissement des négociations par de Gaulle lui-même,
qui lui écrivit le 4 avril 1962 : « je sais que vous êtes auprès
de moi dans ce qui vient d’aboutir… » Quelques erreurs vénielles à
signaler dans le livre de Réjane Le Baut. Les dernières conférences d’Amrouche,
mort en 1962, ne peuvent dater de 1969. Le prénom El Mouhouv, qui est le vrai
prénom kabyle de l’écrivain, ne se prononce pas « El Mouhoub » en
Kabylie (c’est le v qui est prononcé ; en revanche, le b est prononcé dans
les régions arabophones d’Algérie).
Balthus.
Nicholas Fox Weber, Balthus. Une
biographie, traduit de l’anglais par Marie Muracciole (Fayard, 2003, 785
p., 30 €).
Curieuse et attachante biographie d’un peintre dont les œuvres méritent sans
doute plus le premier qualificatif que le second. On y découvre un homme très
habile, bénéficiant de la caution familiale de Rilke, forgeant patiemment son
mythe, s’inventant des généalogies fabuleuses et mégalomaniaques (se bombardant
comte de Rola, il assurait descendre à la fois des Gordon, des Romanov, des
Radziwill et des Poniatowski : pourquoi pas également des Montmorency ou
des Médicis ?). En fait, Balthus est un cas : celui d’un peintre qui
réussit parfois à nous troubler profondément, en employant des moyens qui ne
sont pas ceux de la pure peinture. À ce titre, il méritait ce gros livre qui
est, non pas une biographie événementielle, mais un essai biographique
particulièrement éclairant, nourri de vastes recherches tout comme de
fréquentes conversations avec l’artiste. L’homme Balthus s’y révèle peu
sympathique : vaniteux, snob, roublard et péremptoire, interdisant toute citation
de lettre de lui (même après sa mort : Nicholas Fox Weber n’a rien pu
citer de sa correspondance !), imposant aux critiques sa version
narcissique de sa vie et de ses tableaux. Les nombreuses illustrations noir et
couleur du livre invitent aussi à certaines réflexions. Fillettes à part, les
œuvres sont, reconnaissons-le, plastiquement assez faibles : dessins
médiocres, dramatiquement inhabiles, tableaux secs et sans couleur. Nourri,
entre autres, de Poussin, de Piero della Francesca et de Courbet, Balthus eut
l’ambition d’être un peintre complet. Mais, chez lui, dès qu’on enlève
l’érotisme, il ne reste plus rien : voyez la faiblesse insigne des
paysages, l’ahurissant Bouquet de roses
sur la fenêtre (1958), qui ne
détonerait pas dans la salle d’attente d’un dentiste de sous-préfecture !
Or, de Mandiargues à Bonnefoy, de Claude Roy à Barthes, en passant par Camus,
Malraux et Mitterrand, tous les intellectuels sont tombés comme des mouches
devant ce que le biographe du peintre appelle assez drôlement « les écolières
acrobates » : des Lolitas anorexiques montrant leur petite culotte.
Quand Balthus, devenu châtelain mondain assoiffé de jet-set (Agnelli, l’Aga
Khan, David Bowie, Richard Gere, etc.), ne cesse de répéter à Nicolas Fox Weber
que les critiques n’ont rien compris à son œuvre et que ses tableaux ne sont
pas érotiques, il se moque du monde. Pas érotique, cette Alice qui offre son sexe herbu au spectateur ? Pas érotique, La Leçon de musique, l’un des tableaux
les plus explosifs qui soient ? Explosion qui, d’ailleurs, cesse
totalement à partir de 1940, Balthus se répétant ensuite à l’infini sans jamais
retrouver la force de ses œuvres antérieures – faillite personnelle et
artistique qui n’est pas sans rappeler celle d’un Chirico. La biographe le
reconnaît, qui écrit que le calamiteux portrait de la baronne Alain de
Rothschild (1958) « semble provenir de l’un de ces portraitistes de
Deauville ou de Palm Beach qui réalisaient des images publicitaires pour les
magazines de luxe ». Et tous les tableaux des années 1950-1980
représentant les sempiternelles fillettes, eux, paraissent dus à quelque
Symboliste de troisième ordre, à un Emile Fabry qui aurait ressuscité cinquante
ans après sa mort, pour faire, à sa manière, du Piero della Francesca scabreux.
Écrit avec admiration pour son modèle, mais aussi avec objectivité critique et
grande perspicacité, ce livre a le mérite de nous permettre de prendre l’exacte
mesure de Balthus : ni un dessinateur ni un coloriste de premier ordre,
mais l’auteur très conscient et très pervers de quelques compositions
extraordinairement troublantes et dont la force subversive n’est pas près de
s’éteindre. Pour le reste, un peintre mineur, auquel on peut, en tant
qu’artiste, souvent préférer un Bayros ou un Pascin. Une remarque au passage :
à propos de Pierre Klossowski, on lit avec surprise qu’il fut, en 1933,
« le premier à prendre Sade au sérieux » : n’y avait-il pas eu,
auparavant, un certain Apollinaire et un certain Breton ?
Célibataires.
Nathalie Prince, Les Célibataires du
fantastique. Essai sur le personnage célibataire dans la littérature
fantastique de la fin du xixe
siècle (L’Harmattan, 2002, 383 p., s.p.m.). Il y aurait, dans la littérature fantastique de la fin du xixe siècle, récurrence
d’un personnage typique, le célibataire, qui permet le renouveau d’un
fantastique que l’âge de la science et de la technique semblait ruiner en
dissipant crédulités et peurs irrationnelles. On laissera de côté l’étrange
naïveté de cet axiome qui ignore la faculté de l’irrationnel à s’alimenter au
contraire des objets et concepts nouveaux que propose le discours scientifique.
Mais passons, ceci n’est pas le cœur de la démonstration. Contrairement à ce
qu’indique le titre, il s’agit d’une thèse, qui procède par organisation
rationnelle et méticuleuse des éléments d’une recension de thèmes convergents
puisés dans un vaste corpus étranger et français, et souvent efficacement
employés. Elle n’en pose pas moins des problèmes de méthode. Premier souci, le
corpus : très large dans le temps et l’espace, il fait douter de la
possibilité de construire un objet littéraire commun. Pour convaincre le
lecteur de l’existence d’un type littéraire spécifique au récit fantastique
fin-de-siècle, par-delà les frontières linguistiques, il faudrait en effet
pouvoir appuyer le type étudié, soit sur des caractéristiques génériques
structurelles – ce qui n’est jamais réalisé ici, soit sur un substrat
extra-littéraire commun. Or les éléments d’histoire culturelle évoqués à juste
titre pour souligner l’apparition du personnage célibataire… appartiennent à la
seule histoire française, ce qui fragilise le propos. Le lecteur soupçonne
alors rapidement que le choix du corpus a été déterminé uniquement par les
compétences linguistiques de l’auteur. De surcroît, négligeant la frontière
temporelle pourtant prescrite par son sujet, elle prend le risque de miner le
reste du propos, car soit son personnage est présent dans le fantastique
gothique – et alors il n’est plus spécifique à la fin de siècle –, soit c’est
la définition du type qui est trop imprécise, le « célibataire »
étant confondu avec cette grande fonction masculine qu’est le solitaire, lequel ne se définit pourtant
pas par opposition à une norme ou à une stratégie matrimoniale. L’auteur
elle-même sent bien qu’elle est en porte-à-faux avec son sujet lorsqu’elle est
amenée à traiter des amantes idéales, mortes amoureuses, etc. Corollaire de
l’extension excessive du corpus, la superficialité de lectures qui effacent
trop souvent la spécificité des poétiques (air connu s’agissant de littérature
comparée). Les analyses de détail, souvent superficielles, pâtissent de
surcroît d’un style typiquement universitaire, verbeux jusque dans ses essais
de comic relief (« l’affolé du
logis » cohabite ainsi avec « l’insolitation de la solitude »).
Pour ne citer qu’un exemple d’analyse a
priori sans problème et insuffisamment pensée : estimant que le Horla est le « double
négatif » du narrateur, l’auteur croit pouvoir affirmer dans la foulée
qu’il est de ce fait un étranger, l’autre absolu. Incohérence logique, le
rapport du « positif » au « négatif », selon la métaphore
employée, ou de l’individu à son « double », impliquant un socle
commun qui permette une telle articulation. L’autre souci vient de la
littérature non fantastique. Parce qu’il existe bien une spécificité
fin-de-siècle du célibataire, d’ailleurs archi-connue et étudiée, essayer de
prouver la spécificité de ce type dans la littérature fantastique contemporaine tient de la gageure. Bien des chapitres
semblent avoir oublié les textes fantastiques pour broder sur la décadence.
Peut-être aurait-il mieux valu alors se limiter aux relations du texte
fantastique et de la décadence, ce qui aurait nécessité d’aller au-delà du
rapprochement des thématiques. Qu’on ne se méprenne pas sur notre propos :
il n’est pas question de contester le sérieux et l’ampleur du travail réalisé,
ni le poids des contraintes de ce type d’exercice universitaire. Simplement, on
regrette que cet ouvrage massif soit si peu convaincant, en partie parce que
l’auteur s’est laissé embarquer par un mauvais sujet, une question qui ne se
posait pas, et à laquelle on ne lui reprochera finalement pas de n’avoir su
répondre qu’à côté, par des synthèses superficielles.
Char.
Gilles Plazy, René Char : fiction
sublime (Jean-Marie Place, 2003, 122 p., 11 €) ;
Georges-Louis Roux, La Nuit d’Alexandre.
René Char, l’ami et le résistant (Grasset, 2003, 260 p., 14 €). René Char est-il ce poète
« apothéosé » dont Christian Prigent avait entrepris de dénoncer, à
sa manière (c’est-à-dire avec humour et méthode), les fastes illusoires et les
artifices ? Ou bien faut-il voir en lui l’exemple – peut-être le dernier,
en ce siècle où le mot même de « poésie » semble frappé de nullité –
de l’écrivain lucide, placé face à ses devoirs d’homme et ses responsabilités
de créateur, et pour qui, en dernière analyse, le langage amoureux de la
poésie, la langue chantournée du poème est aussi bien décision éthique
qu’engagement poétique ? L’essai de Gilles Plazy abonde dans ce sens, qui,
à la suite de bien d’autres commentateurs (et non des moindres : on pense
à Jean-Pierre Richard, Paul Veyne, Jean-Claude Mathieu, Jean-Michel Maulpoix,
pour ne retenir ici que quelques noms), entreprend de rappeler quelques-uns des
aspects saillants de la poétique charienne. En un parcours d’une cinquantaine
de pages, qui propose des entrées à la fois historiques, contextuelles,
esthétiques et rhéto-poétiques, l’auteur entraîne son lecteur dans le monde de
Char. Quel est ce « monde » ? Il s’étend, à la façon d’une
sphère légèrement aplatie, et presque oblongue, du Surréalisme des premiers
temps à la conversation intime, intériorisée, avec les peintres, en passant par
les « ascendants » de la bibliothèque mentale, ces interlocuteurs
privilégiés qui traversent le poème charien, par éclairs, allusions ou
citations. Du même élan, sont abordées les facettes du lyrisme de Char, qui
répugne au chant, lui préférant la formule lapidaire, « la sentence,
l’affirmation, l’incitation, l’impératif même ». La parole est en effet
tendue vers un dehors, suscitant une action, étant elle-même agissante,
énergique. Poésie gnomique qui ne refuse pas le jeu des contraires, l’alliance
des valeurs opposées. D’où, comme le souligne Gilles Plazy, l’importance du
« clair-obscur », qui unit, dans une tension maintenue, le poète et
l’homme d’action. L’essai de Gilles Plazy est par endroits suggestif,
éclairant, mais, très vite, il incline à se faire plus assertif qu’il ne
devrait, suivant l’exemple de Char lui-même, dont les maximes et propositions
sont trop souvent citées sans recul, dans une sorte de confiance aveugle qu’on
peut bien comprendre, mais qui méconnaît l’exigence critique. Quelques
exemples : « Maquisard et poète sont «magiciens(s) de l’insécurité»
[...], l’un et l’autre précipitant "le trajet de cause à effet" dans
l’instant vertical de l’éclat poétique, qui est beauté, liberté et
vérité ». Ou encore : « Ainsi peut-on dire (et nous le disons)
que la poésie de René Char, fiction sublime, est l’élan d’une vie projetée en
parole vers le monde éternel de l’origine et de l’accomplissement, vers une
aube qui contient la nuit et qu’aucune nuit ne saurait éteindre… » Ou
comment achever le mythe de la poésie comme parole mythifiante. On dira de
cette présentation de René Char qu’elle n’est qu’une occasion à un brillant (au
point de rendre aveugle) exercice de style, qui a dû procurer à son auteur
quelque satisfaction. Pour le fond, rien de nouveau. Tout autre est le livre de
souvenirs de Georges-Louis Roux. Étoffant et réordonnant les pages qu’il avait
publiées dans le Cahier de L’Herne
consacré à Char (1971), l’auteur se donne pour objectif, humble et chaleureux,
d’évoquer plus longuement la figure de Char résistant, cet « hôte de
Céreste » qui deviendra, au temps du maquis, le Capitaine Alexandre. C’est
en août 1936 que Char arrive à Céreste en compagnie de Georgette et, de cet
instant, se noue, avec le jeune Georges-Louis Roux qui l’accueille, une belle
histoire d’amitié. Les premiers pas de Char sur la place des Marronniers le
conduisent vers la fontaine : c’est là que se scelle un pacte tacite avec
le petit village des « Basses-Alpes » : « Le son régulier
et clair de l’eau qui tombe dans la vasque plaît à nos oreilles. Char pose sa
valise près d’elle, s’arrose les bras, met sa main en coupe et boit. »
Céreste le désaltère : cet épisode inaugural a valeur de symbole. Il
atteste sa vertu unifiante, préfigurant les liens indissolubles que la
résistance saura tisser et consolider. Mais le poète admiré, précédé de sa
réputation de surréaliste (René, le frère de Georges-Louis, qui avait invité
Char à venir s’installer à Céreste dans la maison des Taupin, déclare ainsi
qu’« un surréaliste, ça mord »), qui débarque ce jour d’été, a
d’abord le visage d’un ami, d’un homme qui s’inscrit dans le quotidien des
frères Roux, dans le rythme serein d’une existence à la campagne, mais que
gouvernent à distance, et parfois dans la proximité des gestes et des voix, les
impératifs d’une vie trempée dans les eaux courantes de la poésie. D’une
écriture alerte, marquée par une grande sobriété, Georges-Louis Roux retrace
les étapes de cette amitié découpée sur le fond d’une Histoire qui s’assombrit.
Car ce livre, qui place en son centre le profil imposant d’un poète majeur, est
aussi la chronique d’un village qui bientôt sera pris dans la tourmente.
Soucieux de faire justice au poids décisif de la vie immédiate, l’auteur ne
manque jamais de montrer que les activités des hommes les plus simples prennent
relief et consistance sous la pression des événements. L’accélération du temps
historique, de 1936 à 1938, puis de 1940 à 1944, fait de Char un homme consacré
à l’action, dévoué en somme aux obligations brûlantes de la « vie
pratique ». Loin de conférer au poète et à son rôle éminent de résistant
une valeur de mythe, Georges-Louis Roux – qui était alors à ses côtés –
s’attache au contraire à historiciser l’action d’un chef départemental de la
Section Atterrissage Parachutage (SAP) – un commandant qui n’est ni un héros ni
un saint. Une phrase de Char, rapportée dans le livre, mérite ici d’être
citée : « Tu sais, en ce moment, «je», c’est beaucoup
d’autres ! » (nous sommes en 1944). Rimbaud est paraphrasé, détourné
– augmenté même. Rien n’est sacré dans l’urgence de la lutte, sinon précisément
ce lien nouveau qui fait d’un individu un être collectif, participant non pas
de l’humanité (le mot est abstrait, tout juste bon pour les philosophes
pressés), mais du cercle de ses semblables immédiats, dotés d’un visage et d’un
corps, ceux qui sont tout près, là, dans la continuité du souffle, de la peur
et du courage. Par quoi, on retrouve la leçon de Rimbaud : le
« moi » et son petit manège intime, subjectif et narcissique,
s’efface devant l’objectif, qui est aussi bien la cible à atteindre que l’inconnu
à viser. On se plaira à retrouver, pudiquement distillés dans ces belles pages
de Georges-Louis Roux, quelques-uns des textes de Char – notamment des
fragments des Feuillets d’Hypnos –
qui viennent révéler, par un retour du poème sur le réel, toute l’intensité de
ces moments « de haine et d’amour », qui peuvent toujours former une
« Horrible journée ». Si l’auteur de La Nuit d’Alexandre s’interdit, par méthode plus que par goût,
toute incursion prolongée dans les poèmes de René Char, il n’oublie pas cependant
de rappeler ce que fut profondément cet hôte de Céreste pour les frères
Roux : un maître de vie, qui les emmène au sommet de la Gardette, éveille
en eux le sens de la poésie, leur apprend « à voir «l’âme» des êtres et
des choses ». Il est surtout celui qui, à travers et par-delà ces années
« de mal au coeur, de mal aux tripes, de ténèbres en plein jour, de soleil
lointain, de désolation et d’espoir », vous grandit un peu. « Avoir
fréquenté Char », écrit Georges-Louis Roux, « m’a parfois donné
l’impression de prendre quelques centimètres ». Ces centimètres sont aussi
les degrés de la dignité.
Delvaille.
Bernard Delvaille, Jounal, tome 3 (1978-1999) (La Table ronde, 2003, 567
p., 22,10 €).
Parce qu’il rejoint provisoirement un présent proche, le dernier tome du
Journal de Delvaille bénéficiera pour quelques années d’un statut particulier
et précieux : ses lecteurs se prendront à retrouver dans ses pages, en
certaines occurrences, quelques-uns des fils qui trament leurs propres
souvenirs, et ils découvriront peut-être que leurs routes ont croisé, à
quelques mètres ou quelques jours, les incessants trajets de l’écrivain
pérégrin. Puis cette communauté d’expérience se dissipera : alors, sous
l’empilement des années, ce témoignage d’une époque révolue redeviendra à
jamais, pour une majorité, puis pour tous, un cimetière d’instants qui ne
subsisteront plus que dans cette archive même. Est-ce à cause de cette
démonstration de fragilité partagée que le lecteur reste si sensible aux
notations de Delvaille ? Un décalage de générations se creuse entre le
narrateur et le monde qu’il habite, et l’on se prend, malicieusement, à
marmotter le Chant d’amour de Prufrock,
de T.S. Eliot : « At times, indeed, almost ridiculous – Almost, at
times, the Fool », quand Delvaille foudroie les analyses foucaldiennes des
Ménines ou le recours critique à
l’intertextualité en qualifiant sans plus ces approches de
« grotesques », quand il s’applique à coucher pour l’éternité la
mention d’une colique qui l’oblige à galoper « toutes affaires
cessantes » de la rue vers les toilettes d’un bar romain, le 25 avril
1993, quand il enfile les visites aux aquariums pour frissonner invariablement
devant seiches, crabes et poulpes, version maritime des araignées qui
terrorisent ses promenades terrestres, ou quand, inhabituellement pompeux, il
termine le volume sur un remake de
Chateaubriand au Lido et conclut : « Ici se clôt le xxe siècle. » En outre,
l’élan des années précédentes cède la place (hors coliques donc) à plus de
lenteur. Le périmètre de déplacement diminue. Si le Québec, l’encore URSS et
les pays du Nord restent visités, le poète resserre progressivement ses voyages
entre l’Angleterre et une Italie dominée par Venise. Autre cycle, les années
reviennent identiques, avec l’écoute des concerts du Nouvel An, le prix Larbaud
à Vichy, ou les séjours à Hautes-Rives, et une lassitude sensible s’exprime
face à un Journal menacé de virer aux « mémoires d’un touriste » en
province, au fil des lectures et conférences qui trahissent, selon Delvaille,
la situation faite à partir des années 1970 à des écrivains sommés de faire
événement par des prestations proches du spectacle, plutôt que leur renommée ne
se construit par la lecture de leurs œuvres. Toutefois, le Journal ne se cache
pas d’être partiel. Si « tout journal intime est quelque part
mensonge », Delvaille feint par omission. Il mentionne à plusieurs
reprises ces travaux d’« élagage », et indique à la fois
« supprimer toute allusion passionnelle véritable », « gommer
les confidences d’autrui » et tenir « un carnet parallèle à celui-ci,
qui ne sera publiable que dans une cinquantaine d’années, si cela intéresse
encore qui que ce soit ». On cherchera donc en vain confessions et
indiscrétions, sinon dans la présence spectrale que leur conserve ce type de
repentirs. Dentelle d’une existence plus ample, ces pages doivent-elles dès
lors paraître comme un dépôt au fond d’un verre, ou comme la sublimation de son
alcool ? Quelle que soit la réponse, elles conservent pour l’amoureux des
textes une large part de leur séduction. Rafraîchissant, le poète régale par
son insolence quand il confesse son « ennui sans nom » face à
Blanchot ou Wittgenstein, compare la momie de Lénine à « une prostituée
trop maquillée », note que « tout de même, Gide sent un peu trop le caleçon
"Petit Bateau" », ou extermine une représentation trop ventée de
Carmen en notant « C’est Mistral
chez Mérimée ». Ailleurs, le ton rejoint celui du poème en prose :
« Le Campari ressemble à du sang amer. Un pianiste joue. Il
pleut. L’arrière-saison, que j’aime dans les poèmes de Laforgue. »
C’est que le monde que cette voix visite reste, comme dans les volumes
antérieurs, un paysage littéraire, dont l’exploration incessante fait le fond
de cette écriture fragmentaire et alerte où scintillent citations des lectures
en cours et réflexions sur le lexique et la langue. La déambulation est
attentive aux traces matérielles ou sentimentales des écrivains et des
écritures. On visite les tombeaux de Rilke, de Keats, de Claudel ou de Valéry,
et des notations botaniques permettent un discret hommage à Whitman, puisque
« se pencher sur chaque "feuille d’herbe", sur chaque pétale,
sur chaque rameau m’a toujours paru le comble de l’attention aux choses ».
Ici, les listes de noms des tribus belges dans César sont rapprochées de leurs
équivalents modernes chez Michaux ; là, on médite sur l’étymologie
inattendue du mot « élucubration » ; ailleurs, on reçoit comme
autant de cailloux ramassés en chemin trois mots rares, chocknosoff, urf et copurchic, que Delvaille se garde bien
d’expliquer (si les deux derniers figurent dans le TLF comme synonymes de chic, un des lecteurs d’Histoires littéraires saura-t-il nous
dire ce qu’est le premier de ces volatiles ?) ; et ailleurs encore,
Delvaille médite sur la nécessité de ne rien écrire qui ne puisse mériter
d’être republié. C’est dire qu’il vaut mieux pour nous terminer immédiatement
cette note !
Démocratie.
Nelly Wolf, Le Roman de la démocratie (Presses
universitaires de Vincennes, 2003, 260 p., s.p.m.). Bien qu’apparu à la faveur
des mutations socio-économiques communément désignées comme la naissance de la
« modernité », le roman n’en est ni le symptôme ni le reflet, mais un
équivalent. Telle est l’idée première de cet essai qui cherche, dans une
perspective sociocritique, à mettre en évidence une « démocratie »
interne au roman, pour peu qu’on en accepte une définition appuyée sur trois
critères : le recours à des procédures contractuelles, le postulat
égalitaire et une tendance au débat ou « disposition conflictuelle ».
Une fois démontrée la mise en place d’une telle démocratie romanesque, l’auteur
se propose d’en étudier la crise, au tournant du siècle, et de réfléchir
ensuite à la mise à l’épreuve de la nature fondamentalement démocratique du
roman par l’expérience totalitaire. Au-delà du thème récurrent des
dysfonctionnements du pacte social (roman d’apprentissage qui relate l’échec de
l’intégration de l’individu à la société, mais aussi roman des marginaux et des
minorités sociales), le roman est donc d’abord lui-même défini par un contrat
de lecture, un contrat narratif qui fonde un type de relation entre la
communauté des lecteurs et l’auteur. Tournant le dos au modèle aristocratique
de la réunion des égaux, le « happy few » stendhalien, le roman
accomplit sa nature en devenant espace de transaction entre des partenaires
juridiquement égaux, l’auteur se trouvant désormais en butte au jugement et à
la familière curiosité d’un large public consommateur de romans mais aussi
d’interviews et de portraits d’écrivains. Certains essaieront de s’y soustraire
mais il faudra attendre le xxe
siècle pour que le roman, à la suite de la poésie, opte pour le retrait
technocratique. Le roman est ensuite démocratique en ce qu’il s’alimente d’une
« langue commune », en deux sens : d’abord parce que les
premiers romanciers sont des femmes et des petits-bourgeois qui se nourrissent
de pratiques culturellement hétérodoxes du langage (épistolaire,
conversation) ; ensuite parce que le français est institué politiquement
comme langue de la communication de tous (il y a là une particularité française
qui aurait appelé sans doute quelques nuances). L’articulation des deux
éléments nous a semblé bien incertaine, mais l’auteur en déduit l’existence
d’une langue sans style, fondée sur le « français élémentaire ».
Comment, dès lors, écrire « comme personne » en utilisant la
« langue de tout le monde », se demande l’auteur ? C’est le défi
de Flaubert et des Naturalistes à sa suite, le premier y répondant par la
stylisation de la langue démocratique, les seconds en négociant une langue
entre français moyen, écriture artiste et langue populaire. Enfin, le roman est
aussi débat, mise en intrigue de l’opinion, où la neutralisation évaluative
(Hamon) reproduit, notamment dans le Naturalisme, l’espace relativiste engendré
par la liberté de pensée – hormis pour la voix auctoriale, qui maintient
jusqu’à la fin du xixe
siècle une position d’« instituteur de la démocratie ». Ces éléments
posés, on prévoit ce que seront les crises : crise de l’idéologie
contractuelle, et surtout crise des garanties que ce soit par la fragilisation
du narrateur (romans en première personne) ou celle du narrataire, mais aussi
crise de la langue affranchie de la norme commune. La troisième partie relance
l’intérêt, rejoignant par son objectif plusieurs travaux actuels sur la prise
en charge du totalitarisme par les formes et genres littéraires. Si le
totalitarisme vise à exclure la conflictualité au nom d’une cohérence prétendue
qui se substitue au réel, sa langue est celle de l’amalgame, qui nie les
distinctions, et culmine dans l’éviction de l’altérité. Monosémie,
monolinguisme et monologisme autoritaire sont, de ce fait, les trois axes de la
littérature totalitaire. Mais quelle sera l’empreinte de ce système sur les
œuvres qui lui sont confrontées ? On en retrouve la logique dans le roman
idéologique, fiction d’une fiction, ici étudiée à travers le thème du
mort-vivant ouvrier (pour vivre comme type, « l’ouvrier » doit être
mort en combattant l’iniquité) dans la fiction d’obédience communiste.
Symétriquement, l’auteur s’intéresse ensuite au cas Céline, sans réellement
parvenir soit à l’inscrire dans sa thèse (« les langues » de Céline
contrarient le monolinguisme totalitaire) soit à dégager une pratique
romanesque (et non un discours) totalitaire. On change alors de point de vue
pour interroger « l’écriture de la terreur », soit les récits
relatifs à l’univers concentrationnaire et aux génocides – la terreur renvoyant
ici surtout, dans une lecture aristotélicienne, au sentiment du lecteur face à
de tels récits. Au-delà des rappels de tout ce qui a pu être écrit sur la
légitimité ou non du plaisir esthétique face à de tels objets, ou sur
l’impossibilité du récit après Auschwitz, l’auteur analyse le Nouveau Roman,
qui marque la dissociation du romanesque et de la littérature en France, comme
issu de l’entreprise de silence et d’oubli qui travaille la société française
entre les années 50 et 70 : rien ne se passe plus car quelque chose ne
passe pas. Mais là comme à propos de Perec, écrivain du démembrement, de
l’éclatement et de l’effacement, l’auteur ne produit guère d’analyses nouvelles
et convainc médiocrement, donnant l’impression d’avoir perdu la force théorique
qui soutenait la première partie. On regrette de finir ainsi cette lecture par
moments si séduisante, d’autant que l’approche généraliste revendiquée par
Nelly Wolf ne se conçoit et se justifie que si elle parvient à construire son
sens à un autre niveau ; que cette dynamique et le sujet lui-même semble
perdu de vue, et c’est tout l’édifice qui se trouve fragilisé, la
superficialité des lectures n’offrant pas de solides étais à la thèse
défaillante.
Du
Bos. Charles Du Bos, Journal 1920-1925 (Buchet-Chastel, 2002, 1070 p., 38 €). Fort du bon accueil réservé à la récente réédition des Approximations, Louis Mouton présente
une nouvelle mouture du Journal de Du
Bos, dont voici le premier des trois tomes. Il arrive que ce volumineux pepys (comme Larbaud nomme sa propre
production diaristique) soit fastidieux, car son auteur, au fil des pages,
décrit de constantes montagnes russes entre exaltation et découragement.
Certes, Du Bos s’impose des échéanciers de travail intenables, jongle avec des
fins de mois difficiles, et souffre de douloureuses « crises
d’adhérences » qui lui interdisent toute activité, mais comme le reste du Journal est très peu intime, ses
jérémiades récurrentes sur ces trois calvaires liés, ou à l’inverse ses extases
provisoires, ne s’ancrent pas dans le tableau quotidien qui permettrait
d’aiguiser un intérêt d’ordre biographique. Heureusement, ces notations
n’occupent qu’une part minime d’un texte d’abord intellectuel, dominé par des
analyses littéraires ou musicales, et dont la vocation insistante est de servir
de laboratoire ou de « gibecière » à l’œuvre future : Du Bos y
consigne ses idées, essaye des formules, bâtit des plans et « dépense des
calories » avant ses conférences. Certaines entrées, qui établissent des
mises en scène provisoires de la pensée, sont ainsi revisitées, voire
réécrites, à quelques jours de distance. À ce seul titre, le volume vaudrait
l’attention, à l’heure où la critique se penche sur les rapports entre journal
et avant-texte. De plus, ici les remarques sont beaucoup moins polies (aux deux
sens du terme) que dans les textes publiés, et elles gagnent une densité et une
efficacité que l’on ne retrouve pas toujours dans Approximations, et qui, selon Gide, caractérisaient la conversation
de Du Bos (si bien que l’auteur de Paludes
lui enjoint régulièrement de ne jamais délaisser ce journal, qu’au reste Du Bos
dictait à des sténos). De fréquentes et longues interruptions signalent un
surcroît de travail ou de rares vacances, et si le tempo est celui d’une vie,
c’est celle de l’esprit seule ou presque qui fait la matière de ces pages (Du
Bos consacrant un chantier spécifique, durant ces mêmes années, à un projet
d’autobiographie). Autre singularité formelle, le texte est fréquemment
bilingue. Par économie, l’auteur passe à l’anglais, et beaucoup plus rarement à
l’allemand, pour insérer dans son texte certaines formules idiolectales ou
directement disponibles à sa réflexion, voire des développements entiers. Il
n’y a pas de solution de continuité : la phrase bifurque soudain dans
l’autre langue, dont les plus longues séquences contiennent à leur tour de
brèves retours au français, ou des ouvertures à un nouvel idiome. Effet
supplémentaire de polyphonie, le Journal
contient la retranscription de discussions avec Proust, Curtius, Gide ou encore
Rilke, ainsi que des formules souvent acérées de Juliette, l’épouse du
diariste, elle-même traductrice. Le texte regorge d’anecdotes savoureuses ou
émouvantes – comme dans les pages consacrées à la mort de l’auteur d’À la
recherche du temps perdu, ou quand on voit Valéry évoquer sa participation
à Littérature et la publication dans
la revue d’un « poème qui [lui] parut suffisamment dadaïste », le
« Cantique des colonnes ». Du Bos a conscience de privilégier
l’intuition, mais celle-ci est rarement fausse, et les analyses qu’il consacre
à Baudelaire (chez qui « la valeur du mot est de position », et non « d’essence »), Proust (qui, à
une « impudeur scientifique », allie « une manière qui
n’appartenait qu’à lui de rejoindre le centre rien que par l’approfondissement
de l’excentricité elle-même »), ou encore Browning, sont très stimulantes,
de même que certaines remarques plus générales, comme l’ébauche d’une
« théorie des virtualités intérieures » relative aux personnages, et
selon laquelle « la création du romancier consist[e] à conduire jusqu’à
l’être […] toutes les possibilités qu’il porte en lui-même » – une
approche qui n’est pas sans rappeler l’ego
expérimental de Kundera. L’édition est de qualité et on y a judicieusement
décidé de donner une traduction de tous les passages en langue étrangère en fin
de volume. Toutefois certains brefs passages sont omis, notamment quand ils
sont écrits en latin ou dans des langues moins connues que l’anglais, et
quelques maladresses demeurent, par exemple quand une évidente bourde de
transcription, « In one zone solitary self pity », est imperturbablement
traduite, malgré son agrammaticalité, par « dans une zone solitaire
d’apitoiement sur soi-même » (il s’agit évidemment de « one’s
own », ce que suffit à confirmer une brève vérification dans Marius l’épicurien de Walter Pater,
d’où est tirée cette citation). Un index fort utile permet la
navigation dans les 900 pages du texte, mais il aurait dû inclure les
initiales, souvent utilisées dans le Journal,
et l’on signalera enfin que le traducteur d’Hangest (sollicité par Du Bos dans
le cadre de ces activités de directeur de collection chez Plon) se prénomme
Germain, et non… Miss.
Eckstein. Louis Le Guillou, Le « baron » d’Eckstein et ses contemporains (Lamennais,
Lacordaire, Montalembert, Foisset, Michelet, Renan, Hugo, etc.).
Correspondances. Avec un choix de ses articles (Champion, 2003, 594 p., 90 €). Il n’y a pas
foule de nos jours pour étudier sérieusement Lamennais, Lacordaire,
Montalembert, grands personnages pourtant, et encore moins Foisset. Quelque
« célébration nationale » bien orchestrée pourrait-elle y
remédier ? Nous ignorons si quelque chose est prévu pour le
cent-cinquantenaire de la mort de Lamennais, en 2004 (il y aura concurrence
avec celui de la naissance de Rimbaud !). Le bicentenaire de la naissance
de Lacordaire avait lieu en 2002 : a-t-il été sérieusement
célébré au-delà des groupes dominicains ? La solitude (relative)
n’effraie pas Louis Le Guillou, qui a consacré à de pareils auteurs l’essentiel
de sa carrière – pensons à son édition de la correspondance de Lamennais,
étalée en de multiples volumes sur plus de vingt-cinq ans, ou à celle qu’il a
procurée de Michelet, également monumentale. Le baron d’Eckstein et sa
correspondance ne sont donc que des appendices à ces énormes travaux. Il faut remonter
à 1931 et au Père Burtin pour trouver une étude sur Eckstein : c’est dire
que la solitude est ici plus grande encore (quand on pense aux centaines de
thèses qui font pulluler les spécialistes de certains auteurs dont tous n’ont
pas la personnalité ni le rôle d’Eckstein ! On se demande à quoi rêve la
Sorbonne). Pourtant, quel curieux personnage que ce baron au titre douteux et
quelle carrière intrigante ! Sans parler de l’étendue de ses relations, de
la diversité de ses connaissances et de la multiplicité de ses intérêts ou de
son rôle de publiciste à nombreuses facettes. Celui qui, né au Danemark d’un
père juif converti au protestantisme, qui se convertira à son tour au
catholicisme, sera pendant un temps fort mystérieusement directeur de la police
de Gand nommé par Louis XVIII, puis brièvement commissaire général de la police
dans les Bouches-du-Rhône, enfin directeur du Catholique pendant des années, ce personnage-là mériterait plus de
curiosité, même si l’on tient compte de l’étrangeté générale des itinéraires
dans l’Europe des révolutions et des restaurations. Ajoutons que le baron
d’Eckstein connaît tout, en particulier les sciences nouvelles de l’époque,
fondées sur la linguistique en formation. Les langues orientales semblent
n’avoir eu aucun secret pour le « baron Bouddha », comme Louis Le
Guillou rappelle que le nommait Heine. Il fallait se donner beaucoup de mal
pour rassembler sa correspondance, pas toujours passionnante et rarement bien
écrite, avouons-le, ici complétée par un choix d’articles de 150 pages. Pour
chaque dossier de correspondance, Louis Le Guillou fournit une petite notice
familière, parfois désabusée. À propos de la correspondance avec Renan, souvent
technique (à propos de langues sémitiques ou de sanscrit), il confesse volontiers
qu’il a du mal à s’y retrouver et met tous ses espoirs dans les savants
allemands qui connaissent ces choses. Notons que l’ultramontain radical
qu’était Eckstein avait peu de chances de plaire au-delà de son époque.
Larousse témoigne bien de cette fatalité, qui écrit de lui dans le tome 7 du Grand Dictionnaire universel :
« Au moment de sa mort [1861], d’Eckstein, qui était aussi un orientaliste
distingué, préparait les matériaux d’une Histoire des origines de l’humanité.
II est permis de penser que la perte de cet ouvrage, qui ne pouvait être conçu
que dans un esprit de système, n’est point un grand dommage pour la science
historique. D’Eckstein était assurément un esprit vif, un polémiste ardent et
convaincu ; des qualités semblables ont fait, dans le même parti, un nom
célèbre, peut-être immortel, à J. de Maistre ; mais d’Eckstein ne les a
pas possédées au même degré, et un homme exceptionnel comme de Maistre peut
seul assurer la gloire de son nom dans la défense des idées fausses et
rétrogrades. D’Eckstein vient de mourir, et il est déjà oublié. » Un index
des noms et une table des lettres et des articles font de ce volume un bon
outil de travail. Nous signalons à l’auteur, en vue d’une bien improbable
seconde édition, que la page 72, qui devait contenir une référence à Mme de
Menthon, a malencontreusement disparu, du moins dans l’exemplaire qui nous a
été adressé.
Genet.
Jean Genet, Théâtre complet, édition
établie par Michel Corvin et Albert Dichy (Gallimard, 2002, 1568 p., 62,50 €). La collection de la Pléiade a
connu des fortunes diverses, et tous ses volumes ne sont pas des modèles
uniformément admirables, on le sait. On sait aussi ce que sont les difficultés
de toute entreprise de cette nature, infiniment variables en fonction des
auteurs, mais toujours redoutables. Il y a cette fois-ci tout lieu d’admirer
Michel Corvin et Albert Dichy. Le Théâtre
complet qu’ils annoncent mérite entièrement l’épithète ; tout y est,
les pièces devenues des classiques incontournables du xxe siècle comme les œuvres peu connues ou
inachevées. Mais on découvre surtout ici à quel point, inachevées, elles le
sont toutes : Genet n’a pas cessé d’y travailler, de les remanier, de les
reprendre d’édition en édition, la plupart du temps dans des manuscrits qui
demeuraient hors de portée. C’est là la grande chance de cette édition :
les multiples états des manuscrits et des éditions sont désormais accessibles
aux chercheurs. La liste des lieux de conservation forme le Gotha de l’archive
littéraire aujourd’hui, de l’IMEC à la Carlton Lake Collection d’Austin. La BnF
(malgré une dactylographie des Bonnes
du Fonds Rondel de l’Arsenal) ne fait pas partie du lot, on le remarquera. Il
faut ajouter à ces fonds institutionnels les nombreuses archives privées dont
l’accès a permis de faire de cette édition un travail génétique exemplaire en
ce qu’elle n’étudie pas l’avant-texte pour lui-même mais le fait servir (ce qui
devrait toujours être le cas) à comprendre dans toute sa complexité la richesse
d’une œuvre en mouvement, jamais arrêtée sur une version définitive. Ceci, on le conçoit, répond parfaitement au nomadisme
souvent tragique de Genet, dans sa vie comme dans ses convictions et ses
affections et donne tout leur sens aux jeux compliqués de ses personnages avec
des identités et des situations toujours insaisissables. Une pareille ouverture
s’imposait d’autant plus dans le cas d’une œuvre théâtrale dont les avatars (au
premier sens du terme) sont potentiellement infinis : chaque mise en
scène, chaque style de jeu, chaque choix de décor, chaque contexte de
représentation diffère de tous les autres. Michel Corvin, en spécialiste qu’il
est de la dramaturgie, présente pour chaque pièce des analyses approfondies et
toujours éclairantes jusque dans le détail de leur attention minutieuse aux virtualités
des textes comme aux réalités des représentations. Chaque notice est un
condensé d’érudition intelligente. On pourrait dire la même chose des autres
choix éditoriaux. Voilà donc rassemblés dans un seul volume, non seulement les
pièces elles-mêmes avec leurs variantes souvent inconnues, mais également toute
une série de documents, parfois déjà connus mais jamais sous une forme complète
et annotée ; ainsi, une préface inédite des Nègres, les lettres à Roger Blin – document fondamental – et toute
une correspondance largement inédite avec Bernard Frechtman (l’artisan initial
de la mondialisation de Genet) ou avec Patrice Chéreau. On trouve encore dans
cet ensemble aussi bien le fameux Cas
Genet de Mauriac que le compte rendu du débat historique à l’Assemblée
nationale à propos des Paravents en
1966, plus quelques entretiens inédits. L’appareil critique est à la hauteur,
avec une excellente chronologie due à Albert Dichy, où les moments essentiels
de la vie de Genet apparaissent avec toute une force quasi-physique, comme les
images chargées de sens et impénétrables de son théâtre. L’iconographie des
mises en scène souffre évidemment du format et du support imposés aux
reproductions par la collection. Il faut souhaiter une édition séparée
intégrale en grand format. En revanche, le répertoire des créations majeures en
France et dans le monde, l’inventaire des premières éditions (souvent plus ou
moins clandestines), etc., forment un outil de travail exemplaire autour d’une
œuvre qui n’en sort pas amoindrie parce que mitée par du discours parasite,
comme il arrive trop souvent : la parole de Genet s’impose au contraire
plus fortement que jamais, souveraine, impérieuse et douloureuse tout à la
fois. Les trois générations de Gallimard qui ont voulu tour à tour ce Genet
pléiadisé avaient raison d’insister, tout comme Cocteau, auquel il faudra
rendre cette justice qu’il aura aidé à advenir, très consciemment, plus grand
que lui.
Houellebecq.
Dominique Noguez, Houellebecq, en fait (Fayard,
2003, 270 p., 15 €).
La vie littéraire n’est pas la littérature, et ce qui agite la première est
souvent sans rapport avec ce qui se joue d’essentiel dans la seconde. Il arrive
aussi que les deux se recoupent à l’occasion d’événements significatifs. Le microcosme
littéraire se déchaîne alors, très ressemblant à sa caricature, mais cette fois
pour la bonne cause : écrivains, journalistes, éditeurs, critiques,
politiques, agitateurs de tout poil, tout ce qui grenouille et tout ce qui
scribouille, comme disait de Gaulle, veut un rôle dans le charivari. Le procès
Houllebecq de septembre dernier a été l’un de ces grands moments, et le livre
de Dominique Noguez en est à la fois la chronique et l’une des pièces
importantes. Puisque le procès n’aura pas eu de suites, on pourra lire sans
remords la chronique de Dominique Noguez avec le mélange d’amusement et
d’agacement qu’elle suscite inévitablement, comme toute histoire immédiate
livrée par ses acteurs. En mêlant extraits de journal personnel, reproduction
d’articles, pétitions, polémiques diverses, Dominique Noguez se peint à la
première personne en combattant héroïque de la première heure. En souriant
parfois, on l’admirera pour avoir tenu le cap, pour avoir perçu tout de suite
l’importance et la singularité radicale de Houllebecq, pour être courageusement
monté au créneau à chaque fois qu’il l’a pu pour le défendre et l’illustrer.
Mais on ne pourra s’empêcher de constater qu’on en sait beaucoup plus à la fin
sur Dominique Noguez que sur Michel Houllebecq. Même dans les extraits de son
journal où il évoque des rencontres et des conversations, on ne trouvera rien
de bien substantiel sur les idées, les visées, ni même sur l’homme que
Dominique Noguez nous dit pourtant connaître intimement. En revanche, que
d’informations sur l’agenda de l’auteur, ses va-et-vient, ses dîners en ville,
les restaurants à éviter, les éditeurs qu’il fréquente, les journalistes qu’il
déteste (mais les notes de bas de page passent bien du baume sur les
égratignures) et surtout sur ses propres œuvres dont il nous rappelle sans
faillir les mérites méconnus. Dominique Noguez a bien sûr l’excuse de n’être
pas seulement un témoin mais aussi un acteur, qui a besoin de placer ses
livres, comme tout le monde, et d’entretenir les bonnes volontés sans trop
renier ses nobles principes – tout en avouant avec courage qu’il n’aurait
peut-être pas toujours été du « bon côté » dans les moments les plus
tragiques de l’Histoire. Exercice délicat dans un jeu de stratégie dont les
pions sont les personnages incontournables de la vie littéraire parisienne
d’aujourd’hui et dont la liste des signataires de la pétition reproduite page
263 fournit une sorte d’index, assorti de leurs quartiers de noblesse (liste
partielle où ne figurent pas les noms de ceux qui, tout en ayant signé, n’ont
aucune notoriété). L’historien de l’avenir devra peut-être faire de laborieuses
recherches pour savoir qui pouvait bien être telle puissance d’aujourd’hui
(« Philippe qui ? ») : le livre de Dominique Noguez les lui
facilitera. Mais à côté de ces symptômes d’une surestimation de l’importance
historique de ses réseaux de relations personnelles dans le sixième
arrondissement, l’auteur de Houellebecq,
en fait présente aussi des matériaux plus solides. C’est le cas, par
exemple, lorsqu’il essaie de montrer concrètement de quoi est faite l’écriture
de Houellebecq et pourquoi ses romans sont des œuvres majeures, tout comme il
l’avait fait déjà dans son livre sur Marguerite Duras. C’est alors qu’il laisse
percer le vrai critique qu’il est aussi, au sens le plus respectable du
terme : quelqu’un pour qui la langue, la syntaxe, la forme sont des
valeurs et qu’il sait décrire techniquement sans jargon. Il tranche en cela
totalement avec la critique courante, qui n’en parle jamais. C’est sans aucun
doute ce qui fait qu’il a su tout de suite, nous le rappelions, identifier chez
Houllebecq un écrivain authentique. Mettre son propre talent au service d’un
contemporain dont on reconnaît la grandeur, tout le monde n’en est pas capable,
même si cela doit s’accompagner parfois à la marge de petits prurits moins
glorieux et qu’on lui pardonne aussitôt.
Possession.
Laurent Dubreuil, De l’attrait à la
possession. Maupassant, Artaud, Blanchot. (Hermann, 2003, 350 p., 30 €). L’enquête s’ouvre dans une
direction a priori stimulante, car
Laurent Dubreuil propose de confronter discours sur la possession et discours
sur la lecture, pour analyser, chez les trois auteurs de son corpus, le
paradoxe selon lequel « un texte n’existe que par notre lecture, mais […]
se donne pour indépendant de nous. C’est donc le texte qui parle, et lui
seul ; c’est donc nous qui parlons, et nous seuls ». L’ouverture,
enlevée, rappelle l’importance donnée au thème de la hantise chez Poe, Villiers
ou Mallarmé, et l’association du Maupassant du Horla, d’Artaud et du Blanchot de Thomas l’obscur paraît prometteuse, d’autant que l’auteur annonce
qu’il tentera de suivre par ce choix un moment particulier de la réflexion sur
le lien entre lecture et possession. Pourtant, l’ouvrage a beau être riche et stimulant,
il appelle de sérieuses réserves. À son crédit, les analyses consacrées à
Maupassant ont de l’intérêt quand Laurent Dubreuil replace ces réflexions
sur l’invisible dans le cadre des discours scientifiques et philosophiques de
l’époque : il suit avec finesse les paradoxes d’un « voir non
voir » cherchant à percevoir l’imperceptible et rattache la notion de
hantise à l’idée fixe, à la grossesse, à l’hypnose, à l’hallucination, etc., en
reconstituant les modes contemporains d’appréhension du surnaturel ou de la
possession, mais pour montrer que celle-ci « ne doit jamais être réduite à
un type, à une cause ». Le journal du narrateur est exposé comme le lieu
où ce dernier se lit, mais où il est aussi lu par le Horla, et où, possédé, il
lit lui-même le Horla, un dispositif qui devient vertigineux quand le lecteur
médite sur sa propre place dans cette construction – et ici, les analyses sont
remarquables, notamment sur la double entrée de la date du 19 août. Mais la
thèse principale de ces pages, selon laquelle on a là « le moment
inaugurant l’insertion de la possession au cœur de l’écriture-et-lecture comme
donnée littéraire » n’est pas démontrée, parce que jamais ne sont discutés
les précédents attendus ici – par exemple, au hasard, l’adage latin commenté en
ces termes par Quignard dans Le Sexe et
l’effroi : « Ama, qui
scribe, paedicatur qui leget (Celui qui écrit sodomise. Celui qui lit est
sodomisé). L’auctor demeure un paedicator. C’est le vieux status de l’homme libre romain. Mais le lector est servus. La lecture rejoint la passivité. Le lecteur devient
l’esclave d’un autre domus ». On
veut bien concevoir que Maupassant dise tout autre chose, encore faudrait-il
engager la discussion. Or celle-ci va se nouer avec des références annexes,
voire scolaires : pour explorer « l’ontologie » de Maupassant,
on a droit à « une imposante adaptation de Platon, pour un résultat un peu
mince » – pourquoi dès lors le convoquer ? Ce glissement est encore
plus net dans l’étude sur Artaud. De nouveau, les remarques de Laurent Dubreuil
sont pertinentes, puisqu’il marque d’emblée que la vie d’Artaud « est dans
la collision avec la réalité magique, hors de toute métaphore » et qu’ici,
« la magie et la possession […] tendent à rendre compte de la réalité même ».
Mais à aucun moment ne sont convoqués les discours des anthropologues qui,
précisément, exposent des modèles d’univers et de société où ces deux notions
jouent ce rôle. Quoi qu’il en ait, Laurent Dubreuil, en ce sens, ne prend donc
pas au sérieux le poète : il choisit d’ignorer ses liens avec la pensée de
Lévy-Bruhl ou Daumal (problème de contexte), mais aussi (problème d’outillage
critique) les théories récentes de l’anthropologie des œuvres, où son propos
aurait pourtant trouvé nombre de motifs à rebonds et approfondissement,
notamment face à la « dénégation de l’occulte » qui est largement
documentée et analysée dans ce type d’études. Faute de cette ouverture, Artaud
demeure condamné dans le livre même à occuper une place hors-sens, qu’on ne
désignerait que dans la critique de systèmes (psychanalytiques ou
antipsychiatriques, peu importe) où la magie et la possession sont traitées
comme des métaphores – ce qu’il s’agissait précisément d’éviter. Aussi
reste-t-on pantois face à une bibliographie où aucune référence dans ce domaine
n’est indiquée, d’autant que Laurent Dubreuil souligne les liens entre le Horla
et le Brésil et qu’il indique – c’est un comble – qu’Artaud est le « fils
de son époque anthropologique ». Cette omission est lourde de
conséquences, parce qu’elle constitue sans cesse un angle mort dans une étude
qui, au terme d’une analyse assez laborieuse sur les glossolalies comme
« langue à flexion », découvre (la belle affaire) que « dire
Artaud nécessite la constitution d’une signification à chaque ligne, qui se
justifie par le rapport personnel au contexte de l’œuvre » et confronte ce
constat à l’idée contestable (Artaud est toujours un acteur et il multiplie les
feintes) que « la vérité du discours d’Artaud […] est présentée comme le
soutien absolu du texte », ce qui conduit Dubreuil à écrire que
« dans son projet, Artaud échoue radicalement » et surtout à poser
que « le travail et la vie réels des livres artaldiens » supposent
« une lecture sans lecteur » (on comprend donc que le travail de
Thévenin soit critiqué ici, et on se reportera dans ce même numéro au
compte-rendu du texte de Bernard Noël sur Artaud
et Paule pour mesurer la difficulté posée par une telle position – car, et
encore une fois c’est ce qui fait problème à lire Laurent Dubreuil, la
contradiction n’est pas discutée par lui). Enfin, le phénomène de référence
décalée que nous signalions plus haut semble se retrouver quand l’essai aborde
l’œuvre de Blanchot, qui, dans Thomas
l’obscur, décrit la lecture comme un moment où les mots viennent
« posséder » et « hanter » le sujet. En effet, si c’est
Sartre philosophe qui est convoqué pour éclairer ce passage, on s’étonne que le
critique ne signale pas, tout au moins, que dans Les Mots, l’enfant fait précisément du spectacle de sa mère lisant
à voix haute une scène de possession, quand il note : « elle se
pencha, baissa les paupières, s’endormit. De ce visage de statue sortit une
voix de plâtre […]. Au bout d’un instant, j’avais compris : c’était
le livre qui parlait. » Mais ce point est de détail, car au contraire,
Laurent Dubreuil s’est attaché à relier Blanchot à un contexte et à un terrain
proches, à condition qu’on admette avec lui que le récit est « un des
premiers grands traités français de phénoménologie », ce qui le conduit à
citer Merleau-Ponty, Levinas, mais aussi Derrida et Foucault, dans une
entreprise dont il faut saluer l’ambition. De nouveau, l’intelligence des
prémisses n’est pas en cause : chez Blanchot, « la
quasi-fusion autorise à envisager la possession non plus comme un phénomène
d’assimilation [agonistique], mais comme la construction passive d’une double désubjectivisation (et désobjectivisation), au-delà de qui
possède ou est possédé », et le lecteur de devenir « l’œuvre de
l’œuvre ». De plus, Laurent Dubreuil (si nous l’avons bien compris),
montre que « la possession » ici s’édulcore et tend à se transformer
en un rapport de « hantise », d’où l’idée que l’on passerait d’une
réflexion ontologique à une « anthologie ». Mais de nouveau, on reste
perplexe. Cette dernière étude tend en effet à exacerber deux traits
problématiques déjà sensibles auparavant. D’une part, Dubreuil multiplie des
isolexismes qui ressemblent à des miroirs aux alouettes, en ce qu’ils
fascinent-paralysent le lecteur au détriment de sa compréhension du propos
critique. On apprend que « dans la nuit de la nuit, l’écrivain présent et
absent à son être même, écrit-est écrit » ou que « l’écriture est
liée à la lecture par un lien qui est la lecture même et la lecture est liée à
l’écriture par un lien qui est l’écriture même » : comme Dubreuil
souligne ce dernier extrait, on imagine que c’est important, on tente de
comprendre, mais on s’avoue aussi limité que notre patience, usée à coups de
« lumière (obscure) » et de « retrait infini dans l’absence de
sa présence » (et qu’on nous entende bien : ce ne sont pas ces
formules en soi qui nous gênent, mais un certain sentiment de combattre en
elles d’inutiles baudruches). D’autre part, plus gênant, certaines lectures
paraissent forcées. Déjà, chez Maupassant, les exclamations qui envahissent le
journal avaient été associées à un « ton » du Horla, sur la base du
lien avéré ailleurs entre la prise de contrôle de ce dernier et le passage de
la parole au cri ; mais on conçoit mal que le narrateur garde son calme
dans cette expérience traumatisante ; dès lors, attribuer ces marques
émotives à l’Autre du discours ne peut être qu’une proposition, et loin de
soutenir la démonstration, sa convocation à titre de preuve l’affaiblit. De
même, Dubreuil invite à une lecture improbable d’un passage où Blanchot
écrit : « Ils ont pris l’habitude […] au lieu de murmurer : Je suis, je ne suis pas, de mêler les
termes dans une même et heureuse combinaison, de dire : Je suis, n’étant pas et également :
Je ne suis pas, étant. » Il nous
semble que cet énoncé, dans sa syntaxe du moins, ne pose aucune difficulté et
que l’alternative distingue d’un côté « murmurer » et de l’autre
« mêler les termes… dire… et dire… » Or le critique affirme que
« la phrase est comme en suspens », en indiquant qu’au lieu
de régit toutes les propositions. Ici, comme en nombre d’autres
occurrences, on ne voit pourtant guère pourquoi il s’embarrasse de ces
suppositions qui ne sont certes pas inacceptables, mais restent bien
contestables. La synthèse qui clôt le volume ne parvient pas à dissiper la
somme de réserves ainsi constituée. On ferme l’essai sans avoir trouvé
« la critique non rationaliste » dont se réclame in fine Laurent Dubreuil et sans avoir véritablement progressé dans
l’exploration annoncée des liens entre possession et lecture.
Proust
(I). Harold Pinter, Le Scénario Proust. À la Recherche du temps perdu, avec la
collaboration de Joseph Losey et Barbara Bray (Gallimard, 2003, 206 p., 21,50 €).
Proust et le cinéma : tel a été, sans doute, un des modes de réception et
de diffusion les plus problématiques de la Recherche
dans la seconde moitié du xxe
siècle. Dans quelle mesure l’œuvre littéraire réputée la moins visuelle, la
moins « cinématographique », pouvait-elle quand même être portée à
l’écran ? À cette question, lancinante et presque obsédante, ont répondu
avec plus ou moins de bonheur des cinéastes de talent comme Volker Schlöndorff
ou Raoul Ruiz. Conscients du défi qu’ils relevaient et de la gageure qu’il y
avait à s’attaquer à un univers foisonnant et d’une extrême complexité, ils ont
pris le parti de s’en tenir à des pans isolables de la Recherche, considérant à juste titre que le grand livre de Proust
contient plusieurs livres reliés les uns aux autres, plusieurs romans emboîtés
les uns dans les autres. Mais par là, ils couraient le risque de briser la
dynamique de l’œuvre, son agencement rythmique et poétique, au seul profit
d’une vision centrée sur un épisode à valeur paradigmatique (Un amour de Swann) ou un livre à valeur
récapitulative (Le Temps retrouvé).
Le projet d’adaptation que Joseph Losey propose à Harold Pinter au commencement
des années 70 est d’une tout autre nature. Il vaut par son refus d’anthologiser
la Recherche et ambitionne de
transposer image par image ce qui constitue le matériau premier et presque
exclusif du roman proustien, à savoir le Temps. Au bout d’une année de travail,
le découpage est prêt : 455 plans d’une éblouissante densité, qui ont dû
cependant décourager les producteurs, car ce film n’a jamais vu le jour. Il
n’existe qu’à l’état de scénario, ou plutôt d’œuvre cinématographique
virtuelle, où se condense tout le génie de Pinter écrivain. Publié en
Grande-Bretagne en 1978, ce texte est désormais disponible dans une excellente
traduction de Jean Pavans. Harold Pinter rapporte, dans la brève note qui sert
d’introduction au scénario, que ce travail d’adaptation, qui ne prétendait
nullement « rivaliser » avec le roman, se devait au moins de lui être
fidèle – c’est-à-dire de trouver des moyens cinématographiques, une écriture
visuelle et sonore susceptible de rendre sensible et intelligible la structure
profonde de la Recherche. Le risque
était grand, par conséquent, de voir le scénario mimer pour ainsi dire certains
stylèmes proustiens et pâtir en retour d’une opacité dommageable – comme il
advient souvent dans les adaptations qui s’ingénient à épouser coûte que coûte
les voies et les détours d’une écriture littéraire. Mais de son immersion dans
le roman, Pinter a su extraire non seulement des éclats d’une grande pureté –
de ces moments de vérité absolue qui sont le miracle du cinéma – mais également
une parfaite compréhension de l’univers proustien et de l’écriture même de
l’œuvre dans son intégralité. En posant d’ailleurs que le « sujet [est] le
temps », Pinter s’est ouvert le chemin d’une exploration lumineuse, qui
rapporte le(s) contenu(s) romanesque(s) de la Recherche sur les motifs enchaînés et souvent parallèles de la
composition. D’où il résulte une lecture intelligente, c’est-à-dire qui
s’emploie à restituer toute l’intelligence de ce roman. Le Scénario Proust peut être lu comme le concentré de cette
intelligence. Tenant sur une portée unique, dont les lignes tantôt se
rapprochent et tantôt s’éloignent, les étapes de l’éveil à l’émotion esthétique
et les figures, symétriques et presque spéculaires, des revers et des retours
du désir, l’adaptation de Pinter obéit ainsi au rythme poétique intime de la Recherche. En suivant la pente – toute
tracée par le roman – d’un déclin des êtres et des choses dans le temps, le scénario
fait certes la part belle à la « désillusion », épreuve et révélation
de tout roman d’apprentissage. Mais l’intérêt est visiblement ailleurs :
il réside dans un marquage quasi prosodique de l’image – dont les premiers
plans enchaînés donnent l’exemple –, une scansion typiquement proustienne qui
rattache le « petit pan de mur jaune », les clochers de Martinville,
les arbres d’Hudimesnil, la « petite phrase » et le septuor de
Vinteuil à ce versant, qui n’est autre qu’en apparence, de la passion amoureuse
et des intermittences du cœur qui réunit en un quatuor disposé par-delà le
temps, Swann et Odette, et Marcel et Albertine – des êtres pris dans l’infinie
mobilité des identités et des désirs, soumis à un principe de réversibilité
permanente qui fait de ce grand roman aussi une « recherche »
(impossible) de la vérité, sur soi, sur les autres. Le Scénario Proust n’est pas un résumé ou une réécriture simplifiée
de la Recherche ; il donne à
voir et à entendre une émotion saisie dans l’illusion de la durée et du
mouvement – une émotion palpable, physique, dont on sait bien cependant qu’elle
s’alimente aux sources du temps réel.
Proust
(II). Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu. Albertine disparue (deuxième partie
de Sodome et Gomorrhe III), édition intégrale
du texte, introduction, bibliographie et chronologie par Jean Milly (GF
Flammarion, 2003, 433 p., s.p.m.). Éditer Proust n’a jamais été une sinécure,
tous les spécialistes vous le diront. Les choses n’ont fait encore que se
compliquer depuis que l’œuvre appartient au domaine public et que l’essentiel
des manuscrits se trouve désormais à la BnF (sous le contrôle de la Maison
Gallimard – situation bien particulière). Après les multiples rebondissements
et les polémiques de ces dernières années, on en vient parfois à regretter
l’époque de la première Pléiade, où tout était à peu près clair, encore que
trompeusement. La clarté subsiste en gros pour le début de la Recherche. C’est en revanche tout ce qui
concerne Albertine qui s’est immensément complexifié, avec de considérables
conséquences pour la fin de l’œuvre et pour l’interprétation à donner à
l’ensemble du projet proustien. Les querelles de spécialistes aboutissent
aujourd’hui à la plus grande incertitude sur le statut de ce qu’il ne faut plus
considérer comme le « cycle d’Albertine », dit Jean Milly, mais comme
un « épisode » (c’était le terme employé par Proust) dont le statut
dans l’ensemble reste incertain jusqu’à la veille de la mort de l’auteur. Dans
son introduction, Jean Milly expose avec beaucoup de clarté et d’honnêteté ses
propres certitudes, ainsi que ses raisons de donner à ce volume le titre et le
sous-titre qu’il lui donne. L’enquête dont il livre les pièces essentielles
s’appuie sur l’examen minutieux et raisonné de l’ensemble des cahiers
manuscrits concernés, des dactylogrammes, des épreuves, de la correspondance et
des indices circonstanciels. Elle s’appuie également, en les discutant ou en
les contestant, sur les principaux travaux consacrés à cette partie de l’œuvre
depuis quelques années (la publication du fameux dactylogramme inconnu par
Nathalie Mauriac en 1987, la thèse fondamentale de Chizu Nakano, etc.). La
grande perdante de toute cette analyse est l’édition Pléiade préparée par Anne
Chevalier (mais c’est l’édition en général qui a soulevé les discussions que
l’on sait). Pour ne pas encore embrouiller les choses, résumons les acquis (ou
considérés comme tels par l’éditeur) mis en œuvre par Jean Milly dans la
construction de son texte : 1) le titre d’Albertine disparue est bien celui qu’il faut utiliser pour toute
cette partie du texte (fin des débats sur l’appellation de La Fugitive) ; 2) Proust avait bien en vue un Sodome et Gomorrhe III en deux parties, La Prisonnière et ce qui est devenu Albertine disparue. Tout le débat à partir
de là est de savoir s’il faut prendre pour ce dernier texte la version longue
(celle des cahiers – je simplifie) ou la version courte (allégée des
considérables prélèvements indiqués dans le dactylogramme Mauriac). Pour Jean
Milly, c’est la version longue qui s’impose, les prélèvements en question
n’ayant de sens que comme mise en réserve pour ce qui aurait pu être un Sodome et Gomorrhe IV et pour Le Temps retrouvé. Selon lui, c’est avec
philosophie qu’il faut considérer l’impact sur l’organisation des textes de
l’urgence ressentie par Proust dans les dernières semaines et les derniers
jours de sa vie (il griffonne encore des instructions pour Céleste avant
d’entrer en agonie) quand il a compris qu’il ne pourrait jamais achever son
œuvre et la publier lui-même. : « Et c’est là que se manifeste le
grand paradoxe de cette intervention : un remaniement qui déstabilise
toute la fin de La Recherche, au moment où la plus urgente
nécessité d’arrêter les changements devrait l’emporter. Mais n’est-ce pas le
paradoxe même de l’écriture proustienne, à jamais insatisfaite, déconstruisant
sans cesse pour reconstruire autrement, inlassable Pénélope, abandonnant
perpétuellement l’objet pour le projet, même devant la mort qui est
censée tout immobiliser ? » Jean Milly propose à partir de là une
édition à la fois simple et originale – ce qui est fort méritoire. Le texte de
base est celui des cahiers manuscrits XII à XV, mais toutes les modifications
apportées sur la dactylographie Mauriac s’y trouvent indiquées par un codage
typographique simple (avec notes pour les plus considérables). Le lecteur
ordinaire devra accepter de lire un texte où des dizaines de pages s’ornent
d’une barre noire verticale. Le lecteur curieux et le spécialiste apprécieront
l’introduction, les documents, les notes et les annexes. Cette édition ne met
pas fin aux débats, bien entendu ; de nombreuses questions se posent
encore et continueront de se poser quant aux intentions de Proust et quant aux
principes d’édition et à leurs conséquences. Les Proustiens finiront peut-être
un jour par assimiler ce qu’impliquent l’inachèvement et la mobilité
essentielle de la Recherche, tout
comme les lecteurs de Musil ont fini par accepter ceux de L’Homme sans qualités, dont la traduction par Jaccottet masque les
mêmes incertitudes, mais des incertitudes dont on a fini par saisir toute la
fécondité.
Notes de lecture

Aimard.
Jean Bastaire, Sur la piste de Gustave
Aimard (Encrage, 2003, 140 p., 14 €).
Charmant petit livre ! Une évocation très personnelle de l’œuvre et de
l’univers de Gustave Aimard, qui ont charmé l’auteur pendant son enfance. Jean
Bastaire, toute sa vie, a cherché à se constituer la plus complète des
bibliothèques aimardiennes. Le romancier des Trappeurs de l’Arkansas – le titre le plus connu d’Aimard, sans
doute, qui parut pour la première fois chez Amyot en 1858 – avait eu une
existence aventureuse, dans laquelle il a puisé pour confectionner ses récits.
Le texte biographique des fascicules parus sous le nom de Gustave Aimard à la
Librairie Fayard était déjà du rêve : « Chasseur intrépide, M. Aimard
a poursuivi les bisons avec les Sioux et les Pieds-Noirs des prairies de
l’Ouest ; perdu dans le désert Del Norte, il a erré près d’un mois en
proie aux horreurs de la faim, de la soif et de la fièvre. Deux fois, il a été
attaché par les Apaches au poteau de torture ; esclave des Patagons du
détroit de Magellan pendant quatorze mois, il a échappé par miracle à ses
persécuteurs. Il a traversé seul les pampas de Buenos-Ayres à San-Luis de
Mendoza. Poussé par un caprice insensé, il a voulu approfondir les mystères des
forêts vierges du Brésil. » Le livre de Jean Bastaire, qui est tout
palpitant de sa passion pour les romans d’Aimard, devrait inciter ses lecteurs
à descendre du grenier, dans la malle où ils s’entassent depuis deux ou trois
générations, des titres comme Le Grand
Chef des Aucas, Les Flibustiers de la Sonora ou Les Pirates des prairies – l’occasion d’un peu de Temps retrouvé sans recours à la moindre
madeleine. Dans ses Poésies, Isidore
Ducasse a eu un propos étrange sur le romancier : « Une vérité banale renferme plus de génie que les
ouvrages […] de Gustave Aymard » – dont le nom s’écrivait parfois avec un
y, comme l’atteste Jean Bastaire. Ce dernier, qui connaît l’œuvre du romancier
dans tous ses recoins, dira-t-il aux Ducassiens ce que sont les panoccos dans
le passage de Maldoror sur les
« squelettes qui effeuillent des panoccos de l’Arkansas » ? Les
exégètes de Ducasse les traquent depuis longtemps, ces mystérieux
« panoccos », et il ne serait pas impossible que Ducasse les ait
trouvés dans quelque récit d’Aimard. Rappelons à ce propos que la couverture
des premiers livres du romancier avait pour illustrateur ce José Roy que les
heureux possesseurs de l’édition Genonceaux des Chants de Maldoror connaissent bien.
Alain-Fournier.
Jacques Lacarrière, Alain-Fournier, les
demeures du rêve ; suivi de « En forêt de Tronçais » (Christian
Pirot, 2003, 158 p., 16 €).
Il s’agit bien de rêve ou plutôt de rêverie, ce qui signifie qu’on y revendique
le droit à la subjectivité, qui autorise à broder sur des images, des lieux,
des objets, et à se mêler indiscrètement de tout, tout en mêlant un peu de soi
à tout. Miracle de l’imagination, qui instrumentalise le réel et dispense des
fastidieuses enquêtes des biographes.
Anarchiste.
Maurice Joyeux, Souvenirs d’un
anarchiste, 1910-1944 (Tops-H. Trinquier, 2002, 441 p., 18 €). La longue et riche histoire de
l’anarchie recoupe très souvent l’histoire littéraire, en particulier au cours
des dernières années du xixe
siècle. Pourtant, après la Grande Guerre, les liens se distendent sous l’effet
de la polarisation croissante entre extrême-droite fascisante et extrême-gauche
marxisante. Les Surréalistes font un peu exception, et José Pierre pourra
rassembler des chroniques du Libertaire
du début des années 50 sous le titre de Surréalisme
et anarchie. On regrettera d’en trouver peu de traces dans ces souvenirs de
Maurice Joyeux (dont une première édition avait paru en 1986) encore qu’il ait
lui-même écrit ailleurs élogieusement sur Breton et que des textes de celui-ci
eussent paru dans Le Libertaire (on
se rappelle une fameuse une de
1966 : « Breton est mort, Aragon est vivant, un double malheur pour
la pensée honnête »). Il faut
cependant lire ces pages allègres d’un bien sympathique réfractaire, mort en
1991 : on y trouvera l’évocation d’un monde qui nous paraît désormais
(trompeusement) lointain, voire désuet, toute une humanité ordinaire avec ses
misères, ses tribulations et ses révoltes, oubliée de la « grande »
littérature mais combien présente, tantôt victime et tantôt actrice
essentielle, dans les drames du xxe
siècle. Maurice Joyeux y fait un tableau très tonique d’une réalité bien plus
réelle que celle des élites politiques et sociales : des gens de toutes
origines qui ont beaucoup souffert et beaucoup mieux résisté, des militants
pleins d’énergie et de foi, avec des idées quelquefois sommaires mais toujours
vigoureuses. Les anarchistes ont souvent su sauver l’honneur, sans en faire
tout un plat, malgré le byzantinisme parfois extravagant du mouvement. Comment
s’étonner que beaucoup de jeunes aujourd’hui en redécouvrent l’esprit ?
Notons que, curieusement, la liste des ouvrages du même auteur ne mentionne pas
Sous les plis du drapeau noir (1988),
suite de ce premier volume de souvenirs.
Anglo-saxon. Regards populaires sur l’Anglo-saxon. Drôles
de types, études réunies par Antoine Court et Pierre Charreton
(Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2003, 278 p., 23 €). Il s’agit ici d’une vingtaine de
contributions qui constituent les actes
de deux séminaires organisés par l’Université de Saint-Étienne autour de
l’image de l’Anglo-Saxon, telle que la littérature populaire l’a créée (ou
relayée). Il en est de ce genre d’ouvrage comme des cibles sur lesquelles on
tire à la foire. Si les impacts sont groupés, c’est gagné, sinon, vous
repartirez sans poupée. Ici, on se disperse un peu. Les contributions les plus
intéressantes portent sur le xixe
siècle – Féval, Vallès, Malot, Verne, Ohnet, etc. –, mais on aurait aimé que le
sous-titre tînt davantage sa promesse et que le thème particulièrement
important de l’excentrique, qu’on ne trouve d’ailleurs pas seulement dans la
littérature « populaire », fût traité moins superficiellement. Certains
textes sont assez contestables : des guerres de Louis XIV et de Bonaparte,
l’universitaire français sembler garder une vague indulgence pour le Celte,
Picte, Gallois ou Irlandais, et une sourde rancune contre l’Anglo-Saxon.
D’autres cèdent parfois à un galimatias qui habille de grands mots de fort
petites choses. Enfin, la typographie est assez négligée. Leur donnera-t-on la
poupée ?
Aragon.
Lionel Ray, Louis Aragon,
présentation et choix de textes (Seghers, collection « Poètes
d’aujourd’hui », 2002, 243 p., 15 €).
L’étude présentée par Lionel Ray s’organise selon quatre chapitres thématiques
qui donnent une orientation aux réflexions ainsi regroupées : un chapitre
consacré à l’« Insaisissable identité » du poète, où est émise
l’hypothèse – qui conduit les analyses à venir – que la naissance et l’enfance
d’Aragon sont à l’origine de son écriture, perpétuelle tentative pour cerner
son identité ou se jouer d’elle, pour légitimer son existence aussi ; un
second chapitre, « Dada et le Surréalisme », revient sur la période
surréaliste du poète et sur ses relations avec le groupe, Breton
notamment ; un troisième chapitre, « Circonstance et poésie »,
traite en particulier des liens avec le communisme ; un dernier chapitre,
« Un langage de plein midi », analyse surtout Le Roman inachevé, construit selon « une succession presque
chronologique […] des épisodes de la vie du poète-narrateur » et permet à
Lionel Ray de ressaisir des éléments déjà évoqués précédemment et d’approfondir
certains sujets, comme la relation avec Elsa. Cette présentation d’une centaine
de pages est une mine de renseignements. L’auteur y allie les différents
aspects que le lecteur d’un tel ouvrage est en droit d’attendre : des
précisions d’ordre autobiographique, mises en relation avec l’œuvre (leur
répercussion, leur écriture) ; des études de textes et des analyses sur la
poétique d’Aragon, appuyées sur des travaux critiques relativement récents
(Olivier Barbarant) ; des critiques, aussi (sur le plan idéologique ou
poétique) : une biographie qui ne tourne ni au lynchage, ni à l’apologie,
ni à l’hagiographie et qui, ne s’épargnant pas les vérités à dire, procède
toujours avec tempérance ; des orientations de lecture : le
discernement avec lequel le critique juge les différents recueils d’Aragon
incite soit à leur oubli (!) soit à leur consultation immédiate, de manière
exhaustive ou en se reportant au choix de textes final, nourri (plus de cent
pages) et varié (prose : roman et théorie, poèmes). Le texte de Lionel Ray
est bien écrit – l’image conclusive de l’œuvre océan est bien le fait d’un
poète –, parfois même personnel (dans la conclusion encore, il recourt à la
première personne pour parler de son expérience de lecteur d’Aragon). On
reprochera toutefois au livre des illustrations fades et quelconques.
Artaud.
Bernard Noël, Artaud et Paule (Leo
Scheer, 2003, 41 p., 12 €).
Invité à traiter de « L’héritage d’Artaud » dans le cadre d’une série
de conférences organisée à New York en 1996, Bernard Noël choisit de rendre hommage
à Paule Thévenin, la « fille » élective du poète et l’éditrice
patiente des Œuvres complètes – un
travail voué pourtant à l’anonymat, selon une condition imposée aux éditions
Gallimard par la famille d’Artaud, qui contesta, on le sait, cette transmission.
Cette conférence était restée inédite jusqu’en 2001, date de sa publication
dans la revue Fusées, puis de sa mise
en ligne sur le site remue.net de
François Bon, et on ne peut que se féliciter de sa parution définitive en
volume. En effet, il ne faut pas croire Bernard Noël quand, dans une apostille
datée de janvier 2003, il explique avoir finalement refusé de traiter la
question de l’héritage dans son intervention. Parce qu’il montre que Paule
Thévenin a, entre don et dette, assumé le legs d’Artaud en lui sacrifiant sa
vie, parce qu’il estime que « les humains ont pour seul au-delà l’œuvre
qu’ils ont accomplie », et parce que le travail de l’éditrice pose
d’emblée, via cette œuvre et à cette œuvre, la question de l’établissement et
la transmission des textes, Bernard
Noël expose au contraire que parler de Paule Thévenin ne peut se faire sans
parler de succession (Artaud et puis
Paule) et de relève (Artaud est
Paule), pas plus que parler d’Artaud aujourd’hui – et Bernard Noël y insiste
avec raison – ne pourrait prendre place sans
Paule. En ce sens, cet essai n’est pas davantage un texte consacré à Artaud et
Paule seulement, même s’il offre aussi une réponse à la « Lettre à un
ami » que Paule Thévenin a adressée à Noël en 1986, et qui a été depuis
publiée dans Antonin Artaud, ce Désespéré
qui vous parle. Par-delà la figure de cette « lectrice absolue »,
la conférence de 1996 porte en effet sur la lecture elle-même, et sur l’échange
que supposent la répétition et l’accueil en soi des mots d’un autre. Pour
Bernard Noël, « il s’agit d’un échange primordial : / d’une
translation, / d’une transfusion, / bref d’une opération devant laquelle la
raison hésite », et si de manière exemplaire « Paule épouse […]
l’œuvre d’Artaud, c’est-à-dire son corps de papier, et lui donne son propre
corps », cette union devient simultanément l’emblème du « couple que,
nécessairement, forment l’auteur et le lecteur ». La réflexion de Bernard
Noël force dès lors tout lecteur, à commencer par celui de l’essai lui-même, à
s’interroger sur cette relation, et elle fait de ces pages précises et denses
une contribution intellectuelle majeure : non seulement elle aide à saisir
certains enjeux propres à la pratique d’Artaud (si transmettre est bien un acte
« timbré » au double sens de la signature et de la déraison) et à
celle de Bernard Noël (si corps et écrit se cherchent), mais elle pourra
nourrir désormais les analyses de la réception ou de la co-énonciation.
Banville.
Théodore de Banville, Critique
littéraire, artistique et musicale choisie (Champion, 2003, 2 tomes, 490 et
530 p., 150 €
chaque tome). La carrière de Théodore de Banville critique commença au fameux Corsaire-Satan, qui bénéficia aussi de
la collaboration d’un débutant nommé Charles Baudelaire. Par la suite, Banville
fut, douze ans durant (de 1869 à 1881), le « lundiste » du National, et il serait sans doute resté
longtemps chroniqueur de ce périodique s’il ne s’était brouillé avec son
nouveau directeur. Pour Banville, ces chroniques de journaux furent avant tout
une source de revenus, et il n’y a pas lieu de s’étonner qu’elles apparaissent
aujourd’hui d’un intérêt fort inégal. Peter J. Edwards et Peter S. Hambly (un
Canadien et un Australien – Théodore for
ever) ont réparti ces écrits en sept sections : « Poésie et
poètes », « Beaux-Arts », « Musique »,
« Roman-ciers », « Prosateurs », « Théâtre »,
« Préfaces et lettres ». L’annotation est irréprochable, discrète,
parfois un peu trop : ainsi, il n’eût sans doute pas été inutile de
rappeler qui était le Frédéric Damé collaborateur d’un collectif Poèmes nationaux auquel est consacrée
une chronique du National du 27 mars
1871 sous le titre « La Poésie pendant le siège » : tous les
lecteurs du volume sauront-ils que ce Damé avait été, un an plus tôt, un des
dédicataires des Poésies de
Lautréamont – pardon, d’Isidore Ducasse ? La lecture de ces chroniques
donne par ailleurs à réfléchir sur l’apport qui fut celui de Banville comme
critique. Rien d’un Fénéon, assurément. Dressant un « État de la poésie en
1889 » dans la Revue de l’Exposition
universelle, Banville ne cite même pas le nom de Rimbaud, ni celui de
Laforgue, lesquels avaient pourtant cessé, l’un comme l’autre, d’être tout à
fait des inconnus, surtout dans le milieu littéraire que fréquentait le
chroniqueur. Banville va même jusqu’à se montrer réticent sur « le délicat
Verlaine », lequel « a voulu affranchir le chant de toute
matérialité, il proscrit même la Rime, qui est la vie, l’idée, l’énergie du
vers français, et dont nous avons rigoureusement besoin pour échapper à la platitude ».
Banville critique fut assez largement prisonnier des points de vue de son
époque (mais on lui pardonnera beaucoup pour avoir consacré un bel article
nécrologique à Philoxène Boyer) ; heureusement, ce ne fut pas le cas du
Banville poète – qu’on préfère, de loin. À la fin du second volume, très utile
index des noms de personnes et de personnages. Il est probable que ces deux
volumes de critique seront plus utilisés, dans l’avenir, à travers cet index
que pour une lecture commençant à la première page et finissant à la dernière.
Barthes.
Jean-Claude Milner, Le Pas philosophique
de Roland Barthes (Verdier, 2003, 91 p., 12 €).
« Jamais un philosophe ne fut mon guide. » Prenant à contre-pied le
refus barthien de la philosophie, puisque le philosophe n’est pas
nécessairement guide et que le refus peut être philosophique en soi,
Jean-Claude Milner part à la recherche du parcours philosophique de Barthes, à
partir de la trame fournie par son écriture même. Rien d’étonnant à cette
démarche, puisque la maturité de Barthes est conçue comme une sortie de la
philosophie (sartrienne) par la science du signe, qui prend, comme elle, le
parti des qualités sensibles, des qualia,
mais pour en faire la voie royale de la métaphysique. On part donc de la
lettre, c’est-à-dire du recours à la majuscule, ce qui évoque l’allemand –
langue de philosophie – mais aussi une façon d’arracher le mot à l’usage, à
l’usé de la répétition, à cette incarnation de l’idéologie qu’est le slogan. Associée à l’article défini,
pour renvoyer cette fois à la philosophie grecque et notamment à Platon, et
enfin à l’énallage (de l’adjectif devenu nom), elle définit ce que Milner
appelle un effet-Barthes. Si cet usage de l’énallage renvoie à la conception
sartrienne d’un témoignage rendu aux qualités sensibles, Barthes va au-delà
grâce à Saussure et à la révélation de la puissance du Signe, dans laquelle il
verra une arme plus efficace que le matérialisme historique des débuts, contre
la mystification de l’idéologie. C’est le Barthes de la maturité, celui de la
sémiologie qui rend la Caverne platonicienne habitable, du moins jusqu’à L’Empire des signes qui marque la
saturation du code et la fin de la révélation. Il faudra dix ans pour trouver
une sortie de la Caverne, et c’est La
Chambre claire, où s’exprime, autour de la photographie de la mère, ce que
Milner appelle un « platonisme du chagrin » : le chagrin face à
la perte irréparable, qui convertit enfin l’être sensible en Idée.
Baudelaire
(I). Pierre Laforgue, Œdipe à Lesbos. Baudelaire. La femme. La poésie (Eurédit, 2002, 249
p., 42 €).
Le titre est un peu forcé, l’auteur convient lui-même dans son avant-propos
qu’il « peut paraître extravagant » ; le sous-titre définit
précisément le domaine exploré ici avec une érudition et une curiosité infatigables.
Pierre Laforgue passe de micro-analyses (une épigraphe, un adverbe) à des
commentaires de textes (« Delphine et Hippolyte » ou « La
Fontaine de Sang », ou à des études plus générales, en particulier sur
« la femme Sand »). On s’étonne de le voir s’emporter avec fièvre au
seuil du livre, où il révoque la possibilité même d’un usage de la psychanalyse
en littérature. Aussi Leo Bersani se voit-il dénoncer sans beaucoup de
précautions comme auteur d’un livre « consternant et dérisoire »… On
regrette ce ton polémique sans justification, qui destabilise le lecteur. Il ne
s’agit pas d’un recueil d’articles (un seul chapitre a été publié en revue),
pourtant le volume donne un sentiment de fragmentation, comme s’il n’avait pas
été pensé dans sa totalité et se développait selon des intuitions autonomes. Le
dernier chapitre propose néanmoins une synthèse sur le corps impossible de la
femme, « omniprésente », mais dont « le corps n’offre guère de
présence » ; sa seule chance d’exister étant dans la figure de la mère,
immédiate et interdite.
Baudelaire
(II). Jean-Marie Viprey, Analyses textuelles et hyper textuelles des « Fleurs du Mal »
(avec le texte intégral et un moteur de recherche sur CD-Rom) (Champion,
2002, 128 p., 21 €).
« Livres reçus » ? Voire… Ce « livre »-là est à vrai
dire un objet complexe, mutant, déroutant – et stimulant. Un livre, un vrai
livre de papier, et, collé (un peu trop, d’ailleurs) sur la dernière page de
couverture, un CD-Rom contenant le texte intégral des Fleurs du mal dans l’édition de 1861 et tout un système
d’hypertexte permettant de rechercher non seulement des mots (ce qui commence
tout de même à devenir banal) mais aussi des suites de phonèmes, des
allitérations, des co-occurrences, des variantes, d’établir des statistiques,
époustouflantes même pour qui est un peu habitué à ce type de logiciel. On
trouve là ce que l’on ne trouve nulle part ailleurs, et l’on rêve d’une
collection de textes littéraires parmi lesquels on pourrait naviguer avec
autant de richesse fonctionnelle (mais qui transcrira en Alphabet Phonétique
International les œuvres de Proust ou de Hugo ?). Nul doute, cependant,
que le lecteur d’ouvrages critiques ne devienne de plus en plus exigeant, tout
gâté qu’il sera par de telles panoplies. La générosité du dispositif enlève
même toute velléité de chicaner l’auteur sur le choix de l’écart-réduit au
détriment du calcul hypergéométrique, sur la distinction faite entre pieds et
syllabes ou sur les choix graphiques, pas toujours du meilleur effet. La
possibilité de découvrir que le mot le plus fréquemment à la rime est
« fleur » ou que 25 vers présentent, dans l’ordre, les quatre
phonèmes de « Charles » suffit à nous ravir. Mais il y aussi le
livre. Voyez l’attrait du machinal, qui nous l’aurait fait presque oublier. Il
faut dire qu’il est un peu maigre : trois lectures stylistiques de poèmes
du recueil et deux études d’ensemble qui illustrent les possibilités du CD-Rom,
122 pages. Il est frappant de constater à sa lecture que l’emploi de méthodes
quantitatives sophistiquées vient à l’appui de lectures stylistiques d’aspect
finalement assez habituel, qui se défendent de tout technicisme. Les innovations que Jean-Marie Viprey introduit dans
sa pratique de stylisticien tiennent moins à un usage intensif de l’ordinateur
qu’à des partis pris théoriques fortement défendus. L’auteur, qui ne déteste
pas la polémique, n’emploie jamais le résultat informatique comme argument
d’autorité, n’assomme pas le contradicteur éventuel sous une avalanche de
statistiques abstruses. Le logiciel n’a ici qu’une valeur heuristique, il
suggère au chercheur des pistes qu’il est libre d’explorer, en usant de
méthodes classiques. Cette démarche est d’une grande honnêteté et d’une grande
fertilité. Jean-Marie Viprey a, par exemple, l’humilité de commencer son étude
sur les « configurations phonétiques » en déclarant que
« l’étude de la versification ne peut être sérieusement menée ici de
manière exhaustive », alors même que ce qui suit est un travail de grande
ampleur, que seul un chercheur informatisé peut envisager de mener avec ce
degré d’exactitude. Un objet mutant, donc, mais qui laisse entendre que les
études littéraires assistées par ordinateur ont largement dépassé le stade
expérimental et l’âge du gadget. Une mutation est en cours, une nouvelle manière
d’étudier la littérature naît sous nos yeux.
Berl.
Louis-Albert Revah, Berl, un juif de
France (Grasset, 2003, 315 p., 19,50 €).
Les enjeux de cette apparente biographie semblaient
clairement énoncés dès les premières pages. Emmanuel Berl (1892-1976) est de
ces « intellectuels » à (au moins) double visage. Écrivain honoré par
les uns – père spirituel pour Patrick Modiano et couronné en 1967 Grand prix de
littérature par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre ;
journaliste et historien contesté par les autres – car, après avoir été
l’auteur de deux brûlots en 1929-30 (Mort
de la pensée bourgeoise et Mort de la
morale bourgeoise : un déjà double jeu éditorial), on le
découvre, en juin 1940, « revizor » des discours du nouvellement promu
chef du gouvernement, le maréchal Pétain. De quoi s’interroger, mais on ne
trouvera point ici de réponse. Dans la première moitié de l’ouvrage,
Louis-Albert Revah se livre à une sorte de bio-psychanalyse de l’homme, dans
laquelle il se dispense quasiment de toute datation. Puis soudain, virage de
bord, l’auteur, contraint tout de même de préciser quelques dates, plonge dans
une curieuse bio-politico-analyse, s’appuyant plus sur les pseudo-synthèses
historiques récentes que sur les réels enjeux et la réception des œuvres en
leur temps. Ouvrage chaleureux sans conteste, mais qui ne nous en apprend
guère. Ainsi, au lieu d’un survol de ses chroniques dans Marianne – hebdomadaire lancé par Gaston Gallimard en 1932, et dont
Berl fut pendant cinq ans le directeur –, une liste exhaustive de ses
interventions dans la presse aurait, pour tout chercheur, été beaucoup plus
utile.
Bloy,
Huysmans. Violette Lebouteux-Rudelle, Huysmans et Bloy : une amitié orageuse (Pierre
Téqui, 2003, 144 p., 8 €).
Contrairement à ce que nos ironiques lecteurs seront tentés de croire, nous
avons lu de part en part cet opuscule, amusé d’abord de la platitude du propos,
incrédule ensuite et vaguement agacé. On y apprend que l’auteur du Désespéré n’a pas les pieds sur terre,
qu’il y a peut-être un peu de romantisme dans la pauvreté qu’il cultive, alors
que son alter ego, fonctionnaire,
sait combien il est difficile d’équilibrer un budget. Les pêcheurs de perles ne
risquent pas le chômage si l’éditeur persiste à penser qu’il est d’urgente nécessité
de publier ce genre de vague synthèse psychobiographique : que de
perspectives ouvertes aussi au morne troupeau des mémoires de maîtrise !
Bruxelles.
René Maurice, La Fugue à Bruxelles.
Proscrits, exilés, réfugiés et autres voyageurs (Luc Pire, 2003, 318 p., 22
€). Trente
chapitres présentent la destinée d’exilés à Bruxelles (essentiellement des
Français), de 1456 (le futur Louis XI) à 1950 (la future Barbara). Une dizaine
de pages pour chaque cas. C’est dire que le volume est hétéroclite :
partant d’une bonne idée, l’auteur, historien de formation, ne se donne pas les
moyens d’approfondir les cas qu’il traite, et le tout reste superficiel,
d’autant qu’il choisit ce qu’il nomme « le ton du récit », un ton
mi-journalistique mi-romanesque, bien agaçant. Mais si vous ne connaissez rien
aux aventures bruxelloises de Nerval, Hugo, Mirbeau ou Verlaine et Rimbaud,
vous pourrez vous en faire une première idée.
Butor.
Michel Butor, Michel Butor, présentation
et anthologie (Seghers, Poètes
d’aujourd’hui, 2003, 304 p., 18 €) ;
Jacques La Mothe, Butor en perspective (L’Harmattan,
2003, 235 p., 20 €).
Depuis longtemps, Michel Butor aime à pratiquer le commentaire et l’exégèse de
ses propres écrits. Il sait heureusement le faire sans narcissisme ni fausse
modestie, et cela nous a valu, entre autres, un de ses livres les plus
accomplis, Le Retour du Boomerang,
(faux) entretiens avec Béatrice Didier sur Mobile.
Ce volume-ci est intéressant à plusieurs titres, par exemple sa place dans une
collection célèbre (mais avec un format hors norme) où figure déjà un Michel Butor dû à François Aubral qu’il
ne s’agissait ni d’évincer ni de répéter. Butor choisit cette fois la forme de
l’Abécédaire pour explorer en toute liberté sa vie, son œuvre, ses rêves, au
long de cent trente articles, d’Alphabet
à Zimbabwe. On retrouve le goût des
voyages, l’enseignement, la curiosité universelle, l’exploration infinie des
possibilités du livre. L’anthologie présente cent quarante pages de textes
poétiques tirés le plus souvent d’éditions à tirage limité. Quelle place reste
à l’exégète ordinaire lorsque l’auteur pratique si bien lui-même le
commentaire ? Le Butor en
perspective de Jacques La Mothe montre que la chose est possible, au prix
d’un certain mimétisme, en particulier l’usage très abondant des citations. Il
s’emploie en particulier à parcourir dans leur ensemble deux des grands cycles
de Butor, Matière de rêves et Le Génie
du lieu, traçant ainsi quelques itinéraires possibles dans cette œuvre si
foisonnante. Il est regrettable que pour parler de livres si travaillés, si
élaborés sur le plan typographique, Jacques La Mothe n’ait pu obtenir de son
éditeur une présentation moins médiocre.
Celan.
Emmanuel Levinas, Paul Celan, de l’être à
l’autre, lavis d’Alexandre Hollan (Fata
Morgana, 2003, 42 p., 8,50 €).
Celan disait ne pas voir de différence entre une poignée de main et un poème.
Hélas, si tout pouvait être aussi simple ! Car « l’arrimage des
structures dans l’espace intersidéral de l’Objectivité dont les poètes, à
Paris, se sentent tout juste l’hésitation », honnêtement, nous dépasse.
Chateaubriand.
Stéphan Huynh Tan, Dictionnaire
Chateaubriand (La Bibliothèque, 2003, 124 p.,
12 €). Pourquoi,
dans sa préface, l’auteur de ce recueil de citations semble-t-il se défendre du
charme que Chateaubriand exerce sur lui, en dépit de vieux jugements scolaires,
voire de « notre inconscient collectif » ? On aurait voulu qu’il
montrât plus de fierté à illustrer ici les cent visages de René –
traditionaliste et libertaire, polémiste et humoriste, poète ici, écolo là,
presque toujours provocateur, parfois d’une humilité trop outrancière, parfois
d’une vanité trop lucide. D’Absolutisme à Zoologie, le tableau reste fidèle, même si l’on peut regretter quelques absences ou
contester quelques choix (ainsi, pour illustrer le goût musical de
Chateaubriand, on aurait préféré, à l’anecdote de l’accordéon, cette réflexion
plus profonde : « partout
où il y a un piano, il n’y a plus de grossièreté »). Mais c’est le propre – et
l’agrément – de
toute anthologie que de susciter ce genre de démangeaison chez le lecteur. Et
si Chateaubriand allait « partout baillant sa vie » (entrée Boute-en-train !), le rassemblement
de ces témoins n’ennuie jamais.
Clancier.
Georges-Emmanuel Clancier, passager du
siècle, Actes du colloque de Cerisy, avril 2001, dirigé par Arlette
Albert-Birot et Michel Décaudin (Presses Universitaires de Limoges, 2003, 421
p., 29 €).
La lecture des actes de colloques est souvent déconcertante. En voici un aux
allures de marathon, puisqu’il ne réunissait pas moins de trente-trois
intervenants, parmi lesquels on remarque une Anne Clancier et un Sylvestre
Clancier, dont le nom pourrait éveiller l’ironie : célébration
familiale ? Un cahier photographique ne montre-t-il pas aussi l’écrivain
lui-même assistant à ce colloque ? La majorité des interventions portaient
sur la poésie de Georges-Emmanuel Clancier. Certaines sont typiques du jargon
actuel, qui suscite chez le lecteur la perplexité ou le sourire : « Dès
lors le poème installe dans cet instant, cette instance “entre deux vertiges”
un dire de la prétérition et de la dénégation : lieu improbable mais
advenu de son impossible affirmation […] ». Même chose pour les analyses
de l’œuvre romanesque ou critique, où fonctionne une machine narratologique
dont on a l’impression qu’elle pourrait s’appliquer à n’importe quel texte et
que les signataires en sont interchangeables, sans que cela entraîne
véritablement de tragédie : « Le geste d’adieu modifie le sentiment de
fraternité qui mobiliserait toute l’action poétique. L’adieu, qui se tient
toujours à sa lisière, qui la retient à la merci de la séparation à laquelle
son attache même est redevable, la désaffuble de toute sa rhétorique sublimée.
Quand, au-delà de la bienveillance réciproque, la notion s’éprend d’elle-même
et de ses aspirations fusionnelles, elle retombe dans une sorte de narcissisme
communautaire, religieux ou profane. » Comprenne qui pourra. Ne soyons pas
injuste : toutes les communications ne sont point du ressassement
hermétique ou de l’explication de textes, et l’on retiendra surtout les études
de Gérard Poulouin sur « Clancier et l’esprit de résistance »,
d’Arlette Albert-Birot sur la revue Centres
et de Marie-Claire Bancquart sur « le poème en prose et ses environs ».
Pour ceux qui s’intéressent à Georges-Emmanuel Clancier et à son œuvre, ce
volume est évidemment une somme indispensable. On aurait cependant aimé savoir
ce que l’écrivain, puisqu’il semble, répétons-le, avoir assisté au colloque,
pensait vraiment de tout ce qu’ont dit de lui ses nombreux et savants exégètes.

![]()
Clément.
Jean-Baptiste Clément, Chansons du
peuple : poèmes et chansons, présentation de Roger Bordier (Temps des
cerises, 2003, 139 p., 11 €).
Normal, non, que les éditions Le Temps des cerises publient les poèmes et
chansons de celui qui leur a posthumement légué leur enseigne. Seulement, comme
disait le divin marquis, il leur faudrait encore un petit effort pour devenir
républicains. Entendez : la préface de Roger Bordier nous en apprend
plutôt moins sur les données biographiques que ce que l’on connaissait déjà.
Les textes sont présentés dans le plus pur désordre chronologique et sans
aucune identification des personnalités auxquelles ils sont dédiés. Enfin,
puisqu’il est censé s’agir de chansons, vous ne trouverez rien, sur les
compositeurs éventuels comme sur les partitions en regard. Les chorales, malgré
toute leur bonne volonté, auront bien du mal à reprendre le répertoire.
Corti.
José Corti, Souvenirs désordonnés
(…-1965) (10-18, 2003, 317 p., 8,50 €).
Réédition des souvenirs de ce libraire et éditeur célèbre, qui tenait boutique
dans le Quartier latin, face au Luxembourg, et dont le premier titre de gloire
fut l’édition du Château d’Argol de
Julien Gracq. Désordonnés, ils le sont sacrément, en effet, ces
souvenirs : c’est même un permanent coq-à-l’âne, mais quand le coq
s’appelle Crevel et l’âne Bachelard, on en redemande plutôt. Le mémorialiste ne
se contente pas de rapporter des anecdotes liées à la fréquentation des grands
hommes avec lesquels son activité le mit en contact : il tente chaque fois
de brosser une sorte de « portrait psychologique » qui est en général
bien campé, et souvent inattendu. Certains écrivains en prennent pour leur
grade (Aragon, Schwartz-Bart, Simone de Beauvoir). José Corti avait du
caractère. Ceux qui l’ont connu dans sa librairie s’en souviennent : le
bonhomme pouvait être charmant, il pouvait aussi être fichtrement bougon. Un
seul reproche à lui faire : il considérait Jarry comme un auteur mineur et
surévalué.
Cris.
Victor Fournel, Les Cris de Paris. Types
et physionomies d’autrefois (Éditions de Paris, 2003, 224 p., 16 €). Réimpression sèche, avare en
commentaires, d’un texte bien séduisant et plaisamment illustré, sur le petit
personnel des rues parisiennes, commerçants ambulants, crieurs, chanteurs, mais
aussi types et personnages célèbres. Victor Fournel ne cherchait guère à
démêler l’historique du plus ou moins légendaire, de sorte que son ouvrage
semble une petite mythologie populaire urbaine, accueillant les personnages
comme les personnes, pourvu que la populace leur ait accordé foi. Il y a bien
du panache et de la cocasserie chez ces fous et ces diogènes lutéciens, qui semblent matière à apologue. Ainsi ce
Commerson, professeur dont la révolte indignée pourrait renouveler les formes
de la fronde des enseignants, en ces temps troublés, puisqu’il choisit de se
venger d’une hiérarchie qui ne reconnaissait pas sa valeur en se faisant
décrotteur de souliers, en habit noir et palmes universitaires, devant une
pancarte mentionnant ses titres et diplômes…
Des
Forêts. Louis-René Des Forêts, Ainsi qu’il en va d’un cahier de brouillon
plein de ratures et d’ajouts : Ostinato, fragments inédits (William
Blake, 2002, 113 p., 22 €).
Encore un peu de « tragique énonciatif » et de poésie amère : la
fascination pour le silence, l’apparence d’intimité avec le lecteur, le travail
heurté de la mémoire, une sorte de pitié pour la parole, une curiosité
douloureuse pour l’enfance : cet ouvrage posthume, recueils de fragments
méditatifs dans la manière habituelle de l’auteur, redit l’ensemble des
obsessions de Des Forêts. Ce beau livre, imprimé avec soin, comme chacun de
ceux qui forment cette collection, est constitué de pages inédites arrachées à Ostinato, présentées dans leur ordre de
rédaction, et d’une série de dessins de Farhad Ostovani autour du « mûrier
du Luxembourg ». L’alliance du texte et des images est troublante et
juste : l’arbre sec, tronc et branches cadrés de près, racines et sommet
(c’est-à-dire ciel et terre, mémoire et sens) le plus souvent cachés, l’arbre
parfois crayonné sur un cahier quadrillé d’écolier, offre une ponctuation et
une symbolisation fortes à ces pages discontinues. Le dessin apaise et
simplifie, dans sa répétition obstinée, la signification du texte. Il
accompagne aussi, silencieux par excellence, les dernières pages d’un homme
« cramponné à la vie ». Le livre résonne évidemment douloureusement
après la mort de l’auteur : le désir de « retenir son pas juste assez
pour ménager ses forces », le sentiment d’une langue « usée jusqu’à
la corde », la franche ironie : « à jeunesse taciturne,
vieillesse radoteuse », rien n’apaise le tourment, et tout exprime la
nécessité de poursuivre ; le fragment central donne la clé du titre et
sonne à l’évidence comme un testament : « Ceci n’est pas un chant,
mais un ouragan qui remue le cœur et l’esprit en un concert de notes
discordantes, qu’il faut entendre comme une matière en fermentation à la
recherche tumultueuse de sa forme dont rien ne dit qu’une fois prise elle aura
une vertu apaisante ni qu’elle en sera pour autant arrêtée, ainsi qu’il en va
d’un cahier de brouillon, plein de ratures et d’ajouts, que le scripteur
surpris par la mort eût laissé ouvert sur la page inachevée. »
Duhamel.
Adrien Trauner, L’Humanisme en
marche : Georges Duhamel (La Mulatrie, 2003, 219 p., s.p.m.). Livre
délicieusement rétro, on l’aura deviné par son titre. Duhamel s’y trouve
longuement célébré comme « un des phares de la pensée humaniste
moderne ». Ce phare à feux tournants ne serait-il pas, de nos jours, un
peu en panne ? L’auteur, qui semble mettre très haut la poésie bêtifiante
de l’auteur de la Ballade de Florentin
Prunier (« Et du beurre frais dans un petit pot… »), se montre également
fort sensible au « rayonnement à l’étranger » du défunt académicien.
En fait de rayonnement, c’est dans les second
hand bookshops et autres antiquariats
à un dollar pièce qu’il se manifeste surtout actuellement. Quant aux « nombreux
colloques universitaires » qui, selon Adrien Trauner, attestent la survie
de l’écrivain, ce sont là des passe-temps inoffensifs et qui ne risquent pas de
faire rééditer ses innombrables livres, devant lesquels les bibliophiles
prennent eux aussi une fuite éperdue. L’auteur aurait employé plus utilement
son temps à étudier la façon dont, de 1935 à 1938, son héros dirigea le Mercure de France et réussit à en faire
une revue terne, insipide et plate comme la Beauce. Que dire de cette homélie,
sinon que c’est du Lagarde et Michard délayé dans du Pierre-Henri Simon :
insomniaques, ne prenez plus de Rohypnol, voici enfin le mancenillier idéal
sous lequel s’étendre !
Elskamp,
Van Lerberghe. Max
Elskamp, Charles Van Lerberghe, dossier dirigé par Christian Berg et
Jean-Pierre Bertrand (Textyles n°22,
Le Cri, 2003, 160 p., 17 €).
Comme le souligne la présentation, les deux auteurs ne sont pas étudiés à parts
égales : huit études sur Elskamp, trois sur Van Lerberghe, mais cette
disproportion reflète bien la diffusion respective des œuvres. L’ensemble est
d’excellente
qualité. Pas d’inédits, hormis une correspondance d’Elskamp et Paul
Neuhuys ; on regrette de n’avoir pas des pages du journal d’Italie de Van
Lerberghe plutôt qu’une reprise des commentaires qu’en fait Jeanine Paque.
Isolons arbitrairement deux contributions : Olivier Bivort commente avec
beaucoup d’acuité les éditions récentes de Max Elskamp, et Michel Otten propose
de découvrir un bref récit, Le Stylite,
publié par Elskamp dans L’Ermitage et
oublié des Œuvres complètes, à la
lumière du « récit célibataire ». Chose rare et précieuse dans ce
genre de revue : un index.
Épigrammes. Dominique Buisset, D’Estoc et d’intaille. L’épigramme. Essai de
lecture et d’anthologie (Les Belles Lettres, 2003, 502 p., 50 €). Boileau, dans son Art poétique, émettait des
réserves : « L’épigramme, plus libre en son tour plus borné / N’est
souvent qu’un bon mot, de deux rimes orné. » Chez les anciens, l’épigramme
était une inscription en prose ou en vers sur un monument. Par la suite, une
épigramme désigna une petite pièce de vers terminée par un trait piquant ou une
malice. L’une des plus célèbres est celle d’Ausone de Chancel, qui a été mise à
bien des sauces : « On entre, on crie, / Et c’est la vie ; / On
crie, on sort, / Et c’est la mort. » Dominique Buisset, auteur de cette
anthologie, étant traducteur de grec et de latin, a largement puisé chez des
auteurs de ces deux langues défuntes. Ce qu’il a retenu est sans doute fort
judicieux et démonstratif, mais confirme l’intraduisibilité fréquente du venin
ou de l’acidité d’une épigramme composée dans une autre langue. Il apparaît
aussi que la chance d’une épigramme de passer à la postérité est
proportionnelle à la méchanceté qu’elle infuse. Ainsi, cette Épitaphe du roi Louis XVIII de Roger de
Beauvoir, parue dans le Parnasse
satyrique du xixe
siècle : « Ci-gît ce roi polichinelle / Imitateur du grand Henry
/ Qui prit Decaze pour Sully / Et quelquefois pour Gabrielle. » De Pierre
Lartigue, on retiendra aussi ce plus malicieux que vachard : « René
Char est un grand précieux / C’est évident, sans conjecture, / Et, par son nom
si facétieux, / Le synonyme de Voiture. » Mais
la méchanceté n’est pas un ingrédient constant de l’épigramme, et bon nombre
des pièces de l’anthologie D’Estoc et
d’intaille en sont dépourvues. N’omettons pas de citer cette pièce : « Ci-
/ Gît / moi, / coi », qui est une Épitaphe
rimée minimale de l’épigrammatiste Alain Chevrier, collaborateur d’Histoires littéraires.
Fargue.
Léon-Paul Fargue, Un désordre familier :
entretiens (Fata Morgana, 2003, 72 p., 13 €).
Cette jolie plaquette, illustrée par Philippe Hélénon, reproduit deux
entretiens accordés à Frédéric Lefèvre (le fameux « monsieur
Uneheureavec »), parus en 1929 dans Les
Nouvelles littéraires et jamais repris. Ces textes, précise Laurent de
Freitas dans sa présentation, ne sont nullement improvisés : ils ont été
retouchés par Fargue et retravaillés sur épreuves. Le poète y évoque d’abord
son enfance, la magie de certains quartiers de Paris, les années de lycée, puis
Henri-IV, Bergson, Jarry, la découverte de la peinture et de la littérature,
les expositions, Schwob, Mallarmé, le
Mercure de France… tout un passé de légende. Légende parfois véritablement
légendaire, car Fargue veut par exemple nous faire croire qu’il n’était
nullement au courant de la réimpression de Tancrède
faite en 1912 par son ami Larbaud, alors qu’il en avait corrigé les
épreuves ! Il reste cependant constamment poète, comme le montre le début
de son extraordinaire évocation d’Émile Faguet : « Vivant, lumineux
et sale, couvert de vitamines quasi visibles, expirant une odeur d’ail
intellectuel, il arrivait, dans un pardessus bâillant, godant, obèse de
bouquins, de journaux et de revues, à droite et à gauche, comme un chameau
bordé de ses palanquins… » Silhouettes d’amis (Launay, Cremnitz,
Jourdain), défense de l’intelligence de Debussy et de « Valéry, poète
cartésien », souvenirs de promenades et de rues, « sous les ciels
venteux, pleins de chevauchées » Fargue parle aussi de ses livres et de
son art poétique : « J’écris par sensualité, et pour mettre de
l’ordre dans tout ça. » Il y revient, à propos de l’intelligence, en
mettant les choses au point : « Un artiste est un animal intelligent,
mais avant tout un animal qui, pour se débrouiller dans la nature, doit avoir
des sens en excellent état. L’intelligence n’intervient dans sa chasse, dans sa
quête, dans sa défense, dans ses captures, que comme sagace et prudente
conseillère. » Aphorismes, boutades, souvenirs, rêveries, jugements critiques,
tout y est admirablement formulé, car senti et conçu par un poète – un vrai
poète, qui, loin des faiseurs et des fabricants, était vraiment l’un des rares
à être fondé à écrire : « Pour moi, un mot représente un trésor
terrible d’expériences, de douleurs, de musiques, de voyages, de cuisine, de
spectacles ; aussi bien un drame intime que l’odeur d’un bureau de poste.
Si le mot est beau et s’il commande à l’endroit où je l’ai placé c’est qu’il
est choisi pour son service, c’est qu’il est voulu par tout ce qu’il exprime et
qu’il vient de loin. »

Fénéon.
Petit Supplément aux œuvres plus que
complètes de Félix Fénéon (Du Lérot, 2003, 107 p., 27 €). Il y a
trente ans, reprenant la chasse entreprise par Jean Paulhan une trentaine d’années
auparavant, Joan Halperin livrait en deux imposants volumes pas moins de 1032
pages de textes dénichés dans les lieux les plus probables comme les plus
improbables de la littérature, et le plus souvent masqués par leur signature.
Il était inévitable que quelques poissons échappent à ses filets, et l’on ne
saurait aujourd’hui que saluer le travail des nouveaux limiers qui ont permis à
Maurice Imbert de réunir ces vingt-sept texticules restés dans l’ombre.
Relevons les plus notables : compte rendu, qui est bien à la Fénéon, de la
VIIe exposition des XX en 1890, article pour saluer l’entrée du
premier Gauguin au Louvre en… 1927, articulet humoristique à propos du
« duel » Marie Colombier-Sarah Bernhardt, portrait du bien oublié
Victor Barrucand en 1912, enfin copieux article sur la Patrie, signé
« Hombre » et rédigé en 1884, c’est-à-dire sept ans avant le fameux
article de Remy de Gourmont sur le « Joujou patriotisme ». Mais on ne
félicitera pas Maurice Imbert de livrer sans aucun éclairage tous ces textes,
qui y perdent une grande partie de leur sel. Il aurait tout de même pu nous
gratifier de quelques notes en bas de page.
Flaubert.
Henri Scepi commente Salammbô de Gustave Flaubert (Gallimard
Foliothèque, 2003, 227 p., s.p.m.). D’une certaine façon, il n’y a rien à dire
de ce commentaire de Salammbô :
bien calibré, élégamment rédigé, répondant parfaitement aux contraintes d’une
collection parascolaire de bonne tenue, il présente un Flaubert de synthèse,
sans surprise mais sans omission. On y rencontrera l’Ailleurs (l’Orient) ;
l’Histoire ; l’usage du fait religieux ; et, sur un plan plus
technique, les études narratologiques et poéticiennes de rigueur (organisation
et composition, rhétorique de l’excès, travail de la prose). Un modèle du
genre.
Flora
Tristan. Flora Tristan. La Paria et son rêve, correspondance établie par Stéphane Michaud,
préface de Mario Vargas Llosa (Presses Sorbonne Nouvelle, 2003, 342 p., 20 €). L’ouverture de la chasse à la
belle Flora avait été inaugurée prématurément – et, au demeurant, fort
honnêtement dans son genre – en 2001 par Evelyne Bloch-Dano. La cynégétique se
poursuit avec le roman de Vargas Llosa, Le
Paradis un peu plus loin (à propos duquel l’impayable Didier Jacob, dans le
Nouvel Observateur du 17 avril
dernier, révélait que Flora Tristan – morte en 1844 – faisait sauter sur ses
genoux son petit-fils Paul Gauguin… né en 1848). On le constate une fois
encore : il y a les vieux fusils et il y a les fines gâchettes, dont fait
partie Stéphane Michaud qui, dans cette réédition revue et augmentée de
nouveaux documents offre, plus qu’une banale correspondance annotée, une
nouvelle approche biographique de son héroïne. Il ne s’en défend guère,
d’ailleurs, dans son introduction, quand il écrit qu’aucune « biographie
n’atteindra jamais à l’intensité qui jaillit du document brut ». Sic fecit. Soutenue par un appareil
critique remarquable, la correspondance est livrée aux lecteurs dans un écrin
compartimenté en cinq unités, pourrait-on dire en cinq actes d’un drame qui
constitua la vie douloureuse de Flora Tristan. Cette conception renouvelée de
l’édition d’une correspondance et cette audacieuse mise en perspective donnent
un écho étonnant aux mots et aux idées échangés ici. Les notes abondent, un
index biographique des correspondants et un autre des noms cités sont au
rendez-vous. Personnage d’une candeur à toute épreuve – elle inonda le
parlement de sa majesté la Poire de pétitions pour le rétablissement du
divorce, voire pour l’abolition de la peine de mort –, encore que puissamment
couillue, Flora Tristan aura correspondu avec toutes les consciences avancées
de son temps : Charles Fourier, George Sand, Louis Blanc, Victor
Considérant, Agricol Perdiguier, Prosper Enfantin, Victor Schœlcher, Armand
Barbès, Eugène Sue et d’autres. Parmi toutes ces lettres, on retiendra celles
adressées à son amie Olympe Chodzko, qui laissent parfois entrevoir un peu plus
que de l’amitié, tandis que celles destinées au dessinateur Traviès du Charivari sont à l’inverse empreintes de
pur platonisme. Autre part, on s’amusera des chamailleries avec un François
Buloz calé dans un académisme péremptoire. Enfin, on pourra se plonger dans
l’important corpus lié à la grande affaire de l’Union Ouvrière et du Tour de
France qui en découla.
Gautier.
Théophile Gautier, Romans, contes et
nouvelles, édition dirigée par Pierre Laubriet (Bibliothèque de la Pléiade,
2002, tome 1, 1664 p. ; tome 2, 1616 p., 130 € le coffret). Les critères qui régissent les choix des auteurs publiés dans la Pléiade
surprendront toujours : hier, oui à Supervielle et non à Laforgue ;
aujourd’hui, oui à Gautier et non à Huysmans… Les deux volumes de Romans, contes et nouvelles contiennent,
dans l’ordre chronologique de publication, la partie romanesque de l’œuvre
littéraire du bon Théo – au total trente-neuf textes. Les éditeurs n’ont pas
retenu La Croix de Berny, qui fut
écrit en collaboration, ni le récit d’« Un repas au désert de
l’Égypte », paru dans Le Gastronome,
journal universel du goût, dont l’attribution à Gautier a toujours paru suspecte,
en dépit de la tradition familiale. L’annotation de ces deux volumes de textes
narratifs est d’une précision bénédictine, toujours justifiée – sauf en de
rares occasions, du genre « Mandrin et Cartouche, célèbres brigands du xviiie siècle » (il est
peu probable que des personnes ignorant tout de ces deux truands fameux soient
surpris en train de dévorer ce Gautier en
Pléiade). By the way, fréquente-t-on
encore beaucoup les écrits de l’homme qui exhiba un gilet flamboyant lors de la
plus fameuse bataille littéraire de notre beau pays ? Le Capitaine Fracasse peut-être, Le Roman de la momie à la rigueur, Mademoiselle de Maupin tout au plus sont des titres qui nous
parlent encore un peu – d’ailleurs pour des raisons qui ne tiennent pas toujours
aux mérites de l’œuvre elle-même : quel contemporain de Michel Houellebecq
peut se targuer de revenir avec plaisir à des histoires comme La Cafetière, L’Âme de la maison ou L’Oreiller
d’une jeune fille ? Contre toute attente, c’est peut-être la poésie de
Gautier qui semble aujourd’hui avoir le moins vieilli, mais gardons-nous
d’avancer que c’est peut-être parce qu’elle avait vieilli avant l’âge. Au
demeurant, ce qui subsiste de plus vivant, dans l’univers de Gautier, en ces
années du vingt-et-unième siècle débutant, c’est le personnage qu’il fut et qui
apparaît à travers les souvenirs laissés par ses amis et ses contemporains,
c’est l’épistolier leste et débridé qui écrivait de rudes gauloiseries à la
Présidente, c’est le papa de l’effervescente Judith et le beau-père du
bouillant Catulle (en voilà un autre qui n’aura jamais sa Pléiade mais dont on
lirait volontiers une bonne biographie), c’est enfin le journaliste bâcleur
mais attachant, dont la plume mercenaire se permettait parfois de belles écoles
buissonnières.
Goncourt-Lorrain.
Correspondance de Jean Lorrain avec
Edmond de Goncourt, suivi d’un choix d’articles de Jean Lorrain consacrés à
Edmond de Goncourt, édition présentée et annotée par Éric Walbecq (Du
Lérot, 2003, 166 p., 30 €).
Jean Lorrain, lorsqu’il rendait visite, en voisin, à Edmond de Goncourt,
prenait plaisir à lui rapporter des potins, parfois des fables, sur le milieu
littéraire
qu’ils
fréquentaient tous deux. Lorrain savait pertinemment que le vieil Edmond les
consignait aussitôt dans son Journal et, sans doute, plus d’une fois en
rajouta-t-il dans la charge et le ragot. De fait, on lit assez souvent, dans le
Journal, des pages commençant par « Lorrain raconte… » C’est donc
avec une certaine gourmandise qu’on attendait la publication de cette
correspondance Goncourt-Lorrain. De ce point de vue, elle déçoit un peu, car
elle ne révèle pas de fait véritablement nouveau ou d’importance sur les
tenants et aboutissants de la vie littéraire de l’époque, mais elle n’en garde
pas moins un réel attrait. Certes, très peu de lettres de Goncourt ont été
conservées – Lorrain n’ayant pas eu l’habitude de garder systématiquement sa
correspondance –, et celles qui l’ont été ne sont que des billets généralement
dépourvus de tout intérêt. Mais on y gagne largement au change avec les lettres
de Lorrain, dont la verve épistolière et coruscante est pleine de charme, comme
devait l’être le bonhomme malgré son apparence et son allure. Certains passages
sont franchement comiques, comme cette lettre dans laquelle Lorrain prévient
son correspondant qu’à sa prochaine visite, il ne l’incommodera plus avec son
parfum : « Je ne mettrai pas d’odeurs
jeudi prochain, ni le jour, ni la veille, et mercredi je pendrai un grand
bain. J’ai le respect de vos nerfs… Moi je ne me sens plus et il faut croire
que je suis bien heureux » (24 décembre 1890). Par ailleurs, Lorrain
goûtait assez peu l’ambiance du fameux Grenier de Goncourt, peut-être parce
qu’il était à peu près sûr d’y croiser l’un des nombreux ennemis que lui avaient
valu les plus assassines de ses chroniques. Il préférait rencontrer Goncourt
seul à seul, ou lors de dîners à petit nombre d’invités, plutôt que de se
frotter à la foule des Dimanches de la rue Montmorency : « Votre
grenier me fait trop peur : trop de confrères ! » (21 décembre
1888) ; « vous ne m’en voudrez pas si j’arrive de très bonne heure et
si je m’esquive avant la foule, non que je doute de vos amis, mais j’ai une
malheureuse nature hérissée et peureuse de hibou de falaise, un peu chauve-souris »
(31 octobre 1890). En dépit de quelques nuages, en général liés à des
indiscrétions ou à des méchancetés qui embarrassaient Goncourt lorsqu’il les
découvrait dans les articles de Lorrain, les relations des deux hommes de
lettres sont toujours restées empreintes de cordialité. Ils ont cependant
toujours maintenu une certaine distance l’un vis-à-vis de l’autre :
Lorrain correspondant de Goncourt n’a jamais dépassé le stade du « Cher
Monsieur et ami ». La dévotion qui transparaît dans les lettres de Lorrain
adressées au « Cher Maître » d’Auteuil surprend un tantinet, tant le
respect des valeurs établies n’était pas le trait marquant de la personnalité
de l’auteur de Monsieur de Phocas,
dont de nombreux articles distillent d’incroyables vacheries sur les
personnages les plus en vue. Mais Lorrain était avant tout un homme de lettres,
et la position de Goncourt devait lui en imposer un peu. Ne se croit-il pas
obligé de se justifier de certaines outrances lorsqu’il confesse dans une
lettre de février 1891 : « Est-ce ma faute, à moi, s’il y en moi une
petite bête fauve que décagent l’injustice et l’indignation ? »
L’annotation de cette correspondance Lorrain-Goncourt est précise et mesurée.
Pour une fois, le commentateur ne se croit pas obligé d’expliquer, en une note
de quinze lignes, qui était Victor Hugo. Dans une lettre de Lorrain du 2
octobre 1890, il est question d’un « hésitant Zizi ». Éric Walbecq,
prudent, préfère avouer qu’il ignore tout de ce personnage, mais ne
s’agirait-il pas, comme le contexte le suggère fortement, de l’éditeur
Charpentier lui-même. Reste à établir l’origine de ce surnom… En commentaire de
plusieurs lettres, l’annotateur reproduit des extraits du Journal d’Edmond de
Goncourt, mais il n’abuse pas du procédé – la facilité eût été de larder ce volume
de correspondance (pour compenser la carence en lettres de Goncourt) de longues
tranches de Journal. Lorrain épistolier ? On en redemande. Éric Walbecq,
ouvrez vos cartons.
Guitry.
Charles Floquet, André Bernard, Sacha
Guitry et Monaco (Rocher, 2003, 142 p., 20 €).
Dans la collection Monaco et les grands
personnages – qui comprend déjà un Apollinaire,
un Pagnol, un Colette, un Cocteau et
même un Churchill, paraît un Sacha Guitry écrit et illustré par les
deux fondateurs de l’Association des Amis de Guitry, qui a vu le jour en 1977
(et n’envoie pas son bulletin, s’il existe encore, à Histoires littéraires pour compte rendu dans « En
société »). L’auteur dramatique eut des relations étroites avec la
Principauté, au casino de laquelle il laissa quelques sous. Juste retour des
choses, le présent volume a été édité avec le soutien financier de la
« Compagnie Monégasque de Banque ». Et comme la préface est
d’Alain-Decaux-de-l’Académie-française, tout est pour le mieux. Le texte de Sacha Guitry et Monaco est narratif,
sans surprise, mais de lecture non déplaisante (peut-être un zeste de
guitrymania de trop). Bonne iconographie. Pas d’index.
Hergé.
Hergé : l’hommage de la bande
dessinée : 1983-2003 (Casterman, 2003, 98 p., 19,50 €). Reprise, « vingt ans après » – 1983-2003 –, d’un hommage
collectif de la bande dessinée à Hergé publié à l’origine par la revue (A SUIVRE)
en avril 1983. Le père de Tintin venait de mourir le 3 mars. Des auteurs de
B.D. proposent des variations sur Hergé et ses principaux héros. Des
gendelettres et essayistes divers apportent leur témoignage. Beaucoup de
travaux ont depuis lors été publiés sur le créateur de ce Tintin en qui le
général de Gaulle voyait son seul rival. Cette reprise ravira les Tintinophiles
qui ne possédaient pas ce numéro spécial depuis longtemps épuisé.
Huysmans.
Joris-Karl Huysmans, La Rive gauche. La
Bièvre. Les Gobelins, préface de René-Pierre Colin (Séquences, 2003, 77 p.,
12 €). Il est
peu d’écrivains aussi originaux et aussi savoureux que Huysmans, chez qui,
vraiment, « le style est de l’homme même ». Nouvelle preuve que cette
jolie plaquette, bien imprimée et qui réunit trois petits textes de lui,
consacrés à des recoins de Paris. Le plus important est celui consacré à la
Bièvre : agonie de la nature urbanisée, décrite comme un symbole de la
féminité asservie. On y retrouve tout l’attrait de Huysmans pour les paysages
désolés, déjà évoqués dans certains des premiers poèmes de Coppée, mais rendus
de manière inoubliable avec tout leur fantastique social dans la prose nerveuse
et si piquante de l’auteur d’À Vau-l’eau :
« Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs
carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la
Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de
craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et
d’imperceptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de
pellicules… » Tout en précisant dans sa préface cette « poésie de
l’enfermement et de la morbidité », René-Pierre Colin retrace
l’archéologie littéraire de la petite rivière (Balzac, Champfleury, Delvau, les
Goncourt). Les deux autres textes de Huysmans possèdent les mêmes qualités
d’évocation et de style que La Bièvre.
Dans Les Gobelins, l’écrivain
poursuit même son allégorie, nous montrant, dans un carton de tapisserie de
Gustave Moreau, la femme fatale, le vampire féminin, faisant face à la Bièvre
avilie, « suant à la peine, travaillant pour le compte d’un tyran, dans la
pestilence des peaux arrachées à des bêtes mortes ». Après Huysmans, il
n’y aura plus guère que Fargue pour parler ainsi de Paris. Qui oserait,
aujourd’hui, qualifier Ménilmontant de « Chanaan de douceurs
tristes » ?
Jaccottet.
Isabelle Lebrat, Philippe Jaccottet. Tous
feux éteints (Bibliophane, 2002, 282 p., 25 €).
Isabelle Lebrat tente une nouvelle approche d’ensemble de l’œuvre de Philippe
Jaccottet, mêlant vues synthétiques, analyses de poèmes et digressions, avec
l’ambition de définir une « éthique de la voix » de l’écrivain.
L’enthousiasme et la gravité du ton témoignent d’une lecture engagée, sincère,
et l’on peut reconnaître les inflexions attachantes d’une exégète qui est aussi
poète. Cela dit, le livre ne tient pas exactement les promesses de son titre.
La structure trop évidemment dialectique de l’essai (I. « La poésie comme
élan de la voix », II. « Faillite de la voix », III.
« Promesse de la voix ») cache mal les approximations de la démarche.
Après déjà tant de commentaires édifiants – auxquels n’ont pas échappé les plus
grands –, le livre est un nouvel éloge de la figure mythique de Philippe
Jaccottet, poète sacré de l’effacement et du retrait, au détriment de la
réalité de l’œuvre. Plus encore que les lieux communs (une « poétique de
l’effacement au service de l’insaisissable », « cette voix précaire,
tremblante », « cette impuissance lestée d’exaltation »), sans
parler des maladresses (« l’on peut risquer [sic] le néologisme de poiéthique »), agace ici le
sentiment d’une incohérence, entre les prétentions à la rigueur et le flou
jamais dissipé des métaphores. On s’attendrait à un dégagement des leurres
véhiculés par l’abus, traditionnel, des termes voix, chant, musique, musicalité, etc., on s’y trouve au contraire ramené par des
formules tautologiques omniprésentes : « souffle qui chante le monde
et fait du monde un chant », « vocalisation du monde »,
« musicalisation du monde », « médiation musicale »,
« timbre », « scansion », « don d’une vibration muette
qui exalte le silence »… De telles formules, n’ayant ni tort ni raison,
témoignent de l’insuffisance théorique de cet essai, qui a cependant le mérite
de poser la bonne question, celle de « la voix de l’autre en soi ».
Isabelle Lebrat voit bien cette hantise de l’autre, avec ou sans
majuscule ; elle a donc tort d’écarter dès l’introduction la dimension de
rivalité, de « concurrence » (avec la musique, entre autres), tort de
parler d’une communauté poétique ou d’une imitation créatrice « sans
modèle » – ce modèle au contraire si prégnant sous la figure de son
« poète », et qui, en aucun cas, n’« a définitivement rompu avec
le romantisme », comme elle l’écrit, sous prétexte qu’il se fonderait
« sur la faiblesse créatrice et non plus sur la force » !
Paradoxalement, l’auteur se montre plus personnelle, sinon plus convaincante,
lorsqu’elle se tourne vers la poésie épique de Robert Marteau, les traditions
ésotériques et mystiques, ou encore les figures toujours actuelles et vivantes
de la pensée juive. Ses pages sur l’écriture poétique vouée aux « voix
disparues », « puissance du multiple » ou encore « histoire
de l’autre mort » (Leçons), ou
sur la « petite morte » de Jedermann,
texte peu connu, sont les meilleures, les plus fermes d’un ouvrage qui cède
trop souvent à la facilité.
Jaccottet-Roud.
Philippe Jaccottet, Gustave Roud, Correspondance
1942-1976 (Gallimard, 2002, 552 p., 30 €).
Poète de l’isolement, Philippe Jaccottet ne nous a pas habitué à
l’indiscrétion. Il n’est pas de ceux qui déversent leur personne à tort et à travers
dès qu’on leur en offre la possibilité. L’apparition concomitante de son nom en
tête d’écrits aussi divers qu’une préface, un article critique et une
correspondance a donc de quoi surprendre – singulièrement une
correspondance qui dévoile l’être intime. Il fallait donc une bonne raison pour
qu’il sorte de sa réserve. Cette raison se nomme Gustave Roud (1897-1976),
poète suisse trop oublié, vénérable auteur du Petit Traité de la marche en plaine (1932) dont Philippe Jaccottet
fut le disciple avant de devenir, l’âge écrasant l’un pendant qu’il développait
l’autre, le maître ou le jeune parrain. C’est ce qui ressort de leur
correspondance. Philippe Jaccottet avait déjà rompu le silence, et à plusieurs
reprises, au sujet de son ami Roud : en juin-juillet 1948, Pour l’Art donnait une lettre du cadet à
l’aîné ; plus tard, en juin 1977, la revue Solaire présentait un dossier Gustave Roud où Philippe Jaccottet
disait tout le bien qu’il pensait de cette œuvre. Une telle fidélité est
admirable : elle nous lave des grossiers marchandages et des ego
proéminents. En avant-goût des bonheurs ainsi offerts, ce fragment d’Air de la solitude (1945) :
« Notre longue marche par un pays pluvieux nous a conduits à ces quelques
minutes au bord d’un lac d’argent pâle et lisse. Nous ne parlions plus. Ce
silence était si lourd, si calme ; l’instant plus délicat que le paysage
là-bas doucement repris par une brume translucide. »
Jarry.
Alfred Jarry en verve. Mots, propos, aphorismes, présentation
et choix d’Henri Béhar (Horay, 2003, 120 p., 5 €). Voilà de quoi se faire chatouiller
l’esprit pour pas cher. Un critique (Edmond Buchet) avait inventé à une époque
la catégorie des « écrivains intelligents ». Nul ne contestera ce
label à Jarry, ne serait-ce que pour stigmatiser du même coup l’humour bête de
tant d’« auteurs gais », ses contemporains. Bien sûr, pour y goûter
pleinement, c’est dans les œuvres complètes qu’il faut plonger, Henri Béhar a
la franchise de le rappeler, mais le débutant pourra s’initier en tâtant d’abord
de ces « bribes éclatantes », comme il les décrit. Classées en
rubriques qui vont d’« alcoolisme » à « Ubu », elles
permettent de s’initier rapidement à quelques questions d’une certaine
ampleur : l’amour et la sexualité, l’art et la science, la philosophie, la
mort, etc. Si l’on se demande lequel de ces deux thèmes l’emporte en
gravité : de la femme ou de Dieu, Jarry tient en réserve à ce sujet
quelques aphorismes éminemment consolateurs.
Jouve.
Benoît Conort, Pierre Jean Jouve, mourir
en poésie (Presses universitaires du Septentrion, 2002, 264 p., 20 €). Si l’on a beaucoup parlé de la
poésie érotique de P.-J. Jouve, rares étaient les critiques qui avaient étudié
l’inscription de la mort dans son œuvre. Cette étude universitaire, bien
construite, bien documentée (la bibliographie comprend les références
essentielles en particulier en matière de « thanatologie »), propose
une lecture personnelle et originale des textes de Jouve, en inscrivant la mort
en face d’Éros. Elle revient sans cesse aux textes de Jouve (Benoît Conort se
« limite » aux quatre tomes de Poésie),
toujours convoqués et analysés avec à propos, offrant au lecteur un réel
contact avec les poèmes. L’étude des images funèbres dresse un paysage jouvien
précis grâce à une analyse de symboles telluriques, animaux, liquides, floraux,
chromatiques, etc. Benoît Conort revient aussi sur la symbolique des grandes
figures féminines de l’écriture jouvienne, grâce à des analyses
psychanalytiques, thématiques ou encore mythiques ; il étudie enfin
l’histoire de l’inscription de la mort dans l’œuvre de Jouve. Cependant, toutes
ces analyses sont délivrées au moyen d’une écriture très dense qui ne permet
pas toujours au lectorat moyen (dans lequel le chroniqueur s’empresse de se
ranger) de suivre la réflexion engagée. Elle suppose une extrême concentration,
assortie d’une lecture au compte-gouttes. L’avant-propos, par exemple, pose les
grandes problématiques de la mort de façon nette, mais peut-être sibylline pour
des non initiés : revient alors la question du lectorat visé… Comme cette
densité s’assortit d’un goût pour le paradoxe sémantique et pour le
retournement/redoublement stylistique, souvent nuisible à la compréhension du
propos général, il devient malheureusement difficile de capter un sens pourtant
présent (par exemple : « Coupable d’aimer, j’ai envie de mourir,
et je suis coupable, aimant aimer, d’avoir envie de mourir », suivi
d’un « la mort, expression d’une culpabilité, est la culpabilité mettant à
mort la culpabilité », « le "vouloir mourir", c’est la mort
voulant mourir, parce que, au-delà de la culpabilité qui engendre la mort, il y
a Dieu »). Ces pirouettes dialectiques et ces accélérations, si elles
ménagent l’élégance du propos, rendent malheureusement la lecture ardue, même
si elles s’estompent au fur et à mesure que progresse l’essai.
Krysinska.
Marie Krysinska, Rythmes pittoresques,
édition critique établie par Seth Whidden (University of Exeter Press, 2003,
180 p., 15,99 £ ; disponible aux Presses universitaires de Bordeaux).
Marie Krysinska inaugure la renaissance des Exeter
Textes Littéraires grâce à cette précieuse édition de ces Rythmes pittoresques publiés en 1890
chez Lemerre. Précieuse édition, en effet, puisque c’est la première depuis
l’originale, que l’on ne trouve plus depuis longtemps, et puisqu’elle est
judicieusement commentée et annotée. Après une introduction aussi biographique
qu’informative sur la naissance du vers libre et le rôle discutable tenu par
Gustave Kahn, les
curieux
vers de Marie Krysinska sont donnés à lire. Seth Whidden a même pris le soin de
relever les variantes tirées, faute de manuscrit connu, des publications en
périodiques. Ces poèmes étonnants valurent à leur auteur une gloire rapide née
de la polémique autour de l’invention du vers libre. La présente édition se termine
sur les comptes rendus parus à l’époque sur le volume, une bibliographie
exhaustive et des notes biographiques sur les dédicataires des poèmes.
Signalons à l’auteur, encore qu’il ne s’agisse que de broutilles, l’oubli du
compte rendu d’Ernest Jaubert dans le numéro d’octobre 1891 du Magasin français illustré, et le fait
que Le Hibou, poème dont l’importance
est bien soulignée dans l’introduction, a été mis en musique par Paul Bergon,
dont la partition est illustrée en couverture par un magnifique hibou dû au
talent d’un Georges Bellenger qui n’était autre que le mari de Marie Krysinska.
On regrettera l’absence d’un index général, l’index figurant dans l’édition
étant celui des seuls dédicataires. Cadeautons les lecteurs d’Histoires littéraires de ce portrait
inédit de Marie Krysinska par G. Redon, daté de 1895, qui figurait en bonne
place sur les murs du Chat Noir et appartient à présent à l’auteur de ce compte
rendu.
![]()
Larguier.
Paul Amargier, Léo Larguier à livre entr’ouvert
(La Thune, 2003, 78 p., 12 €). Courte et sympathique monographie d’un
Cévenol par un autre. Paul Amargier, médiéviste disciple de Georges Duby, rend
les honneurs au léonin grand-combien Léo Larguier. Il est né en effet à la
Grand-Combe (d’où l’adjectif) le 10 décembre 1878 ; plus tard, le 31
octobre 1950 précisément, il mourra – c’était fatal – à Paris, rue
Saint-Benoît, dans l’appartement qu’occupera ensuite une certaine Marguerite
Duras. Paul Amargier note avec beaucoup d’affection ses plus hauts faits, son
amitié avec Cézanne, son caractère de vieux garçon, son passage à l’Académie
Goncourt. C’est tracé à grands traits, mais de façon très agréable. Truffé de
belles et bonnes citations, ce petit volume vaut cent fois mieux que telle
grosse biographie controuvée et gauchie d’un Carco ou d’un Magre. En attendant
un travail de recherche approfondi, relevons, grâce à Paul Amargier, cette note
croustillante des années de guerre, qui éclaire le styliste et l’homme :
« Ce matin, la sœur Marthe, qui peut avoir une cinquantaine d’années, part
pour Génolhac sur une bicyclette, et cela me semble aussi terrible qu’un
schisme ! » Larguier est comme T’Serstevens ou Miomandre : à
relire.
Léautaud.
Paul Léautaud en verve (Horay, 2003,
128 p., 5 €).
Dans « Un salon littéraire » (Passe-temps,
1929), Léautaud raconte comment M. Alfred Maçon (comprendre : Mortier…)
s’inquiète auprès d’un de ses amis académiciens : sa candidature à
l’Académie aurait-elle des chances ? « Mais certainement, mon cher,
lui répond l’immortel. Certainement. Vous êtes assez connu pour cela. Vos
succès sont célèbres. Vous avez fait assez parler de vous. » M. Maçon
insiste mais s’inquiète un peu tout de même du lyrisme inconditionnel de
l’académicien ami. « Vous me comprenez bien, mon cher ? dit-il à
l’immortel. Je parle de l’Académie française ? – Ah ! s’écria
l’autre, je croyais que vous parliez de l’Académie de billard. » Cette
anecdote bien troussée n’a pas été reprise par Hubert Juin qui présente et
sélectionne un choix de mots, propos et aphorismes de Léautaud : ses
bêtes, ses femmes, son Journal. Peut
utilement servir de propédeutique aux malheureux qui ignorent encore tout de
l’« écrivain français » (1872-1956).
Littérature
francophone. Éliane Tonnet-Lacroix, La Littérature française et francophone de
1945 à l’an 2000 (L’Harmattan, 2003, 412 p., 33 €). Bien mince prétexte que celui de
l’an 2000 pour ce genre de vaste compilation rétrospective, qui nous donnerait
envie de faire d’avance, pour changer, un panorama de littérature future. Du
reste, l’auteur le sait et le dit dans sa maigrelette introduction. Mais elle
n’en a cure, et avance, imperturbable, d’école en revue et de revue en
« espace francophone », six pages chacun et hop ! Impersonnel et
méthodique, l’ouvrage évoque le manuel ou l’article d’encyclopédie. Si les
vastes synthèses sont utiles et souhaitées, il manque à cet ouvrage la vision
personnelle qui le distinguerait d’un répertoire, sans parler d’un minimum de
distance à l’égard de catégories bien usées de l’histoire littéraire.
Loi.
Sylvain Goudemare, Emmanuel Pierrat, L’Édition
en procès (Léo Scheer, 200 p., 18 €).
Recueil des chroniques publiées dans l’hebdomadaire professionnel Livres Hebdo au cours de l’année 2002.
Sur le principe même – refaire l’histoire des grandes affaires qui ont marqué
l’histoire de l’édition, globalement (et très globalement…) depuis le début des
années (19)30 –, rien à redire, on ne redit même jamais assez pour des mémoires
trop oublieuses. Ne contestons pas non plus le choix des sujets, même si ces
onze « affaires » ne semblent pas toutes aussi
« emblématiques » que le veulent leurs sélectionneurs. Seulement, on
reste sur sa faim. Primo, parce que, retranscrivant certes les faits, les
auteurs ne dégagent pas les réels enjeux de chaque procès et ne prennent pas
une position « conclusive » sur chaque affaire. Secondo, parce que si
l’on s’attend à quelques envolées littéraires, on est totalement brimé :
aucun report des plaidoiries. Ah ! que la littérature était encore belle
du temps de Maurice Garçon !
Lorrain.
Jean Lorrain, La Mandragore, suivi
d’une lettre inédite à Catulle Mendès et d’une postface d’Éric Walbecq ;
illustrations de Jeanne Jacquemin (Du Lérot, 2003, 46 p., 15 €). Il existe des textes qui semblent leurs propres pastiches. C’est le
cas de ce petit conte cruel qui traduit bien « la curiosité de Jean
Lorrain pour les mondes purulents » (Journal
des Goncourt, 17 janvier 1895). Éric Walbecq a eu l’idée de l’accompagner
de quelques illustrations dues à Jeanne Jacquemin, que Lorrain, expert en la
matière, tenait pour « une vampire, une succube, une démoniaque » (ibid., 30 janvier 1894). Peu de gens
connaissent sans doute la pièce que Lorrain en tira et qu’il proposa à Sarah
Bernhard par l’intermédiaire de Mendès dans la lettre jointe, mais on imagine
aisément que cette horrible histoire de reine, de grenouille et de mandragore
puisse servir de thème à une bande dessinée pour adultes au cœur bien accroché.
Une intéressante curiosité.
Loti. Pierre
Loti, Fleurs d’ennui suivi de Pasquala Ivanovitch, Voyage au Monténégro, Suleïma préface de Bruno Vercier
(Passage du Marais, 2003, 324 p., 17 €).
Bonne idée que de redonner ces très curieux textes de Loti, qui, à part le
dernier, n’avaient point, sauf erreur, été réédités ces
derniers
temps. Livre vraiment étrange, où Loti a mis encore plus de lui-même que
d’habitude. On y trouve d’abord Fleurs
d’ennui, morceau assez mêlé qui contient, à côté d’évocations de Pékin et
de Stamboul, Les Quatre Dames de la
Kasbah, horrifique histoire de six marins français en bordée à Alger et qui
en rapportent, en guise de cadeau, la syphilis. Il faut mettre à part un
chef-d’œuvre, le mystérieux et tremblant Pasquala
Ivanovitch situé dans le décor des bouches de Cattaro, célébrées plus tard
par Larbaud dans un poème de Barnabooth.
Dans sa préface par ailleurs très informée, Bruno Vercier aurait peut-être pu
préciser certaines clefs susceptibles d’éclairer à la fois un passage sur
Stamboul de Fleurs d’ennui, et aussi
le personnage du frère de Pasquala, Giovanni, qui est comme un double du Daniel
d’Azyiadé. Ce n’est qu’à la lumière
de ce dernier livre qu’on peut vraiment comprendre tout ce qu’il y a derrière
l’évocation de ces amours furtives d’un marin de passage, ces rencontres dans
un bois d’oliviers suspendu au milieu de « la tourmente de pierre du
Monténégro ». Mais, tel quel, ce bref récit possède un charme extrêmement
troublant et révèle en Loti un impressionniste à la fois hanté par la mort et
opiniâtre dans sa chasse au bonheur. Peut-être même ce dernier sentiment fut-il
chez lui, tout au moins au début, le plus puissant.
Maladie. Écriture et maladie, sous la direction d’Arlette Bouloumié, préface
de Michel Tournier (Imago, 2003, 342 p., 23 €).
Beaucoup de monde, dans ce volume dont le projet remonte à 1994. Arlette
Bouloumié reconnaît d’ailleurs que le thème en est immense, même si la
perspective retenue se limite, si l’on peut dire, aux relations entre la
maladie et la création. Toujours est-il que l’équipe mobilisée, très largement
angevine (Arlette Bouloumié enseigne à Angers), a fait du bon travail. Michel
Tournier, en préfacier, met le tout sous le signe de Canguilhem. Le lecteur
paresseux pourra se contenter de l’excellent résumé des articles fourni par
Georges Cesbron en fin de volume, mais il aurait tort car beaucoup des textes
réunis ici valent la lecture. Certains reprennent des thèmes devenus
incontournables (Thierry Orfila sur Baudelaire, Claude Herzfeld sur Thomas
Mann, Bruno Blanckeman sur Hervé Guibert, Arlette Bouloumié sur Dostoïevski,
tous bien traités) mais la plupart discutent d’auteurs ou de questions moins
souvent abordés par la critique, du moins sous cet angle. Henri Béhar (seul
parisien du lot, semble-t-il) brosse à grands traits une anthologie de l’absinthe
romanesque (mais il a dû lui-même un peu abuser de la chose en rebaptisant
Georges l’immortel auteur de Touchez pas
au grisbi, Albert Simonin) ; Ieme van der Poel examine l’imaginaire de
l’hystérie chez Huysmans ; Pierre Michel (qui d’autre ?) fait la même
chose à propos de Mirbeau ; Alain Néry s’attarde à Rodenbach, sujet
fertile ; Michael Worton rappelle le cas Daudet ; Anne-Cécile
Pottier-Thoby cuisine un Julien Green « syphilophobe » ; Olivier
Penot-Lacassagne scrute la peste chez Artaud, etc. (nous en oublions mais ne
pouvons citer tout le monde). Parmi les articles les plus novateurs, retenons
ceux de Marc Kober, au titre bien alambiqué, sur Mandiargues et Gilbert
Lély ; de Jacques Le Marinel sur Gadenne, de Bruno Fabre sur Schwob, de
Joseph Garreau sur Catherine Pozzi, de Philippe Walter sur Berlioz, de Juliette
Rogers sur les femmes médecins chez Colette Yver et autres (la traduction, si
c’en est une, aurait eu besoin de révision ; la note 1 parle ainsi de
« culture western » au lieu de « culture occidentale », ce
qui ne manque pas de sel dans un texte féministe). Hors-concours car portant
sur des auteurs non « littéraires » : un bel essai de Jean-Marie
Paul sur Schopenhauer et « la maladie du vouloir-vivre » et le curieux
article de Jean Arrouye sur les « usages picturaux de la maladie » où
l’on parle d’ex-votos et de peinture fin de siècle (les parties qui concernent Le Dr Péan à l’Hôpital St Louis de
Gervex et le Bonaparte visitant les
pestiférés de Jaffa par Gros ont également servi pour les notices du Musée
critique virtuel de la Sorbonne – oh !).
Mallarmé.
Éric Garnier, Le Sonnet en x de Stéphane
Mallarmé : commentaire (Vallongues, 2003, 125 p., 15 €). Un long commentaire, vers par
vers, du sonnet en x (l’auteur tient à cette inconnue) de Mallarmé. L’exégèse
antérieure, dans ses grandes lignes, n’est pas ignorée par l’auteur, qui tient
un discours à mi-chemin entre celui, redondant et abstrait, du professeur, et
celui, inspiré et assertif, de l’artiste (il se déclare « peintre et
essayiste »). Des textes à l’appui, notamment en annexe : un morceau
d’Igitur et trois extraits des œuvres
de Poe (dont le X-ing a paragrab que
l’auteur rapproche du sonnet en x). Cet opuscule apporte peu de choses
consistantes à se mettre sous la dent, en tous cas rien qui fasse saliver.
Matzneff. Vincent Roy,
Matzneff : l’exilé absolu (Michalon,
2003, 202 p., 17 €).
Encore un exilé absolu ! Avec Philippe Sollers comme concurrent,
fréquemment cité, le désert de Saint-Germain-des-Prés va bientôt connaître la
surpopulation. On redoute déjà la ruée des aspirants-stylites sur les rares
colonnes encore disponibles dans le quartier, les caves et les grottes étant
toutes désaffectées depuis la disparition de Boris Vian. Il restera toujours
des positions de repli dans les farouches solitudes de Deauville ou de l’Île de
Ré, rassurons-nous, et nos modèles postmodernes de la sainteté chic pourront
continuer à livrer leurs messages tragiquement incompris. Nos Casanovas
vieillissants pourront y ressasser en paix leurs conquêtes adolescentes, se
rêvant toujours en aristocrates dix-huitième siècle, quand ils évoqueraient
plutôt de tristes Catulle Mendès très Troisième-République. Tous les deux se
fantasment en « espions », en « agents doubles », sans se
rendre compte que tout le monde les a reconnus et les laisse jouer
tranquillement, par charité. Mais ne soyons pas injustes envers Gabriel
Matzneff en poussant trop loin le parallèle avec Philippe Sollers. Il a sur son
rival en austérité revendiquée l’avantage de savoir de quoi il parle quand il
évoque les auteurs grecs ou latins, les Pères de l’Église ou de plus obscurs
théologiens. Il a aussi l’avantage d’avoir trouvé en Vincent Roy un hagiographe
qui vit en le lisant toutes les Béatitudes ainsi qu’un inlassable thuriféraire.
Journaliste au Magazine littéraire,
Vincent Roy élève à des hauteurs encore inconnues la rigueur critique. C’est
grâce à lui, par exemple, que nous saurons que Gabriel Matzneff, photographié à
la pizzeria Starita, rione Materdei, à Naples (il manque le numéro), en automne
2002, est en train de consommer des fiori
di zucchini. Comme on aimerait avoir ce genre de document à propos de
Flaubert en train de manger du haricot de mouton ! Ce n’est pas Marcelin
Pleynet, amer porteur du nécessaire à cirage, qui serait capable d’aller
jusque-là. Quoiqu’il en soit, remercions Vincent Roy qui permet au non-dévot de
se faire une idée des bonheurs à répétition de Gabriel Matzneff avec des
kyrielles d’adolescents et d’adolescentes, mais aussi du lien de ronces sur
lequel ces bonheurs débouchent souvent et que l’écrivain détaille
inlassablement, au bout du compte plus proche de Jouhandeau que de Casanova.
Passer sa vie à la porte des lycées – non : des collèges – pour en
raconter les suites dans le détail, cela fait-il de vous un écrivain ?
C’était l’avis de Montherlant et de Mitterand, à en croire Vincent Roy. C’est
tout dire.
Moreno.
Raymond Chirat, La Vie de Marguerite
Moreno (1871-1948) (Rocher, 2003, 170 p., 17 €) ;
Marguerite Moreno, Souvenirs de ma vie,
préface de Colette, notes et filmographie par Claudine Brécourt-Villars (Phébus, 2002, 328 p., 20 €). Celle dont Marcel Schwob écrivait en 1895 : « Je suis à
la discrétion de Marguerite Moreno et elle peut faire de moi ce qui lui plaît,
même me tuer » ; à qui Pierre Louÿs promettait : « Nous
écrirons des vers que Moreno dira, / Rythmés par la voix d’or qui vibre dans sa
bouche » ; dont Paul Léautaud fut l’amoureux transi, et qui était
aussi l’Estelle Ronange d’Apollinaire, a sa place dans l’histoire littéraire
mieux que bien des muses de passage. C’est évidemment la comédienne dont le
livre de Raymond Chirat retrace la carrière à travers le théâtre, le cinéma
muet, le cinéma parlant jusqu’à l’apothéose de La Folle de Chaillot à l’Athénée en 1945 – ou comment une muse
symboliste éthérée au nez un peu trop long devient volontairement une
silhouette comique du cinéma français. Utile répertoire de ses interprétations
théâtrales et filmographie ; malheureusement, pas d’index. Signalons qu’au
moment où paraissent plusieurs éditions des œuvres de Marcel Schwob sont
également réédités les Souvenirs de ma
vie de Marguerite Moreno.
Musique.
Claude Coste, Les Malheurs
d’Orphée : littérature et musique au xxe
siècle (L’Improviste, 2003, 242 p., 22 €).
L’éditeur du cours de Barthes au Collège de France, professeur de littérature
moderne, est aussi un excellent connaisseur de la musique du xxe siècle. Ce recueil
d’articles qu’il dit lui-même « rapsodique » montre qu’il ne perd
jamais de vue le constant aller-retour que peut faire la réflexion entre les
deux arts de la langue et des sons – aller-retour qui peut être mortel, comme
le figure Orphée. Ici, Claude Coste préfère une lecture optimiste du mythe
puisqu’il répartit ses essais en trois parties qui reprennent les étapes de cet
orphisme modernisé : la descente, la frontière, la remontée, ce parcours
débouchant en fin de compte sur la vie et non sur la mort. Barthes occupe une
place importante dans cet ensemble à cause de son article sur l’écoute, dont on
perçoit les nombreuses réverbérations, et pas seulement dans l’essai sur
Calvino et Berio. Parmi les meilleures pièces de l’ensemble, signalons
« Cathédrale en musique » (sur une métaphore architecturale) et les
deux chapitres sur Quignard. Également parmi les écrivains traités, plus
inattendus de figurer côte à côte mais non moins intéressants : Vian,
Soupault et Giono.
Nodier.
Charles Nodier, Questions de littérature
légale. Du plagiat, de la supposition d’auteurs, des supercheries qui ont
rapport aux livres, édition établie et présentée par Jean-François
Jeandillou (Droz, 2003, 208 p., s.p.m.). Un des
ouvrages les plus jouissifs de la production éditoriale de ce premier semestre
2003. Voilà qu’enfin, après la réédition du Dictionnaire
raisonné des onomatopées françoises, on s’est décidé à rééditer, du même
Nodier, cet essai qu’on aurait pu croire mythique, d’abord parce qu’introuvable
depuis sa dernière édition de 1828, ensuite parce qu’il était royalement
négligé des « doctes ». Jean-François Jeandillou, qui semble avoir
bien décidé de faire sa spécialité de cette sorte de terra incognita en fait aujourd’hui un livre des records :
record déjà, de la part de l’auteur d’origine, du nombre des références par
rapport à son propre texte, record de son commentateur avec ses 541 notes pour
208 pages. Mais ne comptez pas sur l’anthologiste des Supercheries littéraires (2001), qui s’est par ailleurs employé à
démonter les procédés de la mystification en littérature (Esthétique de la mystification, 1994), pour livrer ici toutes les
clés. Il restera un effort à faire pour devenir de véritables
« bibliologues ». Le contenu de l’ouvrage ? Mais il est dans le
titre.

Offenbach.
Jean-Paul Bonami, La Diva
d’Offenbach : Hortense Schneider. 1833-1920 (Romillat, 2002, 190 p.,
20 €). Après les importants travaux réalisés
par Jean-Claude Yon et Laurent Fraison pour réhabiliter la figure d’Offenbach
(Dossier Orsay en 1996, anthologie de quatre CD en 1999, biographie en 2000),
on s’attendait à voir une Hortense Schneider à son tour revisitée. On découvre
rapidement qu’il n’en est rien et qu’il ne s’agit guère, comme le dénonçait
déjà l’ami Hegel, que d’une histoire vue par son valet de chambre. L’auteur
fait comme s’« il y était », reconstitue des dialogues en retranscrivant
les paroles d’Offenbach dans un germano-français dont il faut lui laisser la
responsabilité. Certes, la belle Hortense n’avait pas eu droit de cité dans
l’ouvrage de Sergio Segalini sur les Divas (1986), mais ce n’est pas avec ce
livre qu’elle va monter sur l’Olympe.
Otéro.
Marie-Hélène Carbonel, Javier Figuero, La
Véritable Biographie de la Belle Otéro et de la Belle Époque (Fayard, 2003,
410 p., 24 €).
Elle était vraiment belle, cette « sirène du suicide ». Galicienne
née en 1868 de père inconnu et décédée à 96 ans en 1965 à Nice, elle a couché
avec tout ce qui était connu, portait couronne et avait le sac. Sur la vie de
cette croqueuse de diamants, la plus âpre sans doute de la trinité
Émilienne-Liane-Caroline, on ne connaissait que ce que voulaient bien révéler
ses Mémoires parus en 1926, avec ses
cachotteries et ses erreurs, que les auteurs citaient avec modération. La dame
nous apprend qu’Édouard VII était un « admirable amant », Léopold II
épuisant (« après son départ j’ai besoin de plusieurs jours pour me
remettre »), l’empereur du Japon si reposant (« il me caresse pendant
des heures puis il s’endort »). Car ce livre porte bien son titre :
c’est plutôt une biographie de l’époque. Ainsi, avant d’apprendre que Caroline
Otéro s’est retirée à Nice dans les années 20, il faut lire 64 pages serrées
sur la ville de Nice. C’est dommage, car ce livre a du charme, mais l’éditeur a
renoncé à établir un index qui eût ressemblé au Bottin ; ceci, doublé
encore de l’absence d’une liste des ouvrages consultés, ôte beaucoup au livre
de son intérêt documentaire. De menues erreurs : le marquis de Belbeuf ne
pouvait pas assister au scandale du Moulin-Rouge en 1907 : il était
déjà mort, le pauvre. Des jugements littéraires que certains trouveront hâtifs,
par exemple sur Renée Vivien : « plutôt mauvais poète » – ce qui
n’est pas l’avis de tout le monde. Un aphorisme qui est presque un slogan
touristique : « Que va-t-on faire à Monte-Carlo, si ce n’est perdre à
la roulette ? » Une confession : « Pour moi il n’y a que
deux plaisirs dans la vie, le premier gagner au jeu ; le second, perdre au
jeu. » Une bonne enquête sur les derniers jours de Caroline Otéro à Nice,
jusque dans les détails les plus sordides d’un constat de police : ce sont
les seuls que retient l’histoire.
Pastorales.
Georges Hérelle, Les Pastorales basques.
Notice, catalogue des manuscrits et questionnaire (Lacour, 2002, 86 p., 16 €). Vous connaissiez déjà la pelote,
le fromage, le surf et le béret basques, mais connaissiez-vous les pastorales,
ces « drames populaires » joués par des pâtres « de temps à
autre sur la place publique, dans les bourgs et villages de la
Soule » ? Dans cette plaquette de 1903, le bon M. Hérelle,
correspondant honoraire du ministère de l’Instruction publique, présente un
genre dont il prévoit la disparition prochaine. Il recense environ soixante
œuvres pour lesquelles des manuscrits sont connus (des cahiers d’écoliers
chargés d’inscription par les différents « instituteurs » des
spectacles, et possédés par des particuliers ou des bibliothèques), avant de
proposer un inventaire des questions soulevées par cette coutume. Il est vrai
qu’elles sont nombreuses, car ces pastorales ne vont pas sans une certaine
« bizarrerie de l’exécution » qu’on dirait sortie d’Impressions d’Afrique. Le corpus, outre
de mystérieuses « courses aux ânes », est en effet dominé par la
noble et sérieuse « tragerie », où « le Bien est personnifié
dans les Chrétiens et dans les Turcs », mais où « d’ailleurs les
"Chrétiens" peuvent être […] les Égyptiens du temps de Nabuchodonosor,
et les "Turcs" les Anglais du temps de Charles VII ». Vous ne
suivez plus ? Rassurez-vous, vous ne risquez pas de vous y perdre, car
« tous les Bons portent une veste bleue avec un bicorne, tous les Mauvais
une veste rouge avec un bonnet à plumes et des fleurs ». Quant aux
comédiens, qui tournent volontiers le dos à l’assemblée, ils « récitent
presque toujours en marchant et dans leur marche, ils accomplissent certaines
évolutions fort curieuses, mais difficiles à décrire, où un érudit a cru reconnaître
la strophe et l’antistrophe des Grecs », tandis que « les batailles
se font sans aucun tumulte », au son d’un orchestre où résonne volontiers
le cornet à piston… Le sobre retirage de ce livre ne comporte aucune préface –
nous ignorons donc ce qu’il est advenu de ces festivités et de leur étude, mais
les plus curieux, s’ils parlent la langue basque, pourront se lancer sur la
piste des textes : l’auteur indique la localisation des manuscrits. Sus
donc à Célestine de Savoie, où
« le copiste a eu la fantaisie bizarre de remplacer les voyelles des noms
propres par celui des cinq premiers chiffres qui leur correspond », ou à Canico et Belchitine, « jué à
Larribar le 30 abril 1848 ».
Perec. Georges Perec, Entretiens et conférences I (1965-1978) et II (1979-1982), édition établie par Dominique Bertelli
et Mireille Rivière (Joseph K, 2003, deux volumes, 386 p. et 444 p., 22 et 24 €). Disons-le d’emblée : les deux
volumes d’entretiens et de conférences dont nous disposons depuis peu grâce au
travail de fourmi et de bénédictin de Dominique Bertelli et de Mireille Ribière
sont tout simplement indispensables pour tout amateur de l’œuvre de Perec.
Concernant un auteur dont les textes ont la réputation d’être extrêmement
écrits, cette affirmation concernant des « textes » essentiellement
oraux peut surprendre. Une explication se trouve peut-être dans les Notes sur ce que je cherche
(1978) : « Je n’ai jamais été à l’aise pour parler d’une manière
abstraite, théorique, de mon travail ; même si ce que je produis semble
venir d’un programme depuis longtemps élaboré, d’un projet de longue date, je
crois plutôt trouver – et prouver – mon mouvement en marchant […]. »
Ainsi, chaque prise de parole de l’écrivain participe de cette marche en avant,
en lieu et place d’une théorie toute faite de la démarche. Grâce au travail des
deux exégètes, le lecteur a désormais la possibilité d’accompagner Perec pas à
pas, du récit Les Choses publié en
1965 à sa disparition prématurée, en 1982. La « fortune » critique de
Perec apparaît dès lors comme le résultat hautement improbable d’une carrière
en dents de scie, car il est étonnant, comme le font remarquer les éditeurs,
qu’« aucun journaliste de la presse écrite [n’ait été] tenté de lui
demander de s’expliquer sur La
Disparition, roman devenu légendaire, ni sur W ou le souvenir d’enfance, livre considéré aujourd’hui comme
incontournable dans le champ autobiographique » (Avant-propos, vol. I). Le
second volume, quant à lui, témoigne de ce que les choses ont changé, après la
publication de La Vie mode d’emploi,
en 1978 : 320 pages pour trois ans et trois mois contre 260 pour 14 ans,
ces proportions en disent long sur la grimace du succès. Or les éditeurs font
là encore la part des choses, avec tact : « Outre la modestie de
l’auteur, écrivent-ils, ce qui frappe toujours dans ses propos, c’est l’absence
d’un discours plein, rond, lisse sur la littérature. Ainsi, lors des tournées
de conférences qui, de septembre à décembre 1981, l’emmènent successivement en
Australie, au Danemark et en Italie, Perec continue à varier les exemples, à
hésiter, à chercher ses mots, alors même qu’il aborde des thèmes qu’il a déjà
eu plusieurs fois l’occasion de traiter. Aussi nous a-t-il paru intéressant de
reproduire non seulement les conférences sur Les Choses faites à quatorze ans d’intervalle mais deux conférences
sur le même thème prononcées le même mois, voire la même semaine » (Note
sur la présente édition, volume I). Seule une présentation strictement
chronologique pouvait faire apparaître une telle évolution « à moyens
constants ». Quant à l’époque et au contexte, ils se donnent à lire à
travers un appareil critique dont la minutie n’a d’égal que la probité de ses
auteurs. Rigoureusement factuelles dans les notices, les informations se font
plus textuelles dans les notes de bas de page – mais qui s’en plaindrait ?
De même, on ne peut que louer les divers annexes, repères, index,
bibliographie. N’y aurait-il donc rien à redire à tant d’exemplarité ?
S’il fallait exprimer un regret, il ne concernerait pas tant les deux volumes
tels qu’on peut aujourd’hui les lire, mais le fait qu’on ne puisse que les
lire. Pour qui a jamais entendu parler Perec, en présence immédiate ou à la
radio, il y avait là une qualité de parole dont la forme imprimée ne saurait en
aucun cas rendre compte. Mais plutôt que de reprocher à un livre de n’être pas
un CD, finissons par un vœu : que les propos de Perec tenus dans le cadre
d’émissions de radio ou de télévision fassent un jour l’objet d’une édition
multimédia aussi soignée et aussi respectueuse que les deux volumes d’Entretiens et conférences qui viennent
de paraître.
Picabia.
Francis Picabia, Poèmes, édition
établie par Carole Boulbès, préface de Bernard Noël (Mémoire du livre, 2002,
393 p., 29 €).
L’exposition monographique que le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
vient de consacrer à Picabia a surpris, tant elle a forcé, souvent, à réévaluer
l’importance et la cohérence de cette œuvre. Dans ce contexte, réunir les Écrits de cet ami d’Apollinaire
constitue une entreprise d’autant plus judicieuse que si mots et images se sont
sans cesse noués dans cet itinéraire (ainsi les Poèmes et dessins de la fille née sans mère de 1918 renvoient-ils à
un dessin de 1914), nombre de textes étaient devenus introuvables. À cet égard,
l’édition de ce volume, réservé aux poèmes, est impeccable. Carole Boulbès
offre en introduction un aperçu chronologique d’ensemble et fait précéder
chaque recueil d’une notice de présentation factuelle et claire, où elle
signale notamment les emprunts, par exemple à Nietzsche. De son côté, dans sa
préface, Bernard Noël apporte des clefs majeures pour aborder une écriture
déstabilisante quand le refus de la logique usuelle, en se systématisant, met à
rude épreuve la bonne volonté du lecteur confronté à une litanie d’énoncés tels
que « Tout mouvement équilibre / d’un pantin magistrat / forme la nature
des arbres » ou « la montagne bébé ramasse cinquante centimes ».
En effet, loin de reconnaître dans le statut de « mort-vivant de la
modernité » dévolu aujourd’hui à Picabia le signe d’un échec, Bernard Noël
y voit la marque d’une réussite : dada précoce et impénitent, le peintre
« dadaïse si bien qu’à force de se moquer de sa propre importance il
réussit à l’effacer » et à offrir un « modèle sans autorité »,
où le public est autant appelé que rejeté – Bernard Noël choisissant de
souligner la formule « Qui est avec moi est contre moi ». Pour le
lecteur muni de ce viatique, l’apparente idiotie ou le non-sens de bien des
passages retrouve ainsi une légitimation d’ordre global, tout en se reliant aux
éléments d’autodérision qui minent les poèmes (« Il m’est impossible de
comprendre un mot de ce que vous écrivez, Francis Picabia », lit-on au
détour de « Râteliers platoniques »), tandis que les constantes innovations
formelles de l’écrivain (jeux de mots duchampiens, collages, boustrophédon,
glossolalies artaudiennes, mise en scène typographique éclatée – notamment dans
les livres-objets complexes réalisés avec Pierre André Benoit après 1949)
apparaissent comme autant de possibilités efficacement testées puis écartées.
Mais l’écriture de Picabia ne se réduit pas à ces explorations formelles. Hors
des combinaisons ou des voix plurielles sourd la chanson noire d’un locuteur
qui tente vainement de se dégager de « ceux qui crèvent de
survivance » et de la « vie d’ennui » où « l’avenir Bergson
/ est insupportable », un Je qui note que « la bonne [qui] balaie /
ressemble à une bête pourrie », et que « le monde se divise en deux
catégories d’hommes : les ratés et les inconnus ». Le rejet de toute
institution – les « drapeaux […] ont des petits noms de guerre »,
« Il faut communier avec du chewing-gum, de cette façon Dieu vous
fortifiera les mâchoires », « tous les tableaux sont morts et
continuent de vivre » – est certes jubilatoire, mais cet élan ne parvient
pas à atténuer le taedium vitae, et
en ce sens, « Francis le raté » s’impose aussi comme l’héritier d’un
discours de vanité. Une seule réserve : on regrette qu’il n’ait pas été
possible de reproduire dans ce recueil quelques-unes des illustrations liées
aux textes, que l’éditrice ne peut qu’indiquer et décrire.
Poésies.
Poétiques et poésies contemporaines,
sous la direction de Daniel Guillaume (Le Temps qu’il fait, 2002, 378 p., 29 €). Ce
recueil de textes ne vise pas à l’exhaustivité mais donne quelques coups de
sonde dans les poésies contemporaines. La première partie est générale. Des
connaisseurs comme Robert Davreu et Jean-Claude Pinson donnent leur réflexions,
et l’omniprésent Henri Meschonnic fait son numéro habituel. Le panorama des
revues dressé par Jean-Marie Gleize aboutit dialectiquement à l’éloge de sa
propre revue. Une étude stimulante de Jean-Marie Bobillot sur le grand poème en
génitifs de Michèle Métail fait le pont avec la seconde partie, laquelle est
constituée d’études particulières, assez inégales. Les premières portent sur
les valeurs de père de famille (Yves Bonnefoy, Philippe Jacottet, rejoints par
Michel Deguy). Même si l’on est rétif à son œuvre, on peut trouver intéressants
les entretiens avec André du Bouchet rapportés par le maître d’œuvre, Daniel
Guillaume. Et l’on dégustera un à un – car les lire d’une seule traite serait
indigeste – les essais sur Jacques Roubaud (Christophe Pradeau), sur Dominique
Fourcade (Fabien Vasseur), sur James Sacré (Olivier Barbarant), sur Emmanuel
Hocquard (Stéphane Baquey), sur Christian Prigent (Hugues Marchal), sur Guy
Goffette (Muriel Louâpre). L’œuvre poétique de Denis Roche induit un
commentaire mimétique et hermétique. Un des écueils de ces études est le
recours à des philosophes (Deleuze), dont les poètes eux-mêmes s’inspirent,
d’où un cercle vicieux. Un autre écueil est l’embrouillamini qui fait
« poétique » et prophétique. Mais la plupart de ces essais, écrits
par des universitaires souvent jeunes et parfois poètes eux-mêmes (cf. le
pedigree final), contournent ces écueils : ils sont solides, copieux, et
l’ensemble est bellement édité. L’esperluette du titre s’accorde très bien avec
la page d’écriture bleu pâle de la couverture.
Poulaille.
Henry Poulaille, La Littérature et le
peuple. Nouvel Âge littéraire, 2 (Les Amis d’Henry Poulaille et Plein
Chant, 2003, 487 p., 24 €).
Publié en 1930, le Nouvel Âge littéraire
d’Henry Poulaille a rassemblé pour la première fois les « voix d’en
bas » de la littérature du peuple sous la forme d’une
anthologie-manifeste. Poulaille donnait ainsi une cohérence et une appellation
commune (« la littérature prolétarienne ») à une série d’écrivains
issus de milieux divers, mais qui partageaient une origine modeste et le souci
de témoigner de leur participation vécue à des réalités sociales rarement
prises en compte par les auteurs consacrés. Dans le contexte de l’époque, cette
tentative était polémique : elle s’opposait aux auteurs regroupés sous la
bannière du « populisme », mais également aux initiatives culturelles
du monde communiste. Autodidacte et responsable du service de presse des
éditions Grasset depuis 1923, Poulaille est resté fidèle à ses convictions tout
au long de sa vie. Les nombreux articles qu’il a consacrés à défendre et à
illustrer les écrivains « authentiques » devaient être rassemblés
dans un second volume qu’il n’a jamais pu faire éditer de son vivant. C’est à
présent chose faite. Les Amis d’Henry Poulaille ont collationné et choisi
cinquante-et-un textes écrits entre 1924 et 1975, et les ont publiés avec une
méticulosité qui leur fait honneur. L’index des noms cités, établi par Patrick
Ramseyer, donne la date de naissance et de mort de chaque auteur, et indique
s’il est répertorié dans le Maitron.
La formule n’évite pas toujours les répétitions et ne suggère sans doute pas
une lecture cursive. Mais l’ouvrage est un excellent outil pour qui s’intéresse
aux marges de la littérature des lendemains de la Grande Guerre aux années 50.
Présidente.
Thierry Savatier, Une femme trop gaie.
Biographie d’un amour de Baudelaire (CNRS éditions, 2003, 338 p., 29 €).
Aglaé Savatier, qui se fit appeler Apollonie Sabatier avant d’être surnommée
« la Présidente », est la seule femme aimée de Baudelaire à avoir
suscité plusieurs biographies. Les archives, en ce qui la concerne, sont
nombreuses, alors que, pour les autres égéries baudelairiennes, elles sont
parfois tragiquement inexistantes. Quoique Thierry Savatier succombe
visiblement au charme de son arrière-grand-tante, sa rigueur de chercheur lui
interdit d’incliner vers l’hagiographie. Son étude retrace les étapes d’un
destin mieux connu jusqu’ici à son apogée (les quatorze années où Apollonie
entourée, entre autres, de Gautier, Flaubert, Hébert, Du Camp, Meissonier,
Gustave Ricard, Henri Monnier, Boissard, présida les célèbres dîners de la rue
Frochot) qu’à ses débuts ou à son déclin. Pour ses contemporains, Apollonie
n’était pas la muse de Baudelaire mais le modèle de Ricard et de Meissonier, et
surtout de la scandaleuse Femme piquée
par un serpent de Clésinger. Thierry Savatier démonte quelques légendes
(comme le trop fameux « fiasco » auquel aurait abouti sa brève
liaison avec Baudelaire) et corrige des erreurs dues aux mensonges d’Edmond
Richard (dernier amant et premier biographe de la Présidente) ou à des préjugés
tenaces. Femme entretenue, Mme Sabatier n’était pas pour autant vénale, elle
qui, toute jeune, préféra la beauté d’un chanteur aux faveurs sonnantes et
trébuchantes du comte de Pourtalès, ou qui, répudiée par l’homme d’affaires
Mosselman, refusa la pension que celui-ci s’apprêtait à lui verser. Fille de
lingère et bâtarde, Apollonie fut victime de critiques aveuglés par un préjugé
social (rêvons à ce qu’écrirait un biographe de la « Vénus noire »).
Intéressant est le parallèle tracé entre Mme Aupick et Apollonie, que Thierry
Savatier voit jouer, dans le psychisme baudelairien, le rôle de mère de
substitution. On regrettera que, suivant probablement les normes de la
Bibliothèque de la Pléiade, l’auteur ou son éditeur aient choisi d’écrire Fleurs du mal alors que Baudelaire
écrivait Mal, la majuscule soulignant
la portée métaphysique du recueil (voir, à ce sujet, la mise au point effectuée
par Claude Pichois à la page 797 du tome I des Œuvres complètes de ladite collection). Thierry Savatier fait
allégrement suivre toutes les sommes mentionnées de leur équivalent supposé en
euros : on n’en voit guère l’intérêt, le pouvoir d’achat d’Apollonie
n’ayant pas été celui des aimables lecteurs de 2003. Ces derniers, que l’on
espère nombreux, apprécieront en revanche le choix et la quantité de citations
qui contribuent à une évocation vivante de ce vivier de talents, de génies et
d’intelligences dans lequel sut s’épanouir, « très-Bonne » et
« très-Belle », cette fleur du Bien.
Prouteau.
Gilbert Prouteau, Je passe aux
aveux ! Entretiens avec Xavier Armange (D’Orbestier, 2003, 230 p., 19 €). Il en défile du monde, dans ces
souvenirs publiés sous forme d’entretiens ! L’auteur a eu bien des métiers
– cinéaste, romancier, journaliste, conférencier, poète – et a connu tout un
chacun, Jean-Paul Belmondo, Pierre Fresnay, Salvador Dali, Louis Aragon, Pablo
Picasso, Le Corbusier, Jean Cocteau, etc. Ses souvenirs sont truffés
d’anecdotes piquantes et cocasses (Gilbert Prouteau pratiqua parfois le
canular). On lit cela d’un trait, sans déplaisir aucun, mais en se demandant
pourquoi le mémorialiste a coiffé son livre de ce titre de commissariat de
quartier.
![]()

Puel.
Alain Freixe, Gaston Puel (L’Armourier,
2003, 53 p., s.p.m.). Poète retiré depuis les années 1950 dans la région de
Toulouse, Gaston Puel est le sujet d’un court dossier (à vrai dire une simple
introduction à l’œuvre) des Cahiers de
l’Amourier. Établi par Alain Freixe, le numéro comporte un portrait
photographique, trois articles critiques et une bibliographie, une anthologie
poétique construite par Éric Dazzan, ainsi qu’un entretien qui semble avoir
volontairement évité le sujet « biographie de Gaston Puel ». On le
regrette, car Puel fut en correspondance avec Breton ou René Char, qu’il édita.
Il imprima également de sa main La
Fenêtre ardente et fut partie prenante de nombreuses manifestations
poétiques, de chair ou de papier. Pour en apprendre plus, se reporter à son Journal d’un livreur, volume de
souvenirs qui est, lui aussi, d’une discrétion confondante.
Quartiers
parisiens. Le
Marais des écrivains et Le Quartier
latin des écrivains, textes recueillis par Patrick Maunand, illustrations
de Marine Israel (Pimientos, 2003, 169 p., 25 € ;
141 p., 20 €).
Tiens, des anthologies sur les vieux quartiers parisiens, et illustrées, et en
couleur, quelle belle idée… Issus d’écrits à valeur documentaire variable
(romans, mémoires, épistoles, etc.), sans que cette variété soit réellement
pensée, les textes proposés sont parfois assez inattendus (d’Abélard à Philippe
Meyer), souvent bien connus (de Restif à Fargue), surtout en ce qui concerne le
Quartier Latin, le quartier comme l’anthologie souffrant un peu de l’accumulation
des poncifs. On regrette surtout que la réalisation soit assez
maladroite : on aurait aimé une introduction moins banale, des
présentations des auteurs et des textes moins approximatives (« Gérard de
Nerval : le poète, né et mort à Paris, laisse ici éclater sa mélancolie et
son talent »). Les aquarelles de Marine Israel sont plaisantes avec leurs
jolies couleurs, mais dans un style sagement pittoresque qui ne leur permet pas
de sortir du statut servile d’« illustrations ». Enfin, on ne sait
pourquoi on a affublé ces recueils éclectiques d’une couverture totalement hors
de propos, qui annonce davantage une publication de communication
institutionnelle.
Queneau
(I). Un Quenal des
Queneau, « rémonkenocépaduflan » (Initiales, groupement de
libraires, 39 p., gratuit). « rémonkenocépaduflan », c’est pas
seulement un chouette slogan, c’est aussi un dossier sur le rémonkenal et toute
la ribambelle de rémonkeno cachés à l’intérieur : yaka ouvrir… et
voilà que derrière l’oulipesque écrivain se cachait un Queneau peintre,
critique, un Queneau lu et lecteur, éditeur, mathématicien, surréaliste,
psychanalysé, traduit, et patatiépatata. En quarante pages, un survol de la
Quenaldie, qui est un vaste pays, au gré d’articles précis, soignés, signés
Caradec, Godard, Alexandrian, etc. – pardon pour les autres – et coordonnés par
Alain Lemoine. C’est de la promo, d’accord, mais bigrement bien faite, et quand
on aime on mégote pas : rémonkeno, cépaduflan, lizé-z-en !
Queneau
(II). Actes de
naissance : sur Je naquis au Havre de Raymond Queneau (La Passe du vent,
2003, 184 p., 10 €).
En 2003, les éditions La Passe du vent chargent Michel Kneubühler et Thierry
Renard de rendre hommage à Queneau en recueillant les textes de trente-et-un
auteurs inspirés par l’incipit de Chêne
et chien. Et alors ? En 2002, il y a fort à parier que le ministère de
l’Éducation nationale a invité nombre de professeurs de lettres à faire
plancher les élèves de leurs classes (trente-et-un ?) sur un autre
Hincipit. Reste que dans le cas Queneau, la consigne-contrainte est assortie
d’une autorisation absolue de liberté formelle. Les auteurs qui resteront
anonymes dans nos pages, pour ne pas établir ici de palmarès, proposent donc
leurs variations en se chargeant d’autres contraintes dont la découverte fait aussi
le prix de l’ouvrage. L’esprit souffle où il veut : entre ces pages
certainement, comme il aura peut-être soufflé sur d’autres copies.
Réalisme
socialiste. Sociétés
et représentations, n° 15, Le
Réalisme socialiste en France, sous la direction de Paul Aron, Frédérique
Matonti et Gisèle Sapiro (Credhess, 2003, 424 p., 21 €). Superbe
brochette pour éplucher ce mot d’ordre dont Aragon fut l’essentiel hérault et
par lequel le P.C.F. voulut régenter la création littéraire et artistique du
début des années 1930 à… la veille de 1968. Que de vrais chercheurs, qui ne se
contentent pas d’idées générales, mais savent prouver ce qu’ils avancent, en
retournant aux sources. Ne serait-ce que par la bibliographie donnée par chacun
des participants (avec même l’annonce de thèses en cours), ce volume est
désormais indispensable pour qui veut comprendre l’histoire culturelle de la
France au xxe siècle
et ne pas se contenter de généralités non contrôlées sur l’aventure (ou les
mésaventures) des intellectuels depuis l’affaire Dreyfus. Trois grandes
parties : le Front populaire, la Résistance et la Guerre froide, peut-être
– ce sera notre seule critique – un peu trop littérairement centrées, quoique
Nicole Racine et Lucie Fougeron éclairent bien les débats dans les arts plastiques.
Mais rien sur les débats en matière de théâtre et de cinéma, qui pourraient à
eux seuls faire l’objet d’un nouveau numéro (suggestion aux coordinateurs). On
regrette enfin que les « autocritiques » ne soient évoquées que sous
la rubrique des comptes rendus de lectures : cela aurait été une bonne
manière de finir de purger l’Histoire.
Rigaut.
Jacques Rigaut, Le jour se lève, ça vous
apprendra (Cent Pages, 2003, 96 p., 9 €).
Choix de textes de cette figure énigmatique et suicidaire dans les parages du
Surréalisme. Rien n’indique précisément à quoi répond le choix ou la provenance
des textes. C’est peu satisfaisant, même si on accordera que ces textes ont de
suffisantes fulgurances pour toucher le moins averti des lecteurs. En préface,
la notice que Breton consacre à Rigaut dans l’Anthologie de l’humour noir, ornée d’une coquille inouïe, « la
course des dix mille livres de
Jarry ». N’est-ce pas surréaliste ? Vérification faite, la coquille se
trouve dans l’édition courante de l’anthologie dans la collection de poche Biblio, ce qui en dit long sur la
responsabilité des éditeurs de cette série, ou sur leur ignorance.
Rolland.
Roger Dadoun, Contre la haine. L’amitié
Hermann Hesse-Romain Rolland (Léo Scheer, 2003, 96 p., 11 €). À qui s’adresse exactement ce bref
essai, ou plutôt ce recueil de notes en marge d’une conférence sur deux grands
esprits ? Au lecteur inconnu, peut-être, qui ignorerait tout de Hesse et
de Rolland, et trouverait là une envie de les lire. Si Roger Dadoun n’apporte
rien de neuf et dédaigne manifestement toute étude antérieure du sujet (voir sa
très maigre bibliographie), il présente bien ce qui rapprocha les deux
hommes : un non, d’abord, à la
guerre de 14-18 et à maints conformismes sociaux, puis un triple oui, à la musique, à l’Inde et à la
psychanalyse. Malgré quelques imprécisions, un petit livre attachant, comme les
auteurs dont il parle : un livre d’amitié.
Romantisme.
La Vie romantique. Hommage à Loïc Chotard,
textes réunis par André Guyaux et Sophie Marchal (Presses de l’Université de
Paris-Sorbonne, 2003, 590 p., 29 €). C’est à l’infatigable André Guyaux,
secondé par Sophie Marchal, que l’on doit de pouvoir lire, rassemblés en un
volume doté d’un index, les actes d’un colloque tenu en Sorbonne en juin 2000
en hommage au regretté Loïc Chotard. Mort en pleine maturité intellectuelle, ce
que Madeleine Ambrière précise avec ferveur et émotion dans son introduction,
Chotard fut une espèce de météore dans le monde de la recherche sur le xixe siècle de
ces dernières années (un volume avait déjà regroupé la plupart de ses textes
parus en revues, Approches du xixe siècle publié en
2000). Curieusement classés par ordre alphabétique d’auteurs (on eût préféré un
rassemblement thématique), les textes sont pour la plupart consacrés à la
littérature du xixe
siècle, en particulier au Romantisme. On y trouvera la présentation d’un carnet
inédit de Vigny, un amusant dessin de Chotard, un article sur Les Portraits du prochain siècle, qui met
en relation ces Portraits avec les
portraits littéraires de Sainte-Beuve (une coquille à signaler : c’est
Henry de Groux et non Henri). Une autre étude présente la partie musicale
« perdue » de la bibliothèque Lovenjoul. Jean-Marc Hovasse, biographe
de Hugo, éclaircit les rapports « poétiques » de ce dernier avec la Revue des Deux Mondes, mettant ainsi à
mal quelques légendes… Roger Pierrot étudie les rapports d’Eve de Balzac et de
la famille Rzewuski – et Dieu sait si ce n’est pas chose facile avec les
Rzewuski ! Signalons une communication sur les illustrations d’Eloa de Vigny (Chotard avait été le
maître d’œuvre de la réimpression parue en 1997 avec les illustrations de Jules
Ziegler).
Sculpture.
Michel Poletti, Monsieur Barye (Acatos,
2003, 321 p., s.p.m.). « La vie de Barye se raconte en quinze
lignes », soutenait Charles Blanc. Michel Poletti ne s’inscrit pas en faux
contre cette assertion, puisqu’il l’a retenue comme épigraphe de sa préface,
mais il ne s’est pas pour autant laissé intimider par son caractère
péremptoire : en cent cinquante pages de texte, il narre la vie et la
carrière du plus célèbre sculpteur animalier de son époque. Qu’on ne s’attende
pas à découvrir une existence riche en aventures et en rebondissements, là
n’est pas l’intérêt de l’ouvrage : il est avant tout un guide –
chronologique – à travers une œuvre qui, sans être méconnue par notre temps
(qui n’a jamais palpé une reproduction miniature d’un animal de Barye dans le
grand-salon de tante Zoé ?), a parfois été jugée avec une condescendance
imméritée. De nombreux animaux sculptés par Barye sont reproduits dans
l’ouvrage de Michel Poletti. On n’y trouve pas la statue de rhinocéros du
Jardin des Tuileries, qui orne la sortie donnant sur la rue de Castiglione – la
présence de cet animal (que Lautréamont n’a pu connaître) en ce lieu précis
intrigue tant les exégètes de l’auteur des Chants
de Maldoror –, mais on contemplera avec jubilation cet Éléphant du Sénégal aujourd’hui conservé dans une collection privée
parisienne : ce splendide pachyderme en bronze gambade, les oreilles au
vent, si folâtre qu’on jurerait qu’il barrit.
Simenon
(I). Jean-Marc Loubier, Joséphine, un amour de Simenon (Durante, 2003, 170 p., 20 €). Rien, pas même le centenaire de la
naissance de Georges Simenon, ne peut justifier les insensés dialogues utilisés
ici pour conter la « torride histoire d’amour entre le futur père du
commissaire Maigret et le symbole des Années folles », Joséphine Baker.
Simenon
(II). Bernard de Fallois, Simenon (Gallimard, 2003, 288 p., 11 €).
Centenaire d’un des « grands » pères du
roman policier français oblige, il fallait bien réutiliser le fonds, faute de
publier autre chose… Très beau travail néanmoins, celui qu’avait réalisé
Bernard de Fallois en 1961 dans la collection dénommée « La Bibliothèque
idéale », toujours précieuse aujourd’hui, même si elle est devenue
introuvable. La question du statut du romancier reste, hélas, toujours posée
dans les mêmes termes : on voudrait pouvoir le classer entre les
catégories de « styliste » ou d’« écrivain à idées » !
il faut abonner les éditions Gallimard à la revue Rocambole.
Simenon
(III). Jean-Baptiste Baronian, Michel Schepens, Passion Simenon. L’homme à romans (Textuel,
2002, 192 p., 47 €).
Un album dans lequel on retrouve les défauts et les qualités habituels de la
collection. Les premiers sont les commentaires tartignolles
(« [Simenon naît] le 13 février 1903. Un vendredi, entre minuit et une
heure du matin. A-t-on idée de naître un tel jour, à une date
pareille ? »), l’abus de la reproduction de cartes postales d’époque
(celles du vieux Liège, on les trouve chez tous les revendeurs, carton Belgique, lettre L), les illustrations de remplissage pur (« Aux yeux de
Stendhal, écrire consistait d’abord et avant tout à parler de soi », et
ceci est illustré par une photographie de Stendhal ; Gide admirait l’œuvre
de Simenon, et l’on a droit à la photo archi-connue de Gide en
« penseur », la main sur le front) et l’objectif de présenter un
écrivain à l’image lisse et épinalière : rien sur les articles antisémites
publiés avant la Libération, et même ceci, plus fort : « Qu’y a-t-il
dans son œuvre, ses écrits de reporter et ses nombreuses fictions, Maigret et
romans durs réunis, de nature à attirer sur lui la suspicion ? »
(sic !), la platitude des titres de chapitre (« Il était une fois
Liège », « Paris à nous deux », etc.), enfin l’économie de la
couleur (le noir et le vert sont les coloris exclusifs de l’album). Restent les
qualités, qu’il serait injuste de passer sous silence et qui sont dominées
par une documentation vaste et peu connue, par une mise à profit réussie du
fonds Simenon de l’Université de Liège et par l’envie que donne l’album d’aller
vérifier dans l’œuvre elle-même si le triomphe dont bénéficia le romancier de
son vivant n’avait rien d’usurpé.
Surréalisme.
Michel Fauré, Histoire du Surréalisme
sous l’Occupation (Table ronde, 2003, 496 p., 11,50 €). La première édition de cet ouvrage
capital était parue en 1982. Cette réédition nous permet de relire l’histoire
du Surréalisme pendant la guerre, ou, plus exactement, de 1937 à mai 1944.
C’est en effet fin 1937 que se constitua le groupe Les Réverbères, avec,
l’année suivante, la revue du même nom. Le tout durera jusqu’en 1939, et le
relais sera pris en 1941 par le groupe La Main à plume, animé par le tandem
Noël Arnaud-Jean-François Chabrun. L’un et l’autre groupe suivirent en général
la ligne de Breton, avec toutefois une importante originalité : la
revendication de la musique moderne et du jazz. On sait que Breton et la
plupart des Surréalistes étaient sourds, ne voyant dans la musique qu’un bruit
coûteux et inutile, tout juste bon à divertir les capitalistes. Arnaud, Chabrun
et leurs amis inclurent au contraire dans leurs manifestations de la musique
(Satie), du chant (Olga Luchaire), et réalisèrent même des enregistrements
phonographiques ! Le groupe des Réverbères était d’ailleurs né dans un
milieu très proche du jazz et du Hot Club de France. Enrichi de nombreux
textes, tracts, lettres, témoignages, etc., le livre, pourvu d’un index et
d’une bonne bibliographie, constitue une histoire documentée, précise et
vivante des aléas de cette nouvelle branche du Surréalisme, qui, jusque-là,
n’était guère connue que par la publication du trop fameux
« Liberté » dans Poésie et
vérité 1942 d’Éluard. À remarquer l’apport important des peintres (Arp,
Dominguez, Picasso, Hérold, Brauner, Vulliamy) et des Belges (Ubac, Dotremont),
et aussi les conflits personnels et les exclusions du groupe (Éluard, Patin,
Hugnet – ce dernier apparaissant comme un personnage assez douteux). On y
croise même des sympathisants qui pourraient sembler inattendus, comme le très
regretté Francis Blanche, ce qui prouve que La Main à plume séduisait bien des
esprits divers. Le tribut payé à l’occupant sera assez lourd : outre des
arrestations et des déportations, quatre membres du groupe seront fusillés par
les Allemands. On découvrira enfin quelques incidents tragi-comiques, comme
celui nous montrant le furieux anticlérical Benjamin Péret arrêté durant la
guerre d’Espagne par des anarchistes qui le prenaient pour un curé franquiste
déguisé. Il fut à deux doigts d’être fusillé, ses gardiens répétant sans
cesse : « Il a une tête de curé ! »
Symbolisme.
Bernard Delvaille, Poètes symbolistes
(La Table Ronde, 2003, 504 p., 11,50 €).
Réédition d’un important ouvrage paru en 1971. Est-elle vraiment « revue
et augmentée », comme le dit la page de titre ? En comparant les deux
éditions, nous n’avons guère relevé, pour les textes, que l’adjonction d’un
poème de Touny-Lérys et d’un d’Émile Despax. La bibliographie a été mise à
jour ; a en revanche été maintenue l’erreur qui fait naître Renée Vivien à
New-York au lieu de Londres. N’importe : en 1971, cette excellente
anthologie fut, encore plus qu’un ouvrage pionnier, un véritable événement, car
elle donnait à lire des poètes et des textes à la fois peu connus et peu
accessibles. Disons surtout peu connus, car la plupart se trouvaient alors à
des prix souvent modiques chez les libraires d’occasion, ce qui a, on le sait,
un peu changé. En tout cas, depuis trente ans, le livre a parfaitement tenu le
coup. Pourquoi donc ? Tout simplement parce que le choix de Bernard
Delvaille est extrêmement complet (à peine pourrait-on, peut-être, s’étonner de
l’absence du premier Fargue, du premier Milosz et d’Aurier) et qu’il a surtout
été fait par quelqu’un qui aime la poésie et la connaît bien. Grande différence
avec la plupart des fabricants d’anthologies poétiques, compilateurs pressés,
jardiniers mécaniques n’ayant jamais soupçonné ce que peut être la
poésie ! La longue préface situe également bien le sujet, en soulignant la
richesse et la complexité du mouvement, sans oublier les
« déviations » comme l’École Romane et le Naturisme. Naturellement,
libre à chacun, en ce qui concerne le choix des poèmes retenus, de regretter
que n’y figure pas telle ou telle pièce, ou de se demander s’il était vraiment
indispensable d’inclure parmi les Symbolistes une Anna de Noailles, qui serait
plutôt une Naturiste en folie, avec ses vers hilarants sur « les lourds
frelons suspendus aux tomates », destinés à éblouir à la fois les jeunes
Normaliens et les Madame Verdurin de 1905. Refusons-nous à jouer à ce petit jeu
trop facile, car telle est précisément la caractéristique d’une
anthologie : refléter les goûts de celui qui la rassemble. Ne discutons
donc point, et reconnaissons que l’auteur a su montrer toute la diversité du
Symbolisme même, qui va d’un certain Parnasse (Quillard, Samain, Lorrain,
Tailhade, Vivien, voire les tout premiers poèmes de Valéry) au groupe si divers
des poètes belges, en passant par nombre d’individualités inclassables comme
Saint-Pol-Roux, l’étonnant René Ghil, le cocasse Montesquiou et tant d’autres.
En 2003, cet ouvrage reste tout aussi indispensable qu’en 1971. Sa réédition
est donc on ne peut plus bienvenue.
Tzara.
François Buot, Tristan Tzara. L’homme qui
inventa la Révolution Dada (Grasset, 2002, 473 p., 20,90 €). Bonne idée, certainement, que
d’écrire une biographie de Tzara. Pourquoi est-elle si décevante ? Le
travail de François Buot possède au moins deux défauts graves. D’abord, il est
découpé en très brefs chapitres (cent six, si nous comptons bien), et ce
morcellement détruit toute progression et même la possibilité de compréhension
d’une trajectoire : clos sur lui-même, chaque chapitre se résume à un fait
ou une anecdote, puis on passe à un autre point. Deuxième grief, l’auteur
semble ne s’intéresser qu’à une chose : la jeunesse, exaltée sur tous les
tons, presque à chaque page comme seule valeur souhaitable, sans mesure et sans
réflexion, quitte à fausser les perspectives : ainsi, Jean Cassou est-il
en 1929 décrit comme un « jeune garçon » (il est né en 1897 !).
Triomphe suprême, quand Madeleine Chapsal interviewe Tzara en 1963, un mois
avant sa mort, elle « tombe éperdument sous le charme. Le vieux monsieur
est un jeune homme ». L’abus du « jeune » commence dès
l’épigraphe empruntée à Nizan. Ces deux défauts traduisent une identique peur
du temps et de la réflexion. Pour qu’une vie soit digne d’être racontée, il ne
doit y avoir que la frénésie d’un éternel présent, comme l’annonce la quatrième
de couverture : Tzara « se perd dans le tourbillon de
l’entre-deux-guerres, du Bœuf sur le toit aux bals costumés où l’accompagnent
Crevel et Cocteau… » Le tourbillon de la vie, quoi !

Valéry.
Paul Gifford, Robert Pickering et Jürgen Schmidt-Radefeldt éd., Paul Valéry à tous les points de vue.
Hommage à Judith Robinson-Valéry (L’Harmattan, 2003, 216 p., 16,80 €). Les Valéryens grands et petits
connaissent bien les travaux de Judith Robinson-Valéry, responsable notamment
de l’édition des Cahiers en Pléiade,
et ce volume d’hommage à cette grande universitaire d’origine australienne
atteste, par sa qualité et son allant, de la gratitude et du respect de ses
pairs. Après une présentation biographique où le présent chroniqueur s’est vu
éclairé sur le patronyme de Robinson, qu’il avait naïvement longtemps cru
renvoyer à la figure du naufragé emblématique de Valéry, et à l’issue d’une
liste impressionnante des travaux de cette chercheuse, les éditeurs ont convié
vingt-sept contributeurs à sélectionner un fragment de l’œuvre aux multiples
facettes de Valéry, et à en donner un bref commentaire. Celle que l’on nomme
affectueusement ici « Judith » reçoit ainsi une guirlande où les mots
du Maître se tressent à des voix critiques diverses : sont parcourus les
poèmes, en vers ou en prose, les cahiers, la correspondance, les essais, mais
aussi les manuscrits et les avant-textes, et même un schéma, commenté par Christina
Vogel. La brièveté à laquelle tous s’astreignent, loin de nuire au propos, fait
au contraire sans cesse rebondir la lecture, et le plaisir. Pas une de ces
interventions qui n’apporte matière à penser – voire à sourire, quand Kunio
Tsunekawa interroge : « Valéry est-il bouddhiste ? » Ah,
Madame, permettez que nous vous remercions à notre tour, puisque vos dons ont
suscité pour les lettrés un si joli cadeau !
Vallès.
Christiane Douyère-Demeulenaere, Séverine
et Jules Vallès. Le Cri du peuple (Payot, 2003, 280 p., 17,50 €). Un beau sujet, mais rapidement
traité, sans panache aucun, et que le style ne sauve pas. Là où on attendait le
ton implacable du Vallès de la grande époque, à défaut les envolées d’une
Séverine enfiévrée par quelque grande cause, on se trouve face à un récit comme
on peut en lire tous les jours dans la presse féminine, entre une publicité
pour un parfum et une enquête sur la sexualité de nos compatriotes. C’est plat,
platement écrit, platement raconté, et les dialogues reconstitués condamnent
irrémédiablement le livre aux cageots de la prochaine foire-à-tout de
Pourd-sur-Alaure ou de Saint-Gulier. On fera grâce à l’auteur des nombreuses
imprécisions de son récit. Un peu plus de travail de recherche (à défaut la
fréquentation des œuvres de Villiers de l’Isle-Adam) lui eût par exemple évité
de traiter de simple « cambrioleur » le fameux Gamahut, l’assassin de
la veuve Ballerich, ou encore d’affirmer que les « perturbateurs »
qui chahutèrent les obsèques de Vallès n’avaient rempli leurs poches que de
« poignées de sable » quand celles-ci étaient plutôt lestées de
pierres qui se révélèrent plus dangereuses que des matraques. L’auteur, selon
la quatrième de couverture, est passée par l’École des Chartes et travaille
comme « conservateur en chef à la Section du xixe siècle aux Archives
nationales ». Puisqu’on vous le dit.
Van
der Mersch. Térèse
Bonte, Van der Mersch au plus près (Artois
Presse université, 2003, 250 p., 22 €).
Le prix Goncourt 1936 pour L’Empreinte du
Dieu, mort à quarante-trois ans en 1950, n’est plus aujourd’hui très
présent dans les librairies ; le personnage est en outre facilement réduit
à des lieux communs (le Nord, le catholicisme). On est heureux que Térèse
Bonte, nièce de l’écrivain et fondatrice des « Amis de Maxence Van der Meersch »
ait eu l’idée de cette biographie, riche de nombreux documents.
Malheureusement, la mise en forme et la présentation ne sont guère
satisfaisantes. Plus que le style parfois incontrôlé, c’est la trop grande
proximité de l’auteur avec son sujet qui gêne le lecteur : aucun recul ne
paraît possible. La quatrième de couverture prévient d’ailleurs qu’il s’agit
d’« un destin incandescent ici retracé au
plus près ». Ce qui est décidément trop près pour un biographe.
Illustrations et bibliographie, mais pas d’index.
Wahl.
Rachel Bespaloff, Lettre à Jean Wahl
1937-1947, édition établie et présentée par Monique Jutrin (Claire Paulhan, 2003, 190 p., 24 €).
On ne saurait que saluer ce quasi journal intime de Rachel Bespaloff – issue d’une
famille juive d’Ukraine qui choisit l’exil en Suisse en 1897 –, adressé sous
forme de lettres au philosophe Jean Wahl, grand promoteur en France de la
philosophie existentielle, de Kierkegaard à Heidegger – à ne pas confondre avec
sa version française, Saint-Germain-des-Prés. Seulement il ne fait plus bon
aujourd’hui, malgré Hannah Arendt, parler de Heidegger. Il s’agit de démarquer,
comme au moment des soldes dans les magasins de mode, et on en oublie les
véritables préoccupations, pour ne pas dire les grandes idées porteuses d’une
époque. On ne peut plus alors expliquer, quand l’Histoire se met réellement à
prendre un accent tragique (et ce, à partir de 1938 pour les plus conscients),
comment certains – nous pensons également ici à Simone Weil – vont d’une
certaine manière fuir dans le mysticisme. Reste une belle histoire, que Monique
Jutrin, la présentatrice, n’ose pas qualifier d’amour impossible…
Zola
(I). Émile Zola, Œuvres complètes. 1. Les débuts, 1858-1865 et 2. Le feuilletoniste, 1866-1867,
sous la direction d’Henri Mitterand (Nouveau Monde Éditions, 2003, 895 et
731 p., 38 €
chaque volume). Parution des deux premiers volumes d’une nouvelle édition des
œuvres complètes (mais le sont-elles jamais ?) du grand mais inégal Zola.
Henri Mitterand a assuré la rédaction des notices et de la bibliographie du
premier volume – c’est là un gage de fiabilité – et a confié à Colette Becker
celle du volume suivant. La précédente édition des œuvres complètes du
romancier, parue chez Tchou entre 1966 et 1970 en quinze volumes, sous la
houlette du même Henri Mitterand, était la référence depuis trente ans mais
était devenue introuvable. La nouvelle édition bénéficie de la découverte
d’inédits et surtout offre une présentation totalement rénovée : alors
que l’édition Tchou était répartie par genres (romans, nouvelles, théâtre,
écrits critiques, correspondance, etc), celle du Nouveau Monde Éditions suit un
principe chronologique. Elle aura vingt volumes, dont la parution est prévue
sur un intervalle de temps que nous ignorons. Les deux premiers contiennent les
écrits des périodes 1858-1865 et 1865-1867. Que les amateurs de Zola dégagent
dès à présent un rayon de leur bibliothèque pour accueillir cette édition, en
portant la précédente chez leur bouquiniste favori. On peut penser que la
nouvelle série restera à cette place, comme la précédente, pour au moins trente
années. Mais que sera la place d’un écrivain comme Zola dans le monde de
2033 ?

Zola (II).
Émile Zola, Le
Naturalisme au théâtre, préface de Bernard Dort (Complexe,
2003, 180 p., 19,90 €).
C’est un paradoxe que de recourir à Zola, si médiocre dramaturge, pour ouvrir
une collection intitulée « Le Théâtre en question ». On trouvera dans
ce volume les textes de théorie dramatique de Zola, microcospiquement dotés de
très peu de notes.
[Mehana Amrani, Paul Aron, Michel Bernard, Patrick Besnier,
Claudine Brécourt-Villars, François Caradec, Alain Chevrier, Catherine Delons,
Éric Dussert, Cédric Gautier, Gérard Gefen, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Paul
Goujon, Hans Hartje, Jean-Jacques Lefrère, Aude Le Roux, Muriel Louâpre,
Marielle Macé, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Gilles Picq, Michel Pierssens,
Henri Scepi, Fabien Vasseur, Éric Walbecq, etc.]