EN SOCIÉTÉ

Aicard. Les Échos de Maurin, n° 4, décembre 2002 (Les Amis de Jean Aicard, Oustaou de Maurin des Maures, 83210 Sollies-Ville ; 4 p., s.p.m.). Les associations d’amis d’écrivains sont, par essence, presque toujours sympathiques, c’est entendu, mais quand, sur quatre petites pages chétives, on sème des miettes et des truismes à la volée, on s’expose à ce qu’un coup de vent vous les renvoie dans l’œil.

 

Bibliographie. Éric Ferey, Revue d’histoire littéraire de la France, hors série, Bibliographie de la littérature française : xvie-xxe siècles : année 2001 (2002, 700 p., 20 ). On sait la manière de prouver l’impeccabilité d’une bibliographie : vérifier si ses propres articles y sont mentionnés. Conservateur à la BnF, Éric Férey est un personnage d’une rigueur et d’une science bibliographiques sans égal. Rappelons, pour ceux qui n’auraient jamais consulté ce pavé annuel, qu’il est divisé en six parties : une première consacrée aux notions clés (« Généralités ») et les suivantes aux cinq siècles de l’époque moderne – du xvie au xxe. Comme c’est le cas depuis longtemps (mais la tendance ne s’aggrave-t-elle pas ?), les xixe et xxe siècles occupent les trois quarts de l’ouvrage. L’index des sujets permet de saisir l’évolution et d’apercevoir les grandes orientations de la recherche actuelle : alors que, pour le xixe siècle, les approches modernes héritées de la nouvelle critique semblent en recul (intertextualité, narrataire, narration, discours, etc.), les approches « traditionnelles » se taillent la part du lion (influences et relations, mythe, thème, courant, réception, genre). Le palmarès des auteurs, toujours pour le xixe siècle, est lui aussi édifiant : les grands auteurs continuent d’attirer beaucoup de monde, tandis que les écrivains mineurs s’enfoncent dans l’oubli : on continue d’ignorer Béranger, Leroux, Mendès, tandis qu’on persiste à s’intéresser à Mirbeau, Huysmans, Lautréamont et Sand (les féministes !). À noter que Daudet, Malot, Mérimée et Gautier reviennent en force, mais que Sainte-Beuve, Vigny, Schwob et Corbière ont toujours une place indigne de leur importance.

 

Bibliophilie. Le Livre et l’estampe, revue trimestrielle de la Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique, n° 158, 2002 (4 boulevard de l’Empereur, 1000 Bruxelles ; 178 p., s.p.m.). Bien intéressante, cette livraison, avec trois articles que l’on apprécie en regrettant leur brièveté tant ils sont captivants de bout en bout : « La bande dessinée, nouvel horizon pour les iconophiles et les bibliophiles » (René Fayt), « À la découverte d’un petit éditeur du xixe siècle, Jean-Baptiste Moens (1833-1908) » (Christelle Harvengt) et « "C’est l’auteur qui souligne." Remarques sur quelques pratiques éditoriales » (Émile Van Balberghe). L’auteur de cette dernière étude signale qu’Histoires littéraires « change de type de caractère pour les notes en bas de pages », dont le corps lui paraît « trop petit ». Il n’a peut-être pas tort. Mais l’important n’est-il pas que la revue ne change pas de caractère ?

 

Bonzaï. La Petite Revue de l’indiscipline, n° 104, printemps 2003, Jacques Roubaud numéro spécial (Christian Moncel, BP 1066, 69202 Lyon Cedex 01 ; 22 p., 1,70 ). Dans son dernier numéro spécial et « supplément satirique » au précédent, entièrement rédigé par Sébastien, la « revuette » de poésie s’en prend à Jacques Roubaud. Le poète et ses thuriféraires sont étrillés avec une vacherie aussi rigolote que partiale, qui culmine dans un récit de rêve où le chroniqueur comparaît devant les juges des Enfers, qui le convainquent d’incompétence et d’ignorance. Néanmoins, et au risque de s’attirer les foudres de Sébastien, nous répèterons avec certains de ses contradicteurs que sa notion de « quête poétique véritable [est] du toc », dès lors qu’elle entend imposer un courant (la poésie versifiée, par exemple) contre d’autres, et surtout quand elle motive des attaques ad hominem immatures, comme tels jeux épigrammatiques sur le nom de Prigent et Roubaud dans des livraisons antérieures. Sur ce point, nous renvoyons aux chroniques déjà consacrées ici à la PRI ou au Coin de table, mais pour quitter ce débat et aborder le travail de Moncel sous un autre jour, on gagnera à se reporter à l’essai d’Alain Dumaine sur Baudelaire et la réalité du mal, notamment à la page 25, où l’éditeur s’avoue « inventeur de destins » : il crée, comme Pessoa, des hétéronymes, dont Alain Dumaine, et, si nous comprenons bien, Sébastien et Maurice Hénaud. Dans cette construction énonciative complexe, le discours des uns et des autres devient décalé, et les partis pris ou l’aspect monologique des affirmations demandent, sans doute, à être davantage suspectés par le lecteur.

 

Camus. Bulletin d’information de la Société d’études camusiennes, n° 66, avril 2003 (Société des études camusiennes, 10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 25 p., s.p.m.). Ce modeste bulletin ne paie pas de mine, mais fait bien et sans chichis ce pour quoi il existe : rendre compte de l’actualité de Camus, dont on constate qu’elle ne manque pas de vitalité. Les vingt pages retenues par une simple agrafe mentionnent des colloques (trop tard hélas ! pour le « couscous d’adieu » de celui de Poitiers), commentent des parutions (la biographie d’Amrouche par Réjane Le Baut), recensent force manifestations diverses, donnent les adresses électroniques des quelques dizaines de membres de la société, etc. Plus original : une petite « note de lecture » fait la statistique chronologique des contributions de Camus à Combat, avec graphiques : il y a des années avec et des années sans. Une innovation intéressante : le bulletin reproduit aussi des textes parus sur le Web. Renversement inusité mais qui a peut-être de l’avenir : le papier demeure en effet (pour l’instant) moins périssable que les assemblages d’électrons.

 

Céline. L’Année Céline 2001 (Du Lérot-Imec, 2003, 240 p., 35 ). Un bon cru, pour les amateurs de Céline, avec la réapparition du manuscrit du Voyage au bout de la nuit et celle de diverses correspondances passées en vente en 2001-2002 (à René Héron de Villefosse, au docteur Augustin Tuset, à Antonio Zuloaga, fils du peintre espagnol). De nombreuses informations sont données sur la vente du manuscrit du Voyage, vendu par le romancier en mai 1943 au marchand de tableaux Étienne Bignou et entré ensuite dans un long sommeil que le dernier détenteur en date de l’autographe prétend avoir été anglo-saxon. Du sommaire de cette Année Céline, mentionnons des notices pharmaceutiques du docteur Destouches récemment retrouvées (« L’Insomnie des intellectuels », des notes sur la composition du Somnothyril ou sur la toxicité du Bromoforme) et surtout le texte d’un étonnant entretien télévisé que Céline accorda, dans sa maison de Meudon, en juin 1957, à André Parinaud ; on y retrouve un Céline tout craché, préoccupé par la perturbation que l’équipe de télévision inflige à son perroquet, et toujours aussi entier et vindicatif : Mauriac ? Un « directeur d’école libre qui a mal tourné ».

 

Claudel. Bulletin de la Société Paul Claudel,
n° 169, mars 2003 (13 rue du Pont-Louis-Philippe, 75004 Paris ; 71 p., 5
). Ce numéro, dominé par Le Soulier de Satin, s’ouvre sur un entretien avec Olivier Py. Le dramaturge et metteur en scène évoque sa lecture de l’œuvre, montée à Strasbourg au printemps et actuellement en tournée (elle sera à Paris cet automne). Mais il aborde aussi son propre travail, marqué par une réflexion catholique qu’on n’attendait pas forcément chez lui. Dominique Millet-Gérard présente un extrait du texte qu’Hans Urs von Balthasar avait consacré à cette pièce-marathon et qui vient d’être traduit chez Ad Solem. Enfin, Yehuda Moraly, rappelant que Jean-Louis Barrault mena de front la création du Soulier et son rôle de Baptiste dans Les Enfants du paradis, propose un rapprochement stimulant entre la structure des deux intrigues. Le reste du bulletin porte sur l’actualité de la recherche, des mises en scènes et des publications. On y apprend notamment que Michel Serrault évoque, dans sa récente autobiographie, la création du Soulier (où il fut figurant) : Marie Bell négocie la réduction des tirades en lançant à un Claudel « fasciné et tremblant comme si la Vierge en personne venait de s’adresser à lui : – Dis, Paulo, on pourrait pas couper, là aussi ? », et Guitry lâche après la première : « Encore heureux qu’on ait pas eu la paire ! » Une pointe assassine qu’on ne dira certainement pas face à cette livraison bien faite.

 

Delacroix. Société des Amis du Musée national Eugène Delacroix, bulletin n°1, janvier 2003 (6 rue de Furstemberg, 75006 Paris ; 26 p., 16 ). Ainsi que le rappelle le responsable de ce bulletin, François de Waresquiel, la Société des Amis de Delacroix a connu naguère des jours fastes, suivis de périodes beaucoup plus sombres : l’ancienne génération des parrains prestigieux a disparu et la cote de Delacroix lui-même n’est plus ce qu’elle était, comme en témoignent les ventes. Les Amis du peintre n’ont pas pour autant désarmé et recentrent désormais leurs actions sur le soutien au Musée, installé dans l’appartement où Delacroix passa ses dernières années, à proximité du chantier de Saint-Sulpice. Ce musée (national depuis 1971), ils contribuent à l’enrichir considérablement en lui remettant leur collection, dont on trouvera l’inventaire illustré dans ce numéro du bulletin, à côté de plusieurs études d’Arlette Sérullaz, spécialiste dont les travaux sur Delacroix, David, Eugène Boudin, etc., sont bien connus. Quelques chroniques et une intéressante revue des trois dernières années de publications sur Delacroix complètent ce premier numéro prometteur.

 

Des Forêts. Louis-René Des Forêts, numéro spécial de Critique, 668-668, janvier-février 2003 (Minuit, 2003, 127 p., 11,50 ). Des Forêts n’échappera pas un jour prochain à la mise en Pléiade. L’éditeur, qui sera nécessairement Dominique Rabaté, aura du grain à moudre : publications dispersées, manuscrits complexes, intense intertextualité, cohérence du projet, uniformité du ton, singularité de l’auteur, silences énigmatiques, respect unanime, amitiés choisies, glossateurs déjà nombreux – tous les ingrédients sont là pour faire un grantécrivain comme l’histoire littéraire les aime. Elle a bien raison. La réputation croissante de Des Forêts depuis Ostinato ne peut que s’amplifier, maintenant qu’il est mort, tandis que bien des marionnettes qui s’agitent encore bruyamment à l’avant-scène devront prendre le chemin du placard. Ce numéro de Critique, organisé par Dominique Rabaté, n’est encore qu’une première étape dans la constitution d’une critique savante de Des Forêts, mais elle en offre les linéaments. L’ensemble est un peu hétéroclite, inévitablement. Michel Deguy livre quelques pages curieusement lisibles (ce n’est pas son habitude) consacrées au Des Forêts qu’il a fréquenté au temps où ils étaient tous deux du comité de lecture de Gallimard. Jean Roudaut donne un bon Des Forêts for beginners sous le titre « Un rire en vérité si fragile » – le rire lui servant de fil conducteur ambigu. Dans « Le Salon de musique », Gérard Macé cisèle à sa manière élégante quatre pages tressées autour d’un souvenir de cinéma partagé. Bernard Pingaud n’apporte pas grand-chose de neuf et Patricia Martinez en rajoute dans l’énigmatique au prétexte d’une « poétique de l’énigme ». Emmanuel Delaplanche distille à propos d’« Influences en miroir » une partie de sa thèse, consacrée aux emprunts de Des Forêts, dont il a montré qu’ils sont omniprésents – un fait dont toutes les conséquences ne sont pas encore tirées mais qu’il traite avec subtilité. Christine Andreucci s’intéresse aux poèmes de « Sam Wood ». Dominique Rabaté étudie, avec l’« écrivain en troisième personne », la figure du tiers qui fait de l’oeuvre un genre à part. Jean-Paul Michel traite d’Ostinato, œuvre quand même contre toute la thématique de l’œuvre. Parmi les autres essais rassemblés, on retiendra surtout celui de Jean-Yves Pouilloux, « Faire une phrase », bel exercice de lecture et sur la lecture, à la première personne, à partir de la confrontation avec la première page de Pas à pas jusqu’au dernier. Un fragment de poème inédit et une lettre à René Vincent sur Les Mendiants, publiée antérieurement sans lieu d’édition, sans date, sans nom d’éditeur, complètent le dossier. Pour finir sur des futilités, notons que la qualité typographique de la couverture de ce numéro de Critique est assez désastreuse : qui dira les ravages de l’ordinateur dans l’art de la mise en page ?

 

Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 138, avril 2002, Le Colloque de Fès (92 rue du Grand Douzillé, 49000 Angers ; 152 p. ; 11 ). Une note nécrologique inquiétante signale qu’après la mort récente de Jean Meyer et de Maurice Rheims, le comité d’Honneur ne comporte plus qu’un membre vivant, Dominique Fernandez, pour trente morts ! Les Amis d’André Gide se portent pourtant bien, comme en témoigne la publication régulière du bulletin. Réunis par Fatima Safi, les actes du colloque Gide et le Maghreb d’octobre 2002 proposent dix communications qui ne se soumettent pas toutes à la thématique du titre : on étudie aussi bien Les Caves du Vatican que le voyage en URSS. Plusieurs interventions affrontent tout de même vraiment le sujet, dont la plus originale est un parallèle entre L’Immoraliste et Un thé au Sahara de Paul Bowles.

 

Hugo. Année Victor Hugo, revue internationale d’études hugoliennes, n° 1, 2002 (58 rue des Écoles, 75005 Paris ; 296 p., 35 ). Rédacteur en chef de cette nouvelle publication, Pierre Laforgue souligne qu’il n’existait pas de revue spécialisée consacrée à Hugo, malgré de nombreux « articles, colloques et thèses » et « un extraordinaire renouveau des études hugoliennes ». Le constat est juste, mais il est à double tranchant : puisque tout cela existe, où est la nécessité de la revue ? Ce numéro un comporte treize études de ton, de longueur et de sujets très variés : les Contemplations et Les Misérables, mais aussi Mille francs de récompense ; Hugo et Claudel jouxtant Hugo et Rostand ; deux interrogations sur William Shakespeare à côté de « Hugo poète réaliste »… Articles le plus souvent intéressants, mais tout cela pouvait exister sans l’Année Victor Hugo. La nouvelle revue devra chercher sa vocation spécifique. En ouverture, Jean Gaudon s’interroge : « Comment peut-on être biographe ? » Discutable dans son usage allusif de la polémique, son étude est sans doute la seule qui ne pouvait trouver place que dans un tel volume. Bibliographie et comptes rendus complètent ce premier numéro.

 

Jammes. Bulletin de l’Association Francis Jammes, n° 36, décembre 2002, Francis Jammes-Charles Guérin, frères siamois de la gloire. Correspondance 1897-1906 (Maison Chrestia, 64300 Orthez ; 108 p., 9,15 ). Qui a été touché par le poème de Charles Guérin, « O Jammes, ta maison ressemble à ton visage […] » (Léautaud lui-même, pourtant peu porté sur l’éloge en matière de poésie, se disait sensible à l’émotion de cette pièce) lira cette correspondance comme un long développement de ces vers empreints d’une sensibilité si poignante. Le 17 mars 1907, Edmond Guérin, père de Charles, télégraphiait à Jammes : « Votre pauvre ami Charles Guérin enlevé cette nuit par congestion cérébrale. » Guérin avait trente-trois ans. « Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je ? » Présentation et annotation de cette correspondance par Michel Haurie, auquel le souvenir de Jammes et la préservation de ses écrits doivent déjà tant.

 

Maupassant. L’Angélus. Bulletin de l’Association des Amis de Guy de Maupassant, n° 13, décembre 2002-janvier 2003 (148 Boulevard de la Libération, 13004 Marseille ; 44 p., s.p.m.). Cette livraison contenant deux lettres inédites (pour l’une d’elles, des extraits seulement) d’Hermine Lecomte du Noüy à Laure de Maupassant qui renseignent sur l’amitié unissant ces deux femmes. Provenant de la Bibliothèque de l’Institut, des lettres de Maupassant à Gustave Schlumberger (1844-1929), archéologue, médiéviste, maître de l’histoire de l’Orient byzantin, que l’auteur de Bel-Ami avait rencontré chez la comtesse Potocka : on y apprend l’origine de la fortune du Figaro qui tarifait aux auteurs et aux maisons d’édition toutes ses critiques – hormis celles de ses propres collaborateurs – comme s’il s’agissait de simples publicités. Un échange aigre-doux entre Mirbeau et Maupassant à propos de l’escroquerie de Mussot, à laquelle le champion des Grimaces ne semble pas avoir cru un seul instant, fournit, avec la correspondance précédente, un joli commencement de dossier sur les mœurs du journalisme fin-de-siècle. Claire et didactique étude de Jacques Bienvenu sur « Maupassant et la psychologie », qui revient sur la querelle des Subtils et des Objectifs et montre comment, dans son écriture, Maupassant avait fait quelques infidélités à Flaubert en allant musarder du côté des Goncourt. Enfin, compliments à Bernard Bosquès pour le coup de crayon qui a reconstitué une rue de Paris en 1874. On lui conseillera cependant de changer les affiches de sa colonne Morris : à cette date, Toulouse-Lautrec n’avait que dix ans et sa célèbre affiche de la Goulue au Moulin Rouge est de 1891…

 

Nizan. Revue du Centre interdisciplinaire d’études nizantiennes, n° 1, décembre 2002, Aden. Paul Nizan et les années trente (St-Francis Xavier University, CP 5000, Antigonish, Nouvelle-Écosse, Canada B2G 2W5 ; 267 p., 20 ). Plus d’un demi-siècle pour relire l’histoire, cela n’est manifestement pas de trop. Et pour le cas Nizan, malgré le premier coup de boutoir donné par Sartre en 1960 (à l’occasion, rappelons-le, de la réédition par François Maspero d’Aden Arabie), il fallait que bien des hypothèques soient levées. Loin de la place du colonel Fabien comme de la place de Saint-Germain-des-Prés, un vent salutaire semble aujourd’hui souffler, qui nous vient de Nantes et de la Nouvelle-Écosse, avec un premier bilan des recherches d’un groupe qui s’est institué « Groupe interdisciplinaire des études nizantiennes ». Signalons les trois gros morceaux : « Paul Nizan face à Emmanuel Berl » (Anne Mathieu), « Paul Nizan démissionne du Parti communiste : une réception critique » (Pierre-Frédéric Charpentier), « Intellectuels contre la guerre d’Ethiopie » (Anne Mathieu). On s’attache à repasser au crible textes, manifestes, déclarations, mémoires, on élimine de faux jugements, mais on n’arrive pas toujours à reconstituer, disons, l’atmosphère, on n’arrive surtout pas à comprendre les luttes pour l’hégémonie à l’intérieur du Parti. Gramsci n’est donc toujours pas revenu en odeur de sainteté, qui permettrait de comprendre bien des analyses ou prises de position du camarade Nizan.

 

Rivière. Bulletin des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, n° 105, 4° trimestre 2002, André Suarès vu par Jacques Rivière ; n° 106, 1er trimestre 2003, Jacques Rivière et Léon-Paul Fargue (31 rue Arthur-Petit, 78220 Viroflay ; 62 p., 12 ). Conçus chacun autour d’un thème monographique, les bulletins des Amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier sont parmi les plus intéressantes et les plus riches publications de ce genre. Preuve qu’il n’est pas nécessaire de mettre à contribution un « grand écrivain » pour faire de l’histoire littéraire intelligente. Le numéro 105 reproduit une conférence inédite de Rivière sur Suarès (1918), fort bien présentée par Dominique Millet-Gérard. Très nuancé et non sans réserves, le texte de Rivière appelle diverses réflexions. Le critique s’étonne de l’influence de Brunetière sur Suarès : mais c’est qu’au fond Suarès, élève de Brunetière, était essentiellement un rhéteur, quoique imprégné de Baudelaire et de Wagner. Et l’amitié Suarès-Brunetière n’en dit-elle pas long sur le premier comme, paradoxalement, sur le second ? Rivière a également bien vu le nihilisme de Suarès, et aussi qu’il y avait chez l’homme une timidité énorme, compensée par un non moins énorme orgueil, qui tournera parfois à la paranoïa. Il distingue surtout chez l’écrivain une « préciosité intellectuelle », et c’est un fait que cette préciosité imprégnera également les poèmes (d’ailleurs médiocres) de Suarès. En revanche, Rivière n’a pas vu, ou n’aime point, le poète en prose, l’admirable prosateur qu’est souvent Suarès, lorsqu’il ne cède point à une sorte de lyrisme symbolard. Et le meilleur Suarès, « le véritable poète » est bien, comme l’a souligné Rivière, le peintre de portraits et le critique. Pour le reste, comme le note Dominique Millet-Gérard, Rivière éprouvait une fascination doublée de répulsion devant ce qui, chez Suarès, lui ressemblait le plus : le culte de l’émotion et de la passion. D’où les réserves et les observations mitigées qui parsèment sa conférence, laquelle reste, surtout pour 1918, un non négligeable morceau de critique. À quand la publication des lettres de Suarès à Rivière, dont ce Bulletin nous apprend l’existence dans le Fonds Rivière conservé à Bourges ? Avec le numéro 106 du bulletin se poursuit l’exploration et la publication des correspondances de Jacques Rivière. S’étalant sur dix années (1912-1922), sa correspondance croisée avec Fargue n’est pourtant pas considérable : quatorze lettres de Rivière et neuf de Fargue, généralement brèves. À vrai dire, ils habitaient tous deux Paris et se voyaient assez souvent ; mais peu de documents subsistent sur leur amitié, qui se forgea lors des débuts de la N.R.f. Fargue était très lié avec Gaston Gallimard, mais aussi avec Charles-Louis Philippe et Larbaud, qui pouvaient faire le lien avec Gide et le reste de la rédaction. C’est un fait qu’il sympathisera davantage avec Rivière qu’avec Gide et Schlumberger, et que leur correspondance débuta de façon très farguienne : à propos de vitraux exécutés par l’oncle de Rivière. Il y avait aussi, comme lien, le beau-frère de Rivière, Alain-Fournier, grand admirateur de la poésie de Fargue et qui en fera l’éloge dans Paris-Journal. L’amitié une fois scellée, Fargue mettra un point d’honneur à rester, si l’on peut dire, fidèle à sa légende : tardant à remettre ses textes, bombardant l’imprimeur de corrections, retardant des épreuves, etc., comme ce fut le cas pour sa préface à Charles Blanchard de Charles-Louis Philippe. Une autre fois, il acceptera, puis se dérobera, pour faire une conférence sur Rimbaud. Il en fera cependant une sur Valéry, au cours de laquelle il éreintera Anna de Noailles : véritable sacrilège, car la divine comtesse était alors, on ne sait trop pourquoi, unanimement admirée, même par Gide (il est vrai que Fargue, en 1947, viendra à résipiscence, dans Portraits de famille). Malgré toute l’insistance de Rivière, qui se montrait parfois assez impatient, Fargue publiera très peu, avant 1922, dans la N.R.f. : paresse, scrupules littéraires, poétique de la rareté ? Probablement les trois à la fois. Dans cet intéressant petit chapitre d’histoire littéraire, où les lettres des deux correspondants sont présentées et situées par David Roe, on signalera enfin un vigoureux éreintement du Désespéré de Bloy par Rivière.

 

Saint-John Perse. Souffle de Perse, n° 10, novembre 2002, Revue de l’Association des Amis de la Fondation Saint-John Perse (Cité du Livre, 8-10 rue des Allumettes, 13098 Aix-en-Provence ; 140 p., 8 ). Regrettons d’abord la présentation : absence de marges, corps peu harmonieux, gras inutiles… Dans cette livraison, notons deux brefs inédits témoignant de l’amitié du poète avec le couple Biddle, un hommage à Albert Henry, mort en 2002, avec la liste de ses travaux consacrés à Perse, et surtout une étude de Christian Rivoire sur le refus de Perse d’être comparé à Victor Segalen.

 

Soupault. Bulletin de l’Association Philippe Soupault, Marie-Louise Soupault-Le Borgne, Souvenirs d’enfance (s.l., s.d., 24 p.). Comme en lui-même ce texte est dépourvu de tout intérêt, même pour l’ethnologie normande, on aurait aimé que soit mentionné le lien de parenté entre ladite Marie-Louise Soupault-Le Borgne et le poète surréaliste. En tout cas, on aura appris qu’elle est la mère de la responsable de l’Association Philippe-Soupault, qui publie annuellement des feuilles volantes illustrées de photographies. Autant en emporte le vent.

 

Zone de Texte: Eugène Sue par Émile Callande de Champmartin.Sue. Cahiers pour la littérature populaire,
n° 17, printemps 2003, Eugène Sue inconnu (CELP/Robert Bonaccorsi, 107 Chemin des eaux, Quartier Tortel, 83500 La-Seyne-sur-mer ; 102 p., 12
). Cent deux pages et que du muscle pour ces cahiers populaires. On s’y intéresse par deux fois à la conversion sociale du dandy Sue, d’abord en suivant les stratégies respectives de l’esprit de sérieux et de l’esprit de dérision, ensuite à travers les relations de Sue et de Félix Pyat. On est peu convaincu par le premier article, qui semble atteint d’hyperexégétie, maladie affectant les lecteurs fascinés par leur sujet au point de déployer des trésors de finesse pour construire un discours valorisant une singularité qui n’existe que dans la myopie de leur regard (on constate au passage, avec désolation, l’arrivée dans les publications littéraires d’une faute en plein essor mais qu’on croyait réservée aux tracts commerciaux : « subsiste-t’il », p. 10). Au sommaire également une plaisante réflexion sur l’adaptation théâtrale et la réécriture partielle, en Angleterre, d’une version anglaise de Martin l’enfant trouvé. Autre réécriture, de Sue par Sue cette fois, Mademoiselle de Plouernel, surgeon opportuniste de la famille Lebrenn des Mystères du peuple. Mais le clou du numéro est assurément la transcription d’un mystérieux manuscrit du non moins mystérieux Bracevitch, La Tartane rouge, qui semble le synopsis direct de El Gitano. De façon assez convaincante, Jean-Pierre Galvan prouve l’existence du sieur Bracevitch, et constitue son manuscrit en canevas utilisé a posteriori par Sue. On regrette simplement qu’il ait écarté l’hypothèse d’une source anglaise du texte de Bracevitch, préférant croire, au vu des corrections et variantes, que ce traducteur professionnel se serait essayé à la fiction. On pourra trouver qu’il se fait une idée un peu moderne et exigeante de la traduction ; surtout, lorsqu’il souligne l’originalité du thème marin du Gitano, tellement en avance sur la mode, on se dit que La Tartane rouge se trouve en revanche parfaitement contemporain de l’engouement britannique pour l’univers de la mer et ses représentations, ainsi que l’a montré Alain Corbin. Ce qui plaiderait malgré tout en faveur d’une origine anglaise du texte, selon des voies qui restent à découvrir. Quoi qu’il en soit, l’enquête est passionnante, et le numéro réussi : populaire, oui, mais de qualité !

 

Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 18, décembre 2002, Enquêtes, reportages d’un temps de transition (1946-1950) (Le Temps des cerises, 6 avenue Édouard Vailland, 93500 Pantin ; 170 p., 9,15 ). Ce cahier regroupe des articles publiés par Roger Vailland entre 1946 et 1950 dans deux journaux issus de la Résistance, Libération et Les Lettres françaises. Ce sont les années communistes, la « deuxième vie » de Vailland, entre Drôle de jeu et Bon pied bon œil. Le combat politique est au premier plan, tandis que se dissipe peu à peu l’espoir de la Révolution. Il y a quatre séries d’articles : un reportage en Italie post-fasciste, une croisière de Haïfa à Marseille, une enquête sur « l’homme heureux » et un curieux « Mystère au coin de la rue » qui semble hésiter entre enquête journalistique et fiction. Sans beaucoup de surprise, la verve de l’auteur s’exerce contre les riches et les puissants, alors que sa sympathie va aux plus démunis. Mais les choses sont en réalité plus complexes, l’auteur étant amené à rencontrer des témoins de son passé, comme la milliardaire Josette Bruce dans la série de 1950, « À la recherche de l’homme heureux ». On retrouve l’efficacité et l’économie chères à l’auteur de Drôle de jeu, ainsi que l’interrogation vitale sur le bonheur. L’ensemble est commenté avec soin par Jean Senégas et René Ballet, qui replacent ces articles à la fois dans la carrière de Vailland et dans son époque. Présentation soignée et austère : pas une illustration !

 

Vallès. Autour de Vallès, revue de lectures et d’études vallésiennes, n° 32, décembre 2002, Jeunes Vallésiens (Les Amis de Jules Vallès, Université Jean-Monnet, Faculté des lettres, 33 rue du Onze-Novembre, 42023 Saint-Etienne ; 297 p., 30 ). Tous les lecteurs de Vallès ont été attristés de la disparition de Roger Bellet et se sont interrogé sur le devenir des études vallésiennes sans leur principal animateur. Bellet avait fondé l’association en 1982 et publié nombre de contributions capitales qui, avec les deux volumes de la Pléiade, ont renouvelé la lecture de l’auteur du Bachelier. Cette nouvelle livraison des Amis de Jules Vallès est résolument tournée vers l’avenir. Elle a pour titre générique « Autour de Vallès » et est principalement consacrée aux « Jeunes Vallésiens » (« On sait […] depuis longtemps qu’un paradigme nouveau ne peut-être construit, sur un sujet donné, que par un non-spécialiste, ou par quelqu’un de très jeune »). Une table ronde a réuni, à l’Université de Saint-Étienne, de jeunes chercheurs. « La désacralisation de la parole » (Cécile Robelin), « La citation » (Isabelle Oelschlager), « Le corps de l’ouvrier » (Jean-Noël Tardy) ou « Le Puy-en-Velay dans la Trilogie » (Sandrine Macetti-Porte) révèlent une même passion pour l’œuvre de Vallès, ses romans ou ses articles (« Vallès et les réalismes dans La Rue de 1867 » par Marisa Cangelosi ; « Quel lecteur pour Vallès journaliste ? » par Maryse Vergne). On notera enfin un ensemble consacré aux Réfractaires avec un article de Silvia Disegni et des documents sur le critique milanais Felice Cameroni.

 

 

 

[Patrick Besnier, Alain Chevrier, Vincent Laisney, Jean-Jacques Lefrère, Hugues Marchal, Jean-Paul Morel, Gilles Picq, Michel Pierssens, Jean-Didier Wagneur, etc.]

 

 



 

LIVRES REÇUS

Comptes rendus

 

 

 

Amrouche. Régine Le Baut, Jean El-Mouhoub Amrouche, Algérien universel. Biographie (Alteredit, 2003, 512 p., 22 ). À Jules Roy, Jean El Mouhoub Amrouche écrivait le 6 août 1955 : « J’ai lu deux articles sur l’Algérie qu’il [Camus] a donnés à L’Express. Il y a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y crois pas. Le mal est beaucoup plus profond à mon avis. Il n’y a pas d’accord possible entre autochtones et Français d’Algérie. Il serait très long de l’exposer ici, un volume y suffirait à peine. En un mot, je ne crois plus à l’Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’Islam, ou il n’y aura rien. Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans doute, mais ce qu’il veut obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle et non pas une patrie d’adoption. » Monstre ! Erreur de l’histoire ! Les mots sont durs mais lucides dans la mesure où ils traduisaient le drame intérieur de Jean Amrouche. C’est à ce cheminement douloureux que Réjane Le Baut convie à travers la présente biographie. Jean El Mouhoub Amrouche n’a pas eu la carrière littéraire qu’il aurait méritée, telle est l’idée dominante du livre. D’entrée de jeu, l’auteur constate que le rôle de précurseur de la littérature maghrébine d’expression française ne lui est pas reconnu. En fait, l’image du poète est tronquée car les critiques, par méconnaissance de ses écrits inédits, se limitent à citer ses productions des années 30 comme Cendres, Étoile Secrète ou L’Éternel Jugurtha. La démarche de Réjane Le Baut se présente comme une mise à l’endroit du parcours complexe d’Amrouche. Elle explique, documents à l’appui, que l’image de superbe à la limite de l’arrogance qui collait à lui n’était qu’un masque que le poète arbora sa vie durant pour dissimuler une souffrance intérieure jamais domptée, jamais apaisée, et qui n’allait finir qu’avec lui. Travail important par la somme d’informations qu’il livre sur le poète, cette biographie-hommage confronte la production connue d’Amrouche avec les nombreux inédits du journal qu’il a tenu de 1928 à 1961 et son abondante correspondance. La figure de l’écrivain transparaît sous un jour nouveau puisque la genèse de l’œuvre est mieux perçue et le vécu difficile de l’homme donné à voir. Le journal et l’activité épistolaire d’Amrouche permettent de suivre le parcours douloureux d’un homme partagé entre sa foi chrétienne, sa condition d’intellectuel colonisé et ses origines berbères. Dès le départ, la question des déracinés créée par la colonisation hantait Amrouche (cf. son Journal à la date du 17 avril 1939). Toute sa vie, il cultiva un sentiment de culpabilité par rapport à sa société d’origine plongée dans les affres sociales, économiques et politiques de la colonisation alors que lui s’était embourgeoisé et, selon son propre mot, « acoquiné à l’Occident » Après des débuts poétiques prometteurs avec la publication des recueils Cendre en 1934 et Étoile Secrète en 1937, il sentit subitement la muse l’abandonner. S’il griffonna de temps en temps un poème ou une ébauche d’un travail romanesque jamais mené à terme, il orienta désormais sa vie vers une autre manière de concevoir la littérature. Réjane Le Baut fait découvrir un Amrouche tour à tour traducteur, présentateur et commentateur avec Poèmes berbères de Kabylie, critique littéraire, essayiste, responsable de revues (La Tunisie Française Littéraire et L’Arche), journaliste-pigiste à la radio française à Paris où il inaugura un genre inédit pour l’époque : les Entretiens littéraires avec les grands noms de la littérature française du temps (Gide, Mauriac, Jouhandeau, Claudel). Pour les auditeurs et les critiques de l’époque, c’est cette dernière fonction qui fixa à jamais la voix d’Amrouche. Dans son bloc-notes, Mauriac en témoigne : « Comme celle de Claudel et de Gide, Amrouche connaissait mon œuvre mieux que je ne la connais moi-même. "À telle date, vous avez écrit ceci." Je protestais. Il me mettait sous le nez un texte. Il avançait à pas feutrés vers ce dont je ne voulais pas parler. Il tournait autour du point interdit. Cette espèce de curieux passionné n’est pas si commune. Chacun ne s’intéresse qu’à soi. Qui nous aura vraiment lu, sinon Amrouche ? Il était fait pour la joie de la lecture. Il aura été une victime rejetée par tous. » Grâce à ce travail radiophonique qui dura dix ans, le nom d’Amrouche appartient à l’histoire littéraire, comme le remarque Auguste Viatte : « Les enregistrements des Entretiens […] sont des œuvres dont l’histoire de la littérature ne se passera qu’avec dommage, et dont la perte serait aussi grave que celle du manuscrit des Caves du Vatican, de Protée, de Genitrix, ou de l’Allegria… Les soupirs de Gide devant l’impitoyable question que lui inflige Amrouche, les roulements massifs de Claudel, les essoufflements torturés d’Ungaretti, les murmures difficiles de Mauriac… Neuf fois sur dix Amrouche trouve la question qui contraint un interlocuteur à faire aveu de lui-même, et à renoncer à se protéger du masque que l’existence mondaine a autorisé sa voix à se former. » Quand éclate la guerre d’Algérie, en novembre 1954, Amrouche amorce un ultime virage. Le conflit le déchire. Le livre de Réjane Le Baut détaille son activité débordante au cours de la période de la guerre d’Algérie. Il écrit beaucoup dans la presse, s’adresse aux politiques, aux intellectuels. Sa pensée politique s’affirme et, contrairement à Camus, il n’entrevoit d’autre issue au conflit que l’indépendance algérienne, convaincu que le système colonial ne peut être réformé mais seulement aboli. Il voit en de Gaulle l’homme politique qui pouvait hâter la fin du conflit. Tout en restant en contact avec de Gaulle, il se rapproche des militants algériens du Front de libération nationale qu’il rencontre en Suisse, au Maroc et en Tunisie, et se signale en publiant dans Le Monde du 11 janvier 1958 un article intitulé « La France comme mythe et comme réalité : de quelques vérités amères », qui est une condamnation claire de la colonisation. Amrouche payera cette position tranchée : ses amis se détournent de lui, sa belle-famille d’Alger lui adresse une lettre de rupture pleine de mépris, la radio française l’exclut sur ordre du premier ministre, Michel Debré. Son émission Des Idées et des hommes est supprimée deux semaines plus tard. Amrouche ne sera ni l’ambassadeur au Vatican de la nouvelle république algérienne comme le lui promettaient les responsables du FLN, ni l’ambassadeur de la France en Algérie comme le projetait de Gaulle. Il mourra le 16 avril 1962. S’il n’avait pas eu l’heur de voir l’indépendance algérienne pour laquelle il avait lutté, il fut en revanche informé de l’aboutissement des négociations par de Gaulle lui-même, qui lui écrivit le 4 avril 1962 : « je sais que vous êtes auprès de moi dans ce qui vient d’aboutir… » Quelques erreurs vénielles à signaler dans le livre de Réjane Le Baut. Les dernières conférences d’Amrouche, mort en 1962, ne peuvent dater de 1969. Le prénom El Mouhouv, qui est le vrai prénom kabyle de l’écrivain, ne se prononce pas « El Mouhoub » en Kabylie (c’est le v qui est prononcé ; en revanche, le b est prononcé dans les régions arabophones d’Algérie).

 

Balthus. Nicholas Fox Weber, Balthus. Une biographie, traduit de l’anglais par Marie Muracciole (Fayard, 2003, 785 p., 30 ). Curieuse et attachante biographie d’un peintre dont les œuvres méritent sans doute plus le premier qualificatif que le second. On y découvre un homme très habile, bénéficiant de la caution familiale de Rilke, forgeant patiemment son mythe, s’inventant des généalogies fabuleuses et mégalomaniaques (se bombardant comte de Rola, il assurait descendre à la fois des Gordon, des Romanov, des Radziwill et des Poniatowski : pourquoi pas également des Montmorency ou des Médicis ?). En fait, Balthus est un cas : celui d’un peintre qui réussit parfois à nous troubler profondément, en employant des moyens qui ne sont pas ceux de la pure peinture. À ce titre, il méritait ce gros livre qui est, non pas une biographie événementielle, mais un essai biographique particulièrement éclairant, nourri de vastes recherches tout comme de fréquentes conversations avec l’artiste. L’homme Balthus s’y révèle peu sympathique : vaniteux, snob, roublard et péremptoire, interdisant toute citation de lettre de lui (même après sa mort : Nicholas Fox Weber n’a rien pu citer de sa correspondance !), imposant aux critiques sa version narcissique de sa vie et de ses tableaux. Les nombreuses illustrations noir et couleur du livre invitent aussi à certaines réflexions. Fillettes à part, les œuvres sont, reconnaissons-le, plastiquement assez faibles : dessins médiocres, dramatiquement inhabiles, tableaux secs et sans couleur. Nourri, entre autres, de Poussin, de Piero della Francesca et de Courbet, Balthus eut l’ambition d’être un peintre complet. Mais, chez lui, dès qu’on enlève l’érotisme, il ne reste plus rien : voyez la faiblesse insigne des paysages, l’ahurissant Bouquet de roses sur la fenêtre (1958), qui ne détonerait pas dans la salle d’attente d’un dentiste de sous-préfecture ! Or, de Mandiargues à Bonnefoy, de Claude Roy à Barthes, en passant par Camus, Malraux et Mitterrand, tous les intellectuels sont tombés comme des mouches devant ce que le biographe du peintre appelle assez drôlement « les écolières acrobates » : des Lolitas anorexiques montrant leur petite culotte. Quand Balthus, devenu châtelain mondain assoiffé de jet-set (Agnelli, l’Aga Khan, David Bowie, Richard Gere, etc.), ne cesse de répéter à Nicolas Fox Weber que les critiques n’ont rien compris à son œuvre et que ses tableaux ne sont pas érotiques, il se moque du monde. Pas érotique, cette Alice qui offre son sexe herbu au spectateur ? Pas érotique, La Leçon de musique, l’un des tableaux les plus explosifs qui soient ? Explosion qui, d’ailleurs, cesse totalement à partir de 1940, Balthus se répétant ensuite à l’infini sans jamais retrouver la force de ses œuvres antérieures – faillite personnelle et artistique qui n’est pas sans rappeler celle d’un Chirico. La biographe le reconnaît, qui écrit que le calamiteux portrait de la baronne Alain de Rothschild (1958) « semble provenir de l’un de ces portraitistes de Deauville ou de Palm Beach qui réalisaient des images publicitaires pour les magazines de luxe ». Et tous les tableaux des années 1950-1980 représentant les sempiternelles fillettes, eux, paraissent dus à quelque Symboliste de troisième ordre, à un Emile Fabry qui aurait ressuscité cinquante ans après sa mort, pour faire, à sa manière, du Piero della Francesca scabreux. Écrit avec admiration pour son modèle, mais aussi avec objectivité critique et grande perspicacité, ce livre a le mérite de nous permettre de prendre l’exacte mesure de Balthus : ni un dessinateur ni un coloriste de premier ordre, mais l’auteur très conscient et très pervers de quelques compositions extraordinairement troublantes et dont la force subversive n’est pas près de s’éteindre. Pour le reste, un peintre mineur, auquel on peut, en tant qu’artiste, souvent préférer un Bayros ou un Pascin. Une remarque au passage : à propos de Pierre Klossowski, on lit avec surprise qu’il fut, en 1933, « le premier à prendre Sade au sérieux » : n’y avait-il pas eu, auparavant, un certain Apollinaire et un certain Breton ?

 

Célibataires. Nathalie Prince, Les Célibataires du fantastique. Essai sur le personnage célibataire dans la littérature fantastique de la fin du xixe siècle (L’Harmattan, 2002, 383 p., s.p.m.). Il y aurait, dans la littérature fantastique de la fin du xixe siècle, récurrence d’un personnage typique, le célibataire, qui permet le renouveau d’un fantastique que l’âge de la science et de la technique semblait ruiner en dissipant crédulités et peurs irrationnelles. On laissera de côté l’étrange naïveté de cet axiome qui ignore la faculté de l’irrationnel à s’alimenter au contraire des objets et concepts nouveaux que propose le discours scientifique. Mais passons, ceci n’est pas le cœur de la démonstration. Contrairement à ce qu’indique le titre, il s’agit d’une thèse, qui procède par organisation rationnelle et méticuleuse des éléments d’une recension de thèmes convergents puisés dans un vaste corpus étranger et français, et souvent efficacement employés. Elle n’en pose pas moins des problèmes de méthode. Premier souci, le corpus : très large dans le temps et l’espace, il fait douter de la possibilité de construire un objet littéraire commun. Pour convaincre le lecteur de l’existence d’un type littéraire spécifique au récit fantastique fin-de-siècle, par-delà les frontières linguistiques, il faudrait en effet pouvoir appuyer le type étudié, soit sur des caractéristiques génériques structurelles – ce qui n’est jamais réalisé ici, soit sur un substrat extra-littéraire commun. Or les éléments d’histoire culturelle évoqués à juste titre pour souligner l’apparition du personnage célibataire… appartiennent à la seule histoire française, ce qui fragilise le propos. Le lecteur soupçonne alors rapidement que le choix du corpus a été déterminé uniquement par les compétences linguistiques de l’auteur. De surcroît, négligeant la frontière temporelle pourtant prescrite par son sujet, elle prend le risque de miner le reste du propos, car soit son personnage est présent dans le fantastique gothique – et alors il n’est plus spécifique à la fin de siècle –, soit c’est la définition du type qui est trop imprécise, le « célibataire » étant confondu avec cette grande fonction masculine qu’est le solitaire, lequel ne se définit pourtant pas par opposition à une norme ou à une stratégie matrimoniale. L’auteur elle-même sent bien qu’elle est en porte-à-faux avec son sujet lorsqu’elle est amenée à traiter des amantes idéales, mortes amoureuses, etc. Corollaire de l’extension excessive du corpus, la superficialité de lectures qui effacent trop souvent la spécificité des poétiques (air connu s’agissant de littérature comparée). Les analyses de détail, souvent superficielles, pâtissent de surcroît d’un style typiquement universitaire, verbeux jusque dans ses essais de comic relief (« l’affolé du logis » cohabite ainsi avec « l’insolitation de la solitude »). Pour ne citer qu’un exemple d’analyse a priori sans problème et insuffisamment pensée : estimant que le Horla est le « double négatif » du narrateur, l’auteur croit pouvoir affirmer dans la foulée qu’il est de ce fait un étranger, l’autre absolu. Incohérence logique, le rapport du « positif » au « négatif », selon la métaphore employée, ou de l’individu à son « double », impliquant un socle commun qui permette une telle articulation. L’autre souci vient de la littérature non fantastique. Parce qu’il existe bien une spécificité fin-de-siècle du célibataire, d’ailleurs archi-connue et étudiée, essayer de prouver la spécificité de ce type dans la littérature fantastique contemporaine tient de la gageure. Bien des chapitres semblent avoir oublié les textes fantastiques pour broder sur la décadence. Peut-être aurait-il mieux valu alors se limiter aux relations du texte fantastique et de la décadence, ce qui aurait nécessité d’aller au-delà du rapprochement des thématiques. Qu’on ne se méprenne pas sur notre propos : il n’est pas question de contester le sérieux et l’ampleur du travail réalisé, ni le poids des contraintes de ce type d’exercice universitaire. Simplement, on regrette que cet ouvrage massif soit si peu convaincant, en partie parce que l’auteur s’est laissé embarquer par un mauvais sujet, une question qui ne se posait pas, et à laquelle on ne lui reprochera finalement pas de n’avoir su répondre qu’à côté, par des synthèses superficielles.

 

Char. Gilles Plazy, René Char : fiction sublime (Jean-Marie Place, 2003, 122 p., 11 ) ; Georges-Louis Roux, La Nuit d’Alexandre. René Char, l’ami et le résistant (Grasset, 2003, 260 p., 14 ). René Char est-il ce poète « apothéosé » dont Christian Prigent avait entrepris de dénoncer, à sa manière (c’est-à-dire avec humour et méthode), les fastes illusoires et les artifices ? Ou bien faut-il voir en lui l’exemple – peut-être le dernier, en ce siècle où le mot même de « poésie » semble frappé de nullité – de l’écrivain lucide, placé face à ses devoirs d’homme et ses responsabilités de créateur, et pour qui, en dernière analyse, le langage amoureux de la poésie, la langue chantournée du poème est aussi bien décision éthique qu’engagement poétique ? L’essai de Gilles Plazy abonde dans ce sens, qui, à la suite de bien d’autres commentateurs (et non des moindres : on pense à Jean-Pierre Richard, Paul Veyne, Jean-Claude Mathieu, Jean-Michel Maulpoix, pour ne retenir ici que quelques noms), entreprend de rappeler quelques-uns des aspects saillants de la poétique charienne. En un parcours d’une cinquantaine de pages, qui propose des entrées à la fois historiques, contextuelles, esthétiques et rhéto-poétiques, l’auteur entraîne son lecteur dans le monde de Char. Quel est ce « monde » ? Il s’étend, à la façon d’une sphère légèrement aplatie, et presque oblongue, du Surréalisme des premiers temps à la conversation intime, intériorisée, avec les peintres, en passant par les « ascendants » de la bibliothèque mentale, ces interlocuteurs privilégiés qui traversent le poème charien, par éclairs, allusions ou citations. Du même élan, sont abordées les facettes du lyrisme de Char, qui répugne au chant, lui préférant la formule lapidaire, « la sentence, l’affirmation, l’incitation, l’impératif même ». La parole est en effet tendue vers un dehors, suscitant une action, étant elle-même agissante, énergique. Poésie gnomique qui ne refuse pas le jeu des contraires, l’alliance des valeurs opposées. D’où, comme le souligne Gilles Plazy, l’importance du « clair-obscur », qui unit, dans une tension maintenue, le poète et l’homme d’action. L’essai de Gilles Plazy est par endroits suggestif, éclairant, mais, très vite, il incline à se faire plus assertif qu’il ne devrait, suivant l’exemple de Char lui-même, dont les maximes et propositions sont trop souvent citées sans recul, dans une sorte de confiance aveugle qu’on peut bien comprendre, mais qui méconnaît l’exigence critique. Quelques exemples : « Maquisard et poète sont «magiciens(s) de l’insécurité» [...], l’un et l’autre précipitant "le trajet de cause à effet" dans l’instant vertical de l’éclat poétique, qui est beauté, liberté et vérité ». Ou encore : « Ainsi peut-on dire (et nous le disons) que la poésie de René Char, fiction sublime, est l’élan d’une vie projetée en parole vers le monde éternel de l’origine et de l’accomplissement, vers une aube qui contient la nuit et qu’aucune nuit ne saurait éteindre… » Ou comment achever le mythe de la poésie comme parole mythifiante. On dira de cette présentation de René Char qu’elle n’est qu’une occasion à un brillant (au point de rendre aveugle) exercice de style, qui a dû procurer à son auteur quelque satisfaction. Pour le fond, rien de nouveau. Tout autre est le livre de souvenirs de Georges-Louis Roux. Étoffant et réordonnant les pages qu’il avait publiées dans le Cahier de L’Herne consacré à Char (1971), l’auteur se donne pour objectif, humble et chaleureux, d’évoquer plus longuement la figure de Char résistant, cet « hôte de Céreste » qui deviendra, au temps du maquis, le Capitaine Alexandre. C’est en août 1936 que Char arrive à Céreste en compagnie de Georgette et, de cet instant, se noue, avec le jeune Georges-Louis Roux qui l’accueille, une belle histoire d’amitié. Les premiers pas de Char sur la place des Marronniers le conduisent vers la fontaine : c’est là que se scelle un pacte tacite avec le petit village des « Basses-Alpes » : « Le son régulier et clair de l’eau qui tombe dans la vasque plaît à nos oreilles. Char pose sa valise près d’elle, s’arrose les bras, met sa main en coupe et boit. » Céreste le désaltère : cet épisode inaugural a valeur de symbole. Il atteste sa vertu unifiante, préfigurant les liens indissolubles que la résistance saura tisser et consolider. Mais le poète admiré, précédé de sa réputation de surréaliste (René, le frère de Georges-Louis, qui avait invité Char à venir s’installer à Céreste dans la maison des Taupin, déclare ainsi qu’« un surréaliste, ça mord »), qui débarque ce jour d’été, a d’abord le visage d’un ami, d’un homme qui s’inscrit dans le quotidien des frères Roux, dans le rythme serein d’une existence à la campagne, mais que gouvernent à distance, et parfois dans la proximité des gestes et des voix, les impératifs d’une vie trempée dans les eaux courantes de la poésie. D’une écriture alerte, marquée par une grande sobriété, Georges-Louis Roux retrace les étapes de cette amitié découpée sur le fond d’une Histoire qui s’assombrit. Car ce livre, qui place en son centre le profil imposant d’un poète majeur, est aussi la chronique d’un village qui bientôt sera pris dans la tourmente. Soucieux de faire justice au poids décisif de la vie immédiate, l’auteur ne manque jamais de montrer que les activités des hommes les plus simples prennent relief et consistance sous la pression des événements. L’accélération du temps historique, de 1936 à 1938, puis de 1940 à 1944, fait de Char un homme consacré à l’action, dévoué en somme aux obligations brûlantes de la « vie pratique ». Loin de conférer au poète et à son rôle éminent de résistant une valeur de mythe, Georges-Louis Roux – qui était alors à ses côtés – s’attache au contraire à historiciser l’action d’un chef départemental de la Section Atterrissage Parachutage (SAP) – un commandant qui n’est ni un héros ni un saint. Une phrase de Char, rapportée dans le livre, mérite ici d’être citée : « Tu sais, en ce moment, «je», c’est beaucoup d’autres ! » (nous sommes en 1944). Rimbaud est paraphrasé, détourné – augmenté même. Rien n’est sacré dans l’urgence de la lutte, sinon précisément ce lien nouveau qui fait d’un individu un être collectif, participant non pas de l’humanité (le mot est abstrait, tout juste bon pour les philosophes pressés), mais du cercle de ses semblables immédiats, dotés d’un visage et d’un corps, ceux qui sont tout près, là, dans la continuité du souffle, de la peur et du courage. Par quoi, on retrouve la leçon de Rimbaud : le « moi » et son petit manège intime, subjectif et narcissique, s’efface devant l’objectif, qui est aussi bien la cible à atteindre que l’inconnu à viser. On se plaira à retrouver, pudiquement distillés dans ces belles pages de Georges-Louis Roux, quelques-uns des textes de Char – notamment des fragments des Feuillets d’Hypnos – qui viennent révéler, par un retour du poème sur le réel, toute l’intensité de ces moments « de haine et d’amour », qui peuvent toujours former une « Horrible journée ». Si l’auteur de La Nuit d’Alexandre s’interdit, par méthode plus que par goût, toute incursion prolongée dans les poèmes de René Char, il n’oublie pas cependant de rappeler ce que fut profondément cet hôte de Céreste pour les frères Roux : un maître de vie, qui les emmène au sommet de la Gardette, éveille en eux le sens de la poésie, leur apprend « à voir «l’âme» des êtres et des choses ». Il est surtout celui qui, à travers et par-delà ces années « de mal au coeur, de mal aux tripes, de ténèbres en plein jour, de soleil lointain, de désolation et d’espoir », vous grandit un peu. « Avoir fréquenté Char », écrit Georges-Louis Roux, « m’a parfois donné l’impression de prendre quelques centimètres ». Ces centimètres sont aussi les degrés de la dignité.

 

Delvaille. Bernard Delvaille, Jounal, tome 3 (1978-1999) (La Table ronde, 2003, 567 p., 22,10 ). Parce qu’il rejoint provisoirement un présent proche, le dernier tome du Journal de Delvaille bénéficiera pour quelques années d’un statut particulier et précieux : ses lecteurs se prendront à retrouver dans ses pages, en certaines occurrences, quelques-uns des fils qui trament leurs propres souvenirs, et ils découvriront peut-être que leurs routes ont croisé, à quelques mètres ou quelques jours, les incessants trajets de l’écrivain pérégrin. Puis cette communauté d’expérience se dissipera : alors, sous l’empilement des années, ce témoignage d’une époque révolue redeviendra à jamais, pour une majorité, puis pour tous, un cimetière d’instants qui ne subsisteront plus que dans cette archive même. Est-ce à cause de cette démonstration de fragilité partagée que le lecteur reste si sensible aux notations de Delvaille ? Un décalage de générations se creuse entre le narrateur et le monde qu’il habite, et l’on se prend, malicieusement, à marmotter le Chant d’amour de Prufrock, de T.S. Eliot : « At times, indeed, almost ridiculous – Almost, at times, the Fool », quand Delvaille foudroie les analyses foucaldiennes des Ménines ou le recours critique à l’intertextualité en qualifiant sans plus ces approches de « grotesques », quand il s’applique à coucher pour l’éternité la mention d’une colique qui l’oblige à galoper « toutes affaires cessantes » de la rue vers les toilettes d’un bar romain, le 25 avril 1993, quand il enfile les visites aux aquariums pour frissonner invariablement devant seiches, crabes et poulpes, version maritime des araignées qui terrorisent ses promenades terrestres, ou quand, inhabituellement pompeux, il termine le volume sur un remake de Chateaubriand au Lido et conclut : « Ici se clôt le xxe siècle. » En outre, l’élan des années précédentes cède la place (hors coliques donc) à plus de lenteur. Le périmètre de déplacement diminue. Si le Québec, l’encore URSS et les pays du Nord restent visités, le poète resserre progressivement ses voyages entre l’Angleterre et une Italie dominée par Venise. Autre cycle, les années reviennent identiques, avec l’écoute des concerts du Nouvel An, le prix Larbaud à Vichy, ou les séjours à Hautes-Rives, et une lassitude sensible s’exprime face à un Journal menacé de virer aux « mémoires d’un touriste » en province, au fil des lectures et conférences qui trahissent, selon Delvaille, la situation faite à partir des années 1970 à des écrivains sommés de faire événement par des prestations proches du spectacle, plutôt que leur renommée ne se construit par la lecture de leurs œuvres. Toutefois, le Journal ne se cache pas d’être partiel. Si « tout journal intime est quelque part mensonge », Delvaille feint par omission. Il mentionne à plusieurs reprises ces travaux d’« élagage », et indique à la fois « supprimer toute allusion passionnelle véritable », « gommer les confidences d’autrui » et tenir « un carnet parallèle à celui-ci, qui ne sera publiable que dans une cinquantaine d’années, si cela intéresse encore qui que ce soit ». On cherchera donc en vain confessions et indiscrétions, sinon dans la présence spectrale que leur conserve ce type de repentirs. Dentelle d’une existence plus ample, ces pages doivent-elles dès lors paraître comme un dépôt au fond d’un verre, ou comme la sublimation de son alcool ? Quelle que soit la réponse, elles conservent pour l’amoureux des textes une large part de leur séduction. Rafraîchissant, le poète régale par son insolence quand il confesse son « ennui sans nom » face à Blanchot ou Wittgenstein, compare la momie de Lénine à « une prostituée trop maquillée », note que « tout de même, Gide sent un peu trop le caleçon "Petit Bateau" », ou extermine une représentation trop ventée de Carmen en notant « C’est Mistral chez Mérimée ». Ailleurs, le ton rejoint celui du poème en prose : « Le Campari ressemble à du sang amer. Un pianiste joue. Il pleut. L’arrière-saison, que j’aime dans les poèmes de Laforgue. » C’est que le monde que cette voix visite reste, comme dans les volumes antérieurs, un paysage littéraire, dont l’exploration incessante fait le fond de cette écriture fragmentaire et alerte où scintillent citations des lectures en cours et réflexions sur le lexique et la langue. La déambulation est attentive aux traces matérielles ou sentimentales des écrivains et des écritures. On visite les tombeaux de Rilke, de Keats, de Claudel ou de Valéry, et des notations botaniques permettent un discret hommage à Whitman, puisque « se pencher sur chaque "feuille d’herbe", sur chaque pétale, sur chaque rameau m’a toujours paru le comble de l’attention aux choses ». Ici, les listes de noms des tribus belges dans César sont rapprochées de leurs équivalents modernes chez Michaux ; là, on médite sur l’étymologie inattendue du mot « élucubration » ; ailleurs, on reçoit comme autant de cailloux ramassés en chemin trois mots rares, chocknosoff, urf et copurchic, que Delvaille se garde bien d’expliquer (si les deux derniers figurent dans le TLF comme synonymes de chic, un des lecteurs d’Histoires littéraires saura-t-il nous dire ce qu’est le premier de ces volatiles ?) ; et ailleurs encore, Delvaille médite sur la nécessité de ne rien écrire qui ne puisse mériter d’être republié. C’est dire qu’il vaut mieux pour nous terminer immédiatement cette note !

 

Démocratie. Nelly Wolf, Le Roman de la démocratie (Presses universitaires de Vincennes, 2003, 260 p., s.p.m.). Bien qu’apparu à la faveur des mutations socio-économiques communément désignées comme la naissance de la « modernité », le roman n’en est ni le symptôme ni le reflet, mais un équivalent. Telle est l’idée première de cet essai qui cherche, dans une perspective sociocritique, à mettre en évidence une « démocratie » interne au roman, pour peu qu’on en accepte une définition appuyée sur trois critères : le recours à des procédures contractuelles, le postulat égalitaire et une tendance au débat ou « disposition conflictuelle ». Une fois démontrée la mise en place d’une telle démocratie romanesque, l’auteur se propose d’en étudier la crise, au tournant du siècle, et de réfléchir ensuite à la mise à l’épreuve de la nature fondamentalement démocratique du roman par l’expérience totalitaire. Au-delà du thème récurrent des dysfonctionnements du pacte social (roman d’apprentissage qui relate l’échec de l’intégration de l’individu à la société, mais aussi roman des marginaux et des minorités sociales), le roman est donc d’abord lui-même défini par un contrat de lecture, un contrat narratif qui fonde un type de relation entre la communauté des lecteurs et l’auteur. Tournant le dos au modèle aristocratique de la réunion des égaux, le « happy few » stendhalien, le roman accomplit sa nature en devenant espace de transaction entre des partenaires juridiquement égaux, l’auteur se trouvant désormais en butte au jugement et à la familière curiosité d’un large public consommateur de romans mais aussi d’interviews et de portraits d’écrivains. Certains essaieront de s’y soustraire mais il faudra attendre le xxe siècle pour que le roman, à la suite de la poésie, opte pour le retrait technocratique. Le roman est ensuite démocratique en ce qu’il s’alimente d’une « langue commune », en deux sens : d’abord parce que les premiers romanciers sont des femmes et des petits-bourgeois qui se nourrissent de pratiques culturellement hétérodoxes du langage (épistolaire, conversation) ; ensuite parce que le français est institué politiquement comme langue de la communication de tous (il y a là une particularité française qui aurait appelé sans doute quelques nuances). L’articulation des deux éléments nous a semblé bien incertaine, mais l’auteur en déduit l’existence d’une langue sans style, fondée sur le « français élémentaire ». Comment, dès lors, écrire « comme personne » en utilisant la « langue de tout le monde », se demande l’auteur ? C’est le défi de Flaubert et des Naturalistes à sa suite, le premier y répondant par la stylisation de la langue démocratique, les seconds en négociant une langue entre français moyen, écriture artiste et langue populaire. Enfin, le roman est aussi débat, mise en intrigue de l’opinion, où la neutralisation évaluative (Hamon) reproduit, notamment dans le Naturalisme, l’espace relativiste engendré par la liberté de pensée – hormis pour la voix auctoriale, qui maintient jusqu’à la fin du xixe siècle une position d’« instituteur de la démocratie ». Ces éléments posés, on prévoit ce que seront les crises : crise de l’idéologie contractuelle, et surtout crise des garanties que ce soit par la fragilisation du narrateur (romans en première personne) ou celle du narrataire, mais aussi crise de la langue affranchie de la norme commune. La troisième partie relance l’intérêt, rejoignant par son objectif plusieurs travaux actuels sur la prise en charge du totalitarisme par les formes et genres littéraires. Si le totalitarisme vise à exclure la conflictualité au nom d’une cohérence prétendue qui se substitue au réel, sa langue est celle de l’amalgame, qui nie les distinctions, et culmine dans l’éviction de l’altérité. Monosémie, monolinguisme et monologisme autoritaire sont, de ce fait, les trois axes de la littérature totalitaire. Mais quelle sera l’empreinte de ce système sur les œuvres qui lui sont confrontées ? On en retrouve la logique dans le roman idéologique, fiction d’une fiction, ici étudiée à travers le thème du mort-vivant ouvrier (pour vivre comme type, « l’ouvrier » doit être mort en combattant l’iniquité) dans la fiction d’obédience communiste. Symétriquement, l’auteur s’intéresse ensuite au cas Céline, sans réellement parvenir soit à l’inscrire dans sa thèse (« les langues » de Céline contrarient le monolinguisme totalitaire) soit à dégager une pratique romanesque (et non un discours) totalitaire. On change alors de point de vue pour interroger « l’écriture de la terreur », soit les récits relatifs à l’univers concentrationnaire et aux génocides – la terreur renvoyant ici surtout, dans une lecture aristotélicienne, au sentiment du lecteur face à de tels récits. Au-delà des rappels de tout ce qui a pu être écrit sur la légitimité ou non du plaisir esthétique face à de tels objets, ou sur l’impossibilité du récit après Auschwitz, l’auteur analyse le Nouveau Roman, qui marque la dissociation du romanesque et de la littérature en France, comme issu de l’entreprise de silence et d’oubli qui travaille la société française entre les années 50 et 70 : rien ne se passe plus car quelque chose ne passe pas. Mais là comme à propos de Perec, écrivain du démembrement, de l’éclatement et de l’effacement, l’auteur ne produit guère d’analyses nouvelles et convainc médiocrement, donnant l’impression d’avoir perdu la force théorique qui soutenait la première partie. On regrette de finir ainsi cette lecture par moments si séduisante, d’autant que l’approche généraliste revendiquée par Nelly Wolf ne se conçoit et se justifie que si elle parvient à construire son sens à un autre niveau ; que cette dynamique et le sujet lui-même semble perdu de vue, et c’est tout l’édifice qui se trouve fragilisé, la superficialité des lectures n’offrant pas de solides étais à la thèse défaillante.

 

Du Bos. Charles Du Bos, Journal 1920-1925 (Buchet-Chastel, 2002, 1070 p., 38 ). Fort du bon accueil réservé à la récente réédition des Approximations, Louis Mouton présente une nouvelle mouture du Journal de Du Bos, dont voici le premier des trois tomes. Il arrive que ce volumineux pepys (comme Larbaud nomme sa propre production diaristique) soit fastidieux, car son auteur, au fil des pages, décrit de constantes montagnes russes entre exaltation et découragement. Certes, Du Bos s’impose des échéanciers de travail intenables, jongle avec des fins de mois difficiles, et souffre de douloureuses « crises d’adhérences » qui lui interdisent toute activité, mais comme le reste du Journal est très peu intime, ses jérémiades récurrentes sur ces trois calvaires liés, ou à l’inverse ses extases provisoires, ne s’ancrent pas dans le tableau quotidien qui permettrait d’aiguiser un intérêt d’ordre biographique. Heureusement, ces notations n’occupent qu’une part minime d’un texte d’abord intellectuel, dominé par des analyses littéraires ou musicales, et dont la vocation insistante est de servir de laboratoire ou de « gibecière » à l’œuvre future : Du Bos y consigne ses idées, essaye des formules, bâtit des plans et « dépense des calories » avant ses conférences. Certaines entrées, qui établissent des mises en scène provisoires de la pensée, sont ainsi revisitées, voire réécrites, à quelques jours de distance. À ce seul titre, le volume vaudrait l’attention, à l’heure où la critique se penche sur les rapports entre journal et avant-texte. De plus, ici les remarques sont beaucoup moins polies (aux deux sens du terme) que dans les textes publiés, et elles gagnent une densité et une efficacité que l’on ne retrouve pas toujours dans Approximations, et qui, selon Gide, caractérisaient la conversation de Du Bos (si bien que l’auteur de Paludes lui enjoint régulièrement de ne jamais délaisser ce journal, qu’au reste Du Bos dictait à des sténos). De fréquentes et longues interruptions signalent un surcroît de travail ou de rares vacances, et si le tempo est celui d’une vie, c’est celle de l’esprit seule ou presque qui fait la matière de ces pages (Du Bos consacrant un chantier spécifique, durant ces mêmes années, à un projet d’autobiographie). Autre singularité formelle, le texte est fréquemment bilingue. Par économie, l’auteur passe à l’anglais, et beaucoup plus rarement à l’allemand, pour insérer dans son texte certaines formules idiolectales ou directement disponibles à sa réflexion, voire des développements entiers. Il n’y a pas de solution de continuité : la phrase bifurque soudain dans l’autre langue, dont les plus longues séquences contiennent à leur tour de brèves retours au français, ou des ouvertures à un nouvel idiome. Effet supplémentaire de polyphonie, le Journal contient la retranscription de discussions avec Proust, Curtius, Gide ou encore Rilke, ainsi que des formules souvent acérées de Juliette, l’épouse du diariste, elle-même traductrice. Le texte regorge d’anecdotes savoureuses ou émouvantes – comme dans les pages consacrées à la mort de l’auteur d’À la recherche du temps perdu, ou quand on voit Valéry évoquer sa participation à Littérature et la publication dans la revue d’un « poème qui [lui] parut suffisamment dadaïste », le « Cantique des colonnes ». Du Bos a conscience de privilégier l’intuition, mais celle-ci est rarement fausse, et les analyses qu’il consacre à Baudelaire (chez qui « la valeur du mot est de position », et non « d’essence »), Proust (qui, à une « impudeur scientifique », allie « une manière qui n’appartenait qu’à lui de rejoindre le centre rien que par l’approfondissement de l’excentricité elle-même »), ou encore Browning, sont très stimulantes, de même que certaines remarques plus générales, comme l’ébauche d’une « théorie des virtualités intérieures » relative aux personnages, et selon laquelle « la création du romancier consist[e] à conduire jusqu’à l’être […] toutes les possibilités qu’il porte en lui-même » – une approche qui n’est pas sans rappeler l’ego expérimental de Kundera. L’édition est de qualité et on y a judicieusement décidé de donner une traduction de tous les passages en langue étrangère en fin de volume. Toutefois certains brefs passages sont omis, notamment quand ils sont écrits en latin ou dans des langues moins connues que l’anglais, et quelques maladresses demeurent, par exemple quand une évidente bourde de transcription, « In one zone solitary self pity », est imperturbablement traduite, malgré son agrammaticalité, par « dans une zone solitaire d’apitoiement sur soi-même » (il s’agit évidemment de « one’s own », ce que suffit à confirmer une brève vérification dans Marius l’épicurien de Walter Pater, d’où est tirée cette citation). Un index fort utile permet la navigation dans les 900 pages du texte, mais il aurait dû inclure les initiales, souvent utilisées dans le Journal, et l’on signalera enfin que le traducteur d’Hangest (sollicité par Du Bos dans le cadre de ces activités de directeur de collection chez Plon) se prénomme Germain, et non… Miss.

 

Eckstein. Louis Le Guillou, Le « baron » d’Eckstein et ses contemporains (Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Foisset, Michelet, Renan, Hugo, etc.). Correspondances. Avec un choix de ses articles (Champion, 2003, 594 p., 90 ). Il n’y a pas foule de nos jours pour étudier sérieusement Lamennais, Lacordaire, Montalembert, grands personnages pourtant, et encore moins Foisset. Quelque « célébration nationale » bien orchestrée pourrait-elle y remédier ? Nous ignorons si quelque chose est prévu pour le cent-cinquantenaire de la mort de Lamennais, en 2004 (il y aura concurrence avec celui de la naissance de Rimbaud !). Le bicentenaire de la naissance de Lacordaire avait lieu en 2002 : a-t-il été sérieusement célébré au-delà des groupes dominicains ? La solitude (relative) n’effraie pas Louis Le Guillou, qui a consacré à de pareils auteurs l’essentiel de sa carrière – pensons à son édition de la correspondance de Lamennais, étalée en de multiples volumes sur plus de vingt-cinq ans, ou à celle qu’il a procurée de Michelet, également monumentale. Le baron d’Eckstein et sa correspondance ne sont donc que des appendices à ces énormes travaux. Il faut remonter à 1931 et au Père Burtin pour trouver une étude sur Eckstein : c’est dire que la solitude est ici plus grande encore (quand on pense aux centaines de thèses qui font pulluler les spécialistes de certains auteurs dont tous n’ont pas la personnalité ni le rôle d’Eckstein ! On se demande à quoi rêve la Sorbonne). Pourtant, quel curieux personnage que ce baron au titre douteux et quelle carrière intrigante ! Sans parler de l’étendue de ses relations, de la diversité de ses connaissances et de la multiplicité de ses intérêts ou de son rôle de publiciste à nombreuses facettes. Celui qui, né au Danemark d’un père juif converti au protestantisme, qui se convertira à son tour au catholicisme, sera pendant un temps fort mystérieusement directeur de la police de Gand nommé par Louis XVIII, puis brièvement commissaire général de la police dans les Bouches-du-Rhône, enfin directeur du Catholique pendant des années, ce personnage-là mériterait plus de curiosité, même si l’on tient compte de l’étrangeté générale des itinéraires dans l’Europe des révolutions et des restaurations. Ajoutons que le baron d’Eckstein connaît tout, en particulier les sciences nouvelles de l’époque, fondées sur la linguistique en formation. Les langues orientales semblent n’avoir eu aucun secret pour le « baron Bouddha », comme Louis Le Guillou rappelle que le nommait Heine. Il fallait se donner beaucoup de mal pour rassembler sa correspondance, pas toujours passionnante et rarement bien écrite, avouons-le, ici complétée par un choix d’articles de 150 pages. Pour chaque dossier de correspondance, Louis Le Guillou fournit une petite notice familière, parfois désabusée. À propos de la correspondance avec Renan, souvent technique (à propos de langues sémitiques ou de sanscrit), il confesse volontiers qu’il a du mal à s’y retrouver et met tous ses espoirs dans les savants allemands qui connaissent ces choses. Notons que l’ultramontain radical qu’était Eckstein avait peu de chances de plaire au-delà de son époque. Larousse témoigne bien de cette fatalité, qui écrit de lui dans le tome 7 du Grand Dictionnaire universel : « Au moment de sa mort [1861], d’Eckstein, qui était aussi un orientaliste distingué, préparait les matériaux d’une Histoire des origines de l’humanité. II est permis de penser que la perte de cet ouvrage, qui ne pouvait être conçu que dans un esprit de système, n’est point un grand dommage pour la science historique. D’Eckstein était assurément un esprit vif, un polémiste ardent et convaincu ; des qualités semblables ont fait, dans le même parti, un nom célèbre, peut-être immortel, à J. de Maistre ; mais d’Eckstein ne les a pas possédées au même degré, et un homme exceptionnel comme de Maistre peut seul assurer la gloire de son nom dans la défense des idées fausses et rétrogrades. D’Eckstein vient de mourir, et il est déjà oublié. » Un index des noms et une table des lettres et des articles font de ce volume un bon outil de travail. Nous signalons à l’auteur, en vue d’une bien improbable seconde édition, que la page 72, qui devait contenir une référence à Mme de Menthon, a malencontreusement disparu, du moins dans l’exemplaire qui nous a été adressé.

 

Genet. Jean Genet, Théâtre complet, édition établie par Michel Corvin et Albert Dichy (Gallimard, 2002, 1568 p., 62,50 ). La collection de la Pléiade a connu des fortunes diverses, et tous ses volumes ne sont pas des modèles uniformément admirables, on le sait. On sait aussi ce que sont les difficultés de toute entreprise de cette nature, infiniment variables en fonction des auteurs, mais toujours redoutables. Il y a cette fois-ci tout lieu d’admirer Michel Corvin et Albert Dichy. Le Théâtre complet qu’ils annoncent mérite entièrement l’épithète ; tout y est, les pièces devenues des classiques incontournables du xxe siècle comme les œuvres peu connues ou inachevées. Mais on découvre surtout ici à quel point, inachevées, elles le sont toutes : Genet n’a pas cessé d’y travailler, de les remanier, de les reprendre d’édition en édition, la plupart du temps dans des manuscrits qui demeuraient hors de portée. C’est là la grande chance de cette édition : les multiples états des manuscrits et des éditions sont désormais accessibles aux chercheurs. La liste des lieux de conservation forme le Gotha de l’archive littéraire aujourd’hui, de l’IMEC à la Carlton Lake Collection d’Austin. La BnF (malgré une dactylographie des Bonnes du Fonds Rondel de l’Arsenal) ne fait pas partie du lot, on le remarquera. Il faut ajouter à ces fonds institutionnels les nombreuses archives privées dont l’accès a permis de faire de cette édition un travail génétique exemplaire en ce qu’elle n’étudie pas l’avant-texte pour lui-même mais le fait servir (ce qui devrait toujours être le cas) à comprendre dans toute sa complexité la richesse d’une œuvre en mouvement, jamais arrêtée sur une version définitive. Ceci, on le conçoit, répond parfaitement au nomadisme souvent tragique de Genet, dans sa vie comme dans ses convictions et ses affections et donne tout leur sens aux jeux compliqués de ses personnages avec des identités et des situations toujours insaisissables. Une pareille ouverture s’imposait d’autant plus dans le cas d’une œuvre théâtrale dont les avatars (au premier sens du terme) sont potentiellement infinis : chaque mise en scène, chaque style de jeu, chaque choix de décor, chaque contexte de représentation diffère de tous les autres. Michel Corvin, en spécialiste qu’il est de la dramaturgie, présente pour chaque pièce des analyses approfondies et toujours éclairantes jusque dans le détail de leur attention minutieuse aux virtualités des textes comme aux réalités des représentations. Chaque notice est un condensé d’érudition intelligente. On pourrait dire la même chose des autres choix éditoriaux. Voilà donc rassemblés dans un seul volume, non seulement les pièces elles-mêmes avec leurs variantes souvent inconnues, mais également toute une série de documents, parfois déjà connus mais jamais sous une forme complète et annotée ; ainsi, une préface inédite des Nègres, les lettres à Roger Blin – document fondamental – et toute une correspondance largement inédite avec Bernard Frechtman (l’artisan initial de la mondialisation de Genet) ou avec Patrice Chéreau. On trouve encore dans cet ensemble aussi bien le fameux Cas Genet de Mauriac que le compte rendu du débat historique à l’Assemblée nationale à propos des Paravents en 1966, plus quelques entretiens inédits. L’appareil critique est à la hauteur, avec une excellente chronologie due à Albert Dichy, où les moments essentiels de la vie de Genet apparaissent avec toute une force quasi-physique, comme les images chargées de sens et impénétrables de son théâtre. L’iconographie des mises en scène souffre évidemment du format et du support imposés aux reproductions par la collection. Il faut souhaiter une édition séparée intégrale en grand format. En revanche, le répertoire des créations majeures en France et dans le monde, l’inventaire des premières éditions (souvent plus ou moins clandestines), etc., forment un outil de travail exemplaire autour d’une œuvre qui n’en sort pas amoindrie parce que mitée par du discours parasite, comme il arrive trop souvent : la parole de Genet s’impose au contraire plus fortement que jamais, souveraine, impérieuse et douloureuse tout à la fois. Les trois générations de Gallimard qui ont voulu tour à tour ce Genet pléiadisé avaient raison d’insister, tout comme Cocteau, auquel il faudra rendre cette justice qu’il aura aidé à advenir, très consciemment, plus grand que lui.