En société
Apollinaire. Que vlo-ve ? Bulletin international des
études sur Guillaume Apollinaire, n° 21, janvier-mars 2003 (60 rue de
Fécamp, 75012 Paris). La totalité du présent Bulletin est constituée d’un article de 22 pages d’Henri Béhar
consacré aux rapports entre Apollinaire et le Surréalisme. L’auteur a la
sagesse de renoncer à refaire ce qui a été depuis longtemps réalisé (et à quoi
il renvoie). Il opte pour un sondage-inventaire direct dans les œuvres de
Breton, Aragon, Tzara, ainsi que dans diverses revues. Un dossier soumis à
l’appréciation critique du lecteur : réception d’Apollinaire de son vivant
et au moment de sa mort, approbations et réserves – voire rejets –, débats
esthétiques sur l’Esprit nouveau. L’intérêt principal de ces pages est double :
faire légèrement vaciller le socle d’une statue que l’on peut juger un peu trop
indéboulonnable aujourd’hui en montrant un Apollinaire « médiocre
théoricien » et finalement mort « à temps » ; livrer des
appréciations techniques de poètes sur l’activité poétique d’Apollinaire.
Aragon. Annales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n°
3, 2001, Autour des « Voyageurs de
l’impériale » ; Faites
entrer (l’infini), 30 écrivains parlent d’Aragon (42 rue du Stade, 78120
Rambouillet ; 298 p., 16,78 €). Parmi les romans d’Aragon, qui semblent s’épaissir et devenir de
plus en plus verbeux au fur et à mesure que les années passent, Les Voyageurs de l’impériale est plutôt
méconnu et présente un intérêt historique. Vingt-deux contributions tentent de
le cerner, tantôt de critique littéraire, tantôt d’histoire. Parmi les
premières, on retiendra « Un déballez-moi ça dans le bleu ébloui :
l’exposition romanesque des Voyageurs de
l’impériale » (Olivier Barbarant), « Pourquoi les
"Hirondelles" annoncent le printemps ou le bordel des Voyageurs de l’impériale comme seuil
tragique » (Dominique Massonnaud), « Du Surréalisme au
réalisme : quelques traits du style d’Aragon » (André Dedet), les
études de Pierre Juquin sur l’affaire Dreyfus et de Raphaël Lafhail-Molino sur
le thème des « chambres ». En ce qui concerne l’histoire, Gilbert
Badia évoque les « bonheurs et malheurs des émigrés allemands en France de
1933 à 1939 », et deux articles décrivent la vie clandestine d’Aragon et
sa femme à Dieulefit, ainsi que leurs liens avec d’autres écrivains résistants.
L’ensemble est intéressant et comporte une bibliographie établie par Daniel
Bougnoux. À la fin, une section de quatre articles est consacrée à Elsa
Triolet. En prime, une nouvelle de l’oncle maternel Edmond Toucas-Massillon, Le Louis, sur un joueur, qui n’est pas
sans rapport avec le roman et qui est présentée par Michel Besnier. Pour le
vingtième anniversaire de la mort d’Aragon, des écrivains et des poètes ayant
eu des liens avec lui (Marie-Claire Bancquart, Olivier Barbarant, Pierre
Bourgeade, Jean Ristat, Michel Deguy, Jean L’Anselme, Pierre Lartigue,
Jean-Baptiste Para, Lionel Ray, etc.), et des artistes (Gérard-André, Marc
Ogeret, Laurent Terzieff) joignent leur voix, toutes plus lyriques les unes que
les autres, dans un concert d’éloges. Mais l’œuvre tourmentée d’Aragon se tient
au-delà de ces témoignages. Le numéro publie également une nouvelle inédite, Pastorale dernier cri. Malgré la présentation
de Marie-Claire Dumas, ce texte oral confirme qu’en matière de paysans, Aragon
ne connaissait que celui de Paris et qu’il avait bien fait de laisser ce texte
sous le boisseau. Les illustrations sont intéressantes car, outre les portraits
des écrivains sollicités, sont reproduites des photographies des murs de
l’appartement de la rue de Varenne. Ceux-ci sont entièrement couverts de
photographies, de reproductions d’œuvres d’art (La grande Odalisque d’Ingres,
la noyée d’Aurélien) et de sites
touristiques (URSS). Cela tient de l’album de photos de famille, du musée secret
et du panneau d’affichage. Parmi les idoles, on ne peut s’empêcher de
noter : Maurice Thorez (deux fois), Georges Marchais, Picasso, l’auteur
lui-même, et une icône géante : Elsa.
Balzac. L’Année balzacienne 2001, revue publiée par le Groupe d’études balzaciennes
(PUF, 2002, 449 p., 41 €). La
ruche balzacienne bruit encore des réverbérations du bicentenaire. Les
ouvrières affairées qui butinaient déjà en tous sens du Balzac à pleine trompe
se sont surpassées ces dernières années, et l’on ne compte plus les colloques,
les livres, les éditions, les numéros de revue débordant de nouveautés
diverses, grandes ou minimes. Parmi les sociétés laborieuses qui prospèrent à
l’ombre de « Grands Écrivains », le Groupe d’études balzaciennes est
l’un des plus vigoureux et l’un des plus éclectiques. L’un de ceux aussi qui
ont su le mieux faire se côtoyer grands anciens chevronnés et jeunes thésards
ambitieux. Le volume de L’Année
balzacienne paru en 2002 en porte témoignage. Inévitablement, certains
textes sont plus riches que d’autres. Beaucoup appartiennent au grand genre
dissertatif et quelques-uns au genre modérément ennuyeux, mais tous sont
impressionnants d’érudition et de dévouement à la cause, pour ne pas dire de
dévotion à leur Auteur majuscule. Curieusement aussi, si l’on pense que ce
dernier a souvent été dans le passé flétri pour écrire « mal », la
plupart des Balzaciens écrivent « bien » (on pourrait d’ailleurs
faire une statistique amusante et montrer comment les Proustiens écrivent souvent
mal, comment les Stendhaliens manquent de légèreté, ou les spécialistes de
l’humour d’humour). À propos de théâtre (sujet souvent négligé malgré les
travaux fondamentaux de René Guise naguère), Patrick Berthier s’interroge sur
Balzac et le théâtre romantique, et conclut que Balzac y est encore (ou déjà)
romancier. Dans le genre dissertatif mentionné à l’instant, Pierre Brunel offre
un exercice de haute école en répondant à la question : « Le sublime
et le grotesque chez Balzac. Vous traiterez la question en vous appuyant sur l’exemple
du Père Goriot. » Juliette Frølich parle de Balzac auteur de mélodrame en
l’étudiant comme « imagier », idée que nous avouons ne pas avoir très
bien saisie. Pour les historiens de la vie littéraire, Christine
Bouillon-Mateos produit un intéressant dossier sur les relations de Balzac et
Frédérick Lemaître, liés par une amitié et une estime réciproques que
n’affectent pas les insuccès de Balzac dans ce genre. Bonnes études de facture
classique chez Danielle Dupuis à propos du « tableau pathétique » balzacien,
d’Adrien Goetz sur le portrait peint dans La
Comédie humaine. À propos de
pastiche, Aude Déruelle livre un exercice un peu scolaire, et Pierre Loubier,
sur la flânerie balzacienne, montre ce qui la différencie de la flânerie
baudelairienne et met en garde contre la lecture benjaminienne inappropriée qui
projetterait sur Balzac ce qui peut être vrai de Baudelaire. Brigitte
Grente-Méra traite de mythe à partir d’un article de Balzac sur la biographie
Michaud, et Alex Lascar propose un intéressant tour d’horizon à partir de la
figure de Caïn. Régine Borderie disserte sur « le corps dans La Peau de chagrin » tandis que
Marie-Bénédicte Diethelm offre une réflexion éclairante sur « la
sœur-amante dans les œuvres de jeunesse », relayée par Bénédicte Milcent
qui ouvre d’intéressantes perspectives sur « liberté intérieure et
destinée féminine dans La Comédie humaine ». Le reste du
volume est occupé par diverses études et documents, dont certains purement
balzacologiques (rendons hommage à l’abnégation de Roger Pierrot, qui produit
des tables alphabétiques et chronologiques des suppléments à la correspondance
de Balzac initialement publiée chez Garnier dans les années 1960), dont
l’habituelle bibliographie et des comptes rendus.
Calet. Europe, novembre-décembre 2002, Henri
Calet (4 rue Marie-Rose, 75014 Paris ; 320 p., 18,30 €). Voici la chronologie de
vingt pages (par Jean-Pierre Baril) qui nous manquait, et la bibliographie de
trente-quatre pages par M.P. Schmitt et M. Hermet. Henri Calet ne sera plus ce
méconnu qui marchait solitaire sur le trottoir du grand boulevard littéraire
des années 50, délaissant la chaussée encombrée par les voitures des Maîtres en
route vers l’oubli. Il a eu la modestie d’écrire des livres peu coûteux à
réimprimer, aussi son oeuvre est-elle à peu près complètement disponible en
librairie, et ses chroniques inédites sont publiées régulièrement. Un numéro d’Europe à ne pas délaisser.
Camus. Bulletin de la Société d’études camusiennes, bulletin n° 65,
janvier 2003 (10 avenue Jean-Jaurès, 92120 Montrouge ; 22 p., s.p.m.). Ce
bulletin donne à lire ce qui semble une des tendances actuelles des recherches
camusiennes : le retour à l’homme (voir dans ce numéro le compte rendu du
livre de Jacques Chabot, Albert Camus,
« la pensée de midi »), sinon à l’enfant, né en Algérie. Les
rapports entre Camus et l’Algérie, qui ont été l’objet d’une exposition fin
2002 à Aix-en-Provence, occupent l’essentiel de ce bulletin. Les années que
Camus y a passées suffisent-elles pour faire de lui un écrivain algérien, qui
appartiendrait en outre à une École d’Alger ? Et comment cela
réapparaît-il dans son œuvre ? La publication récente du Premier Homme joue un grand rôle dans
cette réévaluation : ce texte inachevé a donné lieu à un colloque à
Cornell University en septembre 2002. Deux principales lectures s’en sont
dégagées, l’une historique (comment la guerre d’Algérie transparaît dans cette
œuvre et ailleurs), l’autre autobiographique (les rapports de Camus avec ses
parents). Finissons, comme ce bulletin lui-même, en signalant la parution, chez
Minard-Lettres modernes, du livre de Jacqueline Baishanski, dans la même
lignée : L’Orient dans la pensée du
jeune Camus. « L’Étranger », un nouvel Évangile ?
Commune. La Commune. Bulletin de l’Association des
Amis de la Commune de Paris-1871, 2003, n° 18 (46 rue des Cinq-Diamants,
75013 Paris ; 28 p., s.p.m.). Le souvenir de la Commune est bien
entretenu, et le bulletin invite à de nombreuses activités : conférences,
commémorations, expositions, promenades dans Paris (dont une, pour
l’anniversaire du 18 mars, commence devant la maison de Thiers !). Note de
lecture sur Le Cri du peuple de
Tardi-Vautrin. Intéressant article sur le sculpteur Dalou, dont le centenaire
de la mort a été bien oublié en 2002. Réimpression d’un long article du colonel
Rol-Tanguy sur « Les aspects militaires de la Commune ». Enfin,
citant l’étude de René Faÿt parue dans le n° 11 d’Histoires littéraires, Daniel Zinszner présente brièvement le
bouillant Hector France.
Gide. Bulletin des Amis d’André Gide, n° 137,
janvier 2003 (La Grange Berthière, 69420 Tupin et Semons ; 138 p., 11 €). Cent
cinquante pages très tassées d’intérêt fort variable. Sidonie Rivalin-Padiou
n’apporte rien de nouveau au sujet qu’elle traite, « Marcel Proust et
André Gide : autour de Sodome », dont la conclusion est bien plate.
L’article d’Évelyne Méron, « André Gide, un modèle toujours
salutaire », est presque parodique avec ses intertitres en caractère
gras : « gide est un modele,
il est un modèle salutaire, il est toujours salutaire… » Quelle
dévotion ! Des travaux plus sérieux, comme l’étude de H. Emeis
s’interrogeant sur la ressemblance de Guy, un des héros du Maumort de Martin du Gard, avec Gide, ou celle de C. Foucart,
« André Gide, Rudolf Kayser et Die
neue Runschau ». Plusieurs feuilletons se poursuivent : le
journal de Robert Levesque et les intéressants Dossiers de presse des publications de Gide. Comptes rendus,
nécrologie de Robert Mallet. Ensemble austère et curieusement hétéroclite.
Guillaume. Carnets de l’Association des Amis de Louis Guillaume, n° 27, 2002
(114 ter avenue de Versailles, 75016 Paris ; 83 p., 25 €). Parmi les textes
rassemblés dans ce carnet, on distinguera les lettres adressées au poète par
Robert Sabatier, une étude de Jacqueline Michel sur « Une musique des
vers » chez Louis Guillaume et, surtout, les extraits du journal inédit du
poète (janvier-juillet 1941), intéressant tableau au jour le jour de
préoccupations littéraires mêlées à de brèves observations du Paris occupé
(« On ne trouve des arguments contre les Juifs que pour justifier notre
lâcheté »). On s’interroge cependant sur ce qui a pu être laissé de côté
pour produire ces extraits.
Mauclair. Bulletin des Amis de Camille Mauclair, n° 1, 2003 (André Leblond, Association des
Amis de Camille Mauclair, 82 avenue du Général-Bertrand, 75007 Paris). Tels les
champignons après la pluie de septembre, les sociétés d’amis poussent un peu
partout. Curieuse idée que d’en former une autour de Camille Mauclair, qui
n’est plus guère connu, ni réédité. Cette résurrection est-elle bien
légitime ? On reste assez perplexe, à lire ce petit bulletin constitué par
quatre articles. N’est-il pas exagéré de voir en Mauclair « un esprit
complet, créateur multiple et écrivain des plus variés, parfaitement
représentatif de la période 1895-1930 » ? André Leblond traite d’Eleusis : étude de coupe
structuraliste, sorte de prêt-à-porter sans grand intérêt et qui semble un DEA
condensé. Quant à Jean Lerminier, il exalte le critique d’art « ouvert à
toutes les nouveautés et cherchant l’équilibre et la discipline parmi les
diverses expressions de la modernité ». Voilà qui est beaucoup dire. Loin
d’être le critique perspicace qu’on voudrait nous faire admirer, Mauclair se
distingua tellement par son esprit rétrograde et ses œillères qu’il reçut du
discret Félix Fénéon une volée de bois vert sous la forme d’une lettre sans
réplique, qu’on regrette de ne point voir mentionnée dans l’article : elle
donne l’exacte mesure de cet « esprit complet ».
NRf. Nouvelle
Revue française n° 564, janvier 2003 (Gallimard, 367 p., 15 €). Dans ce numéro inégal, on
a lu avec intérêt une sélection d’auteurs venus des Pays-Bas – Salon du livre
oblige –, ainsi que la fin du journal de 1971 de Félix Guattari. Mais on n’a
guère été convaincu par le dossier consacré à « L’Anticipation
sociale », un courant littéraire dans lequel Benjamin Berton, adoptant la
bien précaire fonction de prophète, propose de voir « l’avenir du
roman », dans un essai en forme de « petite présentation des maîtres
anglo-saxons ». L’auteur confond-il les lecteurs de la NRf avec ceux des Inrockuptibles ou de Jalouse,
pour leur « présenter » des « maîtres » dont, par
définition, ils n’auront pas attendu ces pages pour entendre parler ? La
revue elle-même les a habitués à des panoramas autrement fouillés de la
production américaine (nous pensons aux articles de Serge Chauvin), et Ballard,
Douglas Coupland, Will Self ou Bret Easton Ellis ne sont pas exactement des
inconnus, aussi reste-t-on perplexe face à ce cours de rattrapage en forme de
« Viens papy que je t’explique ce qui s’est passé durant ton coma »…
Proposant quatre critères de regroupement (ancrage de la fiction dans un
univers prospectif peu éloigné ; usage dominant de structures narratives
traditionnelles ; distance entre destin du héros et destin
collectif ; approche satirique), Benjamin Berton livre des synthèses trop
superficielles : l’œuvre complète de chaque auteur est évacuée en quelques
paragraphes, aussi peu enlevés pour le fond que pour l’expression, plus
« Fun radio » que « France culture ». Pour ne donner qu’un
exemple de ce propos, avec La Flèche du
temps (1991), un récit écrit de manière entièrement rétrospective, Amis est
censé adopter « un mode narratif unique en son genre et radicalement
nouveau », de sorte que Berton, qui donne apparemment une grande
importance à l’alcoolisme de l’écrivain, estime « qu’il pourrait
facilement s’arrêter après ça et picoler tout son saoul ». Hélas, le
procédé a déjà été souvent utilisé (voir notamment le « Journal d’une
ménagère inversée » de Juliette Raabe, un célèbre texte de 1963 repris
dans l’anthologie Les Mondes francs
de Gérard Klein). Enfin ces textes sont supposés « faire l’impasse sur la
recherche formelle » – ce que contredit, outre le bon sens, autant le
travail de Ellis (dont l’usage des marques déposées est pourtant signalé) que
celui de Maurice G. Dantec (qui est cité ici et qui, à bien des égards,
organise au contraire la matière langagière à la lumière de structures décrites
par la biologie contemporaine). En guise de pendant à cet essai, des textes de
Michel Braudeau, Thibault Lang-Willar ou Aurélien Masson, qui convoquent force
clichés sur les drosophiles et autres clonages ou dopages, séduisent peu, car
ils trahissent surtout l’influence de ces lectures anglophones (on pense aussi
à David Foster Wallace), avec, pour le lecteur perplexe, la désagréable
sensation de voir ici des écrivains courir après un train en marche, dans la
locomotive duquel pourrait figurer depuis longtemps un Guy Hocquenghem. On
retiendra toutefois, du même Aurélien Masson, une présentation impeccable de
Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight club
(on regrette seulement que l’« homme du nom de Tom Spanbauer », cité
deux fois dont une sans coquille, ne soit pas au moins signalé comme l’auteur
de The Man who fell in love with the moon),
et un texte de Thomas Gunzig, aussi efficace que cruel, « La Vache ».
Ailleurs, un article d’Andrei Vieru sur Salinger débute en expliquant avoir
« longtemps considéré la culture du Nouveau Monde comme un phénomène de
second ordre. Les Américains ne pouvaient, me disais-je, rivaliser avec
nous » : Gardons pour nous-mêmes nos remarques sur cette formule et
sur l’approche compétitive des cultures qui la sous-tend.
Queneau. Les Amis de Valentin Brü, nouvelle série, 2002, n° 24/25,
hors-commerce « Un ami verviétois : Blavier » ; n° 26/27, Voyages au centre de l’œuvre (69/71 rue
d’Alleray, 75015 Paris). André Blavier s’est éclipsé le 9 juin 2001, rappelle
Claude Debon, l’organisatrice de ce numéro d’hommage au disparu. Comme on
pouvait s’y attendre, l’ensemble réuni est à l’image de son objet :
blagueur, joyeux quand même, légèrement chaotique et plein d’émotion. Élégant
aussi, orné qu’il est de collages d’Odette Blavier parfaitement reproduits.
Chacun y va donc de son petit souvenir, de son sourire ou de sa larme.
Voisinent ainsi (entre autres) François Caradec, Yves Frémion, Michel Décaudin,
Thieri Foulc, Jean-Pierre Verheggen, etc. Umberto Eco, avouons-le, ne s’est pas
foulé en laissant simplement reproduire un papier minimaliste de L’Espresso. Pouvait mieux faire. En
revanche, Jean-Marie Klinkenberg donne un petit article à la fois personnel et
plein d’aperçus sous le titre « Ceci n’est pas un article
scientifique » (thème filé un peu laborieusement pour ne pas avoir l’air
trop savant). Astrid Bouygues conclut avec des Éléments de bibliographie
bienvenus. Quand le personnage aura cessé d’occulter la personne, et la
personne l’auteur, le moment viendra de regarder de plus près l’écrivain, dans
la voie ouverte par Thieri Foulc. La gentille gaudriole verbale un peu
infantile mais obligatoire chez les vieux enfants de l’Oulipo laissera
peut-être alors la place à quelque chose de plus grave mais non moins
réjouissant… Le numéro 26/27, très riche, compte trois articles de fond :
de Daniel Compère, une étude sur « Raymond Queneau et Jules Verne »
(latillu ?) ; de Jacques Lecarme, un examen du contexte et des
réactions à « Chêne et Chien, autobiographie
en vers » ; et de Christelle Reggiani, une intéressante étude
« Poétique de la philosophie (à propos de trois romans de Queneau »
sur la relation avec Kojève qui, en 1952, consacra un article dans Critique à trois œuvres de son auditeur
le plus appliqué, Pierrot mon Ami, Loin
de Rueil et Le Dimanche de la vie.
Intéressants comptes rendus du livre de Laure Adler sur Marguerite Duras qui
eut avec Queneau des relations éditoriales suivies, et de l’Autobiographie d’un lecteur de Pierre
Dumayet, où, bien entendu, Queneau a la part du lion. Deux hommages (un à
Jacques Bens, un à Eugène Helmlé) suggèrent que « quenien » ne
signifie pas immortel. Mais la chronique des spectacles, celles des expositions
et le relevé des travaux universitaires rassurent : Queneau bouge encore.
Péguy. L’Amitié Charles Péguy,
n° 100, octobre-décembre 2002, Centième
numéro. Hommages (12 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris ; 96 p.
numérotées 381-476, 12 €). Écrire de ce Numéro
Cent : « ce n’est pas une lumière, c’est plutôt un projectile »
– flèche de Claudel ciblant Péguy – serait honorer indélicatement l’exactitude
d’une amitié d’un quart de siècle : ce fascicule n’est point contondant.
L’ouvrent cinq hommages de « patrons » de la revue : le vif
Roger Dadoun saisit cette occasion de répertorier ses interventions péguystes
depuis 1948 (en particulier aux midis de France-Culture aujourd’hui veufs,
hélas, de sa passion panoramique). Feu François Bedarida signe son article
ultime, « Histoire et mémoire chez Péguy », republié ici à fin
d’adieu. Jérôme Gondreux donne un bel et grand article, « Péguy et la
connaissance historique ». D’Henri Meschonnic résonne « Oralité et
rythme » qui nous rappelle qu’Hugo n’a jamais trouvé meilleure caisse de
résonance critique qu’en la prose lyrique de l’auteur de Notre Jeunesse et de Clio.
Claudel jugeait qu’il manque à Péguy le nombre, la puissance : c’est vite
dit ! Témoin le rire qu’emballe la bile analytique d’Un nouveau théologien, Monsieur Fernand Laudet, pamphlet
arrachant, sur les degrés d’une implacable suite de paragraphes numérotés dont
chacun ajoute un clou au pilori logique à défenestrer la prose blême du petit
clerc Fernand, de plus chaudes larmes que Molière et Feydeau réunis – à seize
ans, voilà ce que, sadique, on se dit. La conférence de Mme Chvedova marque
l’impact de Péguy chez les poètes russes de son temps. Ce n’est pas cela qui va
relaurer Charles de sa palme de haut comique, mais l’estime des graves n’a pas
toujours nui.
Ramuz. Fondation C.F. Ramuz, bulletin 2002 (CP 181, CH-1009 Pully, 76 p.).
Toujours austère de mise, ce bulletin, en dépit des reproductions généreuses
dont nous gratifie ce numéro. La pièce centrale en est le fac-similé (avec sa
transcription) du manuscrit inédit d’une causerie de Ramuz autour d’un film
adapté de La Séparation des races (novembre
1934), et scénarisé par Benjamin Fondane. Un dossier rassemblé par Roland
Cosandey fournit des éléments de contexte et une série d’articles d’époque sur le
film. Et de bonnes nouvelles du chantier de l’édition des œuvres complètes.
RDDM. Revue des Deux Mondes,
n° 12, décembre 2002, Barthes,
le goût, la nuance ; n° 1, janvier 2003, Quels romantiques sommes nous ? (97 rue de Lille, 75007 Paris ; 191 p. et 11 € le
numéro). Pour une « expérience sensible de la rigueur » : c’est
le mot d’ordre du dossier consacré à Barthes, qui prend place dans une année de
commémoration où chacun peut se faire disciple, tant il est de Barthes en
circulation. Celui-ci est un maître du goût, de l’élection et du
fragment : jugement critique, valeurs anoblies du snobisme, extrême
subjectivité, saveurs de toutes sortes, c’est typiquement le « dernier
Barthes » que l’on retrouve chez Marc Lambron, Philippe Sollers et Michel
Crépu, celui en faveur duquel le siècle a définitivement tranché, et qui guide
plus lointainement tous les autres auteurs de ce dossier dans leurs réflexions
sur leurs propres usages du goût (Benoît Duteurtre, Édith de la Héronnière,
Jean-Michel Damian, Guillaume Erner, Philippe Perrier, Ariel Colonomos et
Anthony Rowley). Ce Barthes enfin acceptable « déteint » d’ailleurs
sur tout le numéro, qui en prend avec bonheur la couleur, du côté par exemple
des impressions chinoises de Violaine de Marsanguy et Clémence Roux de Luze, ou
des « Souvenirs de la révolution européenne » de François
Taillandier. Hors dossier encore, les réflexions de Maurice Nadeau consonent
avec ce Barthes dernière manière lorsqu’il redessine son propre parcours, et
l’entretien avec Jean Clair autour du Court
traité des sensations fait comme
lui l’éloge de l’essai-fiction et du discernement critique… Après un bref
entretien avec J.-P. Richard sur l’avenir du roman, qui prend fait et cause
pour une « complication interne des genres », le dossier Romantisme du numéro de janvier prend un
départ plus incisif. Quels romantiques sommes-nous ?, annonce
la couverture, mais les textes rassemblés posent aussi une question plus
oblique : quel sublime nous est à présent accessible ? Marc Fumaroli
montre, dans une vaste étude, ce qu’en poésie et en pensée politique
Tocqueville doit à Chateaubriand ; Eryck de Rubercy suggère que le sublime
d’après le sublime s’est réfugié dans le quotidien ; Robert Kopp revient
sur « la religion de bric et de broc » de Hugo, du sublime divin au
grotesque des tables tournantes ; on observe au long de ces pages la part
de l’ironie (Marie De Gandt), le roman de Napoléon (Charles Ficat, Luigi
Mascilli Migliori) – et sa Fondation (Philippe Perrier) –, le Moyen Âge des
Romantiques (Yves Renouard), l’héroïsme de la « bataille d’hommes »
et son délabrement dans la littérature (Guy Dupré)… Bref, la critique
contemporaine a tout intérêt à s’abreuver à un romantisme pur jus, aussi
grinçant qu’idéaliste, et dégagé de l’étreinte heideggerienne comme le réclame
Olivier Schefer. « Nous sommes tous des romantiques allemands ! »
Valéry. Karl Alfred Blüher et
Jürgen Schmidt-Radefeldt éd., « Paul Valéry und die Geschichte », Forschungen zur Paul Valéry / Recherches
valéryennes, n° 13, 2001, 210 p., 15 € (Forschungs- und Dokumentationszentrum Paul Valéry,
Romanisches Seminar der Universität Kiel, Leibnizstrasse 10, D-24098 Kiel).
Précisons pour les non-germanistes que Geschichte,
c’est l’histoire, et l’on comprendra que cette livraison des Recherches valéryennes aborde l’un des
objets les plus intéressants de la pensée du poète. Tourné vers le passé, le
bulletin l’est deux fois, puisque mimant son thème, il s’ouvre sur deux contributions
anciennes, avec, d’une part, la traduction allemande d’un chapitre du Valéry devant la littérature de Michel
Jarrety (1991), d’autre part la reprise d’un article en français de Maurice
Crubellier (1946), dans lequel l’historien s’attache déjà à souligner
l’importance de la réflexion de Valéry pour sa discipline. On sait en effet que
si l’auteur de Regards sur le monde
actuel a critiqué une écriture de l’histoire inféodée aux notions
d’événement, d’individu, et même de savoir, il a aussi plaidé pour une prise en
compte de la longue durée, des modifications du quotidien et des interactions
complexes. Cet apport est souligné par Blüher, qui compare efficacement les
thèses de Nietzsche et Valéry, et par Schmidt-Radefeldt, qui revient sur la
mise en cause du « progrès », tandis que Hans Holzkamp déplace le
questionnement dans le champ poétique, en étudiant, autour de la figure de
César, le rôle affecté aux hommes de pouvoir. À cet ensemble s’ajoutent un
article sur Valéry et Arno Schmidt, le compte rendu de plusieurs ouvrages parus
en 1998 ou 1999, et une bibliographie des essais et articles parus cette même
année. D’où une suggestion aux éditeurs de cette excellente revue :
puisque le numéro, daté de 2000, ne nous est arrivé qu’en 2002, pourquoi ne pas
rattraper une bonne fois le décalage par quelque volume triple, et quitter l’histoire
pour revenir à l’actuel – ce qui éviterait au présent chroniqueur d’éveiller
l’ire des dangereux personnages aux commandes d’Histoires littéraires, prêts à punir de la manière la plus
rétrograde, comme chacun sait, le moindre retard chez leur humble troupe de
chroniqueurs…
[Patrick Besnier, François
Caradec, Alain Chevrier, Jean-Pierre Goldenstein, Jean-Jacques Lefrère, Muriel
Louâpre, Marielle Macé, Hugues Marchal, Jacques Noizet, Michel Pierssens, etc.]
LIVRES
REÇUS
Comptes rendus
Baudelaire. Pierre Brunel, Baudelaire et le « puits des
magies ». Six essais sur Baudelaire et la poésie moderne (José Corti,
2003, 254 p., 17 €).
Pierre Brunel fait bien de prévenir son lecteur : ce qu’il livre ici
relève en effet de l’essai, au sens le plus libre du terme, et les
« exemples » qu’il propose ne sont bien que le point de départ de
« suggestions » et non pas d’analyses, encore moins d’explications.
Comme le serpent au bout d’un bâton, que commente l’un des chapitres, la prose
de Pierre Brunel ne connaît pas la ligne droite : elle sinue sans but posé
d’avance et rebondit d’idée en idée, de mot en mot pour balayer de manière
souvent imprévisible un vaste espace baudelairien
plutôt que les textes de Baudelaire.
Il y a à cela un charme (le terme est longuement commenté dans son acception
baudelairienne) parfois déroutant, tant le parcours se trouve hérissé
d’associations soudaines ou de références implacablement exhaustives (Pierre
Brunel est un virtuose de la fiche, à moins qu’il ne dispose d’assistants
irréprochables). On se dit qu’une telle façon de procéder serait mieux servie
par l’hypertexte (qui autorise une démarche de flâneur – toujours Baudelaire)
que par la linéarité difficilement déjouable du livre. Peut-être est-ce
d’ailleurs un modèle musical que l’auteur s’efforce de transposer – hypothèse
vraisemblable tant les références à la musique y sont fréquentes, précises,
détaillées et magnifiquement éclairantes. Il faut le souligner : ce n’est
pas tous les jours que les notes d’un essai universitaire livrent tant de mentions
discographiques qui donnent l’envie de se précipiter chez le disquaire (s’il en
reste). Ce n’est pas tous les jours non plus que les essais littéraires
« modernes » proposent tant de citations grecques et latines dans
l’original (on en croyait la tradition perdue) permettant ainsi au lecteur
d’aujourd’hui de se replonger dans l’univers où baignaient encore tout
naturellement les esprits cultivés du XIXe siècle, Baudelaire tout
le premier. Les langues modernes ne sont pas oubliées puisque figurent aussi
ici et là des gloses de l’allemand et de l’anglais (notons cependant que
« to make something of them » trouvé chez Eliot devrait se traduire,
plutôt que par « d’en faire quelque chose », page 171, par « les
interpréter, les comprendre »). Ce dialogue avec les textes et avec la
musique ne s’arrête pas au passé : il est question d’Alban Berg, de Cage,
de Ligeti ou de Dutilleux, à côté de Liszt, de Wagner ou de Debussy, comme
paraissent aussi au fil des notes Bonnefoy, Luca, Perec ou Deguy. Cela posé, de
quoi est-il question dans ce livre ? Il n’est pas facile de le cerner,
avouons-le. Bien sûr, la question de la magie court à travers les six essais,
mais la démarche mythocritique dont Pierre Brunel est un adepte autorise bien
des errances et l’on doit parfois faire un effort pour se rappeler ce qui forme
moins un fil rouge qu’une basse continue. Le premier chapitre tourne autour de
la nekuiai, autrement dit
l’évocation, entre autres avec ce qui s’y entend de relation avec les morts – où
l’on croisera Schumann, André Breton et Faulkner. Le second essai, à partir et
autour de la phrase « tout un monde lointain » forme une longue et
belle variation appuyée sur l’écoute du Concerto
pour violoncelle et orchestre de Dutilleux qui la prend pour titre.
Évocation cette fois des métamorphoses du temps et de l’espace, y compris dans
l’expérience des drogues que Baudelaire trouve décrite chez De Quincey.
« La magicienne » est ensuite, il le fallait, une figure de la femme,
toujours un peu Circé, ce qui autorise quelques excursions chez Apulée, chez
Virgile et chez Théocrite, avec Heredia pour curieux repoussoir. « Le
serpent qui danse », quatrième essai, est le plus représentatif de ce que
pourrait être une explication de texte mythocritique, avec de belles ressources
offertes par la figure du serpent depuis les origines en passant par les
psylles et les thyrses mais aussi par l’Humoreske
op. 20 de Schumann et la sonate en si
mineur de Liszt. Du commentateur de Rimbaud qui annonce une édition
critique des Illuminations, on devait
attendre un « Baudelaire et Rimbaud » : c’est ce que propose le
cinquième essai, « Sous le signe de la magie ». Le nom de Baudelaire
n’est cité qu’une seule fois par Rimbaud, mais l’« alchimie du
verbe » fournit ample matière à interroger leur relation, ou plutôt leur
« divorce » (idée reprise de Jean-Pierre Richard), symbolisé par la
discordance entre paradis et parade. C’est enfin par une méditation
sur le rapport du « où » et du « ou » que Pierre Brunel
achève son parcours, le plus riche en références à la poésie contemporaine, si
riche elle-même en interrogations sur l’errance et la sédentarité ainsi que sur
les complexités du lieu – tout cela ramassé dans une question
fondamentale : « où va la poésie aujourd’hui ? » Le livre
reste sans conclusion, on s’en doutait. Il suffit qu’il nous ait entraîné après
lui, non sans une certaine ferveur, à travers le paysage toujours changeant
d’une monde mental et verbal où chaque rencontre imprévue illumine un instant,
magiquement, ce que la clarté factice de trop d’analyses courantes laisse en
fait dans une ombre où Pierre Brunel sait révéler au contraire, en habile
évocateur, de puissants mystères.
Critique. William Marx, Naissance de la critique moderne. La
littérature selon Eliot et Valéry. 1889-1945 (Artois Presses Université,
2002, 411 p., 20 €).
William Marx se penche sur les fonts baptismaux de la critique contemporaine en
développant une thèse exposée dès l’orée de l’ouvrage : « si [au
tournant du xxe
siècle] le lien entre le langage et la réalité est coupé, si la littérature ne
peut plus refléter le réel et si le réel n’est pas non plus appelé à refléter
la littérature […], alors la critique se trouve ipso facto exilée de ce qui constituait jusque-là ses terrains de
prédilection : le biographisme, le moralisme […] ; et il lui faut
inventer de nouveaux objets : la forme, par exemple ». Pour retracer
l’histoire de cette « révolution formaliste » (la substitution d’un
critère interne, ou autoréférentiel, à un étalon externe, ou référentiel),
William Marx propose une étude comparée de la critique française et
anglo-saxonne entre 1889 et 1945. Il part ainsi des travaux de Bergson
systématisant, à ses yeux, la coupure et s’arrête à la mort de Valéry. Présenté
comme le principal acteur de cette évolution de ce côté de la Manche, l’auteur
de Variété est associé à Eliot,
second « saint patron » de cette transformation selon l’auteur, pour
qui l’Anglais « reçut le prix Nobel de Valéry ». Les deux poètes
apparaissent dès lors comme les figures dominantes d’une « crise »
transnationale bien plus vaste, dont William Marx restitue la richesse et la
fertilité dans les quatre premiers chapitres de son ouvrage, en montrant
qu’elle a modifié la nature de l’objet critique, les valeurs invoquées, la fonction
attribuée au critique, et enfin la forme même des métadiscours. Ces pages sont
passionnantes, parce qu’au-delà de l’éclairage qu’elle jette sur les œuvres des
deux écrivains, cette histoire des idées restitue la diversité des théories
critiques elles-mêmes et donne accès à un vaste éventail de postures
interprétatives et méthodologiques. La suite de l’essai, consacrée au
traitement réservé à la traduction, au manuscrit et à la tradition chez Valéry
et Eliot, opère un recentrement qui, inévitablement, semble moins riche après
une enquête aussi ambitieuse. William Marx s’y attache à montrer que, dans le
cas de la traduction, l’importance donnée à un même objet de réflexion cache
chez les deux poètes une analyse distincte, qui va les conduire à donner une fonction
emblématique, pour le premier, au brouillon, pour le second, à la tradition. Or
l’ingéniosité de la démonstration ne convainc peut-être pas suffisamment de sa
nécessité, et ces pages paraissent parfois subtiles. Profitons de cette réserve
pour glisser quelques remarques de détail. On regrette de voir l’auteur réduire
quelque peu l’apport d’une revue comme Le
Manuscrit autographe, qu’il oppose à Valéry : ce dernier y a en effet
contribué et Claudel, notamment, y rompit autant que l’auteur de Charmes avec le téléologisme des
lectures du brouillon proposées, par exemple, par Paul Bouju. Ailleurs, le pastiche de Dante par Eliot est comparé
à la transposition de Virgile par le
poète français, mais les deux exercices répondant d’emblée à deux visées pragmatiques
différentes, il n’est pas certain que leur réunion sous le vocable commun de traduction tienne. Enfin, on apprend,
grâce au témoignage de son fils, que la lecture du Voyage de Céline avait fait une grande impression sur Valéry, mais
que, selon William Marx, elle « ne laiss[e] pas de trace visible dans ses
écrits critiques » ; or l’évolution des discours du poète sur le
statut accordé au corps dans les romans témoigne du contraire : alors
qu’en 1913, puis encore dans « Rhumbs », en 1926, il les accusait de
nier l’« intestin » et la sexualité des personnages, en 1938 il écrit
qu’on « ne voit point de roman où ces choses se mettent […] assez en
clair » (Cahiers, t. II, p. 1532
de la Pléiade) – une différence qui rend compte de la lecture du Voyage où Ferdinand entreprend de
« dire tout », et de l’Ulysse
de Joyce, ces pages qui, selon Cassou, « désirent, mangent et digèrent ».
William Marx a beau avoir choisi de ne pas prendre en compte les Cahiers, publiés après son terminus final, le fait aurait pu être
signalé. Reste que les réserves suscitées par son propos sont rares et relèvent
plus au désir d’engager ou d’affiner la discussion que d’un véritable désaccord.
L’étude, dense, manie une somme de références considérable, qui allie le corpus
des deux poètes et celui des critiques des deux cultures, des plumes les plus
célèbres aux auteurs des manuels scolaires, et le moindre de ses mérites n’est
pas d’introduire le lecteur français à une tradition anglophone peu ou mal
connue. De plus, William Marx puise abondamment aux autres disciplines en
multipliant les rapprochements significatifs, associant par exemple le rêve
d’une histoire de l’art « sans noms » de Wölfflin (1915) à la quête
valéryenne d’une histoire littéraire menée « sans que le nom d’un écrivain
fût prononcé » (1937). L’auteur a le sens de la formule et découpe son
propos en micro-chapitres aux titres volontiers plaisants, sans pour autant
renoncer à une cohérence d’ensemble. Son approche, originale, analyse les
discours, mais aussi leurs silences ou « dénis », et il reconstitue
avec conviction des objets polyphoniques tels que les débats sur « la
renaissance classique » des années 1907-1914 ou, un peu plus tard, la
querelle de « la poésie pure ». Offrant le meilleur de ce que peut le
comparatisme, il problématise les effets de décalage qui rapprochent et
distinguent en une unique constellation non seulement deux cultures, mais aussi
différentes disciplines et les auteurs eux-mêmes. Ajoutons qu’une chronologie
comparée des publications critiques des deux écrivains, une bibliographie et un
index complètent dûment le tout, et nous oserons le dire : lisez
Marx !
Magasin pittoresque. Marie-Laure
Aurenche, Édouard Charton et l’invention
du Magasin pittoresque (1833-1870) (Champion, 2002, 534 p., s.p.m.). De
1833 jusqu’à la veille de la Guerre de 14, tout ce qui sait lire s’est gavé
chaque mois, pour une somme dérisoire, d’informations et d’images sur les
sujets les plus incroyablement variés en ouvrant le Magasin pittoresque, « journal à deux sous ». Quel chercheur,
quel curieux n’en a pas feuilleté la collection, dont de très nombreux
exemplaires circulent encore chez les bouquinistes ? Les sommaires
éclectiques et les illustrations en effet souvent pittoresques en font un vaste
capharnaüm où l’on est toujours sûr de dénicher quelque chose, mais aussi,
rétrospectivement, une base de données où puiser pour mieux comprendre les
goûts, les enthousiasmes, les savoirs de nos arrière-grands-parents. Parmi les
innombrables lecteurs figurent, bien entendu, tous les écrivains et tous les
savants qui ont ensuite fait une œuvre : on ne peut ignorer, sans pouvoir
le mesurer, l’impact de leurs découvertes de jeunesse sur la formation de leur
imaginaire. Savoir ce qu’était le Magasin
pittoresque et qui était son animateur, Édouard Charton (1807-1890), est
donc de toute importance pour saisir avec plus de précision ce qu’a été la
formation de la culture commune de plusieurs générations de Français (et
d’étrangers, par le biais des adaptations et imitations qui ont été réalisées
de cette revue dans divers pays). Étonnamment, le travail proposé par
Marie-Laure Aurenche est le premier sur le sujet. Grâce à elle, nous saurons
désormais qui était Charton, quel était son but, avec qui il travaillait et
comment, quel rôle il a joué en outre dans la création de L’Illustration ou de la Bibliothèque
des merveilles de Louis Hachette. Les cent-vingt premières pages de
l’ouvrage représentent la première version d’une biographie que l’auteur nous
annonce plus complète pour accompagner la parution à venir de la correspondance
de Charton. Telle qu’elle est, on y trouvera cependant un tableau détaillé de
ses années de formation, ainsi que de la période d’adhésion au mouvement
saint-simonien. Il y a là une découverte : celle de l’enthousiasme initial
du jeune provincial avide d’excitation intellectuelle pour l’œuvre du
Philosophe inconnu d’abord, pour l’action politique et sociale prônée par
Saint-Simon ensuite. Charton fut pendant quelques années un ardent propagandiste
et un apôtre militant (c’est dans le cadre d’une mission dans l’Ouest qu’il
rencontre Émile Souvestre). Il lui en restera, une fois éloigné à la suite des
dissensions qui fractureront le mouvement, une foi intacte dans la valeur
sociale et morale de la connaissance. Le programme du Magasin pittoresque restera très largement celui de ses premières
années : apporter au peuple l’émancipation par l’éducation. En racontant
cette histoire très étroitement centrée sur l’aventure personnelle de Charton,
Marie-Laure Aurenche est amenée à étudier le contexte plus précis des
« débuts de la presse à bon marché » sous la Monarchie de Juillet. On
y apprendra beaucoup sur la manière dont Charton saisit au bond l’idée lancée
par quelques déçus du saint-simonisme et qui fut mise en œuvre techniquement
par l’imprimeur Lachevardière (dont le rôle fut décisif dès le début, et qui
resta le gérant de l’affaire pendant longtemps). Comme dans bien des domaines,
l’Angleterre était en avance sur la France (il faudrait faire l’histoire de ce
« retard français » chronique) en matière de presse populaire, et
c’est le Penny magazine de Charles
Knight (découvert à Londres par Lachevardière) qui servit de modèle :
format et disposition identiques. La conformité des deux publications fut
renforcée par la pratique de la stéréotypie, qui permettait à Knight de
revendre à bon marché des illustrations que Charton pouvait intégrer à son tour
dans son journal. Il faudra du temps pour que l’atelier de gravure du Magasin pittoresque prenne le relais, ce
qui ne sera d’ailleurs pas sans incidence sur l’apparition du métier
d’illustrateur et la reconnaissance de ce dernier comme un artiste à part
entière, dont le nom méritera plus tard de figurer dans les sommaires.
Marie-Laure Aurenche ne se contente pas de raconter l’histoire de cette
entreprise de presse réussie : elle fournit également des éléments
d’analyse parfois très poussés concernant le contenu du Magasin pittoresque. Par sondages approfondis et en s’appuyant sur
un traitement statistique, elle offre une vue d’ensemble très solidement
documentée qui va bien au-delà des impressions approximatives que peut en avoir
le lecteur ordinaire. Avec cette étude d’un côté et, de l’autre, la version
numérisée de la collection complète de la revue disponible en ligne sur le site
Gallica de la BnF, nous disposons désormais d’une panoplie complète d’outils de
recherche sur la presse populaire du xixe
siècle. On n’oubliera pas en outre que Charton fut aussi l’un des initiateurs
de L’Illustration, qu’il abandonna
assez rapidement, peu satisfait, semble-t-il, des ambitions plus frivoles de
ses promoteurs. Il fut aussi l’auteur de quelques ouvrages savants, mais
également le collaborateur (salarié) de Louis Hachette pour la création et la
direction d’entreprises aussi considérables pour l’histoire culturelle et
sociale du xixe siècle
que la revue Le Tour du Monde ou la
collection de la Bibliothèque des
merveilles (on trouvera dans le livre d’intéressants détails sur les débuts
de Flammarion, auteur du premier volume de la collection). C’est à juste titre
que Marie-Laure Aurenche conclut que Charton « peut donc être considéré
comme le véritable pionnier de la vulgarisation scientifique au xixe siècle même s’il n’a
lui-même jamais employé le mot et le Magasin
pittoresque comme le modèle, reconnu ou non, de toutes les entreprises de
diffusion de connaissances qui se sont créées après lui ». Ces aventures
sont traitées ici plutôt en relation avec celle du Magasin pittoresque que pour elles-mêmes, ce qui n’enlève rien à
l’intérêt de l’étude, centrée avant tout sur la question de l’illustration. Il
ne manque à l’ouvrage qu’une inscription plus précise et plus comparatiste de
Charton dans le contexte historique et intellectuel pour en faire un monument
d’histoire culturelle – mais ce serait beaucoup demander, nous le reconnaissons
volontiers. Le tout est complété d’annexes importantes : repères
chronologiques, schémas des tables des matières, répartition statistique des
rubriques, listes des dessinateurs et des rédacteurs avec leur spécialité, origine
professionnelle de chacun, listes des illustrateurs et des graveurs, etc., sans
compter bibliographie et index très développés, comme nous y ont habitués les
éditions Champion, qui devraient en cela servir de modèle à la concurrence.
Modernité. Jeanyves Guérin,
Art nouveau ou Homme nouveau. Modernité
et progressisme dans la littérature française du xxe siècle (Champion, 2002, 470 p., 73 €). Il
manquait une synthèse de l’évolution du champ littéraire du xxe siècle, de l’Affaire
Dreyfus à l’aube du xxie
siècle. La voici. Ce livre organise le champ autour de la tension entre deux
forces qui se sont affrontées pendant tout le siècle : d’une part, la
« modernité » rassemble les écrivains qui, de Proust à Claude Simon,
ne mettent rien au-dessus de leur art, d’autre part le
« progressisme » réunit des intellectuels prêts à sacrifier leurs
convictions esthétiques et éthiques à leur combat politique. Alors que
l’innovation artistique a partie liée avec la liberté de l’esprit et le pouvoir
créateur, le discours idéologique s’enferme dans une interprétation
systématique du monde dominée par la haine : le camp de l’Action française
honnit les Juifs et la modernité, les « compagnons de route » du PCF
abhorrent le capitalisme et la bourgeoisie. Les uns et les autres font l’apologie
de la violence avec un cynisme qui implique l’indifférence envers les dizaines
de millions d’êtres broyés par les terribles machines de guerre et les
répressions totalitaires. L’ouvrage parcourt l’histoire du xxe siècle avec une lucidité
salutaire ; il commence par l’Affaire Dreyfus qui met aux prises les
défenseurs des Droits de l’homme avec les politiques, lesquels placent les
intérêts de la patrie au-dessus de la justice. Ces choix font des
Antidreyfusards « des hommes du xxe
siècle », écrit l’auteur. Celui-ci se garde d’interprétations
manichéennes. Il montre par exemple comment Zola, écrivain progressiste, n’a
pas compris que le Symbolisme n’est pas seulement une « réaction
idéaliste », mais constitue une matrice de la modernité, car il met en cause
l’esthétique de la représentation et du vraisemblable. Apparaît alors une
contradiction entre les valeurs éthiques, la défense de la justice, et les
positions esthétiques. Cette contradiction s’accentuera jusqu’au fanatisme
quand l’Europe sera livrée aux idéologies totalitaires. Les principaux centres
nerveux de la vie littéraire française sont analysés en fonction de l’évolution
du contexte politique et intellectuel : la NRf, Le Surréalisme, Esprit,
Europe, Les Temps Modernes, Critique. Il en ressort l’affrontement entre de
grandes figures : Gide, Paulhan, Breton, Malraux, Ionesco, Simon sont
appréciés pour leur rigueur esthétique et éthique ; en revanche Aragon,
Céline, Drieu La Rochelle, Brecht et, en tant que philosophes, Kojève et Althusser,
apparaissent comme des champions irresponsables de l’embrigadement et de la
propagande. On pourrait certes nuancer ou compléter certains aspects de ces
excellentes analyses, le rôle de Cendrars et de Michaux reste dans l’ombre, par
exemple. La place de la psychanalyse lacanienne pourrait aussi être développée.
Il est vrai que le cœur de l’ouvrage oppose le « Tombeau d’Albert Camus
(chapitre X) au chapitre XII, « Sartre législateur des Lettres françaises. Le second est
présenté comme un bourgeois rongé par la haine de son milieu, défendant de
manière agressive des positions souvent contradictoires fondées sur des faits
inexacts ou des analyses mal documentées, sans jamais la moindre autocritique
quand l’histoire lui donne tort. Il impose sa loi à coups d’anathèmes,
d’affirmations péremptoires. C’est ainsi qu’il justifie la terreur stalinienne.
À partir des années 60, Sartre et Beauvoir deviennent des aparachiks coupés de
la pensée nouvelle. Camus, au contraire, privilégie une éthique exigeante
fondée sur des analyses rigoureuses de faits avérés. La critique du
totalitarisme dans L’Homme révolté a
cristallisé la haine de Sartre contre ce réfractaire à l’embrigadement. Camus,
en effet, s’efforce de penser l’échec des projets collectifs sans sacrifier les
idéaux. « Dreyfusard égaré en milieu pseudo-bolchevik », ce démocrate
convaincu donne des leçons de modestie qui peuvent servir en ce début de siècle
marqué par de nouvelles violences et de nouvelles menaces. Où en sommes-nous
donc ? Sur le plan littéraire, le diagnostic de l’auteur est net :
« Prométhée et Sisyphe ont pris leur retraite, reste Narcisse », et
les intellectuels perdent leur légitimité au profit des « bateleurs de la
vidéo sphère ». La voie de la littérature libre, créatrice, est toujours
aussi étroite ; elle doit se frayer un chemin non plus contre la littérature
servile, dite « engagée », mais contre la littérature frivole de la
consommation de masse : « la littérature, à peine libérée de son
surmoi politique, paraît menacée par la machine médiatique » qui impose
ses normes de manière insidieuse. L’analyse de la décadence des grands éditeurs
parisiens en est une preuve. Souhaitons que nos sociétés continuent de résister
aux simplifications et aux exclusions destructrices et que la littérature
vivante résiste au mercantilisme en inventant des chemins de traverse.
Rimbaud. Pierre Brunel, Rimbaud (LGF, 2002, 288 p., 7,30 €). Auteur de plusieurs livres consacrés
à Rimbaud, Pierre Brunel a écrit en particulier l’un des volumes qui ont le
plus influé sur l’analyse de l’évolution poétique de Rimbaud (Rimbaud, projets et réalisations,
1983) ; il est aussi l’un des meilleurs éditeurs de l’œuvre de Rimbaud.
C’est dire que le présent livre repose sur une connaissance intime de l’œuvre
et de la critique rimbaldiennes. Or, la spécificité de cette monographie est sa
manière de centrer l’étude sur l’intertextualité de l’œuvre (justifiant son
inclusion dans la collection « Références », puisqu’il s’agit d’un
ouvrage de référence et consacré à la référence littéraire).
L’avantage de l’approche est double et cumulatif : en synchronie, on cerne
mieux les contextes des poèmes de Rimbaud, qui écrit moins souvent avec que contre (« La provocation, dans l’œuvre de Rimbaud, est
inséparable de la vocation ») ; en diachronie, on perçoit avec
netteté l’évolution esthétique du poète, sur l’arrière-fond des contextes
fournis, ce qui permet de situer sa poétique de rupture, spiraliforme plutôt
peut-être que linéaire. C’est ainsi qu’après les 174 pages d’une étude
chronologique synthétique et émaillée d’observations permettant d’entrer dans
le vif de l’œuvre et de sa gestation, Pierre Brunel fournit une anthologie
de poèmes de Rimbaud et d’intertextes décisifs, connus (Gautier, Baudelaire,
Coppée, Verlaine) ou non (Louisa Siefert), sans exclure des intertextes de
composition plus tardive (Francis Ponge, Jean-Pierre Duprey). Le Cœur volé, avec son étrange
tournoiement envoûtant mais en même temps loufoque, trouve un éclairage décisif
grâce à un passage où Banville caractérise la forme et les emplois
prototypiques du triolet – « petit poëme bon pour la satire et
l’épigramme » – et grâce aussi à l’illustration de ce que sont les
triolets par le biais d’un poème extrait des Amoureuses d’Alphonse Daudet, texte que l’on n’avait jamais cité
dans la critique rimbaldienne. On peut ajouter que Rimbaud avait peut-être ce
poème à l’esprit lorsqu’il écrivait Le
Forgeron (Daudet : « Les prés en habit de gala […] Elle sautait,
allait, venait, / Comme un volant sur la raquette » – Rimbaud :
« Pour se les renvoyer comme sur des raquettes […] Poussent leurs
régiments en habits de gala »), de même qu’il se réfère au recueil des Amoureuses dans Mes petites amoureuses. L’attention au détail du commentateur
apparaît dans de nombreuses élucidations inédites de formulations du poète. À
titre d’exemple, dans la lettre dite « du Voyant », Rimbaud parle de
« Rabelais, Voltaire, Jean lafontaine [sic] ! commenté par M.
Taine ! » : Pierre Brunel rappelle que Taine avait publiée en
1860 sa thèse consacrée aux fables de La Fontaine (Rimbaud s’amuse sans doute
aussi de la rencontre fortuite Taine/La
Fontaine…). L’auteur explore ensuite
l’intérêt de Rimbaud pour les théories de Taine avant d’envisager ce qui, dans
le destin poétique du jeune Ardennais, relevait de l’influence du milieu, de la
race, du moment, y compris une analyse de son évolution idéologique, insistant
sur l’importance de l’échec de la Commune dans la perception politique de
Rimbaud (il n’est cependant pas sûr que Rimbaud envisage l’échec dès la lettre
du 13 mai 1871, et il n’est pas évident que le « recommencement »
envisagé dans Après le Déluge
« se situe à distance de l’histoire et de la politique » ; comme
le fait remarquer l’auteur, « le Grand
Soir des Marxistes » est « peut-être ce Soir historique qui donne son titre à l’une des Illuminations » – nous dirions même
certainement, à condition de désigner
les révolutionnaires insoumis de l’époque, plus souvent blanquistes et
proudhoniens pour l’heure que marxistes). Le travail de Pierre Brunel
représente une introduction utile à l’étude de l’œuvre, avec de nombreuses
pistes qui intéresseront les chercheurs. On est frappé par son interprétation
de la formule « Il faut être absolument moderne » : « ce
que renforce l’adverbe, ce n’est pas l’ordre, c’est la notion, dont le texte
propose un superlatif – un absolu même du moderne », sans oublier
l’interprétation d’Henri Meschonnic, qui y voit une ironie aux dépens du
« moderne ». Car le paradoxe rimbaldien joue sur le fait que le
moderne romantique et post-romantique soit le plus souvent caractérisé,
forcément, en termes résolument relatifs face
au goût pour des valeurs absolues prêté
au classicisme (Stendhal exprimant ce relativisme de manière exemplaire dans Racine et Shakespeare). Quoi qu’il en
soit, amateurs et spécialistes puiseront avec intérêt dans cette étude nuancée
et suggestive, qui représente à n’en pas douter l’un des ouvrages qui
permettront le mieux aux lycéens et étudiants, notamment, une vision d’ensemble
de l’œuvre.
Verlaine. Paul Verlaine, Romances sans paroles, suivi de Cellulairement (Le Livre de Poche, 2002,
352 p., 5,60 €).
Cette édition des Romances sans paroles et
de Cellulairement s’ajoute à deux
autres éditions de Verlaine en Livre de Poche. L’édition des Poèmes saturniens dans la collection
était largement tributaire de travaux antérieurs, de ceux notamment de Jacques
Robichez ; celle des Amies, des Fêtes galantes et de La Bonne Chanson (la première d’Olivier Bivort dans la collection)
s’avérait supérieure, par l’originalité des problématiques esquissées dans
l’introduction comme par la qualité des annotations (lexicologiques, en
particulier). En connaisseur de l’œuvre de Verlaine et de la critique
verlainienne, Olivier Bivort fournit une documentation philologique sans
précédent dans les éditions en format de poche de Verlaine. Elle procurera une
base solide à ceux qui voudraient procéder à des recherches génétiques et
stylistiques. Pour les Romances sans
paroles, Olivier Bivort prend comme texte de référence l’édition de 1874,
s’écartant ainsi de la tradition consistant à privilégier l’édition de 1887
(c’était le choix notamment de Jacques Robichez dans l’édition des
« Classiques Garnier », la meilleure pour les recueils allant jusqu’à
Parallèlement avant les éditions
d’Olivier Bivort) ; l’éditeur tient compte néanmoins de certaines
modifications demandées par Verlaine dans ses lettres. Si l’édition de 1891 ne
semble avoir bénéficié d’aucun travail de révision ou de lecture d’épreuves
sérieux de Verlaine, celle de 1887 atteste sans aucun doute une relecture, d’où
quelques modifications significatives. Pour beaucoup d’éditeurs, le texte de
1887, tout en constituant la dernière version des poèmes revue par leur auteur,
était caractérisé, sinon par des défauts, du moins par des aspects plutôt
décevants en comparaison avec l’édition de 1874. Quoiqu’avariée par de
nombreuses coquilles, la première édition comportait par exemple des épigraphes
pragmatiquement juteuses, lesquelles trouvaient leur logique dans le dispositif
officiellement autobiographique du recueil, dispositif dont les plaquettes
antérieures de Verlaine n’offrent aucun équivalent. De sorte que certains
éditeurs avaient tendance à adopter le texte de 1887 en rétablissant les
épigraphes de 1874. Le travail d’Olivier Bivort est soigné, de même que
l’introduction, les notes et la provision de variantes. On peut partager son
scepticisme à l’égard de l’édition de 1887 – combien de modifications de
ponctuation, par exemple, sont vraiment de Verlaine, plutôt que de la maison
Vanier ? – mais il semble bien que ce fût Lepelletier qui effectua le
travail d’épreuves pour l’ensemble du recueil, et non Verlaine. Or, les
documents révélés dans Histoires
littéraires n° 4 (2000) suffisent pour montrer des écarts assez importants
entre l’édition de 1874 et les manuscrits, écarts qui, dans bien des cas, sont
loin de laisser inférer la présence de modifications accomplies par le poète
lui-même. Ce qui fait que pour la ponctuation, en particulier, on n’est pas
beaucoup plus avancé sur la voie d’une édition à ponctuation auctoriale qu’en
prenant comme point de référence l’édition de 1887. Relevons en passant une
petite difficulté terminologique : le commentateur évoque souvent des
« corrections » de Verlaine, lorsqu’il serait plus approprié de
parler de « modifications ». On retrouve là des traces d’une
conception philologique traditionnelle suivant laquelle la dernière version
s’oppose aux jalons antérieurs d’un texte comme une version exacte à des
versions fautives. Alors que « Rouvre-Ostende » (pour
« Douvres-Ostende ») est une vraie faute d’impression, la notation
« Princesse-de-Flandre », approximation référentielle pour
« Comtesse-de-Flandre », le vrai nom du navire à bord duquel Verlaine
a traversé la manche, n’est ni incompréhensible ni, pour le lecteur, de l’ordre
de l’erreur textuelle. A fortiori, on
ne peut dire que « Entre vos deux jeunes seins » a été
« corrigé » en « Sur votre jeune sein », la première leçon
autographe étant différente mais nullement fautive dans une perspective
sémantique ou esthétique. On remarquera d’autre part que l’éditeur n’a pas
assez pris en compte les documents et analyses fournis dans l’article d’Histoires littéraires, mais sans doute
était-il difficile d’incorporer des modifications importantes à un moment où le
travail d’édition était pour l’essentiel achevé. Ce ne sont là, bien sur, que
des pinailleries, qui n’enlèvent rien au mérite du travail accompli par
l’éditeur. C’est cependant pour Cellulairement
que ce travail a été le plus important. Antoine Fongaro avait depuis
longtemps suggéré l’intérêt qu’aurait une édition de ce recueil-fantôme, dans
la perspective de l’évolution esthétique de Verlaine mais aussi parce que cette
série représente en elle-même un véritable joyau poétique (Jean-Luc Steinmetz
eut ce mérite en 1992). Olivier Bivort a eu raison d’inclure Cellulairement pour la première fois
dans une édition en format de poche, comme il avait raison d’inclure Les Amies en tant que recueil à part
entière dans le volume précédent de la série, s’opposant ainsi à une tradition qui
consistait à ne donner les six sonnets en question que dans le cadre fourni
vingt ans plus tard dans Parallèlement.
D’autre part, l’éditeur a procédé à une analyse philologique et codicologique
approfondie que Jean-Luc Steinmetz n’avait pas prétendu accomplir. Ce réexamen
d’un dossier énigmatique lui a permis de donner un recueil dont le contenu est
différent et avec des choix de leçons fondés sur l’étude de manuscrits
disponibles, accompagnée d’une critique des articles influents mais peu fiables
d’Ernest Dupuy. Le renouvellement permis est radical et, si certains choix sont
discutables (il reste de nombreux points d’interrogation), l’éditeur les
effectue avec prudence et sur la base d’une argumentation dont il ne pouvait
évidemment donner tous les maillons dans une édition de ce type. On trouve donc
ici une édition maniable et complète des recueils concernés.
Zola. Jean-Pierre Leduc-Adine, Zola. Genèse de l’œuvre (CNRS éditions,
2002, 304 p., 25 €).
Si les dossiers préparatoires de Zola sont bien connus des chercheurs, du point
de vue génétique, ils n’ont guère été étudiés que de façon parcellaire. Partant
de ce constat, Jean-Pierre Leduc-Adine et ses collègues se sont proposé
d’explorer ce massif avec l’ambition de faire avancer simultanément la connaissance
de l’œuvre et la théorie génétique. On avouera sans ambages que le second objectif
ne semble pas réellement atteint, ce qui nous semble bénin au regard de
l’importance, pour les études zoliennes, des présents travaux, qui portent soit sur la connaissance du processus
global de création, soit sur l’étude d’un point spécifique à la lumière des
manuscrits (genèse des scènes théâtrales, onomastique, dialogisme et
avant-textes, sélection des personnages – cette dernière étude ne parvenant pas
à se dégager d’un déterminisme un peu paradoxal quand toutes les autres, au
contraire, restituent au créateur une liberté qu’on lui a souvent déniée). On
retiendra particulièrement dans cette catégorie l’article d’O. Lumbroso sur la
portée et le sens du principe de « cadrage », finement mis en
relation avec le souci de stylisation mentale de l’époque, théorisé par Taine.
S’agissant du cheminement de la création, le recueil pose d’abord un ensemble
de données matérielles utiles : bien que l’analyse codicologique (C. Bustarret)
se soit révélée décevante, la synthèse réalisée par A. Pagès sur les méthodes
et les rituels concrets de l’écriture est efficace, et souligne la dualité du
pré-texte zolien, l’essentiel des corrections et ratures apparaissant sur les
épreuves et non sur les manuscrits. D. Ferrer relève que c’est un trait
spécifique des manuscrits zoliens que cette « linéarité » du
manuscrit : sorte de discours que se tient l’auteur, où le repentir prend
la forme de la reprise et de la bifurcation, et non celle de la rature, il
semble accorder autant de valeur au processus, impasses comprises, qu’à la
solution finalement retenue. Enfin, et nous glissons ici déjà à l’analyse des
voies de la création, ces textes sont caractérisés par la présence massive et
engagée de la première personne, appelée pourtant à s’effacer totalement du
texte final, ce qui permet au même D. Ferrer de conclure que Zola semble
avoir besoin de se construire une « vision de l’œuvre » qui attire et
absorbe le « je », avant même la mise en texte, dès la recherche
scénarique. Cette observation soulève d’emblée des questions passionnantes,
s’agissant de textes qui présentent simultanément un fort caractère
programmatique, métadiscursif, voire autoprescriptif. Il n’est guère possible
de résumer ici les contributions qui traitent cette contradiction, mais on
retiendra deux voies essentielles, empruntées par plusieurs contributeurs. Se
posait donc d’abord la question du rôle réel du programme dans la genèse des
romans, notamment en ce qui concerne les Rougon-Macquart. On s’attache à mettre
la « méthode » à l’épreuve des « ébauches » (qui ramène à
l’idée d’une co-présence et d’une interaction entre pré-narratif et
discours-« je », selon les termes d’A. Grésillon) ; au rôle des
« notes », qu’elles soient notes-tremplin ou notes-techniques
(Colette Becker) ; à redéfinir la notion même de projet, qui se substitue
utilement à celle de programme : pour Jacques Neefs, qui conçoit l’ébauche
comme « pensée du récit et de la forme », c’est une vision dynamique
du projet qui prime, c’est-à-dire une projection imaginaire que l’écrivain
trouve dans le travail de préfiguration lui-même. Enfin, s’agissant d’aborder
un massif romanesque cohérent et articulé, et non une œuvre unique, une autre
question majeure méritait d’être traitée, celle de la charge du projet
d’ensemble des Rougon-Macquart sur la
genèse d’un roman spécifique. Comme le montre D. Baguley à partir du
roman-charnière Au Bonheur des Dames,
si le développement du projet global engendre des réorientations des différents
romans, à l’inverse, la genèse de certains textes peut infléchir durablement la
conduite du projet au point d’apparaître comme une nouvelle genèse. L’étude de
J. Noiray sur le personnage de Benedetta dans Rome confirme à un autre niveau cette analyse : la conception
d’un personnage peut influer sur la composition du roman, voire la déterminer.
On voit qu’à défaut de faire progresser la théorie génétique, ces travaux
répondent efficacement au programme proposé par J.-P. Leduc-Adine dans son introduction :
genèse scénarique, genèse narratologique, spécificité des romans et intertexte
y sont abordés avec efficacité et clarté, tout en ouvrant la voie à des
recherches futures. On ne saurait donc se priver de ce joli volume – en
espérant que tous les exemplaires ne comportent pas les fautes d’impression de
celui que nous avons reçu, riche en macules, ce qui est un comble s’agissant
d’un auteur qui ignorait, dans ses brouillons même, la rature.
Notes de lecture
Afrique. Albert Gandonou,
Le Roman ouest-africain de langue
française. Étude de langue et de style (Karthala, 2002, 357 p., 25 €). Le très sérieux ouvrage d’Albert
Gandonou sera discuté car il ne plaira sans doute pas à tout le monde.
L’attitude politically correct en
matière de littérature africaine de langue française veut aujourd’hui qu’elle
soit née d’elle-même et d’emblée portée par la revendication de la négritude,
liée dès l’origine aux cultures orales. Albert Gandonou fait observer au
contraire, analyses à l’appui (ce que ne font pas toujours les spécialistes
actuels des littératures francophones dont les motivations sont plus
idéologiques que scientifiques), que le roman « africain » forme un
long continu évolutif dont les origines sont à chercher du côté du roman
naturaliste français du dix-neuvième siècle, entre autres sources françaises.
Une fois sortie de l’exotisme « à la Loti », une littérature
romanesque d’abord coloniale (écrite par des Blancs) transmet à des auteurs de
plus en plus indigènes des modèles narratifs et linguistiques qu’ils commencent
par maîtriser avant d’y introduire progressivement des marques « africaines ».
Tout au long de son développement, cette littérature passe de Zola à Céline et
Beckett (ces deux auteurs sont les favoris d’Ahmadou Kourouma) sans cesser de
se vouloir africaine et sans abandonner la fidélité à la langue française.
Albert Gandonou en fait la démonstration dans des analyses linguistiques
centrées principalement sur Doguicimi
de Paul Hazoumé (1938), Le Docker noir
d’Ousmane Sembène (1956), Les Soleils des
indépendances d’Ahmadou Kourouma (1968). Contre le « mythe »
d’une littérature « africaine » d’origine orale (« c’est-à-dire
qu’elle n’aurait rien à voir avec la littérature française »), il estime
qu’il s’agit d’une « vue étriquée et tronquée de la réalité et de
l’histoire » et que la littérature africaine, celle qui a « pour
thème l’Afrique et ses hommes », « l’est tout autant sous la plume
des écrivains blancs que celle des écrivains noirs ». Il ne faudrait pas
croire cependant qu’Albert Gandonou veut, en soulignant cela, restaurer une
sorte de néo-colonialisme littéraire et linguistique. Il appelle au contraire
au développement des langues africaines, à leur instauration écrite, à leur
diffusion et à leur usage littéraire renforcé. Pour l’instant, le français est
cependant encore la langue des élites et il serait irresponsable, dit-il, d’en
occulter les origines comme la réalité de ses usages littéraires. Ces
perspectives seront sans doute contestées et probablement plus par les
spécialistes non-africains de la francophonie que par les Africains eux-mêmes.
Elles ouvrent pourtant la possibilité de ramener clairement la littérature
africaine à l’attention des lecteurs non-africains en leur montrant qu’il ne
s’agit pas d’une littérature devenue totalement étrangère et qu’on ne pourrait
aborder qu’en spécialiste. La littérature « française » a bien besoin
de s’entendre dire que l’Hexagone n’est pas sa fatalité, et que son histoire et
sa langue, toutes deux extraordinairement riches, appartiennent à tout le monde
et d’abord à l’Afrique.
Alain. Roger Malmenayde, Vues sur Alain (Fondation Henri-Lasnier,
2002, 236 p., s.p.m.). Mystères des Fondations : elles éditent, souvent
luxueusement, des publications d’un intérêt variable et qui n’ont pas grande
diffusion. Tel est sans doute leur destin. En voici une sur Alain, dont
l’auteur, professeur de philosophie, s’est proposé d’étudier une figure et une
œuvre un peu oubliées. La philosophie est, on le sait, fille de
l’étonnement : à l’origine de ce livre, la perplexité de Roger Malmenayde
en voyant jadis, à la bibliothèque de son lycée, nous dit-il, la ribambelle de
volumes de la Pléiade consacrés à Alain. Comment et pourquoi un aussi imposant
monument ? Alain méritait-il une telle immortalité ? Voilà ce que
s’est demandé Roger Malmenayde, accordant peut-être un peu trop de crédit au
palmarès que constitue cette collection. Toutefois, son étude n’est nullement,
loin de là, une hagiographie, et on a même parfois l’impression que l’auteur
s’y est évertué à faire honnêtement le tour d’un écrivain dont les mérites ne
lui apparaissaient pas toujours éclatants. On trouvera donc ici une biographie
correcte et complète du philosophe, où l’accent est mis à la fois sur la
pédagogie à Henri-IV et sur les points de convergence entre la pensée politique
d’Alain et le radical-socialisme de son temps. On est moins convaincu par le
chapitre sur Alain critique littéraire, car il faut avouer que le commentaire
de Charmes par l’auteur des Propos d’un Normand… Valéry lui-même dut
avoir quelque mal à réprimer parfois un fou-rire en lisant les gloses de son
savant commentateur. Roger Malmenayde cite également une déconcertante étude de
Paulhan, « Alain ou le secret des règles », en se demandant, non sans
raison, quel pouvait être le vrai sentiment de Paulhan. Alain, grand homme de
Gallimard et de la NRf ? Il le
reste en tout cas pour une certaine critique, qui met également au pinacle,
dans un autre ordre, un Giraudoux. Tradition humaniste, qui garde ses charmes
et conserve des lecteurs. Mais peut-être cet humanisme marque-t-il précisément
les limites de tels écrivains : qu’on imagine Alain lisant Pour en finir avec le jugement de Dieu…
Roger Malmenayde a bien vu les impasses et les apories de la philosophie
d’Alain, à tel point qu’il ne peut s’empêcher de remarquer au passage :
« Répéter l’échec de la violence, comme le fait Alain, n’aboutit
malheureusement qu’à former une conscience qui sera éternellement et naïvement
surprise devant l’Histoire. » Remarque des plus actuelles, on en
conviendra.
Aragon. Cécile Narjoux, Aragon, le paysan de Paris (Ellipses,
2002, 128 p., 6,50 €).
Narrer, jouer, fixer Elsa entre ses cils, ce fut tout Aragon et ce qui doit ici
faire saluer Cécile Narjoux au nom de l’onomastique. Ouvrage scolaire visant
les lycéens ou leurs professeurs, il répond scrupuleusement aux exigences du
genre, sauf sur le point délicat du scrupule typographique. Ainsi un exercice
est proposé en page 111 : préciser en quoi un extrait choisi des Rêveries de Rousseau est un « poème
en prose ». La réponse semble dans la disparition des virgules : de
ces seize lignes, treize virgules ont disparu. Au bas
de la même page, la Sylvie de Nerval, porteuse en temps normal d’un chapeau,
arbore un hapeau (sic) de paille (pas de hapeau dans le glossaire, très bien
fait au demeurant ; mais dans le « guide du lecteur », histrion
est défini comme « bouffant », trait plutôt bouffon). Page 112, un
extrait du Grand Meaulnes affiche des
sauts de ligne arbitraires dignes d’un e-mail mal équarri. Frémissant de se
retrouver « sous la feuille »
(au lieu de feuillée), Alain-Fournier
prend la chose avec un humour nouveau de sa part en grinçant : « ce
ne sont plus des coquilles abandonnées par les eaux que je cherche. » Page
47, la « dissection d’une machine » nous avait déjà paru curieuse (le
syntagme « beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection,
d’une machine à coudre et d’un parapluie », à quoi se réduit Maldoror pour les enfants, comporte bien
sûr deux virgules (et pourquoi
renvoyer à l’édition désuète – 33 ans ! – de la Pléiade quand la meilleure
– 2001 – se trouve en Livre de Poche ?). Surdité au caractère musical des
phrases, moyennant quoi Le Paysan de
Paris émigre de l’Œuvre poétique
où le poète l’a mis vers le genre « roman » – écart qu’Aragon
tolérait « à condition de n’en rien dire ». Page 16, déjà,
sonnait le glas de la syntaxe : « Quel étrange aspect revêt
[sic] chez l’orthopédiste ces
appareils trop bien faits » (Anicet).
Bref, si l’appareil Narjoux, fort bien fait, mérite à ce titre louange,
l’orthographiste aux yeux ouverts en juge l’aspect étrange. Aragon qui, dans
les caves des Lettres modernes,
poussait le scrupule jusqu’à tracer de sa main les accents graves sur les À
majuscules devenus A en typographie sommaire, n’a pas mérité cette
désinvolture. Cécile Narjoux se méfiera à l’avenir des « relectures
amicales de Suzanne Ravis et Frank Merger » : l’issue en est, on le
voit, plutôt vicieuse.
Arrivé (Michel). Le Signe et la lettre. Hommage à Michel
Arrivé, textes réunis par Jacques Anis, André Eskénazi et Jean-François
Jeandillou (L’Harmattan, 2002, 482
p., 39 €).
Dans le genre désuet mais décidément increvable des Mélanges offerts à une sommité académique, on sait qu’il y a à
boire et à manger, et souvent à rejeter. Certains auteurs se fendent d’un
article de fond, d’autres refilent leurs fonds de tiroir. Il y a en effet beaucoup
à boire et à manger dans cet ouvrage dédié à Michel Arrivé, enseignant,
linguiste (grammairien et auteur d’un livre sur la linguistique et la
psychanalyse), directeur d’une édition de Jarry qu’il a laissée en plan pour
tâter du roman parodique (les comptes rendus de livres parus dans Le Monde
ne sont pas nécessaires pour allonger sa bibliographie). Les articles les moins
convaincants concernent les cocktails de linguistique et de psychanalyse, qui
suivent d’ailleurs l’exemple tardif du maître. De même, les articles de
sémiotique, où sont répétés force schémas saussuriens, hjelmsleviens,
greimassiens, voire lacaniens, fatiguent la mémoire ainsi qu’un tympanon. En
revanche, la référence de nombreux auteurs au théoricien français Gustave
Guillaume réjouit l’intelligence. De même, on peut déguster les articles aux
problématiques originales, fussent-elles minuscules : l’infinitif et sa
négation, ça et cela, l’ordre des mots en français et en norvégien.
Intéressants aussi, les articles sur l’argot (Jean-Paul Colin) et sur les
néologismes journalistiques (Marie-Françoise Mortureux). Parmi les études les
plus proéminentes, on retiendra celle de Jacques Anis sur la terminologie des
termes d’écriture, la contribution de Claude Hagège (avec d’autres néologismes),
celle de Jean-René Ladmiral sur la traduction (prenant le parti des
« ciblistes » contre les « sourciers », qui prônent le
calque de la langue-source), et celle de Marc Décimo, originale et pointue, sur
le mot même dans La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. La palme revient à
la révélation de Jean-François Jeandillou, modèle de critique génétique sur une
découverte érudite, « L’Affaire
Lemoine dans un roman de Proust ». Un fac-similé de cet unicum est reproduit. C’est un
auto-pastiche de Proust, où l’on reconnaît les longueurs de son style et la
langueur de ses thèmes, et il aurait mérité une publication dans une revue
spécialisée – une revue consacrée aux mystifications littéraires, puisque ce
spécialiste du genre a semé des indices pour laisser au lecteur le plaisir de
le prendre en flagrant délit de parodie d’une parodie. En revanche, l’article
de Linda Stillman, « Déconstruction et Pataphysique », plonge dans
l’embarras, dans la mesure où la déconstruction est prise aussi au sérieux que
la pataphysique. Malgré son hétérogénéité, ce n’est pas un mauvais ouvrage.
Avant-garde. Henri Béhar, Les Enfants perdus. Essais sur l’avant-garde
(L’Âge d’Homme, 2002, 288 p., 20 €).
Filant la métaphore militaire de l’avant-garde, Henri
Béhar visite les avant-postes (Breton, Tzara, Eluard, Arp, Prévert), débusque
des égarés (Picasso, Yvan Goll, Roussel, Caillois) et définit des éléments de
stratégie. Il s’agit d’articles déjà publiés qui, dans la perspective où ils
sont mis ici, prennent une dimension nouvelle. On retiendra les chapitres sur
les égarés – un beau regard sur Picasso – et les mises au point sur le
« surréel » et le « merveilleux », ainsi que sur les
relations entre Freud et Marx dans l’imaginaire, plus que la dialectique, surréaliste.
Balzac (I). Balzac, Un début dans la vie, édition établie et
annotée par Pierre Barbéris, préface de Gérard Macé (Folio classique, 2003, 304
p., 5,10 €).
Ce Balzac méconnu, écrit en 1842, s’inspire très directement et sans aucun
complexe d’une nouvelle, Le Voyage en coucou,
composée par la sœur préférée de l’auteur, Laure Surville. Dans la voiture du messager Pierrotin, sur le trajet de Paris au
château de Presles (dans les environs de L’Isle-Adam), les voyageurs bavardent
pour passer le temps. Le comte de Sérisy voyage incognito, M. Léger est un
fermier obèse, Mistigris, son valet, réinvente naïvement les proverbes, deux
jeunes gens, un clerc de notaire et un décorateur, font les malins, et Oscar
Husson débute dans la vie. On raconte son existence, on s’invente un passé, on
fait son intéressant, bref on parle à tort et à travers, et, pour ne pas passer
pour un imbécile, Oscar livre en pâture l’intimité du comte qu’il connaît par
ouï-dire, sans savoir que celui dont il parle est assis devant lui. Ce conte
moral et cruel est bien enlevé, drôle et grinçant. C’est un Balzac en verve qui
démontre avec ce texte les dangers du vouloir paraître et signifie que,
parfois, comme le dit Mistigris, « les voyages déforment la
jeunesse ». La préface de Gérard Macé est sympathique, et riche le dossier
qui clôt le volume. On y trouve, entre autres, le texte complet du Voyage en coucou de Laure Surville. Avis
aux amateurs pour une éventuelle étude comparative des textes du frère et de la
sœur.
Balzac (II). Takao Kashiwagi,
Balzac, romancier du regard (Nizet,
2002, 167 p., 20 €).
Pour avoir déserté la Place de la Sorbonne, le nom de Nizet reste présent dans
le champ de l’érudition littéraire. Le sigle de la librairie réfugiée en
Touraine orne ici un recueil d’articles d’un éminent Balzacien japonais. On ne
soulignera jamais assez la force et le sérieux de la recherche japonaise en
littérature française, surtout en ce qui concerne le xxe siècle. Le dernier chapitre de l’ouvrage en
donne une illustration rapide mais éclairante en résumant plus d’un siècle de
travaux japonais sur Balzac. Les autres chapitres sont eux-mêmes
d’intéressantes contributions à l’étude de textes et de questions qui
intriguent depuis longtemps les spécialistes, ainsi des raisons qui amènent
Balzac à nommer sa « belle noiseuse » Catherine Lescaut. Takao Kashiwagi
donne sa propre réponse en allant chercher du côté de Cellini dans une étude
minutieuse et convaincante. Les non-spécialistes retiendront également un
article de synthèse sur « Le Cimetière parisien et le destin des héros
romantiques ». L’ensemble s’articule sans trop d’arbitraire autour du
thème du regard et offre à son tour de rafraîchissantes perspectives sur le
travail de Balzac romancier.
Baudelaire (I). Patrick
Labarthe, Jacques-Philippe Saint-Gérand, Isabelle Turcan, Les Fleurs du mal. Baudelaire. Analyse littéraire et étude de la langue
(Armand Colin, 2002, 152 p., s.p.m.). L’analyse littéraire qu’offre cet
ouvrage est un véritable essai intégrant les derniers résultats de la recherche
baudelairienne : il en propose une lecture renouvelée, entre tradition et
modernité. Ce livre serait ainsi le premier à mettre en scène une conscience
réflexive de la poésie, qui se sait paradoxale, duelle comme l’homme lui-même.
Les dédoublements nombreux du poète – on sait que Baudelaire rêvait d’être
comédien, comme Samuel Cramer, le héros de La
Fanfarlo – sont signe de cette réflexivité, liée au spleen. Cette
ambivalence serait ainsi « le cœur de l’énergie créatrice » de
Baudelaire et se donne à voir dans tous les principaux thèmes de sa poésie,
Paris, le Beau, l’amour et le Mal. En complément s’ajoute une étude
linguistique des Fleurs du Mal,
incluant une approche lexicologique autour des parfums et l’analyse de la
construction poétique (marques d’énonciation et emploi des adjectifs qualificatifs).
Baudelaire (II). L’Année Baudelaire 6. De la Belle Dorothée
aux bons chiens (Champion, 2002, 163 p., 25 €). Ce numéro s’ouvre sur un article
d’Yves Bonnefoy qui, partant de Boudin, des couleurs et de la perception
sensorielle qu’en avait Baudelaire, souligne chez celui-ci « l’obsession
du fait humain comme réalité transcendante » et s’attache à l’analyse du
poème en prose La Belle Dorothée.
Bonnefoy y distingue « une étude » en même temps qu’une sorte
d’« allégorie de la peinture ». On s’étonne cependant de ne le voir
point citer ici Guys, qui fut tout de même un interlocuteur privilégié du
poète. Il est vrai que certains autres continuent à se demander pourquoi
Baudelaire a eu l’étrange fantaisie de prendre ce « marginal » pour
sujet de son Peintre de la vie moderne…
Nous retrouvons Boudin dans l’étude très précise de Jean-François Campario sur
le poète et ce peintre, que Baudelaire « a su inventer ». À vrai dire, comme le note l’auteur, on ne sait
presque rien des relations ayant pu exister entre les deux hommes. Observons au
passage que, même s’il fera, dans son Salon
de 1859, un vibrant éloge des « magies liquides ou aériennes »
des pastels de Boudin, Baudelaire ne semble avoir (sauf erreur) possédé aucune
œuvre du peintre, alors qu’il possédait des Jongkind, où il pouvait contempler
des ciels au moins aussi mouvants et profonds. Un article de Ross Chambers
cherche à préciser ce « nomadisme de l’esprit » qui caractérise
Baudelaire, tandis que « Baudelaire lecteur de Volupté » est étudié avec précision et perspicacité par
Patrick Labarthe. Les rapports de Baudelaire avec Sainte-Beuve homme et
écrivain furent en effet des plus complexes, et Patrick Labarthe a le mérite de
les éclairer, en montrant que le premier, qui se situait « à l’opposé de
la religion humanitaire huronienne », a pu être sensible à « la
dialectique de l’expérience intimiste et de l’Histoire » mise en œuvre
dans le roman du second. Intéressants parallèles, également, entre Volupté et Oberman. Dans un article sur Baudelaire, Barbier et Gautier,
Bertrand Marchal souligne, à propos du Mauvais
Moine, l’originalité de la représentation baudelairienne de « la
fonction monachique du poète ». À signaler aussi diverses notes de Jean
Starobinski, dont une rapprochant le titre Mœsta
et errabunda d’un passage de Chénier, et des notes de Ryszard Engelking sur
Le Spleen de Paris.
Baudelaire (III). Antoine
Compagnon, Charles Baudelaire devant
l’innombrable (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, 210 p., 14 €). Agrégation oblige, Baudelaire est
à l’ordre du jour. Tant mieux si cela permet de rassembler, comme ici, des
lectures attentives de textes qui demandent à être regardés à la fois de près
et de loin, dans le détail, mais sans perdre de vue pour autant les hauteurs où
se situe toujours la pensée de Baudelaire. Antoine Compagnon regroupe ici
plusieurs études parues en divers lieux depuis une dizaine d’années et y ajoute
un chapitre nouveau, semble-t-il, sur la question de l’allégorie chez
Baudelaire. Le fil conducteur, pas toujours évident, car il est habilement mais
parfois sophistiquement noué, est celui du nombre et de l’innombrable, à quoi
se prêtent les méditations baudelairiennes sur la foule, la mer, l’infini, la
loi, le vers. « Haine du nombre » et « jouissance de
l’innombrable » cohabitent ainsi et produisent des figures paradoxales.
Antoine Compagnon serre les textes de près et cite beaucoup, tout en avançant
des analyses fermes et éclairantes. Les agrégatifs apprécieront et ne
manqueront pas de faire marcher les index obligeamment fournis.
Berl. Emmanuel Berl, Jean d’Ormesson, Tant que vous penserez à moi (Grasset,
2003, 168 p., 7,40 €).
Qui n’a lu Berl trouvera ici l’accès le plus prompt au sémillant éclectique
qui, dans Marianne (« grand
hebdomadaire illustré » supervisé par Malraux et lancé en 1932 par
Gallimard pour faire pièce à Candide
et à Gringoire), inventa la rubrique
« Beauté » et qui, à la radio, mit dans la bouche d’un vieux maréchal
de retour la jolie formule « Je hais ces mensonges qui nous ont fait tant
de mal », cela bien avant de publier une Histoire de l’Europe. Berl a 75 ans, Ormesson 42 lorsqu’ils ont ces
entretiens radiodiffusés juste avant mai 68 et imprimés seulement en 1992.
Quand il le rencontre, Jean a un peu lu Berl, mais il en ignore beaucoup ;
ainsi, il ne le sait pas l’époux d’une chanteuse célèbre, la Mireille du Petit Conservatoire télévisé chaque
vendredi. Grandi dans un vrai bouillon de culture (lycéen, Bergson corrige ses
devoirs), ami de Malraux, de Drieu, de Cocteau et de cent autres, Berl vient,
en 68, de sortir un livre sur un thème séculaire, le conflit israélo-arabe –
Nasser tel qu’on le loue –, mais il regrette de n’avoir pas écrit un seul livre
amusant, tel Les Trois Mousquetaires.
Peignant Proust en pédagogue, il affiche sa préférence pour le quiétisme de Fénelon :
« Si ça ne vous est pas donné, si ça ne vous est pas imposé par le monde
extérieur, ne faites rien. » – « Non, je ne suis pas un malin.
J’attends que les choses viennent ou ne viennent pas. Je pense que si je veux
les faire venir, elles s’en iront. » Car toutes choses se tiennent – c’est
ainsi que Berl résume le Structuralisme, période où enfin il respire, s’étant
senti proscrit aux temps sartriens de l’engagement forcé. Lisant Foucault,
Lacan, Lévi-Strauss, il regrette qu’il soit devenu impossible, vu l’abondance
des publications, de se tenir sérieusement au courant dans aucun domaine, mais
il étonne pourtant Jean d’Ormesson par l’étendue de ses lectures. À la fois
profond en pensée et vif dans l’expression, Berl peut toujours faire le bonheur
du lecteur. À l’époque, ces entretiens n’ont pas paru en librairie, on ne lut
entre-temps (1976) que ceux donnés à Patrick Modiano : L’Interrogatoire suivi de Il fait beau, allons au cimetière –
titre marquant qu’on peut s’esquiver en homme d’esprit.
Bernanos. Sébastien
Lapaque, Sous le soleil de l’exil :
Georges Bernanos au Brésil 1938-1945 (Grasset, 2003, 232 p., 17 €). Cet agréable reportage sur les pas
de Bernanos au Brésil aurait gagné à être doté d’une iconographie, qui fait
cruellement défaut, s’agissant d’un ouvrage dénué de toute utilité critique par
ailleurs, et qui se lit surtout comme un exercice de sympathie.
Bergson. Philippe Soulez,
Frédéric Worms, Bergson. Biographie (PUF,
2002, 390 p., 15 €).
L’ouvrage, paru chez Flammarion en 1997 et que les PUF republient aujourd’hui
dans une nouvelle version, n’est pas une étude de la philosophie de Bergson
mais une biographie. L’importance de l’œuvre dans l’histoire intellectuelle n’a
pas à être soulignée. Il n’en va pas de même pour la vie du philosophe, son
implication active dans un grand nombre d’événements importants, au-delà de la
carrière académique du penseur, méritant d’être mieux connue. La destruction
(demandée par lui) de ses papiers personnels après sa mort ne facilite
cependant pas les choses et oblige ses biographes à s’en tenir à une
perspective assez extérieure, encore que fortement empathique. Situation encore
compliquée du fait que les deux auteurs n’ont pas collaboré mais se sont
succédé dans l’entreprise, Frédéric Worms prenant le relais de Philippe Soulez
après la mort prématurée de celui-ci, et sans l’avoir jamais rencontré. Tout
ceci explique la complexité matérielle du livre, avec deux systèmes de notes,
des annexes, des documents sur Philippe Soulez et une postface de l’épouse de
ce dernier. Les littéraires y apprendront d’ailleurs peu de choses, Bergson
n’ayant fait que côtoyer les écrivains sans aller bien loin dans leur
fréquentation. Cela n’a pas empêché, on le sait, que sa pensée ait eu des
répercussions, pas toujours faciles à mesurer, dans la littérature elle-même.
Bloy. Léon Bloy, L’Âme de Napoléon, préface de Laurent Joffrin (Gallimard, 2003, 133 p., 6 €).
On s’attendait à voir Bloy reparaître au Mercure de France plutôt que dans la
collection Tel de Gallimard (après
tout, c’est la même maison), mais à l’heure de Monsieur N. sur les écrans, Laurent Joffrin, directeur de la
rédaction du Nouvel Observateur,
préface une nouvelle édition de L’Âme de
Napoléon, livre extraordinaire et peu connu. Car il n’y a bien que la
préface (pas inintéressante, d’ailleurs) qui soit nouvelle dans cette édition,
et même si, par deux fois, il est précisé que « les notes ont été revues
pour la présente édition », force est de constater qu’elles sont
identiques, presque mot pour mot, à celles de l’édition Bollery et Petit de
1966. Par miracle, les incertitudes de Bollery se transforment ici en
certitudes. Pas très sérieux tout cela, M’sieur Joffrin.
Camus. Jacques Chabot, Albert Camus. « La Pensée de
midi » (Édisud, 2002, 204 p., 16 €).
Jacques Chabot donne à lire dans son ouvrage un Camus Socrate et un Camus
christique ; leurs points communs ne sont pas seulement leur humanisme et
l’injustice de leurs procès, mais aussi le Sud, le pourtour méditerranéen, qui
joue un si grand rôle dans la vie et dans l’écriture camusiennes. Alors, le
retour de l’homme ? Ecce Camus, qui écrit dans la préface de
L’Envers et l’endroit (1954) :
« Pour corriger une indifférence naturelle, je fus placé à mi-distance de
la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le
soleil et dans l’histoire, le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout.
Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. » À
travers cette nouvelle théorie des climats, c’est l’importance de la biographie
de l’écrivain qui est reconsidérée. Le mythe du soleil est ainsi un composant
poétique essentiel de la pensée de Camus, avec, entre autres, la Méditerranée,
Sisyphe et Don Juan : Jacques Chabot aborde en cinq chapitres ces mythes
et leur fonction poétique. Il propose de lire Camus « à la
romantique », comme on le ferait de Michelet ou de Hugo,
« littérature et philosophie mêlées ». Ce suivi chronologique de
l’élaboration de la pensée de Camus, au moment du « second romantisme »
des années 1950-1960, est très convaincant, servi par une plume alerte et
précise, et se double d’un parcours éclairant à travers les textes.
Chateaubriand. François-René de
Chateaubriand, Écrits politiques
(1814-1816), édition critique établie par Colin Smethurst (Droz, 2002,
588 p., s.p.m.). À une carrière de voyageur puis d’homme de lettres devait
succéder, pour Chateaubriand, une carrière d’homme politique. Ce volume recueille
les écrits par lesquels s’opère cette reconversion, sur la période courant de
1814, année de la première Restauration, à 1816, quand, déjà, Chateaubriand se
fâche avec ceux de son camp. Les textes sont édités à partir des publications
originales. Le cas échéant, les variantes des rééditions et des Œuvres complètes Ladvocat figurent en
note. Napoléon, ou comment s’en débarrasser : c’est, en 1814, le pamphlet De Buonaparte et des Bourbons,
réquisitoire fameux contre l’« insulaire obscur » qui a tenu la
France en esclavage de sa gloire, et plaidoyer pour la monarchie légitime.
Celle-ci doit être constitutionnelle ou « selon la Charte », tel que
le formule l’autre grand texte repris ici, dont le Post-scriptum, très critique envers la dissolution de la
« Chambre introuvable » par ordonnance royale le 5 septembre 1816,
entraîne la disgrâce. Entre-temps, l’écrivain avait offert aux Bourbons sa
plume de journaliste inspiré, à Paris, puis de Gand, pendant les Cent-Jours, à
travers divers essais et articles. Louis xviii
le remercie en le nommant ministre d’État le 9 juillet 1815, pair de France en
août. Les huit allocutions de Chateaubriand à la Chambre des Pairs reprises
dans le volume reflètent ses convictions constitutionnelles et disent son souci
de restaurer le rôle social de l’Église, tout en sécularisant la politique.
Avant même la publication de De la Monarchie
selon la Charte, l’orateur défend ainsi les grands principes du
gouvernement représentatif, héritage de la Révolution. Il plaide pour l’irresponsabilité
royale et la responsabilité des ministres, la formation d’un gouvernement issu
de la majorité parlementaire, le droit d’initiative et d’amendement des
représentants, la liberté de presse et d’opinion. Libéralisme paradoxal, mis au
service des Ultras de la Chambre qui renchérissent alors dans la réaction
royaliste par la « Terreur blanche », mais Chateaubriand œuvre en
faveur d’une évolution conforme à la nature constitutionnelle du régime.
L’apparat critique de Colin Smethurst, professeur à l’Université de Glasgow,
rappelle et commente quelques-uns de ces enjeux. Il faut aussi saluer le
travail d’édition, très sérieux, et la cohérence de la sélection. Mais on
aurait souhaité que, sous une forme ou sous une autre, les textes soient
référencés plus clairement par rapport à la biographie de Chateaubriand et à
l’actualité chaotique de cette période historique de transition. Les travaux et
les publications de Jean-Paul Clément, cités en bibliographie, compléteront
utilement cette nouvelle contribution à l’étude du « Chateaubriand
politique ».
Clichés. Hervé Laroche, Dictionnaire des clichés littéraires (Arléa,
2003, 189 p., 7 €).
Après Flaubert qui n’a donné qu’une esquisse, plusieurs essais ont paru et
disparu sans laisser de trace. Gageons qu’un sort meilleur attend celui-ci.
Sans faire déjà les deux mille pages sans lesquelles un dictionnaire disparaît
trop facilement dans la rayonnante touffeur des tomes, il rendra service à
quiconque redoute les plaisirs « sans mélange » que procure, par
exemple, dans un nid –
« toujours douillet (à
l’exception du nid de serpent »)
– une femme « demi-nue » (« demi-nue :
beaucoup plus audacieux que nue. Elle fit irruption dans le salon, demi-nue,
échevelée, hagarde ; on ne précise jamais quelle moitié »)
lorsque, toutefois, elle n’est point dénuée de tout charme (« dénué : beaucoup plus chic que sans »). Hervé Laroche propose au
lecteur un voyage en littérature où son double, décrit par un lettré, est
orné des attraits d’une rhétorique opportune, arpentant en fredonnant (chanter est trop commun) un
chemin semé d’embûches (quand le
goudron fait défaut). Où va-t-il d’un si bon pas ? L’article fascination nous l’apprend :
« Marie-Martine exerçait sur lui une étrange fascination. Mieux
qu’étrange : trouble. Cédant à une trouble fascination il
s’approcha de la fente et y colla un œil. » Ne déflorons pas davantage
cette aventure alphabétique. Il y a de quoi sourire à toutes les pages.
Dada. Clément Pansaers, Bar-Nicanor : avec un portrait de
Crotte de bique et de Couillandouille par eux-mêmes ; Le Pan-Pan au Cul du Nu Nègre (Devillez,
2002, 52 p. et 42 p., 18 €
chaque volume). Procurées par l’éditeur bruxellois Didier Devillez, ces deux
rééditions de très rares plaquettes de Pansaers sont une réussite : de
beaux fac-similés, précédés chacun d’une substantielle préface de Benjamin
Hennot. Voilà de quoi remettre à l’honneur la figure si originale de Clément
Pansaers, et surtout le faire lire. Peut-on, comme on l’a souvent fait,
enfermer cet écrivain dans les cadres stricts de Dada ? Son cas est bien
embarrassant, ou trop clair, comme on voudra : ami de Joyce, de Larbaud et
de Carl Einstein, très influencé par le taoïsme, Pansaers est bien autre chose
qu’un Dada marginal. Mort à 37 ans, en 1922, il prit soin de rester toujours un
peu à l’écart, et sans doute n’eût-il pas grossi les rangs du Surréalisme,
ayant dénoncé très tôt, comme il le fit, l’autoritarisme d’un André Breton.
« Vivre est une maladie imaginaire », proclamait-il au début de son Pan-Pan au Cul du Nu Nègre (1920). Ce
texte était déjà très remarquable par son écriture délibérément brisée
charriant des aphorismes. Qu’on y distingue, comme certains, des bouffées
d’anticolonialisme, ou bien, comme le préfacier, « un fantasme sodomite à
caractère racial », il n’en reste pas moins que la fantaisie de l’auteur
va sans doute beaucoup plus loin que toutes les interprétations tendant à la
rattacher à Dada. Elle se situerait plutôt du côté de certains
« exercices » lyriques de Cravan, autre compagnon incontrôlé des
débuts du mouvement. En effet, dans son déchaînement primitiviste, l’écriture
polyphonique de Pansaers échappe aux classifications trop précises et trop
rationnelles. Sa personnalité éclatée, bondissante, s’exprime de préférence
dans des sarcasmes, des collages de mots et de petites chansons. Au reste, une
nette évolution se fait sentir dans le second recueil, Bar Nicanor (1921). Ici, plus de ponctuation ni de solution de
continuité dans la coulée des phrases mises bout à bout, agrémentées de
fantaisies typographiques. Tout le décor de la modernité de l’immédiate
après-guerre (jazz, danses, clowns, bars, publicité, sexe, cosmopolitisme)
semble en proie à un véritable tournis, celui de l’alcool et de la
saoulographie, « philosophie pan-zéroïque ». « Sucer toute la
Californie à la paille… » : est-il sacrilège de dire que, échappant aux
poncifs de l’écriture Dada, ces textes de Pansaers prennent figure
d’œuvre-limite ? Ils n’en sont que plus fascinants dans leur liberté
solitaire et insolente.
Debord. Guy Debord, Correspondance. 3. Janvier 1965-décembre
1968 (Fayard, 2003, 299 p., 23 €).
Jamais si vive qu’au combat, l’amitié entre jeunes gens a un sel qui en fait
l’un des secrets des guerres et des luttes. On a ici la réaction toute chaude
de l’auteur de La Société du spectacle
au Traité de savoir vivre à l’usage des
jeunes générations de Vaneigem,
ce télégramme du 4 mars 65 : « MOITIE DEJA LUE MAGNIFIQUE – STOP – CE
QU’IL NOUS FALLAIT – STOP – ECRIRAI DEMAIN ET VIENDRAI ASSUREMENT – STOP –
AMITIES Guy. » Suit, le 8, une lettre qu’entonne ce mot : « Un
peu tardivement les éloges vont pleuvoir. » Bientôt pleuvront les pavés.
Intéressantes sont les lettres où l’on voit s’esquisser la forme de La Société du spectacle. Allant jusqu’à
l’après-mai 68 qui révéla les Situationnistes au fil des slogans, lesquels, non
loin d’aphorismes ducassiens, poétisèrent un moment les murs de Paris, ce
troisième volume aurait toute la saveur des coulisses mentales de l’Histoire
si, sur cette période justement, la rareté des lettres ne décevait (on sait la
difficulté de cette sorte de réunion, c’est un premier essai). On trouve un peu
de tout dans cette correspondance, jusqu’à des recettes de cuisine
(recommandons la « Sorbonne flambée », meringue au chocolat garnie de
cerises et flambée à la vodka verte). Le recueil se ferme sur trois lettres
plutôt sèches à son négligent éditeur Buchet (la deuxième assortie de
roboratives menaces dans la regrettable hypothèse où un jury, par exemple celui
du prix Sainte-Beuve, aurait l’audace de le couronner). Document sobrement mais
plaisamment présenté, bien sûr indispensable à quiconque ne fuit pas les noces
de la poésie et de l’incendie.
Decour.
Pierre Favre, Jacques Decour. L’oublié
des lettres françaises 1910-1942 (Farrago/Léo Scheer, 2002, 379 p., 26 €). Le nom de Jacques Decour
(pseudonyme de Daniel Decourdemanche) est resté gravé dans les esprits parce
qu’il est mort, le 30 mai 1942, fusillé par les Nazis sur le Mont-Valérien.
Pourtant, on ignorait jusque là l’œuvre de ce professeur, romancier et
directeur de revues qui avait fondé, quelques mois avant de disparaître, Les Lettres françaises avec Jean Paulhan.
Germaniste, il publia deux romans et un récit de voyage en Allemagne, et
collabora à la Nouvelle Revue française.
Il a également fondé et dirigé les revues L’Université
libre, La Pensée libre, après
avoir dirigé Commune.
Derème. Daniel Aranjo, Tristan Derème (1889-1941), Le télescope et
le danseur (Atlantica, 2002, 286 p., 20 €).
Le livre était annoncé depuis longtemps. L’auteur date lui-même son texte de
« 1983-1989, 2000 ». On attendait une somme qui fît le point sur la
biographie du poète, sur ce qui a été publié sur lui, qu’il relance l’intérêt
pour Derème – lequel a faibli depuis la mort de l’écrivain – et qu’il creuse
les premiers chemins de recherche. C’est une déception. La préface sonne la
première alerte : les trois pages de Pierre-Olivier Walzer (qui justifient
notamment, par une citation de Derème lui-même, le sous-titre du livre : T comme télescope et D comme danseur /
Derème aux pieds légers a rejoint les étoiles) sont parues… dans la revue Pyrénées il y a quinze ans (n° 157, 1989).
La section La vie s’ouvre par un résumé biographique de presque une page :
c’est, en un seul paragraphe, la chronologie que Daniel Aranjo avait donnée
dans la même livraison de Pyrénées
sous le titre « Biographie pratique
de Tristan Derème » – les italiques sont nôtres. On n’en apprendra pas
beaucoup plus tout au long des 260 pages qui restent. Le premier chapitre
commence ainsi : « Pourquoi ce nom : Derème ? » C’est en effet la question que se posent ceux
qui se sont intéressés à l’auteur de La
Verdure dorée, mais à laquelle nul n’a pu répondre. Ici, à la fin d’un
chapitre de quinze pages, la réponse ne vient pas non plus ; elle est même
relancée au chapitre suivant, « Identité à facettes… » (dix pages) et
encore au suivant, « …à facette et variations » (quatorze pages). Que
fait l’auteur ? Il brode, il lance, au début de chaque chapitre, une
question qui laisse augurer l’étude d’un thème : « Mais, au fait,
quelle fut la vie de ce funambule franco-lunaire
[…] ? », « Mais […] revenons à l’enfance de Philippe Huc »,
« Comment Tristan découvrit-il la poésie ? » Croit-on que les
réponses sont dans les pages qui suivent ? Chaque fois, l’auteur montre de
la bonne volonté pendant quelques lignes, puis il gambade, va, vient, repart, se
disperse, multiplie les citations, qui le convainquent manifestement (« On
comprend mieux maintenant pourquoi le mobile et l’aérien Derème n’éprouva guère
le besoin de bouger » – alors que rien n’a été expliqué… et que la
question ne méritait peut-être pas d’être posée). Si l’on retirait les
citations de Derème, l’ouvrage perdrait les trois quarts de son volume ;
si l’on retirait les autres, il ne resterait que la matière d’un ou deux
articles – que nous aurions déjà lus, et qui ne nous auraient pas appris
grand-chose. Triste an pour Tristan.
Dix-septième (arr.). Jean
Rimeize, Poètes et écrivains du xviie arrondissement de
Paris (Presses de Valmy, 2002, 284 p., 20 €).
« Je suis un pâle enfant du vieux Paris et j’ai / Le regret des rêveurs
qui n’ont pas voyagé » : le livre est pour ceux qui se reconnaîtront
dans ces vers, assez tragiques au fond, de Coppée. Les compagnons de marche à
travers ces rues du Dix-septième ont pour nom Dumas fils, Léon Dierx, Léon
Frapié (l’auteur de La Maternelle),
Tristan Bernard, Edmond About, Catulle Mendès, Louÿs, Mallarmé, Verlaine,
Vincent Muselli, Victorien Sardou et une bonne vingtaine d’autres. Le ton du
livre est celui du guide qui débite son boniment devant les touristes :
pittoresque, coloré, accrocheur et pas toujours exact.
Duras. Catherine Bouthors-Paillart, Duras la métisse. Métissage fantasmatique et
linguistique dans l’œuvre de Marguerite Duras (Droz, 2002, 246 p., s.p.m.).
L’œuvre et la vie de Marguerite Duras sont hantées par un questionnement
identitaire que Catherine Bouthors-Paillart analyse sous le triple auspice de
la déliaison, de l’inceste et du métissage, qui a pour fonction de faire
barrage aux deux premiers périls. Le métissage est en effet l’objet d’une
tension centrale entre conjonction et disjonction – entre le désir d’un
« devenir-métis » entendu comme opération positive de transgression
et quête indéfinie de la traversée des frontières, et l’aporie d’un « métissage »,
d’un « ratage du tissu identitaire » souvent vécu sur le mode de la
culpabilité ou de l’ellipse. L’ouvrage est constitué de deux parties. La
première, axée sur la biographie ainsi que sur certains doubles et motifs
fantasmatiques récurrents dans l’œuvre de Duras, met l’accent sur le problème
de la filiation, de la fratrie et de l’apesanteur sociologique. Le rapport au
père (mort prématurément d’une maladie « indigène ») est élidé, mais
non aboli : l’écrivain refuse le patronyme de Donnadieu, mais se reconnaît
dans le nom de « Duras », localité du Lot-et-Garonne où son père
avait acheté une maison. Quant à la relation avec la mère, elle s’avère
écartelée entre un désir d’amour mortifère et un refus qui renvoie le maternel
dans l’abjection (la mère est une Blanche, une étrangère, qui préfère ses fils,
surtout l’aîné, à sa fille). Enfin, le rapport incestueux au petit frère
apparaît conjointement comme un rempart (contre le « monstre
dévastateur » maternel) et un danger (puisque toute altérité s’y avère
impossible). Certains thèmes relatifs à la problématique identitaire sont
approfondis, comme les rapports entre prostitution et don de soi, le désir et
l’effroi de la lèpre, les motifs-frontières de la forêt, du fleuve ou de
l’embouchure ; sont aussi analysés la hantise du décalage sociologique
d’une enfant élevée parmi les Annamites, mais appartenant malgré elle à la
classe des colons qui a trahi sa mère et qui abandonnera sa langue natale, la
fantasmatique de l’identité juive et du trou néantisant, la fascination pour la
maigreur charnelle et textuelle. La seconde partie s’attache à reconnaître les
traces du métissage dans le style de Duras. La critique examine comment la
langue de Duras est « travaillée, perturbée, parasitée par les soubresauts
d’un idiome clandestin, celui de son enfance », que ce soit au niveau des
structures, des rythmes ou des accents. Précisant qu’il ne faut pas confondre
la langue durassienne avec une créolisation linguistique, l’auteur analyse très
précisément les procédés d’effraction du vietnamien dans le style musical de
Duras, mettant en relief l’importance du mot en tant que tel, le rejet de la
syntaxe au profit de la parataxe, le rôle majeur du blanc, des redoublements
lexicaux et des juxtapositions d’antonymes. Amphibologie, emploi d’un présent
atemporel, hétérogénéité des instances narratives évoquent en définitive un moi
kaléidoscopique, décentré, exilé. Si le lecteur ne peut qu’être séduit par la
finesse d’analyse de Catherine Bouthors-Paillart, il n’en a pas moins parfois
la sensation d’un certain ressassement : des redites trop nombreuses, des
textes cités et re-cités, des termes-clefs, comme celui de métissage, perdant
leur prégnance à force d’usage, des notes trop abondantes nuisent à la
continuité et au plaisir de la lecture. Critique de détail cependant, car
l’ouvrage dans son ensemble est nuancé, et la seconde partie, axée sur le
décryptage d’une écriture en genèse – d’une « écriture courante » –
particulièrement novatrice.
Éluard. Louis Parrot,
Jean Marcenac, Paul Éluard (Seghers,
2002, 219 p., 15 €).
Ce premier numéro de la collection Poètes
d’aujourd’hui, réédité, frappe tout d’abord par sa composition
disparate : l’essentiel du texte de Louis Parrot date de janvier
1944 ; il est précédé d’une petite préface de mars 1945 qui explicite le
rôle d’Éluard dans la Résistance, et suivi d’une postface d’août 1948 qui
revient sur la mort de Nusch Éluard et son impact sur la poésie éluardienne. La
présente édition est complétée d’une postface par Jean-Marie Gleize, qui s’interroge
sur l’influence actuelle d’une poésie « ininterrompue », c’est-à-dire
marquée par son unicité, sa continuité, et essentiellement
« immédiate ». Dans les cent premières pages du livre, le lecteur
suit donc de façon quelque peu chaotique le parcours chronologique des œuvres
d’Éluard qui lui est proposé, des premières plaquettes de 1917 aux lignes de L’Éternelle Revue de 1944, et finalement
aux poèmes du Temps déborde et de Corps mémorable (une chronologie précise
située à la fin de l’ouvrage permet tout de même de se repérer). Ce parcours
donne globalement l’impression d’une louange un peu trop générale – les
commentaires poétiques y sont flous, mais n’est-ce pas un défaut inhérent à ce
type d’écrit critique ? – à la gloire de la poésie morale et engagée du
poète qui fut l’ami de Louis Parrot. Si ce livre n’est pas une étude poétique
précise, il n’est pas non plus une biographie satisfaisante : tout d’abord
parce qu’il prend fin en 1948 et qu’il manque de fait au lecteur les quatre
dernières années de la vie et de l’œuvre d’Éluard ; ensuite parce que la
délicate discrétion de Louis Parrot – concernant la vie amoureuse du poète
notamment – le conduit parfois à des formulations assez mystérieuses. Ces
silences sont compensés par la présence de photographies ou de dessins qui
éclairent cette étude : l’iconographie est intéressante, voire émouvante.
L’essai de Louis Parrot a cette autre qualité qu’il communique l’envie de
retrouver les textes d’Éluard : les relire à la fin du recueil dans un choix
de textes avisé, voire se replonger dans des écrits comme « Nuits partagées »,
feuilleter les dessins et les poèmes en miroir des Mains libres, ou revenir aux poèmes du Temps déborde.
Espace surréaliste. Cyril
Bagros, L’Espace surréaliste. Promenade
en zone interdite (Librissimo, 2003, 275 p., s.p.m.). Étude savante, très
savante que celle-ci. Philippe Hamon, qui la préface élogieusement, félicite
l’auteur pour avoir eu l’audace d’affronter « le problème de l’espace représenté
en fiction ». Il faudra également quelque courage au lecteur pour le
suivre dans ses subtiles analyses de différents types d’espace rencontrés dans
la pratique surréaliste : anthropocentrique, narratif, rhétorique et
esthétique. Il montre, en étudiant de très près certains textes, de Breton à Gracq,
qu’une forte logique est à l’œuvre dans tous les cas. Cela dit, malgré la
caution poéticienne de Philippe Hamon, il nous a semblé que Cyril Bogros se
livre en réalité à des explorations qui doivent tout autant à la thématique et
à G. Durand qu’au souci taxinomique. L’intéressant « index des
notions » fourni à la fin de l’ouvrage renforce ce sentiment en autorisant
des parcours de ce qui ressemble à des complexes assez bachelardiens – ainsi
figurent à la suite « Désert, eau, éclair, escalier, étoile, excréments,
fenêtre, feu, flamme, forêt », etc.
Excentriques.
Michel Braudeau, Six excentriques (Gallimard,
97 p., 11 €).
À peine retouchés, ces six portraits d’excentriques (Pierre Loti, Raymond
Roussel, Salvador Dali, Rosa Bonheur, Sarah Winchester et Bobby Fischer)
avaient paru dans Le Monde au milieu
de l’été 2002. Ils sont aujourd’hui repris en volume, précédés d’une préface et
suivis d’une « Bibliographie sommaire ». Ce sont les deux écrivains
qui ouvrent le volume : Loti et Roussel. Rondement menées, d’un style
alerte, ces courtes biographies rapportant des faits et gestes des plus curieux
sont également une réflexion sur la vie de l’excentrique et sur son œuvre. La
plupart des lecteurs d’Histoires
Littéraires n’apprendront rien de nouveau sur Loti et Roussel, mais auront
profit à lire les portraits de Sarah Winchester et de Bobby Fischer, tant la
vie de ces deux-là a basculé plus vers la folie que vers l’excentricité. À
signaler également, l’extraordinaire citation de Havelock Ellis qui ouvre le
volume. Allez-y voir vous-même.
Exotisme. Crise fin-de-siècle et tentation de
l’exotisme, textes réunis par Jean-Marc Moura et Guy Ducrey (Université Lille-3 Charles de Gaulle,
CeGes, 2002, 242 p., 18,50 €).
L’exotisme comme essai de sortie d’une crise largement fantasmée :
tentation ou solution ? Si elle n’est pas totalement neuve (Jean-Marc
Moura n’y est pas pour rien), la question est bien posée, et ce recueil a le
mérite d’apporter des éléments au débat, du point de vue des champs
disciplinaires comme du point de vue méthodologique. Les arts de la scène et la
musique ne sont pas ici réduits au rôle de condiment qui leur est
habituellement dévolu, et la section qui leur est consacrée semble écraser la section
romanesque, plus convenue ou moins pertinente : on s’y interroge notamment
sur les danses « cambodgiennes » de Cléo de Mérode, sur l’importance
de l’exotisme de Sardou, qui contribuèrent au renouvellement de l’art de Sarah
Bernhardt, sur l’usage que fait Debussy de la musique orientale pour sortir de
la crise du système tonal. C’est bien d’Orient qu’il s’agit surtout, en fait
d’exotisme (terme curieusement jamais vraiment défini ici, ce qui est parfois
ennuyeux, car on risque d’y assimiler toute influence étrangère), en
littérature comme ailleurs : la Chine, avec l’inévitable Mirbeau (rien de
neuf au jardin des supplices), la Malaisie de Paul Adam, et Java d’où vient
cette langue qu’utilise René Ghil dans sa recherche d’un renouvellement des formes
poétiques, par la musicalité du mot étranger. Enfin, on s’intéresse dans la
dernière section fourre-tout (tentation et refus de l’exotisme,
vraiment ?) à l’exotisme des étrangers, au refus de l’exotisme dans
l’Espagne du xix-xxe siècle, aux tentations
exotiques des Symbolistes russes. Malgré quelques scories et quelques dérapages
mal contrôlés, un recueil stimulant dans son éclectisme.
Famille Flaubert. Flaubert-Le Poittevin-Maupassant, une
affaire de famille littéraire, actes du Colloque international de Fécamp,
réunis et présentés par Yvan Leclerc (Publications de l’Université de Rouen,
2002, 266 p., 20 €).
Fruit d’un colloque qui s’est tenu en octobre 2000, ce volume s’inscrit dans la
suite d’un autre colloque, Maupassant et
l’écriture (1993), qui avait ouvert la voie à de nouvelles et fécondes
réflexions sur Maupassant. Aussi le choix des organisateurs s’est-il porté sur
une question de généalogie littéraire : du coup, Maupassant, ici retenu
comme objet d’enquête, vient logiquement (et chronologiquement) dans le titre
de cet ouvrage en troisième position, position de l’héritier en somme, à qui
incombe le devoir de faire fructifier le bien reçu. Si, de fait, un lien de
parenté unit Maupassant à Alfred Le Poittevin, son oncle, il n’en va pas ainsi
de Flaubert qui, cependant, entretint avec Le Poittevin un lien d’amitié
intime, et avec Maupassant, comme on sait, des relations de maître à disciple,
comme le rappelle Yvan Leclerc dans sa « Présentation » des relations
père/fils, si bien que se noue, dans l’ordre symbolique et imaginaire,
« un vrai lien de famille entre l’épileptique et le fou, la maladie
prouvant la filiation biologique par l’hérédité ». On en reste,
évidemment, au niveau des analogies, des associations métaphoriques. Mais il
est néanmoins pertinent de considérer, fût-ce à titre d’hypothèse de travail,
que le plan des unions et des filiations imaginaires a tout aussi d’importance,
et, dans le domaine de la création littéraire, d’influence que celui des liens
du sang. D’ailleurs, par des lapsus répétés, insistants, la critique du temps
n’a pas manqué de rattacher Maupassant à la famille biologique de Flaubert. Et
Alfred Le Poittevin lui-même se voit promu au rang de « cousin de
Flaubert ». Erreurs, certes, mais erreurs témoignant d’une continuité, d’une
consanguinité poétique unissant ces trois auteurs : entre eux circulent
textes, lectures, conversations, courants d’influences et de sensibilités, en
somme, tout ce sur quoi peut légitimement se pencher la critique universitaire
afin de circonscrire de nouveaux terrains d’enquête. Telle est bien l’ambition
de ce recueil d’actes : éclairer et dénouer, autant que possible, les
motifs de cet « échange intime ». Les études rassemblées ici, si
elles approchent, pour certaines d’entre elles, les questions de famille réelle
ou d’amitié authentique, se consacrent cependant pour la plupart à l’examen des
rapports de Maupassant et de Flaubert, laissant un peu en marge Alfred Le
Poittevin dont on voit bien que sa figure – pour décisive qu’elle fut dans
l’initiation de Flaubert à la littérature – peine à s’inscrire durablement dans
le tableau trinitaire. La réflexion s’oriente ainsi dans le sens d’un
traitement comparé des choix esthétiques, des déterminations rhéto-poétiques,
des thématiques, que Maupassant partage avec son maître et initiateur. De sorte
que cette problématique généalogique finit par dériver et par s’éloigner de ce
qui eût pu encore être son centre : le tissage des figures ou des schèmes
symboliques qui, dans ces écritures, dessine secrètement la filiation – don ou
legs – des encres et des fictions. Les articles stimulants de Jacques Bienvenu
(« La lettre volée »), de Florence Emptaz (« Flaubert et
Maupassant : les enfants indésirables ») et de Catherine Botterel
(« La parade nuptiale : mimesis et paradoxe(s) dans Madame Bovary et Bel-Ami »), gardent le cap par bonheur, en maintenant
l’intérêt de la lecture – et de la découverte.
Flaubert. Ildiko
Lorinszky, L’Orient de Flaubert :
des écrits de jeunesse à Salammbô : la construction d’un imaginaire mythique,
préface de Pierre Brunel (L’Harmattan,
2003, 346 p., 28 €).
Salammbô pâtit à nos yeux de lecteurs
exigeants de sa réputation de roman historique, de lourde machine littéraire
qui associe aux règles de la reconstitution documentaire les artifices d’un
style qui affiche son ambition de résumer à lui seul l’absolu d’une vision, et,
pour finir, la décision ultime d’une vérité. Dans la production flaubertienne,
ce roman semble jouir – de par ses options esthétiques spécifiques – d’une
place singulière, presque exclusive, qui le tient à distance des oeuvres
dominantes, Madame Bovary ou L’Éducation sentimentale. C’est
précisément de cette spécificité que l’ouvrage d’Ildikó Lorinszky voudrait
rendre compte, en se proposant de mener une enquête archéologique sur le
terrain de l’imaginaire mythique. Approche en profondeur des figures et des
structures d’une mythologie personnelle dans son rapport aux mythes, qui repose
sur le présupposé suivant : Salammbô
serait le lieu privilégié où se concentrent et se déploient, selon un rythme
poético-narratif inédit, les grands informants mythiques de Flaubert écrivain –
une écriture en formation et en actualisation, aux prises avec cet objet à la
fois imposant et fuyant, l’Orient. Résolument démonstratif et progressif dans
sa démarche analytique, l’essai d’Ildikó Lorinszky s’attache à suivre les
étapes d’une genèse qui, des premiers écrits à l’œuvre de 1862, du projet du Conte oriental, si finement analysé par
Jean Bruneau, au récit de la « guerre inexpiable », reflète la
permanence et les déplacements successifs d’un rêve si cher à Flaubert. Rêve
dont les motifs doivent certes beaucoup aux propositions idéalistes du
Romantisme, en littérature comme en peinture, tournées vers l’aperception d’un
ailleurs mythique, garantie d’un sens originel et d’une prévalence primitive du
religieux. Mais cette obsession se nourrit aussi des thèses avancées par
Creuzer et des leçons de la mythologie comparée. Flaubert ne se contente pas de
réorchestrer des données déjà parfaitement lisibles et pour certaines
stéréotypées, il s’emploie à plier mythes et vision mythique de l’Orient –
prenant ainsi le contrepied des goûts et des attentes du moment – aux schémas
d’un imaginaire individuel qui, choisissant par nécessité le document et
l’horizon historique comme prétexte, affecte à toute entreprise humaine engagée
dans la voie du bonheur et, en règle générale, des vertus positives, un
coefficient nul. L’auteur relève ce point, en commentant notamment les notes
que Flaubert rapporte de son voyage en Orient. On pourrait aussi solliciter le
carnet du second voyage du printemps 1858. Le goût marqué pour le fugitif,
l’inachevé, mais aussi pour la décrépitude, la maladie, la mort, l’emporte sur
l’évocation des fastes orientaux : le réel s’infiltre dans les mailles
relâchées du mythe. Ildikó Lorinszky montre comment Salammbô articule aux figures mythiques empruntées à la religion
carthaginoise les schèmes flaubertiens de la répétition, du vide, de l’absence
de sens, du néant de toutes choses. Mais elle n’insiste pas assez sur ce fait
que l’écriture exhibe là sa propre scène et la tentation du rien qui la hante,
en sorte que le roman peut se lire comme une mythologie de l’écriture selon
Flaubert, pour laquelle, tout bien pesé, les fictions du mythe ne sont que des
faux-fuyants, des images inopérantes que le discours romanesque, moderne,
s’ingénie à déconstruire. En quoi l’ironie flaubertienne continue aussi dans ce
roman son travail de mise à distance et de neutralisation – chose qui échappe à
l’auteur de cet essai. L’ouvrage d’Ildikó Lorinszky n’ouvre pas vraiment de
nouvelles perspectives interprétatives ; il réordonne, autour de cette
question du mythe, des grilles d’intelligibilité, des hypothèses et des thèses,
mises au point par les travaux respectifs de Jean Bruneau, de Bernard Masson,
de Lucette Czyba, de Gisèle Séginger, de Daniel Fauvel et Yvan Leclerc,
auxquels ce livre doit beaucoup, pour ne pas dire tout.
Gary. Romain
Gary ou la pluralité des mondes, sous la direction de Mireille Sacotte, Actes du premier Colloque international consacré à Romain
Gary, 26 et 27 mai 2000, Université de Paris III-Sorbonne-Nouvelle et
Association « Les Mille Gary » (PUF, 2002, 185 p., 17 €).
Quoique prise par la force des choses dans une
problématique de réhabilitation – puisqu’un auteur à succès n’est pas un auteur
à valeur –, l’étude de Romain Gary s’impose, ne serait-ce que pour mettre en
lumière ce « phénomène aberrant d’histoire littéraire » que fut
l’invention par la critique de deux auteurs en un, et pour revenir sur
certaines topiques littéraires de « l’autre » xxe siècle : héroïsme, romanesque,
masculinité. C’est ce principe de pluralité qui gouverne le volume, chaque
auteur développant librement la métaphore géographique : les deux faces
inconciliables de l’Europe pour Paul Audi, la cartographie de l’homme pour
Jean-François Pépin, celle de la bibliothèque imaginaire de Gary pour Firyel
Abdeljaouad, le travail sur les lieux communs nationaux, sur la distance de la
parole au téléphone pour Denis Labouret, l’errance, le voyage, et l’invention
géographique pour Jean-François Hangouët. La géographie du sujet se dessine
souvent, à travers la question de pseudonyme et de la masculinité (notamment
Jacques Lecarme), ou dans une application du roman à la psychanalyse :
Pierre Bayard montre que la littérature ici invente un « roman
parental » qui n’était pas dans Freud, et innove en techniques de savoir
de l’intime. Tzvetan Todorov propose une topographie de la mémoire, où un Gary
humaniste croise le silence de toute une partie de la littérature de son
époque : aucune exploitation dans son œuvre, ni héroïque ni victimaire, de
la période de la guerre, mais un déplacement vers la question des vertus.
Diffus dans ses outils, enthousiaste par méthode, ce volume ouvre un dossier.
Genet. Jérôme Neutres, Genet sur les routes du Sud (Fayard,
2002, 351 p., 20 €).
Que les choses soient claires : l’auteur de ces lignes n’est nullement
spécialiste de Jean Genet, c’est donc d’un avis de lecteur amateur dans tous
les sens du terme qu’il s’agira ici. Nous laissons d’autant plus aux
professionnels le soin de relever les éventuelles erreurs factuelles figurant
dans cet ouvrage qu’il nous semble que ses qualités sont ailleurs, dans une
réflexion sur le sens de l’engagement de Genet dans un certain nombre de
causes, en particulier auprès des Palestiniens. Réflexion délicate, car le
texte central, et posthume, Le Captif
amoureux, a souvent désarçonné les critiques, la presse n’hésitant pas à
transformer le tropisme « sudiste » de Genet en coquetterie de
touriste sexuel – passons. Il a pu être délicat, en effet, de faire comprendre
que, pour Genet, le désir est politique, au sens où la sexualité est un premier
champ de révolte. Du refus d’être français au désir d’écrire du sud contre son
pays natal, au statut étrange d’écrivain moins engagé que compromis, Jérôme
Neutres dévoile les contorsions idéologico-affectives de Genet, sans
complaisance mais avec une grande sûreté dans l’analyse. Tout au plus lui
reprochera-t-on d’enfoncer longtemps le même clou sous des angles différents,
d’où un certain effet de surplace. Mais cet ouvrage fut une thèse,
estimons-nous heureux qu’il se lise avec plaisir et ne tenons pas trop rigueur
à l’auteur de n’avoir pas eu le courage de trancher suffisamment dans le vif
pour rendre son texte plus concis et plus dynamique.
Gide (I). Martine Sagaert,
André Gide (ADPF-Publications, 2002,
non paginé, 15 €).
Une assez jolie réalisation éditoriale : ce catalogue se présente sous la
forme d’un port-folio de trente fiches, organisé en dix brèves stations,
associant en recto-verso, sur une série de cartons volants, les analyses et les
représentations iconographiques de l’univers esthétique, amical, familial ou
imaginaire de Gide. Pas de documents rares, mais une belle reconstitution
visuelle, depuis Goya jusqu’au Congo, de l’univers de l’auteur de Paludes. La mise en page des textes est
parfois inélégante, mais le parti pris moderniste de Martine Sagaert rend un
bel hommage à ce « contemporain capital » qui n’entendait
« gagner [s]on procès qu’en appel ». La bibliographie et les
références convoquées avec une belle liberté rapatrient elle aussi Gide dans
notre présent. Une affiche en prime.
Gide
(II). Gide
et la tentation de la modernité, actes
du colloque international de Mulhouse (Gallimard, Cahiers de la NRf, 2002,
512 p., 19,50 €).
Il y avait ces temps-ci, parmi les ouvrages reçus à Histoires littéraires, pas moins de trois titres composés autour de
« la tentation de… », en passe de remplacer le démodé
« l’invention de… » réservé aux fourre-tout à orientation historique.
Passons sur ce que ce titre révèle de tics et d’approximations, passons sur le
côté fourre-tout qui est le lot de tous les colloques, passons encore sur les
articles qui ne font guère progresser la question puisqu’ils se contentent
d’accommoder à la mode de leur sujet de prédilection le malheureux Gide.
Écartons encore, pour paradoxal que cela paraisse, une introduction
squelettique et une conclusion oiseuse (le moderne se démode-t-il, peut-on être
vieux et moderne, le post-moderne est un moderne qui prend de l’avance – tirons
l’échelle). Que reste-t-il ? Heureusement, un nombre plutôt réconfortant
d’articles de bonne tenue, qu’ils essayent ou non d’accrocher au passage leurs
wagons à la locomotive modernité. On
lira notamment, mais la liste n’est pas exhaustive, les études portant sur les
relations littéraires déterminantes (notamment Proust et Balzac) ou significatives
(Tzara et Breton), ou encore celles isolant un objet narratif spécifique, que
ce soit une figure (l’ironie mise en relation avec le classicisme pour une
paradoxale modernité, mais aussi la prosopopée comme figure de l’échec), une
forme (le fragment), une technique : la mise en abyme fait ainsi l’objet
d’une lecture intéressante de Dällenbach qui revient aux sources héraldiques de
l’expression pour en écarter le principe de réduplication. Un bon cru en somme,
sous une étiquette galvaudée.
Gourmont.
Anne Boyer, Remy de Gourmont :
l’écriture et ses masques (Champion, 2002, 416 p., 62 €).
Figure décisive de la critique de la fin du xixe
siècle, Remy de Gourmont est aujourd’hui cette silhouette fuyante à l’horizon
de nos références et, pour le dire tout simplement, le parent pauvre des études
universitaires françaises. Il est fort probable que le jugement extrêmement
négatif de Gide, comme d’ailleurs l’anathème gratuitement lancé par les
Surréalistes, n’aient pas été étrangers à cette assignation de Gourmont et de
son œuvre dans les basses sphères de l’oubli. Mais peut-on s’en tenir aux
appréciations des écrivains sur leurs pairs ? Certes non. Et il y a eu,
pour corriger les erreurs et rétablir la balance, les travaux de Karl D. Uitti,
de Charles Dantzig ; en 1996, un grand colloque international qui s’est
tenu à Padoue ; en 2002, un colloque à Cerisy – preuve que cet écrivain
qui, de son temps, fut admiré et célébré connaît, après une longue période de
silence et d’absence, un regain d’intérêt : il semble bénéficier à son
tour de cette inlassable curiosité qui faisait son talent de lecteur insatiable
et une bonne part de son génie de chroniqueur de la vie littéraire, toujours à
l’affût de la nouveauté, de l’originalité, de l’inédit. Le livre d’Anne Boyer
s’inscrit dans cet élan de faveur nouvelle ; s’il s’attache à resituer
rigoureusement Gourmont dans son époque et dans son oeuvre, il ne verse jamais
dans les travers de la réhabilitation. Le propos est ailleurs : il vise
d’abord à cerner au plus proche, selon une méthode raisonnée qui utilise avec
discernement documents, textes et témoignages, un écrivain aux nombreux
visages, dont l’œuvre se caractérise par une diversité de formes déroutante.
Mais le projet profond de cette thèse (car tout indique qu’il s’agit bien d’une
thèse de doctorat) est de dégager les lignes de force d’une poétique de la
critique, l’idée directrice de ce travail étant que la critique gourmontienne
est fondamentalement créatrice. Ce à quoi on ne peut qu’applaudir. Le lecteur
se réjouit de suivre Anne Boyer dans ce parcours pertinent et efficace qui
propose de nouvelles conditions de lisibilité de l’œuvre de Gourmont :
quatre parties, solidement articulées, qui envisagent successivement le statut
de l’auteur comme un fantôme (typique de l’imaginaire fin-de-siècle, qui tend à
virtualiser, voire à subtiliser, les conditions objectives de l’écriture et les
produits de l’art, en des simulacres garants d’une vision intériorisée de
l’écrivain, demeurée idéale), le problème de l’ironie ensuite, conçu à la fois
comme une méthode critique et une grille d’intelligibilité des œuvres, la
légende et le mythe en troisième lieu, définis comme des formes d’écriture,
enfin la poétique du discours critique, qui reflète notamment les préoccupations
de Gourmont en matière de langue et de style. Démarche progressive qui
s’enfonce au cœur même de la critique comme un langage – et comme une force
déstabilisante, qui fait vaciller le sens commun tout en rendant inopérantes
les phraséologies admises. Et c’est sans doute sous cet angle que se manifeste
toute l’originalité déconcertante de Gourmont critique : dans sa capacité
à déplacer sans cesse les perspectives de lecture, les entrées du sens, les
enjeux de la littérature. Se démarquant d’un Sainte-Beuve, qu’il considère
cependant comme un modèle, Gourmont refuse « le dogmatisme, l’esprit de
système, la volonté moralisatrice ». Par là, il entre en dissidence par
rapport aux positions d’un Brunetière ou d’un Faguet ; il s’emploie à
réintroduire l’individu et ses vertus anomales dans l’ordre fluctuant des
valeurs et des jugements. En quoi la critique, activité profondément
« dissociatrice », brise les lieux communs et instaure une nouvelle
échelle de grandeurs, à l’aune de laquelle toutes les formes du discours
critique sont possibles, dès lors qu’elles s’attachent à comprendre et à faire
comprendre, en se gardant des appréciations a
priori qui toujours substituent à la féconde « dissociation des
idées » la détestable déformation des œuvres.
Havet. Mireille Havet, Journal 1918-1919, édition établie par Pierre Plateau, présentée et annotée par Dominique
Tiry, avec l’aide de Pierre Plateau et de Claire Paulhan (Claire Paulhan, 2003, 252 p., 20 €). Publiée
à quinze ans par Apollinaire dans Les Soirées
de Paris en 1913, interprète de la Mort dans l’Orphée de Cocteau en 1926 auprès de Georges Pitoëff, Mireille Havet
– qui meurt en 1932 de tuberculose, d’abus de la drogue et aussi d’une soif
inextinguible de vie et d’amour – est un personnage exceptionnel. De 1913 à
1929, elle a tenu un journal vibrant de l’amour de la vie et des autres, de
l’angoisse aussi, toujours ivre de sensualité. Ce petit volume d’une belle
composition en donne les années 1918-1919. Mireille Havet s’y résume en trois
citations : « Je fus très jeune libre d’agir et de choisir selon mes
goûts et surtout les hasards autoritaires des rencontres et des livres » –
« La vie ! perdre le goût de la vie » – « Une excitation
folle me tient en alerte… » Sans aucune retenue, elle dit ses amours, ses
exaltations et ses déceptions, sans illusion elle regarde le monde et la
littérature dans ce climat de guerre finissante et de paix illusoire. Jusqu’à
la dernière ligne de cette année 1919 : « Tant l’amour et la mort,
l’espoir et la folie se touchent dans le monde. » Un texte unique, bien
servi par les commentaires et les notes d’une équipe qu’on sent en profonde
sympathie avec son auteur.
Invalides. Ce que je ne sais pas, actes du
Cinquième Colloque des Invalides (Le Lérot, 2002, 145 p., 20 €). Le plus mince des Colloques des
Invalos. Rares sont les participants qui ont osé faire un aveu que leur état,
semble-t-il, leur interdit. Bien sûr, on peut s’en tirer en prétendant que
« Je » est un autre, mais ça ne prend pas longtemps. Philippe Oriol
est bien le seul à reconnaître clairement ce qu’il ne sait pas (de l’affaire
Dreyfus) ; il en est presque attendrissant. Toutefois, quelques bonnes
pistes à explorer. Voir aussi la remarquable intervention de Georges Vigne sur
les Orphelins de l’Art. L’exposition
des œuvres anonymes qu’il propose pourrait-elle avoir lieu ? Ne répondez
pas tous à la fois.
Jacob. Max Jacob, Lettres de Max Jacob à Edmond Jabès (Opales, 2003, 80 p., 10 €). Ces conseils à un jeune poète
égyptien sont un petit complément à la correspondance de Max Jacob, qui ne
goûte guère les poèmes qu’il reçoit : « Si vous lancez des flèches au
hasard et que vous vous approchez de la cible après pour voir si c’est ça, vous
courez le risque que ce ne soit jamais ça. » En 1935 : « J’ai
peur que les mots en liberté soient un peu démodés… si vous essayiez de mettre
tout cela en phrases-syntaxes !… » Il lui conseille de lire
Chateaubriand. « La poésie est un jus. » Il faut vraiment aimer Max
Jacob pour le retrouver dans ces lettres à un correspondant qui l’agace en
« le prenant pour un bureau de placement » de poèmes. Mais Jabès en
est si flatté qu’il publie cette correspondance à Alexandrie en 1945. En
supplément : un avant-propos de Steven Jaron ; une préface d’Edmond
Jabès ; un article de Gabriel Bounoure sur Max Jacob paru en 1934 ;
bibliographie d’Edmond Jabès et de Max Jacob. Le tout pour 10 euros.
Jarry. Henri Béhar, La Dramaturgie d’Alfred Jarry (Champion, 2003, 408 p., 70 €). Pour cette nouvelle édition de son
Alfred Jarry dramaturge, paru chez
Nizet en 1981, Henri Béhar revient au titre original de sa thèse – les raisons
de ce changement nous échappent un peu. Le livre demeure fort utile, et l’on
déplore de ne pas disposer d’un Jarry
romancier ou d’un Jarry poète qui
aideraient à prendre la mesure réelle d’un écrivain trop méconnu et à sortir du
« tout Ubu » qui règne toujours : car le P.H. a naturellement la
part belle dans ce volume, même si l’auteur s’attache également au reste de la
production théâtrale de Jarry et explore le théâtre mirlitonesque jusqu’à
l’ultime Pantagruel. Il ne s’agit pas
simplement d’étudier textes et représentations, mais aussi l’influence immense
de la dramaturgie de Jarry dans le monde entier. En annexe, une analyse d’Ubu monté au TNP par Jean Vilar en 1958
et un répertoire des mises en scène, qui va jusqu’à l’Ubu Roi monté par Bernard Sobel au Festival d’Avignon en 2001.
L’introduction du livre a été également actualisée et permet un intéressant survol
critique de la bibliographie consacrée à Jarry jusqu’à aujourd’hui. Cahier
d’illustrations et index.
Lambron.
Marc Lambron, Carnet de bal. Chroniques.
2 (Grasset, 2003, 667 p., 23 €).
Que Marc Lambron doive gagner sa vie en écrivant des critiques dans Le Point, passe encore, mais qu’il
tienne à les réunir en épais volumes pour une éventuelle postérité, cela
dépasse tout. Charabia et stupidités sans nom s’accumulent, sous prétexte peut-être
de fantaisie. Des exemples ? De l’historien de la rue d’Ulm Marc-Olivier
Baruch : « Oiseau du sérail, il n’a pas dédaigné de faire la
généalogie des murs ». Gracq est un « monument classé coiffé d’un
paratonnerre de papier ». Éloge pataud de la mondanité et de la nostalgie
(ah ! les Twenties ! ah ! les Sixties ! etc.) dans un
désastreux confusionnisme mental. Cela doit impressionner les lecteurs du Point. Pas ceux d’Histoires littéraires.
Legrand. Jean Legrand, L’Amour insolent, préface de François
Leperlier (La Termitière, 2002, 70 p.,
7, 50 €). C’est à
François Leperlier que nous devons, on le sait, la redécouverte de Claude
Cahun, portée disparue dans les histoires officielles du Surréalisme. Celle-ci
fut proche, dans les années 30, du « groupe Brunet » dont Jean
Legrand était le principal animateur. Poète, romancier, promoteur du
« Sensorialisme » (une doctrine où se mêlent, pour le dire très vite,
politique d’extrême-gauche et érotisme), Legrand n’a guère laissé de traces
dans l’histoire littéraire de son siècle – du moins jusqu’à maintenant, mais
cette publication peut laisser supposer l’intention de François Leperlier de
ramener l’attention sur celui qui fut aussi l’éditeur de Bataille pour Madame Edwarda, ainsi que de certains tracts de Contre-Attaque, en même temps que l’ami de Pierre Caminade. L’Amour insolent, disons-le, n’a rien de
fracassant (il est d’ailleurs orné de coquilles), mais attendons d’éventuelles
rééditions des oeuvres romanesques (une partie en était parue chez Gallimard)
pour nous prononcer. Dans l’intervalle, la longue préface de François Leperlier
ouvre un intéressant chapitre d’une histoire littéraire trop méconnue. Le
vingtième siècle change vite : il sera bientôt méconnaissable.
Lilith. Pascale
Auraix-Jonchère, Lilith, avatars et
métamorphoses d’un mythe entre romantisme et décadence (Presses
universitaires Blaise Pascal, 2002, 356 p., 24,40 €). Au commencement était un mythe
kabbalistique, déjà un peu flou, diffracté par la multiplicité des dialectes et
des traditions. À l’arrivée, un objet indigeste, qui enfile des analogies à la
chaîne sur un fil de citations, à moins que ce ne soit l’inverse. On ne sait
comment l’auteur articule romantisme et décadence ; on ne sait pourquoi la
première partie, « Mythe et écriture », se divise en « mythe et
nomination », « mythe et narration », « mythe et
description » ; on ne comprend pas comment elle peut produire des
lectures aussi forcées des œuvres utilisées (la « Lulu » de Champsaur ?
Lilith. « Josiane » chez Hugo ? Lilith. Et Albine chez Zola, et
Lélia chez Sand, et Chantelouve chez Huysmans, etc.). Qu’en conclure ? Que
l’auteur de ce compte rendu est totalement obtus, naturellement, ou incapable
d’apprécier certain genre de littérature critique, et qu’il ne devrait pas chercher
à en dégoûter les autres.
Lombard. Jean Lombard, L’Agonie, présentation de Marie-France
David (Séguier, 2002, 523 p., 38,50 €).
« Le navigium égratignait, de ses rames
cadencées, la mer saphirée, vaporante, et sa voile rouge à peine se gonflait
sous l’ambiant calme qui planait sans qu’aucun bruit le troublât, ni les appels
de l’équipage, ni le céleusma balancé des rameurs assis sur les transtras, au
mouvement régulier du bâton du hortator, pendant que les passagers, accoudés
sur les bords, rêvaient, indiciblement. » Si vous avez résisté à cette
première phrase sans agacement, vous irez jusqu’au bout de cet énorme roman,
vous ne vous étonnerez plus que le primicérius se fasse ouvrir l’ostium par le
janitor et qu’une ancilla le conduise en
traversant les cubiculas jusqu’au tablinium où il est attendu, vous accepterez
les « verticalités roides d’enseignes », la fumée qui
« floscule » ou le « ton érubescent » d’une casaque, et
même les « méplats [qui] se creusaient dans la fosse des joues, marquant ainsi l’émergence d’une nubilité travaillant en
dessous ». Et vous ne le regretterez pas, car ce maelström tumultueux
d’agitation de rues, de défilés hystériques, de scènes d’orgies collectives, de
violences en tous genres, de mélanges et d’antagonismes de peuples et de
religions est loin de se réduire à un exercice gratuit d’écriture artiste ou de
se ramener à un « esthétique souci ». Le règne d’Héliogabale (pardon,
Elagabalus) permet à Lombard de réaliser « une véritable paléontologie
sociale », comme il l’écrit à Louis-Xavier de Ricard. La vieille
civilisation romaine se meurt sous les pressions de l’Orient. Les disciples du
Christ (pardon, du Kreistos) sont divisés entre Occidentaux attachés à la
structure de l’Empire favorable, croient-ils, à leur expansion et orientaux qui
pensent que le culte de la Pierre noire introduit par le nouvel empereur et la
recherche de l’Unité qu’il préconise leur ouvrent la voie. Une Unité rêvée dans
la désexualisation de l’Androgyne que représentent Attilius, qui s’est
moralement « dévirilisé » et sa sœur Attilia, qui « ne se sentait point femme, mais plutôt
éphèbe », une Unité qui ne serait plus « de chair », comme
l’accomplit Elagabalus dans la débauche, mais « d’Idée pure ». Le
thème de la décadence romaine rejoint celui de l’esprit décadent des années 80
et l’image apocalyptique de l’agonie d’un monde celle de la révolution attendue
par les anarchistes. Rien de surprenant à ce qu’en 1897 le rhétoricien Wilhelm
de Kostrowitzky, futur auteur de L’Hérésiarque
et Cie, porte aux nues L’Agonie.
Pourtant, il ne disposait pas de l’excellente présentation de Marie-France
David et de ses annexes, qui comportent notamment deux utiles lexiques.
Loufoque.
Figures du
loufoque à la fin du xxe
siècle, sous la direction de Jean-Pierre Mourey et
Jean-Bernard Vray (Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2003, 384 p.,
23 €). Même
empaillé, un toréador peut faire école. L’ouvrage de Pierre Jourde sur
l’incongru dans la littérature française (1999) sert en effet de matrice aux
vingt-huit communications présentées au colloque organisé par le C.I.E.R.E.C. à
Saint-Étienne en novembre 2001 qui sont éditées ici. L’ouvrage se veut
interdisciplinaire : on y parcourt les manifestations de la danse et des
arts plastiques contemporains, on fait incursion dans le cinéma et le cirque,
on évoque enfin des créations littéraires et de la bande dessinée. Le fil rouge
est un concept flou, modalité particulière de l’ironie ou du comique, qui
semble se caractériser par son goût pour l’excès du langage ou de la logique,
par la construction de machines absurdes (comme la machine à enfoncer des clous,
que l’on doit fixer avec un clou, chère à Gaston Lagaffe) qui sont autant de
points d’interrogation sur la marche du monde dit normal. Il n’est pas certain,
au terme du parcours, que le loufoque doive désormais être considéré comme une
catégorie esthétique ou littéraire de plein droit. Il manque une conclusion qui
ramasserait les idées semées à profusion dans ce collectif. Mais le tout est
divertissant et nombre de suggestions donnent envie de les approfondir.
Malraux. André Malraux, d’un siècle l’autre. Colloque
de Cerisy-la-Salle, août 2001 (Gallimard, Cahiers de la NRf, 2002, 410 p.,
19,50 €). Lors du
premier Cerisy consacré à André Malraux, en 1988, la postérité littéraire de
l’écrivain-ministre restait incertaine, de l’aveu même des spécialistes :
ce colloque du centenaire aura permis de constater la vivacité des études
malruciennes, comme leur variété. Les intitulés des différentes sections le
prouvent aisément, qui renvoient à des secteurs de l’œuvre autant qu’à des
méthodes d’approche (« Questions de civilisation »,
« littérature », « philosophie et spiritualité »,
« création artistique », « médiologie » (?), « phares
et modèles »), sans masquer parfois l’embarras des maîtres d’œuvre face à
des communications floues ou anecdotiques (« la littérature et les défis
de la modernité », « fascinations étrangères »). Déformation
professionnelle ou signe de la définitive victoire du Malraux écrivain sur tous
les autres, il nous a semblé que les sections consacrées à la littérature et à
la création artistique (ensembles sécants !) étaient les plus riches,
alliant efficacement lecture des textes et effort théorique. Les amateurs
d’histoire apprécieront également les éclairages apportés sur la relation de
Malraux au gaullisme, à la revue Esprit…
ou aux Affaires culturelles.
Mandiargues. André Piyere de
Mandiargues, Ultime Belvédère (Fata
Morgana, 2003, 152 p., 20 €).
Cinquième et dernier de la série des Belvedères,
ce recueil posthume rassemble, selon la fatalité du genre, des textes un peu
inégaux. Certains, très brefs, sont des hommages ou des préfaces pour des
catalogues d’exposition, et appartiendraient à ce genre des
« critiquettes » hautement revendiqué par l’écrivain :
littérature, peinture, sculpture et même cuisine, telles ces pages sur les
rougets, qui se veulent une défense de l’ichtyophagie : « quel
plaisir que de mordre dans les bêtes qui semblent faites pour vous
mordre ». Mais, narcissisme à part, fallait-il vraiment reprendre une note
glosant une étude anglo-saxonne sur la fiction chez Mandiargues lui-même ?
Le texte le plus long et le plus dense est consacré au peintre serbe Ljuba,
rapproché de Dali. L’éloge de certains Surréalistes (Bellmer, Miro, Mansour,
Oppenheim, Brauner) voisine avec celui de figures moins connues (Cingria,
Perros, Saby). On remarque aussi que Mandiargues était très attentif à tout ce
qui nous vient d’Amérique latine (Alfonso Reyes, Cardenas, Soriano, Cuevas), et
surtout d’Italie (Montale, Ungaretti, Calvino, Gambini, Saba, Marini). Parfois,
certains jugements déconcertants, comme celui qui range le peintre ferrarais De
Pisis dans la même catégorie que Goya, Lautrec, Matisse et Picasso (il est vrai
que Bona, l’épouse de l’écrivain, était la nièce de De Pisis). Un singulier
parallèle, aussi, entre les conférences d’Ungaretti et les discours de Castro,
où, assure l’auteur, on apprend « ce que parler peut vouloir dire ».
Il est vrai que nous avons entendu un jour Mandiargues nous assurer que
Boumedienne était un grand protecteur des arts... Tel quel, ce recueil témoigne
bien de la grande variété des curiosités de l’écrivain. On y sent aussi un goût
profond pour l’érotisme, comme dans le beau texte sur Apollinaire qui exalte Les Onze Mille Verges :
« Plongez-vous sans effroi dans l’ardent délire. Vous connaîtrez
Apollinaire un peu mieux qu’en vous limitant au Pont Mirabeau, je vous assure ! »
Mauriac. Bernard Chochon,
Le Bloc-notes de François Mauriac :
une poésie du temps (L’Harmattan, 2002, 180 p., 15 €). Honnête
étude de l’œuvre de journaliste du romancier, guidée par l’observation d’une
conscience du temps historique (ou gaullien) et intime (ou croyant) qui en
unifie les pages discontinues, et qui intéressera les Mauriaciens.
Modiano. Annie Demeyère, Portraits de l’artiste dans l’œuvre de
Patrick Modiano (L’Harmattan, 2002, 272 p., 22 €). Un
imaginaire de la création en mineur : « évanescence, imposture,
nihilisme et humour », sur lequel se bâtit une figure d’auteur assez
convenue. Le parcours en suit sans surprise la pente autobiographique (le roman
familial) et réflexive (la mise en abîme de l’identité).
Monosyllabes. Alain Chevrier, La Syllabe et l’écho. Histoire de la
contrainte monosyllabique (Les Belles Lettres, 2002, 588 p., 43 €). Auteur, chez le même éditeur, d’un
livre consacré à l’histoire de l’alternance en genre rimique (Le Sexe des rimes), Alain Chevrier a de
nouveau réussi à combler une importante lacune dans l’histoire de la
versification. Il s’agit cette fois d’une étude portant sur « des textes
composés de mots monosyllabiques, des poèmes en vers d’une seule syllabe, et de
nombreuses autres variations, pour la plupart peu connus ou complètement oubliés ».
Cette indication de la quatrième de couverture est amplement justifiée par le
contenu du volume, qui repose sur une recherche imposante, partant de la poésie
du Moyen Âge pour aboutir aux expérimentations poétiques du dernier siècle.
Parmi les corpus les plus récents envisagés, la poésie de l’Oulipo n’est
évidemment pas oubliée, car on trouve comme une préhistoire partielle des
pratiques oulipiennes sous l’angle d’un faisceau de contraintes organisés
autour du monosyllabisme. L’auteur n’oublie pas la prosodie latine et on y
trouve un exemple virgilien « Procumbit humi bos » qui a beaucoup
amusé Rimbaud, à en croire son ami (peu fiable souvent, il est vrai) Delahaye,
puisqu’un professeur de son collège, Pérette, aurait eu comme surnom Bos à cause de sa manière de réciter le
vers en question. Avec les vers « rhopaliques », Alain Chevrier déploie
des trésors d’érudition qui, en dévoilant la richesse et la relative continuité
d’une tradition parfois prestigieuse, parfois réduite à une existence
parapoétique, voire potachique, fournissent à la fois un corpus riche pour
l’étude et de nombreuses pistes intertextuelles. Ces considérations sur un
phénomène qui peut paraître marginal (quantativement et qualitativement)
éclairent latéralement bien d’autres aspects du syllabisme constitutif de la
versification française. Les textes abordés sont parfois eux-mêmes assez
célèbres, que ce soit le prototype dans l’idée du dix-neuvième siècle du sonnet
à vers monosyllabiques de Paul de Rességuier ou Le Pas d’armes du roi Jean de Hugo, poème que Verlaine aimait tant.
On y trouvera le poème Conseils à un
jeune poète cité par Quicherat qui, avec les vers « Mais qu’en sort-il
souvent ? / Vent ; » fait allusion à La Montagne qui accouche de La Fontaine (« C’est promettre
beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ? / Du vent »)… qui se
réfère à son tour, explicitement, à un exemple célèbre d’Horace cité par Alain
Chevrier, celui de la naissance d’un « ridiculus mus »… Les Zutistes,
amateurs de la contrainte monosyllabique, connaissaient bien le poème cité par
Quicherat, comme le prouve le poème à titre et à stratégie tributaires Conseils à une petite moumouche de
Camille Pelletan : « O fuis sa bouche, / Mouche ! / Villemessant
/ Sent. / Fuis son haleine / Pleine / De l’odeur du / Cu. » Après ces
menus compléments, qui ne font que confirmer la force intertextuelle de cette
tradition, affirmons simplement le plaisir que donne la lecture de ce livre qui
présente les documents et leur interprétation avec une économie verbale qui
peut aussi être tenue pour le choix d’une contrainte formelle, pesant en
l’espèce sur le discours critique : Alain Chevrier a un goût pour la
concision qui frise parfois le laconisme, mais avec toujours finesse et
érudition, et le sens de l’humour percutant dont témoignait déjà Le Sexe des rimes, « wit » ou
« Witz » en diapason avec le corpus un tantinet « décalé »
qu’il a choisi d’aborder. Mention TH avec
les félicitations unanimes du jury (monologique, il est vrai).
Obermann. Senancour, Obermann. Dernière version, introduction
et notes de Béatrice Didier (Champion, 2003, 486 p., 80 €). « Senancour, c’est
moi », s’exclamait Proust, qui s’attachait à retrouver dans les Rêveries sur la nature primitive de l’homme
des phrases qui auraient pu avoir été écrites par lui-même. Obermann est un livre étonnant, qui
oblige le lecteur à dépasser l’image convenue d’un Senancour pré-romantique,
malencontreusement coincé entre Rousseau et Chateaubriand. Paru en 1804, ce
roman (qui est bien davantage une longue rêverie) fut réédité en 1833, avec une
préface de Sainte-Beuve, puis en 1840, avec cette fois-ci une préface de George
Sand. Sur la fin de sa vie, Senancour songea à une édition de ses œuvres
complètes, pour laquelle il corrigea certains exemplaires. Projet avorté, mais
il existe un exemplaire d’Obermann corrigé
par l’auteur, que Béatrice Didier a mis à profit pour élaborer cette édition,
qui donne une dernière version du texte, restée inédite. Nul n’était mieux
qualifié pour cette tâche que cette exégète à laquelle on doit, entre autres
travaux, un livre fondateur sur L’Imaginaire
chez Senancour (1966). Même si les ultimes corrections de Senancour sont en
général des corrections de détail, visant à un expression plus brève, nous
avons ici une véritable édition critique du roman, qui complète celle procurée
par la même Béatrice Didier en 1984 en Livre de Poche, et qui se basait sur le
texte de l’édition originale de 1804. Édition critique très complète,
puisqu’elle donne toutes les variantes des éditions de 1804, 1833 et 1840, et
reprend en tête la préface de George Sand, qui est une belle page (précisons à
ce sujet que l’exemplaire d’Obermann
offert à George Sand n’est point perdu, mais a ressurgi dans la vente de la
cinquième partie de la Bibliothèque Jacques Guérin, Drouot, 29 novembre 1988,
n° 50). Une substantielle introduction éclaire bien la genèse du livre, sa
structure et son écriture. L’auteur insiste à juste titre sur le fait qu’il est
erronné d’« arrêter l’histoire d’Obermann
et de Senancour à l’année 1804, comme on a trop souvent la tentation de le
faire » : l’écrivain ne cessa de travailler jusqu’à sa mort, survenue
en 1846. Réédité chez Slatkine en 1980, son roman Isabelle (1833) mériterait justement d’être connu. Cette édition
critique d’Obermann permettra en tout
cas de relire ou bien de découvrir ce texte, qui dégage souvent une véritable
poésie biblique, empreinte de ce nihilisme bien particulier que recouvrent
l’attente perpétuelle de son héros et l’absence de tout romanesque dans le
livre. Sainte-Beuve exagérait assurément, lorsqu’il écrivait que « à force
d’être ennuyé, Obermann court le risque à la longue de devenir ennuyeux ».
Chez Senancour, tout est senti, et il n’y a point de rhétorique. Tels passages
sur « l’odeur des foins que l’on avait coupés pendant la fraîcheur, à la
lumière de la lune », sur « un goût de fruit et de crème […] et le
vent qui à tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin », ou
sur une femme qui chante dans la pénombre du soir, peuvent hanter certains
esprits, pour qui les rêveries de celui qui aimait à fouler « l’herbe
courte des sommets », constituent, pour reprendre une formule de Mallarmé,
une des grandes attitudes humaines.
Oulipo. La Bibliothèque oulipienne, volume 6
(Castor Astral, 2003, 306 p., 20 €).
Voici
que publiant douze fascicules
(parus
entre quatre-vingt-quinze et dix-sept),
Du séjour lipien les hôtes jouant
jettent
Vers la masse le
fruit d’un neuf opuscule.
Hervé
Le Telli-er pense que « personne
ne
connaît les derniers mots de Sénèque et
que
c’est aussi bien comme ça » (tss, ce mec est
bien
hardi : le souffle fut « Néron me sonne »).
Michelle
Grangaud fait maigrir Du Bellay,
De
chaque sonnet extrayant un tercet.
Zumthor,
qui jamais pourtant n’avait glandé,
Par
ses amis se voit tout enguirlandé.
On
lit encor : « le Jocond lui est un con » !
Pour
les anciens que d’irrespect : où vaquons ?
Perec. Cahiers
Georges Perec, n° 7, Antibiotiques,
textes réunis et présentés par Éric Beaumatin (Castor Astral, 2003, 174 p., 20 €).
Le bacille contre lequel sont prescrits ces antibiotiques n’est autre que David
Bellos, auteur de la seule biographie complète de Georges Perec. C’est un tir
de barrage contre son œuvre et sa personne – et à retardement : la
traduction française de l’ouvrage a paru en 1994 ! Le numéro s’organise
autour des réactions passionnelles et du témoignage d’une proche parente de
Perec, qui a déjà été publié en volume et qui se trouve ici scindé en deux articles.
Dans le premier, qui est une « lecture critique », elle se risque à
donner une argumentation personnelle sur l’ouvrage, qui est d’ailleurs parfois
convaincante. Le second est une liste d’errata : « Corrections et
appréciations portées » sur ladite biographie. Une autre parente non moins
proche emboîte le pas avec le même procédé. Ces deux témoignages valent ce que
valent les témoignages des proches, surtout quand ils portent sur des faits de
plus en plus éloignés dans le temps. Le reste du numéro, dans sa quasi
totalité, n’est qu’une succession de « listes d’erreurs » écrites sur
le modèle précédent. Quelques-unes proviennent d’amis écrivains de Perec et
ressemblent à la liste des « Je me souviens ». Mais la plus grande
part est le fait de certains enseignants spécialistes de Perec, qui semblent
poursuivre ici une de leurs occupations préférées : la correction de
copies. Les organisateurs du numéro, dans leurs présentations théoriques,
allèguent d’un nouveau genre, voire d’un exemple à suivre. En fait, l’image de
Gulliver ligoté par les Lilliputiens que l’un d’eux croit avancer avec ironie
est un très bon reflet de cette entreprise. Ce numéro des Cahiers Georges Perec pourra
satisfaire la curiosité des amateurs et des spécialistes de Perec, mais le
lecteur de base sera surpris, voire irrité, par la mesquinerie des reproches et
par le ton déplaisant de la plupart des communications. Le ci-devant professeur
de Princeton, coupable d’une « biographie à l’anglo-saxonne » – et
qui présente le défaut supplémentaire d’avoir fait œuvre d’écrivain – est une cible
de choix, et sans danger de ce côté-ci de l’Atlantique. On comprend qu’il n’ait
pas voulu participer à ce numéro, comme il y a été invité avec une feinte
libéralité. Car, pour ces critiques, il ne peut qu’avoir tort : toutes ses
prudences sont prises pour des faiblesses, et ses hypothèses pour des
fabulations. Gardons-nous de suivre cette fâcheuse pente en relevant à notre
tour des erreurs dans leurs corrections, y compris en matière de langue
française, ou en pointant les innombrables procès d’intention (on touche le
fond avec un article intitulé « Lecture de David Bellos »). Comme une
biographie « à la française » de Perec n’est pas pour demain, du
moins de la part de critiques ayant de tels présupposés idéologiques, espérons
que l’auteur incriminé pourra tenir compte du noyau de vérité contenu dans
certaines de ces remarques pour améliorer son ouvrage en sa prochaine édition.
Poètes.
Sylvestre Clancier, La Voie des poètes (Les
Lettres du temps, 2002, 253 p., 17 €). « L’âme de
Michaux s’atteint », « la voix de Desnos est poésie pure », et
« chez Artaud, on constate l’absence totale de l’humour » : chez
nous aussi, on n’a pas ri.
Poictevin. Francis
Poictevin, À Arcachon (Songes, Ombres…),
textes choisis et présentés par François Talmont (Pierre Mainard, 2003, 36 p.,
5,5 €). De
Poictevin, auteur inexploré, n’ont été réédités, dernièrement, que Ludine, Double et Derniers Songes.
Félicitons donc cet éditeur bordelais et son préfacier d’avoir réuni, en une
jolie petite plaquette, des extraits de divers livres de Poictevin ayant trait
à Arcachon. Rien de touristique ni d’étroitement « local », qu’on se
rassure : l’Arcachon évoqué ici est volontiers hivernal, et surtout
fantomatique. Ville mangée par les pins, la mer, le ciel, la lande, où tout se
transforme en paysage mental, où l’homme se dissout dans la nature – une nature qui semble l’intriguer
infiniment. Nulle disparate dans ces extraits, qui se complètent et se
répondent. « Pâleurs plumuleuses », « profondeurs
halitueuses », « vaches pâturantes ou regardeuses » :
parfois flotte une sorte d’écriture artiste, forgée pour fixer des visions, des
couleurs, mais aussi des états psychologiques. Ce petit coin du monde prend
figure de nirvana, à la fois brume et sable mouvant, qui enveloppe et aspire,
en un grand vertige mou. On songe à un Huysmans sans nerfs ni bafouage, mais
plus impressionniste, plus résigné aussi, et comme hébété. Il y a enfin, dans
ces pages, de vrais dons de peintre. Et, pour mince qu’elle soit, cette
plaquette dégage un charme singulier, comme ces tableautins de Khnopff ou de
Whistler contemporains du très curieux écrivain que fut Francis Poictevin.
Radiguet. Monique Nemer, Raymond Radiguet (Fayard, 2002, 520 p.,
26 €). Une biographie qui n’est pas une monographie, mais à tout
instant situe son personnage dans l’époque, on ne s’en plaindra pas. Solidement
documentée, Monique Nemer trace le portrait d’un Radiguet moins dépendant de
Cocteau ou de son éditeur Grasset qu’on ne l’a souvent dit ou cru, à la fois
précoce et mature dans les cinq années fulgurantes de sa vie littéraire. Pour
elle, « Raymond existe, c’est certain », et elle nous fait partager
son point de vue dans les trois moments de son étude : Narcisse,
Télémaque, Icare. Quant à l’environnement, il était nécessaire, mais
n’occupe-t-il pas un peu trop le terrain ? Ainsi du chapitre V de la
première partie, vingt-quatre pages d’où Radiguet est pratiquement absent. Et
puis, disons-le, l’information n’est pas toujours sûre. Un exemple : lire
en 2003 qu’Apollinaire ne quitte pas son uniforme alors qu’il est réformé, ça
fait mal ! On croyait cette médisance plus que septuagénaire bien
enterrée. Mais, puisqu’il le faut, rappelons qu’après sa blessure il a été, non
réformé, mais exempté du service actif et que son engagement pour la durée de
la guerre le maintenait sous les drapeaux, donc en uniforme. Et il n’a jamais
publié dans le Mercure en 1917 de
manifeste intitulé « L’Esprit nouveau et les poètes ». Quand on cite
de seconde main, on vérifie. Passons : le livre n’en reste pas moins de
ceux qu’on conserve sous la main.
Renoir. Jacques Renoir, Le Tableau amoureux (Fayard, 2003, 279
p., 19 €).
Qui a dit que la famille était nécessairement une malédiction ? Avec son Tableau amoureux, Jacques Renoir,
arrière-petit-fils de Pierre-Auguste Renoir, est là pour nous prouver le
contraire. Certes, on n’a pas réussi à sauver grand’chose du patrimoine familial.
Certes, il y a eu beaucoup de liaisons et de séparations… Mais il reste un
esprit Renoir, venu de ce diable de peintre qui, malgré ses handicaps
physiques, se refusait à lâcher le pinceau et qui continue manifestement à
régner sur la constellation à laquelle il a donné naissance. Il suffisait déjà
de lire le livre de mémoires de Jean pour en être convaincu (P.-A. Renoir, mon père, publié en 1962, aujourd’hui disponible en Folio). Jacques
rajoute aujourd’hui sa propre touche d’amour et d’humour.
Rimbaud (I). Sergio Sacchi, Études sur les Illuminations de Rimbaud (Presses de l’Université de
Paris-Sorbonne, 2002, 270 p., 29 €). Le livre de Sergio Sacchi compile des
textes parus entre 1985 et 1995. Au lieu de suivre une perspective
chronologique, il s’ouvre par trois articles généraux et se poursuit par une
succession de commentaires respectueux d’une illusion chérie de distribution en
recueil. Toutefois, nulle mise en perspective d’ensemble des Illuminations n’est proposée, les
analyses livrées s’avèrent pour ainsi dire « achroniques ». Les
« mondes d’idées » de Sergio Sacchi attachent de l’importance aux
sensations et aux émotions. Comme pour des montagnes russes, est porté ici un
regard plein de fraîcheur candide sur des « engrappements »
syllabiques ou surtout phonématiques, que l’on devine doués de sens. Quelques
rares suggestions ressortent, ainsi de l’idée de remontée progressive du
souvenir dans Vies, mais le coup de
la redite dans Ouvriers trahit un
certain maniérisme dans la démarche. Même impression de vacuité quand on voit
l’auteur ponctuer sa réflexion de oui,
mais… impertinents, en particulier à l’adresse d’un spécialiste des proses
de Rimbaud, Bruno Claisse. Pour Sergio Sacchi, pas la peine d’ailleurs de
vouloir résoudre les énigmes si elles ont la beauté de l’étrange. Certes, la
« dénégation du sens » chère à T. Todorov n’est qu’un conte à dormir
debout, mais notre auteur se rebiffe contre les interprétations adultes des
tours de magie rimbaldiens. Sa force, dénoncer les éclaircissements comme
autant de traductions. Un grand érudit, au demeurant. Il connaît, en fait de
poésie, Baudelaire et Rimbaud, les inepties critiques de Breton, Bonnefoy,
Segalen, et il a lu des tas de critiques rimbaldiens. Très fils spirituel de
Baudelaire, les lettres de mai 71, souvenez-vous ? Hugo écrit un roman
« vrai poème », « multiplicateur de progrès », quand
Baudelaire, s’il a plus de mal dans la forme, a le potentiel visionnaire d’un
Dieu. Pour Après le Déluge, après un
rappel des acquis socio-historiques, on attendait un rendu de la dynamique du
poème autour des répétitions de mots qui créent des symétries entre versets,
une étude sur le style liturgique commun à d’autres proses, un comparatisme
avec le doublet Soir historique. Pour
Enfance, pardonnons à la difficulté
des trois premiers textes, mais les rapprochements ne sont pas relevés. Le
plaisir de « la fin du monde » évoquée en IV n’est pas traité, et le
côté révolutionnaire du lac qui noie la cathédrale est complètement noyé à son
tour dans une mise à plat littérale. À propos de Conte, les deux dernières pages évoquent à peine l’évidence. Conte est bien sûr une parabole de
l’expérience poétique du « voyant », le Prince étant métaphore de
(l’âme de) Rimbaud : rien là qu’un procédé d’écriture immémorial. Reprenons.
Premier temps moral, les massacres de désir avec retour du refoulé (deux
phrases l’expliquent dans Vierge folle).
Second temps, rencontre créatrice et mort poétique avec le génie, qu’achève
l’absence de « vraie vie » dans une fin « ordinaire ». Tout
un rapprochement icarien à faire avec le « Tête à tête » et le
« faux accord » du spleen baudelairien. Dans Royauté, le couple ne passe ni sous le carmin relevé, ni sous les
palmes. La succession strophique fait clairement l’ellipse du sacre du
« midi », d’où la tension des imparfaits et passés simples. Enfin,
l’intérêt de Sergio Sacchi pour les marques temporelles lui fait voir un bilan
du révolu dans Bottom et une
opposition entre passé et présent dans Vies,
quand il est clairement question d’une opposition entre l’ailleurs d’un passé
lointain et l’ici d’exil du passé proche, du présent et du futur.
Rimbaud (II). Paul Gravillon, Le Secret de Rimbaud : poète jusqu’au
bout (Aléas, 2002, 223 p., 12 €).
Un poète du calibre de Rimbaud peut s’aborder sous deux rapports
essentiellement distincts : dans l’ordre littéraire où ses textes se
forment et agissent – et sur le plan psychologique, celui de la relation
personnelle du poète à la charge qu’une œuvre aussi prégnante constitua pour
lui, et aux circonstances de sa manifestation. Si l’on ne distingue pas entre
ces deux approches, on reste dans un cadre où elles interfèrent en permanence,
germe des mythologies dont Etiemble forma un répertoire toujours ouvert. On
fait alors, comme ce livre subjectif, engagé – sympathique à ce titre – acte
d’alliance avec une lecture adolescente, marquée par la répétition. Des
notations intéressantes certes, comme le couplage en « Livre noir »
et « Livre rouge » d’Une saison
en enfer et des Illuminations
(auxquelles, note Pierre Gravillon, le titre Coloriages eût mieux convenu) et bien d’autres remarques dont le
lecteur risque de retenir peu de chose. Il est dangereux de faire un destin
d’un malheur qui consista surtout pour le jeune « fuyard » à ne
rencontrer aucun guide sûr, aucun lecteur proche qui fût à la fois assez mûr et
assez conscient du drame d’une telle sensibilité associée à un tel talent,
assez fort enfin pour l’aider à juguler ses écarts, lui inspirer une confiance
qui lui a toujours manqué, plaçant toutes ses relations humaines sous le signe
de la déception. C’est un malheur, ce n’est pas une malédiction.
Rimbaud (III). Arthur Rimbaud, Œuvres complètes. IV. Fac-similés,
édition établie par Steve Murphy (Champion, 2002, 704 p., 140 €). Autrement plus rigoureuse que
l’édition Textuel, si défectueuse, des trois volumes de L’Œuvre intégrale manuscrite concoctée à la va-vite par Claude
Jeancolas, l’entreprise de Steve Murphy se poursuit avec ce tome IV – qui suit
la parution d’un tome I et précède celle des tomes II et III… foin de la
chronologie – lequel contient les fac-similés de la plupart des autographes
connus de poèmes, textes en prose et lettres littéraires de Rimbaud. Ceux que
ne donne pas le volume sont ceux dont le manuscrit n’est pas localisé ou reste
inaccessible, enfermé dans une collection privée dont le propriétaire refuse la
communication. Chaque pièce reproduite est commentée dans une notice donnant la
description précise du document, sa localisation, sa datation, la référence de
la première reproduction, la référence de la meilleure reproduction,
l’existence d’autres versions, etc. Tout cela est précis, cartésien, documenté,
et c’est la première fois que tous les fac-similés connus d’écrits de Rimbaud
sont réunis dans l’ordre chronologique de rédaction. Steve Murphy, en faisant
appel aux collectionneurs détenant des manuscrits dont le fac-similé demeure
inconnu, sera ainsi le premier à périmer certaines notices de son volume. C’est
peut-être le vœu secret de ce chercheur inlassable et patient. Signalons-lui
que son numéro 336, qui est la carte de visite portant l’adresse « 18
B[oule]vard Montrouge » n’a pas eu qu’une « seule
reproduction », comme il l’affirme, et que son numéro 417, qui est
l’exemplaire d’Une saison en enfer dédicacé
à Verlaine, est aujourd’hui conservé dans la collection Berès. Ce n’est pas un
des moindres mérites de ce tome IV des Œuvres
complètes de Rimbaud que de permettre au lecteur de constater
l’extraordinaire évolution de l’écriture de Rimbaud au cours de sa période
poétique.
Romantisme. Gonzague
Saint-Bris, Le Romantisme absolu, préface
de Patrick Poivre d’Arvor (Éditions
1, 2003, 370 p., 18 €).
Méfiez-vous des flatteurs : ici, le préfacier commence bien, plaçant
Gonzague sous le signe du « gilet rouge de Victor Hugo et d’Alexandre
Dumas » – que de monde pour un gilet, chipé de surcroît à Gautier !
La farce se poursuit sur le quatrième de couverture couvert d’académiques
éloges : on ne sait si cet ouvrage fut lu lors de sa première édition en
1978, mais les articulets de Gonzague Saint-Bris, « prince des royaumes de
glace et enfant bondissant des terres du soleil » s’enflamme Didier
Decoin, sont à présent illisibles, flasques de fond et ternes de forme. De
François Mitterrand, l’essayiste souligne l’intelligence, assez puissante pour
éclaircir les idées embrouillées de son interlocuteur : « il vient
vers vous comme un essuie-glace dans le déluge. » Hélas, le déluge perdure
et on manque d’essuie-glaces.
Rops. Hélène Védrine, De l’encre dans l’acide. L’œuvre gravé de
Félicien Rops et la littérature de la Décadence (Champion, 2002, 624 p.,
100 €). Ce titre
intrigant résume la pensée centrale d’Hélène Védrine dans l’essai qu’elle
consacre à Rops : bien loin de n’être que l’illustrateur, au sens
restreint du terme, de quelques-unes des perversions de l’imaginaire littéraire
décadent, l’œuvre gravé de l’artiste doit être considéré comme appartenant de
plein droit à cette même littérature, car la dynamique du travail de Rops n’a
visé qu’à occuper ce terrain avec toujours plus d’assurance et d’originalité.
Les six cent pages de ce qui fut d’abord une thèse dirigée par Jean de Palacio
offrent tous les éléments d’une démonstration savante, circonstanciée,
attentive aux complexités de son sujet – tant l’homme que l’œuvre, sans en
rajouter dans la technicité académique. Le plan est clair : une première
partie qualifiée de « préambule » est en réalité une biographie de
cent pages, pleine d’intérêt, fondée sur une solide exploitation des archives
et axée sur les relations de travail de Rops avec les écrivains de son temps,
de Baudelaire à Verlaine en passant par Hanon, Uzanne ou les Goncourt. Il en
ressort d’ailleurs que Rops, farouche défenseur de son indépendance et de ses
choix (il était assez à l’aise pour pouvoir se le permettre et multiplier les
promesses sans les tenir), traitait plutôt de puissance à puissance avec les
éditeurs qu’avec les auteurs eux-mêmes, parfaitement conscient qu’il était de
la plus-value considérable que représentait sa signature sur un frontispice ou
un hors-texte. La partie de l’essai intitulée « En marge des textes »
explore ensuite, avec un grand luxe de détails, la nature et l’évolution du
travail de Rops, à partir précisément d’une étude des frontispices et des
illustrations, deux modes d’intervention à la logique bien différente. Le
public trop facilement fasciné par la thématique érotique, voire
pornographique, de cette imagerie en néglige la dimension formelle :
complexité des moyens techniques (dessin, eau-forte, pointe sèche,
héliogravure, etc., souvent combinés) et recherche sophistiquée dans la
distribution des motifs et surtout dans la manière d’y inscrire des textes.
Au-delà, c’est la « mythologie de Rops » qui demande un examen
soigneux que livre Hélène Védrine en faisant le tour de ce qui ressortit au
merveilleux païen et au merveilleux chrétien, particulièrement le satanisme et
les figures christiques. C’est là que s’épanouit l’ironie décadente de Rops
avec le plus d’efficacité. La partie plus spécifiquement littéraire de
l’enquête, sous le titre « Textes en marge », explore enfin les
relations de Rops avec la littérature sous deux angles différents : celui
du traitement de l’œuvre dans la « critique des littérateurs » et
celui, moins original mais pourtant instructif, de la référence à Rops dans les
textes littéraires eux-mêmes, y compris par le biais des dédicaces. Hélène
Védrine peut ainsi conclure de manière convaincante que « l’œuvre de Rops
se constitue comme un véritable fait et objet littéraire ». On notera que
l’éditeur de ce riche travail a préservé ce qui fait d’une thèse une ressource
pour les chercheurs : une bibliographie spécifique très fournie, y compris
les références précises aux documents d’archive, mais aussi une bibliographie
secondaire qui sera utile à beaucoup sur « le fait artistique
fin-de-siècle en France et en Belgique » comme sur le « fait littéraire
fin-de-siècle » dans les deux pays ou sur les « correspondances entre
arts visuels et littérature ». Un index donne les références des auteurs
cités ainsi que de leurs œuvres, ces dernières faisant en outre l’objet d’un
index distinct organisé par titres. Malgré une tonalité parfois un peu trop
académique et des reproductions hors-texte qu’on aurait aimé d’une meilleure
qualité graphique, l’ouvrage sera un must
pour toute bibliothèque décadente.
Sartre. Jean-François
Louette, Silences de Sartre (Presses
universitaires du Mirail-Toulouse, 2002, 418 p., 31 €). Nouvelle édition revue et
augmentée (d’un bon tiers) d’un ouvrage de 1995, ensemble d’articles très
homogène, ces Silences de Sartre
offrent une lecture remarquable, vive et dépaysante, de l’œuvre littéraire et
philosophique de Sartre. Dégageant Sartre de l’engagement, Jean-François
Louette choisit un univers sartrien contre un autre : 1930 plutôt que
1945, Flaubert et Mallarmé plutôt que La
Cause du peuple, l’écriture et l’horizon très blanchotien du silence plutôt
que le porte-voix. L’entreprise littéraire, donc, est évaluée à l’aune de son
lieu de naissance plutôt qu’à la mesure des positions politiques postérieures.
Toute une première partie expose et interprète ce projet littéraire, en plaçant
en son centre les principes de la contingence et du silence ; trois
figures de discours s’imposent : intertextualité, réflexivité et ludisme,
que l’avant-propos avait rapidement exposés. On sait qu’avec le livre d’Alain
Buisine, Laideurs de Sartre, en 1986,
est apparue l’image très neuve d’un Sartre sans style à force de polygraphie.
Jean-François Louette déplace l’hypothèse en jetant les bases d’une
phénoménologie de l’intertextualité, pour un écrivain qu’« aucun langage
ne définit » mais qui ne cesse de donner le sentiment du « déjà
lu », et dans une conscience nette de ce que les pratiques intertextuelles
doivent à une situation historique précise : sabotage, pastiche, maîtrise,
ascèse. L’accent mis sur la réflexivité et la substitution du ludisme au roman
à thèse donnent une vue évidemment paradoxale de la création sartrienne, mais
rendent bien raison des liens de transformation mutuelle qu’entretiennent chez
Sartre l’assertion philosophique et le jeu romanesque. Bref, une écriture
engagée n’est pas fatalement une écriture à thèse et Sartre redevient lisible,
pensif, interprétable. La deuxième partie prolonge ces hypothèses en replaçant
l’entreprise esthétique sartrienne dans l’histoire littéraire et culturelle,
dégageant des rapports à géométrie variable : relation parodique à Freud,
convergence inattendue avec Foucault sur l’écriture de la folie, nostalgie de
Stendhal, haine de soi en Bataille. Bien des traits de style s’éclairent :
la vitesse sartrienne, le malaise à l’égard de la langue, l’élaboration d’un
réalisme critique ; le corpus biographique recueille toute l’attention
qu’il mérite, analysé dans sa progression dialectique et le creusement de son
style, chef-d’œuvre sans doute de la prose sartrienne ; plusieurs
pratiques de lecture de Sartre sont aussi brillamment analysées, dans leurs jeu
de cache-cache et de profit. Sartre mystique, Sartre baroque, prosateur
bergsonien et herméneute du silence, le portrait ici dressé prend discrètement
ses distances la condamnation foucaldienne devenue lieu commun du
« pathétique effort d’un homme du xixe
siècle pour comprendre le xxe
siècle », sans pour autant épouser les lectures fatalement pathologiques
d’un philosophe écrivain malgré lui ou autobiographe sans le savoir. Sartre
recroise enfin l’aventure esthétique de son siècle, reconnu même comme un cas
exemplaire d’entrée en modernité.
Simenon (I). Anne Richter, Simenon malgré lui (La Renaissance du
Livre, 2002, 142 p., 19 €).
Mystique, Simenon ? – Non, répondait en
1964 Anne Richter. – Mais si, se corrigea-t-elle en 1993, aguerrie par trente
ans de lectures sur un monticule accru durant ce laps d’un cent de titres.
Revoici, un peu abrégée dirait-on, cette étude. Les excessifs effraient à
démontrer une faculté générale dont un sort trop commun nous priva. On préfère
au rang des monstres le rustre qui, d’une pipe ordinaire, enfumait son cas
d’imputer à paresse le petit débit des confrères. Familière du fantastique et
de la poésie au zénith (elle en préside à Bruxelles les Midis), Anne Richter s’attache – Jung aidant (« les drames
les plus insensés et les plus saisissants ne se déroulent pas au théâtre, mais
dans le cœur de bourgeois que l’on rencontre sans leur prêter attention »)
– à combler l’hiatus entre une œuvre qui va au fond d’une certaine vérité des
êtres, et un monsieur plutôt louche, cadenassé sous ses airs bonhomme. Mystère
pas si grand, sitôt admis que la vérité qui prend lettre a peu à faire de la
vertu des canaux qu’elle emprunte : « Les saints ne font pas de
romans », disait Julien Green. Son enfance hante Simenon, des fantômes
reviennent, font un tintouin assez monotone et morose sous leurs masques
variés. La sorcellerie romanesque vouée à alléger l’âme de ces diables de
revenants admettait leur récurrence puisque, bon an mal an, en somme elle
rapportait : jusqu’au jour où la plume de Simenon restée en l’air, Georges
dicta, non plus des romans écrits en huit jours à raison d’une crise par
trimestre, mais ce qui lui venait en tête au quotidien. Couronnées en 1995 du
prix de la Communauté française de Belgique, ces cent-cinquante pages denses,
d’une écriture nette et d’une réflexion critique scrupuleuse, projettent sur le
« cas Simenon » une clarté rasante. Relire Simenon, cette réédition y
convie à la bonne heure : M. Gallimard lui en saura gré, s’il la lit,
chose douteuse. Aux impressions reçues d’un grand mâle par une grande lectrice
convient, typographiquement, le papier vergé dont La Renaissance du Livre
n’est pas chiche – comme le papier bible de la Pléiade où il pénètre doit ravir
l’ombre chinoise du romancier papelard.
Simenon
(II). Jacques-Charles Lemaire, Simenon jeune journaliste.
L’« anarchiste » conformiste (Complexe, 2003, 240 p., 19,90 €). Du 7 janvier 1919 au 10 décembre
1922, le tout jeune Simenon se fait engager par la Gazette de Liège pour rédiger des « faits divers », puis,
dès novembre 1919, se voit confier un billet d’humeur, ce qui est, dans ce
métier et à cet âge, une consécration inhabituelle. Dans la même période, il
produira ainsi des dizaines d’articles, une vingtaine de contes et 789 billets,
signés d’abord « M. le Coq » (la rubrique étant intitulée Hors du poulailler), puis « G.
Sim » (pour Causons) – déjà
prolifique et non dépourvu de gloriole virile. On y trouve de tout, des
portraits, des historiettes et, diront les Simenoniens, les premières touches
de sa fameuse ambiance, évasive et envoûtante certes, qui le placera aux
premiers rangs des écrivains de son époque, mais aussi des aspects moins connus
de son caractère ou de sa philosophie, sur lesquels Jacques-Charles Lemaire a
choisi d’apporter quelques révélations déconcertantes. Le jeune Rouletabille
liégeois se montre à la fois anti-libéral,
anti-social, anti-maçon, anti-communiste, anarchiste de droite très
conservateur, comme on s’en doutait déjà, mais surtout antisémite, bien plus
qu’on ne le pensait. Il déteste les Juifs férocement, dénonce leur omniprésence,
leurs mœurs, leur odeur (sic) dans maints articles. Toute une série porte le
titre du « Péril Juif », dans laquelle il dresse des listes
interminables de Juifs formant, par des mariages avec des non-Juives, un réseau
abominable, une « pieuvre », s’inspirant des Protocoles des Sages de Sion, sur un ton péremptoire, utilisant le je et non le nous de circonstance. Plus tard, il feindra d’oublier ces quelques
erreurs de jeunesse, « deux ou trois articles » – quinze en fait – en
plaidant, comme souvent, qu’il a beaucoup d’amis juifs, le meilleur étant
Pierre Lazareff. Air connu. Rien de très différent, d’ailleurs, de ce que
d’autres auteurs illustres signèrent à la même époque (et dont ils payèrent
plus ou moins le prix), mais qui restera longtemps occulté dans son cas grâce,
selon Jacques-Charles Lemaire, aux talents de caméléon anarchiste de Simenon,
habile à embrasser toutes les causes sans en épouser aucune. On peut en juger
avec moins d’indulgence, pour le moins. Et si cela n’ôte rien au grand art du
romancier qu’il fut, il était nécessaire que ces choses fussent dites sans
fard. Pour la vérité, d’abord, celle de l’homme dans l’Histoire, mais également
pour aider ses admirateurs mal informés à y voir un peu plus clair dans le
légendaire brouillard qui nimbe la silhouette de Maigret : un rideau de
fumée sur le sens de toutes choses, de toutes vies, et aussi, hélas, sur la
part refoulée d’une certaine abjection.
Surréalisme (I). Didier Ottinger,
Surréalisme et mythologie moderne. Les
voies du labyrinthe d’Ariane à Fantômas (Gallimard, 2002, 156 p.,
24,50 €). L’essai
explore les liens entretenus par le Surréalisme avec la mythologie et une
certaine vision, politique et sociologique, de l’homme. Paradoxe de ce
mouvement qui souhaitait promouvoir une expression libre de toute conscience
(et où la mythologie trouve aussi sa place) et qui, pourtant, était l’un des
plus bavards sur toutes les idéologies, ne cessant de se redéfinir par rapport
au marxisme, aux rites et religions. Ainsi le Surréalisme dont il est question
ici est militant, prenant la parole dans des revues sulfureuses comme Le Minotaure, ou dans des congrès en
Russie. Il est dommage que cette attitude réflexive prenne souvent le pas sur
l’analyse des productions artistiques elles-mêmes, où le lien avec la
mythologie n’est pas amplement commenté, malgré de belles illustrations en noir
et blanc. Mais il est vrai que la période des années 30 poussait à
l’engagement, et à une réflexion sur la place de l’art dans des sociétés en
butte à des régimes extrémistes.
Surréalisme
(II). Mélusine
n° xxiii, Cahiers du Centre de recherche sur le Surréalisme (L’Âge d’Homme,
2003, 339 p., s.p.m.). Depuis plus de vingt ans, Mélusine est là, sous la gouverne de l’infatigable Henri Béhar,
pour soutenir l’étude du Surréalisme dans un esprit de rigueur et d’ouverture.
Rares sont les volumes de la série qui n’apportent pas du nouveau ou de
l’inattendu. Celui-ci veut délibérément aller au-delà des frontières parfois
trop restreintes à l’intérieur desquelles se poursuit la recherche courante –
frontières du groupe, du genre ou de la géographie. Tous les textes réunis ici
pour jouer de l’idée du rapport « dedans-dehors » ne sont pas
passionnants, mais tous sont intéressants à un titre ou un autre et permettent
d’explorer des personnalités et des œuvres qu’on ne voyait pas, à priori,
graviter d’aussi près – ne disons pas : autour du Surréalisme mais au
moins de certains de ses thèmes ou de ses figures. Traversées parfois
réciproques, car le Surréalisme, s’il a beaucoup donné, a aussi beaucoup reçu.
Ainsi découvrira-t-on, avec plus ou moins de détail, ce qu’il en fut chez Mac
Orlan, Drieu La Rochelle, Julien Green (ce qui peut surprendre), Saint-John
Perse (toujours pénible), Henri Michaux, Bataille, Nelly Kaplan et Abel Gance
(ce qui peut étonner), Guy Debord (la publication récente des écrits d’Isidore
Isou sur ces questions aurait pu être exploitée, comme la biographie de Debord
par Vincent Kaufmann), Sartre, Jacottet, Brion Gysin, Unica Zürn, Gracq, Joë
Bousquet, Ghelderode, Kenneth White. À cela s’ajoutent d’intéressantes études
sur le théâtre « surréaliste » après 1945 et sur le Surréalisme vu de
Grèce à travers l’œuvre de Milos Sachtouris. Recommandons aussi, hors du thème
retenu et classées sous la rubrique variété,
deux beaux essais, l’un de Georgiana Colleville sur Valentine Penrose, l’autre
de Jean Arrouye sur la vie étrange des mannequins.
Tentation théâtrale. Philippe
Chardin et alii, La Tentation théâtrale des romanciers (Seded, 2002, 167 p.,
s.p.m.). Le jeune Flaubert réclamait imprudemment la peine de mort pour les mauvais
dramaturges, de façon à ce que seuls se risquent à cette aventure les créateurs
les plus solides. Comme l’écrit joliment Yvan Leclerc, nombre des meilleurs
romanciers du siècle auraient dû ainsi périr pour une muse qui n’était pas leur
genre. L’enjeu de ce colloque était donc d’interroger cet échec des Balzac,
Flaubert, Zola, Dostoïevski, Joyce, Musil… S’il est aisé de comprendre ce qui
poussa les moins dramaturges d’entre eux vers la scène, ou encore de mettre en
évidence la méconnaissance totale de certains à l’égard précisément, d’un
« genre » dont ils méprisent les succès et le personnel, il est moins
facile de saisir ce qui empêche la théâtralité romanesque de se transformer en
une autre forme de théâtralité. On soulève un peu vite l’excuse de la subtilité
du texte lu, qui ne passerait pas la rampe : c’est justement parce qu’ils
considèrent le théâtre comme un art grossier, tout de ficelles et de trucs, que
les romanciers abdiquent leur complexité et produisent des navets. L’autre
explication, qui fonctionnerait particulièrement bien pour les romans
réalistes, met en avant des différences importantes de gestion du temps, qu’il
s’agisse de la longueur, des tempi,
de l’usage de la discontinuité. Ce qui nous renvoie à des caractéristiques
génériques, en même temps qu’à l’incapacité des romanciers à imaginer un autre
théâtre – celui du xxe
siècle finalement. Voilà un vaste chantier de recherche. Sans doute la relative
brièveté des textes bride parfois l’analyse – en dépit du côté réjouissant du
jeu de massacre auquel se livrent certains contributeurs sans pitié. En
revanche, on félicitera les Comparatistes d’avoir su concevoir ce colloque
(Tours, 2001) autour d’un vrai sujet, fermement défini, de sorte que chaque
communication dialogue véritablement avec celles qui l’entourent. Ce qui
devrait être la règle de tout projet collectif.
Texte poétique. Alfred Glauser, Écriture et désécriture du texte poétique.
De Maurice Scève à Saint-John Perse (Nizet, 2002, 162 p., 20 €). – A : Sept études qui
abordent successivement Scève, Ronsard, La Fontaine, Verlaine, Mallarmé et
Claudel, puis Laforgue et enfin l’auteur d’Amers.
Alors ? – B : Sans systématisme, l’analyse soumet les textes à une
lecture auto-référentielle qui souligne les points de tension entre volonté de création
et distance désœuvrante, que le poème manifeste ostentatoirement une perfection
formelle qui finit par jouer contre son objet, qu’il opte pour la ténuité d’une
voix en-allée, qu’il s’érige dans l’auto-ironie, qu’il affirme soutenir son
élan dans son propre éloge, qu’il oscille entre les exigences contradictoires
de la morale et du plaisir, ou qu’il alterne promesse de sincérité et
antipétrarquisme. Nommant désécriture
à la fois les signes d’une réflexivité auctoriale, et les marques d’une
écriture qui se nie formellement ou thématiquement à mesure qu’elle se compose,
Alfred Glauser théorise peu – en témoignent la brièveté de son introduction et
de sa conclusion, et la rareté des références érudites ou critiques
sollicitées. Sa lecture s’autorise des seuls textes – un reploiement sur le
matériau de la création qui se traduit aussi, au sein de l’argumentation, par
une fréquente sollicitation de l’étymologie des concepts, une stratégie qui
suscite le rappel de quelques ponts aux ânes sur vers et prose, et une
affirmation bien hasardeuse où putare
semble proposé comme étymon pour penser.
– A : Ainsi vous déconseillez ? – B : Eh bien pas du tout, car
cette réflexion autonome, précise, sert les textes par des formules
alliant finesse et force de synthèse, et elle a le mérite de proposer une
approche problématisée et curieuse de l’œuvre complet de chaque poète. –
A : Oui. Dans Délie, les
oxymores deviennent le moyen « de ne rien dire, d’annihiler son propre
texte, de le vider du sens qui l’obstrue » ; la grenouille de La
Fontaine crève « parce qu’elle avait atteint son destin scriptural »
– la fin de la fable ; chez Verlaine, « le poème est fait de sens qui
se fuient, se répètent pour s’annuler davantage, comme pour endormir le pouvoir
des mots », et son « Art poétique », à force de discordances
entre les préceptes énoncés et la facture du texte même, tend à la débauche d’un poème-épave ; de son
côté, le texte de Laforgue « est,
mais ne se désire pas » et se rend « admirable à force de ne pas
vouloir l’être ». Chacun de ces essais mérite la lecture. – B : Reste
qu’on regrette le relatif isolement discursif choisi par Alfred Glauser :
il laisse, dans ce volume au moins, le sentiment d’un débat évité, tant pour
penser ce couple écriture/désécriture (que l’on aurait aimé voir rapprocher,
par exemple, des concepts de création
et décréation explorés par Alain
Roger), que pour éclairer certaines monographies (ainsi les travaux récents
d’Emmanuel Bury et Patrick Dandrey, qui ont montré combien l’autocommentaire,
chez La Fontaine, s’inscrivait dans la politesse d’un « lyrisme
mondain » exigeant à la fois mise à distance, sincérité et neglegentia diligens, auraient mérité
d’être rappelés et utilisés pour enrichir l’analyse des Fables proposée ici). – A : Mais précisément, direz-vous,
Alfred Glauser à son tour ne mine-t-il pas d’avance toute tentative pour que sa
parole accompagnatrice se mue en théorie positive ? – B : Peut-être,
mais cette théorisation aurait lié les auteurs qu’il aborde à maint enjeu
contemporain… – A : Fi donc. En doutiez-vous, et n’est-ce pas une relation
qu’il laisse ainsi le lecteur étudier par lui-même ? – B : Eh
Monsieur moi-même, je vous laisse, vous voici en train de désécrire cette
note !
Vailland. Cahiers Roger Vailland, n° 17, juin
2002, Quelle morale pour le xxie siècle ? (Le Temps des
cerises, 236 p., 9,15 €).
Cinq débats philosophiques issus des VIIe Rencontres Roger Vailland
(Bourg-en-Bresse, 23-24 novembre 2001) sous un titre général :
« Quelle morale pour le xxe
siècle ? » Avec la participation, entre autres, de Michel Maffesoli,
François Dagognet et Robert Damien, Laurent Jaffro et Sandra Laugier, Marcel
Conche et Giulano Sansonetti, Pierre Pouwels et Olivier Weber. On voit bien le
lien du titre avec l’œuvre de l’écrivain, moins bien celui du contenu.
Dépourvues de problématique centrale et hâtivement retranscrites, ces
discussions en restent souvent aux généralités. Les « introuvables »
de Roger Vailland (une dizaine d’articles parus dans Paris-Soir entre 1934 et 1936) intéresseront les amateurs
insatiables. Les autres se rabattront sur les rééditions publiées par Le Temps des cerises.
Valéry. Paul Valéry, Cahiers 3 : 1943 (Fata Morgana,
2002, 40 p., 9 €).
Valéry fête ses 72 ans quand il rédige les notes dont ce volume vert et ivoire
propose une soixantaine de brefs extraits. Tantôt imprimés, tantôt donnés à
lire à travers les calligraphies de Jean Cortot, ces fragments lapidaires
privilégient des sujets comme l’enseignement, la métaphysique ou la morale. À
quelques exceptions près, ils ne figurent pas dans la sélection courante
constituée par les deux volumes de la Pléiade, et ainsi séparés à leur tour du
massif des manuscrits, ils se présentent avec une acuité nouvelle. Ni note ni
préface au service de cette poétique de la pensée : c’est l’insecte net.
Vallotton. Jean-Paul Morel,
Félix Vallotton, dessinateur de presse et
graveur (Favre, 2002, 112 p., 19 €).
Jubilatoire et subversifs : ce sont les adjectifs qui s’imposent lorsqu’on
feuillette cet album constitué de dessins et de gravures du grand Vallotton,
qui poussa très loin le trait « économique » en misant sur le jeu du
blanc et du noir. Les sympathies de l’artiste allaient à la Commune, aux
anarchistes, aux frondeurs. L’Ordre n’a jamais trouvé refuge dans son œuvre.
Page 19, une gravure sur bois, La Mer,
exprime « l’art minimal » de Vallotton : le résultat est
extraordinaire. Préface documentée de Jean-Paul Morel, qui a sélectionné les
images de l’album.
Verne. Lionel Dupuy, Itinéraire d’un voyage initiatique. Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne (Clef d’argent, 2002, 32
p., 5 €). Dans
cette étude qui prolonge un précédent opuscule –
http://clefargent.free.fr/etverne.php3 –,
l’auteur s’attache à profiler certains aspects omis par la lecture linéaire qui
a si obstinément réduit Verne à l’auteur pour enfants qu’affichait Hetzel. De
la dialectique opérant entre les dimensions d’espace et de temps (le gain in extremis du pari résultant d’une
convention de géographe) ressort la dimension spirituelle du périple de
Phileas : au-delà de la sphère des accidents, l’aventure intente une
valeur initiatique, celle-là même qui court dans toute l’œuvre. Si l’exposé est
bref, au moins il fait valoir une clé argentine de nature à faire rouvrir Verne
(cf. le site http://membres.lycos.fr/DupuyL/jules_verne.htm où ces deux textes
sont donnés à lire).
Yourcenar. Anne-Yvonne
Julien, Marguerite Yourcenar ou la
signature de l’arbre (PUF, 2002, 287 p., 25 €).
Que cachent la souveraineté auctoriale, le goût des
fictions savantes, la cartographie presque montaignienne de toute une culture
dans l’œuvre de Yourcenar, cet îlot dans le siècle ? Une attention
constante au souci de soi, une volonté d’élucidation de la subjectivité qui
fait passer en quelque sorte l’érudition et y trouve des modèles culturels
« innervants », répond Anne-Yvonne Julien. La lecture est élégante,
dans son souci d’exploration d’un imaginaire et dans son tracé même, et
l’interrogation autobiographique consonne avec les préoccupations subjectives
et éthiques de la critique contemporaine.
Zola (I). Émile Zola, Paris, édition de Jacques Noiray
(Gallimard-Folio, 2002, 701 p., 9,50 €).
Ce volume complète la publication du cycle des Trois villes en poche, dont on ne saurait trop se féliciter, vu le
coût des éditions disponibles. Courte préface et maigres notes, question de
place sans doute, car Jacques Noiray compte parmi les meilleurs connaisseurs de
l’œuvre. Le préfacier nous a tout de même semblé quelque peu en panne
d’enthousiasme, comme écrasé par le poids de la tâche qui lui incombait :
convaincre en vingt pages un lectorat grand public de l’intérêt de lire les 650
pages d’un ouvrage dont il n’a de surcroît jamais entendu parler à
l’école !
Zola (II). Mon cher Maître. Lettres d’Ernest Vizetelly à Émile Zola, sous la direction de Dorothy E. Speirs et Yannick Portebois (Presses de l’Université de Montréal, 2002, 401 p., 32 €). Beau volume, et beau travail, qui confirme le rôle important d’une équipe qui continue à alimenter en documents soigneusement édités les Zoliens du reste du monde. L’équipe d’étudiants qui s’est attelée au déchiffrage des lettres du traducteur et factotum anglais de Zola avait pourtant affaire à un corpus assez rébarbatif, car on ne peut dire que ces lettres d’affaires, qui tardent à prendre un tour un peu personnel, soient spécialement séduisantes dans leur détail. Ernest Vizetelly prenait très à cœur son rôle officieux de représentant de Zola et de ses intérêts en Albion, ce qui donne à ses lettres un caractère intermédiaire entre le rapport comptable et le rapport diplomatique. Pour autant, l’ensemble offre une plongée intéressante dans l’économie des lettres, et singulièrement celle de la traduction. Questions de droits d’auteur avec les États-Unis, non signataires de la Convention de Berne, éditions pirates, procès de moralité, le traducteur de Zola rencontre de nombreux écueils sur son chemin, qui sont autant d’occasions de comprendre de l’intérieur le rôle d’intermédiaire, médiateur ou bras